Pourquoi l’Europe a besoin d’une Bourse unique et transparente

Source: The Conversation – France (in French) – By Angelo Riva, Economist, Professor at the INSEEC Grande Ecole, Affiliate Researcher at the Paris School of Economics, Academic Fellow at the Institut Louis Bachelier, INSEEC Grande École

En promouvant un marché pour les marchés financiers, l’Union européenne stimule une forme de concurrence. À qui profite vraiment cette dernière ? Aux grandes entreprises ? Aux PME ? Aux investisseurs privés ? Reste qu’un marché financier unique – la Bourse européenne – aurait des avantages nombreux. Quels sont-ils ? Comment y parvenir ?


Dans le sillage des rapports Letta (2024) et Draghi (2025), la question d’une bourse européenne unique est revenue d’actualité. Le chancelier allemand Friedrich Merz a appelé à créer un marché des capitaux suffisamment large et profond pour que les entreprises européennes se financent plus facilement. Christine Lagarde, présidente de la BCE, a formulé le même diagnostic : l’Europe souffre d’une fragmentation excessive des marchés financiers.

En effet, l’Union européenne compte 295 plateformes de trading, 14 chambres de compensation et 32 dépositaires centraux. Pour Lagarde et Merz, cette dispersion draine la liquidité, affaiblit les introductions en Bourse et pousse les entreprises à chercher des capitaux ailleurs. Faut-il laisser les échanges se disperser entre des centaines de plateformes, souvent opaques, ou les concentrer sur un marché unique et transparent ?

L’Union européenne a fait le choix de la dispersion avec la directive Market in Financial Instruments Regulation (MiFIR, 2007), en organisant un « marché pour les marchés » où de nombreuses plateformes se concurrencent pour attirer les ordres. Cette concurrence peut réduire les commissions payées par les investisseurs pour négocier sur un marché et améliorer la liquidité, surtout pour les grandes entreprises dont les titres sont arbitrés, souvent à haute fréquence, entre plusieurs places.




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Un impact sur la qualité des marchés

Toutefois, ses effets sont plus incertains pour les petites et moyennes entreprises. Surtout, lorsque des plateformes opaques concurrencent des marchés transparents, la plupart des travaux soulignent une dégradation de la qualité de marché : les grandes institutions financières, mieux informées et capables d’intervenir sur plusieurs plateformes, en tirent avantage, au détriment des autres investisseurs.

La Bourse est une institution qui transforme l’épargne en investissement. Lorsqu’une entreprise veut se développer, elle peut émettre et vendre ses titres sur le marché primaire auprès d’investisseurs. Mais ceux-ci n’acceptent de les acheter que s’ils sont assurés de pouvoir les revendre rapidement, à un prix « sincère », selon l’expression utilisée dans la France du XIXᵉ siècle, c’est-à-dire un prix qui reflète fidèlement la rencontre entre l’offre et la demande.

Liquide et transparent

La qualité du marché secondaire, celui où les titres déjà émis s’échangent, est donc essentielle. Plus un marché est liquide, plus il est facile d’acheter ou de vendre rapidement sans faire varier fortement le prix. Plus il est transparent, plus les investisseurs peuvent observer les prix et les volumes, moins ils craignent d’être désavantagés face aux grandes institutions financières.

C’est ici qu’une bourse unique et transparente présente de grands avantages. Si les ordres sont concentrés sur un même marché transparent, ils se rencontrent plus facilement. Les prix reflètent mieux l’information disponible. L’épargne est alors mieux orientée : les entreprises solides peuvent se financer à moindre coût, tandis que les investisseurs disposent de signaux de prix plus fiables.

L’histoire financière montre que ces effets ne dépendent pas d’une conjoncture spécifique ni d’un contexte macroéconomique ou institutionnel particulier. Le déclin du marché obligataire du New York Stock Exchange (NYSE) et son déplacement vers les marchés de gré à gré (marchés Over-the-Counter, ou OTC) en offrent une illustration éclairante. Jusqu’à la fin des années 1920 pour les obligations municipales et au milieu des années 1940 pour les obligations d’entreprises, le NYSE proposait en effet un marché transparent, où les coûts de transaction étaient nettement inférieurs à ceux observés sur les marchés OTC fragmentés du début du XXIᵉ siècle.

Cette transparente prénégociation favorisait les investisseurs particuliers. Progressivement, les grandes institutions financières ont déplacé la négociation obligataire vers les marchés OTC qui répondaient davantage à leurs intérêts, en leur offrant flexibilité, commissions négociables et opportunités de rentes informationnelles. Une fois la liquidité déplacée vers le marché de gré à gré, les externalités de réseau ont verrouillé ce nouvel équilibre.

Une alternance de régimes

Dans un autre contexte, au tournant du XXᵉ siècle, la Bourse de Paris détenait un monopole légal sur les titres cotés, contesté par « la Coulisse », marché de gré à gré très actif. Des réformes très rapprochées ont fait alterner trois régimes : concurrence illégale avant 1893, concurrence libre jusqu’en 1898, puis rétablissement du monopole. Dans les années 1890, la Coulisse dominait en volume, mais cette concurrence a dégradé la qualité du marché.

En effet, après la violente crise de 1895, qui avait son épicentre en Coulisse, le retour au monopole et l’imposition de règles de transparence à la Coulisse ont permis de recentrer les échanges sur la Bourse, tandis que la Coulisse se spécialisait sur des titres plus jeunes et risqués. La qualité globale du marché parisien s’en est trouvée nettement améliorée.




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Autre exemple : entre 1890 et 1913, les bourses de Milan et de Gênes, pourtant soumises à une législation commune, ont développé des organisations très différentes. À Gênes un marché opaque, animé par un grand nombre d’intermédiaires et fortement influencé par les grandes banques, capables d’exploiter leur avantage informationnel. À Milan, au contraire, un marché plus restreint et organisé, fondé sur la criée, assurait une plus grande transparence. Malgré des volumes plus élevés à Gênes jusqu’en 1907, la qualité du marché y était inférieure, et cette opacité a contribué à fragiliser le système, faisant de la place génoise l’épicentre de la crise de 1907. Les autorités ont alors imposé un alignement sur le modèle milanais, entraînant une centralisation des échanges et une amélioration durable de la qualité de marché.

Au-delà de la concurrence ?

La leçon est claire : la concurrence n’est pas la panacée. Lorsque les transactions se dispersent et, notamment, se déplacent vers des lieux où les ordres ne sont pas visibles, le prix public devient moins représentatif. Les investisseurs qui restent sur le marché transparent voient une partie de la liquidité leur échapper. En pratique, la qualité de marché se détériore, surtout pour les moins puissants : petits investisseurs et entreprises.

Euronews, 2026.

Un marché européen unique et transparent ne résoudrait pas tout, mais il répondrait à une faiblesse structurelle. Il renforcerait la compétitivité de l’Europe face aux grandes places états-uniennes, aux marchés intégrés par un réseau informatique unique, le consolidated tape. Les Européens, quand ils investissent et entreprennent, alimentent trop souvent avec leur épargne et leurs entreprises les places américaines. En 2024, la capitalisation boursière des places européennes représentait environ 73 % du PIB de l’Union européenne, contre 270 % du PIB aux États-Unis.

Un obstacle essentiellement politique

Comme l’illustrent les prises de position de Merz et de Lagarde, ces faiblesses et ces risques apparaissent désormais de plus en plus clairement. Pourtant, l’obstacle principal à la consolidation en Europe est politique. La formation d’un marché européen unifié se heurte à la tension entre Paris et Francfort. Euronext, qui regroupe notamment Paris, Amsterdam, Bruxelles, Lisbonne, Dublin, Oslo et Milan, se présente comme le candidat naturel à la consolidation. Mais Deutsche Börse, l’opérateur de Francfort, est plus grand, plus diversifié, et contrôle des infrastructures majeures, comme Eurex et Clearstream.

Derrière cette rivalité industrielle se jouent des enjeux de souveraineté financière : qui contrôlerait la formation des prix ? Où seraient localisées les infrastructures stratégiques ? Quel superviseur aurait le dernier mot ? Les résistances institutionnelles sont fortes, car une Bourse européenne déplacerait du pouvoir économique entre États. Cette difficulté n’est pas nouvelle. Des tentatives de rapprochement entre Euronext et Deutsche Börse ont déjà échoué. L’histoire financière offre ici un nouvel enseignement : la rivalité intense entre les places de Montréal et de Toronto a freiné le développement du marché financier canadien au XIXᵉ siècle, conduisant entreprises et investisseurs à se tourner vers les États-Unis.

Si l’Europe veut transformer son épargne abondante en investissement productif, elle doit construire un marché plus profond, transparent et intégré. L’histoire enseigne que lorsqu’elle fragmente l’information et la liquidité, la concurrence affaiblit le marché qu’elle prétend dynamiser.

The Conversation

Angelo Riva ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi l’Europe a besoin d’une Bourse unique et transparente – https://theconversation.com/pourquoi-leurope-a-besoin-dune-bourse-unique-et-transparente-285489

Quand l’IA s’invite dans nos relations, la véritable intimité tend à disparaître

Source: The Conversation – France in French (3) – By Luke Brunning, Lecturer in Applied Ethics, University of Leeds

L’intimité suppose de la spontanéité. Alberto Menendez Cervero/Shutterstock

À l’heure où les outils d’IA générative sont à portée de clic, il est tentant de les interroger autour de petits et grands problèmes de la vie. Mais les solliciter comme des coachs pour nos interactions sociales et amoureuses est-il sans risques ? Ce qui relève de l’intime ne nécessite-t-il pas justement de la curiosité et du lâcher-prise ?


Le PDG de l’application de rencontres Hinge a récemment laissé entendre que la génération Z, qui « peine à trouver la confiance nécessaire pour se mettre en avant », utilise des outils d’intelligence artificielle (IA) pour l’aider à trouver l’amour. Elle a expliqué que les suggestions de conversation générées par l’IA de Hinge visent à aider les utilisateurs à exprimer qui ils sont.

De l’essor fascinant des applications de rencontre basées sur l’IA et de leur impact social incertain jusqu’au battage médiatique autour des entreprises d’applications de rencontre promettant une révolution dans le domaine des rencontres en ligne, partout où l’intimité peut être encouragée par l’IA, il existe une entreprise qui encourage les gens à en tirer parti.

Des applications d’IA tierces sont utilisées pour rendre nos conversations plus drôles ou nos profils plus séduisants. Les gens utilisent des outils d’IA spécialement conçus pour les entraîner à mieux communiquer avec les autres, ou se contentent d’utiliser des chatbots existants comme ChatGPT pour gérer les conflits dans leurs relations ou gérer leur vie sociale.

Préjugés et failles de confidentialité

Comprendre comment l’IA façonne la vie intime fait partie de mon travail en tant que chercheur spécialiste de l’amour et des relations. Ce qui a commencé comme un exercice théorique, explorant la signification morale d’une utilisation possible de l’IA, a rapidement trouvé un prolongement dans une salle de classe.

Un étudiant en commerce m’a raconté un jour comment il avait utilisé un modèle d’IA pour l’aider à résoudre un désaccord avec sa petite amie. « C’était comme un ami », m’a-t-il dit, « et ça m’a aidé à mieux comprendre le point de vue de ma petite amie ». L’IA l’a aidé à exprimer ses propres sentiments avec plus de clarté et à s’entraîner à mener une conversation difficile. Qui ne serait pas tenté d’utiliser ces outils pour bénéficier d’un soutien lorsqu’il s’agit de sortir avec quelqu’un, de se faire des amis, de gérer des tensions familiales ou de prendre soin de sa santé mentale ?

Il existe des raisons évidentes d’inviter à la prudence face à ces tentations, du moins jusqu’à ce que nous ayons une meilleure compréhension de leurs effets à long terme. Les experts s’inquiètent de la précision de l’IA lorsqu’elle émet des conseils, ainsi que du fait que ces outils et modèles sont entraînés sur des données qui reflètent toute une série de préjugés sur les êtres humains, leurs interactions et ce à quoi ressemble une bonne intimité. Il existe également des préoccupations de longue date en matière de confidentialité concernant les risques liés au partage de nos vies les plus intimes avec des entreprises technologiques.

Une compréhension simpliste de l’intimité

Il existe des raisons moins évidentes, mais d’autant plus importantes, d’être prudent. Celles-ci sont liées à la nature même de l’intimité.

La normalisation du recours à l’IA pour servir d’intermédiaire et façonner l’intimité sape la curiosité de soi. Les tentatives visant à anticiper la vie intime, à modeler et à affiner les interactions, ainsi qu’à éviter les désaccords ou les frictions émotionnelles, risquent de remplacer le désir de découvrir ce que nous pensons, ressentons et voulons sur le moment.

L’attrait du contrôle prend le pas sur les bienfaits et le plaisir de la curiosité. Des recherches empiriques suggèrent que les personnes curieuses sont apparemment moins hostiles, plus ouvertes à l’inconnu et plus disposées à laisser les autres s’exprimer, et que la curiosité nous aide à éviter les excès liés aux déséquilibres de pouvoir – autant de facteurs importants dans l’intimité.

La facilité d’accès aux outils d’IA destinés à favoriser l’intimité peut conduire à se laisser tenter par une compréhension simpliste de la vie intime elle-même. Les rencontres amoureuses, par exemple, risquent d’être perçues comme un défi à relever, la conversation comme un domaine dans lequel il faut exceller, et les disputes comme des batailles à gagner. L’intimité est bien plus qu’un jeu dans lequel on échange des propos jusqu’à atteindre une satisfaction mutuelle. L’intimité est désordonnée, dynamique, incarnée et imprévisible. La véritable intimité, c’est l’improvisation, pas un récit scénarisé.

Lâcher prise et prendre des risques

Certains peuvent avancer que les outils d’IA nous aident à acquérir les compétences nécessaires pour tirer son épingle du jeu dans cette improvisation chaotique. Mais, de mon point de vue, c’est plutôt faux. Tout comme il a été démontré que l’IA pouvait nous appauvrir en compétences professionnelles, ou rendre les gens moins aptes à raisonner de manière critique, nous devrions craindre qu’elle n’entraîne une déqualification intime : l’érosion des capacités nécessaires pour imaginer, rechercher et entretenir l’intimité que nous désirons.

Ces compétences – que j’appelle « l’autonomie amoureuse » – se développent et se maintiennent dans la pratique. Aucun conseil ni aucun modèle de phrases de drague ne peuvent remplacer le pouvoir d’action que nous procure le fait de nous découvrir, en situation, en menant des conversations difficiles, en prenant des risques, en faisant le premier pas et en exprimant nos sentiments.

Il y a là aussi des considérations esthétiques. Voulons-nous vraiment que notre vie intime prenne ce ton homogène, fade et dépourvu de nuances culturelles que privilégie l’IA générative ? Les choses sont meilleures et plus riches lorsque nous embrassons ce que le philosophe libéral John Stuart Mill appelait les « expériences de vie ». L’exploration, l’incohérence, l’esprit ludique et le plaisir de s’exprimer doivent être célébrés. L’humanité et l’attention se manifestent autant dans la manière dont nous communiquons que dans ce que nous communiquons.

Les entreprises qui cherchent à s’immiscer dans notre vie intime à l’aide de leurs outils d’IA nous promettent de nous rendre plus performants et de nous aider à réussir sur le « marché des rencontres ». Mais nous devrions refuser ce discours. On a un jour demandé à Daniel Arnold, photographe de rue influent, pourquoi il préférait encore photographier sur pellicule plutôt que d’utiliser des appareils numériques, plus faciles et plus immédiats. Sa réponse : « La photographie numérique est un dialogue avec le succès, tandis que la photographie argentique est un dialogue avec l’échec. » Photographier en argentique signifie ne pas « être précieux, calculateur », mais vivre l’instant présent, agir et voir comment les choses se déroulent.

C’est pour cette même raison que nous devrions embrasser l’intimité « à l’ancienne », sans l’intervention de l’IA. C’est en lâchant prise et en renonçant à la possibilité de s’entraîner, d’ajuster et de peaufiner notre approche avant d’aller vers quelqu’un que la véritable aventure de l’intimité peut commencer.

The Conversation

Luke Brunning ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quand l’IA s’invite dans nos relations, la véritable intimité tend à disparaître – https://theconversation.com/quand-lia-sinvite-dans-nos-relations-la-veritable-intimite-tend-a-disparaitre-285287

Feux de forêt, mégafeux : comment mieux prévoir leur propagation et limiter les risques ?

Source: The Conversation – in French – By Marcos Rodrigues Mimbrero, Profesor Titular en Análisis Geográfico Regional, Universidad de Zaragoza; AXA Research Fund

La pyrogéographie utilise des données et des modèles en temps réel, afin de fournir aux équipes d’urgence des informations actionnables sur la propagation des feux en fonction du vent, de la température, de la topographie, de la sécheresse, de la végétation ou du type de couverture végétale. Apiguide/Shutterstock (no reuse)

L’ampleur des dégâts causés par les feux de forêt ne cesse de s’aggraver à l’échelle mondiale. Les incendies dangereux sont plus intenses et plus fréquents, alimentés à la fois par le changement climatique et par l’empreinte humaine sur les paysages – dont on parle moins, mais qui est également très importante.

Pour prévenir les dégâts, il faut pouvoir évaluer précisément les risques, notamment les trajectoires et l’évolution des mégafeux.


Les données mettent en évidence une tendance claire : nous sommes confrontés à des feux de forêt de plus en plus dévastateurs qui provoquent des catastrophes d’une ampleur jusqu’alors inconnue. Selon l’Agence européenne pour l’environnement, 3 770 kilomètres carrés de terres brûlent en moyenne en Europe, chaque année, et 45 000 personnes ont été déplacées à cause des feux de forêt entre 2008 et 2023. Ceci entraîne des pertes annuelles estimées à 2,5 milliards d’euros dans l’Union européenne.

Au cours de l’été 2025, l’Europe a connu les incendies de forêt les plus violents de ces deux dernières décennies en termes de superficie brûlée. Des incendies violents sur la péninsule ibérique ont ravagé 6 720 kilomètres carrés de terres, faisant le triste bilan de huit victimes.




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À l’autre bout du globe, le Chili a également connu des incendies stupéfiants, qui ont entraîné des catastrophes particulièrement douloureuses. En février 2024, l’incendie de Valparaíso-Viña del Mar a coûté la vie à 136 personnes et détruit près de 7 000 habitations. De même, en janvier dernier, à Concepción–Penco, un autre incendie a tué 21 personnes et rasé plus de 2 000 habitations.

La « pyrogéographie », où comprendre le comportement des feux à différentes échelles spatiales et temporelles

Il est essentiel de comprendre le potentiel de ces incendies à dévaster les communautés et les écosystèmes. Par conséquent, les recherches récentes en pyrogéographie se concentrent sur l’analyse du comportement du feu à différentes échelles spatiales et temporelles.

Dans ce contexte, deux approches technologiques sont particulièrement efficaces pour évaluer les impacts des incendies. En premier lieu, la télédétection (imagerie satellite, capteurs thermiques, plateformes aériennes), qui est essentielle pour reconstituer les impacts passés, pour la détection précoce et la surveillance en temps réel des feux en cours. Ensuite, les outils de simulation et de prévision, qui nous permettent d’identifier les configurations du paysage favorisant l’embrasement et la propagation du feu, et de comprendre la complexité des feux de forêt.

L’idée est d’utiliser ces connaissances pour participer à l’aménagement du territoire, afin de faire face aux risques croissants de feux de forêt et de mégafeux qui menacent nos communautés.

La télédétection pour cartographier les traces laissées par les feux de forêt passés

Pour quantifier l’ampleur de ces événements, nous exploitons l’imagerie satellite et des outils analytiques avancés afin d’évaluer deux variables principales : l’intensité et la sévérité des mégafeux.

  • L’intensité mesure la puissance du feu, c’est-à-dire le taux de libération d’énergie pendant la combustion, et aide à localiser les points chauds thermiques.

  • La sévérité évalue les conséquences : les dégâts matériels laissés dans le sillage de l’incendie.

En analysant des bandes spectrales spécifiques, nous pouvons par exemple quantifier la chute drastique de la productivité végétale, mesurant ainsi efficacement les difficultés de l’écosystème à se régénérer.

Les récents incendies de Barroca Grande (Portugal, août 2025) et des Trinitarias (Chili, janvier 2026) sont de bons exemples.

En combinant les données thermiques FIRMS de la Nasa et les images Copernicus Sentinel-3 de l’Agence spatiale européenne (ESA), nous pouvons visualiser la crise des incendies à la fois dans l’espace et dans le temps. Ces images révèlent une réalité stupéfiante : des panaches de fumée s’étendant sur des centaines de kilomètres dans l’atmosphère.

Les données d’intensité révèlent que plus de 95 % de la superficie totale finalement touchée a brûlé en une seule journée au Chili, le 18 janvier. C’est la définition même d’un « comportement explosif du feu » : des événements si rapides qu’ils dépassent les capacités des efforts traditionnels de lutte contre les incendies.

Au-delà de la chaleur immédiate, notre analyse de la sévérité fournit des indicateurs essentiels aux efforts de reconstruction. Au Portugal, 57 782 hectares ont été calcinés.

En recoupant ces niveaux de dégâts avec les types de combustibles, les conditions météorologiques locales et la topographie, nous pouvons concevoir des plans de restauration écologique précis et aider le secteur agricole à se reconstruire d’une manière qui, espérons-le, sera plus résiliente face aux futurs incendies.

Modélisation du comportement du feu et évaluation des risques

Dans le domaine de l’évaluation et de la gestion des risques d’incendie, deux stratégies prédominent.

La plus courante repose sur des évaluations à court terme : les indices quotidiens de risque d’incendie que l’on voit aux informations combinent les dangers météorologiques actuels et la vulnérabilité locale. C’est, par exemple, le principe de base du Système européen d’information sur les incendies de forêt (EFFIS).




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À l’autre extrémité du spectre se trouve un outil plus stratégique appelé « simulation quantitative ». Plutôt que de se concentrer sur ce qui pourrait se passer demain (ou ce qui se passe actuellement), cette approche utilise des techniques de modélisation avancées pour orienter la planification à long terme et l’atténuation des risques.

Pour anticiper les effets possibles de saisons plus chaudes et plus sèches, ainsi que ceux de la transformation des paysages (par exemple, l’abandon des terres), nous évaluons l’exposition aux mégafeux en combinant la modélisation empirique (qui tire les leçons des feux qui se sont réellement produits dans l’histoire et de leur comportement) et la modélisation stochastique (qui utilise des algorithmes complexes pour simuler des milliers de scénarios hypothétiques).

Concrètement, nous étudions les incendies passés pour évaluer dans quelle mesure un paysage est susceptible de favoriser ou de freiner de futurs incendies, et déterminer dans quelle mesure nous y sommes potentiellement exposés, ou à quel point nous sommes menacés par ceux-ci. Pour quantifier cette exposition, nous identifions d’abord les facteurs spécifiques à l’origine des départs de feu : d’origine humaine ou naturelle. Ensuite, nous déclenchons des milliers d’incendies théoriques sur un « jumeau numérique » du paysage.

Nous exécutons ces simulations sous divers scénarios climatiques afin de générer des schémas réalistes d’exposition aux incendies. Il en résulte un ensemble d’indicateurs clairs et exploitables, qui nous indiquent non seulement où un incendie est susceptible de se déclarer, mais aussi quelle sera sa virulence.

Cette transition d’une approche réactive à une approche proactive nous permet de mettre en œuvre des stratégies plus efficaces. Qu’il s’agisse de réorganiser les combustibles forestiers, de mettre à jour les codes de construction urbains ou de concevoir des quartiers résistants au feu, ces décisions s’appuient sur des données.

En quoi cela aide-t-il en cas d’urgence ?

Le véritable test de ces technologies a lieu lors d’une situation d’urgence. Dans un contexte opérationnel, la modélisation de la propagation des incendies passe d’une planification stratégique à une course contre la montre.

Le programme WIFIRE de l’Université de Californie à San Diego, par exemple, fournit des informations en temps réel aux équipes d’intervention en cas d’incendie de forêt.

En intégrant des données satellitaires en temps quasi réel à des prévisions météorologiques de haute résolution, les chercheurs peuvent générer des projections qui prédisent la trajectoire d’un incendie dans les heures à venir.

L’un des outils les plus efficaces dans le cadre d’une évacuation opérationnelle est l’utilisation d’« isochrones » – des courbes de niveau sur une carte qui représentent l’heure d’arrivée prévue du feu (par exemple, 30, 60 ou 90 minutes à partir de la position actuelle).

La superposition de ces courbes de niveau sur des points de déclenchement (crêtes, routes ou repères spécifiques) permet aux responsables des services d’urgence d’automatiser le processus décisionnel.


Le mécénat scientifique d’AXA fait désormais partie du Fonds Axa pour le progrès humain, qui regroupe les engagements philanthropiques du Groupe et des mutuelles d’assurance Axa dans les domaines de la science, de la nature, de la solidarité et de la culture. Avant 2025, ce mécénat scientifique global était assuré par le Fonds Axa pour la recherche, qui a soutenu plus de 750 projets à travers le monde depuis sa création en 2007. Pour en savoir plus, rendez-vous sur Fonds Axa pour le progrès humain.

The Conversation

Marcos Rodrigues Mimbrero a reçu des financements du Ministerio de Ciencia, Innovación y Univesidades, de l’Agencia Estatal de Investigación et du Fonds Axa pour le progrès humain.

Jorge Félez Bernal a reçu des financements du Fonds Axa pour le progrès humain.

ref. Feux de forêt, mégafeux : comment mieux prévoir leur propagation et limiter les risques ? – https://theconversation.com/feux-de-foret-megafeux-comment-mieux-prevoir-leur-propagation-et-limiter-les-risques-285896

Burundi–Mali : comment les régimes autoritaires se maintiennent au pouvoir par la fabrique de l’ennemi

Source: The Conversation – in French – By Alène Ngarura Kaneza, doctorante, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Le 20 avril 2026, le général Évariste Ndayishimiye s’est rendu à Ouagadougou dans le cadre d’une visite officielle « d’amitié et de travail ». Le chef de l’État burundais assurait alors la présidence en exercice de l’Union africaine (UA).

Cette démarche diplomatique visait à renouer le dialogue entre l’organisation continentale et l’Alliance des États du Sahel (AES). Cette organisation, qui rassemble le Burkina Faso, le Mali et le Niger, est actuellement présidée par le capitaine Ibrahim Traoré.

Cette initiative intervient dans un contexte marqué par le retrait des États membres de l’AES des instances de l’UA. Dans ce cadre, le président burundais s’est rendu au Burkina Faso, dirigé par un régime issu d’un coup d’État militaire, afin de saluer les efforts déployés pour rétablir la sécurité et stabiliser le pays où le dirigeant a publiquement déclaré que la démocratie n’était plus d’actualité.

Derrière le langage diplomatique du « dialogue » et de la « stabilité », ne se dessine-t-il pas une forme de solidarité entre régimes autoritaires ayant en commun le rejet des contraintes constitutionnelles ?

Mes recherches doctorales portent sur les sanctions internationales (de l’Union européenne et des organisations régionales) et la résilience autoritaire dans les États fragiles, à travers une étude comparative du cas du Burundi. J’y consacre un chapitre à d’autres pays ayant fait l’objet de sanctions, notamment le Mali et le Niger. J’analyse ici les ressources politiques sur lesquelles le Mali et le Burundi s’appuient pour faire face aux pressions extérieures.




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Une convergence de trajectoires

Il convient en effet de rappeler qu’une convergence de trajectoires institutionnelles lie le Burundi aux États de l’AES. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont respectivement fait l’objet de sanctions de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) et de l’Union européenne (UE), à la suite des coups d’État survenus en 2020 et 2021 au Mali, en 2022 au Burkina Faso et en 2023 au Niger.

Le Burundi lui-même avait été sanctionné par l’UE et les États-Unis en 2016, en réponse à la décision du président Pierre Nkurunziza de briguer un troisième mandat jugé anticonstitutionnel. Certains phénomènes politiques appellent précisément une démarche de comparaison transrégionale. Celle-ci ne vise pas à établir de simples ressemblances de surface. Elle cherche à mettre en évidence des logiques profondes qui opèrent de manière convergente.

Le rapprochement entre le Burundi et le Mali, par exemple – deux pays séparés de plusieurs milliers de kilomètres, évoluant dans des environnements géopolitiques distincts – relève d’une telle approche.

Désignation d’un ennemi

Dans les deux cas, la désignation d’un ennemi, qu’il soit interne ou externe, constitue un mécanisme central de légitimité et un puissant vecteur de cohésion interne. Cette stratégie permet une réactivation constante de la menace en fonction des conjonctures politiques, qu’il s’agisse d’un ennemi colonial, d’un ennemi régional ou d’un ennemi sécuritaire diffus.

Au Mali, c’est au début de l’année 2022 que ce mécanisme se manifeste avec le plus d’intensité. Porté par un « effet drapeau », c’est-à-dire un phénomène par lequel la population se rallie aux dirigeants face à une menace extérieure ou perçue comme telle, le pouvoir malien voit son autorité se renforcer.

Désormais épaulés par une composante civile dans la seconde mouture de la transition issue du putsch de mai 2021, les militaires bénéficient alors d’un mouvement de soutien populaire massif.

Des dizaines de milliers de manifestants convergent vers le Boulevard de l’Indépendance, le 14 janvier 2022, pour dénoncer les sanctions économiques et diplomatiques décrétées par la Cedeao. Ils scandent leur hostilité à Paris ainsi qu’à l’organisation régionale, qu’ils accusent d’ingérence dans les affaires du pays. Ils revendiquent également un Mali rendu à ses seuls citoyens et affranchi des influences extérieures.

Au Burundi, c’est la Belgique qui cristallise la colère des partisans du Conseil national pour la défense de la démocratie – Forces de défense de la démocratie (CNDD-FDD) (CNDD-FDD), le parti au pouvoir. Désignée comme responsable historique des divisions ethniques dans le pays, l’ancienne puissance coloniale est également accusée de complicité avec le Rwanda dans une tentative de déstabilisation du régime en place.

Le pouvoir burundais, porté par le CNDD-FDD, présente Bruxelles comme l’instigateur des sanctions économiques imposées par l’UE— une rhétorique qui permet aux deux régimes de détourner les critiques internationales vers un récit de résistance face à l’ancien colonisateur.

Choix d’un adversaire régional

Au niveau régional également, chaque régime se choisit un adversaire. Au Mali, l’Algérie est accusée d’accueillir certaines figures d’opposition telles que l’imam Mahmoud Dicko et d’être de connivence avec les groupes terroristes actifs dans le pays. La junte malienne a annoncé le 25 janvier 2024 la “fin, avec effet immédiat”, de l’accord de paix d’Alger.

Le Mali ferme également son espace aérien à l’Algérie, après que cette dernière a pris une mesure similaire dans la journée en avril 2025. Au Burundi, en revanche, c’est le Rwanda de Paul Kagame, un régime tutsi, qui tient ce rôle.

Qualifié de « mauvais voisin » par le président Ndayishimiye, Kigali est accusé d’avoir hébergé les putschistes impliqués dans la tentative de coup d’État de 2015. Le Rwanda est également présenté par les autorités burundaises comme un soutien de mouvements rebelles tels que le RED-Tabara, parfois associé à d’autres groupes armés de la région.

Cette posture défensive s’est traduite par la fermeture des frontières terrestres avec le Rwanda en janvier 2024 ainsi que par une intervention militaire active dans l’est de la RDC entre août 2022 et décembre 2025 pour soutenir les Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC), aux côtés des milices Wazalendo (patriotes en kiswahili) et des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), contre le Mouvement du 23 mars (M23) appuyé par Kigali.

Autant de ressources symboliques mobilisées pour entretenir un sentiment permanent de siège — condition nécessaire à la survie politique de régimes qui ont fait de la menace extérieure leur principal carburant.

La contradiction sécuritaire

Une contradiction s’opère toutefois entre les deux pays d’un point de vue sécuritaire. Au Mali, la menace apparaît plus immédiatement à travers les attaques du 25 avril 2026 perpétrées par le FLA et le JNIM. Ces attaques contribuent à renforcer la crédibilité du discours sécuritaire du régime.

Cette divergence dans la nature de la menace induit des logiques de légitimation distinctes.




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Le chef de la junte au Mali, Assimi Goïta, s’est affranchi de la contrainte électorale. En juillet 2025, le Conseil national de transition lui a accordé un mandat de cinq ans renouvelable sans élection et sans limite de mandats, achevant une dérive entamée dès les premiers reports du scrutin promis en mars 2024.

La junte n’a plus besoin de légitimer un vote, mais devient l’unique rempart capable de venir à bout du JNIM et du FLA — quand bien même l’économie malienne est résiliente, elle demeure exposée aux coupures d’électricité récurrentes et au retrait progressif de l’aide au développement et humanitaire.

Au Burundi, le CNDD-FDD a investi le président sortant comme candidat pour la présidentielle de 2027, et le scrutin, même verrouillé, demeure un passage obligé.




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Le bilan sécuritaire mis en avant par Gitega ne vient donc pas remplacer une élection ; il vise plutôt à la préparer, dans un contexte où le registre sécuritaire permet de reléguer au second plan un bilan économique marqué par les pénuries de carburant et de devises qui affectent le pays depuis 2015.

Considérés comme pays les plus pauvres du monde — le Burundi y occupant la dernière place en 2023 — le recours à l’extériorisation des responsabilités par la construction permanente d’un ennemi, ne masque-t-il pas également, selon la grille analytique du politologue français Jean-François Bayart, des dynamiques internes de prédation qui structurent les régimes autoritaires ?




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Ce que révèle in fine la comparaison Mali-Burundi, c’est moins la singularité de chaque trajectoire que la robustesse d’une logique commune à des régimes qui ont fait de leurs ennemis non pas un fardeau, mais leur fondation.

The Conversation

Alène Ngarura Kaneza does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Burundi–Mali : comment les régimes autoritaires se maintiennent au pouvoir par la fabrique de l’ennemi – https://theconversation.com/burundi-mali-comment-les-regimes-autoritaires-se-maintiennent-au-pouvoir-par-la-fabrique-de-lennemi-285853

Tony Mazzocchi, le syndicaliste oublié qui pensa la transition juste

Source: The Conversation – in French – By Yanis Rihi, Doctorant en économie politique du développement, Université Paris-Saclay

Tony Mazzocchi, dont 2026 marque le centenaire de la naissance, et l’affiche de soutien à la grève à l’entreprise Shell, engagée par son syndicat, en 1973, pendant quatre mois, portant sur les exigences de santé et de sécurité au travail. Capture d’écran de la page Youtube de Chelsea Green Publishing et du site Internet Ecology.iww.org

Qui se souvient de Tony Mazzocchi ? En refusant d’opposer emplois et exigences environnementales, ce syndicaliste new-yorkais conceptualisa l’idée de transition juste, abondamment reprise aujourd’hui à la COP30 par exemple. Dans ses actions, le militant syndical a lié étroitement les combats environnementaux aux enjeux sociaux et sanitaires, mais également aux luttes contre le racisme et le sexisme.


L’idée de « transition juste » est désormais omniprésente. On la retrouve dans les négociations climatiques, le Pacte vert européen ou encore les partenariats énergétiques entre des pays européens et des États des Suds.

Pourtant, l’homme à l’origine de ce concept reste quelque peu méconnu : Tony Mazzocchi, un syndicaliste américain qui cherchait, dès les années 1970, à résoudre une question toujours d’actualité : comment protéger l’environnement sans sacrifier les travailleurs de certains secteurs ?

Un fils de Brooklyn au cœur de l’Amérique industrielle

Né en 1926 à Brooklyn (New York) dans une famille italo-américaine modeste et militante syndicale, Tony Mazzocchi est très tôt confronté aux inégalités sociales. Marqué par la Grande Dépression durant son enfance, puis par son engagement dans la marine américaine durant la Seconde Guerre mondiale, il appartient à une génération qui a connu à la fois les grandes crises économiques du XXᵉ siècle et l’essor industriel de l’après-guerre.

Sa trajectoire syndicale débute en 1950 dans une usine de cosmétiques du Queens. Rapidement élu délégué syndical, puis président à seulement 26 ans, du Local 149 de l’United Gas, Coke, and Chemical Workers Union, il transforme cette section syndicale en une actrice influente dans la région new-yorkaise. Le syndicat étend dès lors sa présence jusqu’à représenter les salariés d’une vingtaine d’entreprises.

Outre les revendications salariales, Mazzocchi défend une conception plus large de l’action syndicale. Le Local 149 mène, par exemple, des campagnes en faveur de l’égalité salariale entre hommes et femmes, participe à d’importantes campagnes de syndicalisation et contribue à la mise en place de l’un des premiers régimes d’assurance dentaire du pays.

Il gravit ensuite les échelons de l’Oil, Chemical and Atomic Workers (OCAW), le principal syndicat des raffineries américaines de l’époque – directeur des affaires législatives, puis de la santé et de la sécurité et enfin vice-président. Une position qui lui permettra d’influencer les orientations du syndicat à l’échelle nationale. Convaincu que l’émancipation ouvrière passe aussi par l’éducation populaire, il organise des clubs de lecture où les discussions portent aussi bien sur les conditions de travail que sur l’histoire ou la philosophie.

Les risques cachés d’une puissance industrielle

Lorsque Mazzocchi entame sa carrière, le mouvement syndical américain constitue déjà une force politique majeure. Les syndicats représentent alors plusieurs millions de travailleurs et participent activement aux grands débats de leur temps.

Sous l’impulsion de dirigeants comme Walter Reuther, l’United Auto Workers (UAW) soutient, par exemple, le mouvement des droits civiques et contribue à l’organisation de la Marche sur Washington pour l’emploi et la liberté de 1963.

C’est d’ailleurs une période fortement marquée par l’émergence de nouveaux mouvements sociaux qui contestent les effets sociaux, raciaux et environnementaux du modèle de développement américain d’après-guerre. C’est effectivement à partir des années 1960 que les préoccupations environnementales gagnent en visibilité à mesure que s’accumulent les preuves des effets sanitaires et écologiques de l’industrialisation. La publication de Silent Spring par la biologiste et militante écologiste états-unienne Rachel Carson, en 1962, contribue d’ailleurs à sensibiliser l’opinion publique aux effets des pesticides sur l’environnement et la santé humaine ainsi qu’à l’interdiction du DDT, dix ans plus tard.

Dans le même temps, des communautés afro-américaines marginalisées dénoncent leur exposition disproportionnée à la pollution industrielle et aux déchets toxiques. À Houston, au Texas, des habitants contestent ainsi, dès la fin des années 1960, la concentration de décharges et d’infrastructures polluantes dans leurs quartiers. Tout cela fera émerger les premières critiques des inégalités environnementales et posera les bases de ce qui deviendra le mouvement pour la justice environnementale.

Alors vice-président de l’OCAW, Mazzochi représente les travailleurs des secteurs les plus stratégiques de l’économie américaine : le pétrole, la pétrochimie, la chimie et l’industrie nucléaire. Car si les États-Unis sont souvent associés à leur industrie pétrolière, ils constituaient aussi, durant la guerre froide, l’un des principaux centres mondiaux du nucléaire, tant civil que militaire.

Couverture de l’ouvrage de Les Leopold consacré à Tony Mazzocchi
Couverture de l’ouvrage de Les Leopold consacré à Tony Mazzocchi.

L’OCAW regroupe ainsi à cette époque une part importante de la main-d’œuvre des raffineries, des usines chimiques et des installations nucléaires du pays, secteurs les plus dangereux de l’époque. Les travailleurs sont quotidiennement exposés à des substances dont les effets sanitaires sont méconnus ou minimisés, faute de connaissances scientifiques et d’une réglementation insuffisante. Les entreprises contrôlent d’ailleurs en grande partie la production des savoirs relatifs aux risques professionnels. Comme le résumera plus tard le militant syndical et compagnon de route de Mazzocchi, Les Leopold :

« les entreprises régnaient comme des monarchies absolues sur la production chimique, l’exposition aux substances dangereuses et leur réglementation. »

Travailleurs et environnement : même combat

Chez Mazzochi, les travailleurs deviennent le premier point de rencontre entre les enjeux de santé publique et les préoccupations environnementales. Là où de nombreux responsables syndicaux voient dans les réglementations environnementales une menace pour l’emploi, Mazzocchi refuse d’opposer conditions de travail et protection de l’environnement, affirmant :

« Malheureusement, une telle position défensive n’offre aucune garantie d’emploi. Toutes les réglementations environnementales actuellement en vigueur pourraient être abrogées, et des millions de travailleurs – dont beaucoup de nos syndiqués – seraient toujours menacés de se réveiller un jour sans emploi. »

Pour lui, s’opposer aux réglementations environnementales au nom de l’emploi revient à combattre le mauvais adversaire. Les travailleurs sont souvent les premières victimes de la pollution industrielle : avant même que les émissions toxiques n’affectent les populations voisines, elles touchent quotidiennement ceux qui manipulent des produits chimiques ou inhalent des poussières dangereuses.

Entre 1969 et 1970, Mazzocchi organise une série d’auditions publiques réunissant des travailleurs et des spécialistes de la santé au travail afin de documenter publiquement les effets de nombreuses substances toxiques, telles que l’amiante, utilisée comme isolant industriel, le benzène, présent dans les solvants, et le plomb, employé dans de nombreux procédés manufacturiers.

Ces témoignages contribuent à médiatiser la question et à renforcer les pressions en faveur d’une législation fédérale en matière de santé au travail. De la sorte, il contribue à ce que l’on appellera le labor environmentalism, c’est-à-dire la convergence, longtemps jugée improbable, entre revendications ouvrières et écologie.

Affiche de 1974 : « Qui a tué Karen Silkwood ? »
The Romero Institute, CC BY-SA

Tandis que les syndicats se concentrent principalement sur les accidents du travail visibles et immédiats, Mazzocchi attire l’attention sur des maladies qui apparaissent parfois des années après l’exposition, telles que le cancer du poumon ou le mésothéliome. Un engagement qui n’est d’ailleurs pas sans risque.

En 1974, Karen Silkwood, membre de l’OCAW impliquée dans une campagne sur la sécurité au sein d’une usine de traitement du plutonium, meurt dans des circonstances controversées alors qu’elle s’apprêtait à révéler des dysfonctionnements au sein de son entreprise au New York Times.

Au sujet de sa mort, Tony Mazzocchi affirmera :

« Nous devons nous souvenir de son histoire parce qu’elle symbolise les efforts collectifs et le courage des millions de syndicalistes qui ont lutté – et continuent de lutter – pour défendre la santé, la sécurité et la protection de leurs collègues. »

Le président Nixon signe l’Occupational Safety and Health Act en Décembre 1970
Le président Nixon signe l’Occupational Safety and Health Act, en décembre 1970.
https://archive.cdc.gov

Figure de proue donc de ces luttes, Mazzocchi contribue à rassembler les syndicats, les scientifiques, les acteurs de la santé publique et les organisations environnementales autour d’une cause commune. Il compte parmi les figures syndicales les plus influentes des campagnes ayant conduit à l’adoption de l’Occupational Safety and Health Act de 1970, la première grande législation fédérale états-unienne consacrée à la santé et à la sécurité au travail. Un texte qui ouvrira la voie à de nouvelles normes visant à limiter l’exposition à des substances particulièrement dangereuses, telles que l’amiante, l’arsenic, le benzène et le plomb.

Au-delà de cette victoire, son approche contribue à transformer la manière dont les syndicats appréhendent les risques industriels. L’enjeu n’est plus seulement d’éviter les accidents, mais aussi de prévenir les maladies invisibles résultant d’une exposition prolongée à des substances toxiques. Cette évolution est telle que son collègue et biographe Les Leopold le décrira plus tard comme l’équivalent syndical de Rachel Carson.

« La première étape était de faire comprendre aux travailleurs que ce qu’ils vivaient n’était pas un incident isolé, mais une réalité partagée dans tout le pays. La seconde consistait à les mobiliser pour défendre des droits fondamentaux, notamment le droit à l’information sur les risques auxquels ils étaient exposés, une bataille que nous n’avons pas encore remportée. »

1995 : quand « transition juste » entre dans le vocabulaire

Au cours des années 1970, l’OCAW met donc en pratique cette stratégie proactive fondée sur les alliances multipartites. En 1973, le syndicat mène, par exemple, une grève nationale de quatre mois contre Shell Oil, portant sur les questions de santé et de sécurité au travail. Face à la puissance des grandes compagnies pétrolières, les militants de l’OCAW s’appuient sur le soutien d’organisations environnementales pour dénoncer les risques professionnels auxquels les travailleurs sont exposés.

Ce type de revendications contribue à remettre en cause l’opposition traditionnellement entretenue entre la protection de l’emploi et celle de l’environnement. Car, à mesure que les réglementations environnementales se renforcent dans les années 1970 et 1980, Mazzocchi se heurte de plein fouet à une question qui demeure au cœur des débats actuels sur la transition écologique : comment protéger l’environnement sans faire peser l’essentiel des coûts de cette transformation sur les travailleurs et les territoires dépendants des industries polluantes ?

Mazzocchi prend ce dilemme à bras-le-corps et développe, au début des années 1990, une proposition baptisée « Superfund for Workers », en référence au programme fédéral Superfund, créé en 1980 pour financer la dépollution de milliers de sites industriels contaminés. L’idée est simple : ceux qui paient pour réparer les territoires pollués devraient donc également contribuer à réparer les dommages sociaux qui en découlent. Cette conviction l’amène à formuler ce qui deviendra le cœur de sa réflexion sur la transition juste :

« La seule façon de sortir du dilemme entre l’emploi et l’environnement est de prévoir un accompagnement pour les travailleurs qui perdent leur emploi à la suite des opérations de dépollution indispensables, ou qui sont affectés par les restructurations économiques, les réductions des dépenses militaires ou les délocalisations industrielles. »

Le Superfund for Workers prévoit alors le maintien des revenus et des avantages sociaux, la prise en charge de formations, des aides à la reconversion ainsi que des dispositifs de relocalisation. L’objectif n’est donc pas seulement de compenser une perte d’emploi, mais bien de garantir aux travailleurs des perspectives comparables à celles dont ils auraient bénéficié sans la fermeture ou la transformation de leur activité.

On ne parle pas encore de « transition juste », car le véritable changement sémantique s’opère en 1995, lorsque Les Leopold présente publiquement cette proposition sous l’appellation, cette fois-ci, de « Just Transition Fund ». C’est la première occurrence connue de l’expression, pour désigner des mécanismes destinés à accompagner les travailleurs confrontés aux transformations environnementales et économiques.

Deux ans plus tard, l’OCAW contribue à la création de la Just Transition Alliance, qui rassemble des syndicats, des organisations environnementales et des mouvements de justice sociale autour d’un objectif commun : éviter que les coûts des transformations industrielles ne soient supportés par les populations les plus vulnérables.

Toujours active aujourd’hui, l’organisation continue de promouvoir les principes de justice environnementale et de transition juste auprès des travailleurs et des communautés affectées par les transformations écologiques.

La Just Transition Alliance aujourd’hui.
Capture d’écran du site Internet de la Just Transition Alliance

Pourquoi Tony Mazzocchi reste actuel

Dès les années 1970, la question était donc de savoir comment organiser collectivement une transformation nécessaire sans abandonner ceux qui en supportent les coûts immédiats. Mais plus de trente ans après la formulation du Just Transition Fund, cette interrogation demeure au cœur des débats sur la transition écologique.

Le premier enseignement que l’on peut tirer du parcours de Mazzocchi est sans doute que les avancées environnementales reposent rarement sur un seul type d’acteurs. Les succès obtenus par son syndicat résultent indubitablement de coalitions inédites réunissant des travailleurs, des scientifiques, des médecins, des associations citoyennes et des organisations environnementales. À l’heure où les politiques climatiques suscitent parfois méfiance ou polarisation, cette capacité à rassembler des acteurs aux intérêts en apparence divergents reste une condition de leur succès.

Le second consiste à prendre conscience que les travailleurs ne sont pas nécessairement opposés aux politiques environnementales. Bien avant que la transition juste ne s’impose dans les débats climatiques, Mazzocchi contestait déjà l’idée d’une opposition entre emploi et environnement.




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Il avait compris que les résistances naissent moins des objectifs poursuivis que de la manière dont leurs coûts sont répartis. Lorsque les bénéfices sont collectifs mais que les pertes se concentrent sur certains secteurs ou territoires, les conflits deviennent presque inévitables. Plus de cinquante ans plus tard, ce « dilemme emploi-environnement » continue pourtant de structurer une partie des débats sur le climat.

Enfin, l’héritage de Mazzocchi rappelle que la transition juste ne se résume pas uniquement à un objectif de décarbonation. Pour lui, cette approche devait s’accompagner de garanties concrètes pour les populations concernées, autrement dit la justice et la protection sociale (maintien des revenus, formation, reconversion professionnelle). Si l’expression est aujourd’hui largement mobilisée, les moyens alloués à ces dimensions sociales demeurent souvent en décalage avec les ambitions affichées.

Capture d’écran de https://uswtmc.org
Tony Mazzocchi au sein du Labor Party.
https://uswtmc.org/about-us/tony-mazzocchi

Tandis que les idées de Mazzocchi se sont largement diffusées ces dernières décennies, nombre de dispositifs qu’il défendait n’ont jamais été mis en œuvre à l’échelle qu’il envisageait. Convaincu que les travailleurs avaient dès lors besoin d’une représentation politique indépendante, il participe, dans les années 1990, à la création du Labor Party, pensé comme une alternative aux deux grands partis, porteuse des intérêts de la classe ouvrière. Mais en dépit du soutien de plusieurs organisations syndicales et des ambitions importantes, le projet ne parvint jamais à s’imposer durablement dans le paysage politique américain.

Un échec qui illustre bien l’une des tensions au cœur de son héritage. Alors que les restructurations industrielles, les délocalisations et l’affaiblissement du syndicalisme des dernières décennies ont sensiblement réduit la capacité des organisations ouvrières à peser sur les décisions, les idées défendues par Mazzocchi continuaient de se diffuser. En ce sens, il a peut-être davantage remporté une bataille intellectuelle qu’une bataille politique. La transition juste est effectivement devenue aujourd’hui un langage largement partagé pour débattre des politiques climatiques.

Des régions charbonnières européennes aux pays des Suds engagés dans des partenariats de transition énergétique, les mêmes interrogations demeurent : qui finance les transformations, qui en bénéficie et qui en supporte les coûts ? Les débats portent désormais autant sur les travailleurs que sur les territoires, les communautés locales et même les pays appelés à concilier la décarbonation et le développement.

Enfin, à l’heure où la transition écologique est souvent présentée comme une nécessité et un défi principalement technique, le parcours de Tony Mazzocchi rappelle qu’elle demeure, fondamentalement, une question politique et sociale. Plus de cinquante ans après ses premiers combats, la question qu’il posait reste entière : comment transformer l’économie sans abandonner ceux qui supportent les coûts du changement, notamment les travailleurs des secteurs les plus polluants ? C’est sans doute ce qui explique que sa pensée continue d’alimenter les débats contemporains sur la transition juste.

The Conversation

Yanis Rihi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Tony Mazzocchi, le syndicaliste oublié qui pensa la transition juste – https://theconversation.com/tony-mazzocchi-le-syndicaliste-oublie-qui-pensa-la-transition-juste-285257

La démocratie en recul face à la poussée des autoritarismes

Source: The Conversation – in French – By Pierre-Yves Hénin, Professeur émérite en économie, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Alors que les relations internationales traversent une phase de turbulences et de redéfinitions, plusieurs grandes puissances semblent converger vers des modèles de gouvernance mêlant fermeture nationale, interventionnisme économique et concentration des pouvoirs. Dans Trump, Poutine et Xi Jinping. Le national capitalisme autoritaire, modèle pour un nouvel ordre mondial, Pierre-Yves Hénin, professeur émérite à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, propose un cadre d’analyse pour penser ces évolutions et poursuit sa réflexion sur le concept de « national capitalisme autoritaire » (NaCA) déjà entamée dans un ouvrage précédent.


Joe Biden a révélé que, le soir de son élection à la Maison-Blanche en 2020, le président chinois, tout en le félicitant, lui a déclaré que « les démocraties ne peuvent perdurer au XXIᵉ siècle, ce sont les autocraties qui dirigeront le monde. Pourquoi ? Les choses changent si rapidement. Les démocraties exigent un consensus, et cela prend du temps, et vous n’avez pas le temps ».

Effectivement, les historiens de demain considéreront le mouvement quasi général de recul de la démocratie dans les décennies 2010 et 2020 comme le plus grand changement politique intervenu depuis le milieu du XXᵉ siècle, plus important même que l’effondrement du communisme au début des années 1990, un changement conforté par la réélection de Donald Trump en novembre 2024 avec un programme radicalisé.

L’affirmation de Xi Jinping apparaît en phase avec la montée des mouvements et des pays autoritaires dont la crise financière globale de 2007-2008 a été un accélérateur. Depuis cette crise, on constate un recul général de la démocratie dans le monde. L’autocratisation est devenue le nouveau défi planétaire.

Actualisé d’année en année, l’état des lieux dressé par l’institut V-Dem, parmi d’autres organismes spécialisés, documente la marée montante des autoritarismes. Faisant suite à des constats déjà alarmants pour 2023 et 2024, le rapport du V-Dem pour l’année 2025, publié en mars 2026, s’ouvre sur une interrogation préoccupante : « L’ère démocratique touche-t-elle à sa fin ? », tandis que le rapport de Freedom House s’ouvre sur le constat de « l’ombre grandissante de l’autocratie ».

Le monde comporte plus d’autocraties (92) que de démocraties (87). 74 % de la population mondiale vit dans des régimes autoritaires et le poids économique des démocraties est à son plus bas niveau depuis cinquante ans. Le basculement engagé aux États-Unis aggravera encore ce bilan.

Une vague mondiale d’autocratisation

La montée des autoritarismes se manifeste par un recul des libertés fondamentales. En 2025, ces libertés avaient décliné pour la vingtième année consécutive dans le monde.

La promotion de la non-démocratie n’est pas maintenant le fait de dictateurs marginaux mais bien de Xi Jinping, le dirigeant de la deuxième puissance économique de la planète avant que Donald Trump, dirigeant de la première, ne lui emboîte le pas. Le constat selon lequel authoritarianism goes global s’est maintenant imposé.

Dans nombre de pays, l’exercice du pouvoir politique devient plus arbitraire et répressif. L’espace de contestation publique plus restreint réduit ainsi les possibilités d’une alternance même si les élections relativement libres sont formellement maintenues. La remise en cause des acquis de la démocratie par des interventions militaires, par la manipulation du processus électoral, par la mise sous tutelle de la justice et des médias s’accompagne aussi du recul de l’attractivité et de l’effectivité du modèle de capitalisme libéral, fragilisé par ses propres dérapages. Ce recul, qui est manifeste au niveau international, est aussi présent dans la sphère occidentale où l’on constate dans la plupart des pays la montée des mouvements politiques autoritaires ou populistes nationalistes, certains d’entre eux accédant au pouvoir ou sur le point d’y accéder.

L’attaque de l’Ukraine par la Russie et la guerre entre Israël et Hamas dans la bande de Gaza ont accéléré cet affaiblissement, dans une grande partie du monde, du tropisme du modèle occidental et des valeurs universelles dont il est le promoteur. Par ailleurs, la vague de démocratisation des années 1990 s’accompagnait de l’idée selon laquelle les principales caractéristiques institutionnelles des pays développés pouvaient être reproduites à l’échelle mondiale dans un avenir proche.

Thomas Carothers diagnostiquait pourtant la fin du paradigme de transition et remettait en cause l’approche de democracy-promotion community parce que ce type d’approche, trop dépendant d’un tropisme occidental, se focalisait principalement sur le processus et les institutions politiques en méconnaissant l’importance des questions socioculturelles et économiques dans le processus de démocratisation. Cette croyance dans la capacité de promouvoir, voire d’imposer, la démocratie devait servir de prétexte, à côté d’autres facteurs politico-économiques, à la guerre menée en 2003 par les États-Unis contre l’Irak de Saddam Hussein, aux effets particulièrement destructeurs, favorisant une nouvelle vague d’autocratisation.

Fukuyama et la fin d’un monde unipolaire

Faut-il en conclure à un échec complet de la prophétie de Fukuyama annonçant la fin de l’histoire par la victoire définitive de la démocratie et du capitalisme ? Pas totalement. Si l’annonce de la victoire définitive et universelle de la démocratie s’est avérée fausse, en revanche le capitalisme n’a pas connu sur le plan international une remise en cause significative, bien au contraire.

À la différence de la période de la Guerre froide où s’opposaient le bloc capitaliste démocratique et un bloc communiste à économie planifiée, le nouvel affrontement oppose deux capitalismes qui sont parties prenantes d’un capitalisme global. Ainsi, tandis que l’affrontement géopolitique et systémique des années 1945-1991 divisait le monde en deux pôles respectifs, capitaliste et communiste, le capitalisme global de la nouvelle guerre froide tend à se structurer en un monde multipolaire, mettant fin au « long moment unipolaire ».

Cet extrait est issu de Trump, Poutine et Xi Jinping. Le national capitalisme autoritaire, modèle pour un nouvel ordre mondial, de Pierre-Yves Hénin, qui vient de paraître aux éditions L’Harmattan.

Ce recul de la démocratie et du système occidental a fait l’objet de multiples travaux. Le projet de ce livre n’est pas d’y ajouter un nième ouvrage. Il est plutôt de caractériser le modèle alternatif qui bénéficie de ce recul. La confrontation en cours ne se poursuit pas seulement entre les démocraties et les autocraties, elle se manifeste aussi par une crise du « capitalisme démocratique », largement vécue comme telle dans le monde occidental. À partir de ce constat, notre objectif est de proposer les moyens de compréhension d’un monde bouleversé, d’identifier les principaux sujets de tensions et les régimes alternatifs qui surgissent ou se renforcent face au déclin que connaît le modèle de capitalisme qualifié de démocratique et libéral.

Ceci exige nécessairement une approche pluridisciplinaire, associant la science politique et l’économie, et sollicitant les regards historiques ou géopolitiques. L’idée défendue dans ce livre est que le modèle de démocratie occidentale, au-delà des divergences et des rivalités géopolitiques, économiques et culturelles qui le traversent, se trouve confronté à un système combinant autoritarisme et nationalisme avec un capitalisme adapté à ce contexte sociopolitique. La Chine et la Russie représentent aujourd’hui, chacune sous des modalités différentes, les formes paradigmatiques de ce modèle.

The Conversation

Pierre-Yves Hénin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La démocratie en recul face à la poussée des autoritarismes – https://theconversation.com/la-democratie-en-recul-face-a-la-poussee-des-autoritarismes-285091

Désinformation en santé : pourquoi les IA conversationnelles doivent entrer dans le débat

Source: The Conversation – in French – By Karen Nuvoli, Maître de conférences en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université de Lorraine | Centre de Recherche sur les Médiations (Crem, UR 3476), Université de Lorraine


L’essentiel

  • La désinformation en santé n’est pas un phénomène nouveau, mais les crises sanitaires successives, de l’affaire du sang contaminé à la pandémie de Covid-19, ont contribué à en accroître la visibilité.
  • Les réseaux sociaux ont amplifié la circulation de la désinformation en santé tandis que les IA conversationnelles redéfinissent les pratiques d’accès à l’information.
  • Le gouvernement français a émis des recommandations pour former les citoyens à démêler le vrai du faux dans ce nouvel écosystème informationnel complexe.

À l’heure où les fausses informations circulent plus vite que les savoirs établis, le dialogue entre science et société semble fragilisé. Méfiance envers les experts, controverses amplifiées par les réseaux sociaux, brouillage des repères… comment rétablir une discussion constructive fondée sur les faits, sans nier les doutes et les questionnements citoyens ?

Loin d’être cantonnée aux sphères politiques, la désinformation se répand largement dans le domaine de la santé. Informations erronées sur les vaccins, thérapies alternatives ou régimes miracles prolifèrent dans un espace numérique où les frontières entre savoirs légitimes et opinions infondées sont floues.




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Plusieurs facteurs s’entrecroisent pour expliquer cette vulnérabilité. À cet égard, nous pouvons rappeler :

Cette défiance s’inscrit dans les fractures sociales et politiques contemporaines où les divisions sociales, politiques et économiques sont prononcées. Dans une société fragmentée, la désinformation trouve un public particulièrement réceptif au sein de groupes déjà enclins à se méfier des institutions.

Défiance et information en santé à l’ère numérique

Les travaux de la Fondation Descartes montrent que les personnes qui s’informent surtout par l’intermédiaire d’Internet et des réseaux sociaux ont un niveau de connaissances en santé plus faible, une confiance moindre envers la science, la médecine et les institutions, et une sensibilité plus forte aux croyances, aux thérapies alternatives et à l’ésotérisme.

Ce contexte constitue un véritable écosystème informationnel de défiance, au sein duquel les fausses informations circulent plus facilement et peuvent encourager des comportements à risque. La désinformation en santé est même devenue récemment une démarche politique aux États-Unis dans le cadre du mouvement MAHA (pour Make America Healthy Again, en français « Que l’Amérique soit de nouveau en bonne santé ») qui bourgeonne également en Europe.

Ainsi, la désinformation en santé n’est pas seulement un problème de communication, mais aussi un enjeu de gouvernance démocratique. Une démocratie repose, en effet, sur la capacité des citoyens à prendre des décisions éclairées. Or, une information biaisée ou mensongère altère cette rationalité collective.

Une nouvelle étape dans la lutte contre la désinformation en santé

Le gouvernement français a fait de la lutte contre la désinformation médicale une priorité politique. Dans ce sens, la Stratégie nationale de lutte contre la désinformation en santé, présentée en janvier 2026 par la ministre de la santé, fixe quatre axes d’actions dans le prolongement du rapport Molimard.

Le premier concerne l’écoute et la participation citoyenne. Le rapport des assises citoyennes numériques en santé, tout juste publié, dresse le constat d’une mésinformation massive et rappelle que, en matière de santé, protéger l’information, c’est protéger les Français. Il recommande de rendre l’information visible, lisible, pertinente et accessible au bon moment pour les bonnes personnes, et de faire évoluer en conséquence le cadre réglementaire. À ce propos, des sanctions vis-à-vis des désinformateurs existent déjà. Mais leur application semble difficile.

Le deuxième axe concerne la création d’un observatoire de la désinformation en santé qui devra assurer veille, analyse et alerte en lien avec le troisième axe du dispositif, l’« info-vigilance ».

Le dernier axe du plan, « bâtir un socle de confiance propice à l’information en santé », vise à responsabiliser les plateformes numériques et à renforcer l’éducation critique à la santé dès l’école, notamment au moyen des kits pédagogiques conçus avec le Centre pour l’éducation aux médias et à l’information (Clemi).

Pour réussir, la stratégie devra sortir des formats institutionnels traditionnels et trouver des relais crédibles auprès des communautés sceptiques, sans tomber dans une posture moralisatrice qui aggraverait encore la fracture. Le succès du plan dépendra de sa capacité à restaurer la confiance et à toucher tous les publics. La stratégie française s’inscrit à la fois dans la perspective européenne, en continuité du rapport sur la santé publique à l’âge de la mésinformation, et dans le cadre des recommandations internationales.

Dans ce contexte l’Organisation mondiale de la santé (OMS) insiste d’ailleurs depuis plusieurs années sur la nécessité de développer la littératie en santé, c’est-à-dire la capacité des individus à comprendre, évaluer et utiliser l’information médicale pour faire des choix éclairés.

Un point tout aussi important concerne l’accès aux soins. La désinformation et le recours aux thérapies alternatives touchent davantage les « déserts médicaux », où il est difficile de consulter un médecin traitant – pourtant considéré parmi les sources les plus crédibles.




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Cette approche met en lumière une idée clé : lutter contre la désinformation, ce n’est pas seulement corriger les fausses nouvelles. Il s’agit aussi d’outiller intellectuellement les citoyens pour qu’ils puissent s’orienter dans un écosystème informationnel complexe.

L’angle mort : les IA conversationnelles et les usages citoyens

Le rapport du ministère mérite d’être salué, notamment pour sa volonté de renforcer la confiance collective. Mais une question se pose : quelle place accorder aux IA conversationnelles en santé, d’autant que les outils et les usages se multiplient à l’international comme en France ?

Le rapport prévoit des formations à l’IA générative pour les journalistes et son intégration sur Sante.fr, mais passe à côté des citoyens – pourtant les principaux concernés – et des professionnels de santé. Ce choix surprend d’autant plus que l’usage de ces outils et la confiance qu’ils suscitent semblent déjà bien ancrés.

Ainsi, 62 % des médecins généralistes auraient recours ponctuellement à ChatGPT dans leur pratique et 45 % des Français seraient en accord avec cet usage. Mais ces estimations sont à prendre avec prudence puisqu’elles émanent d’acteurs eux-mêmes investis dans l’IA.

Cette question est néanmoins pertinente dans un contexte où les IA dans le domaine de la santé ne cessent d’évoluer. ChatGPT Santé a été lancé aux États-unis, le 7 janvier 2026, rapidement suivi par Claude for Healthcare, l’IA d’Anthropic, qui peut se connecter à des données individuelles de santé via iOS et Android.

Le premier se concentre sur une assistance conversationnelle personnalisée pour accompagner les individus dans la compréhension de leurs données de santé, leurs résultats d’examen et la préparation de consultations. Anthropic mise, quant à lui, sur l’intégration des outils dans les écosystèmes professionnels et de recherche. Tous les géants du Web proposent déjà des solutions, sans oublier les licornes françaises, comme Mistral et Doctolib. Quelle sera leur acceptabilité respective dans l’avenir ?

L’usage de ces outils par le grand public apparaît en effet souvent désordonné, faute de comparaison claire des mécanismes de fonctionnement. Si les usages techniques en imagerie (radiologie, pathologie) sont prometteurs, les applications en diagnostic médical individuel sont plus problématiques.

Les risques à l’usage sont nombreux et les publications se multiplient. Pour ne citer que les plus récentes : erreurs d’interprétation des situations cliniques (en particulier en conditions d’urgence), biais vers des diagnostics rares, difficultés des patients à établir un dialogue performant avec les LLM actuels (les LLM ou grands modèles de langages sont les systèmes d’intelligence artificielle type ChatGPT, ndlr), problèmes éthiques concernant l’utilisation des données personnelles, ou encore risque de piratage des données de santé individuelles.




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Cette situation soulève donc plusieurs interrogations majeures vis-à-vis d’un accès responsable à l’information médicale et en santé : comment les utilisateurs vont-ils s’approprier les outils ? Jusqu’où un assistant conversationnel peut‑il accompagner les patients dans le diagnostic médical ? Quelles formations pour les médecins ?

Intégrer ce type de réflexion dans la stratégie nationale permettrait d’orienter les citoyens vers des usages plus responsables de ces outils.

The Conversation

Karen Nuvoli est membre du SFSIC (Société Française des Sciences de l’Information & de la Communication).

Gilbert Faure est fondateur et animateur du réseau HESIVAXs.

ref. Désinformation en santé : pourquoi les IA conversationnelles doivent entrer dans le débat – https://theconversation.com/desinformation-en-sante-pourquoi-les-ia-conversationnelles-doivent-entrer-dans-le-debat-285520

« Heated Rivalry », la romance gay qui réenchante l’imaginaire érotique des femmes hétérosexuelles

Source: The Conversation – in French – By Mathilde Plard, Chercheuse CNRS – UMR ESO, Université d’Angers

Mettant en scène une romance gay dans le milieu du hockey, la série, dont Connor Storrie (à gauche) et Hudson Williams (à droite) interprètent les rôles principaux, rencontre un succès vertigineux. HBO MAX

La série canadienne, devenue en quatre mois le plus grand succès de fiction jamais diffusé par HBO Max, a un public aux deux tiers féminin. Comment expliquer cet engouement pour une romance entre deux joueurs de hockey ?


Heated Rivalry raconte l’histoire d’amour secrète de deux joueurs de hockey, l’un canadien, l’autre russe, étalée sur dix ans. Diffusée d’abord par Crave puis intégrée au catalogue HBO Max, la série a atteint, fin janvier 2026, 10,6 millions de spectateurs par épisode aux États-Unis selon le magazine Variety.

Surprise : selon les données de la plateforme, son audience est passée de 53 % de femmes au 22 décembre 2025 à environ deux tiers à la fin de la première saison. Ce paradoxe en dit long sur l’état du désir contemporain – et sur la place que prennent les imaginations queer dans nos vies intimes.

Un succès mondial inattendu

Les chiffres sont vertigineux. La série passe de 30 à 324 millions de minutes streamées entre la première semaine et la finale. La firme Parrot Analytics enregistre, au Canada, une demande 49 fois supérieure à la moyenne des séries. Les ventes papier du roman original de Rachel Reid bondissent de 8 000 % entre novembre 2025 et janvier 2026. Sur le site Reddit, le sous-forum r/HeatedRivalryTV compte 137 000 membres en avril 2026 ; le hashtag #TheCottage circule sur TikTok comme un mot de passe affectif.

En Russie, la série est piratée massivement malgré la loi anti-LGBTQIA+. À New York, le maire Mamdani en conseille la lecture en pleine tempête de neige ; à Ottawa, le premier ministre Mark Carney enfile son fleece (veste en laine polaire) sur le tapis rouge.

L’hétéropessimisme : nommer une fatigue

Le théoricien Asa Seresin a forgé en 2019 un concept qui éclaire ce moment : l’« hétéropessimisme ». Ni rejet militant ni transformation effective : il s’agit d’une lassitude diffuse, d’une désaffiliation performative avec un régime intime jugé décevant. On reste hétéro, mais on s’en plaint, en ligne, entre ami·es, dans les fictions qu’on consomme.

Billy Holzberg et Aura Lehtonen, dans Feminist Media Studies, ont montré à partir de la série télévisée britannique Fleabag que l’hétéropessimisme constitue « la dernière étape de la sensibilité postféministe ». L’héroïne éponyme passe la série à dénoncer, face caméra, la médiocrité des hommes et l’inconfort du sexe hétérosexuel – mais l’horizon qu’elle s’autorise reste strictement hétéro. Sa grande liaison, en saison 2, est un prêtre catholique qui choisit Dieu : un objet de désir « déjà inaccessible », ce qui permet justement à la fantaisie romantique de rester intacte. Et quand des possibles queer surgissent – Fleabag cherche à séduire des femmes, et c’est avec son amie Boo qu’elle connaît l’intimité la plus vraie –, ils sont aussitôt désamorcés, traités avec le même détachement cynique. La série « critique les contraintes de l’hétérosexualité tout en les épousant » : elle réinvestit l’hétéronormativité en répudiant les attachements queer qui pourraient en sortir ; exemple frappant d’hétéropessimisme.

Cette fatigue est documentée. La sociologue Jane Ward parle d’une « tragédie de l’hétérosexualité » (2020) : asymétrie persistante du plaisir, charge mentale épuisante. Elle se traduit en pratiques massives. Sur Archive of Our Own, principale plateforme mondiale de fans de fiction, la romance entre hommes (M/M) est devenue la catégorie la plus populaire. Comme le souligne, en 2015, le chercheur spécialiste de littérature gay et lesbienne Guy Mark Foster dans Journal of Bisexuality : il s’agit moins de voyeurisme que d’une « identification croisée » mobilisant chez la lectrice une bisexualité psychique souvent inavouée.

L’attachement de millions de spectatrices à Shane et Ilya de Heated Rivalry n’est donc pas l’exotisation passive d’un désir qui ne les concerne pas – c’est la mobilisation, par le détour, de désirs propres qu’elles n’ont pas appris à reconnaître.

Les marges queer comme horizon utopique

C’est ici que la philosophie queer offre un outil précieux. José Esteban Muñoz, chercheur américain travaillant sur l’étude des performances, la culture visuelle, et la théorie queer, défendait une idée forte dans son essai Cruising Utopia (2009) : la culture queer est un atelier de l’imagination, un laboratoire où s’invente un autre rapport au désir, au temps, au plaisir.

« Le queer est essentiellement l’horizon de la possibilité. »

Autrement dit, une promesse de mondes plus habitables qui n’appartient pas aux seules personnes LGBTQIA+ : elle rayonne, elle déborde, elle inspire au-delà de ses inventeurs.

Heated Rivalry rend ce rayonnement visible. Les femmes qui plébiscitent la série y trouvent un répertoire concret de gestes que la culture hétérosexuelle dominante leur refuse : le consentement enthousiaste explicité à l’écran (porté par le travail de la coordinatrice d’intimité Chala Hunter, qui parle d’une « tendresse délibérée », la vulnérabilité partagée, la tendresse sans condescendance, le désir réciproque, la disponibilité émotionnelle.

Un réenchantement en temps d’hétéropessimisme, en somme : la fiction queer ne libère pas ses spectatrices de l’hétérosexualité. Elle leur ouvre une fenêtre. Elle réenchante leur capacité d’attendre mieux !

Quatre mécanismes au travail

L’analyse fait apparaître quatre rouages convergents.

D’abord, la suspension du regard masculin. En l’absence de corps féminin dans le cadre érotique, le circuit visuel qui transforme les spectatrices en spectatrices-de-soi-comme-objet – ce que Laura Mulvey appelait le male gaze (1975) – est désactivé. Sur Reddit, le mot qui revient le plus pour décrire l’expérience est « safe ».

Ensuite, la caméra caressante : la mise en scène prend son temps, dans ce que la critique du Monde décrit comme « une délicatesse qui rappelle celle de Normal People, mêlée à un grand respect mutuel et une douceur qui n’empêchent pas la crudité » (Fournier, 2026).

Troisième rouage, la temporalité longue de la narration : la relation entre Shane et Ilya se déploie sur dix ans. Sam McBean, spécialiste britannique de la sexualité dans la culture contemporaine et des théories queer, montrait en 2018 que cette « temporalité de la longue durée » est précisément ce qui offre une alternative à la « temporalité de l’événement » à laquelle les sexualités minoritaires sont habituellement confinées.

Enfin, la réciprocité radicale : les deux personnages sont également vulnérables, également amoureux, sans le « trope hétérosexuel familier, où l’un des partenaires arrache la vulnérabilité à l’autre ».

Le sociologue du sport australien Matthew Klugman a documenté, en 2015, combien cette charge homoérotique travaille déjà silencieusement la culture sportive masculine réelle – les supporters déclarant aimer leurs héros « in an absolutely gay way ».

Une fenêtre, non une libération

Heated Rivalry ne renverse pas l’ordre patriarcal. La série montre des hommes beaux, blancs, riches, sportifs : un répertoire encore étroit du désirable. Les médias queer rappellent à juste titre que la précarité des vies LGBTQIA+ réelles y est largement effacée.

Une précision empirique s’impose : sur Archive of Our Own, où la romance entre hommes domine, le public est massivement queer. L’enquête démographique de référence montre que, en 2024, seul·es 12 % des utilisateur·ices s’y déclarent hétérosexuel·les (contre 38 % dix ans plus tôt) et à peine 57 % s’identifient comme femmes.

L’audience télévisée majoritairement féminine n’équivaut donc pas à une audience exclusivement hétérosexuelle. Mais l’essentiel se joue bien là : une œuvre issue des marges queer rencontre un public féminin que ces marges n’avaient pas explicitement visé. L’horizon que dessine Muñoz est universel par destination. Il appartient à celles et à ceux qui s’en saisissent – à condition de ne pas oublier d’où vient cet horizon.

Que faire de ce signal ?

L’engouement pour Heated Rivalry est à la fois un symptôme et une promesse.

Symptôme, parce qu’il dit la fatigue d’une moitié de l’humanité face à la culture intime hétéronormée. Promesse, parce qu’il indique où les imaginations se tournent quand on leur ouvre une porte.

La tâche politique consiste à transformer cette ouverture imaginaire en pratiques concrètes : éducation au consentement, partage de la charge affective, soutien aux droits queer. La fiction ne suffira pas. Mais elle indique le cap.

The Conversation

Mathilde Plard prépare un article académique sur la réception de Heated Rivalry par le public féminin hétérosexuel pour le Journal of Fandom Studies (numéro spécial coordonné par Y. Gonzales et K. Crowe, USC Annenberg, à paraître en 2027). Elle ne reçoit aucun financement, n’a aucun lien capitalistique ni consultatif avec les diffuseurs (Crave, HBO Max) ou l’éditeur (Harlequin/Carina Press) des œuvres analysées.

ref. « Heated Rivalry », la romance gay qui réenchante l’imaginaire érotique des femmes hétérosexuelles – https://theconversation.com/heated-rivalry-la-romance-gay-qui-reenchante-limaginaire-erotique-des-femmes-heterosexuelles-284246

Microbiotes : le lien invisible entre agriculture, alimentation et santé

Source: The Conversation – in French – By Michel Duru, Directeur de recherche honoraire, UMR AGIR (Agroécologie, innovations et territoires), Inrae

Notre santé dépend autant de ce que nous mangeons que de la manière dont nos aliments sont produits. De récentes recherches montrent ainsi combien les microbes du sol, des plantes et de notre intestin sont étroitement liés. Une réalité qui invite à repenser en profondeur nos systèmes agricole et alimentaire.


Plus de 2 milliards d’humains sont touchés par des maladies chroniques liées à l’alimentation : diabète, maladies cardiovasculaires, cancers ou maladies neurodégénératives. En France, 14,2 millions de personnes étaient prises en charge au titre d’une affection de longue durée, soit environ 21 % de la population française en 2022.

Une santé dégradée, des crises liées

En outre, ces pathologies progressent, y compris chez les moins de 45 ans. Contrairement à une idée répandue, la génétique n’explique qu’environ 20 % de ces maladies. L’environnement, et en particulier l’alimentation, joue en revanche souvent un rôle déterminant.

Dans le même temps, notre alimentation exerce une pression considérable sur l’environnement. Elle est responsable d’environ 22 % des émissions de gaz à effet de serre, d’une grande partie des émissions d’azote réactif, notamment les nitrates et l’ammoniac, et elle constitue la première cause de perte de biodiversité terrestre. Les sols agricoles, quant à eux, sont souvent dégradés, appauvris en matière organique et en vie biologique.


Fourni par l’auteur

Ces crises, sanitaire et écologique, sont généralement traitées séparément. Mais si elles étaient en réalité les différentes facettes d’un même problème ? C’est précisément l’idée portée par l’approche « One Health » (« Une seule santé »), qui repose sur un principe simple : la santé humaine dépend de celle des animaux et des écosystèmes. Au cœur de cette approche se trouvent les microbiotes, ces communautés de microorganismes, bactéries, champignons, virus, qui vivent dans tous les milieux.




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Le microbiote, un acteur clé dans notre intestin

Notre intestin abrite des milliards de microorganismes. Ce microbiote joue un rôle essentiel dans la digestion, la production de vitamines, la régulation du système immunitaire et le contrôle de l’inflammation. Lorsqu’il est déséquilibré (on parle de « dysbiose »), le risque de maladies augmente.

De nombreuses études établissent aujourd’hui des liens entre microbiote déséquilibré et maladies chroniques : obésité, diabète, maladies inflammatoires, voire troubles neurologiques. Ce microbiote est fortement influencé par notre environnement, et notamment par notre alimentation. Ce que nous mangeons façonne sa composition et ses fonctions.

Du sol à l’intestin : une continuité du vivant au travers des microbiotes

Dans les sols agricoles, le vivant comprend la macrofaune (les vers de terre), la mésofaune (les acariens), la microfaune (les nématodes, des minuscules vers ronds) et les microorganismes, comme les champignons et les bactéries qui constituent le microbiote. Tous jouent un rôle fondamental. Un gramme de sol peut contenir jusqu’à 10 milliards de microorganismes. Cette biodiversité invisible assure des fonctions essentielles : fertilité des sols, nutrition et régulation des maladies des plantes.

Les plantes interagissent en permanence avec les microbes, notamment au niveau des racines. Ces interactions influencent la composition nutritionnelle des aliments, mais aussi leur richesse microbienne. Des aliments issus de systèmes agricoles favorisant la biodiversité microbienne présentent une plus grande diversité bactérienne et une meilleure densité nutritionnelle. Autrement dit, la santé humaine commence dans le sol, bien avant l’assiette.

Des sols pauvres en biodiversité

Mais au cours de la seconde moitié du XXᵉ siècle, la santé des sols s’est dégradée du fait de la diminution des apports de matières organiques et de labours profonds. De manière concomitante, la forte réduction du nombre d’espèces et de variétés cultivées ainsi que la simplification des paysages agricoles ont nécessité une utilisation élevée en engrais et pesticides de synthèse rendant la santé des plantes dépendante de ces intrants.

En effet, ces pratiques ont entrainé la perte des régulations biologiques qui permettaient de lutter contre les bioagresseurs, autrement dit les « nuisibles » des cultures, et ont perturbé les microbiotes du sol, réduisant leur diversité et affaiblissant leur capacité à réguler naturellement les maladies et à fournir des nutriments.

Une alimentation qui appauvrit le microbiote

À l’autre bout de la chaine agroalimentaire, on constate également que dans les pays occidentaux, les produits ultratransformés représentent aujourd’hui environ 35 % des apports caloriques, voire davantage chez les jeunes. Ces aliments sont souvent pauvres en fibres, riches en sucres, graisses et additifs, et appauvris en micronutriments.

Or, les fibres alimentaires sont essentielles pour nourrir le microbiote intestinal. En France, la consommation moyenne est d’environ 20 grammes par jour, contre 30 grammes recommandés. À cela s’ajoute un déficit en nutriments clés : près de 90 % de la population manque d’oméga-3, pourtant essentiels pour réguler l’inflammation.

Une alimentation qui perturbe le microbiote

Au-delà des carences, certains composants de notre alimentation peuvent perturber directement le microbiote.

L’exposition aux pesticides, notamment à travers l’alimentation, peut altérer la composition des bactéries intestinales. Les additifs alimentaires, en particulier les émulsifiants et certains édulcorants, peuvent aussi réduire la diversité bactérienne, fragiliser la barrière intestinale et favoriser l’inflammation chronique.

Par ailleurs, une consommation excessive de viande issue d’élevages intensifs peut accentuer ces déséquilibres. Ces produits sont souvent plus riches en acides gras pro-inflammatoires (oméga-6) et plus pauvres en oméga-3. Une alimentation trop riche en protéines animales et pauvre en fibres favorise le développement de bactéries produisant des métabolites potentiellement délétères, au détriment de celles qui génèrent des composés protecteurs, comme les acides gras à chaîne courte.

L’effet combiné de ces facteurs contribue à appauvrir le microbiote intestinal et à altérer ses fonctions, renforçant le lien entre alimentation moderne et maladies chroniques.

Un cercle vicieux entre alimentation et agriculture

Un cercle vicieux s’installe ainsi entre systèmes agricoles simplifiés, aliments appauvris et dégradation des microbiotes. D’un côté, l’agro-industrie, du fait de sa logique économique fondée sur la réduction des coûts à travers les économies d’échelle, tend à soutenir une agriculture spécialisée intensive pour fabriquer des aliments ultratransformés. Elle reste ainsi peu réceptive aux pratiques agricoles durables comme la diversification des cultures, l’introduction de légumineuses ou les associations culturales, pourtant bénéfiques pour la vie des sols. D’un autre côté, ces produits, largement promus par un marketing agressif, orientent les choix alimentaires et encouragent leur consommation.

D’autre part, les élevages intensifs, sans lien au sol car dépendant beaucoup de soja importé, contribuent fortement à la déforestation, aux déséquilibres des cycles de l’azote et à l’appauvrissement de la biodiversité en France et aux Amériques.

Face à ces constats, des alternatives existent.

Restaurer des sols vivants

Du côté de l’agriculture, il s’agit de restaurer des sols vivants, capables de fonctionner comme des écosystèmes. Cela passe par la diversification des cultures, la réduction des intrants chimiques, l’apport de matière organique ainsi que la réduction du travail du sol.

Ces pratiques, souvent regroupées sous le terme d’« agroécologie », s’appuient sur les processus naturels plutôt que de les remplacer. On parle aussi d’« agriculture régénératrice » où le travail du sol ainsi que les pesticides tendent de plus en plus à n’être utilisés qu’en dernier recours.

Repenser l’élevage

En élevage, l’enjeu est de reconnecter les animaux aux territoires. Les systèmes herbagers permettent de valoriser les prairies, de stocker du carbone et de produire des aliments plus riches en oméga-3. Pour les élevages de porcs et de volailles, une meilleure intégration avec les cultures et l’utilisation de ressources locales, comme le lin, permettent de réduire les impacts environnementaux et d’améliorer la qualité nutritionnelle des produits.

La question n’est donc pas seulement « quelle quantité de viande consommer ? » (environ 400 grammes par semaine au lieu de près de 900 en France), mais « quelle viande, et issue de quels systèmes ? ».

Vers une vision intégrée de la santé

Ces évolutions invitent à repenser la santé comme un enjeu systémique. L’approche « One Health » propose de considérer la santé comme une propriété émergente d’un système global reliant humains, animaux et écosystèmes.

Certaines pistes illustrent cette convergence. Le développement des légumineuses, par exemple, permet de réduire les émissions de gaz à effet de serre et la dépendance aux engrais azotés, tout en apportant des fibres bénéfiques pour la santé. De même, des produits animaux issus de systèmes herbagers ou enrichis en oméga-3 peuvent contribuer à moduler l’inflammation chronique à bas bruit. Par ailleurs, certains composants alimentaires, comme les fibres ou certaines algues, peuvent limiter l’absorption de certains toxiques et favoriser leur élimination. Le microbiote intestinal joue un rôle central dans ces processus : certaines bactéries peuvent transformer des composés indésirables, moduler leur absorption et renforcer la barrière intestinale.

Longtemps, la santé a été envisagée comme une affaire strictement individuelle. Les avancées scientifiques récentes montrent, au contraire, qu’elle dépend étroitement du vivant qui nous entoure – et de celui qui vit en nous. Prendre soin de notre santé implique donc aussi de prendre soin des sols, des plantes et des écosystèmes.

The Conversation

Michel Duru du conseil scientifique PADV (Pour une Agriculture Du Vivant).

ref. Microbiotes : le lien invisible entre agriculture, alimentation et santé – https://theconversation.com/microbiotes-le-lien-invisible-entre-agriculture-alimentation-et-sante-284859

Coupe du monde de football 2026 : faut-il craindre une hausse des violences envers les femmes ?

Source: The Conversation – in French – By Allane Madanamoothoo, Associate Professor of Law, EDC Paris Business School

Visuel de la campagne « No more Injury Time » de l’ONG britannique Solace Women’s Aid à l’occasion de l’Euro 2024. Le slogan est un jeu de mots, « Injury time » signifiant « temps additionnel » dans un match de football, mais aussi « le moment des blessures » en traduction littérale.
Solace Women’s Aid

Plusieurs études montrent que les grands événements sportifs internationaux s’accompagnent souvent d’une hausse des violences conjugales. Le format élargi du Mondial 2026 – qui concerne plus d’équipes nationales et génère plus de matchs, donc plus de retransmissions susceptibles de provoquer des consommations d’alcool excessives, propices aux violences domestiques – pourrait accentuer ce phénomène. Face à ce risque, associations et autorités de plusieurs pays ont multiplié les campagnes de sensibilisation et les dispositifs d’aide aux victimes de violences conjugales et, au-delà, aux supportrices de football.


Depuis le coup d’envoi donné le 11 juin, le monde vit au rythme de l’effervescence autour de la Coupe du monde masculine de football, organisée jusqu’au 19 juillet dans trois pays hôtes : au Canada, au Mexique et – principalement – aux États-Unis. L’engouement collectif autour de cet événement, organisé une fois tous les quatre ans, est colossal.

L’édition 2026 suscite aussi régulièrement des polémiques : le degré de démocratie des pays hôtes, le coût économique et environnemental, les problèmes liés à la chaleur ou à l’altitude à laquelle se tiendront certains matchs, la marchandisation des fan-zones… Un autre sujet, toutefois, est assez rarement abordé : les violences faites aux femmes.

Le taux de violences envers les femmes pourrait-il augmenter lors de la Coupe du monde de football 2026 ? Indépendamment de ce risque, quelles sont les mesures qui ont été prises pour protéger les femmes durant le Mondial 2026 ?

Un phénomène international

Plusieurs études montrent que, dans de nombreux pays, les grandes compétitions de football sont associées à une augmentation du nombre de violences conjugales, appelées également « violences domestiques ».

L’une de ces études, menée dans plus de 700 villes et comtés aux États-Unis en 2011, révèle que les appels signalant des violences domestiques sont plus nombreux pendant la saison de la National Football League (NFL), avec des pics en cas de défaite de l’équipe soutenue. D’après cette même étude, la violence domestique, principalement envers les femmes et au sein des foyers, augmente de 10 % les jours où se déroulent les matchs de la NFL.




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Une autre étude, publiée dans le Journal of Research in Crime and Delinquency en 2014, rapporte que, dans le nord-ouest de l’Angleterre (lieu de collecte des données), chaque soir de match de la sélection anglaise durant les Coupes du monde de 2002, 2006 et 2010, le taux de violences conjugales augmentait de 38 % en cas de défaite et de 26 % en cas de victoire ou après un match nul… et encore de 11 % le lendemain. Les auteurs indiquent aussi que le taux des violences domestiques était beaucoup plus élevé lorsque les Three Lions jouaient le week-end.

Un article du National Centre for Domestic Violence (Royaume-Uni) fait également état d’une hausse de 25 % des violences conjugales les jours de match de l’équipe d’Angleterre lors de la Coupe du monde 2018.




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Le constat est le même à l’échelle internationale. Selon une publication conjointe de l’Unesco et d’ONU Femmes :

« Partout dans le monde, le nombre de signalements de violences conjugales à la police augmente avec une prévisibilité déprimante lors de grands événements sportifs, tels que la Coupe du monde – dans certaines communautés, cette hausse dépasse même un tiers. »

Quelques facteurs aggravants

Soulignons d’abord que ni le football ni le Mondial en soi ne sont responsables des violences faites aux femmes. L’alcool non plus. En revanche, le lien entre le football, l’alcool et la violence est très fort chez certains supporters. Durant la Coupe du monde 2018, par exemple, le taux de violences conjugales commises par les supporters « alcoolisés » en Angleterre augmentait de 47 % les jours où l’équipe nationale remportait ses matchs.

Dona Jones, commissaire de police dans le Hampshire, rappelle d’ailleurs que « sous l’effet de l’alcool et de l’intensification des émotions, ces tournois peuvent créer un climat propice à la commission d’actes de violence conjugale ».

À côté de l’alcool, deux autres facteurs pourraient conduire à une augmentation du taux de violences envers les femmes lors de la Coupe du monde 2026.

D’abord, le nouveau format XXL du tournoi. Pour la première fois de l’histoire, 48 nations sont en lice (contre 32 depuis 1998) pour un total de 104 matchs (contre 64 lors des sept éditions précédentes) qui s’étalent sur cinq semaines et non plus sur un mois. Plus de matchs égale plus de diffusions télévisées, ce qui représente plus de risque de violences envers les femmes.

Ensuite, le coût exorbitant des billets pour assister aux matchs, sans compter les dépenses pour le voyage et le logement que doivent régler les supporters étrangers, limite la capacité de milliers de fans fidèles à se déplacer pour soutenir leur équipe. Par conséquent, l’exclusion de la ferveur du Mondial pourrait engendrer une certaine frustration chez certains supporters, laquelle pourrait se traduire par une augmentation des violences envers les femmes lors de cette 23ᵉ édition.

Les mesures prises

En amont du Mondial 2026, les trois pays hôtes ont coordonné leurs campagnes de sensibilisation, sous le slogan général « La violence à l’égard des femmes n’est pas un jeu ». En outre, leurs entités nationales respectives en charge de la lutte contre les violences faites aux femmes (le Réseau national des refuges du Mexique, l’organisation Refuges pour femmes du Canada et le Réseau national pour mettre fin à la violence domestique des États-Unis) ont pris des mesures visant à protéger et à accompagner les femmes tout au long de la compétition, notamment avec des lignes téléphoniques disponibles 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 en cas de besoin.

En Angleterre, comme durant les deux précédentes Coupe du monde (2018 et 2022), les autorités et les associations ont lancé des campagnes de sensibilisation choc, dont celle du Hampshire Domestic Abuse Partnership avec le slogan « When is kick-off at your place ? », que nous pouvons traduire par « C’est quand, le coup d’envoi chez vous ? » (le terme « Kick-off » a une autre signification pour les femmes victimes de violences conjugales durant les compétitions sportives : il représente les coups qu’elles subissent, généralement à la fin des matchs).

En parallèle, l’association Women Aid a lancé une autre campagne de sensibilisation, tout aussi poignante, avec le slogan « 11.37 pm, Kick off », diffusée sur différents supports (panneaux numériques, camionnettes mobiles, affiches) et dans différents lieux (centres-villes, gares, près des fan-zones…). L’heure indiquée dans la campagne n’est pas anodine. Cette heure (23 h 37), calculée à partir des données relatives aux matchs et aux habitudes des supporters, représente l’heure moyenne à laquelle les supporters rentrent chez eux après le coup de sifflet final en Angleterre. Cette campagne vise ainsi à sensibiliser la société à la réalité des femmes victimes de violences domestiques lors des grands tournois de football dans le pays, d’autant que, durant cette édition 2026, les matchs diffusés en direct le sont relativement tard en heure locale anglaise.

En France, la branche française de l’association Her Game Too a déployé un dispositif « de sensibilisation et de signalement des violences sexistes et sexuelles » dans les bars diffusant les matchs de la Coupe du monde. Après tout, les femmes sont, elles aussi, des fans de football ! Certes, longtemps considérées comme peu authentiques ou ignorantes des règles du football, ou perçues sous le prisme des rôles familiaux (la sœur, la petite amie, l’épouse du « vrai supporter » masculin), les supportrices de football ont aujourd’hui toute leur place dans l’univers footballistique, et leur nombre ne cesse d’augmenter dans le monde. Il est donc essentiel de protéger les supportrices, et ce, quel que soit leur nombre, dans les bars ou dans tout autre lieu qui retransmet ou diffuse des matchs en direct.

Dans cette optique, une « Fan-zone sans alcool », portée par la marque Lego, a été installée à Paris pour permettre aux familles de suivre quelques diffusions de matchs sans crainte de violences sous l’emprise de l’alcool.

Il est important de continuer à informer et à sensibiliser le public aux violences faites aux femmes, y compris celles commises lors de grands événements sportifs comme la Coupe du monde de football, ainsi que de rappeler quelques numéros nationaux de référence pour l’écoute et l’assistance des femmes victimes de violences, durant et après le Mondial 2026.

The Conversation

Allane Madanamoothoo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Coupe du monde de football 2026 : faut-il craindre une hausse des violences envers les femmes ? – https://theconversation.com/coupe-du-monde-de-football-2026-faut-il-craindre-une-hausse-des-violences-envers-les-femmes-285265