Le séquencement des politiques climatiques : quand l’ordre des priorités devient une question de survie économique

Source: The Conversation – France (in French) – By Marion Davin, Associate professor, Aix-Marseille Université (AMU)

Cet été, l’Europe suffoque. Derrière les bilans sanitaires et les records de température, une question s’impose : faut-il s’adapter au réchauffement ou poursuivre la réduction des émissions de gaz à effet de serre ?


Les vagues de chaleur que nous traversons ravivent les débats autour des politiques climatiques. Faut-il accroître les efforts de réduction des émissions, intensifier les investissements en adaptation, ou combiner les deux ? Dans le contexte de rigueur budgétaire que nous traversons, cet arbitrage soulève une question encore peu présente dans les débats : celle du séquencement.

À quel moment faut-il mettre le curseur sur l’adaptation, et à quel moment sur l’atténuation ? Le concept de « distance au point de bascule » permet d’y répondre.

Quand la distance se réduit, les priorités changent

La distance au point de bascule mesure la proximité d’une économie avec un seuil critique, au-delà duquel un effondrement économique et environnemental peut survenir. C’est cette distance qui détermine à la fois l’ampleur et la nature des politiques climatiques à mettre en œuvre.




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Les événements récents l’illustrent concrètement. Les canicules se succèdent à un rythme inédit : celle de juin dernier a duré onze jours et s’est traduite, selon Santé publique France, par un excès de mortalité d’environ 5 764 décès (+ 36 %), entre le 17 juin et le 2 juillet 2026. Ces données constituent une première estimation et devront être confirmées par les analyses plus précises du bilan de fin de période de surveillance estivale, à l’automne.

Au-delà du bilan humain dramatique, ces épisodes pèsent sur les infrastructures et la productivité. Cette intensification des dommages climatiques peut être le signe que la distance qui nous sépare du point de bascule se réduit. Comme des recherches scientifiques le montrent, le risque de franchissement de points de bascule augmente à mesure que le réchauffement progresse.

Le mécanisme que nous considérons est le suivant : la pollution dégrade la productivité globale, puisqu’elle abîme les infrastructures, affecte la santé, réduit les rendements. Moins de productivité, c’est moins de revenus, moins d’investissements, et donc moins de capacité à financer des politiques climatiques. Et les dommages n’augmentent pas de façon linéaire : passé un certain seuil, ils peuvent s’accélérer brutalement. Un cercle vicieux s’enclenche, conduisant à une dégradation continue de l’économie.

Le piège climatique : ni soutenable ni encore effondré

À long terme, une économie peut s’orienter vers deux scénarios :

Entre les deux se situe une zone à risque, que nous qualifions de « piège climatique ». Dans cette zone, la pollution progresse plus vite que l’activité économique. La croissance économique ralentit, tandis que les dommages environnementaux s’accumulent. Si rien n’est fait, l’économie glisse progressivement vers le point de bascule.

Ce scénario n’est pas inévitable. Mais la nature de la réponse dépend précisément de la position de l’économie dans cette zone.

Lorsque la pollution est encore modérée (la distance au seuil de bascule est grande), les politiques de réduction des émissions sont les plus efficaces. Elles permettent d’éviter l’accumulation de dommages et préservent la croissance à long terme. En revanche, lorsque la pollution est élevée (la distance se réduit), les priorités doivent changer. Les dommages sur la productivité deviennent si importants qu’il faudrait d’abord protéger l’activité : renforcer les infrastructures, les systèmes de santé, les dispositifs d’alertes et de protection… Les politiques d’adaptation passent alors au premier plan.

Ainsi, plus l’économie est proche du point de bascule, plus la réponse politique doit être rapide et ambitieuse. Cette réponse impose un effort financier accru en faveur de l’adaptation, qui peut passer par deux voies : la réallocation des ressources existantes à recettes fiscales inchangées, au détriment de l’atténuation, ou la hausse globale des prélèvements fiscaux.

Deux mécanismes expliquent ce résultat. D’une part, lorsque la pollution est élevée, ses effets négatifs sur la productivité sont tels que l’adaptation devient urgente pour préserver la création de richesses. D’autre part, les deux types de politiques n’ont pas les mêmes effets dans le temps. L’adaptation produit des effets immédiats : elle améliore la production, les revenus et donc les recettes fiscales, ce qui permet de financer davantage d’actions climatiques. À l’inverse, l’atténuation agit avec un décalage. Elle réduit la pollution aujourd’hui, mais ses bénéfices économiques n’apparaissent que dans le futur.

Stabiliser d’abord, décarboner ensuite

Ce séquencement a aussi une dimension générationnelle. Les politiques de réduction des émissions sont les plus bénéfiques à long terme, car elles limitent les dommages futurs. Mais à court terme, ces politiques ont un coût pour les générations qui les subissent immédiatement, notamment en raison de la hausse des impôts. Les politiques d’adaptation, à l’inverse, améliorent rapidement les conditions économiques et sont donc plus favorables aux générations présentes. Elles sont aussi, de ce fait, politiquement plus acceptables. Le séquencement des politiques climatiques est ainsi un arbitrage entre présent et futur, au cœur des décisions publiques.

Ministère de l’écologie, 2025.

Ce que suggèrent ces travaux est une logique en deux temps : quand l’économie approche du point de bascule, il est prioritaire de renforcer l’adaptation afin d’éviter un basculement irréversible. Une fois la situation stabilisée, les efforts peuvent progressivement se réorienter vers la réduction des émissions, afin de limiter les dommages à long terme.

La bonne politique au bon moment

Cette approche permet de concilier deux objectifs souvent perçus comme contradictoires : préserver l’activité économique aujourd’hui et garantir sa soutenabilité.

Dans un contexte de réchauffement accéléré, le véritable enjeu n’est donc pas de choisir entre adaptation et atténuation, mais de déterminer à quel moment chacune de ces stratégies doit être mobilisée. Car plus la distance au seuil critique se réduit, plus les marges de manœuvre disparaissent, et plus les décisions deviennent urgentes.

Cette approche, pourtant simple, reste toutefois difficile à mettre en œuvre. Les incertitudes scientifiques qui subsistent quant aux seuils critiques climatiques (leur niveau de déclenchement, leur probabilité et leurs conséquences), les intérêts économiques en présence, les pressions de certains groupes d’acteurs et l’inertie de la décision publique constituent autant d’obstacles à son application.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Le séquencement des politiques climatiques : quand l’ordre des priorités devient une question de survie économique – https://theconversation.com/le-sequencement-des-politiques-climatiques-quand-lordre-des-priorites-devient-une-question-de-survie-economique-288626

Un « mur d’investissements » pour l’adaptation au changement climatique, vraiment ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Vivian Dépoues, Research associate – I4CE, Institut de l’Economie pour le Climat., Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay


L’ESSENTIEL

  • La France est-elle vraiment bloquée devant à un « mur d’investissements » en matière d’adaptation au changement climatique, comme l’affirmait, fin juin 2026, la ministre de la transition écologique Monique Barbut ?

  • Cette déclaration doit être forcément nuancée : le montant de la facture dépendra avant tout des arbitrages que nous réaliserons, tant aux niveaux national que local.

  • Tant que ceux-ci ne seront pas débattus publiquement, parler du coût de l’adaptation climatique en France reviendra à discuter de l’addition salée d’un repas dont on n’aurait même pas encore commandé les plats.


Fin juin 2026, en pleine canicule, la ministre de la transition écologique Monique Barbut, a affirmé que la France était face à un « mur d’investissements » en matière d’adaptation au changement climatique. Or, si la hauteur du mur est bien connue quand on parle de décarbonation de l’économie
– notamment depuis la publication du rapport de Jean Pisani-Ferry et Selma Mahfouz en 2023, les choses sont moins évidentes pour ce qui est de l’adaptation.

Certains pays se sont déjà posé ces questions, allant jusqu’au chiffrage consolidé des besoins d’adaptation. Au Royaume-Uni par exemple, les travaux menés sous la houlette du Committee on Climate Change
– l’équivalent britannique du Haut Conseil pour le climat – estiment à une fourchette d’environ 10 milliards à 11 milliards de livres sterling (de 11,7 milliards à 13 milliards d’euros) par an les investissements supplémentaires nécessaires pour l’adaptation d’ici 2030.

Une autre étude menée en Allemagne par le think tank et cabinet de conseil Adelphi pour le compte de la plateforme scientifique sur le climat (groupe d’experts créé par le gouvernement fédéral allemand en 2019) les estime, pour sa part, dans une fourchette de 8,6 milliards à 10,6 milliards d’euros par an.

Ces deux études mobilisent une approche dite « énumérative », ou « bottom up », que nous utilisons également à l’Institut de l’économie pour le climat (I4CA). Elle consiste à identifier des listes d’actions à mettre en œuvre, de projets à mener pour l’adaptation (par exemple, un nombre d’opérations de rénovation, de chantiers de renforcement d’infrastructures, de construction de nouveaux équipements de protections, d’opérations de renaturation…), à estimer des coûts moyens par opération et à faire le total, comme on ferait l’addition de l’entrée au dessert pour obtenir sa note au restaurant.

Un autre type d’études existe, s’appuyant sur des travaux de modélisation dits « top down », consistant à établir à partir d’études statistiques ou de modélisation des phénomènes physiques des relations entre des évènements climatiques et des pertes économiques. Il est ainsi possible de calculer l’optimum théorique d’investissements. Cet optimum doit permettre d’entreprendre des actions d’adaptation jusqu’à ce qu’un euro investi ne permette plus de réduire de plus d’un euro les pertes.

Construire des ordres de grandeur économiques du coût de l’adaptation en France et pouvoir composer plusieurs « menus » en fonction des choix politiques opérés est essentiel. Dans notre étude « Adapter la France à + 4 degrés : moyens, besoins, financements » (2025), nous avions ainsi évalué les coûts de nombreuses « briques » d’adaptation au niveau national. Pour autant, ces chiffrages ne doivent pas éluder les débats cruciaux que nous devons avoir sur les arbitrages à réaliser.

Autrement dit, avant de débattre du montant total de l’addition et de comment en partager le coût, il faut déjà se mettre d’accord sur ce que l’on veut manger au restaurant.




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Calculer l’ordre de grandeur du coût de l’adaptation en France

La Commission européenne a confié à différents organismes de recherche la conduite d’une étude passant en revue tous les éléments d’évaluation des coûts de l’adaptation, dont on dispose en Europe, issus de travaux utilisant l’une ou l’autre des approches présentées ci-dessus. À noter que ce n’est pas le seul ni le premier travail réalisant cet exercice, mais il est probablement le plus précis et le plus abouti.

Les différentes études donnent des chiffres qui se situent dans des fourchettes plus ou moins larges : en 2024, un rapport de la Banque mondiale estimait les besoins d’investissement pour l’Europe entre 15 milliards et 64 milliards d’euros par an ; en 2021, la Banque européenne d’investissement les estimait de son côté, sur la base d’études existantes, entre 35 milliards et 500 milliards d’euros par an.

Sur cette base, et sans nier la grande hétérogénéité ni le caractère incomplet des données, l’étude a extrapolé les résultats à l’échelle de l’Union européenne, par secteur et par État membre. Elle conclut que :

« Les besoins d’investissement annuels et totaux jusqu’en 2050, tous secteurs confondus, sont estimés à 69 milliards d’euros par an et à 1 200 milliards d’euros en valeur actuelle nette (VAN) cumulée » à l’échelle européenne.

Pour la France, cela représente un peu plus de 10 milliards d’euros par an.

Ces résultats donnent un ordre de grandeur qui permet de fixer quelques repères. Cependant, réalisés à partir de la documentation préexistante et sans concertation sectorielle et nationale, ils court-circuitent des débats extrêmement importants qu’il nous faut avoir avant de signer le devis de l’adaptation.




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Des arbitrages qui doivent être débattus

C’est parce que l’on ne peut pas passer outre ces débats que l’on n’a pas de chiffres précis sur les besoins de l’adaptation en France. Dans la plupart des secteurs, on n’a pas encore délibéré sur les manières dont on souhaitait s’adapter.

Or, on ne demande pas l’addition avant d’avoir choisi ce qu’on allait manger. Et en l’occurrence, ce choix est ici composé de décisions structurantes, par exemple :

  • Mise-t-on sur la construction de nouvelles infrastructures pour sécuriser l’accès à l’eau ou entreprend-on de vastes opérations d’ingénierie écologique pour ralentir l’écoulement des eaux de pluie et favoriser leur infiltration dans les nappes ?

  • Est-on prêt à végétaliser cette place quitte à réduire un peu le nombre de places de parking ?

  • Maintient-on ce camping si près de la mer ou a-t-on l’espace pour le déplacer un peu plus dans les terres ?

  • Isole-t-on les appartements au dernier étage des immeubles parisiens, les climatise-t-on, imagine-t-on une transformation des toits en zinc ou bien encore renonce-t-on à leur usage actuel ?

  • Accepte-t-on de ralentir (voire d’annuler en prévention) certains trains quand une vigilance météo est déclarée ou engage-t-on un grand programme de travaux pour renforcer la résilience de l’infrastructure ? La réponse ne sera probablement pas univoque d’une ligne à l’autre, en fonction de la fréquentation ou de l’existence d’alternatives faciles.

Ce sont autant de décisions à prendre sujet par sujet, territoire par territoire.

Le troisième plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC) et la trajectoire de référence (TRACC) sur laquelle il est construit ne donnent pas les réponses à ces questions. Mais ils invitent très explicitement à se les poser et donnent tous les outils (les données, les méthodes…) pour le faire en partant d’études de vulnérabilité et en mettant sur la table les options disponibles.

En attendant de disposer de réelles trajectoires d’adaptation par territoire et par secteur, il nous semble plus prudent de ne pas avancer de chiffres agrégés qui invisibiliseraient ces débats. En revanche libre à chacun – et, notamment, à chaque responsable politique actuel ou futur – de composer son propre menu à partir des options disponibles à la carte. De même, chaque citoyen peut se faire, grâce à ces données, une idée des investissements nécessaires et donc de la crédibilité des différentes propositions.

Les tableaux publiés avec notre étude « Adapter la France à + 4 °C : moyens, besoins, financements » donnent de très nombreuses briques de coûts pour accompagner cet exercice au niveau national.

Au niveau local, des éléments similaires – ainsi qu’une approche simplifiée de chiffrages – sont proposés dans la méthode de plan pluriannuel d’investissement aligné climat développé par l’I4CE. Celle-ci, gratuite et en accès libre, a été conçue pour aider les collectivités à concilier leur plan d’investissements avec leurs objectifs climatiques.

Le chiffre de 2,3 milliards d’euros est parfois cité. Il est en réalité issu d’une étude de 2022, soit donc avant de disposer de la référence de la TRACC. Il renvoie à une liste de mesures qui étaient prêtes à être mises en œuvre sans regret au moment de la publication du rapport « Se donner les moyens de s’adapter aux conséquences du changement climatique en France : de combien parle-t-on ? ». Ces mesures immédiates ne constituaient toutefois que la première étape d’une stratégie plus structurante à mettre en œuvre, nécessitant, on l’a vu plus haut, des arbitrages.

S’agit-il vraiment d’un « mur » ?

Revenons-en à la déclaration de la ministre de la transition écologique. L’adaptation au changement climatique se heurte-t-elle, finalement, à un « mur d’investissements » ?

L’expression a été largement utilisée pour évoquer les besoins pour la décarbonation – de l’ordre de 200 milliards d’euros par an, dont 70 milliards manquent encore à l’appel –, mais elle l’est probablement moins pour l’adaptation.

  • D’abord, parce que, si on se fie à l’estimation de la Commission européenne, on parle de besoins inférieurs d’un ordre de grandeur : on l’a vu, les premières estimations tournent autour de 10 milliards d’euros par an, pas 200.

  • Ensuite, parce que certaines options d’adaptation pourraient, in fine, ne demander que peu d’investissements en dur. Par exemple, si on choisissait de s’organiser pour décaler les horaires de certains services publics en période de fortes chaleurs plutôt que de transformer entièrement le bâti.

  • Enfin, parce que l’adaptation doit être intelligemment déployée dans le temps, en faisant en sorte que le climat futur soit bien intégré au fil de tous les nouveaux investissements, qu’ils soient explicitement reliés au climat ou non (rénovations diverses, modernisation des infrastructures, constructions neuves, aménagement du territoire…).

Si on voulait tout adapter en cinq ans, alors oui, on ferait probablement face à un mur. Mais si on arrêtait de manquer toutes les opportunités d’intervention pour progressivement rendre nos économies plus robustes et plus résilientes, ce serait plutôt une rampe, plus ou moins pentue. Alors, à nos Lego et calculettes pour la construire !




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The Conversation

Le principal projet d’I4CE sur lequel s’appuie cette analyse a été conduit avec le soutien de l’ADEME, du CGDD et de la DGEC.
Vivian Dépoues est également membre du conseil d’administration de l’association ADAPT

– ref. Un « mur d’investissements » pour l’adaptation au changement climatique, vraiment ? – https://theconversation.com/un-mur-dinvestissements-pour-ladaptation-au-changement-climatique-vraiment-288564

ReneWable Rangers, un jeu pour éveiller les enfants aux énergies renouvelables

Source: The Conversation – in French – By Moleboheng Mokhele, Senior lecturer, North-West University

La petite enfance est une étape importante. C’est à cette période que les enfants développent leur curiosité, leurs valeurs et leurs capacités à résoudre des problèmes. Cette période charnière de leur développement constitue une base solide pour l’apprentissage tout au long de la vie. Elle est donc un point d’entrée idéal pour introduire des concepts clés tels que la protection de l’environnement, l’identité culturelle et la responsabilité sociale.

C’est l’idée qui sous-tend « ReneWable Rangers », un prototype de jeu éducatif. Il utilise le jeu, la narration et l’aventure pour enseigner aux jeunes enfants les sciences et les principes des énergies renouvelables. Ce jeu contribue au débat actuel sur le développement d’approches pédagogiques équitables, adaptées au contexte local et soucieuses des enjeux mondiaux. Moleboheng Mokhele, chercheuse innovante dans le domaine de l’éducation aux sciences, technologies, ingénierie et mathématiques (STEM) pour la petite enfance, présente ici les conclusions d’un article conceptuel qu’elle a co-écrit. Il montre comment « ReneWable Rangers » pourrait servir de modèle pour le STEM.

Pourquoi privilégier l’apprentissage par le jeu ?

Les défis mondiaux, tels que le changement climatique, la perte de biodiversité et l’épuisement des ressources, nous obligent à repenser la manière dont nous préparons les générations futures. Ces enjeux ne sont pas éloignés de la vie des enfants.

L’éducation a un rôle à jouer. La petite enfance — de la naissance à 8 ans — est une période durant laquelle les enfants développent leurs valeurs et leurs capacités à résoudre des problèmes. Elle se caractérise par un développement rapide des capacités cognitives. Les enfants sont aussi curieux et prennent progressivement conscience du monde qui les entoure.

Cependant, en Afrique du Sud, une grande partie de l’enseignement des STEM, en particulier des sciences, n’est enseignée comme matière à part entière qu’à partir de la 4e année du primaire. Ce retard fait perdre des occasions importantes de développer la pensée critique. Il crée un fossé entre ce que les enfants apprennent à l’école et ce qu’ils vivent à la maison et au sein de leur communauté.

Mes recherches portent sur la manière dont l’éducation précoce aux STEM peut être rendue plus pertinente, plus attrayante et plus inclusive pour les enfants. Les enfants apprennent mieux lorsqu’ils prennent plaisir à apprendre, posent des questions et participent activement.

C’est l’idée qui sous-tend « ReneWable Rangers », un jeu éducatif associant la narration, la recherche guidée, l’activité physique et l’apprentissage visuel. L’objectif est d’aider les jeunes enfants à découvrir les sciences et les énergies renouvelables de manière amusante, enrichissante et adaptée à leur âge.

Qu’est-ce que « ReneWable Rangers » et quels sont ses objectifs ?

Dans de nombreux cas, l’enseignement des STEM reste principalement axé sur les compétences techniques et la réussite scolaire. Par conséquent, il ne prépare pas pleinement les enfants aux défis environnementaux, culturels et éthiques auxquels ils seront confrontés au cours de leur vie.

Notre document conceptuel répond à cette lacune. Cette initiative éducative repose sur le jeu comme outil d’apprentissage. Elle cherche à montrer comment une approche ludique, inclusive et ancrée dans la culture peut mieux préparer les enfants à comprendre les défis mondiaux. Elle permet également de mieux valoriser leur environnement local et de se considérer comme des acteurs actifs du changement pour un avenir plus durable.

Le jeu me met en scène, moi, le Dr Mummy Ranger, et mes deux fils, Wavhudi et Rivhavhudi, alors que nous parcourons l’Afrique du Sud avec pour mission de contribuer au rétablissement de l’électricité dans le pays après une panne de courant généralisée. Nous voyageons à bord de notre véhicule Ranger écologique, apportant de l’espoir aux communautés et encourageant les enfants à devenir de jeunes héros des énergies renouvelables.

Depuis 2007, l’Afrique du Sud connaît des pénuries d’électricité persistantes dues à une capacité de production insuffisante, à des infrastructures vieillissantes et à un mauvais entretien. Bien que les délestages à l’échelle nationale aient diminué ces dernières années, de nombreuses communautés subissent encore des coupures de courant localisées causées par des problèmes de réseau.

Au fur et à mesure que les personnages voyagent d’une province à l’autre, ils découvrent les différentes sources d’énergie renouvelable présentes dans chaque région, telles que l’énergie solaire et l’énergie éolienne. Ils explorent également la diversité des cultures, des langues et des modes de vie propres à chaque province. Chaque province devient ainsi un espace d’apprentissage enrichissant où les concepts des STIM sont mis en relation avec des expériences de la vie quotidienne, de manière ludique et captivante.

Au fil de leur aventure, les enfants apprennent :

  • comment l’électricité est produite

  • quelles sont les causes des coupures de courant

  • comment utiliser les énergies renouvelables

Cet apprentissage s’effectue à travers des récits et des activités pratiques. Plutôt que de se contenter d’enseigner des faits aux enfants, le jeu leur permet d’explorer des idées par l’expérience.




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Le jeu met également fortement l’accent sur l’identité et la culture en créant des histoires et des personnages auxquels les enfants peuvent s’identifier. Les personnages aident les enfants à se reconnaître dans l’histoire.

ReneWable Rangers est plus qu’un simple jeu. C’est une invitation à repenser ce dont les enfants sont capables et à quel type d’avenir nous voulons les préparer.

À quoi ressemble le jeu ?

À ce stade, ReneWable Rangers est un prototype soigneusement conçu. Il combine la prise en compte culturelle, la durabilité, l’apprentissage autonome et une pédagogie ludique au sein d’une expérience d’apprentissage intégrée.

Contrairement à de nombreux jeux éducatifs qui importent des modèles étrangers et tentent de les adapter a posteriori, ReneWable Rangers a été conçu dès le départ pour les élèves sud-africains. La pertinence culturelle et la prise en compte de la voix des élèves ne sont pas des éléments ajoutés après coup. Elles sont au cœur de l’expérience proposée.

Cela dit, une conception solide doit être confrontée aux réalités du terrain. Elle doit faire l’objet d’une validation empirique rigoureuse. La prochaine étape consiste à introduire ReneWable Rangers dans de véritables salles de classe, à observer comment les élèves interagissent avec le jeu et à mesurer son impact sur leur compréhension, leur confiance et leur curiosité.

The Conversation

Moleboheng Mokhele occupe le poste de maître de conférences à l’université du Nord-Ouest (NWU). Elle bénéficie d’un financement du programme SotL de la NWU. Elle est rattachée à l’unité de recherche sur l’apprentissage autonome.

– ref. ReneWable Rangers, un jeu pour éveiller les enfants aux énergies renouvelables – https://theconversation.com/renewable-rangers-un-jeu-pour-eveiller-les-enfants-aux-energies-renouvelables-289274

Marjane Satrapi, Joann Sfar, Lewis Trondheim… comment l’atelier Nawak a changé la bande dessinée

Source: The Conversation – France (in French) – By Pierre Poinsignon, Enseignant-chercheur, Burgundy School of Business

Dans les années 1990, un petit atelier parisien de bande dessinée réunit, presque par hasard, plusieurs auteurs devenus depuis des figures majeures : Marjane Satrapi, Joann Sfar, Christophe Blain, Emmanuel Guibert ou encore Lewis Trondheim. Comment un lieu aussi ordinaire a-t-il pu devenir l’un des symboles d’un renouvellement majeur de la bande dessinée française ?


Au début des années 1990, dans un local sombre de la rue Quincampoix, à Paris, quelques auteurs de bande dessinée partagent un espace de travail. Le lieu est modeste. Il n’a ni manifeste, ni programme esthétique, ni ambition collective clairement formulée. Il s’appelle Nawak, presque par plaisanterie, après une remarque lancée lors d’une soirée : « C’est nawak ! » (une expression familière qui signifie « n’importe quoi »).

Pourtant, quelques années plus tard, cet atelier sera associé à certains des noms les plus importants de la bande dessinée francophone contemporaine : Lewis Trondheim, Joann Sfar, Christophe Blain, Emmanuel Guibert, Émile Bravo, David B., Marjane Satrapi, Nicolas de Crécy, Frédéric Boilet ou encore Marc Boutavant.

Comment expliquer qu’un simple lieu de travail partagé soit devenu, dans les récits du secteur, l’un des berceaux de la « Nouvelle Bande dessinée » ? L’atelier Nawak a-t-il réellement produit ce renouvellement ? ou a-t-il surtout révélé, concentré et rendu visible une transformation déjà à l’œuvre ?

C’est cette question que nous avons explorée à partir d’une recherche menée sur l’histoire de l’atelier Nawak, fondée sur 17 entretiens avec des auteurs et autrices passés par ce lieu, complétés par des sources secondaires, des archives éditoriales et des documents visuels.

Un secteur très codifié

Pour comprendre le rôle de Nawak, il faut revenir à la situation de la bande dessinée française au début des années 1990. Le secteur est alors largement structuré autour de grandes maisons d’édition, comme Dargaud, Dupuis, Casterman ou Le Lombard. Le modèle dominant repose sur des formats très codifiés : albums cartonnés de 46 pages, séries à héros récurrents, narration claire, couleur, lisibilité commerciale.

Ce modèle n’empêche néanmoins pas toute expérimentation. Des revues ou maisons, comme Métal Hurlant, À suivre ou Futuropolis, ont déjà ouvert d’autres voies. Mais, pour beaucoup de jeunes auteurs, l’accès aux circuits éditoriaux reste difficile. Les projets trop personnels, trop graphiques, trop autobiographiques ou trop éloignés des codes commerciaux sont souvent jugés invendables.

Ce sentiment de décalage conduit une partie de cette génération vers des maisons indépendantes, comme L’Association, créée en 1990, ou Cornélius, créée en 1991. Ces structures offrent un espace à des formes plus libres : récits autobiographiques, noir et blanc, formats atypiques, dessin moins académique, sujets intimes ou politiques.

La « Nouvelle Bande dessinée » ne naît donc pas d’un seul lieu, ni d’un seul groupe. Elle correspond plutôt à une transformation progressive des conventions du secteur. Mais l’atelier Nawak va en devenir l’un des points de cristallisation.

Un atelier né par nécessité

L’histoire de Nawak commence en 1991, dans un ancien local de l’éditeur Guy Delcourt, situé à Paris, rue Quincampoix. Celui-ci souhaite conserver la location sans y installer sa maison d’édition. Il propose alors au scénariste et dessinateur Thierry Robin d’y créer un atelier partagé. La logique est d’abord matérielle : il faut réunir assez d’auteurs pour payer le loyer.

Une première équipe se forme : Thierry Robin, Brigitte Findakly, Lewis Trondheim, Karim Bensemane, Dominique Hérody et Laurent Vicomte. Rien ne ressemble alors à une avant-garde organisée. Le local est petit, peu confortable, parfois sombre. Mais il offre quelque chose de décisif : une table, un espace, une adresse dans Paris, et la possibilité de ne plus travailler seul chez soi.

Les auteurs ne rejoignent pas Nawak pour participer à un mouvement artistique. Ils cherchent un lieu où travailler, maintenir une routine, rencontrer d’autres auteurs, voir des planches en cours, discuter de narration, de dessin, d’édition.

L’atelier fonctionne sans règle formelle. Les arrivées se font par relations personnelles, bouche-à-oreille, disponibilité d’une place. Il ne s’agit pas d’un collectif au sens fort, encore moins d’une école esthétique. Les auteurs ont des styles, des ambitions et des trajectoires très différentes.

C’est précisément ce qui rend le cas intéressant. Nawak n’est pas un manifeste. C’est un espace de travail ordinaire, mais traversé par des trajectoires extraordinaires.

Une proximité sans programme commun

En 1995, l’atelier déménage place des Vosges. Il devient alors l’atelier des Vosges, même si beaucoup continuent à parler de Nawak. Le lieu est plus vaste, plus lumineux, plus prestigieux. Mais l’esprit reste le même : pas de règles explicites, pas de direction artistique, pas de projet collectif imposé.

Cette proximité produit néanmoins des effets. Plusieurs œuvres majeures sont conçues ou réalisées dans cette période de cohabitation. Lewis Trondheim travaille à Lapinot et à ses Carottes de Patagonie. Emmanuel Guibert et Joann Sfar collaborent sur la Fille du professeur. Marjane Satrapi réalise Persepolis, publié à partir de 2000 par L’Association.

Il ne faut pas en conclure que ces œuvres sont le produit direct de l’atelier. Les collaborations existent, mais elles restent ponctuelles. L’atelier n’est pas une fabrique collective au sens strict.

Son rôle est plus discret. Il rend visibles des manières de travailler différentes. Il permet de voir que d’autres auteurs prennent des risques, inventent des formats, s’autorisent des récits atypiques. Il crée une forme d’émulation, sans imposer de norme commune.

Quand le lieu devient un label

Le basculement se produit lorsque plusieurs auteurs passés par Nawak accèdent à une reconnaissance critique, éditoriale et médiatique. Les prix s’accumulent. Les journalistes s’intéressent au lieu. Les éditeurs viennent voir ce qui s’y passe. Des auteurs jusque-là perçus comme marginaux deviennent des figures centrales.

Le cas de Persepolis est emblématique. Publié chez L’Association à partir de 2000, le récit autobiographique de Marjane Satrapi dépasse rapidement les frontières habituelles de la bande dessinée. L’œuvre connaît un succès international et montre que des formes auparavant jugées trop singulières peuvent rencontrer un large public.

À partir de ce moment, le regard des grandes maisons d’édition change. Elles créent ou renforcent des collections plus ouvertes à l’expérimentation. Dargaud lance « Poisson Pilote » en 2000. Gallimard crée « Bayou » en 2005 sous la direction de Joann Sfar. Les formats se diversifient. Les récits autobiographiques, littéraires ou graphiquement plus libres trouvent davantage de place.

Nawak devient alors autre chose qu’un atelier. Il devient un signe. Être passé par ce lieu fonctionne comme un indicateur informel de singularité. Les éditeurs, les journalistes et les prescripteurs du secteur relisent rétrospectivement l’atelier comme le foyer d’un renouvellement esthétique.

Ce phénomène peut être appelé un effet d’éclairage. Ce n’est pas parce que Nawak se serait pensé dès le départ comme un lieu majeur qu’il le devient. C’est parce que plusieurs auteurs reconnus y sont passés que le lieu est ensuite requalifié comme important. La réussite des œuvres éclaire le lieu en retour.

Berceau ou révélateur ?

La question posée par Nawak est donc moins simple qu’il n’y paraît. A-t-il été le berceau de la Nouvelle Bande dessinée ? Oui, si l’on entend par là un espace où plusieurs auteurs majeurs ont travaillé, échangé et développé des œuvres importantes. Non, si l’on imagine un lieu fondateur, organisé autour d’un projet esthétique commun.

Nawak a surtout été un révélateur. Il a concentré, à un moment donné, des trajectoires qui participaient déjà à une transformation plus large du secteur. Il a permis à des auteurs situés à la marge des circuits dominants de se côtoyer, de se renforcer et, progressivement, d’être identifiés comme appartenant à une même génération.

Ce processus montre que les industries culturelles ne se transforment pas seulement par de grandes décisions éditoriales, des politiques publiques ou des innovations techniques. Elles changent aussi par des configurations locales, fragiles et contingentes : un local disponible, un loyer à partager, quelques auteurs qui se connaissent, des conversations quotidiennes, des œuvres qui circulent.

Une reconfiguration du secteur

L’histoire de Nawak éclaire ainsi un mécanisme plus général dans les industries culturelles et créatives. Des lieux modestes, informels, peu institutionnalisés, peuvent acquérir une importance considérable lorsqu’ils se trouvent associés à des trajectoires créatives reconnues.

Dans le cas de la bande dessinée, cette dynamique accompagne une transformation profonde : montée en légitimité du roman graphique, reconnaissance de récits autobiographiques, diversification des formats, déplacement des frontières entre bande dessinée populaire, littérature et art contemporain.

Les auteurs passés par Nawak ont contribué à rendre publiables des formes auparavant jugées périphériques. Ils ont participé à redéfinir ce qu’un éditeur pouvait accepter, ce qu’un festival pouvait consacrer, ce qu’un lecteur pouvait attendre de la bande dessinée.

L’ordinaire et le mythe

Ce que montre finalement l’histoire de Nawak, c’est le décalage entre la banalité initiale d’un lieu et la valeur symbolique qu’il peut acquérir après coup. Pour ses membres, l’atelier était d’abord un endroit où poser ses planches et travailler. Pour le secteur, il est devenu progressivement un repère, puis presque un mythe.

Cette transformation rappelle que les mondes de l’art ont besoin de récits pour comprendre leurs propres changements. Lorsqu’un secteur se reconfigure, il cherche des lieux, des noms, des moments pour donner forme à ce qui s’est passé. Nawak a rempli cette fonction.

L’atelier Nawak n’a pas été seulement un décor. Il n’a pas non plus été une cause unique. Il a été un espace d’agrégation, de visibilité et de relecture. Un lieu ordinaire devenu, par les trajectoires qu’il a réunies et les récits qui se sont ensuite attachés à lui, l’un des symboles d’une nouvelle manière de faire de la bande dessinée.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Marjane Satrapi, Joann Sfar, Lewis Trondheim… comment l’atelier Nawak a changé la bande dessinée – https://theconversation.com/marjane-satrapi-joann-sfar-lewis-trondheim-comment-latelier-nawak-a-change-la-bande-dessinee-286909

Pourquoi la nouvelle « Petite Maison dans la prairie » est déjà une série politique

Source: The Conversation – in French – By Hilary Emmett, Associate Professor in American Studies, School of Politics, Philosophy and Area Studies, University of East Anglia

De gauche à droite : Warren Christie dans le rôle de John Edwards, Alice Halsey dans celui de Laura Ingalls, Skywalker Hughes dans celui de Mary Ingalls, Luke Bracey dans celui de Charles Ingalls et Crosby Fitzgerald dans celui de Caroline Ingalls, dans la nouvelle adaptation de *la Petite Maison dans la prairie* (Netflix). Eric Zachanowich/Netflix

À première vue, la nouvelle Petite Maison dans la prairie, série diffusée sur Netflix, promet une fresque familiale pleine de nostalgie. En réalité, elle remet sur le devant de la scène les tensions qui traversent aujourd’hui la société états-unienne autour de son passé et de son identité.


Il est temps de ressortir les robes à carreaux : Netflix s’apprête à dévoiler une nouvelle adaptation des célèbres récits de la frontière américaine de Laura Ingalls Wilder. La série revisite la Petite Maison dans la prairie (1935), le plus connu de ses ouvrages.

Depuis près d’un siècle, les récits romancés que Wilder a tirés de son enfance sur la frontière américaine des années 1870 et 1880 occupent une place à part dans la culture des États-Unis. Ses emblématiques livres pour enfants – huit volumes publiés entre 1932 et 1943 – ont rapidement conquis un lectorat international. Ensemble, ils se sont vendus à plus de 73 millions d’exemplaires et ont profondément façonné l’image populaire de l’Amérique pionnière.

L’adaptation télévisée tout aussi emblématique du réalisateur américain Michael Landon n’a jamais quitté les grilles de rediffusion depuis sa première diffusion, de 1974 à 1983. Pendant la pandémie de Covid-19, elle a connu un spectaculaire regain de popularité qui ne s’est toujours pas démenti : pour la seule année 2024, la série a cumulé 13,3 milliards de minutes de visionnage en streaming.

Mais comment une nouvelle génération de spectateurs accueillera-t-elle la famille Ingalls et son expérience de la vie dans une Amérique encore en pleine construction ?

Au-delà de ces excellents chiffres en streaming, plusieurs signes laissent penser que le moment est propice à une relecture de la vie dans les Grandes Plaines. Que ce soit dans les années 1930 ou dans les années 1970, la Petite Maison dans la prairie a toujours prospéré en période de crise et de bouleversements. Il est d’ailleurs frappant de constater que l’adaptation de Michael Landon a été lancée juste après le choc pétrolier de 1973. Les traumatismes liés au pétrole semblent curieusement raviver la nostalgie de l’époque où l’on se déplaçait à cheval.

Dans les périodes de souffrance collective, l’univers de Laura Ingalls Wilder offre une vision de la simplicité qui apparaît comme un antidote aux turbulences du monde moderne. Pour certains, il a même servi de mode d’emploi pour vivre les confinements liés au Covid. Son talent pour transformer les privations de la vie rurale en un cocon chaleureux trouve également un écho dans notre fascination actuelle pour les tradwives, les momfluencers, les adeptes de l’autosuffisance ou encore l’esthétique cottagecore.

La véritable histoire de la Petite Maison dans la prairie

La véritable histoire de Laura Ingalls Wilder et de sa famille, au fil de leur périple à travers le Minnesota, le Kansas et le Dakota du Sud, est loin d’être aussi simple et idyllique. Ils ont connu de profondes difficultés : la pauvreté, la maladie et même des périodes où ils ont frôlé la famine.

En outre, les représentations déshumanisantes du peuple osage dans les romans passent sous silence le déplacement violent des peuples autochtones auquel ont participé la famille de Wilder et les autres « pionniers ». Elles perpétuent les stéréotypes racistes qui ont servi à justifier cette dépossession.

La vie de Laura Ingalls Wilder dans le Missouri n’avait d’ailleurs rien de romantique non plus : elle continua à vivre dans des conditions difficiles jusqu’à la publication de la Petite Maison dans les grands bois, premier volume de la série, à l’âge de 65 ans, comme le raconte cet article du New Yorker consacré à la vie de Wilder dans le Missouri.

Même alors, le succès de Laura Ingalls Wilder n’a rien eu d’un heureux hasard. Son unique enfant, Rose Wilder Lane, était parvenue à échapper à la vie agricole dans le Missouri pour devenir l’une des journalistes indépendantes les mieux rémunérées des États-Unis. Elle publiait dans les plus grands magazines de son époque et écrivait des biographies parfois controversées de personnalités telles que Herbert Hoover (président des États-Unis de 1929 à 1933, ndlr) ou Charlie Chaplin. C’est Rose qui a encouragé sa mère à transformer ses souvenirs d’enfance en romans. Les deux femmes ont ensuite étroitement collaboré à l’écriture de la série de livres.

Mais Rose n’a pas seulement apporté au duo mère-fille son réseau littéraire et son expérience du monde de l’édition : elle y a aussi apporté ses convictions politiques.

Rose fut l’une des figures de proue des débuts du mouvement libertarien aux États-Unis. Avec Ayn Rand et Isabel Paterson, elle fut qualifiée par William F. Buckley de l’une des « trois furies » du libertarianisme. Sous son influence, les souvenirs d’enfance de Laura furent remodelés en récits exaltant la résilience, l’ingéniosité et l’autonomie américaines, en accord avec ses propres convictions politiques.

Le résultat a consacré une vision de la Frontière – et, par extension, de l’Amérique – comme un espace de liberté exceptionnelle… mais réservée aux colons blancs. Les critiques suscitées par la représentation des personnages autochtones et noirs dans l’œuvre de Wilder n’ont cessé de s’intensifier au fil des décennies. En 2018, cette contestation a conduit l’American Library Association à retirer le nom de Laura Ingalls Wilder de son prestigieux prix de littérature jeunesse.

La Petite Maison dans la prairie a donc toujours été, explicitement comme implicitement, une œuvre politique. L’adaptation télévisée de Michael Landon s’est inscrite dans cette tradition, même si sa vision de la vie dans les Grandes Plaines aurait sans doute déplu à Rose Wilder Lane.

Si sa représentation nostalgique de la conquête de l’Ouest restait fidèle à l’imaginaire des Wilder, la série abordait aussi des questions de société très présentes dans les années 1970, notamment le racisme et les violences sexuelles. Ces héritages contradictoires sont réapparus au grand jour lorsque Netflix a annoncé une nouvelle adaptation en janvier 2025.

La commentatrice politique américaine et personnalité des médias Megyn Kelly a aussitôt écrit sur X : « Netflix, si vous transformez la Petite Maison dans la prairie en série “woke”, je ferai de son échec ma mission personnelle. »

Melissa Gilbert, qui incarnait Laura Ingalls dans la série des années 1970, n’a pas tardé à répliquer. Elle a invité Megyn Kelly à « revoir la série originale. Il n’y avait pas grand-chose de plus “woke” à la télévision que ce que nous faisions ».

La Petite Maison dans la prairie au cœur des guerres culturelles

La nouvelle adaptation de Netflix devra trouver sa propre place dans les guerres culturelles qui traversent aujourd’hui les États-Unis.

Son casting multiethnique témoigne d’une volonté manifeste de répondre aux critiques visant le racisme des ouvrages originaux. Dans sa communication autour de la série, Netflix insiste notamment sur le fait d’avoir fait appel à un conseiller culturel osage et d’avoir travaillé en concertation avec la nation osage. La série introduit également une famille autochtone de colons, en écho à l’Indian Homestead Act de 1875, qui offrait aux autochtones la possibilité de s’installer sur des terres agricoles appartenant au « domaine public ».

Dans les faits, cependant, accéder à ces terres avait un coût considérable : les Autochtones devaient renoncer à leur appartenance tribale ainsi qu’à leur conception profondément ancrée de la propriété collective des terres. En conséquence, des familles comme celle représentée dans la série auraient été très rares à l’époque. Elles étaient bien plus susceptibles d’être expulsées de leurs propres terres que d’en obtenir de nouvelles.

Dans le même temps, l’esthétique baignée de soleil et résolument prairie chic de la ville d’Independence séduira sans doute les amateurs d’images « instagrammables » célébrant la beauté et la grandeur des paysages américains. La bande-annonce s’attarde sur d’immenses étendues d’herbes dorées et verdoyantes, où des enfants en tablier jouent dans un décor soigneusement composé.

Si l’on en juge par ces premiers indices, la série semble donc vouloir séduire ces deux publics aux attentes opposées. Ces tensions intrinsèques font d’ailleurs d’une nouvelle adaptation des récits de Laura Ingalls Wilder une manière particulièrement appropriée de célébrer le 250ᵉ anniversaire des États-Unis.

Rares sont les œuvres qui incarnent à ce point le récit national américain. Pour le meilleur comme pour le pire, la Petite Maison dans la prairie raconte l’histoire de l’Amérique.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Pourquoi la nouvelle « Petite Maison dans la prairie » est déjà une série politique – https://theconversation.com/pourquoi-la-nouvelle-petite-maison-dans-la-prairie-est-deja-une-serie-politique-287645

Charles de Gaulle, héros de la France libre : une représentation qui a évolué dans la mémoire nationale ?

Source: The Conversation – in French – By Bryan Muller, Docteur en Histoire contemporaine, Université de Lorraine

« Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! Mais Paris libéré ! Libéré par lui-même, libéré par son
peuple avec le concours des armées de la France » Le 25 août 1944, depuis l’hôtel de ville de la capitale, le général de Gaulle lance ces mots célèbres aux Françaises et aux Français, scellant sa posture mythique de héros de la Libération et de la France libre. Comment cette représentation a-t-elle été forgée et comment s’est-elle transformée, sur les écrans et dans les librairies ?


Comme chaque année, la France commémore entre juin et août les débarquements (6 juin 1944 en Normandie, 15 août 1944 en Provence) ainsi que la libération progressive du territoire national. La figure du général de Gaulle n’est jamais loin, ce qui est assez ironique puisque ce dernier refusait catégoriquement de participer à certaines commémorations – en particulier celle du 6 juin 1944 – au motif qu’elles ne valorisaient pas la France, mais des puissances (alliées) étrangères.

Durant ces commémorations, le souvenir de Charles de Gaulle et de la France libre est fréquemment convoqué. Revenons donc sur la construction de la figure particulière de Charles de Gaulle dans la mémoire nationale.

Seconde Guerre mondiale : naissance de la figure gaullienne

L’appel du 18 juin 1940 et la fondation de la France libre à Londres propulsent Charles de Gaulle sur le devant de la scène médiatique, politique et diplomatique. Condamné à mort par le régime de Vichy, le 2 août 1944, pour trahison et désertion, son nom est voué aux gémonies par les vichystes, qui le présentent comme un traître vendu à la ploutocratie anglo-saxonne et aux puissances financières juives, voire comme un agent communiste de Staline.

Les caricaturistes vichystes connaissant mal l’apparence de Charles de Gaulle, ils ont tendance à le représenter de dos ou dans la pénombre. Les rares caricatures qui le griment se distinguent par la grande différence qui peut exister entre elles, certaines le faisant grand et filiforme, d’autres petit et gros. Le discours reste toutefois constant et vise à discréditer le général de Gaulle.

Pour les opposants au régime de Vichy et les partisans de la France libre, cet homme fort méconnu du grand public est avant tout un nom et un symbole. Il faut bien avoir à l’esprit que le visage du général de Gaulle ne se diffuse massivement auprès de la population qu’à partir de la Libération de la France en 1944-1945. Son nom est alors associé à son visage (son uniforme de général de brigade était déjà mobilisé par les vichystes pour le représenter).

« Le retour du général de Gaulle dans Paris libéré » (France 3, 2014).

Le mythe résistancialiste

La France libérée se reconstruit autour du Gouvernement provisoire de la République française puis de la toute jeune IVᵉ République. Durant cette période, le général de Gaulle se positionne rapidement contre l’instauration d’un régime qu’il juge trop parlementaire. La création du Rassemblement du peuple français (1947-1953/1955), unique mouvement gaulliste fondé et dirigé par Charles de Gaulle, se donne pour mission de combattre le « régime des partis ». Il continue en parallèle de participer à de multiples commémorations et voyages mémoriels dans le pays.

Au départ, le régime lui assure une assistance et une protection importante en tant que dignitaire. Mais ses attaques répétées contre le régime, doublées par son rôle partisan (président fondateur du RPF), incitent les institutions menacées à lui retirer ces aides à l’automne 1948 et à lui interdire l’accès à la radio (sous contrôle de l’État).

La plupart des Français et des partis politiques le reconnaissent comme l’homme du 18-Juin et le père de la France libre. En revanche, le Parti communiste français (PCF) et ses satellites (dont la CGT) lui contestent la primauté sur la Résistance. Bien qu’ils ne parviennent pas à occulter complètement leurs adversaires, les gaullistes parviennent tout de même à imposer progressivement leur récit. Un mythe résistancialiste, qui veut que la majorité des Français aurait résisté (mythe du « Tous résistants »), s’installe dans la mémoire collective.




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Le général de Gaulle occupe une place centrale dans ce récit. La panthéonisation de Jean Moulin en 1964, les commémorations au Mémorial du Mont-Valérien et la sortie de la Bataille du rail, de René Clément, contribuent à nourrir ce discours.

Des gaullistes diabolisés, le mythe du général préservé

Le mythe résistancialiste est mis à mal à partir des années 1970, peu après la mort du général de Gaulle, avec la diffusion en 1971 du Chagrin et la Pitié, de Marcel Ophüls, puis la publication de la France de Vichy, 1940-1944, par Robert O. Paxton, en 1972. En 1974, les salles de cinéma projettent Lacombe Lucien, de Louis Malle, un film qui montre une société française très collaborationniste et dont une poignée d’individus seulement résistent – et encore, ce seraient des résistants peu engagés, dépolitisés, parfois opportunistes et rancuniers.

Cette désacralisation du « Tous résistants » s’accompagne de la démystification des gaullistes. Les œuvres de fiction portant atteinte à l’honneur et à l’intégrité de ces derniers s’enchaînent. C’est le cas du film Adieu Poulet, de Pierre Granier-Deferre, en 1975, qui montre des colleurs d’affiches brutaux n’hésitant pas à tuer pour faire élire leur candidat aux municipales de 1971. C’est le cas aussi du long-métrage le Juge Fayard dit « le Shériff », en 1977, dans lequel le service d’ordre gaulliste, le Service d’action civique (SAC), est présenté comme un groupuscule de bandits et de politiciens corrompus qui assassinent un magistrat (le juge Fayard du film est directement inspiré de François Renaud, juge d’instruction lyonnais, assassiné le 3 juillet 1975).

Cette tendance ne change pas au fil des décennies, chaque fiction diabolisant toujours plus les gaullistes (même dans Crime d’État, où le gaulliste Robert Boulin est héroïsé uniquement pour mieux diaboliser l’ensemble des autres gaullistes – réduits à des politiciens corrompus et des bandits – visibles à l’écran).

À l’inverse, la figure du général de Gaulle reste préservée. Personne n’ose l’incarner à l’écran de son vivant, le réalisateur de Paris brûle-t-il ?, René Clément, allant même jusqu’à expliquer cette absence par une phrase restée célèbre : « Je peux incarner le diable [Hitler], mais je ne peux pas représenter le bon Dieu. » Il faut attendre son décès en 1970 pour que certains réalisateurs osent le mettre en scène à l’écran.

La première occurrence remonte à 1973 dans Chacal, avec Adrien Cayla-Lagrand dans le rôle du Général traqué par l’OAS. Les représentations sur le grand et le petit écran restent rares ; elles sont toujours en phase avec l’idée d’un homme brave et inflexible. Le mythe gaullien est ainsi préservé.

Entre visions humoristiques et refuge mémoriel

Le XXIᵉ siècle voit la figure du général de Gaulle connaître quelques changements. Certaines œuvres picturales prennent désormais la liberté de tourner en ridicule Charles de Gaulle en le transformant en vieillard sénile.

C’est le cas de la BD De Gaulle à la plage, adaptée ensuite en mini-série sur Arte, qui montre un de Gaulle aigri après que les Français l’ont massivement désavoué aux élections législatives de 1951 et aux municipales de 1953. Une vision humoristique de l’homme du 18-Juin qui se retrouve aussi dans Un général, des généraux, avec un de Gaulle décrépit qui reviendrait au pouvoir en 1958 uniquement grâce à la bêtise des putschistes. Cette vision reste toutefois minoritaire, le général de Gaulle restant encore une incarnation figée dans le mythe qu’il a forgé de son vivant.

La volonté de l’humaniser se retrouve dans les derniers films, qui adoptent cependant une approche très différente. Dans De Gaulle (2020), Gabriel Le Bomin veut humaniser l’homme du 18-Juin en insistant sur ses doutes, ses craintes et son attachement à sa famille (notamment à sa femme et à sa fille Anne). Six ans plus tard, Antonin Baudry préfère insister (quitte à l’exagérer) sur l’isolement du général de Gaulle et le décalage profond que son attitude provoque sur ses interlocuteurs – le réalisateur veut en faire un Don Quichotte, au point d’amplifier, voire même de réinventer son caractère, de Gaulle étant connu à l’époque pour sa froideur et non sa grandiloquence.

La Bataille de Gaulle – Partie 2 : J’écris ton nom (juin 2026)

Le statut légendaire du général de Gaulle reste encore profondément ancré dans l’imaginaire collectif. Un souvenir qui est si inscrit dans la mémoire nationale qu’il est devenu presque incontournable de se réclamer de tout ou partie de son héritage lorsque l’on fait de la politique. Aujourd’hui, les multiples partis politiques se revendiquent presque tous de l’homme du 18-Juin. À droite et à l’extrême droite, les idées politiques du Général (le gaullisme) sont également disputées par ses prétendus héritiers. Les socialistes et les communistes invoquent le libérateur et père de la France libre, tout comme, parfois, les politiques sociales du président de Gaulle. À La France insoumise (LFI), Jean-Luc Mélenchon compare sa politique étrangère à celle du général de Gaulle et loue son anticonformisme des années 1920-1940.




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Alors que la France enchaîne les crises économiques, politiques et sociales, dans les années 2010, le général de Gaulle devient un refuge mémoriel rassurant. Pour nombre de Français, il est associé à la dernière grande période de richesse, de puissance et d’influence de la France, à une époque idéale où la grandeur de la France paraissait encore évidente.

The Conversation

Bryan Muller est membre de la Société française d’Histoire politique (SFHPo).

– ref. Charles de Gaulle, héros de la France libre : une représentation qui a évolué dans la mémoire nationale ? – https://theconversation.com/charles-de-gaulle-heros-de-la-france-libre-une-representation-qui-a-evolue-dans-la-memoire-nationale-287031

L’os est bien plus dynamique qu’on ne l’a longtemps cru : il possède lui aussi un rythme quotidien

Source: The Conversation – France in French (3) – By Annie Curtis, Professor (Assoc), School of Pharmacy and Biomolecular Sciences (PBS), RCSI University of Medicine and Health Sciences

Notre squelette, vivant et en perpétuelle évolution, est en réalité bien éloigné de cette représentation. Pixel-Shot/Shutterstock (no reuse)

Notre squelette est en permanence en train de se remodeler. Ces phases de destructions et de reconstructions quotidiennes suivent un rythme bien précis, qui pourrait être perturbé en fonction de nos modes de vie.


Durs, compacts, mis en place une fois pour toutes… vos os vous semblent peut-être la partie la plus immuable de votre corps. En réalité, notre squelette est un chantier perpétuel. Tout au long de la vie, les os se renouvellent, selon un processus continu appelé « remodelage ».

Chaque jour, de minuscules équipes de cellules détruisent l’os ancien et édifient de l’os neuf à sa place. Ces cellules possèdent leurs propres horloges biologiques, comparables à celles qui règlent le sommeil, la faim et d’innombrables autres rythmes quotidiens.

Deux types cellulaires entretiennent ce processus. Les ostéoclastes éliminent l’os ancien ou endommagé ; les ostéoblastes déposent ensuite de l’os neuf pour combler ce qui a été retiré. Des chercheurs ont montré que ce cycle suit un rythme quotidien : la résorption osseuse est généralement maximale en début de journée, tandis que la formation osseuse tend à culminer plus tard.

L’horloge circadienne des cellules osseuses semble maintenir ces deux phases séparées, garantissant que chacune se déroule au moment le plus favorable.

L’importance de la mélatonine

Parmi les signaux qui contribuent à coordonner ce rythme figure la mélatonine. On la présente souvent comme « l’hormone du sommeil », mais il s’agit plutôt en réalité d’une « hormone de l’obscurité ». À mesure que la lumière décline le soir, son taux s’élève et signale à l’organisme que la nuit est venue, et ce, que vous dormiez ou non.

Dans l’os, la mélatonine paraît freiner l’activité des ostéoclastes tout en soutenant celle des ostéoblastes. Les taux de mélatonine, tout comme les marqueurs de la formation osseuse, atteignent leur maximum au cours de la nuit. Cela suggère que les habitudes qui perturbent la montée et la baisse normales de la mélatonine – consultation d’écrans tard le soir, sommeil irrégulier, repas pris à des heures avancées – pourraient dérégler les signaux qui contribuent à maintenir un os en bonne santé.

Avec l’âge, ces rythmes quotidiens s’estompent. Les chercheurs pensent que cet affaiblissement des signaux circadiens pourrait, en partie, expliquer pourquoi la perte osseuse, l’ostéoporose et les fractures deviennent plus fréquentes en vieillissant.

Par ailleurs, nos modes de vie modernes, qui nous exposent à des lumières artificielles et des horaires irréguliers, désaccordent peut-être ces rythmes encore davantage. Une question se pose donc : les réaligner permettrait-il, en retour, de protéger la santé osseuse ?

C’est là tout le principe de la médecine circadienne, ou chronomédecine : traiter la maladie en prêtant attention non seulement au médicament que reçoivent les patients, mais aussi au moment où ils le reçoivent.

Soigner non pas seulement l’os, mais aussi son horloge

Certains indices révèlent déjà que l’heure d’administration d’un médicament compte. Dans une étude menée chez l’animal, une supplémentation en mélatonine a protégé l’os plus efficacement lorsqu’elle était administrée le jour plutôt que la nuit
– un résultat pour le moins surprenant s’agissant d’une hormone habituellement associée à l’obscurité. Il ne s’agit encore que d’une observation préliminaire, mais elle souligne tout ce qu’il nous reste à découvrir sur la temporalité interne du corps.

Un patient allongé dans un lit d’hôpital s’apprêtant à prendre un comprimé.
Le moment auquel un médicament est administré pourrait avoir son importance.
Jo Panuwat D/Shutterstock (no reuse)

Fort heureusement, selon toute vraisemblance, les habitudes favorisant une bonne santé circadienne générale sont probablement aussi bénéfiques à notre squelette. Se coucher et se lever à heures régulières, s’exposer à la lumière du jour dès le matin, dîner tôt plutôt que tard et suivre une routine constante constituent autant de moyens de garder synchronisées les horloges de notre organisme. Les travailleurs postés, dont les horaires contrarient ces horloges, sont sans doute ceux qui auraient le plus à y gagner.

La question des horaires concerne peut-être aussi la pratique de l’exercice physique. En effet, l’os semble répondre plus vigoureusement aux sollicitations mécaniques durant la phase active de l’organisme, ce qui laisse penser que l’heure à laquelle on choisit de se dépenser pourrait influer sur les bénéfices pour le squelette.

Les os ne font pas partie des organes dont on remarque les changements du jour au lendemain. Leur adaptation se fait au fil des années, au gré de choix et d’habitudes qui façonnent aussi le reste de notre santé. Sommeil, lumière ou rythme de nos journées peuvent sembler n’avoir pas grande influence sur notre squelette. Pourtant, ces éléments participent depuis toujours à son élaboration.

The Conversation

Annie Curtis bénéficie d’un financement au titre de la subvention « Frontiers for the Future » de Research Ireland, numéro de subvention 20/FFP-P/8636.

Cansu Gorgun a bénéficié d’un financement de l’Union européenne dans le cadre de la convention de subvention n° 101106209 relative à une bourse postdoctorale Marie Skłodowska-Curie (METABOLATE).

– ref. L’os est bien plus dynamique qu’on ne l’a longtemps cru : il possède lui aussi un rythme quotidien – https://theconversation.com/los-est-bien-plus-dynamique-quon-ne-la-longtemps-cru-il-possede-lui-aussi-un-rythme-quotidien-289551

Pompiers volontaires : ce modèle peut-il encore tenir face aux mégafeux ?

Source: The Conversation – in French – By Pauline Born, Maitresse de conférences, Université de Rouen Normandie


L’ESSENTIEL

  • Près de 80 % des pompiers français ne sont pas salariés. Volontaires, ils combattent le feu après leur travail ou pendant leurs jours de congé. Beaucoup ne tiennent pas plus de trois ans.

  • Ce modèle, déjà fragile, est mis sous tension par l’intensification des incendies.

  • Le ratio entre pompiers professionnels et volontaires doit être repensé, tout comme les modalités de formation des volontaires et l’organisation des secours.


Les images des incendies qui ont ravagé cet été les forêts du sud de la France rappellent une réalité trop souvent oubliée : près de 80 % des sapeurs-pompiers français sont volontaires. Au sein des colonnes de camions engagés au plus près des flammes, se trouvent des femmes et des hommes qui, une fois leur mission terminée, reprennent souvent leur activité professionnelle, parfois après une nuit passée sur le terrain à combattre le feu. D’autres posent des jours de congé pour être davantage disponibles, car tous n’ont pas la chance de bénéficier d’aménagements prévus par des conventions signées entre leur employeur et leur service départemental d’incendie et de secours (SDIS) de rattachement.

Cette situation renvoie à des difficultés plus larges de moyens et d’organisation auxquelles font face les SDIS depuis plusieurs années. Pour garantir la continuité des secours sur l’ensemble du territoire, ils sont contraints de recruter un grand nombre de volontaires.

L’épisode des incendies en Gironde a remis en lumière les tensions croissantes auxquelles est confronté le modèle français de sécurité civile.

Un modèle français très dépendant des volontaires

La France a fait le choix de faire reposer le modèle de sécurité civile sur une complémentarité entre différents statuts de sapeurs-pompiers :

En France, le nombre de sapeurs-pompiers est globalement stable depuis une dizaine d’années, qu’il s’agisse des volontaires ou des professionnels. Les pompiers français exercent des missions parmi les plus étendues d’Europe (voir tableau plus bas). Seuls le Danemark et la Finlande leur en demandent autant. Et avec le vieillissement de la population et le changement climatique, leurs interventions pourraient encore s’intensifier dans les années à venir : multiplication des carences d’ambulanciers privés (que les pompiers remplacent), mais aussi feux de forêts, inondations, tempêtes et épisodes météorologiques extrêmes.

Lorsque les populations composent le 18 ou le 112, elles ignorent généralement si ce sont des pompiers professionnels ou volontaires qui interviennent. Sur le terrain ou en caserne, rien ne permet de les distinguer. Cette uniformité peut d’ailleurs parfois alimenter certaines tensions. En effet, les professionnels se sentent parfois insécurisés, voire menacés dans leur statut, par le fait que les volontaires exercent les mêmes missions qu’eux, avec des responsabilités similaires, mais sans relever du statut salarié.

D’autres pays européens, à l’image de l’Allemagne, de la Belgique et du Luxembourg, ont aussi fait le choix d’un modèle fondé sur la complémentarité entre volontaires et professionnels, mais dans des proportions et des conditions différentes.

Ce modèle de complémentarité des statuts n’est toutefois pas universel. Au Royaume-Uni ou en Espagne par exemple, il a été décidé de limiter le recours au volontariat et de s’appuyer davantage sur les pompiers professionnels, qui représentent plus de la moitié des effectifs.

Des exigences d’implication et de disponibilité importantes pour les volontaires

Au cours de ces dernières années, les exigences à l’égard des pompiers volontaires se sont amplifiées. En début d’engagement, ils suivent d’abord une formation initiale leur permettant de développer des compétences comparables à celles des professionnels, mais en deux fois moins de temps. Cette formation dure en général une trentaine de jours, répartie en plusieurs modules. Beaucoup doivent donc poser des jours de congé ou enchaîner plusieurs week-ends de formation, au prix d’une fatigue importante et d’une mise entre parenthèses de leur vie personnelle.

Les exigences s’observent ensuite au quotidien. Face aux difficultés de moyens et d’organisation, de nombreux SDIS tendent à imposer aux sapeurs-pompiers volontaires plus d’heures de service. Dans de nombreux départements, cela se traduit par des objectifs de gardes ou d’astreintes à réaliser, afin de garantir la capacité opérationnelle des centres de secours, sous peine de suspension ou de résiliation de l’engagement (par exemple, au moins 900 heures de présence par an dans le Lot-et-Garonne et au moins 48 heures de garde par mois dans les Yvelines). Certes, ces exigences répondent à de réels besoins pour assurer les services de secours, mais elles ne s’appuient sur aucune réglementation ni législation et elles peuvent décourager des individus pourtant très motivés, dont les contraintes familiales ou professionnelles limitent la disponibilité.

Certaines contraintes qui pèsent sur la vie personnelle des pompiers sont parfois tout simplement oubliées des politiques publiques. Les mégafeux, qui mobilisent les individus pendant plusieurs jours, posent par exemple rapidement la question de l’organisation familiale, en particulier chez les volontaires. Les indemnités qu’ils perçoivent ne compensent pas toujours les coûts indirects engendrés par leur engagement, comme les frais de garde d’enfants, par exemple. Or, ces contraintes pèsent directement sur la fidélisation des volontaires.

Former davantage de volontaires au feu ?

Pour limiter ces contraintes, les SDIS sont de plus en plus nombreux à développer un « engagement différencié ». Celui-ci permet aux volontaires de suivre uniquement certains modules de la formation et d’intervenir sur les missions correspondant aux compétences développées, réduisant de fait la durée totale de leur formation et le temps à consacrer à leur engagement.

En pratique, les pompiers qui choisissent cette formule sont souvent exclusivement orientés vers le secours d’urgence aux personnes, qui représente 86 % des interventions au quotidien. À l’inverse, le module incendie est souvent délaissé au regard du peu d’interventions de ce type réalisées chaque année en France (6 %) et de la densité d’apprentissage nécessaire pour valider la formation.

Dans un contexte où les feux de forêt deviennent plus fréquents et plus intenses, ce choix interroge : ce dispositif mérite sans doute d’être repensé.

Quand la solidarité citoyenne comble les failles du service public

Face aux feux en Gironde, de nombreux agriculteurs sont spontanément venus prêter main-forte aux pompiers, avec leurs tracteurs, pour ralentir la progression des flammes. Cette solidarité est précieuse, mais elle révèle les limites du modèle actuel de sécurité civile. Si les agriculteurs ont généralement une connaissance fine du terrain et disposent de matériel utile, comme des citernes à eau, ils ne bénéficient pas de la formation et des équipements des sapeurs-pompiers pour faire face au feu, ce qui les expose parfois à des risques importants.

Plutôt que de compter sur ces renforts improvisés, il serait pertinent d’élargir le vivier de personnes formées à la lutte contre les feux de forêt. Une piste consisterait à permettre à certains volontaires de se former exclusivement à cette mission, afin d’élargir les effectifs disponibles sans imposer à tous une formation complète. Des agriculteurs pourraient notamment être intéressés par ce type d’engagement, qui leur donnerait les compétences nécessaires pour intervenir en sécurité.

La solidarité a aussi dû pallier des manques du service public d’un point de vue logistique. Ainsi, deux autres images ont été marquantes au plus fort des incendies de Gironde : d’une part, celle des soldats du feu qui se reposent comme ils le peuvent, parfois le long des chemins, et, d’autre part, celle des nombreux habitants de la région qui organisent spontanément des repas pour les pompiers, proposent de laver leurs vêtements et qui, plus largement, apportent un soutien logistique aux équipes engagées.

Si ces actions témoignent d’une belle solidarité humaine, elles interrogent néanmoins la capacité des pouvoirs publics actuels à organiser la réponse aux besoins matériels et logistiques générés par des interventions qui peuvent s’étendre sur plusieurs semaines. Nourrir, ravitailler et permettre le repos des sapeurs-pompiers constitue un pilier essentiel de la gestion de crise.

Un modèle arrivé à un tournant ?

Il ne s’agit pas de remettre en cause la complémentarité entre pompiers professionnels et pompiers volontaires dans le modèle français de sécurité civile. Néanmoins, les difficultés mises en lumière par les incendies de 2026 invitent à s’interroger sur deux points :

  • l’adaptation du modèle actuel à un contexte d’accroissement de fréquence et d’intensité des feux de forêt et, plus largement, des interventions de grande ampleur ;

  • la capacité de la sécurité civile et des SDIS à organiser les moyens humains, matériels, sanitaires et logistiques nécessaires à ce type d’interventions.

Concernant les pompiers volontaires, l’enjeu n’est pas d’en recruter toujours plus, mais de créer les conditions permettant de les fidéliser. Cela suppose de penser l’engagement dans la durée, en tenant compte des réalités sociales de ces femmes et de ces hommes et des contraintes qu’ils rencontrent. Aujourd’hui, un sapeur-pompier volontaire, qui n’exerce pas en tant que pompier professionnel en parallèle, s’engage en moyenne pendant onze ans et six mois. Mais il existe des disparités importantes en fonction du territoire et des profils et, généralement, de nombreux abandons sont observés au cours des premières années d’engagement.

Une réflexion plus large sur les effectifs pourrait s’avérer nécessaire. Accroître le nombre de pompiers professionnels ne permettrait pas seulement d’améliorer la disponibilité des équipes. Cela favoriserait aussi l’accumulation d’une expérience précieuse. Face à un incendie, les gestes, les décisions et la lecture du terrain évoluent avec les interventions. On ne combat pas un feu avec la même aisance lors de sa troisième mission que lors de sa centième. Cette expérience est plus difficile à bâtir chez des volontaires, dont le turnover est important.

Les difficultés révélées par les incendies de cet été dépassent finalement le seul champ de la sécurité civile. Elles interrogent plus largement la capacité du pays à préparer les services publics aux transformations sociétales et environnementales.

Depuis plusieurs années, les politiques publiques sont souvent conduites sous la contrainte des économies budgétaires ou pour répondre à des priorités de court terme. L’actualité montre pourtant qu’il est nécessaire de réaliser des investissements durables dans les moyens humains, matériels et organisationnels afin de mieux préparer l’avenir.

Les différentes crises de ces dernières années rappellent le caractère essentiel de certaines professions, dont l’importance tend à être mise en lumière seulement lorsqu’elles se retrouvent en première ligne. Après les soignants durant la pandémie de Covid-19, les sapeurs-pompiers sont aujourd’hui au cœur de l’actualité.

The Conversation

Pauline Born a reçu des financements de l’ANRT et du SDIS 57 (thèse CIFRE) pour sa thèse sur la formation et la professionnalisation des sapeurs-pompiers volontaires (soutenue en 2023).

– ref. Pompiers volontaires : ce modèle peut-il encore tenir face aux mégafeux ? – https://theconversation.com/pompiers-volontaires-ce-modele-peut-il-encore-tenir-face-aux-megafeux-289003

Durant la Renaissance, le retour des papes à Rome créa une ère de construction de palais sans précédent pour la « Ville éternelle »

Source: The Conversation – in French – By Alyssa Rusonik, PhD student in Finance, HEC Paris Business School

La « Ville éternelle » s’est fait une nouvelle beauté de la fin du XIVᵉ siècle à la fin du XVIᵉ siècle, après une période de stagnation économique. Aujourd’hui, 84 % des palais construits durant cette période sont encore debout.
Wikimediacommons

Près de 31 % des palais de Rome furent construits entre 1378 et 1599 après un siècle de stagnation économique. Comment expliquer un tel phénomène urbanistique ? Facilitée par une compilation de données reliant les constructions de palais et l’identité de leurs commanditaires, une étude démontre que les Romains investirent dans la pierre dès lors qu’ils furent assurés que le pape resterait à coup sûr dans la Ville éternelle.


À la charnière des XIVᵉ et XVᵉ siècles, Rome est en ruines. Les contemporains la décrivent comme un « cadavre », une « grande étable pour les moutons ». Les artistes la représentent sous les traits d’une veuve en deuil, vêtue de noir, implorant les passants.

Allégorie de Rome en veuve vêtue de noir, tirée du Dittamondo de Fazio degli Uberti, 1447.
Gallica

Puis une ère de construction palatiale s’ouvre à Rome concomitamment à une révolution économique. Une ville rongée par la déshérence se transforme progressivement en métropole florissante. Parmi l’ensemble des palais historiquement significatifs érigés à Rome, de l’Antiquité au XXIᵉ siècle, 31 % furent construits entre 1378 et 1599.

Comment Rome s’est-elle relevée ? D’où vient cet essor spectaculaire de la construction de palais ?

Transformer des traces éparses du passé en un ensemble cohérent

Pour répondre à cette question de façon quantitative, il a fallu construire patiemment une base de données originale et compréhensive à partir de sources historiques fragmentaires, en croisant archives, travaux d’historien et cartes anciennes. Je pense particulièrement à la carte de Giambattista Nolli (1701-1756), numérisée et complétée par une équipe formidable d’historiens. Chaque projet de construction a été identifié, classé et enrichi manuellement, parfois au prix de véritables enquêtes dignes d’un travail de détective amateur.

Nombre de constructions de palais à Rome, entre 1309 et 1599.
Fourni par l’auteur

Ce processus, à la fois minutieux et créatif, révèle toute la richesse et la joie profonde de la recherche empirique en histoire économique : transformer des traces éparses du passé en un ensemble cohérent de données exploitables. J’ai ainsi constitué une base de données portant sur les 146 palais dont la construction est active entre 1378 et 1599 et dont la classification a nécessité des recherches supplémentaires pour plus de 43 % des projets.

Le pape, entre Rome et Avignon

À bien des égards, Rome était une cité ouvrière. Son économie dépendait largement de la papauté.

Lorsque le pape Grégoire XI ramena le siège pontifical à Rome en 1377, mettant fin à près de sept décennies de papauté en Avignon, on aurait pu s’attendre à une reprise rapide de l’activité économique. Pourtant, pendant près d’un siècle, peu de choses changèrent. La construction des palais – marqueur par excellence de la prospérité urbaine dans l’Italie de la Renaissance – resta étonnamment atone.

Le mystère est d’autant plus frappant que Florence et Venise avaient connu leurs booms de construction palatiale bien plus tôt, dès le XIVᵉ siècle. Pourquoi Rome demeura-t-elle à l’écart durant les décennies qui suivirent le retour du pape ? Et qu’est-ce qui déclencha finalement sa transformation spectaculaire à la fin du XVᵉ siècle ?

Mes recherches montrent que la réponse à ces deux questions tient à une notion centrale : la permanence. La présence du pape comptait, certes, mais ce qui importait réellement aux Romains était de savoir s’il avait l’intention de rester durablement à Rome. Plus encore, son successeur ferait-il de même ? Et le suivant ?

Constructions de palais à Rome, Florence et Venise, de 1100 à 1599.
Fourni par l’auteur

En l’absence d’une promesse crédible et autoentretenue à cet égard, et le risque crédible du départ des papes, investir dans un immobilier coûteux constituait un risque prohibitif. Je soutiens que l’essor ultérieur de la construction palatiale est lié à un changement fondamental dans les croyances des Romains sur cette question.

Augmentation d’environ 300 % de la construction palatiale

Portrait du pape Sixte IV (1414–1484).

En 1475, le pape Sixte IV promulgua la bulle Etsi universis, qui modifia en profondeur les incitations pesant sur l’élite ecclésiastique.

Jusqu’alors, les prélats – par exemple, les cardinaux – ne pouvaient pas léguer leurs biens ; à leur mort, l’ensemble de leur patrimoine revenait à l’Église. La réforme autorisa les prélats qui construisaient à Rome et dans ses environs à transmettre leurs propriétés à des héritiers désignés. En pratique, leur taux d’imposition successorale passa de 100 % à 0 %.

Les effets furent spectaculaires. À partir d’un nouveau jeu de données, reliant les constructions de palais à l’identité de leurs commanditaires, il apparaît que la réforme provoqua une augmentation d’environ 300 % de la construction palatiale des prélats par rapport aux niveaux antérieurs.

Promesse crédible des papes de rester à Rome

La réforme mit en place un mécanisme d’engagement autorenforçant, liant durablement la papauté à Rome.

Les cardinaux élisent les papes ; les papes nomment les cardinaux. Dès lors que les cardinaux commencèrent à investir massivement dans l’immobilier romain, ils développèrent un intérêt financier direct au maintien de la papauté dans la ville. Un cardinal lourdement investi à Rome ne voterait pas pour un candidat susceptible de partir. Les futurs papes, élus sur la promesse de rester, n’auraient à leur tour aucun intérêt à nommer des cardinaux hostiles à ce programme.

Chaque génération se trouva liée à Rome par la même structure d’incitations. Cela suffit à instaurer une confiance substantielle dans la présence durable de la papauté à Rome.

Confiance croissante des laïcs

Les laïcs restèrent d’abord prudents. En observant les investissements massifs des prélats, ils révisèrent progressivement leurs croyances quant à l’engagement de long terme de la papauté.

Durant les cinquante premières années décisives suivant la réforme, dix projets supplémentaires lancés par des prélats au cours d’une décennie entraînaient environ six projets laïcs supplémentaires à l’échelle de la ville dans la décennie suivante. Cet effet d’apprentissage était strictement transitoire : après environ un demi-siècle, le mécanisme d’engagement était pleinement établi. Les investissements passés des prélats cessèrent alors de prédire les investissements futurs des laïcs ; il n’y avait plus d’incertitude à dissiper.

Cette confiance accrue eut des manifestations tangibles. Des constructions nouvelles, plus ambitieuses, virent le jour, financées principalement par des laïcs. La ligne d’horizon de la Renaissance commença à se dessiner.

Pourquoi la présence du pape ne suffisait pas

Pourquoi fallut-il encore près d’un siècle après le retour du pape à Rome en 1377 pour que le boom advienne ?

La réponse met en lumière un principe fondamental de crédibilité institutionnelle. Mon analyse des absences pontificales montre que la présence contemporaine du souverain pontife importait peu pour les décisions d’investissement de long terme. Dans un environnement politique instable, marqué par des pouvoirs contestés et des départs occasionnels des papes, ce qui comptait était l’existence d’une garantie crédible de permanence.

Avant la réforme, les papes quittaient parfois Rome, parfois pour de longues périodes. Le pape Eugène IV, par exemple, passa plus de neuf ans en quasi-exil au cours de son pontificat de seize ans (de 1431 à 1447, ndlr). Après la réforme, les absences diminuèrent de 81,5 %, et les absences discrétionnaires disparurent totalement.

Plus important encore, les rares absences ultérieures n’eurent aucun effet négatif sur l’investissement. Les commanditaires les percevaient comme temporaires, car le mécanisme d’engagement garantissant le retour de la papauté.

Rome nous parle encore aujourd’hui

Cet épisode historique offre des enseignements qui dépassent largement la Rome de la Renaissance. Il montre que l’irréversibilité du changement institutionnel constitue une condition nécessaire à la réussite des interventions économiques
– une thèse ancienne de la théorie économique proposée par plusieurs économistes, y compris Daron Acemoğlu, lauréat récent du « prix Nobel en économie » pour ses travaux liés aux institutions,
Avner Greif et Gérard Roland, mais rarement testée empiriquement.

Les économies modernes font face à des défis de crédibilité similaires. Un gouvernement peut annoncer des politiques favorables, mais si celles-ci peuvent être aisément annulées par l’administration suivante, les investisseurs resteront méfiants. Ce que Rome nous enseigne, c’est que les réformes véritablement transformatrices sont celles qui créent des mécanismes autoentretenus, alignant durablement les intérêts des décideurs clés sur le maintien du nouvel ordre institutionnel.

La Villa Farnesina à Rome est un chef-d’œuvre de la Renaissance.
Wikimédia.

Le cas romain montre également comment l’investissement des élites peut transformer des promesses non contraignantes en engagements auto-exécutoires. Lorsque des acteurs puissants mettent leurs propres intérêts, leurs propres richesses en jeu, ils créent les conditions de la stabilité et de la croissance à long terme.

Près d’un siècle après le retour de la papauté, Rome fut enfin reconstruite – non par décret, mais par les choix de commanditaires individuels, désormais confiants dans l’avenir de la ville. Le boom de la construction palatiale transforma durablement l’économie romaine et laissa un héritage matériel remarquable : 84 % des palais construits durant cette période sont encore debout. Ils façonnent le paysage urbain de Rome et rappellent, de manière tangible, l’importance d’un engagement institutionnel crédible et de long terme.

The Conversation

Alyssa Rusonik a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR-18-EURE-0005 / EUR DATA EFM).

– ref. Durant la Renaissance, le retour des papes à Rome créa une ère de construction de palais sans précédent pour la « Ville éternelle » – https://theconversation.com/durant-la-renaissance-le-retour-des-papes-a-rome-crea-une-ere-de-construction-de-palais-sans-precedent-pour-la-ville-eternelle-268262

Gestion des déchets et économie circulaire : le savoir-faire se trouve au Sud

Source: The Conversation – in French – By Rachida Bouhid, Ph.D Scholar, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Dans bien des pays du Sud, les pratiques associées à l’économie circulaire ne sont pas nouvelles : elles font partie de la vie quotidienne. Les pays du Nord pourraient s’inspirer de ces modèles développés dans des endroits confrontés depuis longtemps à la rareté, aux infrastructures limitées et à la nécessité de faire durer les ressources.


À Fatick, au Sénégal, un fruit longtemps peu valorisé, le dimb (Cordyla pinnata), est devenu la base d’une innovation collective. Des femmes et des jeunes le transforment en farine enrichie, en huile, en aliments pour le détail et en fertilisants. L’objectif initial n’était pas de répondre à une stratégie officielle d’économie circulaire, mais de lutter contre la malnutrition, générer des revenus et utiliser une ressource locale disponible.

Ce cas a été l’un de ceux présentés lors du colloque « Quand les Suds inspirent le Nord » au 93e Congrès de l’Acfas, que j’ai suivi dans le cadre de mes recherches sur la gouvernance des modèles organisationnels et sur les défis à la transition vers une économie circulaire territorialisée.

Il invite à renverser une idée reçue : celle que les solutions aux défis environnementaux viennent toujours des laboratoires, des grandes entreprises ou des politiques publiques du Nord. Bien au contraire, les solutions émergent souvent de territoires confrontés depuis longtemps à la rareté, aux infrastructures limitées et à la nécessité de faire durer les ressources.

« Circularité vécue » vs « circularité prescrite »

Dans les pays industrialisés, l’économie circulaire est souvent associée aux technologies de tri, aux plates-formes numériques, aux modèles d’affaires innovants ou aux politiques de responsabilité des producteurs.

Pourtant, à l’échelle mondiale, cette forme de transition reste limitée. Le Circularity Gap Report 2024 souligne que l’économie circulaire est de plus en plus présente dans les discours, mais que l’usage de matières vierges continue d’augmenter et que le taux global de circularité demeure faible.




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Ce décalage entre discours et transformation concrète oblige à regarder ailleurs. Dans plusieurs pays du Sud, les pratiques de réparation, de réemploi, de revente, de récupération et de transformation ne sont pas nouvelles. Elles font partie de l’économie réelle. Elles sont souvent portées par des familles, des coopératives, des artisans, des récupérateurs, des marchés populaires ou des collectifs locaux.

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Des travaux réunis par des chercheuses du laboratoire Coactis et publié dans le numéro spécial de la revue VertigO consacré à l’économie circulaire dans le Sud global distinguent une « circularité vécue » d’une « circularité prescrite » conçue par les institutions. Cette distinction est essentielle et met en lumière que ce qui est présenté comme une innovation au Nord peut être, ailleurs, une pratique ordinaire née de la nécessité.

La contrainte, source d’inventivité

Le projet sénégalais autour du dimb illustre ce que la littérature récente appelle le bricolage entrepreneurial et l’innovation frugale. Ces approches montrent que la contrainte peut devenir une source d’inventivité lorsqu’un collectif recombine les ressources disponibles pour répondre à des besoins sociaux et économiques.

Un article récent sur l’économie circulaire, le bricolage et l’innovation frugale dans les marchés émergents va dans ce sens. L’étude souligne que les organisations ne doivent pas toujours attendre des conditions idéales pour innover. Elles peuvent développer des solutions sobres, adaptées et efficaces à partir de ressources disponibles.




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Dans le cas du dimb, l’innovation est à la fois nutritionnelle, économique et environnementale. La farine enrichie répond à un problème de malnutrition. L’huile et les produits dérivés créent de nouvelles activités génératrices de revenus. Les résidus peuvent être réutilisés comme aliments pour animaux ou fertilisant. La circularité apparaît donc comme un effet concret d’une organisation collective, et non comme un terme abstrait.

Déchets, recyclage et transformation : des solutions locales, venues des marges

D’autres exemples récents confirment cette dynamique. À Accra, au Ghana, le marché de Kantamanto est souvent décrit comme l’un des plus grands centres mondiaux de vêtements de seconde main. Il reçoit d’immenses volumes de textiles usagés, dont une partie importante est invendable. Face à cette situation, des initiatives locales développent des pratiques de surcyclage (upcycling), de réparation et de transformation des textiles en nouveaux produits.

Les organisations locales peuvent développer des solutions efficaces à partir de ressources limitées, sans attendre des conditions idéales pour innover.

Ces initiatives ne règlent pas à elles seules le problème mondial de la surproduction textile. Elles montrent toutefois que des acteurs locaux, souvent situés en aval et à la marge des chaînes de valeur mondiales, développent des réponses créatives et concrètes à des enjeux que les pays du Nord peinent encore à maîtriser, selon Weslynne Stacey Ashton, professeure de gestion environnementale et d’économie circulaire à l’illinois Institute of Technology, dans son article de 2025. Ces enjeux peuvent être l’accumulation de textiles, la faible durabilité des produits, ou la difficulté à organiser le réemploi à grande échelle.

Au Brésil, les coopératives de catadores (récupérateurs de déchets) illustrent une autre forme d’innovation sociale. Depuis plusieurs années, ces collectifs participent à des chaînes de valorisation du plastique, en partenariat avec des entreprises qui transforment les bouteilles en matériaux pour chaussures ou textiles.

Ces expériences montrent que l’économie circulaire n’est pas uniquement une question d’infrastructure matérielle ; elle dépend aussi de la reconnaissance du travail, de la coopération et de l’intégration des savoirs pratiques, comme le relate le rapport 2021 de l’Organisation internationale du travail.

Ne pas copier : changer de regard

L’enjeu n’est pas de copier ces pratiques telles quelles au Canada ou en Europe. Les contextes économiques, institutionnels et culturels sont différents. Mais les pays du Nord peuvent apprendre des principes d’action qui structurent ces expériences.


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Le premier principe : partir des ressources disponibles plutôt que d’attendre une solution technologique parfaite. Le second principe : reconnaître les savoirs locaux, y compris ceux des travailleurs, des artisans, des coopératives et des acteurs informels. Un troisième principe amènerait à penser la circularité comme une question de territoire, de besoins sociaux et de capacités collectives, et non seulement comme un enjeu de flux des matières.

Les travaux sur l’innovation inversée durable montrent que des solutions développées dans des contextes de ressources limitées peuvent inspirer des économies plus riches confrontées à leurs propres limites, que ce soit au niveau du coût élevé des matières, de la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement, du besoin de sobriété ou provenant de la pression pour réduire les déchets.

Les pays du Sud sont encore trop souvent présentés comme des espaces à accompagner dans leur transition environnementale. Or, plusieurs pratiques qui y sont développées répondent déjà aux questions que se posent aujourd’hui les sociétés du Nord : comment réduire le gaspillage ? Comment prolonger la durée de vie des ressources ? Comment créer de la valeur localement ? Comment rendre les systèmes économiques plus sobres et plus résilients ?

Les solutions les plus prometteuses ne sont pas toujours les plus sophistiquées. Parfois, elles existent déjà là où l’on a appris depuis longtemps à ne pas gaspiller.

La Conversation Canada

Rachida Bouhid est membre de l’Acfas.

– ref. Gestion des déchets et économie circulaire : le savoir-faire se trouve au Sud – https://theconversation.com/gestion-des-dechets-et-economie-circulaire-le-savoir-faire-se-trouve-au-sud-284390