Xenia Fedorova, ou comment la propagande russe retourne notre esprit critique contre nous-mêmes

Source: The Conversation – France in French (3) – By Antoine Marie, Chercheur post-doctorant, École normale supérieure (ENS) – PSL


L’ESSENTIEL

  • En juillet 2026, l’ex-patronne russe de la chaîne RT France et chroniqueuse des médias du groupe Bolloré, Xenia Fedorova, a été visée par un arrêté d’expulsion du territoire français.

  • Accusée de colporter la propagande du Kremlin, elle contre-attaque en se présentant comme la victime d’une « pensée unique » diffusée par les médias dominants dans les pays occidentaux.

  • Elle emploie ainsi un mécanisme rhétorique et cognitif habile : au lieu de chercher à nous convaincre, il s’agit de retourner nos propres réflexes d’esprit critique et de méfiance contre les sources « officielles ».


Ancienne directrice de la branche francophone du réseau Russia Today (RT) jusqu’à l’interdiction de ce média d’État russe par l’Union européenne après l’invasion russe de l’Ukraine de 2022, Xenia Fedorova avait retrouvé, début 2025, une tribune de choix dans les médias du groupe Bolloré : CNews, Europe 1, le JDNews. Elle y défendait régulièrement les positions du Kremlin sur la guerre en Ukraine, jusqu’à minimiser voire nier l’invasion russe ou relativiser l’enlèvement d’enfants ukrainiens documenté par la presse internationale.

Fin juillet 2026, Fedorova a fait l’objet d’un mandat d’expulsion, après que le ministre de l’intérieur Laurent Nuñez l’a accusée d’être « un relais des campagnes de désinformation pilotées par les autorités russes » tandis que le ministre de l’Europe et des affaires étrangères Jean-Noël Barrot l’a taxée de « propagandiste patentée ». Fedorova conteste ces qualificatifs – elle a déposé des recours contre la procédure d’expulsion, sans succès – et se présente comme une voix marginalisée, voire « bannie » de l’espace médiatique français (reprenant le titre de son ouvrage, publié en 2025 chez Fayard, maison d’édition appartenant à Vincent Bolloré).

C’est précisément ce dernier argument qui mérite qu’on s’y arrête. La méthode rhétorique de Fedorova, décrite notamment ici, consiste à relayer sans la moindre critique les récits officiels russes sur la guerre d’Ukraine et sur les autres sujets tout en présentant RT comme un média « contre-hégémonique » et « alternatif » face à une prétendue « pensée unique » des médias occidentaux.

Le discours établi – qui constate, à travers de multiples sources indépendantes et expertes, l’agression russe et les annexions illégales de territoires ukrainiens – n’est jamais discuté sur le fond. Il est requalifié en récit « dominant », institutionnel, donc suspect par construction. Sa propre parole, elle, se pare des habits de l’outsider qu’on chercherait à faire taire.

Un réflexe cognitif ancien, retourné contre lui-même

Ce procédé n’a rien d’improvisé, et ne relève pas de la seule habileté personnelle de Fedorova. Il exploite un mécanisme que les sciences cognitives ont bien documenté : la vigilance épistémique.

Selon les travaux de Dan Sperber, d’Hugo Mercier et de leurs collègues, les humains disposent de capacités intuitives pour évaluer non seulement le contenu d’un message, mais aussi la fiabilité de sa source – en particulier sa capacité et son intérêt à nous tromper. Plus une source paraît puissante, en position de nous manipuler et capable de nous faire du mal si elle cherche à nous tromper – par exemple parce qu’elle est institutionnelle –, plus ce filtre informationnel se déclenche, notamment dans l’esprit des citoyens dont le niveau de confiance dans la politique est bas.

La vigilance épistémique est un réflexe globalement sain : elle nous évite de croire n’importe qui sur parole et de nous faire exploiter. La communication n’a pu évoluer, au cours de l’histoire de notre espèce, que parce qu’elle était en moyenne avantageuse pour ceux qui envoient et ceux qui reçoivent les messages, ce qui n’est possible qu’à condition de détecter les cas de tromperie.

Mais ce mécanisme de vigilance peut être détourné, exploité à des fins contraires aux intérêts des individus. En qualifiant le récit occidental sur l’Ukraine de « pensée unique » médiatique pour le discréditer, Fedorova active précisément ce déclencheur de méfiance auprès d’un public par ailleurs légitimement échaudé par de vrais précédents en matière de mensonges ou de contradictions dans les discours institutionnels. Parmi ces mensonges et contradictions, on peut citer les mensonges de l’administration Bush sur de supposées armes de destruction massive irakiennes en 2003, mais aussi, plus près de nous, le scandale du sang contaminé, la signature du traité de Lisbonne malgré le « non » au projet de Constitution européenne ou encore les incohérences d’Emmanuel Macron et de son gouvernement sur l’efficacité des masques pendant la pandémie.

Pendant ce temps, sa propre source, l’État russe – un État agresseur défendant son propre récit du conflit qu’il a déclenché – échappe au même soupçon, alors qu’il devrait en être la cible par excellence.

Un procédé classique dans l’influence russe

Ce n’est pas une invention isolée. Le spécialiste de la communication politique Ilya Yablokov a montré, dès 2015 dans la revue Politics, que RT construit une part importante de sa stratégie éditoriale sur la mobilisation de théories du complot visant précisément à délégitimer les récits occidentaux en les faisant passer pour les instruments d’un pouvoir occulte, tout en présentant les positions russes comme la voix authentique échappant à ce contrôle.

Les chercheurs en sciences sociales Christopher Paul et Miriam Matthews ont théorisé un type de désinformation russe analogue sous le nom de « firehose of falsehood » (littéralement, la lance à incendie de contrevérités) : la production d’un volume massif de contenus faux, diffusés en continu sur de multiples canaux, sans aucun souci de cohérence interne.




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Selon les auteurs, l’objectif de ce type de désinformation n’est souvent pas tant de convaincre l’audience d’une version alternative précise des faits que de produire un cynisme généralisé : l’idée que la vérité est de toute façon inconnaissable, qu’on ne peut croire personne, ce qui rend vain tout débat rationnel fondé sur des faits partagés. Faire douter suffit parfois : il n’est pas toujours nécessaire de faire accepter une proposition donnée.

Pourquoi ce mécanisme fonctionne malgré ses excès

Il serait tentant d’en conclure que le public qui se laisse convaincre par ce type de discours « anti-establishment » est simplement crédule. C’est en quelque sorte l’inverse. Comme le soulignent Sperber, Mercier et leurs collègues dans leurs travaux sur la vigilance épistémique, le biais dominant de la cognition humaine n’est pas de croire trop facilement autrui. C’est plutôt une forme de conservatisme épistémique, une difficulté à accorder au témoignage d’autrui, y compris légitimement informé ou expert, la confiance qu’il mériterait.

Le paradoxe de ce type de discours conspirationniste est que le scepticisme, censé nous protéger, finit par se retourner contre les institutions – scientifiques, chercheurs, journalistes d’investigation, ministères de démocraties européennes – qui, malgré leurs imperfections, restent les mieux équipées pour établir les faits, grâce à des procédés éditoriaux et méthodologiques collectifs : recoupement des sources, revue par les pairs, engagement de sa réputation professionnelle, etc.

La confiance se reporte alors sur des sources bien moins vérifiées et régulées comme le discours officiel de l’État russe, sans contre-pouvoir interne, au motif qu’il s’agit de voix « non dominantes », « non officielles », ce qui séduit les esprits bas en confiance politique et en recherche d’indépendance.

The Conversation

Maxime Audinet a reçu des financements de l’ANR dans le cadre de sa chaire de recherche.

Antoine Marie ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Xenia Fedorova, ou comment la propagande russe retourne notre esprit critique contre nous-mêmes – https://theconversation.com/xenia-fedorova-ou-comment-la-propagande-russe-retourne-notre-esprit-critique-contre-nous-memes-291061

Apocalypse quantique : la fin de la cybersécurité pour demain ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Simon Abelard, Enseignant-chercheur, EPITA


L’ESSENTIEL

  • Une grande partie de la cryptographie moderne repose sur l’existence de problèmes mathématiques difficiles à résoudre.

  • Ces problèmes sont conçus de telle sorte que le calcul qui permettrait de les résoudre n’est pas possible en pratique, soit parce qu’il prendrait des milliards d’années, soit parce qu’il nécessiterait de couvrir la Terre de superordinateurs.

  • L’ordinateur quantique est le genre d’outil qui peut dynamiter la cryptographie, car il pourrait casser ces limites de calcul. On estime aujourd’hui qu’environ deux tiers des connexions à des sites web sont déjà sécurisées par des algorithmes post-quantiques.


Les promesses de l’ordinateur quantique sont nombreuses dans des secteurs comme l’industrie pharmaceutique pour laquelle il pourrait permettre d’inventer de nouvelles molécules ou de prédire leur efficacité thérapeutique. En cryptologie, en revanche, il a tout du cauchemar. En effet, l’avènement d’un ordinateur quantique suffisamment performant viendrait remettre en cause la sécurité de l’Internet, des données privées collectées et des moyens de paiements modernes.

À l’image d’un récent post des équipes de Google, chaque progrès en la matière est donc scruté avec attention par les scientifiques.

Anatomie d’une menace

La méfiance des cryptologues à l’égard des ordinateurs quantiques tient au fait qu’une grande partie de la cryptographie moderne dite « asymétrique » ou « à clé publique » repose sur l’existence de problèmes mathématiques difficiles à résoudre. La cryptographie à clé publique est une révolution qui date du milieu des années 1970 et qui est essentielle à l’Internet sécurisé ainsi qu’aux paiements électroniques.

En effet, jusqu’à l’invention, en 1975, du protocole de Diffie-Hellman, on ne connaissait que la cryptographie dite symétrique, qui nécessite que chacun des deux interlocuteurs connaisse un secret partagé, posant alors la problématique de la transmission de ce secret.

Le protocole de Diffie-Hellman résout ce problème apparemment insoluble de la façon suivante : chaque personne possède deux clés, une secrète et l’autre publique. Ainsi, deux personnes (chez les cryptologues, il est d’usage de les appeler Alice et Bob) souhaitent communiquer, Alice va combiner sa clé secrète avec la clé publique de Bob et Bob va faire de même avec sa propre clé secrète et la clé publique d’Alice. La beauté du protocole de Diffie-Hellman consiste à garantir qu’en faisant ceci Alice et Bob obtiendront un secret commun sans avoir transmis une seule information secrète. De plus, ce protocole permet non seulement à Alice et Bob de communiquer, mais aussi à un nombre arbitraire d’utilisateurs : là où la cryptographie symétrique nécessitait l’échange de l’ordre de n² clés secrètes entre n utilisateurs, il suffit désormais que chacun possède une seule paire de clés, une publique et une privée, réduisant ainsi drastiquement la complexité de la gestion des clés.

Lorsqu’une personne génère une paire de clés, elle commence par générer aléatoirement une clé privée qu’elle sera la seule à connaître, puis elle en déduit une clé publique qu’elle diffuse (soit directement, soit en la mettant dans un annuaire). Pour des raisons évidentes de sécurité, il faut s’assurer qu’il n’est pas possible de calculer la clé secrète d’une personne à partir de sa clé publique. C’est précisément là qu’interviennent les problèmes mathématiques difficiles : nos systèmes sont conçus de telle sorte qu’un tel calcul ne soit pas possible en pratique, soit parce qu’il prendrait des milliards d’années, soit parce qu’il nécessiterait de couvrir la Terre de superordinateurs.

La notion de difficulté est bien sûr toute relative : s’il est difficile d’enfoncer une porte blindée à mains nues, il est bien plus simple de l’attaquer avec un chalumeau ou des explosifs. Or l’ordinateur quantique est précisément le genre d’outil qui peut dynamiter la cryptographie asymétrique. Cet état de fait est connu depuis l’algorithme de Shor inventé en 1995. Il s’agit d’un algorithme quantique qui permet de résoudre les deux grands problèmes mathématiques sur lesquels repose la cryptographie asymétrique depuis cinquante ans : la factorisation (étant donné le produit N=a*b, trouver les facteurs a et b) et le logarithme discret (étant donné un nombre g élevé à la puissance s, retrouver s). À l’époque, cela ne préoccupait guère les cryptologues tant la menace semblait lointaine : il semblait peu probable que l’on parvienne à créer un ordinateur quantique dans un futur suffisamment proche.

L’accélération de la menace

C’est en 2015 que tout bascule avec une prise de position de la National Security Agency (NSA) américaine soulignant l’urgence de se préparer à la menace quantique. Cette alerte sera suivie d’effet puisque le National Institute of Standards and Technology (NIST), une autre agence américaine, lance dès l’année suivante une campagne de normalisation visant à identifier les algorithmes cryptographiques du futur. L’objectif est de spécifier un algorithme qui sera utilisé par tout le monde et qui doit donc être fiable et efficace. Pour ce faire, le NIST a lancé un appel à soumissions et a choisi les meilleures propositions (en termes de fiabilité, performance et adéquation à certains cas d’usage).

Comme leurs prédécesseurs, ces nouveaux algorithmes reposent sur des problèmes mathématiques réputés difficiles afin de garantir qu’il est toujours impossible de retrouver les clés secrètes à partir des clés publiques. La différence principale tient au fait qu’on cherche désormais des problèmes mathématiques qui soient également difficiles à résoudre pour un ordinateur quantique.

Lors de la campagne du NIST, les chercheurs et les ingénieurs du monde entier ont proposé plus de quatre-vingts algorithmes supposés résister à l’ordinateur quantique. L’agence américaine les a passés en revue avec beaucoup de soin en se basant sur des critères de sécurité, bien sûr, mais aussi de performance et d’adéquation aux principaux cas d’usages. Il faut souligner l’effort de toute la communauté scientifique qui a tenté, parfois avec succès, de « casser » ces nouveaux algorithmes.

Les premières normes ont été publiées en 2024 par le NIST, ce qui illustre encore une fois le sérieux de la campagne et le fait que changer d’algorithmes de cryptographie ne peut se faire que dans le temps long. Il faut signaler que ce processus est toujours en cours afin d’identifier des normes alternatives, principalement dans l’optique de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Il s’agit d’avoir des solutions de repli si certains algorithmes venaient à être cassés dans le futur.

En parallèle de ce processus, la communauté scientifique a cherché à estimer à partir de quelle puissance un ordinateur quantique pourrait représenter une réelle menace pour la cryptographie actuelle. Cette notion de puissance s’envisage en nombre de qubits, l’analogue quantique des bits pour un ordinateur classique. Les qubits tirent profit de propriétés de la mécanique quantique telles que la superposition (un seul qubit contient une information plus riche qu’un bit classique qui ne peut valoir que 0 ou 1) et l’intrication (on peut créer des qubits dépendant les uns des autres). Cela signifie qu’un ordinateur quantique même avec « seulement » un million de qubits peut faire des calculs bien plus complexes qu’un ordinateur classique possédant plusieurs téraoctets (des millions de millions de bits) de mémoire vive.

Créer un ordinateur quantique avec un nombre de qubits assez grand est un véritable défi technologique et l’on voit apparaître deux phénomènes : d’un côté, les ordinateurs quantiques proposés par les principaux acteurs du marché contiennent de plus en plus de qubits (de l’ordre de la centaine) tandis que les chercheurs optimisent l’algorithme de Shor pour qu’il soit toujours moins gourmand en qubits. Le jour où le nombre de qubits nécessaires sera inférieur au nombre de qubits disponibles sur un ordinateur quantique, la cryptographie actuelle ne sera plus sûre.

Une récente annonce de Google suggère que ce jour est plus proche que nous le pensions : une de leurs équipes estime qu’il suffirait de 500 000 qubits pour casser les principaux algorithmes utilisés aujourd’hui. Même si un tel nombre de qubits reste plus de cent fois supérieur à ce qui se fait de mieux à l’heure actuelle, c’est tout de même vingt fois moins que la précédente estimation ! Il s’agit donc à juste titre d’une avancée significative qui peut légitimement nous amener à revoir nos prévisions.

Dans ce contexte, le rapport Quantum Technologies and Quantum-Safe Cryptography du Bundesamt für Sicherheit in der Informationstechnik (BSI, Office fédéral de la sécurité des technologies de l’information) met également en évidence un risque concret lié au scénario dit « Harvest Now, Decrypt Later » (récolter maintenant, déchiffrer plus tard), dans lequel des adversaires collectent dès aujourd’hui des données chiffrées dans l’attente de futurs ordinateurs quantiques capables de les déchiffrer.

La cryptographie sera post-quantique ou ne sera pas

Face à cette menace, les agences de sécurité de nombreux états ont déjà commencé à planifier l’inévitable transition vers des normes cryptographiques dites post-quantiques, c’est-à-dire résistantes à l’ordinateur quantique. En Europe comme aux États-Unis, ces agences recommandent de remplacer la cryptographie actuelle par la cryptographie post-quantique entre 2030 et 2035, selon la sensibilité des applications visées. Pour les entreprises comme pour les acteurs publics, la cryptographie post-quantique n’est donc pas une option, à tel point que de nombreux acteurs de la défense, du secteur bancaire ou de l’Internet n’ont pas attendu qu’on leur impose cette transition. On estime aujourd’hui qu’environ deux tiers des connexions à des sites web sont déjà sécurisés par des algorithmes post-quantiques, et les utilisateurs de la messagerie instantanée Signal font d’ores et déjà confiance à la cryptographie post-quantique (peut-être à leur insu).

Il n’empêche que la transition post-quantique demeure une tâche titanesque et d’autant plus urgente qu’elle ne se fera pas en un jour : s’il a déjà fallu huit ans pour aboutir aux normes cryptographiques post-quantiques, de nombreux secteurs doivent encore acheter des produits commerciaux intégrant ces normes et les déployer d’ici cinq à dix ans. À cette urgence s’ajoute le cas des secrets à long terme, ces données produites aujourd’hui mais qui doivent rester confidentielles pour les décennies à venir et qu’il faut donc dès aujourd’hui protéger par de la cryptographie post-quantique. C’est d’autant plus critique pour les matériels ne pouvant pas évoluer : il serait par exemple impensable qu’un satellite lancé aujourd’hui ne soit pas capable de résister à la menace quantique.

L’annonce de Google doit renforcer notre sentiment d’urgence car nous ne disposons peut-être pas d’autant de temps que nous ne l’espérions : certaines voix annoncent qu’ils pourraient être nécessaire d’accélérer ce déploiement afin d’être prêts dès 2029, ce qui montre bien à quel point ces travaux sont pris au sérieux.

Les enjeux du post-quantique

Face à une telle révolution, il serait contre-productif de sombrer dans le défaitisme ou la paranoïa car ce défi porte autant de risques que d’opportunités. Pour de nombreux acteurs du marché qui ont su négocier le virage, ce rebattage des cartes est l’occasion de capter de nouveaux leviers de croissance. Pour les autres, il est crucial de ne pas se laisser distancer car le sujet quantique n’est pas uniquement l’apanage des ingénieurs : les décideurs auront un rôle essentiel à jouer afin de planifier et d’investir intelligemment dans l’inévitable renouvellement de leur infrastructure cryptographique.

C’est aussi un enjeu d’éducation et de culture scientifique face auquel les enseignants et les enseignants-chercheurs sont en première ligne. Il faut renouveler l’enseignement de la cryptographie au niveau post-bac, afin de former la nouvelle génération à la cryptographie post-quantique.


Pour ne pas rater ce train, Pierre-Alain Fouque, Pascal Lafourcarde et Ludovic Perret viennent de publier le premier livre de cours consacré au post-quantique, destiné aux étudiants en master et d’école d’ingénieurs, mais aussi en formation continue. Ce livre a pour objectif de comprendre la menace quantique, les nouvelles normes de cryptographie post-quantique et les enjeux liés à la transition de nos infrastructures numériques vers une cryptographie résistante au quantique.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Apocalypse quantique : la fin de la cybersécurité pour demain ? – https://theconversation.com/apocalypse-quantique-la-fin-de-la-cybersecurite-pour-demain-286607

Dissection chronique de l’aorte : mieux prédire le risque d’anévrysme grâce à un jumeau numérique

Source: The Conversation – in French – By Alain Lalande, Maitre de conférences, Université Bourgogne Franche-Comté (UBFC)


L’ESSENTIEL

  • La dissection aortique est une affection cardiovasculaire particulièrement grave, entraînant un taux de mortalité élevé.

  • Sa forme chronique évolue souvent vers un anévrysme de l’aorte qui risque d’entraîner sa rupture.

  • Un nouveau projet de recherche ambitionne de créer, pour chaque patient, un « jumeau numérique », autrement dit un modèle personnalisé permettant de prédire l’évolution de la maladie.


La dissection aortique est une pathologie cardiovasculaire grave, potentiellement fatale. Elle résulte de la déchirure de la couche interne de la paroi de l’aorte, la plus longue artère du corps humain, qui transporte le sang riche en oxygène du cœur vers les organes.

Le sang qui s’infiltre entre les différentes couches de la paroi de l’aorte les sépare et crée un « faux chenal » (le vrai chenal étant le passage habituel du sang dans l’artère). Ce faux chenal fragilise l’aorte, et peut mener à sa rupture. Par ailleurs, il peut progresser dans la paroi, et toucher d’autres artères, les fragilisant elles aussi.

La prise en charge chirurgicale des formes les plus graves de dissection aortique doit être rapide, car son taux de mortalité est très élevé.

L’un des problèmes majeurs concernant la dissection aortique est que, même après un traitement chirurgical, les patients peuvent développer une forme chronique, laquelle présente le risque d’évoluer vers un anévrysme augmentant le risque de rupture.

Pour tenter d’anticiper une telle évolution, le projet « Aortic Dissection Evaluation Prediction from Digital Twin » (ADEPT) a été mis en place. Celui-ci vise à mettre au point un jumeau numérique personnalisé de l’aorte pour les patients atteints de dissection aortique chronique, afin de prédire leur risque de développer un anévrysme.

Alors que pour l’instant, seuls des critères anatomiques sont utilisés, le projet ADEPT ambitionne d’intégrer un grand nombre de données différentes afin de fournir une évaluation multifactorielle du risque.

Deux types de dissections aortiques

Chaque année, en France, environ 5 adultes pour 100 000 habitants sont victimes de dissection aortique. En 2022, selon Santé publique France, 2 726 patients avaient été hospitalisés pour une dissection aortique (1 729 hommes et 997 femmes). L’âge moyen des patients hospitalisés était de 67,1 ans.

Le risque de dissection aortique augmente à mesure que l’on vieillit. Le facteur de risque dominant est l’hypertension artérielle (76,6 %), suivi des antécédents d’athérosclérose (27 %), d’un anévrysme aortique connu (16 %), d’une chirurgie cardiaque antérieure (16 %), du syndrome de Marfan (5 %), d’une cause iatrogène (autrement dit, provoquée par un acte médical ou un médicament ; 4 %) et de la consommation de cocaïne (1,8 %). Les hommes sont davantage touchés que les femmes.

Selon la localisation de la déchirure à l’origine de la dissection aortique, celle-ci est classée soit en dissection de type A, soit en dissection de type B. Le type A, correspond à une dissection qui touche l’aorte ascendante (située juste après le cœur), tandis que pour le type B la dissection affecte exclusivement la crosse aortique et l’aorte descendante.

La dissection de type A constitue une urgence chirurgicale vitale. Son taux de mortalité est très élevé, de l’ordre de 50 % à deux jours, et jusqu’à 80 % à une semaine si elles ne sont pas opérées en urgence.

Les patients doivent être adressés sans tarder à un chirurgien cardiaque capable de prendre en charge cette pathologie. L’opération consiste à supprimer la portion de l’artère atteinte, afin d’éviter la rupture. Il s’agit d’une chirurgie lourde et très délicate. Après une chirurgie de dissection aortique de type A, plusieurs séquelles sont possibles, à court et à long terme. Les principales sont neurologiques (survenue d’un accident vasculaire cérébral, par exemple), cardiaques (insuffisance aortique, insuffisance cardiaque ou troubles du rythme, par exemple une fibrillation auriculaire), aortiques, vasculaires et respiratoires.

Quels symptômes doivent alerter ?
Les symptômes qui doivent alerter sont principalement une douleur brutale et très intense survenant dans la poitrine ou dans le dos, parfois décrite comme une sensation de déchirure. Cette douleur peut également s’étendre vers l’abdomen. Autres signaux d’alerte : un malaise, une perte de connaissance, un essoufflement soudain ou l’apparition de signes neurologiques (difficulté à parler ou trouble de la vision).

La dissection de type B est le plus souvent prise en charge médicalement, en administrant notamment un traitement visant à lutter contre la tension artérielle. Dans certains cas, la pose d’une endoprothèse peut être envisagée. La dissection aortique de type B évolue fréquemment vers une forme chronique nécessitant un suivi prolongé.

La dissection aortique de type B est compatible avec une vie quotidienne relativement normale, mais elle nécessite une surveillance cardiovasculaire à vie. Cela implique généralement un contrôle strict de la tension, un traitement médical et une surveillance régulière de l’aorte par scanner ou IRM, avec parfois des restrictions sur les efforts très intenses. Cette forme chronique de dissection chronique peut rester stable pendant des années, mais expose à une dilatation progressive de l’aorte, un anévrysme, une nouvelle dissection ou, plus rarement, une rupture.

Le problème est que les dissections aortiques de type B évoluent vers une dégénérescence anévrysmale dans près de 60 % des cas. Pour prédire ce type d’évolution, le projet ADEPT propose une approche innovante, fondée sur la mise au point d’un jumeau numérique spécifique de chaque patient.

Intégrer un maximum de données pour mieux prédire

Actuellement, la prise en charge de la dissection aortique chronique se fait à partir de considérations anatomiques tels que le diamètre de l’aorte, la taille de la porte d’entrée de la dissection, la perméabilité du faux chenal. Cependant, il est maintenant reconnu que l’anatomie, et en particulier le diamètre seul, ne permet pas d’anticiper une évolution de la dissection aortique chronique vers un anévrysme qui nécessiterait une prise en charge chirurgicale.

Le projet ADEPT ambitionne d’améliorer l’anticipation de ce risque évolutif, et d’optimiser le suivi clinique des patients dans le cadre d’une chirurgie de type A entraînant une dissection chronique de type B. Il s’appuiera sur des données issues de différentes technologies : imagerie, modélisation du flux sanguin, caractérisations biomécanique et histologique du tissu aortique, analyse de marqueurs sanguins.

L’objectif est de réaliser un jumeau numérique spécifique pour chaque patient, à partir de l’ensemble de ces données :

  • Données biomécaniques : la biomécanique est l’étude des propriétés mécaniques des tissus biologiques et de leur réponse aux forces physiques. Dans le cas de la dissection aortique, la biomécanique peut fournir des informations précieuses sur les facteurs qui contribuent au développement et à la progression de la dissection aortique. Concrètement, lors de la chirurgie de dissection de type A, des échantillons de la partie opérée seront prélevés et soumis à divers tests (de résistance, de fatigue) afin de déterminer les effets sur le tissu aortique des contraintes auxquelles est soumise l’artère (contraintes qui finissent par la déformer). La composition du tissu sera aussi étudiée (le pourcentage de diverses sortes de protéines intervenant dans l’élasticité de l’aorte – comme l’élastine et le collagène – sera notamment calculé). Toutes ces informations seront directement intégrées dans le jumeau numérique du patient.

  • Données d’IRM de flux en quatre dimensions : des séquences d’imagerie en IRM de type flux 4D permettront d’obtenir une modélisation 3D du flux sanguin au sein de l’aorte du patient au cours du cycle cardiaque. À partir de cette modélisation en 3D (facilitée par l’avènement d’outils d’intelligence artificielle permettant de traiter un grand nombre d’images), différents paramètres seront automatiquement extraits au niveau de la paroi de l’aorte et au sein de sa lumière (l’espace libre à l’intérieur de l’artère où circule le sang). Cette modélisation numérique poussée sera la base du jumeau numérique.

  • Données de marqueurs sanguins : ce projet vise à identifier des marqueurs sanguins de la dissection aortique, autrement dit des protéines dont l’augmentation dans le sang pourrait indiquer un risque de survenue d’événement indésirable. Il s’agira, par exemple, de détecter certaines enzymes dont on sait qu’elles jouent un rôle clé dans la dégradation de la paroi de l’aorte. Pour les détecter précisément, des sondes moléculaires fluorescentes sont développées. Ces capteurs seront capables de « s’allumer » lorsqu’une enzyme spécifique est active.

  • Données de fantômes de dissection aortique : dans ce contexte, un fantôme est un modèle artificiel reproduisant les caractéristiques anatomiques et physiques d’un organe. Concrètement, il s’agira de valider la modélisation 3D/4D obtenue à partir de l’IRM sur des aortes constituées de matériaux synthétiques. La forme des fantômes devra être la plus réaliste possible et se basera sur des examens d’imagerie obtenus sur des patients. La conception de ces fantômes constituera un défi, notamment au niveau du « flap » (la lame de tissu résultant de la déchirure, séparant vrai et faux chenal). L’expérimentation sur plusieurs fantômes avec des anatomies différentes permettra de renforcer le modèle numérique et donc le jumeau numérique. À partir de la création de fantômes spécifiques à chaque patient, on peut simuler une opération chirurgicale de type pose d’endoprothèse. Ce système pourra être utilisé pour la formation des jeunes chirurgiens.

Nous espérons que ce jumeau numérique permettra, pour chaque patient, de mieux estimer le risque de rupture d’anévrysme suite à une dissection aortique. Une fois le processus mis au point, cette modélisation affinera leur prise en charge et leur suivi, sans alourdir les procédures d’examen.


À propos du projet : Le projet « Aortic Dissection Evaluation Prediction from Digital Twin » (ADEPT) est un projet collaboratif réunissant l’Université Bourgogne Europe, le CHU Dijon Bourgogne et deux entreprises : ennoïa et CASIS. D’un coût total estimé à 4,8 millions d’euros, il a reçu une subvention de l’Union européenne au titre du programme FEDER-FSE+ Bourgogne Franche-Comté et massif du Jura 2021-2027 d’un montant total d’environ 3,6 millions d’euros.

The Conversation

Dans le cadre du projet ADEPT, Alain Lalande a reçu des financements FEDER-FSE+ Bourgogne Franche-Comté et Massif du Jura (2021-2027).
En tant que porteur du projet ADEPT, Alain Lalande a un lien de conseil avec les sociétés CASIS (Cardiac simulation & Imaging software) et ennoïa, associées à ce projet.

– ref. Dissection chronique de l’aorte : mieux prédire le risque d’anévrysme grâce à un jumeau numérique – https://theconversation.com/dissection-chronique-de-laorte-mieux-predire-le-risque-danevrysme-grace-a-un-jumeau-numerique-291788

Pourquoi l’ONU soutient-elle une nouvelle carte du monde plus fidèle à la taille de l’Afrique ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Jack Swab, Assistant Professor Department of Geography & Sustainability, University of Tennessee


L’ESSENTIEL

  • La projection Equal Earth représente plus fidèlement la taille réelle des continents, notamment celle de l’Afrique.

  • La projection de Mercator reste utile pour la navigation, mais déforme fortement les superficies.

  • Le soutien de l’ONU à Equal Earth vise aussi à corriger une représentation du monde héritée de rapports de pouvoir coloniaux.


L’ONU a adopté une résolution non contraignante recommandant la projection Equal Earth, une carte qui représente plus fidèlement la taille réelle des masses continentales. La projection aujourd’hui la plus couramment utilisée, appelée projection de Mercator, exagère fortement la superficie des terres situées vers les pôles Nord et Sud, ce qui fait paraître l’Afrique beaucoup plus petite. Sur la projection de Mercator, les pays proches des pôles peuvent apparaître de deux à quatorze fois plus grands qu’ils ne le sont réellement. La projection Equal Earth réduit au minimum ces distorsions, faisant ainsi paraître l’Afrique plus grande en comparaison.

Nous avons demandé à Jack Swab et Derek Alderman, cartographes et géographes qui étudient le pouvoir social et communicationnel des cartes, de nous expliquer ce changement.

Qu’est-ce qu’une projection cartographique ?

Une projection cartographique est une technique utilisée par les cartographes pour transformer la Terre, sphérique et en trois dimensions, en une carte plane en deux dimensions, comme celles que nous voyons sur un mur ou un écran d’ordinateur. Lorsque les cartographes aplatissent le globe, la carte se déforme, ce qui modifie les formes et les superficies. Aucune projection cartographique ne permet de représenter la Terre sans distorsion, mais certaines sont mieux adaptées que d’autres à certains usages.

Le travail du cartographe consiste à choisir parmi des centaines de projections différentes, en tenant compte de la région sur laquelle la carte est centrée et de l’usage qui en sera fait. Aucune projection n’est la meilleure dans toutes les situations. La nouvelle projection Equal Earth est mieux adaptée que celle de Mercator à la réalisation de cartes du monde à l’échelle planétaire destinées à l’enseignement, à la communication auprès du grand public et à l’élaboration des politiques publiques.

La projection de Mercator est-elle encore utile ?

Si la projection de Mercator représente mal la superficie des masses continentales, elle ne va pas pour autant disparaître complètement. Elle reste par exemple très utile pour la navigation, car elle permet de conserver un cap constant à la boussole entre deux points sans avoir à le recalculer.

C’est pourquoi la plupart des services de cartographie en ligne, comme Google Maps ou Apple Plans, s’appuient sur une variante de la projection de Mercator pour fournir des itinéraires. Pour la navigation, la projection Equal Earth serait moins efficace que celle de Mercator.

Comment la projection Equal Earth sera-t-elle utilisée ?

La cartographie est une activité décentralisée et aucune autorité unique ne réglemente le choix des projections utilisées. En adoptant cette résolution, l’ONU a surtout voulu soutenir l’idée générale selon laquelle Equal Earth est une projection plus juste, qui représente plus équitablement la superficie réelle des terres émergées. Et si cette initiative se situe à l’échelle mondiale, des mouvements se développent aussi au sein des communautés de cartographes pour faire d’Equal Earth la projection utilisée par défaut pour les cartes du monde.

À elle seule, la résolution de l’ONU ne suffira pas à faire adopter Equal Earth à l’échelle mondiale. Il faudra pour cela réviser délibérément les cartes utilisées dans les manuels scolaires, les bases de données, les productions médiatiques et les discussions diplomatiques, ce qui nécessitera du travail et des investissements financiers.

La projection Equal Earth a été mise au point par des cartographes et connaît un grand succès auprès de la profession depuis sa présentation en 2018. Il est désormais possible d’acheter des cartes murales utilisant cette projection, qui a déjà été adoptée par de nombreux médias. Cela dit, chacun devra faire le choix de privilégier Equal Earth par rapport aux autres projections.

Pourquoi la projection Equal Earth suscite-t-elle des résistances ?

Les résistances à la projection Equal Earth sont restées assez limitées. Plusieurs pays se sont abstenus lors du vote à l’Assemblée générale des Nations unies, mais la plupart l’ont fait pour d’autres raisons. L’Ukraine, par exemple, a exprimé des inquiétudes quant à la représentation sur la carte de la péninsule de Crimée, dont le statut est contesté et qui est présentée comme un territoire disputé sur le site d’Equal Earth.

Cette intervention a suscité une réponse de la Russie, ainsi que des remarques d’autres pays au sujet de territoires disputés. La résolution de l’ONU portait toutefois sur la manière de représenter le monde et non sur le tracé de frontières politiques particulières – un point sur lequel la Russie et l’Ukraine se sont accordées. Ces échanges relevaient donc essentiellement de prises de position géopolitiques sur des questions étrangères à la projection cartographique elle-même.

Les États-Unis ont fait figure d’exception en étant le seul pays à voter contre la projection Equal Earth. Ils ont affirmé que cette proposition s’inscrivait dans un « projet radical et idéologique » dont il n’appartenait pas aux Nations unies de débattre. Les délégués américains ont contesté les formulations établissant un lien entre les distorsions de la projection de Mercator, l’héritage colonial et la marginalisation de l’Afrique. Cette position n’est guère surprenante puisque l’administration actuelle nie l’existence de systèmes structurels d’inégalités.

Il est difficile de ne pas voir l’hypocrisie à l’œuvre. Les États-Unis voudraient empêcher les autres pays de débattre des implications politiques de la cartographie, alors même que le président Trump se livre à sa propre instrumentalisation nationaliste des cartes. Pour des raisons manifestement idéologiques et sans aucune concertation internationale, il a décidé unilatéralement de rebaptiser le golfe du Mexique « golfe d’Amérique » et le lac Ontario « lac America ».

En quoi cette nouvelle carte peut-elle changer notre vision du monde ?

Les pays africains ont défendu l’idée que la projection Equal Earth constituait une forme de « justice cognitive ». Celle-ci repose sur le constat que les individus ont souvent tendance à associer la puissance et l’importance d’un territoire à la taille qu’il semble avoir sur les cartes. La représentation traditionnelle de l’Afrique comme un continent plus petit que l’Europe ou l’Amérique du Nord reflète généralement l’importance supposée de ces différentes régions du monde.

La projection Equal Earth pourrait faciliter l’enseignement, la diffusion et la mise en débat d’une autre représentation de l’Afrique et de la place qu’elle occupe dans le monde. Les pays africains comptent aujourd’hui parmi ceux dont l’économie et la population connaissent les croissances les plus rapides. Une projection cartographique ne peut, à elle seule, changer les mentalités. Mais, alors que les pays africains cherchent à peser davantage dans les affaires internationales, corriger la carte mentale des dirigeants mondiaux constitue une étape importante pour mieux faire reconnaître la place et les droits du continent.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Pourquoi l’ONU soutient-elle une nouvelle carte du monde plus fidèle à la taille de l’Afrique ? – https://theconversation.com/pourquoi-lonu-soutient-elle-une-nouvelle-carte-du-monde-plus-fidele-a-la-taille-de-lafrique-291935

De la sécheresse aux inondations en Afrique du Nord : à quoi faut-il s’attendre avec le super El Niño ?

Source: The Conversation – in French – By Hossein Bonakdari, Full Professor, Civil Engineering, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

Le Maroc a passé la majeure partie de la dernière décennie à s’assécher. Entre 2019 et 2024, le pays a enregistré six années consécutives de précipitations inférieures à la moyenne, la plus longue période de sécheresse jamais enregistrée au Maroc. L’année hydrologique 2023-2024 a été la plus sèche depuis plus de six décennies, avec un cumul national de seulement 106,4 mm.

Mais il ne s’agissait pas simplement d’un nouvel épisode de sécheresse. Le problème allait bien au-delà du manque de précipitations. Le Maroc était déjà confronté à un stress hydrique structurel, aggravé par la sécheresse : la disponibilité en eau renouvelable par habitant est passée de 2 560 m³ en 1960 à environ 620 m³ par an en 2020, plaçant le pays en situation de stress hydrique structurel. Parallèlement, la surexploitation des eaux souterraines a entraîné une baisse importante du niveau de plusieurs nappes phréatiques.

À l’automne 2025, rien ne laissait présager que cette situation était sur le point de changer. Puis est arrivé l’hiver 2025-2026.

Les pluies sont revenues soudainement, avec une ampleur que le Maroc n’avait pas connue depuis une génération. Sept années de sécheresse ont pris fin en un seul hiver. Les réservoirs, fortement affectés par des années de déficit hydrique, ont commencé à se remplir rapidement. Des cours d’eau qui s’étaient asséchés se sont remis à couler.

Aujourd’hui, un El Niño d’une intensité record se développe dans le Pacifique. Pourrait-il replonger le nord-ouest de l’Afrique dans la sécheresse ? L’analyse menée par mes collègues et moi suggère le contraire. Pour comprendre pourquoi, il faut regarder à des milliers de kilomètres de là, du côté de l’Atlantique Nord.

Qu’est-ce qui a changé ?

Au Maroc, la majeure partie des précipitations tombe en hiver, portée par les perturbations issues de l’Atlantique. Le nombre de ces perturbations qui atteignent le pays dépend en partie de l’Oscillation nord-atlantique, qui correspond à la différence de pression atmosphérique entre les Açores et l’Islande.

Cette différence de pression influence la vitesse et la trajectoire du courant-jet, un puissant courant d’air en altitude qui agit comme une véritable autoroute pour les systèmes météorologiques.

Lorsque cette différence de pression est importante, le courant-jet tend à être plus rapide et à se déplacer plus au nord, dirigeant ainsi les perturbations vers l’Europe du Nord. Lorsqu’elle s’affaiblit, le courant-jet peut se décaler vers le sud. C’est essentiellement ce qui s’est produit au cours de l’hiver 2025-2026.

La pression atmosphérique a diminué autour des Açores et augmenté près de l’Islande. En réponse, le courant-jet a fortement ondulé vers le sud, jusqu’aux régions subtropicales. Son noyau, où les vents sont les plus forts, s’est déplacé vers les côtes marocaines plutôt que de rester plus au nord, en direction des îles Britanniques.

Nous avons identifié cette combinaison comme une configuration météorologique caractéristique du nord-ouest de l’Afrique: un gradient de pression affaibli, un courant-jet décalé vers le sud et des perturbations atlantiques atteignant le Maroc de façon répétée. Ce changement a redirigé la trajectoire des perturbations vers le Maroc.

Les perturbations atlantiques se sont alors succédé, apportant de l’air humide et de nouvelles précipitations sur des sols déjà saturés en eau. En rencontrant les reliefs du Rif et de l’Atlas, cet air humide a été contraint de s’élever, ce qui a intensifié les précipitations, en particulier dans le bassin du Sebou, dans le nord-est du pays.

Au cours de l’hiver 2025-2026, le courant-jet de l’Atlantique Nord, fortement ondulé et décalé vers le sud, a dirigé les perturbations atlantiques vers le Maroc. L’affaiblissement du gradient de pression entre les Açores et l’Islande était associé à ce déplacement vers le sud.

Que pourrait signifier un super El Niño?

Le Pacifique tropical connaît actuellement une évolution spectaculaire vers un super El Niño. La National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) des États-Unis estime désormais à plus de 90 % la probabilité qu’un El Niño de très forte intensité se produise cet hiver, la plupart des modèles prévoyant un événement exceptionnellement puissant. Cette situation soulève immédiatement deux questions importantes pour le Maroc.

Un super El Niño signifie-t-il que le Maroc connaîtra un nouvel hiver pluvieux ? Ou la sécheresse pourrait-elle faire son retour ?
Pour l’instant, il est encore trop tôt pour le dire. La raison est simple : El Niño ne représente qu’une partie du phénomène. L’océan Pacifique peut influencer les probabilités, mais pour le Maroc, c’est finalement l’Atlantique Nord qui pourrait déterminer la trajectoire des perturbations.

Les hivers marqués par un El Niño intense ont tendance, vers la fin de la saison, à favoriser la phase négative de l’Oscillation nord-atlantique (NAO), ce qui peut déplacer les perturbations atlantiques plus au sud. Des débuts d’hiver plus pluvieux dans la péninsule Ibérique ont également été associés à El Niño.

Si ces différents facteurs se combinent cet hiver, le gradient de pression entre les Açores et l’Islande pourrait de nouveau s’affaiblir. Le courant-jet pourrait alors se décaler vers le sud, permettant à davantage de perturbations atlantiques d’atteindre le Maroc et d’autres régions du nord-ouest de l’Afrique. Autrement dit, un El Niño intense pourrait accroître la probabilité d’un nouvel hiver pluvieux. Mais il y a une réserve importante.

Effets sur l’Atlantique Nord

L’Atlantique pourrait ne pas suivre le Pacifique. El Niño ne contrôle pas l’Atlantique Nord comme un simple interrupteur marche-arrêt. L’influence du Pacifique atteint l’Europe de manière indirecte et variable, et elle doit composer avec la forte variabilité interne propre à l’Atlantique Nord.

Cela permet de comprendre pourquoi, malgré des décennies de recherche, il reste difficile d’identifier une influence d’El Niño simple et fiable sur le climat méditerranéen. Notre analyse de l’hiver 2025-2026 illustre particulièrement bien cette incertitude.

Malgré le changement marqué de la circulation atmosphérique qui a entraîné le retour des pluies au Maroc, le Pacifique et l’Oscillation nord-atlantique étaient, dans les faits, largement indépendants l’un de l’autre. Cela indique que cet hiver pluvieux a été principalement déterminé par les conditions atmosphériques au-dessus de l’Atlantique Nord, plutôt que par un signal clairement identifiable provenant du Pacifique tropical.

Et les règles du jeu continuent d’évoluer. L’influence d’El Niño sur les précipitations en Afrique du Nord semble s’être renforcée depuis 2000, à mesure que les deux océans ont évolué de façon plus synchronisée. Mais, depuis que nous disposons d’observations, cette relation entre les deux océans s’est renforcée et affaiblie au fil du temps.

Une relation qui varie d’une décennie à l’autre constitue un indicateur peu fiable pour prévoir un hiver en particulier. El Niño de 2023-2024 en fournit un bon exemple. Durant cet épisode intense, les prévisionnistes s’attendaient à ce que l’Oscillation nord-atlantique passe en phase négative. Cela ne s’est finalement jamais produit.

Alors, le nord-ouest de l’Afrique pourrait-il retomber dans la sécheresse ? Oui, mais pas simplement à cause d’El Niño.

Après sept années de sécheresse et un hiver exceptionnellement pluvieux, le nord-ouest de l’Afrique fait maintenant face à une nouvelle saison d’incertitude. El Niño peut modifier les probabilités, mais il ne détermine pas à lui seul l’issue de la saison. El Niño peut favoriser certains scénarios, mais c’est l’Atlantique Nord qui, au bout du compte, déterminera ce qui se produira.

The Conversation

Hossein Bonakdari does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. De la sécheresse aux inondations en Afrique du Nord : à quoi faut-il s’attendre avec le super El Niño ? – https://theconversation.com/de-la-secheresse-aux-inondations-en-afrique-du-nord-a-quoi-faut-il-sattendre-avec-le-super-el-nino-291822

L’IA bouscule l’université bien au-delà de la triche

Source: The Conversation – in French – By Bernard Deschamps, PhD in Environmental Sciences, Université du Québec à Montréal (UQAM)

À l’université, l’intelligence artificielle générative s’est imposée dans le quotidien des étudiants bien plus vite que dans les cursus et les politiques d’évaluation. Entre obsession pour la fraude, retards bureaucratiques et manque de formation des enseignants, c’est moins l’outil que le sens même du diplôme qui se retrouve aujourd’hui remis en question.


Respectivement docteur en sciences de l’environnement à l’Université du Québec à Montréal et doctorante en linguistique et didactique des langues à l’Université Laval, nous avons tous deux entrepris notre doctorat à l’époque où les premiers outils d’intelligence artificielle générative (IAG) faisaient leur apparition timide dans nos unités de recherche. Six ans plus tard, l’IAG est devenue un outil du quotidien pour la grande majorité des étudiants universitaires. Les chiffres sont éloquents.

Selon un rapport de KPMG Canada, 59 % des étudiants canadiens du postsecondaire utilisent désormais des outils d’IAG pour leurs travaux scolaires et 67 % affirment que cela a eu une incidence sur leur rétention des connaissances et leur pensée critique. Au Québec, un sondage récent mené auprès de 11 établissements de la région de Montréal révèle que près de 73 % des étudiants des universités participantes y ont recours. Cette perception contraste avec celle des enseignants qui ont tendance à minimiser l’exploitation concrète qu’en font les étudiants.

Nous souhaitons orienter la réflexion sur deux éléments clés de la discussion actuelle, soient la transformation structurelle des cursus et la formation initiale des enseignants.




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Le diplôme à l’épreuve de l’IA

Dans leur essai « Ne faites plus d’étude : apprendre autrement à l’ère de l’IA », le chirurgien et spécialiste en IA français Laurent Alexandre et le professeur français en Sciences de la gestion Olivier Babeau affirment avec justesse que les universités « forment pour un monde déjà disparu ». Ce diagnostic sur le retard institutionnel est éclairant.

Le titre provocateur de l’ouvrage suggère l’abandon du modèle académique classique au profit d’une individualisation de l’enseignement par l’IA. Or, cette vision repose sur un postulat fragile. Elle présuppose chez l’apprenant une autonomie et un jugement critique nécessaires pour piloter l’IA. En réalité, ces deux compétences ne se décrètent pas, elles s’acquièrent et sont par surcroît inégalement réparties. C’est là que réside la vrai valeur ajoutée de l’université.

Nos institutions offrent l’encadrement et l’interaction humaine nécessaires pour transformer l’IA, de simple outil technique, en un véritable levier de développement de compétences. En pariant sur un savoir parfois autodidacte et souvent détaché des institutions, les auteurs négligent cette fonction. Si une minorité d’étudiants peut s’en tirer seule, la majorité risque d’y perdre au change.

En réalité, l’IA ne remplace pas le jugement critique, la contextualisation et l’expertise disciplinaire des enseignants. Elle en exige au contraire une maîtrise encore plus fine pour être utilisée à bon escient. Sandrine Decamps, Docteure belge en sciences de l’éducation et Axelle Zanichelli, Maître belge en sciences de l’éducation, le confirment : loin d’être une institution dépassée, l’université demeure l’espace le mieux placé pour garantir le développement de ce sens critique. Le sens critique est un excellent rempart contre l’appauvrissement de l’effort cognitif et la perte d’autonomie face aux agents conversationnels génératifs.

Le Québec face à l’IA : une impulsion freinée par la bureaucratie

Le Québec a pourtant fait preuve d’une vision proactive dès mai 2023 3 en publiant les recommandations du Conseil supérieur de l’éducation (CSE) et de la Commission de l’éthique en science et en technologie (CEST) pour une utilisation judicieuse de l’IA. Mais si la direction a été tracée tôt, le passage à l’action a été difficile.

Il aura fallu attendre août 2025, soit près de trois ans après l’arrivée de ChatGPT, pour que le ministère de l’Enseignement supérieur publie ses premiers documents de référence et balises de bonnes pratiques. Peu d’universités québécoises avaient réellement agi pour encadrer l’IA avant l’hiver 2024.




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Au Canada, des universités comme l’Université de British Columbia et l’Université de Waterloo ont également développé des guides institutionnels destinés aux enseignants. Cependant, à l’instar du Québec, ces initiatives semblent davantage centrées sur l’encadrement de l’usage existant que sur la transformation des cursus.

Encadrer ou transformer ?

À ce jour, la réponse institutionnelle s’est surtout concentrée sur la fraude et l’intégrité académique. Pourtant, cette approche néglige une dimension essentielle. Loin de ne voir en l’IA qu’une opportunité de fraude, une partie importante de la communauté étudiante adopte une approche prudente.

Selon Andreanne Sabourin Laflamme, chercheuse en éthique et gouvernance de l’IA et Frédérick Bruneault, chercheur en éthique du numérique et en IA, 70 % des étudiants qui n’utilisent pas l’IA le font précisément pour préserver leur autonomie intellectuelle et leur capacité à réaliser leurs travaux par eux-mêmes. Les données nuancent ainsi le discours ambiant sur la « paresse cognitive ».


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Ce n’est pas l’IA qui est le problème, c’est son absence d’intégration pédagogique réfléchie. Hamsa Bastani, docteure états-unienne en ingénierie électrique, l’a démontré expérimentalement : les élèves utilisant l’IA sans garde-fous pédagogiques obtiennent des résultats 17 % inférieurs à leurs pairs une fois l’outil retiré. L’IAG utilisée comme béquille, privilégie la rapidité au détriment d’une compréhension approfondie.

C’est précisément ce que les universités doivent apprendre à encadrer. Si les enseignants ignorent comment intégrer ces outils, comment pourront-ils former leurs étudiants en conséquence ? La question est pédagogique et épistémologique autant que réglementaire.




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Former ceux qui forment : l’angle mort à prioriser

L’adoption de cadres de référence, à l’image de celui proposé par l’UNESCO, constituerait un levier stratégique pour lancer nos travaux de réforme. L’UNESCO propose notamment de placer la maîtrise humaine au cœur de la technologie pour que l’enseignant garde le plein pouvoir sur les choix pédagogiques, tout en organisant l’apprentissage autour d’un trio dynamique entre l’enseignant, l’outil et l’élève.

En utilisant ces cadres de référence comme fil conducteur, les universités pourront transformer leurs cursus pour que l’évaluation privilégie enfin la synthèse et la réflexion critique plutôt que la restitution passive de la connaissance.

L’heure de choisir une direction

L’université ne peut plus se permettre d’attendre les directives ministérielles alors que l’IA s’est déjà imposée dans le quotidien de près de trois quarts de nos étudiants. Il est nécessaire d’engager une véritable transformation structurelle des cursus et de la formation initiale des enseignants.

Cette transformation se joue dans les comités de programme et les salles de cours, là où se définissent les critères d’évaluation de demain. Délicat, ce travail collectif dépasse la simple adaptation technologique et touche au cœur même de la mission universitaire.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. L’IA bouscule l’université bien au-delà de la triche – https://theconversation.com/lia-bouscule-luniversite-bien-au-dela-de-la-triche-284876

Les oubliés du soin d’urgence : quand le déni de reconnaissance met le secteur ambulancier en danger

Source: The Conversation – in French – By Nathalie Lugand, Docteure en psychologie sociale, Université Lumière Lyon 2


L’ESSENTIEL

  • Incendies de l’été 2026, Covid-19… le personnel ambulancier joue un rôle clé dans le soin et les situations d’urgence.

  • Mais ce secteur ne fait jamais la une des médias et pâtit d’un manque de reconnaissance.

  • Le flou de son statut fait courir des risques sur le terrain à cette profession de plus en plus féminisée.


Cet été, la « guerre » contre le feu menée par les sapeurs-pompiers a été suivie par des millions de personnes tandis qu’à l’ombre des projecteurs, des milliers d’ambulanciers et ambulancières se mobilisaient pour évacuer des milliers de personnes âgées de leur Ehpad.

De la même façon, durant l’année 2020, en dépit du rôle clé qu’ils ont assuré durant la « guerre sanitaire » menée contre le Covid-19, leur travail fut passé sous silence, comme le résume Patrick Youx, gérant d’une entreprise d’ambulances à Nantes, dans son témoignage :

« On nous a dit, à tout le personnel soignant : “On vous oubliera pas, vous étiez essentiels”… Moi aussi, j’ai eu l’ordre national du Mérite, ça me fait une belle jambe. »

Des travailleuses et travailleurs du « care » invisibilisés par les médias

Alors que les métiers du « care » ont été mis sous les projecteurs, puis au cœur des débats sur la reconnaissance des métiers dits « essentiels », le secteur ambulancier est resté le grand oublié du débat public. Cette invisibilisation médiatique, qui s’accompagne d’une littérature scientifique limitée sur le secteur, contribue à la méconnaissance de ces « travailleurs et travailleuses de l’ombre ».

Bien plus encore, dans l’imaginaire social, l’ambulancier français reste davantage associé à la figure du « chauffeur » ou encore du « taxi » qu’à celle du soignant. Peu (re)connus de la population et même des autres professions soignantes, ils assurent pourtant un rôle important dans la « prise en soin » des malades, que ce soit dans le cadre de transports sanitaires urgents ou non.

La profession a par ailleurs connu depuis quelques années une évolution significative des contours de sa formation, parallèlement à une féminisation de ses membres. Le nouveau référentiel de formation de 2022 s’est enrichi de modules en communication, psychologie et relation d’aide, et les gestes cliniques se sont diversifiés et renforcés. Toutefois, cette exigence croissante de savoirs et savoir-faire dans le domaine du soin n’a pas été accompagnée d’une reconnaissance institutionnelle et tarifaire à la hauteur de cette évolution.

Un paradoxe leur posant problème au quotidien est en effet souvent souligné : il leur est demandé d’agir en soignants et soignantes dans un système qui persiste à les rémunérer et à les traiter comme de simples « transporteurs » leur ministère de tutelle restant, pour les relations de travail, le ministère des transports. Alors qu’ils et elles dispensent des soins cliniques et un accompagnement relationnel essentiels, leur convention collective, rattachée aux transports routiers, continue de les inscrire dans un cadre professionnel principalement pensé autour de l’activité de transport et de conduite.

Une mise en danger sur le terrain, en particulier pour les femmes

Ce déni de statut se traduit par des freins majeurs dans le travail quotidien. Des données de la recherche indiquent qu’à l’accueil des urgences, les ambulanciers et ambulancières peuvent se heurter au mépris ou à l’indifférence d’équipes soignantes, qui négligent de leur transmettre les éléments cliniques nécessaires à la bonne « prise en soin » des patient·e·s. Cette exclusion des circuits d’information les prive de la validation de leurs pairs, ce que Christophe Dejours nomme le « jugement de beauté » sur les règles de l’art et peut les exposer à des risques infectieux concrets : tuberculose, méningite, Covid-19, etc.

Si le manque de reconnaissance et la pénibilité physique fragilisent l’ensemble du corps professionnel, la profession d’ambulancier, qui est de plus en plus mixte, doit aussi tenir compte non seulement des expositions différenciées mais aussi des impacts différenciés des risques professionnels selon les sexes. On peut prendre pour exemple le port des personnes, quand on sait que les limites du Code du travail sont de 25 kg pour les femmes et 55 kg pour les hommes.

Dans un secteur marqué par une histoire et une culture d’entreprise historiquement masculines, structurées autour de la force physique, pour une ambulancière, l’invisibilisation du métier s’ajoute à celle de son genre : c’est une véritable « double peine ».

Là où un ambulancier souffre de ne pas être perçu comme un soignant, une ambulancière doit en plus se battre au quotidien pour prouver sa légitimité technique, ses compétences et sa capacité physique.

Mais cette inégalité ne s’arrête pas à une question de légitimité : elle s’incarne matériellement dans le travail quotidien. Qu’il s’agisse de la taille des équipements calibrés sur des gabarits masculins, de l’organisation des plannings ou de l’exposition aux violences sexistes, les contraintes physiques et organisationnelles n’ont pas les mêmes conséquences sur les ambulanciers et les ambulancières.

Par ailleurs, en observant ce qui se passe réellement à l’arrière de l’ambulance ou lors d’un brancardage, on constate que les activités ou tâches réalisées par les femmes ou les hommes ne sont pas exactement les mêmes. Ainsi l’exposition aux risques n’est pas la même pour les femmes que pour les hommes.

En effet, s’intéresser au travail réel des ambulanciers et ambulancières et pas seulement à leur fiche de poste théorique, c’est faire apparaître les expositions différenciées des femmes et des hommes dans des situations de travail similaires.

Faire de la prévention des risques un outil vivant

Pour supprimer voire réduire les risques professionnels, ajouter des formations ou multiplier les procédures ne suffit plus. Aujourd’hui, des outils réglementaires comme le Document unique d’évaluation des risques professionnels (Duerp), outil central de prévention de la santé au travail, peuvent être vécus comme de la simple paperasse. On les remplit par obligation légale sous la menace de sanctions renforcées sans que cela ne change quoi que ce soit au quotidien du terrain.

Pourtant, réinvesti par le terrain, le DUERP pourrait être le premier levier de cette reconnaissance tant attendue. En évaluant le travail réel et la pénibilité qui en découle, avec ses expositions et ses impacts différenciés selon les sexes : charge émotionnelle, violences sexistes et sexuelles, postures pénibles, etc., ce document cesse d’être une contrainte administrative pour devenir le miroir officiel du travail soignant invisible.

Pour que la prévention fonctionne, elle doit devenir un outil vivant de réflexion collective et l’évaluation différenciée des risques une opportunité pour débriefer, analyser les difficultés et faire reconnaître les mille astuces inventées par ces professionnels pour faire face à l’imprévu. Ces espaces de discussion permettent aussi d’ouvrir les yeux sur les règles non écrites et d’enrichir la prévention des risques.

Or, comme le souligne Florence Chappert, responsable de la Mission Égalité intégrée à l’Anact, l’agence publique dédiée à l’amélioration des conditions de travail, les démarches de prévention restent trop souvent pensées au masculin sous couvert d’une neutralité de façade. Pourtant, les statistiques sont sans appel : si les accidents du travail baissent globalement, ils ont grimpé de 41,6 % chez les femmes entre 2001 et 2019, en particulier dans les secteurs à prédominance féminine comme la santé.

Repenser les normes ou cadences, adapter le matériel aux corps féminins et mieux soutenir le travail émotionnel n’est pas une faveur qu’on accorderait aux femmes : c’est une mesure globale qui permettrait aussi de préserver les hommes les plus exposés ou vieillissants, et de faire baisser l’absentéisme global qui est dû, en premier lieu, au cumul des contraintes de travail.

Une expérimentation nationale pour analyser le travail de terrain

C’est précisément dans ce contexte que la Fédération nationale des ambulanciers privés (FNAP), dirigée par Bruno Basset, a engagé une démarche d’expérimentation sur le terrain, dans le cadre d’un financement obtenu auprès du Fonds pour l’amélioration des conditions de travail (Fact), géré par l’Anact, à la suite de l’appel à projets Améliorer la santé des femmes au travail.

Ce projet d’expérimentation vise notamment à identifier les risques spécifiques auxquels font face les femmes et les hommes du secteur, à évaluer les impacts différenciés du travail sur leur santé et à faire évoluer concrètement l’organisation du travail ainsi que la prévention dans les entreprises d’ambulance.

Depuis novembre 2025, la démarche est entrée dans sa phase opérationnelle : 10 entreprises pilotes volontaires, réparties sur l’ensemble du territoire national, se sont lancées dans l’aventure aux côtés de deux instituts de formation et du syndicat CFDT.

Si cette expérimentation nationale constitue un premier pas pour sortir les ambulanciers et ambulancières de l’ombre, elle ne saurait suffire. Pour reprendre la formule de la philosophe et féministe étatsunienne Nancy Fraser, la reconnaissance culturelle ne vaut rien sans « redistribution » : des moyens, du temps et de certains équipements adaptés. La question n’est plus de savoir si ce secteur mérite d’être reconnu, mais si notre système de santé peut encore se permettre de l’ignorer.

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Nathalie a reçu des financements du Fonds pour l’amélioration des conditions de travail (Fact), géré par l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact), dans le cadre de l’expérimentation nationale menée par la Fédération Nationale des Ambulanciers Privés (FNAP).

Sylvie Morel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Les oubliés du soin d’urgence : quand le déni de reconnaissance met le secteur ambulancier en danger – https://theconversation.com/les-oublies-du-soin-durgence-quand-le-deni-de-reconnaissance-met-le-secteur-ambulancier-en-danger-289567

États-Unis : tout comprendre aux midterms

Source: The Conversation – in French – By Frédérique Sandretto, Adjunct assistant professor, Sciences Po


L’ESSENTIEL

  • Le 3 novembre prochain, soit deux ans après la seconde élection de Donald Trump, auront lieu les midterms, les élections de mi-mandat aux États-Unis.

  • La totalité des 435 sièges de la Chambre des représentants et 35 des 100 sièges du Sénat seront renouvelés à cette occasion. Pour l’heure, les républicains disposent d’une courte majorité dans chacune des deux assemblées.

  • Traditionnellement défavorables au parti du président en exercice, ces élections revêtent un enjeu majeur pour la fin du second mandat de Donald Trump.


Communément appelées « midterms », les élections de mi-mandat constituent un moment déterminant de la vie politique états-unienne. D’un point de vue constitutionnel, elles s’inscrivent dans l’architecture définie par la Constitution de 1787 qui organise un renouvellement partiel et régulier des institutions fédérales pour respecter le principe démocratique et éventuellement mettre en place une alternance.

Les midterms illustrent concrètement le principe américain des « checks and balances » (« équilibre des pouvoirs »). Le président ne gouverne pas seul : le Congrès peut bloquer, modifier ou contrôler certaines de ses politiques. Elles ont lieu tous les deux ans à mi-parcours du mandat présidentiel, lequel est fixé à quatre ans. Leur fonction première est donc d’introduire un mécanisme de rééquilibrage institutionnel entre l’exécutif et le législatif dans une logique de séparation des pouvoirs.

Concrètement, l’intégralité de la Chambre des représentants (435 sièges) est renouvelée lors de chaque scrutin de mi-mandat. Les représentants sont élus pour deux ans au suffrage universel direct dans des circonscriptions uninominales, ce qui les rend particulièrement sensibles aux fluctuations de l’opinion publique.

Le Sénat, quant à lui, obéit à une logique de renouvellement partiel : un tiers de ses 100 sièges est remis en jeu tous les deux ans, chaque sénateur disposant d’un mandat de six ans. Ce système de rotation conçu selon un principe de stabilité vise à assurer la continuité institutionnelle tout en permettant une adaptation progressive aux évolutions politiques. À ces élections fédérales s’ajoutent fréquemment des scrutins locaux et à l’échelle des États qui renforcent encore la portée politique de ce moment électoral.

Historiquement, les midterms servent de mécanisme de régulation politique. Souvent, le parti du président en exercice subit des pertes au Congrès, ce qui traduit de fait une forme de sanction électorale ou de rééquilibrage. Ce phénomène participe pleinement du système de checks and balances en limitant la capacité d’un exécutif à exercer un pouvoir sans contrepoids.

Devenu président pour la deuxième fois en janvier 2025, Donald Trump verra son mandat marqué par les midterms, le 3 novembre 2026, qui revêtiront une importance stratégique majeure. Elles détermineront la capacité de l’exécutif à gouverner efficacement et à imposer son agenda politique.

L’enjeu des midterms pour Donald Trump

Pour Donald Trump, les élections de 2026 dépassent largement la dimension habituelle des scrutins intermédiaires. Elles constituent un test grandeur nature de sa capacité à transformer une victoire présidentielle en domination politique durable – son mandat étant marqué par une profonde polarisation de la société américaine.

Depuis son émergence sur la scène politique nationale en 2015, Trump a aussi complètement remodelé le Parti républicain en le faisant passer d’un conservatisme traditionnel à un mouvement populiste et nationaliste. Il a rompu avec le libre-échange et le mondialisme en privilégiant les droits de douane, la protection de l’industrie américaine et la politique « America First ». Il a également durci le discours sur l’immigration et adopté une politique étrangère plus isolationniste et transactionnelle. Enfin, il a personnalisé le parti autour de sa propre personne.

Les midterms permettront ainsi d’évaluer le degré d’institutionnalisation du trumpisme. La question centrale n’est plus seulement de savoir si Trump demeure populaire auprès de sa base électorale, mais si cette popularité peut se traduire par des succès électoraux à tous les niveaux du système politique américain. Les candidats soutenus par l’ancien président seront observés avec une attention particulière, car leurs performances fourniront un indicateur de l’emprise réelle du mouvement Make America Great Again (MAGA) sur le Parti républicain.

Actuellement, les républicains disposent de 218 sièges à la Chambre contre 214 pour les démocrates, deux sièges vacants et un représentant classé indépendant ; au Sénat, ils possèdent 53 sièges, contre 45 pour les démocrates et deux indépendants. Pour Trump, la conservation d’une majorité au Congrès constitue un objectif stratégique essentiel.

Une Chambre des représentants et un Sénat favorables lui permettraient d’accélérer son programme législatif, de poursuivre la réorganisation de l’administration fédérale, de renforcer sa politique migratoire et de continuer de nommer des juges conservateurs dans les juridictions fédérales. À l’inverse, une perte de contrôle d’une ou des deux chambres ouvrirait la voie à une multiplication des enquêtes parlementaires, à un ralentissement des réformes et à une réduction significative de sa capacité d’action.

Au-delà des considérations institutionnelles, ces élections serviront également à mesurer la capacité de Trump à élargir sa coalition électorale. La base MAGA demeure extrêmement mobilisée, mais les victoires nationales nécessitent également le soutien d’électeurs indépendants, de classes moyennes suburbaines et d’une partie des électorats modérés. Les résultats de 2026 fourniront des indications précieuses sur l’évolution de ces catégories électorales.

Les enjeux pour la base MAGA

Pour les militants du mouvement MAGA, les élections de 2026 représentent une étape décisive dans la consolidation d’une nouvelle identité politique conservatrice. Depuis près d’une décennie, et sous l’égide de Donald Trump, ce courant défend une vision fondée sur le nationalisme économique, le contrôle des frontières, la critique de la mondialisation, la valorisation de la souveraineté nationale et la remise en cause des élites politiques traditionnelles.

Les primaires républicaines constituent le premier terrain d’affrontement. Dans de nombreux États, les candidats soutenus par les militants MAGA affrontent encore des représentants de l’establishment républicain traditionnel. Les résultats de ces compétitions internes permettront de mesurer la profondeur de la transformation idéologique du parti.

Les premiers résultats des primaires des midterms 2026 montrent une volonté de renouvellement dans les deux partis. Chez les démocrates, des représentants de l’aile gauche se sont imposés dans le Michigan (Abdul El-Sayed) et dans le Minnesota (Peggy Flanagan) face à des adversaires modérés. Côté républicain, Trump conserve une forte influence, mais certains de ses candidats ont été battus, notamment Mike Lindell dans le Minnesota.

L’enjeu est également générationnel. Une nouvelle génération d’élus républicains cherche à s’imposer en reprenant les principaux marqueurs idéologiques du trumpisme. Les midterms permettront d’observer si le mouvement est capable de produire de nouveaux leaders susceptibles d’assurer sa continuité au-delà de Donald Trump lui-même.

Cette question est fondamentale, car l’avenir du mouvement dépend de sa capacité à dépasser la personnalisation extrême qui a caractérisé son développement depuis 2016. Toute force politique durable doit être en mesure de former des cadres, de renouveler ses élites et de transmettre ses idées à de nouveaux responsables politiques.

Un scrutin déjà tourné vers 2028

L’un des aspects les plus importants des élections de 2026 réside dans leur impact potentiel sur la présidentielle de 2028. Même si cette échéance paraît encore éloignée, les midterms constituent traditionnellement le point de départ officieux de la campagne présidentielle suivante.

Dans le cas du Parti républicain, les résultats de 2026 permettront d’identifier les personnalités susceptibles d’incarner « l’après-Trump ». Plusieurs gouverneurs, sénateurs et élus fédéraux seront observés comme de potentiels candidats à l’investiture républicaine. Une victoire importante des candidats soutenus par Trump renforcerait considérablement l’influence du trumpisme dans la préparation de l’élection présidentielle suivante. À l’inverse, des résultats décevants pourraient encourager l’émergence de courants alternatifs cherchant à réorienter le parti.

L’avenir du Parti démocrate pourrait se jouer entre une aile progressiste incarnée par Alexandria Ocasio-Cortez, Bernie Sanders et Abdul El-Sayed, et une aile plus modérée représentée par Chris Pappas ou Jon Ossoff. Le gouverneur de Californie Gavin Newsom apparaît déjà comme l’un des principaux prétendants à la présidentielle de 2028 et cherche à s’imposer comme le principal adversaire démocrate de Donald Trump. Mais le parti devra surtout résoudre son dilemme central : conserver son électorat progressiste tout en reconquérant les classes populaires, les indépendants et les électeurs des États clés.

Les midterms joueront également un rôle déterminant dans la collecte de fonds, la structuration des réseaux militants et l’identification des territoires stratégiques pour 2028. Les États clés, comme la Pennsylvanie, le Michigan, le Wisconsin, l’Arizona, la Géorgie ou le Nevada, constitueront autant de laboratoires électoraux permettant d’anticiper les dynamiques futures.

En définitive, les élections de mi-mandat de 2026 constituent bien davantage qu’un simple rendez-vous électoral intermédiaire. Elles représentent un test de gouvernabilité pour Donald Trump, un examen de maturité pour le mouvement MAGA et une répétition générale pour l’élection présidentielle de 2028.

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. États-Unis : tout comprendre aux midterms – https://theconversation.com/etats-unis-tout-comprendre-aux-midterms-284686

Rassemblement national/Reform UK : mêmes combats ?

Source: The Conversation – in French – By Alma-Pierre Bonnet, Senior Lecturer in British Studies, Université Jean Moulin Lyon 3


L’ESSENTIEL

  • Présent lors du dernier congrès de Reform UK, parti donné gagnant aux prochaines législatives au Royaume-Uni, le président du RN Jordan Bardella a souligné les nombreux points d’accord entre les deux formations.

  • Toutes deux dénoncent une immigration assimilée à une invasion, se posent en protectrices de la culture et des valeurs de leurs pays respectifs, et se montrent très critiques vis-à-vis des mesures environnementales, dans lesquelles elles voient des manifestations d’« écologie punitive ».

  • Leurs registres lexicaux et rhétoriques, souvent proches, ne sont cependant pas identiques, comme le montre l’analyse linguistique de leurs documents programmatiques.


Les rapports entre le Rassemblement national (RN) et Reform UK n’ont pas toujours été cordiaux. En 2014, alors à la tête du parti UKIP, Nigel Farage avait refusé de former une alliance avec le RN, dénonçant son ADN antisémite et son approche économique qu’il jugeait incompatible avec ses velléités libérales. Mais de l’eau a coulé sous les ponts depuis et même si la méfiance reste de mise, on observe un rapprochement entre les deux formations, qui s’est matérialisé avec le discours de Jordan Bardella au congrès annuel de Reform UK, ce 4 septembre, durant lequel un « protocole d’accord » symbolique a été signé par les deux dirigeants.

Le RN et Reform UK (successeur du Brexit Party et dont les racines idéologiques proviennent d’UKIP, avec Nigel Farage comme dénominateur commun) sont généralement classés dans la catégorie des partis populistes de droite radicale, car ils s’inspirent du même courant idéologique, le national-populisme, qui entend prioriser la culture et les intérêts de la nation tout en promettant de redonner une voix à un peuple qui se sent négligé par des élites distantes.

Dès lors, l’opposition à l’immigration de masse est leur fonds de commerce. Toutefois, Tim Bale, de l’Université Queen Mary de Londres, explique qu’aujourd’hui leurs points d’accord ne se réduisent pas à la question migratoire. Ils s’étendent notamment au rejet viscéral du « wokisme » et à la résistance aux politiques environnementales visant la neutralité carbone.

Mais comment cela se traduit-il dans leurs programmes respectifs ? Utilisent-ils les mêmes arguments ? L’étude de leurs manifestes politiques grâce à la linguistique de corpus et sous l’angle de la prosodie sémantique – c’est-à-dire des associations positives, négatives ou émotionnelles que les mots prennent selon leur contexte – révèle de nombreuses similarités sur le fond, tout en mettant en lumière deux approches rhétoriques différentes.

Combattre la « vague migratoire »

La métaphore de l’eau est une constante du discours populiste pour désigner la difficulté à endiguer l’immigration de masse.

Reform UK l’insère dans le roman national britannique en utilisant l’imagerie rassurante des falaises de Douvres qui protègent le pays contre la « menace » provenant du continent depuis près de mille ans. Dans le manifeste de 2024, l’immigration est le premier sujet abordé, avec le titre « Uncontrolled Immigration has Pushed Britain to Breaking Point » (« L’immigration incontrôlée a poussé la Grande-Bretagne au point de rupture ») et l’image des falaises (photo 1).

On voit un lien direct avec la rhétorique du Brexit grâce au terme « Breaking Point » qui fait référence à une affiche utilisée par Farage lors de la campagne référendaire en 2016, montrant un flot de migrants supposément sur le point d’entrer au Royaume-Uni (photo 2).

Photo 2.

En lien aussi avec le Brexit, Reform UK martèle le néologisme Boriswave (la vague de Boris). Ce terme fait référence à la forte augmentation de l’immigration (hors UE) post-Brexit observée après la mise en place, sous Boris Johnson (premier ministre de 2019 à 2022) d’un système d’immigration par points (sur le modèle australien) qui allonge la durée de séjour des étudiants et facilite l’accès du pays aux travailleurs de santé.

Visuel « Stop the Boriswave ».
Site de Reform UK

Concernant l’immigration, Reform UK_base donc l’impact de sa communication sur la puissance des images et la peur qu’elles inspirent.

En France, le RN utilise également la métaphore de l’eau, mais différemment. Lors de la présidentielle de 2022, pour « contrôler l’immigration », le vocabulaire du RN repose moins sur des images spectaculaires que sur une mécanique rhétorique reposant sur le débordement. Les « flux » doivent être maîtrisés, car une « pression migratoire » se dirige vers un « niveau jamais atteint ». Le parti parle aussi d’une immigration « hors de contrôle », qu’il faudrait « endiguer ».

Cette logique se retrouve dans le projet politique du RN présenté lors de la campagne européenne de 2022 menée par Jordan Bardella, où la terminologie de l’« Europe passoire » laisse place à celle de la « submersion du continent » ; puis dans son projet pour les élections législatives de 2024, qui veut « préserver le peuple français de la submersion migratoire ». Le champ lexical de l’eau sert donc à construire une menace qui déborde les frontières, et l’immigration est apparentée à une catastrophe naturelle.

La différence avec Reform UK tient alors à la perspective et au support rhétorique. Le parti de Farage dramatise par l’image des falaises et de la vague pour faire appel à la mémoire collective, tandis que le RN exprime la peur du débordement en langage plus institutionnel, autour de la maîtrise des flux et du contrôle des frontières.

Gagner la guerre culturelle

Dans son ouvrage de référence sur les guerres culturelles, publié en 1991, James D. Hunter définit la culture comme un système de valeurs qui structure notre expérience au monde et donne un sens à notre vie. Gage d’autorité morale sur un groupe, elle est source d’identité, de sens et de cohésion. Le rejet de l’immigration de masse est directement corrélé à la peur de voir la culture nationale disparaître. Il s’agit d’un postulat pour les deux partis, mais là encore, cela s’exprime différemment.

Reform UK voit l’immigration de masse non seulement comme un flux de personnes mais, aussi, comme un phénomène lié à la promotion, au Royaume-Uni, du multiculturalisme, du communautarisme et de l’idéologie « woke ». Le logiciel d’analyse du discours Sketch Engine montre que, dans les documents publiés par le parti, le terme le plus souvent utilisé pour qualifier « culture » est « British » et celui qui lui est le plus souvent associé est « values » (valeurs), notamment chrétiennes : « Our culture is built upon Christian values » (Notre culture repose sur des valeurs chrétiennes). La conception de la culture de Reform UK semble donc s’insérer dans un contexte de crise identitaire outre-Manche.

Le RN occupe un terrain proche, mais avec un vocabulaire plus républicain. Les « dérives wokes » sont associées à Bruxelles, à la « réécriture de notre histoire » et au « rejet de nos valeurs ». Cette inquiétude se prolonge par la défense de « l’identité et le patrimoine de la France » contre le « communautarisme » et le « séparatisme ». En 2023, Bardella résume cette logique lors du colloque « contre le péril woke » en disant vouloir « déconstruire la déconstruction ».

Là où Reform UK insiste sur les valeurs chrétiennes et la culture britannique, le RN ne parle pas, ou peu, de « valeurs chrétiennes » ; il met l’accent sur le déclin de la civilisation française, qu’il juge menacée par l’immigration, l’idéologie islamiste et la baisse de la natalité.

S’opposer à « l’écologie punitive »

Reform UK a abandonné son climatoscepticisme originel. Il n’en utilise pas moins certains arguments, notamment ce qu’Hirschman appelle l’« effet pervers », qui tend à présenter les politiques environnementales comme néfastes du point de vue économique, et la « mise en péril » (l’écologie imposerait des restrictions aléatoires qui seraient en contradiction avec les valeurs de liberté des sociétés démocratiques), de façon à assimiler l’écologie au totalitarisme.

Le parti parle ainsi de « punitive taxation » et de « Whitehall diktats » (Whitehall est une référence métonymique au gouvernement britannique). Son but, face à « l’idéologie verte », est de protéger les consommateurs mais aussi les agriculteurs, qui constituent « le poumon de notre pays et la colonne vertébrale de notre sécurité alimentaire ». Une fois de plus, Reform UK a recours aux métaphores pour narrativiser son propos et dépeindre une situation de crise existentielle pour le pays.

Le RN reprend cette logique, mais son approche se concentre sur le coût social de l’écologie. Le « Pacte vert » est vu comme une « écologie punitive », accusée de peser sur le pouvoir d’achat et sur l’activité économique. Le parti lui oppose une « écologie raisonnable », qui refuse la « décroissance » et les « normes européennes abusives ». Dans son programme législatif de 2024, cette ligne épouse les codes du discours populiste – fondés sur le principe de bon sens du peuple, de protection contre les menaces externes et la défense de la souveraineté – et devient une « écologie de bon sens », « protectrice du niveau de vie des français » et « garante de notre indépendance nationale ».

Comme Reform UK, le RN dénonce les effets qu’il juge pervers. L’écologie institutionnelle est décrite comme une politique qui, au lieu de protéger, pénalise. Alors que le monde scientifique tire la sonnette d’alarme depuis des décennies sur les conséquences humaines du réchauffement climatique, l’expression « écologie punitive » sert moins à proposer une alternative écologique qu’à délégitimer l’écologie elle-même, en présentant les mesures visant à endiguer le changement climatique d’abord comme des contraintes pour notre société.

Si le message national-populiste reste peu ou prou le même, les deux partis l’abordent différemment. La rhétorique de Reform UK repose sur une image idéalisée et nostalgique du pays (ce que Taggart appelle le Heartland) alors que le RN ne s’appuie pas tant sur le passé et se concentre plutôt sur une approche à court terme.

La rhétorique de Reform UK repose sur une image idéalisée et nostalgique du pays (ce que Taggart appelle le Heartland) alors que le RN ne s’appuie pas tant sur le passé et se concentre plutôt sur une approche à court terme. Cela peut être le reflet d’une stratégie d’ancrage et de légitimation de la part de Reform UK, alors que le RN voit la prochaine grande échéance de 2027 se rapprocher.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Rassemblement national/Reform UK : mêmes combats ? – https://theconversation.com/rassemblement-national-reform-uk-memes-combats-291386

Les démocraties directes existent-elles vraiment ?

Source: The Conversation – in French – By Raul Magni-Berton, Professeur de sciences politiques, AnthropoLab – Ethics, Institut catholique de Lille (ICL)


L’ESSENTIEL

  • Il existe bien des formes de démocraties directes dans le monde – en Suisse, en Uruguay, dans une douzaine d’États américains ou encore dans le Land de Bavière en Allemagne, par exemple.

  • Les citoyens n’y prennent pas toutes les décisions politiques, mais aucune institution ne peut disposer d’un pouvoir qui leur échappe.

  • Pétitions et référendums sont les outils permettant l’expression directe du peuple dans le démocraties modernes.


Au moment où la démocratie directe suscite un intérêt croissant, le terme produit autant d’espérances que de confusions.

Pour certains, la démocratie directe renvoie à un régime qui n’aurait existé qu’à l’époque de Socrate et de Démosthène et qui serait devenu impossible dans les sociétés contemporaines.

Pour d’autres, les procédures référendaires sont en elles-mêmes des outils de démocratie directe, même si, partout où elles existent, elles sont généralement associées à des institutions représentatives. C’est pourquoi des régimes, comme la Suisse, qui recourent abondamment aux référendums, sont parfois qualifiés de « démocraties semi-directes » : les initiatives populaires et les référendums y coexistent avec un Parlement, un gouvernement et d’autres institutions représentatives.

Enfin, la démocratie directe est souvent confondue avec la démocratie participative, qui s’incarne dans des dispositifs tels que les assemblées citoyennes ou les budgets participatifs.

Nous souhaitons ici définir ce qu’est une démocratie directe et montrer quels régimes politiques actuels peuvent être classés dans cette catégorie. Il s’agit également de distinguer la démocratie directe de ses instruments – référendums, pétitions, assemblées, etc. – et de présenter les principaux cas existants.

Démocratie directe : définition

Une démocratie directe est un système dans lequel l’ensemble des citoyens prend les décisions politiques. Il s’agit, d’une certaine manière, d’un pléonasme : la définition étymologique de la démocratie – le pouvoir du peuple – correspond à l’idée d’un système dans lequel les citoyens se gouvernent eux-mêmes, directement.

À la fin du XVIIIᵉ siècle, pendant les révolutions américaine et française, le terme « démocratie » était d’ailleurs utilisé pour désigner ce système dans lequel les citoyens se gouvernaient eux-mêmes. Avec le temps, les régimes représentatifs ayant été désignés comme des « démocraties représentatives », l’attribut « directe » a dû être ajouté au mot « démocratie », pour ne pas les confondre.

Cette définition est parfois interprétée, à tort, comme signifiant qu’une démocratie directe ne peut comporter ni Parlement, ni gouvernement, ni, plus généralement, de représentants.

Ce n’est pourtant pas ce qu’implique l’idée selon laquelle les citoyens prennent ensemble les décisions politiques. Cela ne signifie pas que les citoyens doivent prendre eux-mêmes toutes les décisions. Cela signifie qu’aucune institution ne peut disposer, en dernier ressort, d’un pouvoir qui échappe au contrôle des citoyens.

Nos systèmes représentatifs, par exemple, font du Parlement le lieu ultime où les décisions législatives sont prises. Mais beaucoup de décisions sont prises sans que le Parlement intervienne directement : le gouvernement, les administrations et les juges prennent chaque jour des décisions au nom de la collectivité. Ils exercent ainsi eux aussi des fonctions de représentation. Toutefois, ces décisions restent soumises à l’autorité du Parlement : les actes du gouvernement peuvent être annulés par une loi, et les décisions administratives ou judiciaires peuvent être modifiées par le législateur. Notre système politique est donc un ensemble complexe d’institutions dans lequel le Parlement a, en dernier ressort, le dernier mot.

De même, une démocratie directe est un ensemble complexe d’institutions dans lequel les citoyens, par leur expression directe, ont le dernier mot. Elle est par conséquent parfaitement compatible avec un Parlement, un gouvernement et d’autres institutions représentatives. Ce qui change, c’est l’institution qui se trouve au sommet de cet ensemble : dans une démocratie représentative, ce sont les institutions représentatives ; dans une démocratie directe, ce sont les citoyens eux-mêmes.

Pétition et référendum : les instruments modernes de la démocratie directe

En quoi consiste, concrètement, une décision prise directement par le peuple ?

Deux éléments sont nécessaires. Tout d’abord, un droit d’initiative : les citoyens doivent pouvoir proposer eux-mêmes une modification des règles politiques. Ensuite, un droit de veto : ils doivent pouvoir accepter ou rejeter les décisions prises par les institutions représentatives.

Dès lors que les citoyens disposent de ces deux droits, et quelles que soient les institutions qui existent par ailleurs, le système politique peut être qualifié de démocratie directe. Cette définition, que j’ai défendu dans plusieurs textes académiques, permet de distinguer des régimes qui sont à proprement parler des démocraties directes de régimes représentatifs qui accordent une place de choix aux citoyens.

Ce qui demeure imprécis dans une telle définition, ce sont les institutions concrètes qui permettent aux citoyens d’exercer ces droits.

On peut, par exemple, penser à l’Ecclésia athénienne, où tous les citoyens athéniens se réunissaient et disposaient à la fois du droit de proposer des lois et de voter sur celles-ci. Bien que la Pnyx – l’esplanade où se tenaient ces grandes assemblées – fût vaste, il est difficile d’imaginer des pays densément peuplés fonctionner de cette manière. C’est à ce type de fonctionnement que pensent ceux qui considèrent que la démocratie directe n’est possible que dans les petits pays.

Pourtant, dès le XVIIIᵉ siècle, une méthode simple fut trouvée pour rendre la démocratie directe compatible avec les États fortement peuplés. Tout citoyen peut prendre l’initiative d’une procédure législative au moyen d’une pétition recueillant le nombre requis de soutiens. Une fois ce seuil atteint, l’ensemble des citoyens peut accepter ou rejeter la proposition par référendum.

Les pétitions et les référendums constituent donc les instruments modernes qui permettent à la démocratie directe de fonctionner dans les États vastes et peuplés.

Grâce à ce mécanisme, la démocratie directe fonctionne aujourd’hui aussi bien dans les grandes collectivités que dans les petites, au niveau local comme au niveau national. Il est vrai que les très petites collectivités peuvent encore recourir aux assemblées. Le canton suisse de Glaris, par exemple – dont la population citoyenne est à peu près comparable à celle de l’Athènes antique – pratique encore la démocratie directe sous sa forme traditionnelle.

Mais il est tout aussi vrai que la plupart des collectivités qui pratiquent la démocratie directe, y compris celles qui sont moins peuplées qu’Athènes, préfèrent recourir aux pétitions et aux référendums plutôt que de réunir tous les citoyens en un même lieu.

En réalité, c’est précisément ce modèle fondé sur les pétitions et les référendums qui s’est largement diffusé et qui est devenu l’institution caractéristique de la démocratie directe moderne.

Mais si les pétitions et les référendums sont bien des instruments utilisés par les démocraties directes, ils peuvent également être utilisés en dehors de la démocratie directe.

En France, par exemple, le président peut convoquer des référendums, mais cela ne donne aux citoyens ni un droit d’initiative – puisque c’est le président qui décide de soumettre une question au vote – ni un droit de veto – aucune loi ne doit obligatoirement être soumise aux citoyens. De même, il existe un droit de pétition consacré par la Constitution et régulé par la loi, mais celui-ci ne donne pas aux citoyens le pouvoir de soumettre une proposition de loi au vote de l’ensemble de l’électorat.

En fait, le référendum n’est un instrument de démocratie directe que s’il donne aux citoyens la possibilité de rejeter les lois qu’ils souhaitent contester. La pétition n’est un instrument de démocratie directe que si elle permet de soumettre à l’ensemble de l’électorat une proposition de loi.

Autrement dit, les référendums et les pétitions ne suffisent pas en eux-mêmes : c’est la manière dont ils sont organisés qui détermine s’ils donnent réellement aux citoyens un pouvoir de décision directe.

Ceci est vrai aussi pour les Parlements. Beaucoup de dictatures ont des Parlements et organisent des référendums. Mais elles ne sont ni des régimes représentatifs ni des démocraties directes.

Les exemples de démocraties directes dans le monde

Les régimes politiques qui correspondent à la définition ci-dessus sont rares, mais ils existent.

L’exemple le plus connu est la Suisse : les citoyens disposent d’un droit de veto sur toutes les lois – notamment à travers les référendums obligatoire et facultatif – et d’un droit d’initiative populaire. Si le nombre requis de citoyens soutient une proposition, celle-ci est soumise au vote populaire et, lorsqu’elle est acceptée, elle est inscrite directement dans la Constitution.

Naturellement, comme dans tous les systèmes politiques, la Suisse possède de nombreuses autres institutions et règles, ainsi qu’un Parlement et un gouvernement. Mais ce qui est important à retenir est que le dernier mot revient toujours aux citoyens suisses.

L’Uruguay partage aussi cette propriété. Les seuils de signatures sont plus élevés, les règles sont un peu différentes et, surtout, les institutions représentatives sont très différentes, puisqu’il s’agit d’un système présidentiel. Pourtant, dans ce pays, les citoyens ont le dernier mot sur toutes les décisions et peuvent prendre l’initiative des lois. Souvent appelé « la Suisse de l’Amérique latine », le plus souvent en raison de sa stabilité économique, l’Uruguay l’est surtout pour ses institutions politiques.

Plusieurs petits États sont également des démocraties directes. Les îles Palaos, la Micronésie et les îles Marshall en font partie. Le Liechtenstein s’en rapproche fortement, malgré l’existence d’un veto du prince, qui s’applique à tous les référendums sauf à celui portant sur sa destitution.

Taïwan est en transition vers une démocratie directe, tandis que les Philippines constituent un exemple particulièrement intéressant de démocratie directe avortée : les citoyens y disposent de droits d’initiative et de veto, mais les conditions nécessaires à leur exercice sont si difficiles à remplir qu’ils ne permettent pas au peuple d’exercer ces droits.

À ce jour, aucun autre État souverain ne remplit les conditions permettant de le classer dans cette catégorie, même si de nombreux États utilisent les pétitions et les référendums de différentes manières.

En dehors des États souverains, la démocratie directe est également très active dans certains États américains où les citoyens disposent de mécanismes leur permettant d’avoir le dessus sur les institutions représentatives. Il s’agit notamment de la Californie, du Colorado, de l’Oregon, de l’Arizona et de 12 autres États. Ce fonctionnement, qui existe depuis plus de cent ans, a largement contribué à structurer la vie politique de ces États.

En Allemagne, la Bavière peut également être qualifiée de démocratie directe. Les citoyens y contrôlent toutes les modifications constitutionnelles. Certaines décisions sont exclues du référendum, comme le budget de l’État, mais ces limitations sont elles-mêmes inscrites dans la Constitution et peuvent être modifiées selon les procédures de révision constitutionnelle.

C’est un point essentiel : une démocratie directe ne signifie pas que les citoyens doivent décider directement de toutes les affaires publiques. Elle signifie que les citoyens restent, en dernier ressort, maîtres de l’étendue des pouvoirs qu’ils exercent eux-mêmes et de ceux qu’ils confient aux institutions représentatives.

La démocratie directe n’est donc ni une utopie ni un fantasme. C’est un régime politique complexe et stable, certes rare, mais bien réel et bien étudié. Il fonctionne différemment de la démocratie représentative et ne produit pas les mêmes effets qu’elle. Ces effets, que nous avons étudiés dans un ouvrage collectif, incluent une réduction de la dette publique et de la taille de l’État, une plus grande compétences des citoyens, une plus grande confiance dans les institutions, ou une réduction des conflits.


Raul Magni-Berton est le coauteur de Direct Democracy Institutions in a Globalized World, (Taylor and Francis, London, 2026).

The Conversation

Raul Magni-Berton est titulaire de la chaire Démocratie Directe Comparée. Il a co-fondé les mouvements Solution démocratique et Espoir-RIC. Il a conseillé certaines villes comme Poitiers et Grenoble, ainsi que des députés sur la façon d’introduire la démocratie directe dans la Constitution. Il a reçu des financements de la Commission européenne, en tant que membre de l’Horizon Europe Twin4dem, pour étudier les phénomènes de recul démocratique. Il est membre de l’ANR Plutobias, qui étudie l’influence de l’argent en politique.

– ref. Les démocraties directes existent-elles vraiment ? – https://theconversation.com/les-democraties-directes-existent-elles-vraiment-289660