Le compte à rebours de l’âge mûr : ce que « le temps qu’il nous reste » peut nous apprendre

Source: The Conversation – in French – By Gail Low, Associate Professor, Chair International Health, MacEwan University

Dans son article « Adaptation and the Life Cycle » (1976), la psychologue américaine Bernice Neugarten explique que c’est notre horloge sociale, et non le nombre d’années vécues, qui nous fait entrer dans la maturité


Pour beaucoup de gens, comme l’a théorisé Neugarten, cela correspond à des jalons tels que rencontrer un partenaire de vie, acheter une maison ou fonder une famille. Un parcours professionnel soigneusement tracé nous permet d’accéder à des responsabilités toujours plus grandes, ce qui peut même nous faire oublier les changements liés à notre apparence ou à nos fonctions corporelles.

En théorie, ces jalons suivent un « calendrier socialement prescrit régissant l’enchaînement des événements majeurs de la vie ». Ils se déroulent à certains âges, de manière plus ou moins prévisible. Nos « horloges sociales » tournent au même rythme, pour nous faire entrer dans l’âge mûr, où nous avons eu le temps de souffler et de constituer, dans notre esprit, un répertoire de stratégies éprouvées et de résultats concrets.

Nous devenons maîtres de notre propre temps, prenant des décisions sans heurts, acceptant les choses telles qu’elles viennent et accomplissant tout ce qui doit être fait. On aide un enfant adulte à rester sur la bonne voie, sans se laisser déconcerter ni décourager.

Maîtriser le temps

À l’âge mûr, nous sommes des aidants pour nos parents, nos conjoints, voire nos enfants adultes, et sommes probablement très occupés par un emploi rémunéré et du bénévolat. La psychologue Margie Lachman considère que les rôles et responsabilités intergénérationnels, souvent multiples, constituent une source d’épanouissement, voire d’accomplissement.

Les maîtres ne se laissent généralement pas intimider ni influencer par les complexités de la vie. Ils sont bien trop occupés à respirer, à feuilleter leur propre répertoire de stratégies d’adaptation, à trouver des solutions raisonnables.

Les maîtres de leur propre temps ne sont toutefois pas invulnérables. Des imprévus, surtout négatifs (par exemple, le décès d’un enfant avant celui d’un parent), peuvent les faire dérailler. Ce genre d’événements défie toute logique, nous prend au dépourvu, nous laisse dans l’incertitude, voire brise la continuité du parcours de vie. Dans ces circonstances, nos répertoires ne contiennent aucune mesure éprouvée pour décider comment s’adapter sur le moment.

Les changements socioéconomiques rapides et sans précédent, alimentés par la pandémie de Covid-19, ont fait en sorte que les trajectoires de développement ordonnées et le sentiment de sécurité face à l’avenir ressemblent davantage à un fantasme qu’à la réalité.

Les Canadiens dans la mi-cinquantaine au début de la soixantaine ont généralement vécu au moins quatre événements de vie négatifs ou très négatifs, tels que la maladie, des ruptures familiales, la perte d’un aidant naturel et la perte d’heures de travail.

Ces événements ne se sont pas nécessairement produits un à la fois ou de façon progressive. La Covid-19, par exemple, a été une source de difficultés incessantes pour certaines personnes.

Une étude du World Values Survey a révélé que les personnes dans la quarantaine et la cinquantaine étaient les moins satisfaites de leur situation de vie. Cela a été attribué à une liberté de choix perçue comme moindre et à un sentiment de contrôle réduit sur le cours de leur vie, ainsi que sur leur propre santé et les finances du ménage.

Neugarten a, à juste titre, décrit les années intermédiaires comme une période marquée par une prise de conscience accrue du temps qui nous reste, de plus en plus compté, qui s’accompagne à un certain moment d’une santé précaire et/ou du décès d’un proche. Cela peut laisser les gens dans une impasse, étouffés par l’anxiété. Des recherches indiquent que les personnes dans la soixantaine qui banalisent ou remettent en question leurs inquiétudes en ressortent souvent encore plus anxieuses. Identifier les aspects positifs d’expériences négatives peut s’avérer particulièrement difficile pour les personnes dans la quarantaine et au début de la soixantaine.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


Cinq années perdues

Les experts affirment que les répercussions de la Covid-19 ont fait reculer notre horloge sociale de cinq ans. La durée de vie de certaines personnes au-delà de l’âge mûr est désormais liée à leur sentiment de sécurité financière, et l’on s’inquiète de plus en plus de l’inflation et du coût de la vie. Par ailleurs, l’espérance de vie en bonne santé est tombée à 66,9 ans, alors qu’elle avait atteint un sommet de 70,4 ans entre 2010 et 2012.

L’adaptation au cours de l’âge mûr peut aussi porter ses fruits lorsque les gens font le bilan de leurs réalisations, même partielles, ce qui peut les pousser à prendre des mesures du type « c’est maintenant ou jamais », comme quitter un partenaire après le départ de leurs enfants adultes.

Certains adultes d’âge mûr qui envisagent un avenir plus mouvementé sont plus enclins à s’engager dans des activités risquées aux résultats incertains, comme dire ce qu’ils pensent au travail, défier une figure d’autorité ou avoir des relations sexuelles sans protection. De même, le sentiment d’avoir manqué des occasions de gains financiers, même à court terme, a rendu d’autres plus déterminés à ne pas laisser passer leur chance.




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La sociologue Julia Rozanova a constaté que, pour les personnes dans la cinquantaine qui vieillissent avec le VIH, le temps consacré à leur épanouissement personnel comptait bien plus que celui accordé à un partenaire amoureux, un phénomène qui s’observe à travers les générations.

Au Canada, environ quatre hommes sur dix et une femme sur trois dans la vingtaine et la trentaine s’apprêtent à entrer dans l’âge mûr sans partenaire, quel que soit leur état de santé. Les Canadiennes âgées de 20 à 49 ans qui choisissent de ne pas élever d’enfants optent pour une carrière en nombre record (51,5 %).

Parmi les personnes atteintes d’une maladie chronique dans la cinquantaine, celles qui craignent moins les incertitudes futures liées à leur santé déclarent se sentir moins anxieuses.


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Maîtrise du temps ou capitulation

Aux yeux de Neugarten, le plus grand dilemme de l’âge mûr réside dans la maîtrise du temps par opposition à la capitulation.

Ceux qui maîtrisent l’approche « il ne me reste plus que tant de temps » sont les chefs d’orchestre de leur propre vie : ils délèguent au travail, choisissent leur entourage, recherchent le plaisir dans la vie plutôt que de se contenter de le grappiller. D’autres, ne sachant pas encore comment utiliser au mieux ce temps ni comment le structurer, ressentent plutôt de l’anxiété que la maîtrise qui vient avec ce rôle.

Votre horloge sociale tourne-t-elle au bon rythme ? Vous sentez-vous comme le chef d’orchestre de votre propre vie ? Ferez-vous un acte de foi et sauterez-vous sur une autre voie ? Craignez-vous plutôt de dérailler, après avoir prétendument perdu cinq ans à cause de la pandémie ? Êtes-vous quelque part entre les deux, en train de réfléchir et d’attendre qu’un signal extérieur donne le coup d’envoi ?

Les moments de bouleversement peuvent inciter les gens à repenser leurs priorités et à imaginer différentes façons de vivre et de se soutenir mutuellement. Le sentiment que le temps est peut-être compté peut créer un sentiment d’urgence à agir maintenant, à renouer des liens, à faire preuve de solidarité et à resserrer les rangs.

La façon dont nous percevons le « temps qu’il nous reste » peut nous aider à réfléchir au risque, aux comportements risqués, à la perte, à la résilience, aux liens et à la possibilité de changement. Quatre suicides sur dix surviennent désormais après 50 ans, principalement chez les personnes dans la cinquantaine et la soixantaine. Aujourd’hui plus que jamais, il est temps de parler du « temps qu’il nous reste » à l’âge mûr, en lien avec notre santé, nos finances et notre cercle de proches.

La Conversation Canada

Gail Low est affiliée à Gateway Association, un organisme sans but lucratif de défense des familles. Elle a été bénéficiaire d’un financement destiné à la recherche sur la santé mentale à un âge avancé.

Gloria Gutman est professeure émérite à l’Université Simon Fraser. Elle est ancienne présidente de l’Association internationale de gérontologie et de gériatrie, de l’Association canadienne de gérontologie et du Réseau international pour la prévention des mauvais traitements envers les aînés.

Alexandra A. Deac et Anila Naz AliSher ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

– ref. Le compte à rebours de l’âge mûr : ce que « le temps qu’il nous reste » peut nous apprendre – https://theconversation.com/le-compte-a-rebours-de-lage-mur-ce-que-le-temps-quil-nous-reste-peut-nous-apprendre-290982

Vaut-il mieux remettre un produit usagé à neuf ou transformer d’anciens produits en nouvelles matières premières ?

Source: The Conversation – in French – By Maud Van den Broeke, Professor in Operations and Supply Chain Management, IÉSEG School of Management

Dans le secteur des batteries de véhicules électriques, le coût du *remanufacturing* est d’environ 50 % d’une batterie neuve contre 20 % pour le recyclage. Karepastock/Shutterstock (no reuse)

La hausse des préoccupations environnementales, des réglementations plus strictes et la pression concurrentielle poussent les entreprises à adopter des stratégies de récupération des produits. Ces dernières incluent le remanufacturing – remettre un produit usagé à neuf – et le recyclage – transformer d’anciens produits en nouvelles matières premières.

Les entreprises font régulièrement évoluer la part accordée au recyclage et au remanufacturing dans leurs stratégies de récupération. Par exemple, le spécialiste de l’impression Xerox privilégie le recyclage des déchets solides, mais a augmenté la part du remanufacturing de 11 % à 15 % de 2020 à 2021, tandis que le recyclage reculait de 74 % à 69 %, avant de revenir à 6 % de remanufacturing et 81 % de recyclage en 2024.

Le groupe automobile Stellantis, qui privilégiait la remise d’un produit usagé à neuf, a réorienté sa stratégie en faveur du recyclage : la part du recyclage de ses batteries en fin de vie est passée de 28,9 % à 43,4 % entre 2022 et 2023, tandis que celle du remanufacturing reculait de 45,6 % à 38,1 %.

L’ambition de notre recherche est d’aider les entreprises à bâtir une stratégie de récupération des produits cohérente et résiliente dans le temps, afin d’éviter une alternance entre remanufacturing et recyclage dictée par les contraintes du moment.

Comment avons-nous mis en évidence cette stratégie optimale ?

Notre étude propose un modèle d’optimisation pour trouver les stratégies de récupération les plus rentables pour les fabricants d’équipements d’origine, ces derniers étant en concurrence avec des remanufacturiers indépendants. Cette économie est encore peu étudiée malgré son importance industrielle. Pour ce faire, nous avons identifié dix stratégies possibles, allant de l’absence totale de récupération à la récupération complète.

La figure illustre les dix stratégies de récupération des produits (recyclage et remanufacturing) pour un ensemble donné de valeurs des paramètres.

Une telle concurrence existe déjà dans le secteur automobile, où plusieurs acteurs remanufacturiers indépendants sont présents sur le marché, tels que Terrepower et Borg Automotive, face à des équipementiers comme Valeo.

Les équipementiers et les remanufacturiers indépendants décident chacun de la quantité de produits usagés à récupérer. Les remanufacturiers indépendants consacrent les produits récupérés pour les remettre à neuf (remanufacturing), tandis que les fabricants d’origine peuvent opter soit pour le remanufacturing, soit pour le recyclage ou encore pour une combinaison des deux. Le choix optimal dépend de la concurrence, des coûts et de la demande.

Par exemple, les remanufacturiers indépendants n’entrent sur le marché que si le coût de la remise à neuf d’un produit usagé est inférieur à un seuil critique. Les entreprises peuvent identifier la stratégie la plus adaptée en faisant varier :

  • les coûts de production, de collecte, de recyclage et de remise à neuf d’un produit usagé ;

  • l’efficacité des matériaux recyclés ;

  • la disposition des consommateurs à payer et leur acceptation des produits remanufacturés.

Dans le secteur des batteries de véhicules électriques, le coût du remanufacturing est d’environ 50 % d’une batterie neuve, contre 20 % pour le recyclage.

Dans ces conditions, notre modèle montre qu’une stratégie hybride est la plus rentable, ce qui correspond aux pratiques observées chez Stellantis. Quand les coûts de collecte sont élevés (produits lourds et dispersés), la remise d’un produit usagé à neuf reste élevé chez les fabricants d’équipements d’origine et les remanufacturiers indépendants, comme chez Caterpillar.

Pourquoi est-ce important ?

Alors que l’Union européenne veut doubler la circularité à 24 % d’ici 2030, les marchés du recyclage et du remanufacturing devraient croître. Tandis que le recyclage est déjà courant dans l’industrie, le remanufacturing reste faible (environ 2 % du marché manufacturier), malgré son fort potentiel pour la durabilité.

Notre recherche montre que les politiques favorisant la concurrence comme la responsabilité élargie du producteur, ou les objectifs de collecte de 65 % du Parlement européen, n’augmentent pas toujours la circularité ou modifient les stratégies de récupération.

Nous constatons que la concurrence des remanufacturiers indépendants peut accroître le recyclage des fabricants d’équipements d’origine et réduire leurs activités de remise à neuf de produits usagés. Cela peut expliquer la baisse du remanufacturing et la hausse du recyclage observé chez Stellantis, comme mentionné précédemment.

Pour atténuer les effets de la concurrence, les fabricants d’équipements d’origine peuvent agir via la conception des produits, ce qui limite le remanufacturing par les remanufacturiers indépendants. Ils peuvent aussi renforcer leur image de marque, comme Volvo, ou choisir la collaboration ou l’acquisition de remanufacturiers indépendants, comme Caterpillar.

Cette intégration augmente la rentabilité de la chaîne d’approvisionnement (+ 7,1 % en moyenne), mais n’est pas toujours meilleure pour l’environnement (25 % des cas).

Quelle suite donner à cette recherche ?

Ce travail fait partie d’un programme sur la durabilité. Afin de mieux éclairer les choix de stratégies de récupération, nous avons déjà mené un projet complémentaire sur le rôle de l’écoconception, l’incertitude de l’offre, de la greeness des consommateurs et les réglementations dans ces décisions.

Nous préparons des propositions de financement national pour un projet sur la collaboration dans les chaînes d’approvisionnement circulaires, en étudiant les réseaux multiacteurs et la résilience face à l’incertitude.

Les recherches futures combineront études cas multiacteurs, workshops, entreprises-chercheurs et outils d’analytique, avec une ouverture aux entreprises intéressées.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui ont menées ces dernières, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.

The Conversation

Maud Van den Broeke a reçu des financements de ANR (ANR-22-CE10-0006).

Song Liu, Stefan Creemers et Tanja Mlinar ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

– ref. Vaut-il mieux remettre un produit usagé à neuf ou transformer d’anciens produits en nouvelles matières premières ? – https://theconversation.com/vaut-il-mieux-remettre-un-produit-usage-a-neuf-ou-transformer-danciens-produits-en-nouvelles-matieres-premieres-279825

Avant d’être ennemis, ils étaient amis… La bromance méconnue de Guillaume le Conquérant et Harold

Source: The Conversation – in French – By Catherine Clarke, Professor in the History of People, Place and Community, School of Advanced Study, University of London

Dans les premières scènes de la tapisserie de Bayeux, avant le serment visible ici, Guillaume de Normandie et Harold Godwinson s’entraident. Wikimedia

L’ESSENTIEL

  • La tapisserie de Bayeux, présentée au British Museum à Londres à partir du 10 septembre, raconte aussi les événements qui ont précédé la conquête normande.

  • Avant de devenir ennemis, Guillaume de Normandie et Harold Godwinson furent alliés et combattirent côte à côte.

  • Un épisode spectaculaire dans la baie du Mont-Saint-Michel montre Harold sauvant des soldats normands des sables mouvants.


Ils n’ont pas toujours été ennemis. Avant que Guillaume le Conquérant et Harold Godwinson ne se déchirent sur le champ de bataille d’Hastings en 1066 pour la couronne d’Angleterre, ils furent compagnons et frères d’armes.

C’est l’histoire tragique de deux alliés improbables devenus ennemis mortels. Et c’est l’un des récits les moins connus de la tapisserie de Bayeux, qui est présentée au public au British Museum de Londres.

En tant qu’historien du Moyen Âge, j’ai vu la tapisserie plusieurs fois à Bayeux, et c’est cette histoire, souvent laissée de côté, qui me tire des larmes. Au cœur du récit se trouve un épisode extraordinaire qui se déroule près du Mont-Saint-Michel, en Normandie, où Harold et Guillaume se sont un jour retrouvés côte à côte.

Nous sommes en 1064. Harold Godwinson, l’un des plus puissants nobles de l’Angleterre du haut Moyen Âge, fait naufrage sur les côtes du Ponthieu, dans la Somme. Guillaume, duc de Normandie, exige alors immédiatement qu’Harold lui soit livré.

Une querelle est déjà engagée autour de la succession au trône d’Angleterre : le roi Édouard, qui n’a pas d’enfant, va bientôt mourir, et plusieurs prétendants se disputent la couronne. Les motivations de Guillaume sont, sans aucun doute, liées à ses ambitions pour le trône. Mais l’histoire prend alors une tournure pour le moins surprenante.

Guillaume et ses guerriers partent en campagne militaire contre Conan, duc de Bretagne, emmenant Harold avec eux. Pour Harold, la situation est pour le moins inconfortable : il se retrouve dans une position ambiguë, à la fois otage, hôte et compagnon d’armes.

Près du Mont-Saint-Michel, Guillaume et Harold atteignent la frontière entre la Normandie et la Bretagne. La tapisserie de Bayeux représente le Mont-Saint-Michel sous la forme d’une abbaye stylisée, perchée au sommet d’un rocher escarpé. Le Couesnon marque alors la frontière – un cours d’eau réputé pour ses sables mouvants particulièrement traîtres.

Puis, c’est la catastrophe. La tapisserie montre l’armée normande en train de s’enliser dans les vasières. Des hommes traversent le cours d’eau, leurs boucliers levés au-dessus de leurs têtes, avant de trébucher et de tomber dans l’eau et la boue. Un cheval s’enfonce à son tour, désarçonnant son cavalier. C’est la panique, le chaos.

Et, fait extraordinaire, c’est Harold qui vient à leur secours. « Ici, le duc Harold les tira du sable » (« hic Harold dux trahebat eos de arena »), nous raconte la tapisserie. Harold – que sa luxuriante moustache permet de distinguer des hommes de Guillaume (les Normands préféraient être rasés de près) – tient son bouclier d’une main et, de l’autre, tire un malheureux soldat hors des sables mouvants. Un autre fantassin normand s’accroche à son dos tandis qu’Harold le met à l’abri. Harold est le héros du jour.

Cet été, j’ai suivi les traces de Guillaume et Harold, en refaisant leur parcours à travers la baie du Mont-Saint-Michel, à l’embouchure du Couesnon, des vasières jusqu’aux sables mouvants. Aujourd’hui encore, il est trop dangereux de s’y aventurer sans un guide expérimenté : les marées et les sables sont imprévisibles et peuvent être mortels.

Notre guide nous a demandé de « danser », ou de faire onduler nos pieds, pour réveiller les sables mouvants. Lorsqu’ils ont commencé à bouger et à s’ouvrir, engloutissant mes jambes et m’attirant vers le fond, j’ai compris que les pas martelés des soldats normands avaient parfaitement pu suffire à mettre en mouvement le sol. Il ne faut pas longtemps pour que les sables vous emprisonnent et qu’il devienne impossible de s’en extraire.

Harold tire des soldats normands des sables mouvants
Harold tire des soldats normands des sables mouvants.
The British Museum

Le chroniqueur anglo-normand Orderic Vital écrivit plus tard qu’Harold était « très grand et beau, remarquable par sa force physique, son courage et son éloquence, son esprit vif et ses actes de bravoure ». Pourtant tout n’est pas éloge. Orderic ajoute : « Mais que valaient tous ces dons sans l’honneur, qui est à la racine de tout bien ? »

Si vous voulez comprendre ce qui se joue réellement dans la tapisserie de Bayeux, regardez toujours les bordures. Ces bandes décoratives, en haut et en bas, mêlent des motifs d’oiseaux et d’animaux, des scènes tirées de fables morales, des récits secondaires et des symboles qui offrent un commentaire à la fois ironique et incisif sur l’action représentée dans le panneau brodé central.

Dans les bordures de la scène des sables mouvants apparaissent des oiseaux et des poissons – à l’image de la riche vie naturelle de la baie du Mont-Saint-Michel que j’ai pu observer cet été. Mais il y a autre chose. Les bordures grouillent d’anguilles qui se contorsionnent et se tortillent. Un homme tend la main pour tenter de les saisir, mais elles lui glissent entre les doigts. Est-ce une allusion à Harold Godwinson ? Charismatique et charmeur, mais aussi insaisissable qu’une anguille ? À côté des anguilles, des aigles et un loup évoquent la violence et la prédation. Au cœur même de l’héroïsme d’Harold se dessine une sinistre prémonition.

La tapisserie de Bayeux raconte l’épisode des sables mouvants avec le recul de l’histoire. Tout le conflit reste encore à venir. Au cours de la campagne de Bretagne, Harold aide Guillaume à vaincre le duc Conan, le pourchassant de la ville fortifiée de Dol jusqu’à la citadelle de Dinan, perchée au sommet des falaises. Là, Conan se rend et remet les clés de la ville, tendues au bout d’une lance – un autre détail remarquable de la tapisserie.

Harold est largement récompensé pour sa bravoure et ses services : la tapisserie montre les deux hommes presque enlacés, tandis que Guillaume lui remet des armes. Mais ce n’est pas tout. Guillaume ramène Harold en Normandie, à Bayeux, pour célébrer leur victoire – et surtout pour lui arracher ce serment d’allégeance décisif. La tapisserie montre Harold prêtant serment sur des reliques sacrées, même si la question de savoir s’il savait exactement ce qu’il promettait, et sur quoi il prêtait serment, fait encore débat. C’est le moment qui scelle le futur conflit entre les deux hommes et sème les germes de la bataille de Hastings.

C’est à l’issue brutale de la bataille de Hastings que je me suis intéressée dans mon livre A History of England in 25 Poems. Mais il ne faut pas oublier cette histoire d’amitié inattendue, de courage et d’efforts menés de concert. Lorsque vous arrivez au bout de la tapisserie de Bayeux – la flèche dans l’œil, les cadavres dépouillés et mutilés, les Anglais fuyant dans la défaite – souvenez-vous de cette histoire qui la précède, et de cette camaraderie aujourd’hui disparue entre Guillaume et Harold : autrefois, ils étaient deux frères d’armes.

The Conversation

Catherine Clarke ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Avant d’être ennemis, ils étaient amis… La bromance méconnue de Guillaume le Conquérant et Harold – https://theconversation.com/avant-detre-ennemis-ils-etaient-amis-la-bromance-meconnue-de-guillaume-le-conquerant-et-harold-291174

Une étude chez la souris éclaire les changements cérébraux qui pourraient favoriser la rechute après l’arrêt de l’alcool

Source: The Conversation – in French – By Danny G. Winder, Professor and Chair of Neurobiology, UMass Chan Medical School

Mieux comprendre les mécanismes cérébraux liés à la rechute est un enjeu majeur pour le traitement de l’alcoolisme. Mart productio/Pexels

Pourquoi certaines personnes rechutent-elles après avoir arrêté de boire ? Des travaux menés chez la souris suggèrent que l’abstinence peut modifier l’activité d’une région cérébrale, le BNST, et ainsi contribuer à une consommation d’alcool
excessive malgré ses conséquences néfastes.


Chez certains individus, s’abstenir de boire de l’alcool peut ensuite accentuer une consommation compulsive. Notre équipe de recherche a constaté que, chez des souris privées d’alcool, cette envie irrépressible de boire est précédée de modifications de l’activité d’une région cérébrale particulière, ce qui ouvre de nouvelles pistes de dépistage pour identifier et aider les personnes les plus vulnérables à une rechute.

Bien que l’abstinence alcoolique soit associée à une amélioration de l’état de santé, les chercheurs spécialisés dans les addictions émettent l’hypothèse que les modifications cérébrales qui surviennent pendant une période d’abstinence pourraient accroître le risque de rechute.

Pour explorer cette hypothèse, nous avons étudié le comportement de souris après leur avoir donné un accès volontaire à l’alcool pendant une longue période, suivi d’une période d’abstinence forcée. Nous avons constaté qu’une partie des souris développait une consommation d’alcool résistante à l’aversion : elles se mettaient alors à boire de l’alcool malgré la quinine que nous ajoutions pour le rendre de plus en plus amer. De plus, comparées aux souris qui n’avaient pas subi d’abstinence forcée, ces souris consommaient des quantités encore plus importantes de cet alcool très amer. Ces résultats suggèrent que l’abstinence pourrait entraîner des difficultés physiologiques susceptibles de contribuer aux rechutes chez les personnes souffrant de troubles liés à l’usage d’alcool.

Nous avons ensuite suivi l’activité d’un groupe particulier de cellules dans une région du cerveau appelée noyau du lit de la strie terminale, ou BNST. Des recherches antérieures ont montré que cette petite structure cérébrale joue un rôle important dans certains symptômes des troubles liés à l’usage d’alcool, notamment l’anxiété et la dépression.

Le BNST est situé en profondeur, près du centre du cerveau.
Le BNST est situé en profondeur, près du centre du cerveau.
Rob Hurt/Wikimedia Commons, CC BY-SA

Nous avons constaté que lorsque des souris en abstinence étaient replacées dans l’environnement où elles avaient auparavant eu accès à l’alcool, elles tentaient d’en boire, alors même que le dispositif ne contenait que de l’eau. Ces tentatives étaient associées à une activité du BNST. Chez les souris abstinentes qui avaient développé une préférence pour l’alcool très amer, l’activité dans cette région du cerveau était plus de deux fois supérieure à celle observée chez les souris qui n’avaient pas subi de période d’abstinence forcée.

Fait important, nous avons observé une activité du BNST avant même de donner aux souris abstinentes accès à l’alcool amer. Ce résultat laisse penser qu’il pourrait être possible d’identifier les personnes présentant un risque de rechute en mesurant l’activité du BNST lorsqu’on leur donne accès à de l’alcool.

Pourquoi c’est important

La consommation excessive d’alcool constitue l’un des principaux enjeux de santé publique. Bien qu’elle soit associée à de nombreux effets néfastes sur la santé, le public sous-estime chroniquement sa gravité.

En 2024, le nombre de décès associés à la consommation d’alcool aux États-Unis était 4,5 fois supérieur à celui des décès attribués aux opioïdes. Alors que la réduction des risques – qui constitue un élément majeur de la prise en charge des troubles liés à l’usage d’opioïdes – est également étudiée dans le traitement des troubles liés à l’usage d’alcool, l’abstinence reste au cœur de la plupart des approches de cette addiction.

Plus de 80 % des Américains âgés de 12 ans et plus consomment de l’alcool au cours de leur vie, et environ 10 % développent ensuite un trouble lié à l’usage d’alcool. Ces 10 % représentent près de 30 millions de personnes qui auraient besoin d’un traitement (En Europe, l’alcool est responsable de plus de 7 % des maladies et décès prématurés).

Malheureusement, les cliniciens disposent de peu d’outils pour prédire quelles personnes auront besoin d’aide. Bien que des traitements contre les troubles liés à l’usage d’alcool soient approuvés par la Food and Drug Administration (FDA), le nombre de personnes diagnostiquées reste très élevé. De fait, ce nombre a pratiquement doublé aux États-Unis depuis 1999.

Mettre au point de meilleures stratégies pour identifier les personnes présentant un risque de développer un trouble lié à l’usage d’alcool et les aider à s’orienter parmi les différentes options thérapeutiques pourrait améliorer leur prise en charge.

Ce que l’on ignore encore

Le rôle exact que joue le BNST dans les comportements liés aux troubles liés à l’usage d’alcool n’est pas encore clairement établi. On ignore également ce qui provoque l’augmentation de son activité, ainsi que les populations spécifiques de cellules cérébrales au sein du BNST qui sont à l’origine de cette activité. Répondre à ces questions pourrait permettre d’identifier de nouvelles cibles thérapeutiques.

La suite

De nouveaux outils en neurosciences permettent désormais aux chercheurs de manipuler l’activité de neurones spécifiques dans le cerveau des souris. Grâce à ces techniques, notre équipe cherche à comprendre le rôle du BNST dans la consommation d’alcool malgré les conséquences néfastes qui en découlent.

Notre collègue Jennifer Blackford étudie également l’activité du BNST dans le cerveau de personnes souffrant d’un trouble lié à l’usage d’alcool et se trouvant aux premiers stades de l’abstinence. Si son équipe observe des résultats similaires chez l’humain, l’étape suivante consisterait à étudier plus précisément, dans le cadre d’essais cliniques, la possibilité d’utiliser l’activité du BNST comme outil de dépistage.

The Conversation

Danny G. Winder a reçu des financements des National Institutes of Health.

Marie Doyle a reçu des financements du National Institute of Alcohol Abuse and Alcoholism.

– ref. Une étude chez la souris éclaire les changements cérébraux qui pourraient favoriser la rechute après l’arrêt de l’alcool – https://theconversation.com/une-etude-chez-la-souris-eclaire-les-changements-cerebraux-qui-pourraient-favoriser-la-rechute-apres-larret-de-lalcool-291181

Pourquoi mesurer les sentiments ne suffit pas à comprendre la réputation numérique d’un État

Source: The Conversation – in French – By Fabrice Lollia, Docteur en sciences de l’information et de la communication, chercheur associé laboratoire DICEN Ile de France, Université Gustave Eiffel

À l’ère du numérique, les organisations sont particulièrement attentives à leur image. Pourtant, les analyses issues des réseaux sociaux se résument encore souvent à des indicateurs « positifs » ou « négatifs ». Utiles pour dégager des tendances, ils ne suffisent pas, en revanche, à comprendre comment une réputation se construit, circule et se transforme.

Une étude pilote menée en 2026 par l’Observatoire des dynamiques stratégiques Afrique–Océan Indien (ODS-AOI) sur l’image numérique de la France à Madagascar apporte un éclairage inédit sur ces mécanismes. Elle analyse 3 097 contributions publiques associées à 23 publications Facebook issues de trois médias malgaches : 2424.mg, Orange Actu Madagascar et L’Express de Madagascar.

Il ne s’agit pas d’un sondage représentatif de l’opinion malgache, mais de l’observation de récits, de perceptions et de dynamiques conversationnelles.

Chercheur en sciences de l’information et de la communication, je m’intéresse à l’impact des réseaux sociaux et des dynamiques informationnelles sur les organisations. À partir de ce terrain, je montre ici pourquoi le projet visant à comprendre une image numérique suppose d’aller au-delà de la seule mesure de sentiment, afin d’identifier les mécanismes qui la façonnent et les effets qu’ils peuvent produire sur la communication d’une organisation.

Des objets concrets deviennent des signes de la relation

Le premier enseignement de cette étude montre que la France n’apparaît ni uniformément rejetée ni uniformément valorisée. Son image varie selon les sujets, les situations et les objets à travers lesquels elle devient visible.

Dans le corpus, « la France » peut renvoyer à une ancienne puissance coloniale, un partenaire diplomatique, un acteur économique, un bailleur, une destination d’études, un espace de mobilité, un partenaire sécuritaire, une langue ou encore une puissance de l’océan Indien. Huit dimensions principales apparaissent ainsi : historique, politique et diplomatique, économique, développement et aide, sécuritaire, mobilité, culturelle et éducative, régionale.

Cette pluralité explique pourquoi des jugements apparemment contradictoires peuvent coexister. Une intervention humanitaire peut être valorisée, tandis que certaines formes d’influence politique sont contestées. L’attractivité des études en France peut rester forte, alors que les procédures de visa suscitent des frustrations.

Du point de vue des représentations sociales, ces contradictions ne constituent pas nécessairement des incohérences. Elles montrent plutôt que la relation franco-malgache est évaluée à travers plusieurs registres simultanés.

Théorie des représentations sociales

Deux mécanismes issus de la théorie des représentations sociales permettent de comprendre ce processus : l’ancrage et l’objectivation.

L’ancrage consiste à interpréter un phénomène complexe à partir de catégories déjà connues. La France peut ainsi être lue comme une ancienne puissance coloniale, une partenaire éducative ou une puissance régionale.

L’objectivation transforme ensuite une relation abstraite en objets concrets : un visa, une aide humanitaire, une infrastructure, les Îles Éparses(administrées par la France mais revendiquées par Madagascar) ou une possibilité d’études.

Une lecture sémiotique (analyse des signes, symboles et codes) permet de prolonger cette analyse. Dans les médias, les réseaux sociaux et les conversations ordinaires, ces objets deviennent des signes à travers lesquels la relation France–Madagascar est discutée, évaluée et parfois contestée. Ils condensent des significations plus larges, liées notamment à la réciprocité, à l’utilité, à la souveraineté, à l’asymétrie ou à la mémoire historique.

Le visa, par exemple, n’est plus seulement une procédure administrative. Il peut devenir le signe d’une relation jugée plus ou moins réciproque. L’aide humanitaire peut devenir le signe d’une utilité immédiatement perceptible. Les Îles Éparses peuvent, quant à elles, concentrer des enjeux de mémoire, de souveraineté et d’autonomie qui dépassent largement la seule question territoriale.

L’image numérique de la France se construit ainsi à partir d’objets concrets qui, dans les conversations, acquièrent une portée symbolique bien plus large que leur fonction première.

Ce que les commentaires évaluent réellement

La réputation numérique dépend aussi du cadrage initial des publications. Une actualité sur l’aide, les visas, la défense ou l’économie ne met pas en évidence les mêmes dimensions de la relation France–Madagascar. Le média sélectionne ainsi ce qui devient saillant.

Mais ce cadrage ne détermine pas entièrement l’interprétation. Les publics peuvent l’accepter, le négocier ou le contester. Une annonce de coopération peut être perçue comme une preuve d’utilité, mais aussi comme le signe d’une relation asymétrique. Les commentaires deviennent alors des espaces de réappropriation où se mêlent expériences personnelles, mémoire historique et comparaisons géopolitiques.

Facebook intervient également dans ce processus. Les algorithmes, l’engagement, la modération et les effets de communauté influencent, dans un cadre technodiscursif, ce qui devient visible. L’analyse doit donc porter sur une configuration plus large allant de la publication en passant par la communauté et en terminant par la plateforme. Le média cadre, le public réinterprète et la plateforme hiérarchise.

Dans ces conversations, cinq dimensions structurent particulièrement l’évaluation de la relation à savoir l’utilité, l’asymétrie, la souveraineté, la responsabilité et la réciprocité. Une même action peut ainsi être jugée utile tout en étant perçue comme asymétrique, ou efficace tout en suscitant des interrogations sur la souveraineté.

La réputation apparaît donc moins comme un score que comme une configuration dynamique de jugements relationnels, produite par l’interaction entre le cadrage, la réception et la visibilité.

De la preuve à l’intelligence réputationnelle

L’étude met en évidence l’importance de la preuve par les résultats. La France dispose à Madagascar de nombreux actifs réputationnels ( éducation, culture, réseaux économiques, présence institutionnelle, capacité opérationnelle ou proximité régionale ), mais leur existence ne garantit pas leur reconnaissance.

Ils se transforment plus facilement en capital réputationnel lorsque les résultats sont visibles, attribuables et perçus comme relativement équilibrés. L’aide humanitaire l’illustre bien : l’action, le résultat et les bénéficiaires sont immédiatement identifiables. À l’inverse, les discours généraux sur le partenariat peuvent être fragilisés lorsque leurs effets concrets demeurent difficiles à percevoir.

Ce constat interroge les pratiques de social listening, c’est-à-dire les méthodes de collecte et d’analyse des conversations, réactions et perceptions exprimées sur les plateformes numériques afin d’identifier les sujets discutés, leur tonalité et leur évolution. Une critique d’un visa, d’un dispositif économique ou de l’influence politique française peut être classée de la même manière comme « négative », alors qu’elle ne renvoie ni au même objet ni aux mêmes attentes.

L’analyse de sentiment reste donc utile, mais elle ne suffit pas. Comprendre une réputation suppose aussi d’identifier ce qui est évalué, dans quel contexte, par quelle communauté et selon quels critères.

C’est ce passage de la tonalité à la compréhension qui conduit à une forme d’intelligence réputationnelle. Il faut non seulement savoir si une réaction est favorable ou défavorable, mais comprendre pourquoi elle l’est et ce qu’elle révèle de la relation.

Le cas France–Madagascar invite ainsi à remplacer la question « Quelle est l’image de la France ? » par une autre : « Quelle dimension de la France est évaluée, par quelle communauté, dans quel contexte et selon quels critères ? »

Et finalement invite à comprendre que dans les espaces numériques, une réputation n’est jamais définitivement acquise : elle se construit, se négocie et se reconfigure en permanence.

The Conversation

Fabrice Lollia does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Pourquoi mesurer les sentiments ne suffit pas à comprendre la réputation numérique d’un État – https://theconversation.com/pourquoi-mesurer-les-sentiments-ne-suffit-pas-a-comprendre-la-reputation-numerique-dun-etat-290565

Pourquoi les politiciens échouent à gérer les problèmes complexes… et comment y remédier

Source: The Conversation – in French – By Benoît Béchard, Chercheur | Docteur en psychologie de la décision Ph. D., Université Laval

Pourquoi peinons-nous, comme société, à faire face aux grands défis de notre époque, comme les changements climatiques, les pandémies, les inégalités sociales ou les crises économiques ? Parce que ce sont des enjeux d’une grande complexité.


Et ainsi en est-il de l’actuelle guerre commerciale.

Depuis le 22 août, les États-Unis imposent des droits de douane de 50 % sur de nombreux produits canadiens d’une valeur de 27,6 milliards de dollars. En raison de son économie exportatrice fortement intégrée au marché américain, le Québec serait la province du Canada la plus durement touchée par ce barrage tarifaire. Les dernières données fournies par la Banque Nationale indiquent que le taux moyen appliqué aux exportations québécoises atteindra près de 11 %.

Cette pression tarifaire s’est intensifiée au cours de 2025. Les décideuses et décideurs politiques ont d’abord adopté une posture d’attentisme alimentée par la stupeur et l’incertitude, avant de devoir prendre des décisions dans l’urgence. Nous nous trouvons désormais face au genre de situation complexe dans laquelle les capacités de la cognition humaine peuvent rapidement montrer leurs limites.

À l’aune du rendez-vous électoral québécois du 5 octobre, l’enjeu de la présente campagne n’est ni la santé, ni l’éducation, ni l’environnement, ni même l’économie : tous ces domaines contribuent à organiser un environnement de décision dans lequel aucun ne peut être géré indépendamment des autres.

L’imposition de nouveaux tarifs douaniers peut non seulement fragiliser les entreprises québécoises, entraîner des mises à pied et diminuer le pouvoir d’achat des ménages, mais aussi provoquer des effets en cascade dans l’ensemble de la société : la précarité financière peut accroître les besoins en santé mentale et en services sociaux ; les perturbations des chaînes d’approvisionnement, compromettre l’accès à des biens essentiels et accentuer les enjeux de sécurité alimentaire et énergétique ; et l’accumulation de ces pressions, exacerber les tensions sociales et amplifier les inégalités entre les populations et les territoires.

Pour les politiciennes et les politiciens, il ne s’agit pas simplement de s’engager à limiter la hausse des loyers à l’inflation, de décréter un gel d’embauche dans la fonction publique ou de réviser le taux d’imposition aux entreprises. Le véritable défi sera d’apprendre à composer avec l’incertitude. Compte tenu de la complexité de la situation, ils devront accorder une attention accrue aux effets indirects de leurs politiques, à l’évolution dynamique des enjeux dans le temps et aux interdépendances entre les différents secteurs de la société.

« Bons » et « mauvais » décideurs

La littérature scientifique documente largement les limites de la cognition humaine face à la complexité.

Parce que l’humain peine à saisir les interactions non-linéaires entre aussi peu que quatre facteurs (p. ex., PIB, taux de chômage, taux d’intérêt, inflation), il tend à simplifier l’information. Dans la mesure où les politiciennes et politiciens ont un travail qui peut nécessiter des prises de décisions rapides dans un contexte où les données sont souvent parcellaires, ils sont susceptibles d’aggraver les problèmes qu’ils cherchent à résoudre, voire d’en créer de nouveaux.

Face à la complexité, les « bons » et les « mauvais » décideurs ne se distingueraient pas seulement par leurs décisions, mais aussi par leur manière d’aborder la complexité.

Les « mauvais » décideurs limiteraient le nombre d’options envisagées en surfocalisant l’attention sur des fragments d’information. Ils prendraient moins de décisions en se convainquant que le temps va faire son œuvre, négligeraient les causes structurelles des problèmes pour plutôt « papillonner » sur des questions cosmétiques et des considérations de surface. Ils réagiraient aux enjeux saillants dans l’espace public en se contentant de préserver ce qui fonctionne ; ou encore sélectionneraient les informations qui confortent leurs croyances personnelles.

Face à l’incertitude, ce type de comportement vise essentiellement à réduire la complexité à un niveau intelligible.

Les tarifs : un archétype de complexité politique

En tant que docteur en psychologie de la décision, mon travail n’est pas de fournir des réponses toutes faites à une incertitude qui, par définition, ne peut être résolue. Je cherche plutôt à comprendre pourquoi les politiciennes et les politiciens échouent si souvent à gérer les problèmes complexes.

La récente publication de mon livre Biais et politique aux Presses de l’Université du Québec s’inscrit dans cette démarche. J’y montre comment les personnes élues tendent à réduire, parfois excessivement, la complexité des problèmes sociopolitiques.

La présente campagne électorale vient rappeler aux partis politiques et à leurs candidates et candidats qu’ils doivent résister à la tentation de se livrer à l’exercice usuel : promettre des baisses de taxes et d’impôts, laisser espérer une marée d’investissements une fois au pouvoir, éviter de reconnaître leurs erreurs passées, ou s’approprier seulement les réussites des anciens gouvernements. Bref, promettre tout, à tout le monde.

Les tarifs auront des conséquences qui n’affecteront pas seulement les entreprises exportatrices. Avec le dynamisme qui articule les échanges commerciaux, la situation change et évolue, avec ou sans l’intervention des politiciennes et des politiciens. Au fil du temps, les entreprises qui composent la chaîne d’approvisionnement pourraient, elles aussi, voir la demande pour leurs produits et services diminuer.




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La deuxième ligne dépend de ses fournisseurs. La troisième ligne aussi. Et ainsi de suite. Ces effets en cascade menacent directement plus de 18 000 emplois dans une province qui en a perdu près de 60 000 depuis le début de l’année. La riposte du gouvernement canadien, prévue pour le 8 septembre, pourrait alimenter l’inflation et accroître la pression sur les finances publiques. Lorsque cette pression augmente, les gouvernements peuvent être tentés de privilégier des solutions superficielles et de se tourner vers celles et ceux qui peuvent contribuer à rééquilibrer rapidement les finances publiques. Vous avez deviné : les contribuables.

Il n’existe pas de solution simple aux problèmes complexes. Méfiez-vous de la candidate ou du candidat qui promettra de régler définitivement un enjeu social complexe. Il sous-estime la nature du défi qui occupe les gouvernements et sa « solution » pourrait nuire davantage qu’elle n’aidera.

Développer la pensée complexe comme une compétence cognitive durable

Chaque jour, l’actualité nous rappelle que des décisions de fortune prises pour résoudre des problèmes complexes peuvent en créer de nouveaux. Santé Québec vient encore une fois de nous en donner un exemple : la modernisation de ses systèmes de ressources humaines ayant été mise sur la glace, quelque 465 millions de dollars ont depuis été consacrés au maintien de logiciels dépassés, alors que leur remplacement avait été initialement évalué à 106 millions.

Les décideuses et les décideurs politiques doivent faire preuve d’humilité face à l’ampleur des défis auxquels ils sont confrontés. Il ne s’agit pas de prétendre qu’ils ignorent nécessairement les effets indirects ou différés de leurs décisions, mais de reconnaître la difficulté à les anticiper lorsque de nombreux facteurs interagissent et que la situation évolue dans le temps.

Cela exige de pousser le raisonnement au-delà des effets immédiats d’une intervention et de s’interroger sur les « conséquences des conséquences ». Dans certains cas, l’absence de problème ne signifie pas qu’il n’y a rien à faire. La prévention comporte elle-même des coûts et des arbitrages à prendre en compte. Les enjeux sont trop importants pour que les décisions reposent uniquement sur ce qui est visible aujourd’hui.

La recherche scientifique explore aujourd’hui une piste prometteuse : développer la pensée complexe comme une compétence cognitive durable. Certains chercheurs, dont je fais partie, réfléchissent actuellement à la possibilité d’un entraînement systématique par simulation, un peu comme on développe la capacité à communiquer devant un groupe : en s’exposant à différentes situations, en s’exerçant et en recommençant.

Cet entraînement à la pensée complexe pourrait peut-être aider nos personnes élues à mieux gérer les sautes d’humeur de Donald Trump.

La Conversation Canada

Benoît Béchard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pourquoi les politiciens échouent à gérer les problèmes complexes… et comment y remédier – https://theconversation.com/pourquoi-les-politiciens-echouent-a-gerer-les-problemes-complexes-et-comment-y-remedier-290765

Les professionnels de la protection de l’enfance ne restent pas en poste. Voici pourquoi

Source: The Conversation – in French – By Thomas Saïas, Professeur de psychologie, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Depuis plus de vingt ans, les recherches menées en protection de l’enfance documentent une réalité préoccupante : les professionnels du secteur présentent des niveaux élevés de détresse psychologique, d’épuisement professionnel, de fatigue compassionnelle et de stress traumatique secondaire. Pour répondre à ces enjeux majeurs de santé mentale, les stratégies actuelles valorisent les réponses individuelles, notamment à travers la formation des professionnels. Très peu de recherches ou d’initiatives politiques ciblent le fonctionnement des institutions elles-mêmes.


Des travaux finlandais, norvégiens, ainsi que de nombreuses autres études internationales arrivent à des constats similaires : travailler auprès d’enfants en danger, de familles en crise et de situations marquées par la violence ou les traumatismes expose les intervenants à des risques psychologiques importants.

Rien de surprenant. Cependant, au Québec comme en France, nos institutions semblent toujours fonctionner en méconnaissance de cette réalité. Les indicateurs de santé des enfants « protégés » n’évoluent pas à la hausse, et les inégalités dont ils sont victimes par le système même chargé d’assurer leur développement augmentent.

Depuis 5 ans, un consortium entre l’Université du Québec à Montréal, où je suis professeur de psychologie, et l’Agence Kalía, en France, vise à identifier les meilleurs leviers institutionnels pour répondre aux besoins des professionnels sans leur faire porter de responsabilité supplémentaire. À travers des revues de littérature, des études d’étalonnage et des études qualitatives, notre équipe a pu identifier que, pour agir sur la qualité des services, il fallait s’adresser simultanément au fonctionnement institutionnel, au management et à la résilience professionnelle.

Les individus et les institutions

Les approches traditionnelles en psychologie du travail se sont longtemps attachées à comprendre pourquoi certains professionnels, exposés aux mêmes contraintes, tombent en épuisement professionnel ou développe de la détresse psychologique alors que d’autres semblaient mieux y faire face. Les recherches ont ainsi porté sur les caractéristiques individuelles, les stratégies d’adaptation, les compétences émotionnelles ou encore les interventions visant à renforcer la résilience et le soutien aux équipes.

Ces travaux ont permis de mieux comprendre les mécanismes individuels de l’épuisement. Ils n’ont toutefois pas suffi à enrayer les difficultés observées dans des secteurs particulièrement exigeants comme la protection de l’enfance.

Depuis une quinzaine d’années, la littérature a progressivement déplacé son regard. En 2015, les travaux d’Elizabeth L. Lizano, chercheuse américaine en travail social, et de Michàlle E. Mor Barak, professeure de travail social à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA), ont montré que la santé mentale des professionnels dépend largement des conditions dans lesquelles ils exercent leur travail.




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La même année, la revue systématique de Paula McFadden, chercheuse nord-irlandaise spécialisée dans le bien-être des travailleurs sociaux, réalisée avec Andrew Campbell et Brian Taylor, de l’Université d’Ulster, aboutissait à des conclusions similaires. Charge de travail, soutien organisationnel, qualité de la supervision, stabilité des équipes et culture institutionnelle apparaissent ainsi comme des déterminants majeurs du bien-être psychologique des intervenants, et donc des conditions dans lesquelles les institutions sont en mesure d’exercer leur mission.

Autrement dit, les difficultés observées ne relèvent pas seulement de la capacité des individus à faire face à des situations complexes. Elles sont également liées à la manière dont les institutions organisent le travail de protection. Cela paraît normal. Qui veut voyager loin devrait ménager sa monture.

L’institution au service de ses professionnels

Mais cela étant dit, si l’on consulte les nombreux rapports gouvernementaux portant sur la qualité des services de protection de l’enfance, on ne peut que constater qu’une question fondamentale reste dans l’ombre : que se passe-t-il lorsque les professionnels vont mal ? Et que peuvent faire les institutions pour faire en sorte de prévenir ce mal-être ?

La protection de l’enfance repose largement sur des activités qui mobilisent le jugement humain : évaluer des situations ambiguës, construire des relations de confiance avec les familles, prendre des décisions dans l’incertitude, coordonner des partenaires ou maintenir une continuité relationnelle auprès des enfants. Dans un tel contexte, il paraît difficile de considérer l’état psychologique des professionnels comme une simple conséquence périphérique du système. Les données nous apprennent justement que la qualité de vie au travail est le principal facteur de réussite des interventions.


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Une profession technocratisée

Les travaux de notre équipe franco-québécoise auprès de professionnels français de la protection de l’enfance ont permis d’éclairer cette question sous un autre angle.

Les participants ne décrivaient pas seulement de la fatigue ou de la détresse. Ils et elles rapportaient une expérience marquée par l’urgence permanente, la difficulté à prioriser les situations, l’impression de « désamorcer des bombes » sans jamais résoudre les problèmes de fond, ainsi qu’une charge administrative qui concurrence directement le temps consacré aux enfants et aux familles. Plus encore, plusieurs évoquaient la difficulté croissante à disposer d’espaces permettant de réfléchir collectivement aux situations rencontrées.

Ces travaux convergent vers une idée simple : la qualité de l’intervention dépend en partie de la capacité des institutions à soutenir la capacité de penser de leurs professionnels.

Or cette question est rarement formulée ainsi. Lorsqu’une détresse psychologique est observée, la tentation est souvent de rechercher des solutions centrées sur les individus : soutien psychologique, gestion du stress, développement de la résilience ou formation. Ces réponses sont importantes. Elles peuvent cependant conduire à négliger une interrogation plus fondamentale : que nous apprend cette souffrance sur les organisations qui la produisent ?




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Cette question dépasse largement le seul champ de la protection de l’enfance. Elle renvoie à une difficulté récurrente dans les sciences humaines et dans les politiques publiques : celle de distinguer ce qui relève des personnes de ce qui relève des institutions. Lorsque des problèmes collectifs sont principalement observés à travers leurs manifestations individuelles, le risque est de psychologiser des phénomènes dont les déterminants sont en partie organisationnels, sociaux ou politiques.

Pour vraiment remettre les professionnels au centre de l’équation

Les recherches disponibles ne permettent pas encore d’affirmer que la détresse psychologique des professionnels affecte directement la qualité des décisions prises auprès des enfants et des familles. Elles montrent toutefois que cette détresse est associée au roulement de personnel, à l’absentéisme et au désengagement professionnel.

Le parcours des enfants confiés à la protection de l’enfance est d’emblée marqué par la discontinuité relationnelle. Comment penser traiter les effets de cette discontinuité par une autre forme de discontinuité. Comment le roulement de personnel ou le recours désormais courant aux agences de travail temporaire peut-il servir l’intérêt des enfants les plus vulnérables de nos sociétés ?

Il faut urgemment considérer la santé mentale des professionnels comme un facteur essentiel à la réussite de nos services. Il s’agit bien sûr d’un enjeu de bien-être au travail, mais également d’un indicateur de la capacité des institutions à remplir leur mission. Car lorsqu’un système chargé de protéger les enfants peine à protéger celles et ceux qui portent cette responsabilité au quotidien, ce n’est pas seulement un problème de santé mentale. C’est une information précieuse sur l’état du système lui-même.

La Conversation Canada

Thomas Saïas est associé et co-gérant de l’Agence Kalía.

– ref. Les professionnels de la protection de l’enfance ne restent pas en poste. Voici pourquoi – https://theconversation.com/les-professionnels-de-la-protection-de-lenfance-ne-restent-pas-en-poste-voici-pourquoi-285408

Un cinéaste à réhabiliter : René Clair au programme du baccalauréat

Source: The Conversation – in French – By Carole Aurouet, Professeure des universités en études cinématographiques et audiovisuelles, Université Gustave Eiffel

René Clair au début de sa carrière. Cinémathèque française.

À l’heure où deux de ses œuvres de jeunesse, Entr’acte (1924) et Paris qui dort (1925), sont retenues au programme de la spécialité cinéma-audiovisuel du baccalauréat, il paraît utile de reconstituer l’ensemble du parcours de René Clair avant d’en dégager la portée dans l’histoire du cinéma.


Réalisateur, romancier, critique et parolier, René Clair (1898-1981) est l’une des figures qui ont permis au cinéma de s’affirmer comme un art à part entière. Né René Chomette dans le quartier parisien des Halles, il grandit dans un décor populaire qui nourrira durablement son inspiration.

Après des débuts comme journaliste à l’Intransigeant, sous le nom de plume René Desprès, il glisse presque accidentellement vers la mise en scène, en secondant Jacques de Baroncelli sur les conseils de son frère Henri Chomette.

De 1923 à 1966, il signe une trentaine de films qui accompagnent les grandes ruptures techniques du cinéma – muet, parlant, couleur – sans jamais perdre une manière propre, faite d’inventivité visuelle, de tempo burlesque et d’attachement aux figures modestes.

La période muette : jouer avec les formes

Pour son premier film, Paris qui dort (1923), René Clair imagine un savant fou paralysant la capitale, à l’exception d’un groupe de rescapés juchés en altitude – un argument de science-fiction tourné notamment sur la tour Eiffel. Ce coup d’essai doit autant aux trucages hérités de Georges Méliès qu’à une fantaisie très personnelle, mêlant onirisme et comique de situation. L’année suivante sort Entr’acte (1924), court métrage commandé par le peintre Francis Picabia et mis en musique par Erik Satie, projeté lors des représentations du ballet Relâche ; l’œuvre associe des figures majeures du mouvement dada, dont Marcel Duchamp et Man Ray.

Les films qui suivent – le Fantôme du Moulin-Rouge (1925), le Voyage imaginaire (1926), la Proie du vent (1926) et la Tour (1928) – approfondissent cette veine fantastique, en particulier grâce au procédé de surimpression, tandis qu’Un chapeau de paille d’Italie (1927), d’après la comédie de Labiche, et les Deux Timides (1929) déploient un art du récit burlesque au rythme enlevé.

En une demi-douzaine d’années, Clair construit ainsi une œuvre qui cherche, selon ses propres termes, à ramener le cinéma à ses origines plutôt qu’à l’enfermer dans des conventions théâtrales. Le principe de la course-poursuite, de l’emballement mécanique et de la rupture de ton, structure déjà cet ensemble, dans une filiation revendiquée avec Charlie Chaplin et Buster Keaton.

Le passage au parlant : une prudence féconde

L’arrivée du cinéma parlant, officialisée par la sortie du Chanteur de jazz, d’Alan Crosland en 1929, inquiète René Clair davantage qu’elle ne l’enthousiasme. Il craint que le jeune art cinématographique, encore incertain de ses moyens propres, ne se dissolve dans une simple transposition du théâtre ou du roman.

Cette réserve façonne la construction de son premier film sonore, Sous les toits de Paris (1930) : certaines séquences sont filmées derrière une vitre, avec le son coupé, car dans la réalité les dialogues ne pouvaient être entendus ; d’autres se déroulent dans l’obscurité pour que l’oreille supplée l’image ; l’ensemble s’ouvre sur un célèbre mouvement d’appareil descendant des toits jusqu’au pavé du faubourg, une manière de lutter contre l’immobilité du parlant due à la lourdeur des équipements. Dans un entretien télévisé de 1974, René Clair revient sur cette méfiance initiale à l’égard du parlant au moment du tournage de ce film, une méfiance qu’il transformera en un véritable stimulus créatif.

Entre 1930 et 1933, Clair réalise avec la même équipe technique – le décorateur Lazare Meerson, l’opérateur Georges Périnal, les compositeurs Maurice Jaubert et Georges Van Parys – quatre films qui fondent son statut d’auteur complet, à la fois scénariste, dialoguiste, parolier et monteur, bien avant la théorisation de « la politique des auteurs » des Cahiers du cinéma de 1955.

Le Million (1931), course effrénée autour d’un billet de loterie gagnant, mêle vaudeville et opérette ; il figurera parmi les dix films les plus estimés au monde lors du premier grand classement établi par la revue Sight and Sound en 1952.

À nous la liberté ! (1931), fable satirique sur la déshumanisation par la mécanisation industrielle, influence si nettement les Temps modernes (1936) de Chaplin que la société productrice Tobis engage un procès pour plagiat – auquel Clair refuse de s’associer, déclarant dans le Soir :

« Chaplin est un trop grand homme, et je l’admire trop pour accepter que son génie créatif soit contesté de quelque façon que ce soit. Je lui dois moi-même beaucoup. De plus, s’il m’a emprunté quelques idées, il m’a fait un grand honneur. »

Quatorze Juillet (1933) referme cette séquence par un hommage au Paris populaire de l’enfance du réalisateur avant que l’échec du Dernier Milliardaire (1934), satire des dictatures montantes en Europe, précipite son départ vers Londres puis Hollywood.

L’exil britannique et américain : une décennie de métissage

Entre 1935 et 1945, René Clair réalise trois films en Angleterre, puis sept aux États-Unis. Fantôme à vendre (1935), comédie fantastique tournée en Écosse, obtient un succès qui aiguise l’intérêt d’Hollywood pour le cinéaste tandis que Fausses nouvelles (1937) passe presque inaperçu en France.

Aux États-Unis, La Belle Ensorceleuse (1941) et Ma femme est une sorcière (1942) – ce dernier inspirera la série télévisée Ma sorcière bien-aimée des années 1960 – montrent la capacité du réalisateur à conjuguer l’esprit français et les codes du Studio System.

Le film Ma femme est une sorcière (1942) a inspiré la série américaine du même nom.

C’est arrivé demain (1944), considéré par le critique Jean Mitry comme son meilleur film américain, imagine un journaliste recevant chaque matin l’édition du lendemain, lui permettant de devenir un reporter très en vue, jusqu’à ce qu’il découvre l’annonce de sa propre mort… Dix Petits Indiens (1945), d’après Agatha Christie, referme cette période sur un succès populaire aux États-Unis, plus discret en France.

Ces années d’exil, marquées par une liberté de création restreinte, éloignent durablement la trajectoire de Clair du cinéma français sans interrompre pour autant sa production.

Le retour en France : nostalgie et reconnaissance institutionnelle

De retour à Paris en 1946, René Clair signe Lle Silence est d’or (1947), film charnière qui met en abyme, avec une tendresse mélancolique, les débuts du cinéma muet en milieu forain.

La Beauté du diable (1950), relecture du mythe de Faust, et les Belles de nuit (1952), qui offre à la jeune Brigitte Bardot un de ses premiers rôles, prolongent une méditation sur le temps qui traverse toute son œuvre.

Les Grandes Manœuvres (1955), premier film en couleurs du cinéaste, obtient le prix Louis-Delluc. Suivent Porte des Lilas (1957), d’après un roman de René Fallet où Georges Brassens tient son unique rôle à l’écran, puis la Française et l’Amour (1960), Tout l’or du monde (1961), les Quatre Vérités (1962) et enfin les Fêtes galantes (1966), dernier long métrage du réalisateur, œuvre allégorique sur la guerre que Clair qualifiait lui-même d’« héroï-comique ».

Cette période plus académique explique en partie l’éclipse critique dont Clair pâtit après-guerre : François Truffaut, dans son article sur la « qualité française », publié dans les Cahiers du cinéma en 1954, range implicitement son cinéma parmi les cibles de la Nouvelle Vague naissante. René Clair devient néanmoins, en 1960, le premier réalisateur élu à l’Académie française, une consécration institutionnelle qui scelle la reconnaissance tardive du septième art.

Une conception précoce du cinéma d’auteur

Dès 1928, bien avant la théorisation de la « politique des auteurs » déjà convoquée, René Clair revendiquait, dans une tribune publiée par la revue Pour vous, le statut d’« auteur » de films, contre celui, jugé trop réducteur, de simple « metteur en scène ». Cette idée d’un cinéma pensé à l’écrit, où un même créateur dialogue, met en scène et parfois compose les paroles chantées, annonce directement les débats critiques des décennies suivantes. En 1951, la chaîne nationale diffuse une série de 12 entretiens radiophoniques dans lesquels le cinéaste détaille sa méthode de travail et sa conception de la mise en scène.

Le directeur de la Cinémathèque française Henri Langlois résumait la place singulière de René Clair en affirmant que, dans le monde entier, un seul homme avait longtemps personnifié le cinéma français aux yeux du public international. Cette reconnaissance s’appuie sur une expérimentation formelle constante
– surimpression, jeux de contrepoint entre son et image, travellings complexes, etc. – mise au service d’un cinéma résolument accessible, jamais hermétique.

L’inscription au programme du baccalauréat : un regain d’attention légitime

Le choix des œuvres retenues pour l’option cinéma-audiovisuel du baccalauréat, publié au Bulletin officiel du 22 janvier 2026, met au programme Paris qui dort et Entr’acte, confirmant la valeur artistique et patrimoniale de ces deux films de jeunesse. Cette double inscription offre aux lycéens un terrain d’étude privilégié pour interroger les liens entre avant-garde dadaïste et émergence d’un langage cinématographique autonome, dans le droit fil des axes d’étude de la spécialité consacrés aux émotions, aux motifs et représentations, aux écritures ainsi qu’à l’histoire et aux techniques du cinéma.

De l’expérimentation dadaïste d’Entr’acte aux comédies sonores de la Tobis, puis de l’exil anglo-américain jusqu’au retour académique des années 1950-1960, la trajectoire de René Clair est celle d’un cinéaste qui a su, à chaque étape, réinventer les moyens de son art sans jamais renoncer à s’adresser à un large public. Si la dernière partie de sa carrière a pu être perçue comme un repli vers un académisme trop sage, ses films de jeunesse conservent une modernité formelle qui continue d’irriguer le cinéma contemporain et qui justifie pleinement leur retour au programme du baccalauréat.

Revisiter aujourd’hui cette filmographie, c’est ainsi redonner à voir l’un des inventeurs les plus audacieux du septième art naissant, dont la créativité visuelle et sonore demeure une leçon de cinéma pour les nouvelles générations de spectateurs.

The Conversation

Carole Aurouet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Un cinéaste à réhabiliter : René Clair au programme du baccalauréat – https://theconversation.com/un-cineaste-a-rehabiliter-rene-clair-au-programme-du-baccalaureat-288775

« Lake America » : quand une provocation devient-elle une erreur de négociation ?

Source: The Conversation – in French – By Jean Poitras, Professeur titulaire en gestion de conflits, HEC Montréal

Le président américain Donald Trump a signé le 27 août un décret renommant le lac Ontario « Lake America ». Le geste peut paraître symbolique, voire puéril. Mais dans une négociation commerciale tendue entre le Canada et les États-Unis, ce genre de provocation peut aussi chercher à affirmer une position de force.


En négociation, cette logique n’est pas forcément mauvaise. Mettre de la pression sur son homologue peut s’inscrire dans une stratégie globale. Les menaces, les sanctions, les délais et les démonstrations de force peuvent rendre la résistance de l’autre plus coûteuse et favoriser des concessions. Mais mettre de la pression ne suffit pas. Encore faut-il qu’elle produise l’effet recherché.

Une tactique ne se juge donc pas seulement au malaise qu’elle provoque chez l’adversaire. La vraie question est beaucoup plus simple : augmente-t-elle réellement les chances qu’il nous donne ce que nous voulons?

Et c’est précisément là que l’humiliation peut devenir une erreur de négociation.

Monter la température sans fermer la porte

Dans son célèbre ouvrage Arms and Influence, l’économiste américain Thomas Schelling montre que mettre la pression sur son interlocuteur peut faire partie de la négociation. L’objectif n’est pas d’imposer un résultat, mais d’amener l’autre à céder de son propre chef.

Imaginons que nous voulions faire sortir quelqu’un d’une pièce. Nous pouvons augmenter progressivement la température. Plus il fait chaud, plus la personne aura envie de sortir. Mais cette stratégie ne fonctionne que si la porte reste ouverte.




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Si nous augmentons la chaleur tout en bloquant la sortie, nous rendons la situation très désagréable sans pour autant augmenter nos chances de voir la personne partir. Toute la logique de la pression selon Schelling tient donc là : augmenter le coût de rester sur ses positions tout en préservant une porte de sortie acceptable pour faire des concessions.

Pourquoi la pression peut fonctionner

Avant d’expliquer pourquoi l’humiliation peut être une mauvaise stratégie, il faut reconnaître une chose : la pression peut très bien fonctionner.

Par exemple, les études sur la pression économique montrent en effet qu’elle peut obtenir des concessions. Dans The Hidden Hand of Economic Coercion, le politologue américain Daniel Drezner explique que certains succès passent même inaperçus : la cible cède dès la menace, avant que les sanctions ne soient réellement appliquées. En 2001, la menace américaine de suspendre l’aide financière à la Yougoslavie, si Belgrade ne respectait pas certaines conditions liées notamment à sa coopération avec le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, a contribué à précipiter l’arrestation de Slobodan Milošević. Celle-ci est survenue le 1er avril, à quelques heures de l’échéance fixée par Washington.

Plus récemment, Dawid Walentek, politologue à l’Université de Gand et spécialiste des sanctions économiques, a montré avec ses collègues que l’efficacité d’une menace de sanctions dépend notamment des coûts anticipés par la cible, de l’information transmise par la menace et de la crédibilité de l’engagement. Le raisonnement est simple : si résister coûte trop cher, céder peut devenir le moindre mal.

Vu sous cet angle, recourir au rapport de force des États-Unis face au Canada n’est pas illogique. Si Washington peut rendre la résistance canadienne plus coûteuse sur le plan économique, il peut espérer obtenir davantage de concessions.

Le problème commence lorsqu’à la pression s’ajoute l’humiliation.

L’humiliation complexifie le calcul

Dans une étude publiée dans The Journal of Politics, le politologue américain Michael Masterson montre que l’humiliation peut modifier notre façon de réagir en situation de conflit. Lorsqu’une concession menace notre statut ou notre image, nous pouvons être prêts à assumer davantage de coûts simplement pour ne pas céder.

Le paradoxe apparaît alors : la pression cherche à rendre la résistance plus coûteuse, tandis que l’humiliation peut rendre la concession plus coûteuse.

Dans une négociation internationale, cet effet peut être encore plus fort, parce qu’un dirigeant ne négocie jamais seulement avec son interlocuteur étranger. Il doit aussi pouvoir défendre l’accord auprès de son propre camp.


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Le politologue américain Robert D. Putnam, professeur à Harvard, a formalisé cette réalité dans un article phare, «Diplomacy and Domestic Politics: The Logic of Two-Level Games», publié en 1988 dans International Organization. Selon son modèle des « jeux à deux niveaux », un dirigeant négocie simultanément à l’étranger et chez lui : l’entente conclue avec l’autre partie doit aussi demeurer acceptable pour les acteurs dont il dépend sur le plan intérieur. Dans le cas canadien, cela signifie notamment devoir rendre une éventuelle concession acceptable auprès de l’électorat, des partis politiques, des provinces et des acteurs économiques.

Une concession qui aurait été acceptable avant une humiliation publique peut alors prendre un tout autre sens. Avant, elle pouvait être présentée comme « nous avons fait cette concession pour obtenir quelque chose en retour ». Après, elle peut être perçue comme « il nous humilie et nous lui donnons quand même ce qu’il demande ».




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Le bénéfice politique n’est pas garanti

Mais l’efficacité des discussions n’est pas toujours le seul objectif visé. Un dirigeant peut aussi recourir à la provocation pour renforcer son image auprès de ses mandants, quitte à rendre la négociation plus difficile ou à réduire les chances d’obtenir une concession.

Encore faut-il que ce bénéfice politique se matérialise. Une démonstration de force ne renforce pas automatiquement celui qui l’utilise auprès de son propre public. Tout dépend notamment de la manière dont la cible est perçue. Humilier un adversaire jugé hostile peut être récompensé, tandis qu’humilier un allié sympathique ou une partie perçue comme victime d’un traitement injuste peut, au contraire, paraître gratuit ou excessif.

Le cas du Canada l’illustre bien : 63 % des Américains s’opposaient à l’idée de rebaptiser le lac Ontario « Lake America », contre seulement 14 % qui l’appuyaient. Autrement dit, on peut accepter de payer un prix à la table de négociation pour gagner politiquement chez soi — sans aucune garantie que ce gain politique sera au rendez-vous.

Une leçon qui dépasse la politique

Mais la leçon serait trop facile si elle s’arrêtait à « Lake America ». Car cette erreur, nous la commettons tous, à une autre échelle.

Un patron peut ridiculiser publiquement un employé avant de lui demander de coopérer. Un acheteur peut rappeler brutalement à un fournisseur à quel point celui-ci dépend de son contrat. Dans une dispute, à force de vouloir démontrer que l’autre a tort, on peut rendre humiliant le simple fait de nous donner raison.




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Dans chacun de ces cas, nous pouvons éprouver une satisfaction immédiate : nous avons montré que nous avions raison, que nous étions plus forts ou que l’autre avait perdu. Puis nous nous étonnons qu’il refuse de céder.

Le bon stratège en négociation ne se demande donc pas seulement comment exercer davantage de pression. Il cherche aussi à anticiper ce que son geste amènera l’autre à faire. Car obtenir une concession suppose souvent de laisser à l’autre une manière acceptable de la faire — sans perdre complètement la face, son statut ou sa crédibilité auprès de ceux qui le regardent.

Parfois, il faut monter la température. Mais encore faut-il laisser la porte ouverte. Au fond, c’est peut-être ça, l’art du « deal » : augmenter le coût du «non» sans augmenter celui du «oui».

La Conversation Canada

Jean Poitras ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. « Lake America » : quand une provocation devient-elle une erreur de négociation ? – https://theconversation.com/lake-america-quand-une-provocation-devient-elle-une-erreur-de-negociation-291078

Périscolaire : derrière le scandale des violences sexuelles, un secteur en manque de projet politique ?

Source: The Conversation – in French – By Jérôme Camus, Maitre de conférences en sociologie – Education, animation socioculturelle, enfance, jeunesse, famille, Université de Tours


L’ESSENTIEL

  • Depuis 2025, une vague de révélations de violences sexuelles secoue le périscolaire (garderie, accueil des enfants après la classe…).

  • Le scandale a mis en lumière des failles dans le recrutement et la formation des animateurs.

  • Mais le secteur ne souffre-t-il pas, avant tout, d’un désintérêt collectif qui freine son cadrage et donc sa régulation ?


Les violences sexuelles perpétrées dans le périscolaire ont été révélées par la presse à partir de l’automne 2025, à la suite de la mobilisation de collectifs de parents et sur fond de campagne électorale municipale, à Paris en particulier où, en septembre 2026, 200 affaires sont en instruction, mais d’autres faits signalés ailleurs en France témoignent de l’ampleur nationale du phénomène. Ces affaires ont attiré l’attention sur un secteur souvent méconnu.

Dans les reportages télévisés, les articles de presse, voire les ouvrages d’actualité, c’est l’indigence de cette prise en charge des enfants qui a été pointée : indigence des organisateurs qui n’ont pas su détecter les comportements déviants, indigence des politiques publiques qui ne proposent ni cadre réglementaire solide, par exemple en matière de diplômes requis, ni moyens budgétaires, indigence enfin des encadrants eux-mêmes dont l’incompétence s’expliquerait par la faiblesse des qualifications et par la précarité des emplois.

Face au scandale, le remède souvent évoqué est celui de la formation, en particulier à la prévention des violences sexistes et sexuelles. Si personne n’en conteste l’importance, il est douteux qu’il suffise à résoudre l’ensemble des difficultés d’un secteur qui souffre d’une longue indifférence collective – y compris de la part de la recherche.

Pourtant, en 2024, près de 9 enfants sur 10 le fréquentent (86 % lors de la pause méridienne, 56 % lors de l’accueil du soir). Plus de 95 % des familles biactives ou monoparentales y ont recours au total. Dépasser l’indifférence qui entoure le périscolaire suppose d’interroger les orientations que l’on donne à ce temps dans l’éducation des enfants. C’est l’une des conditions indispensables pour organiser et réguler les pratiques des intervenants.

Des temps éducatifs hors de la classe

Le périscolaire est fait d’héritages multiples, qui se résument aujourd’hui à la garderie du matin, au temps de la pause méridienne et aux activités d’après la classe qui peuvent allier soutien scolaire, loisir et garderie. Les encadrants sont pour l’essentiel des animateurs, en l’occurrence surtout des animatrices.

Son aspect actuel doit beaucoup à la loi Peillon dite de « refondation de l’école » (2013), qui comprenait une réorganisation des rythmes scolaires, avec une organisation de la semaine scolaire sur quatre jours et demi, permettant un ajustement des temps d’enseignement aux rythmes de l’enfant et libérant ainsi, à durée d’enseignement constante, une demi-journée pour d’autres activités.

Le périscolaire n’occupait qu’une place marginale dans l’esprit des concepteurs de la loi. Pourtant, celle-ci l’a profondément transformé, malgré le retour à la semaine de 4 jours dans une majorité de communes après 2017. L’évolution des effectifs accueillis dans ce nouveau cadre a été spectaculaire : le nombre de places a doublé par rapport à 2013.

Les médias ont suffisamment décrit les conséquences de cette explosion de la demande de la part des familles : des financements insuffisants, dont une bonne partie pèse sur les collectivités, ce qui engendre des emplois précaires et morcelés qui suscitent peu de candidatures, et conduit alors à en rabattre sur les qualifications ou même les contrôles, parfois les plus élémentaires, lors des embauches.

Mais on sous-estime la dimension plus qualitative de ces transformations. La loi Peillon a institutionnalisé l’idée d’un temps éducatif à l’école en dehors de la classe, pris en charge par des personnels autres que les enseignants. Plus important, la réforme crée des projets éducatifs de territoire (PEDT), qui viennent donner un cadre administratif à la collaboration éducative locale et qui génèrent la nécessité de mettre en cohérence les temps éducatifs. Les collectivités locales qui s’en sont saisies se sont tournées vers les acteurs avec lesquelles elles travaillaient de longue date, c’est-à-dire pour l’essentiel le secteur de l’animation. Se pose dès lors la question de la capacité de ce secteur à prendre en charge les enfants dans ce nouveau cadre.

Désintérêt et manque de moyens

Le périscolaire souffre d’un désintérêt qui s’explique par sa position dominée dans la hiérarchie des instances qui encadrent les enfants. Les attentes éducatives qui y sont attachées restent faibles, contrairement à celles qui pèsent sur l’école ou sur les activités sportives et culturelles.

Une enquête menée en Indre-et-Loire auprès des parents le confirme : pour eux, le périscolaire répond avant tout à un besoin de garde, et c’est d’autant plus vrai dans les milieux favorisés. Et pour les enseignants, il s’est résumé souvent, depuis les années 1980, à l’arrivée dans l’espace scolaire de nouveaux personnels, souvent perçus comme des intrus.

Bien que le secteur de l’animation ait tenté d’y importer ses conceptions éducatives, la mise en application de la réforme a assigné ces nouveaux intervenants, au mieux, à des formes d’ouverture culturelle plus ou moins reliées à l’action des enseignants, au pire, et en réalité le plus souvent, à des fonctions de surveillance et d’occupation. Les reléguer, selon une opposition ancienne, à la garde des enfants plutôt qu’à leur éducation entraîne des logiques de recrutement et de formation plus permissives.

Malgré tout, de nombreuses solutions ont été proposées. La nécessité de former les intervenants périscolaires a émergé dès la mise en œuvre de la réforme de 2013, à travers des réflexions sur la possibilité de rapprocher certaines formations ou certains statuts (notamment celui des animateurs et des agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles, ATSEM) pour à la fois répondre aux besoins de main-d’œuvre, lutter contre la précarité des emplois et aller vers une certaine qualité éducative.

Il existe, par ailleurs, une filière de diplômes professionnels de l’animation, délivrés par le ministère de la jeunesse et des sports ou celui de l’enseignement supérieur. La généralisation des projets éducatifs de territoire vient d’être recommandée par le comité de filière animation, la mise en place de chartes et d’outils permettant de lutter contre les violences sexistes et sexuelles remonte à deux ans.

« Un métier en quête d’un vrai statut » (France 3 Nouvelle-Aquitaine, 2021).

Tout cela suppose volontés politiques et moyens, mais les deux manquent tout autant : l’État s’étant définitivement retiré du financement en 2025, la gestion du périscolaire repose sur les collectivités locales et les caisses d’allocations familiales (CAF). Elle est, de fait, souvent mise en œuvre par les associations d’éducation populaire, dépendantes des subventions.

D’un territoire à l’autre, c’est l’hétérogénéité qui domine, générant des inégalités tributaires des volontés politiques plus ou moins construites et affirmées.

Soutien à l’école ou temps de découverte ?

En définitive, si l’on admet que surveiller les enfants ne suffit pas, le problème se situe bien au niveau des fonctions que le débat public et les politiques éducatives parviendront à attribuer au périscolaire. Mais ce débat peine à sortir des cercles professionnels. Pour schématiser, au moins deux conceptions s’opposent.

La vision « scolaire » consiste à considérer le périscolaire comme un soutien de l’école, voire une forme de suppléance au travail des enseignants. Ces temps seraient consacrés à la remédiation des savoirs scolaires. C’est le cas lorsque l’action d’intervenants spécialisés ou d’animateurs est intégrée au projet d’école ou à celui de la classe, ou lorsque les situations de difficultés scolaires sont traitées par des dispositifs comme les contrats locaux d’accompagnement à la scolarité (Clas).




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La seconde perspective – celle du loisir éducatif – est plutôt portée par les associations d’éducation populaire qui revendiquent, souvent en opposition avec l’école, des temps d’épanouissement, de découverte, de construction de l’autonomie s’appuyant sur la tradition de l’éducation par les loisirs.

Des objectifs nécessaires au cadrage des compétences

Ces façons d’envisager le périscolaire gagneraient à être mises en débat. Ce n’est qu’en constituant les temps périscolaires comme enjeu social que l’on parviendra à en définir les orientations, qui sont indispensables pour circonscrire les compétences des intervenants.

Pour l’heure, la quasi-absence d’orientation conduit à confondre compétences et qualités individuelles : la bonne volonté, le goût voire la passion du travail avec les enfants qui motivent des formes de dévouement, le bon sens qui permet, presque magiquement, d’adopter des formes d’autorité « adaptée » ou des relations « bienveillantes », etc.

Que faire, dans ces circonstances, lorsque des façons de faire, perçues comme des façons d’être, dérogent, questionnent voire interpellent ? Au nom de quoi sa propre expérience ou les usages habituels seraient-ils des modèles puisqu’il ne s’agit, après tout, que de « garder » des enfants ? On comprend dès lors que cette situation puisse ouvrir la voie à des recrutements fondés sur l’expérience (avoir des enfants), mais aussi à des pratiques déviantes (maltraitance, violences éducatives…) dont les violences sexuelles ne sont que l’intolérable pointe émergée.

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Jérôme Camus a reçu des financements de la Caisse d’Allocations Familiales d’Indre-et-Loire et de l’INJEP.

Laurent Besse est membre du Conseil scientifique d’orientation de l’INJEP (Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire) https://injep.fr/

– ref. Périscolaire : derrière le scandale des violences sexuelles, un secteur en manque de projet politique ? – https://theconversation.com/periscolaire-derriere-le-scandale-des-violences-sexuelles-un-secteur-en-manque-de-projet-politique-290797