Voici pourquoi les chauffeurs de taxi développent rarement la maladie d’Alzheimer

Source: The Conversation – in French – By Hatim Sharif, Professor of Civil and Environmental Engineering, The University of Texas at San Antonio

Les chauffeurs de taxi et d’ambulance sont moins susceptibles que les travailleurs de presque tous les autres secteurs de développer la maladie d’Alzheimer. C’est ce qu’a révélé, de manière surprenante, une étude menée en 2024 qui a examiné les certificats de décès de près de 9 millions de personnes aux États-Unis.


Ces conclusions m’ont interpellé, car ces deux métiers reposent sur la même chose que mon propre travail : les cartes.

J’ai passé plus de deux décennies à scruter des cartes. Pas des cartes papier accrochées au mur, mais des cartes numériques comportant plusieurs couches : des limites de zones inondables superposées à des secteurs de recensement, des points chauds d’accidents de la route reportés en fonction de la géométrie routière, et des relevés satellitaires des précipitations superposés aux bassins hydrographiques.

Une grande partie de mon travail en tant qu’ingénieur civil et environnemental s’effectue à l’aide de SIG – c’est-à-dire des systèmes d’information géographique. Les ingénieurs comme moi gardent à l’esprit plusieurs relations spatiales à la fois, en déterminant la position relative des éléments les uns par rapport aux autres à différentes échelles, allant d’un pâté de maisons à un bassin versant entier.

J’ai toujours cru que le raisonnement spatial à travers les couches cartographiques relevait purement du domaine professionnel. Mais cette étude sur les chauffeurs de taxi et les ambulanciers m’a amené à me demander si tout ce travail mental pouvait avoir des effets bénéfiques sur le cerveau.

Le cerveau des chauffeurs de taxi

Sur les 9 millions de certificats de décès de janvier 2020 à décembre 2022 examinés par les chercheurs, les chauffeurs de taxi et d’ambulance présentaient le risque le plus faible de mourir de la maladie d’Alzheimer parmi 443 professions. Après avoir tenu compte de l’âge, du sexe, de la race, de l’origine ethnique et du niveau d’éducation, environ 1 chauffeur de taxi ou d’ambulance sur 100 est décédé de la maladie d’Alzheimer, comparativement à 1 personne sur 60 dans l’ensemble de la population.

Cette tendance ne s’étendait pas aux autres emplois de conducteur. Les chercheurs ont conclu que la clé pour réduire le risque d’Alzheimer ne résidait pas dans la conduite en soi, mais dans la navigation continue en temps réel : le travail constant consistant à se situer dans l’espace, à suivre une destination et à mettre à jour une carte mentale à mesure que les conditions changent. Les conducteurs dont le travail reposait sur des itinéraires fixes ou prédéterminés, comme les chauffeurs d’autobus et les pilotes d’avion, ne semblaient pas bénéficier d’un avantage similaire.




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Les chercheurs estiment que le lien entre un travail faisant largement appel à la navigation et un risque moindre de développer la maladie d’Alzheimer est lié à l’hippocampe, une partie du cerveau qui régit la mémoire et la navigation spatiale. C’est l’une des premières régions cérébrales touchées par la maladie d’Alzheimer : les troubles de l’orientation et de la navigation spatiale comptent parmi les premiers signes de la maladie, apparaissant parfois avant même une perte de mémoire manifeste.

Dans une étude marquante menée en 2000, des neuroscientifiques ont comparé les cerveaux de chauffeurs de taxi londoniens titulaires d’un permis à ceux de personnes qui ne conduisaient pas de taxi. Leurs résultats ont fourni la première preuve, grâce à l’imagerie structurelle, que certaines régions du cerveau adulte peuvent subir des changements mesurables sous l’effet d’une sollicitation continue liée à l’orientation. Pour obtenir leur permis, les chauffeurs de taxi londoniens doivent mémoriser plus de 25 000 rues dans un rayon de près de dix kilomètres autour de Charing Cross, un défi connu sous le nom de « The Knowledge » qui prend de trois à quatre ans.

Pouvez-vous mémoriser 25 000 rues et savoir comment vous y repérer ?

Les chercheurs ont découvert que les chauffeurs de taxi londoniens présentaient un volume nettement plus important de matière grise dans l’hippocampe postérieur, une région du cerveau associée au stockage de cartes spatiales à grande échelle. Ce volume évoluait par ailleurs en fonction de l’expérience : plus une personne conduisait depuis longtemps, plus cette partie du cerveau était volumineuse. Ce changement résultait de la pratique et n’était pas héréditaire. Bien que les personnes douées pour l’orientation puissent être attirées par ce genre d’emploi, le travail lui-même a bel et bien un impact sur le cerveau.

Ensemble, ces deux études présentent un argument cohérent : un travail qui sollicite intensément l’hippocampe peut le remodeler, et ce remodelage pourrait offrir une protection contre l’une des maladies liées au vieillissement les plus redoutées.


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Le rôle des spécialistes de la cartographie

Les cartographes, les urbanistes et les analystes géospatiaux consacrent leurs journées de travail à un raisonnement spatial soutenu. Un spécialiste des systèmes d’information géographique peut, par exemple, utiliser un ordinateur pour superposer des données démographiques sur des cartes d’exposition aux inondations afin d’identifier les populations à risque, ou analyser des images satellites pour cartographier la couverture du sol après un feu de forêt. Les chercheurs jonglent simultanément avec plusieurs couches de données, systèmes de coordonnées et échelles.

Le raisonnement spatial à travers un écran sollicite-t-il l’hippocampe de la même manière que le fait de se déplacer dans une vraie ville ?

Alors qu’un chauffeur de taxi s’oriente depuis l’intérieur de la scène, au niveau de la rue, les chercheurs en SIG visualisent l’espace d’en haut sous forme de carte – ce que les spécialistes des sciences cognitives appellent le raisonnement allocentrique. Mais ces deux perspectives se recoupent dans le cerveau : l’hippocampe construit également des cartes à partir de points de vue extérieurs, et non seulement à partir de la position du navigateur lui-même.




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Les recherches sur les cartes cognitives mènent à la même conclusion que l’étude sur les chauffeurs de taxi. En 2023, des chercheurs ont appliqué un modèle d’apprentissage automatique à plus de 22 500 personnes issues d’un ensemble de données national et ont pu prédire, avec une précision de 84 %, quels codes postaux présentaient des taux plus élevés de la maladie d’Alzheimer en se basant sur la complexité de l’environnement. Les personnes vivant dans des environnements spatialement complexes – c’est-à-dire ceux qui obligent à créer activement des cartes, comme les réseaux routiers denses comportant de nombreux carrefours, divers points d’intérêt et repères, ainsi que de multiples options d’itinéraires – étaient moins susceptibles de développer la maladie d’Alzheimer.

Une étude de suivi a établi un lien entre la complexité géospatiale de l’environnement et un volume plus important dans les régions du cerveau responsables de la navigation spatiale. Les chercheurs ont émis l’hypothèse que la création régulière de cartes cognitives fait travailler les circuits mêmes que la maladie d’Alzheimer attaque en premier. Le fait de solliciter de façon répétée les systèmes cognitifs impliqués dans la navigation spatiale pourrait contribuer à retarder l’apparition des symptômes de la maladie.

Cependant, ces deux études portent sur le lieu de résidence des personnes, et non sur leur travail. Il reste à vérifier si le raisonnement spatial sur un écran fait travailler les mêmes circuits que la navigation urbaine dans la vie réelle.

Protéger votre cerveau

Les implications quant à savoir si un raisonnement spatial soutenu protège le cerveau vont bien au-delà des cartographes et des chauffeurs de taxi. Des études ont maintes fois mis en évidence un lien entre les professions exigeant une grande complexité mentale et un ralentissement du déclin cognitif ainsi qu’un risque moindre de démence, même après avoir tenu compte du niveau d’éducation.

Les recherches sur la réserve cognitive – la capacité du cerveau à continuer de fonctionner malgré la maladie – peuvent aider à expliquer pourquoi deux personnes présentant un fardeau de maladie similaire peuvent afficher des niveaux de déficience cognitive nettement différents. Si la réflexion spatiale exigeante protège le cerveau, alors la manière dont les sociétés conçoivent la scolarité, la formation professionnelle et la retraite devient une question de santé cérébrale.

Le raisonnement spatial peut s’entraîner, et les possibilités de formation sont déjà très répandues. Des cours sur les SIG et la télédétection sont offerts dans le cadre de programmes de géographie, d’ingénierie, de santé publique et de sciences de l’environnement partout dans le monde.

Si la pratique régulière du raisonnement spatial peut aider le cerveau à renforcer les circuits que la maladie d’Alzheimer attaque en premier, son intérêt va bien au-delà des compétences techniques qu’elle permet d’acquérir.

La Conversation Canada

Hatim Sharif ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Voici pourquoi les chauffeurs de taxi développent rarement la maladie d’Alzheimer – https://theconversation.com/voici-pourquoi-les-chauffeurs-de-taxi-developpent-rarement-la-maladie-dalzheimer-289576

SLA : l’exposition professionnelle aux pesticides pourrait accroître le risque de maladie du motoneurone

Source: The Conversation – in French – By Rachel Tan, Associate Professor in Neuroscience, The Brain and Mind Centre, University of Sydney

L’exposition aux pesticides semble liée à un risque accru de développer une SLA, mais des interrogations persistent. Huntstock/Getty

Une nouvelle étude suggère que l’exposition aux pesticides pourrait augmenter le risque de sclérose latérale amyotrophique, ou SLA. Cependant, ces travaux ne permettent pas de déterminer dans quelle mesure cette exposition contribuerait à l’apparition de la maladie, notamment en regard d’autres facteurs potentiels.


Recevoir un diagnostic de sclérose latérale amyotrophique (SLA) – une affection également connue dans le monde anglophone sous le nom de « maladie de Lou Gehrig », et en France sous celui de « maladie de Charcot » – est dévastateur.

En effet, cette maladie, qui constitue la forme la plus fréquente de maladie du motoneurone est une affection neurodégénérative invalidante d’évolution rapide : la survie moyenne n’est que de deux à trois ans après le diagnostic (il n’existe pas pour l’heure de traitement curatif pour la grande majorité des cas de SLA, même si les premiers essais d’un traitement ciblant une anomalie impliquée dans les formes génétiques de la maladie suggèrent qu’il pourrait ralentir leur progression, NdT).

Le plus souvent diagnostiquée entre 40 ans et 70 ans, la SLA altère la capacité à parler, à déglutir (et donc à manger) ainsi qu’à respirer. Actuellement, les causes de la maladie demeurent mal comprises.

Une nouvelle étude révèle que l’exposition professionnelle aux pesticides peut accroître de 61 à 71 % le risque de développer une SLA. Ce travail est une méta-analyse, autrement dit les résultats de huit autres études – qui n’évaluent toutefois pas toutes le risque de la même manière. Voici pourquoi ces conclusions doivent être interprétées avec prudence.

Ce que l’on sait des causes la SLA

Les hommes sont plus fréquemment touchés par la SLA que les femmes : chez eux, le risque de développer la maladie est accru d’environ 20 %.

Chez plus de 90 % des patients, la maladie survient de façon sporadique : la grande majorité d’entre eux ne présente ni antécédent familial connu ni cause génétique identifiée.

Les 10 % de cas restants sont dits familiaux, c’est-à-dire que la personne est porteuse d’un variant génétique connu ou qu’il existe dans sa famille des antécédents de SLA.

On comprend encore mal ce qui déclenche exactement les formes sporadiques comme familiales de la maladie, même s’il est probable que cette dernière résulte d’une interaction entre gènes et environnement.

Depuis quelques décennies, les chercheurs se demandent si l’exposition aux pesticides pourrait constituer un facteur déclenchant.

Si diverses études ont effectivement mis en évidence des associations entre exposition aux pesticides et risque accru de SLA, aucune relation de causalité n’a toutefois encore été établie.

Qu’apportent ces nouveaux travaux ?

Les auteurs de cette nouvelle étude ont effectué une revue systématique des articles publiés sur le sujet dans la littérature scientifique entre 1990 et 2025, puis ont réalisé une méta-analyse (une analyse statistique de résultats déjà publiés, NdT) sur les données de huit études distinctes : cinq menées aux États-Unis, une au Canada et en France, une en Italie et la dernière en Australie.

Leur objectif était de répondre à une question simple mais importante : le fait d’avoir été exposé, à un moment ou à un autre, à des pesticides dans le cadre de son travail augmente-t-il le risque de développer une SLA ?

D’après les résultats obtenus, la réponse est oui.

Globalement, les personnes ayant été exposées, ne serait-ce qu’une fois, à des pesticides (fongicides, herbicides ou insecticides) sur leur lieu de travail présentaient un risque de SLA accru de 61 % par rapport à des personnes non exposées.

Selon ces travaux, le lien entre exposition aux pesticides et risque de SLA apparaît plus marqué chez les hommes que chez les femmes. Cependant, les données sont trop limitées pour déterminer si cet écart traduit une véritable différence biologique ou résulte de lacunes dans la mesure de l’exposition chez les femmes.

Le risque s’est aussi avéré légèrement plus élevé lors d’une exposition à des pesticides de type herbicide, cette dernière étant associée à une hausse de 71 % du risque de développer une SLA.

Une augmentation de 61 à 71 % ne représente qu’un petit nombre de cas supplémentaires annuels, car, en Australie, la SLA touche environ 8 personnes sur 100 000 (en Europe, l’incidence annuelle de la SLA varie de 1,11 pour 100 000 personnes à 5,55 pour 100 000 habitants ; en France, les données épidémiologiques sont encore limitées, mais selon l’Institut national de la santé et de la recherche médicale, 2,5 nouveaux cas pour 100 000 habitants seraient diagnostiqués chaque année, NdT). Toutefois, il faut souligner que les chiffres ne rendent pas compte du caractère invalidant et dévastateur de cette maladie, que ce soit pour les individus qu’elle frappe ou pour leur entourage.

Rappelons qu’il n’existe à ce jour aucun traitement curatif.

Les limites de ces travaux

En réanalysant 1 734 cas de SLA issus de huit études différentes, ces nouveaux travaux ont permis d’analyser davantage de données qu’aucune autre étude isolée.

Mais un tel regroupement introduit inévitablement des hétérogénéités, car chaque étude a été conduite indépendamment, selon des méthodes variables. Les différences qui en résultent sont difficiles à contrôler.

Ainsi, plusieurs des études retenues ont mis en évidence un lien entre la survenue d’une SLA et d’autres facteurs de risque distincts, comme les traumatismes crâniens ou l’exposition à d’autres types de substances toxiques. Or, la méta-analyse n’a pas pu dissocier complètement ces facteurs de l’exposition aux pesticides. Impossible, dès lors, de dire précisément dans quelle mesure l’exposition aux pesticides a contribué à l’apparition ultérieure de la maladie (ni si d’autres facteurs y ont également concouru, ni, là aussi, dans quelle mesure).

L’une des études portait par ailleurs sur des vétérans exposés à l’agent orange, un herbicide employé comme arme par les États-Unis d’Amérique au cours de la guerre du Vietnam. Ce type d’exposition diffère probablement beaucoup des expositions professionnelles aux pesticides rencontrées aujourd’hui. Or, ces nouveaux travaux n’ont pas analysé ces résultats séparément.

La plupart des études incluses étaient de type « déclaratif », autrement dit elles reposaient sur des expositions rapportées par les participants eux-mêmes. Ces derniers devaient se remémorer les pesticides auxquels ils avaient vraisemblablement été exposés au cours de leur vie, et en estimer les quantités. Or, ce type d’étude tendait à révéler un lien plus fort entre pesticides et SLA que les études dans lesquelles l’exposition avait été mesurée de façon indépendante.

Comme le soulignent les auteurs des travaux eux-mêmes, un biais de mémorisation pourrait être entré en ligne de compte : les personnes déjà atteintes de SLA, ou qui soupçonnent un lien entre les pesticides et la maladie, sont en effet susceptibles de se souvenir plus aisément que les autres d’une exposition aux pesticides et de la déclarer.

Que retenir de cette nouvelle étude ?

Globalement, ces résultats renforcent l’hypothèse selon laquelle l’exposition professionnelle aux pesticides augmente le risque de développer une SLA.

Ils soulignent aussi la nécessité de mettre en œuvre des recherches plus rigoureuses afin d’identifier les mécanismes qui mènent à la maladie. Il s’agit notamment de déterminer quelles substances chimiques ou quels constituants des pesticides pourraient être en cause. Autre question importante : le risque dépend-il de la dose ? Autrement dit, une exposition prolongée, ou à des doses plus élevées, accroît-elle le risque ?

Enfin, on considère aujourd’hui que le risque de développer une SLA résulte vraisemblablement d’une combinaison de différents facteurs, génétiques comme environnementaux. La manière dont les expositions à ces facteurs s’accumulent et interagissent au fil de l’existence pourrait jouer un rôle dans la maladie. On peut imaginer, par exemple, que le risque soit augmenté chez des personnes qui auraient manipulé quotidiennement des pesticides, et qui auraient également été exposées à d’autres substances toxiques (ou qui auraient subi un traumatisme crânien grave, qui présenteraient une prédisposition génétique, etc.).

Ce modèle de développement de la maladie est dit « en plusieurs étapes » (multistep) ; il n’est pas possible, à ce jour, d’établir avec précision un profil de risque individuel.

On l’aura compris, le paysage de la SLA est encore mouvant. Pour que les autorités puissent faire évoluer la réglementation en matière de seuils d’exposition et que les employeurs puissent mettre en place des stratégies de réduction des risques efficaces afin de mieux protéger les travailleurs, il sera nécessaire d’approfondir encore les connaissances.

The Conversation

Rachel Tan a reçu des subventions de la part de FightMND et du ministère de la Santé de Nouvelle-Galles du Sud.

ref. SLA : l’exposition professionnelle aux pesticides pourrait accroître le risque de maladie du motoneurone – https://theconversation.com/sla-lexposition-professionnelle-aux-pesticides-pourrait-accroitre-le-risque-de-maladie-du-motoneurone-289730

SLA : l’exposition professionnelle aux pesticides pourrait accroître le risque de maladie des motoneurones

Source: The Conversation – in French – By Rachel Tan, Associate Professor in Neuroscience, The Brain and Mind Centre, University of Sydney

L’exposition aux pesticides semble liée à un risque accru de développer une SLA, mais des interrogations persistent. Huntstock/Getty

Une nouvelle étude suggère que l’exposition aux pesticides pourrait augmenter le risque de sclérose latérale amyotrophique, ou SLA. Cependant, ces travaux ne permettent pas de déterminer dans quelle mesure cette exposition contribuerait à l’apparition de la maladie, notamment en regard d’autres facteurs potentiels.


Recevoir un diagnostic de sclérose latérale amyotrophique (SLA) – une affection également connue dans le monde anglophone sous le nom de « maladie de Lou Gehrig », et en France sous celui de « maladie de Charcot » – est dévastateur.

En effet, cette maladie, qui constitue la forme la plus fréquente de maladie du motoneurone est une affection neurodégénérative invalidante d’évolution rapide : la survie moyenne n’est que de deux à trois ans après le diagnostic (il n’existe pas pour l’heure de traitement curatif pour la grande majorité des cas de SLA, même si les premiers essais d’un traitement ciblant une anomalie impliquée dans les formes génétiques de la maladie suggèrent qu’il pourrait ralentir leur progression, NdT).

Le plus souvent diagnostiquée entre 40 ans et 70 ans, la SLA altère la capacité à parler, à déglutir (et donc à manger) ainsi qu’à respirer. Actuellement, les causes de la maladie demeurent mal comprises.

Une nouvelle étude révèle que l’exposition professionnelle aux pesticides peut accroître de 61 à 71 % le risque de développer une SLA. Ce travail est une méta-analyse, autrement dit les résultats de huit autres études – qui n’évaluent toutefois pas toutes le risque de la même manière. Voici pourquoi ces conclusions doivent être interprétées avec prudence.

Ce que l’on sait des causes la SLA

Les hommes sont plus fréquemment touchés par la SLA que les femmes : chez eux, le risque de développer la maladie est accru d’environ 20 %.

Chez plus de 90 % des patients, la maladie survient de façon sporadique : la grande majorité d’entre eux ne présente ni antécédent familial connu ni cause génétique identifiée.

Les 10 % de cas restants sont dits familiaux, c’est-à-dire que la personne est porteuse d’un variant génétique connu ou qu’il existe dans sa famille des antécédents de SLA.

On comprend encore mal ce qui déclenche exactement les formes sporadiques comme familiales de la maladie, même s’il est probable que cette dernière résulte d’une interaction entre gènes et environnement.

Depuis quelques décennies, les chercheurs se demandent si l’exposition aux pesticides pourrait constituer un facteur déclenchant.

Si diverses études ont effectivement mis en évidence des associations entre exposition aux pesticides et risque accru de SLA, aucune relation de causalité n’a toutefois encore été établie.

Qu’apportent ces nouveaux travaux ?

Les auteurs de cette nouvelle étude ont effectué une revue systématique des articles publiés sur le sujet dans la littérature scientifique entre 1990 et 2025, puis ont réalisé une méta-analyse (une analyse statistique de résultats déjà publiés, NdT) sur les données de huit études distinctes : cinq menées aux États-Unis, une au Canada et en France, une en Italie et la dernière en Australie.

Leur objectif était de répondre à une question simple mais importante : le fait d’avoir été exposé, à un moment ou à un autre, à des pesticides dans le cadre de son travail augmente-t-il le risque de développer une SLA ?

D’après les résultats obtenus, la réponse est oui.

Globalement, les personnes ayant été exposées, ne serait-ce qu’une fois, à des pesticides (fongicides, herbicides ou insecticides) sur leur lieu de travail présentaient un risque de SLA accru de 61 % par rapport à des personnes non exposées.

Selon ces travaux, le lien entre exposition aux pesticides et risque de SLA apparaît plus marqué chez les hommes que chez les femmes. Cependant, les données sont trop limitées pour déterminer si cet écart traduit une véritable différence biologique ou résulte de lacunes dans la mesure de l’exposition chez les femmes.

Le risque s’est aussi avéré légèrement plus élevé lors d’une exposition à des pesticides de type herbicide, cette dernière étant associée à une hausse de 71 % du risque de développer une SLA.

Une augmentation de 61 à 71 % ne représente qu’un petit nombre de cas supplémentaires annuels, car, en Australie, la SLA touche environ 8 personnes sur 100 000 (en Europe, l’incidence annuelle de la SLA varie de 1,11 pour 100 000 personnes à 5,55 pour 100 000 habitants ; en France, les données épidémiologiques sont encore limitées, mais selon l’Institut national de la santé et de la recherche médicale, 2,5 nouveaux cas pour 100 000 habitants seraient diagnostiqués chaque année, NdT). Toutefois, il faut souligner que les chiffres ne rendent pas compte du caractère invalidant et dévastateur de cette maladie, que ce soit pour les individus qu’elle frappe ou pour leur entourage.

Rappelons qu’il n’existe à ce jour aucun traitement curatif.

Les limites de ces travaux

En réanalysant 1 734 cas de SLA issus de huit études différentes, ces nouveaux travaux ont permis d’analyser davantage de données qu’aucune autre étude isolée.

Mais un tel regroupement introduit inévitablement des hétérogénéités, car chaque étude a été conduite indépendamment, selon des méthodes variables. Les différences qui en résultent sont difficiles à contrôler.

Ainsi, plusieurs des études retenues ont mis en évidence un lien entre la survenue d’une SLA et d’autres facteurs de risque distincts, comme les traumatismes crâniens ou l’exposition à d’autres types de substances toxiques. Or, la méta-analyse n’a pas pu dissocier complètement ces facteurs de l’exposition aux pesticides. Impossible, dès lors, de dire précisément dans quelle mesure l’exposition aux pesticides a contribué à l’apparition ultérieure de la maladie (ni si d’autres facteurs y ont également concouru, ni, là aussi, dans quelle mesure).

L’une des études portait par ailleurs sur des vétérans exposés à l’agent orange, un herbicide employé comme arme par les États-Unis d’Amérique au cours de la guerre du Vietnam. Ce type d’exposition diffère probablement beaucoup des expositions professionnelles aux pesticides rencontrées aujourd’hui. Or, ces nouveaux travaux n’ont pas analysé ces résultats séparément.

La plupart des études incluses étaient de type « déclaratif », autrement dit elles reposaient sur des expositions rapportées par les participants eux-mêmes. Ces derniers devaient se remémorer les pesticides auxquels ils avaient vraisemblablement été exposés au cours de leur vie, et en estimer les quantités. Or, ce type d’étude tendait à révéler un lien plus fort entre pesticides et SLA que les études dans lesquelles l’exposition avait été mesurée de façon indépendante.

Comme le soulignent les auteurs des travaux eux-mêmes, un biais de mémorisation pourrait être entré en ligne de compte : les personnes déjà atteintes de SLA, ou qui soupçonnent un lien entre les pesticides et la maladie, sont en effet susceptibles de se souvenir plus aisément que les autres d’une exposition aux pesticides et de la déclarer.

Que retenir de cette nouvelle étude ?

Globalement, ces résultats renforcent l’hypothèse selon laquelle l’exposition professionnelle aux pesticides augmente le risque de développer une SLA.

Ils soulignent aussi la nécessité de mettre en œuvre des recherches plus rigoureuses afin d’identifier les mécanismes qui mènent à la maladie. Il s’agit notamment de déterminer quelles substances chimiques ou quels constituants des pesticides pourraient être en cause. Autre question importante : le risque dépend-il de la dose ? Autrement dit, une exposition prolongée, ou à des doses plus élevées, accroît-elle le risque ?

Enfin, on considère aujourd’hui que le risque de développer une SLA résulte vraisemblablement d’une combinaison de différents facteurs, génétiques comme environnementaux. La manière dont les expositions à ces facteurs s’accumulent et interagissent au fil de l’existence pourrait jouer un rôle dans la maladie. On peut imaginer, par exemple, que le risque soit augmenté chez des personnes qui auraient manipulé quotidiennement des pesticides, et qui auraient également été exposées à d’autres substances toxiques (ou qui auraient subi un traumatisme crânien grave, qui présenteraient une prédisposition génétique, etc.).

Ce modèle de développement de la maladie est dit « en plusieurs étapes » (multistep) ; il n’est pas possible, à ce jour, d’établir avec précision un profil de risque individuel.

On l’aura compris, le paysage de la SLA est encore mouvant. Pour que les autorités puissent faire évoluer la réglementation en matière de seuils d’exposition et que les employeurs puissent mettre en place des stratégies de réduction des risques efficaces afin de mieux protéger les travailleurs, il sera nécessaire d’approfondir encore les connaissances.

The Conversation

Rachel Tan a reçu des subventions de la part de FightMND et du ministère de la Santé de Nouvelle-Galles du Sud.

ref. SLA : l’exposition professionnelle aux pesticides pourrait accroître le risque de maladie des motoneurones – https://theconversation.com/sla-lexposition-professionnelle-aux-pesticides-pourrait-accroitre-le-risque-de-maladie-des-motoneurones-289730

À l’ère des canicules, l’avenir du télétravail passe-t-il par des espaces de coworking pour échapper aux passoires thermiques ?

Source: The Conversation – in French – By Gerhard Krauss, Maître de conférences de sociologie, Université Rennes 2


L’ESSENTIEL

  • La succession d’épisodes caniculaires depuis le mois de mai 2026 a de nouveau braqué les projecteurs sur le télétravail. Ces derniers mois pourtant, plusieurs chefs d’entreprise avaient souhaité réduire la voilure dans ce domaine.

  • La dimension durable du changement climatique nécessite une vraie réflexion sur les conditions de travail en période de chaleur extrême. Les espaces de coworking doivent être intégrés à cette réflexion.

  • Ces espaces pourraient être repensés, en offrant notamment des espaces plus frais et une implantation dans tous les territoires.


Au moment où la France subit les conséquences du dérèglement climatique avec des canicules à répétition, et cinq ans après l’accord relatif à la mise en œuvre du télétravail dans la fonction publique, la question d’une nouvelle organisation du travail, et en particulier du télétravail, se pose avec acuité.

Les deux crises que nous avons vécues au cours de la décennie 2020, la crise sanitaire et la crise caniculaire, l’une épisodique et l’autre appelée à se répéter désormais, ont révélé un dénominateur commun. Elles ont mis en évidence la nécessité de repenser les conditions de travail : mobilités, horaires et cadres
– dans l’entreprise, en extérieur, en télétravail.

Or, face à ces phénomènes extrêmes, on ne semble encore pouvoir répondre qu’avec des solutions d’immédiateté, voire avec des injonctions ou conseils, parfois pour le moins dérisoires : baisser les stores, boire davantage d’eau, utiliser des bureaux moins exposés au soleil, commander des ventilateurs en urgence, etc.

Un climat qui n’existe plus

Ces réponses sont révélatrices d’une société qui « a été pensée pour un climat qui n’existe plus ». Adopter une politique proactive dans l’organisation du travail exigerait, au contraire, une anticipation aux répercussions multiples et interdépendantes, service public et secteur privé compris.

Dans cette perspective d’anticipation, le télétravail est naturellement concerné. Lors des canicules cet été, sous la menace des risques climatiques pour la santé, certaines entreprises ont facilité le télétravail des personnels effectuant des tâches « télétravaillables ».




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Et si on apprenait à télétravailler plutôt que d’y renoncer


D’autres employeurs disposant de locaux climatisés se voyaient paradoxalement confrontés à un afflux soudain de leurs salariés sur leur site (parmi eux beaucoup de jeunes salariés habitants dans de petits appartements) – une difficulté inattendue pour des entreprises ayant réduit leurs surfaces de bureaux après la crise Covid-19 en misant sur le télétravail et des flex offices (autrement dit un nombre de postes de travail disponibles sur site inférieur au nombre de salariés). Autant de réactions ponctuelles, non coordonnées, révélant une absence de stratégie.

La naissance du télétravail

Rappelons que le télétravail issu de l’économie du numérique se développait lentement avant la crise sanitaire Covid-19 dans un élan en lien avec un nouveau rapport au travail, exprimant par exemple une aspiration à se consacrer davantage à une vie de famille ou à cultiver du temps pour soi.

Le télétravail était à ce titre un jalon important d’une évolution sociétale. Sa traduction en pratiques de travail nouvelles dépassait la définition légale du télétravail proprement dit (travail salarié effectué à distance en dehors des locaux physiques de l’employeur). Il concernait aussi des catégories de travailleurs indépendants (non salariés) – des startuppers, des freelances ou des « nomades » du numérique – dont les relations de travail avec d’autres professionnels s’appuyaient sur des communications électroniques à distance.

Un groupe cible pour les tiers-lieux expérimentant de nouvelles réponses aux défis posés par les mutations de la société.

Ces espaces offraient la possibilité de :

  • sortir de l’isolement du « bureau à la maison »,

  • mieux séparer ou concilier sphère de travail et sphère privée,

  • fréquenter d’autres individus dans des situations similaires,

  • ou encore bénéficier d’un cadre propice aux sociabilités.

Autant de mutations pouvant devenir positivement décisives à l’avenir pour moderniser et assurer la productivité des entreprises.

Impacts sur la productivité du travail

Le rôle positif du télétravail s’était déjà avéré lors de la crise Covid-19 quand les entreprises habituées au télétravail s’en sortaient mieux, avec une productivité plus élevée. Cela aurait dû également fonctionner lors des dernières canicules, avec des entreprises continuant très majoritairement à accorder une place importante au télétravail de leurs cadres.

Mais le facteur « bouilloire thermique » bouscula ce scénario. Le télétravail sortit fragilisé en raison des logements rendus inhabitables en temps de canicule et impropres à y exercer le télétravail.

Afin de ne pas renoncer à une productivité sensible aux pics de chaleur, l’adaptation du télétravail aux conséquences du réchauffement climatique semble donc s’imposer. Selon une étude de l’OCDE, les chaleurs extrêmes sont responsables d’une réduction de la productivité : dix jours au-dessus de 35 °C réduisent la productivité des entreprises d’environ 0,3 %.

En attendant de voir le parc immobilier adapté aux canicules : où donc alors télétravailler si ce n’est pas chez soi ?

Indispensables espaces de « coworking » ?

Autrement dit, dans ce contexte, le télétravail ne pourrait-il pas se « téléporter » à l’avenir dans un tiers-lieu qui ne sera plus le tiers-lieu d’origine « alternatif et expérimental » (le gouvernement ayant par ailleurs arrêté récemment son dispositif de soutien) ? L’avenir de ces espaces pourrait ressembler bel et bien à un espace de coworking (ECW) stricto sensu. Soit un lieu climatisé, clairement identifié, accessible et inclusif, offrant des conditions de sécurité et santé conformes au Code du travail et aux réglementations en vigueur.

La répartition géographique existante de ces espaces en France a émergé au cours des deux dernières décennies de façon relativement désordonnée sur tout le territoire. Les ECW se sont multipliés grâce au soutien public et grâce à divers financements, sans pour autant éviter des disparités régionales et une concentration relative de ces équipements dans les zones les plus densément peuplées.

France 3 Nouvelle-Aquitaine, 2021.

Si certains ECW situés dans des centres urbains affirment avoir des locaux climatisés, ils ne sont cependant pas toujours en mesure de pouvoir garantir des conditions de travail à température agréable. Ainsi, choisir le bon ECW avec ce critère de température à Paris et en Île-de-France n’est pas évident. Cela s’avère encore plus difficile ailleurs, hors Hexagone et dans des endroits éloignés, où les ECW sont rares, et souvent surchauffés en période caniculaire. Cela touche même des endroits réputés pour leur climat rude et froid.

L’exemple d’un espace de coworking à Brest, où un patron a dû mettre l’ensemble des équipes du bâtiment en télétravail pendant la canicule (les températures extrêmes n’y permettant pas de travailler convenablement), est parlant à cet égard.

Des mentalités à changer rapidement

Outre l’équipement en climatisation, les mentalités des dirigeants d’entreprise par rapport aux lieux d’exercice possibles du télétravail doivent évoluer également, pour pouvoir développer le télétravail dans les espaces de coworking. Selon une étude, les DRH et les dirigeants d’entreprise n’acceptent guère l’idée que le télétravail puisse s’exercer en dehors du domicile principal du salarié (une large majorité – 82 % d’eux – n’autorisant le télétravail qu’au domicile principal).

Ces conditions réunies, l’ensemble des ECW existants pourrait servir de base à un maillage des lieux identifiés pour le télétravail, connecté à l’évolution générale de notre économie, et plus précisément celle du numérique, et correspondant à l’évolution sociétale citée plus haut.

Le public et le privé pourraient être amenés à travailler ensemble pour structurer et organiser ces équipements, non seulement adaptés aux canicules à venir, mais encore pour pérenniser le télétravail en l’organisant dans une nouvelle géographie urbaine où l’espace de coworking se substituerait au home office à domicile, à portée de main de tous, même ceux habitant dans des lieux éloignés. Le réchauffement climatique dans ce domaine comme dans tous les autres est une question de politique publique, on n’imagine pas la voir disparaître l’hiver prochain.


Pour en savoir plus, vous retrouverez en suivant ce lien une conférence sur la révolution du coworking, organisée à l’Université Rennes 2, en 2024.

The Conversation

Gerhard Krauss a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR).

ref. À l’ère des canicules, l’avenir du télétravail passe-t-il par des espaces de coworking pour échapper aux passoires thermiques ? – https://theconversation.com/a-lere-des-canicules-lavenir-du-teletravail-passe-t-il-par-des-espaces-de-coworking-pour-echapper-aux-passoires-thermiques-289310

« Minutieuse » : un compliment qui peut enfermer les femmes dans des rôles subalternes

Source: The Conversation – France (in French) – By Samantha Dodson, Assistant Professor, Organizational Behaviour and Human Resources, University of Calgary

À un même type de poste, les femmes et les hommes ne sont pas décrits de la même manière par leur entourage professionnel. Selon une étude, ces différences de langage contribuent à éloigner les femmes des postes de direction. Unsplash

L’analyse de plus de 550 000 recommandations publiées sur LinkedIn révèle un biais persistant : les femmes sont valorisées pour leur précision, les hommes pour leur vision stratégique. Un écart de vocabulaire qui peut avoir des conséquences bien réelles sur les carrières.


Depuis que les femmes ont intégré massivement le marché du travail moderne, les métiers de support – c’est-à-dire ceux qui consistent à aider d’autres personnes à accomplir leur travail, comme les postes d’assistants – sont occupés majoritairement par des femmes. Les postes plus élevés dans la hiérarchie qu’elles soutiennent – par exemple ceux de dirigeants, d’avocats ou de chirurgiens –– sont, pour leur part, restés majoritairement occupés par des hommes.

Les femmes continuent par ailleurs de se heurter à des obstacles pour accéder aux postes de direction dotés d’un véritable pouvoir de décision. Au Canada, seules 21 % des plus grandes entreprises cotées en Bourse sont dirigées par une femme. À l’inverse, 92 % des assistants et assistantes de direction sont des femmes.

Même lorsqu’hommes et femmes occupent un même type de poste, les recherches montrent de manière constante que les femmes sont moins susceptibles de se voir confier des missions susceptibles de favoriser leur promotion, d’avoir des responsabilités très visibles qui attirent l’attention de la hiérarchie et d’être récompensées. À l’inverse, elles se voient plus souvent attribuer des tâches administratives ou ce que les chercheurs appellent les « corvées de bureau » (office housework) : un travail indispensable au bon fonctionnement de l’organisation, mais qui débouche rarement sur une augmentation ou une promotion.

Un stéréotype caché à la vue de tous

Dans une étude récente, menée avec Rachael D. Goodwin, Cheryl J. Wakslak, Kristina A. Diekmann et Jesse Graham, nous nous sommes intéressés aux attentes stéréotypées concernant la manière dont les hommes et les femmes réfléchissent. Nous avons testé ces représentations au cours de six expériences.

En étudiant la concentration des hommes dans les postes de pouvoir et des femmes dans les fonctions subalternes, nous avons mis en évidence un phénomène intéressant.

Les fonctions de support consistent souvent à mettre en place des processus efficaces et à porter une grande attention aux détails. Les postes de direction, eux, impliquent davantage de définir des valeurs, d’élaborer des stratégies et de fixer une vision. Les femmes occupent plus fréquemment le premier type de fonctions, qui mobilise ce que nous appelons un « mode de pensée concret ». Les hommes sont davantage présents dans des postes exigeant une réflexion d’ensemble, ou « abstraite ». Ces deux modes de pensée sont tout aussi précieux l’un que l’autre, mais ils sont généralement associés à des types de travail différents.

Nous avons constaté que les personnes interrogées partagent largement trois croyances liées à la pensée concrète et abstraite : les femmes seraient plus attentives aux détails et plus précises que les hommes ; elles auraient une vision moins globale des problèmes ; et elles seraient moins visionnaires.

Ces croyances sont apparues spontanément lors de notre première expérience, puis ont été confirmées explicitement par les participants dans deux études de suivi. Nous avons également constaté que les femmes adhéraient davantage à ces stéréotypes que les hommes et que ces représentations se retrouvaient dans 48 métiers et secteurs d’activité différents.

Ce que révèle LinkedIn

Ces stéréotypes ont des conséquences bien réelles et peuvent contribuer à expliquer pourquoi les femmes sont surreprésentées dans les fonctions administratives.

Dans l’une de nos expériences, nous avons analysé près de 550 000 recommandations publiées sur LinkedIn, couvrant un large éventail de secteurs et de métiers. Les relations professionnelles décrivaient plus souvent les femmes comme étant « minutieuses et précises » tandis qu’elles qualifiaient davantage les hommes de « visionnaires » ou « dotés d’une vision à long terme ».

Or, les recherches montrent que les recommandations publiées sur LinkedIn peuvent influencer les décisions de recrutement. Le vocabulaire employé dans ces recommandations n’est donc pas anodin.

Prenons l’exemple de deux chefs de projet ayant reçu des recommandations positives sur LinkedIn (les prénoms ont été modifiés pour préserver leur anonymat) :

« John est un atout pour toutes les équipes qu’il rejoint. Il cherche constamment à transformer les idées en actions, insuffle de la créativité à chaque étape et élabore des stratégies d’innovation. Il apporte une réelle valeur ajoutée grâce à sa capacité à avoir une vision d’ensemble et à formuler des recommandations qui améliorent l’efficacité et réduisent les coûts. »

« Jill est une personne très minutieuse, motivée et analytique. Elle exécute chaque tâche ou projet qui lui est confié dans les délais. Elle excelle dans l’organisation et la gestion de plusieurs dossiers à la fois. Donnez-lui un objectif, et vous pouvez compter sur elle pour obtenir des résultats dépassant les attentes. »

Les deux recommandations sont élogieuses. Mais John est présenté comme quelqu’un qui génère des idées et donne une direction, tandis que Jill apparaît avant tout comme une personne qui met efficacement ces idées en œuvre. Si un recruteur perçoit John comme un profil stratégique, capable de se projeter dans l’avenir, il sera plus enclin à le considérer comme un futur dirigeant. À l’inverse, si Jill est avant tout décrite comme une personne minutieuse et attentive aux détails, cela peut accroître ses chances d’être recrutée pour des fonctions administratives, tout en freinant son accès à des postes de direction.

Un cercle vicieux… qu’il est possible de briser

Lors de notre dernière expérience, nous avons constaté que les stéréotypes de genre augmentaient la probabilité que les femmes se voient confier, en plus de leur charge de travail habituelle, des tâches ingrates offrant peu de perspectives de promotion, comme le classement de documents ou la relecture de textes. Ce mécanisme entretient les rôles de genre et les inégalités au sein des organisations.

Les stéréotypes liés aux métiers et à la répartition genrée des tâches se renforcent mutuellement, créant un cercle vicieux difficile à briser de l’intérieur. Pour y mettre fin, les managers et les organisations doivent mettre en œuvre, de manière volontaire, des pratiques et des politiques garantissant une répartition plus équitable des responsabilités, afin que les femmes ne soient plus écartées des possibilités d’avancement.

Notre étude met en évidence deux pistes d’action pour les managers. La première consiste à répartir plus équitablement les tâches peu valorisées et très opérationnelles. La prise de notes en réunion, l’organisation des anniversaires ou la collecte des commandes de déjeuner reviennent encore trop souvent aux femmes. Mettre en place un système de rotation permet d’éviter qu’une même personne soit systématiquement cantonnée à des tâches qui ne contribuent pas à son évolution de carrière.

La seconde consiste à mieux valoriser le sens du détail dans les postes de direction. Des offres d’emploi et des descriptions de fonction qui présentent cette qualité comme une compétence de leadership pourraient encourager davantage de femmes à postuler à des postes à responsabilités et augmenter leurs chances d’y être sérieusement considérées.

The Conversation

Samantha Dodson a reçu des financements du Social Sciences and Humanities Research Council (SSHRC).

ref. « Minutieuse » : un compliment qui peut enfermer les femmes dans des rôles subalternes – https://theconversation.com/minutieuse-un-compliment-qui-peut-enfermer-les-femmes-dans-des-roles-subalternes-288023

De nombreuses espèces d’abeilles renferment de minuscules particules magnétiques, suggérant l’existence d’une boussole interne

Source: The Conversation – France in French (2) – By Laura Russo, Assistant Professor of Ecology and Evolutionary Biology, University of Tennessee

Les scientifiques ignorent encore comment les insectes utilisent leur sens magnétique pour s’orienter. Laura Russo

Les abeilles sociales, les espèces solitaires, celles qui nichent dans le sol ou dans des cavités : toutes ou presque présentent des traces de magnétisme. Cette découverte remet en cause les idées reçues sur l’origine de la magnétoréception chez les insectes.


Un nombre étonnamment élevé d’espèces d’abeilles – 74 des 96 espèces testées – présentent des propriétés magnétiques, selon une étude que mes collègues et moi avons récemment publiée dans la revue Science Advances.

Certains animaux sont capables d’utiliser des composés magnétiques à base de fer, comme la magnétite, pour détecter le champ magnétique terrestre et s’orienter grâce à lui. Cette capacité est appelée magnétoréception. Dans notre étude, nous avons considéré le magnétisme observé chez les insectes testés comme un indicateur permettant d’identifier les espèces susceptibles de posséder cette faculté.

Depuis des décennies, les biologistes savent que les abeilles domestiques sociales, qui nichent dans des cavités, sont capables de magnétoréception. La plupart des chercheurs pensaient que cette sorte de boussole interne était liée à la vie en colonie. Les abeilles domestiques indiquent en effet à leurs congénères l’emplacement des ressources florales grâce à une danse qui renseigne sur la direction à suivre en fonction de la position du soleil et du champ géomagnétique.

Notre étude poursuivait deux objectifs : comparer la présence de matériaux magnétiques chez les espèces d’abeilles vivant en groupe et chez les espèces solitaires, puis retracer l’origine évolutive de la magnétoréception chez les abeilles.

Du magnétisme partout où nous avons regardé

Pour mesurer les réponses magnétiques, nous avons collecté des spécimens appartenant à différentes espèces de la famille des Apidés (Apidae), qui comprend des espèces sociales comme les abeilles domestiques, mais aussi des espèces solitaires. Nous avons réduit en poudre des abeilles mortes et séchées, puis mesuré le magnétisme de cette poudre à l’aide d’un magnétomètre.

À notre surprise, nous avons constaté que la réponse magnétique était forte aussi bien chez les abeilles vivant en groupe que chez les espèces solitaires. Ce résultat nous a conduits à rejeter notre hypothèse initiale, selon laquelle la présence de matériaux magnétiques n’était nécessaire que chez les espèces d’abeilles sociales.

Abeille halicte
La petite abeille halicte sociale, qui niche dans le sol et appartient à la famille des Halictidae, a présenté une forte réponse magnétique.
Laura Russo

Plus surprenant encore, une petite abeille sociale de la famille des Halictidae présentait elle aussi un fort magnétisme. Nous avons alors élargi notre étude à des espèces représentant l’ensemble de l’arbre évolutif des abeilles, en partant de l’hypothèse que l’origine évolutive de ce magnétisme se trouvait peut-être chez des lignées plus anciennes.

Notre étude a également mis en évidence plusieurs tendances concernant l’intensité du magnétisme observé chez les abeilles. Les espèces de grande taille présentaient un magnétisme plus marqué. Les abeilles sociales étaient, en moyenne, plus magnétiques que les espèces solitaires. Enfin, les abeilles qui nichent dans des cavités avaient tendance à être plus magnétiques que celles qui construisent leur nid dans le sol.

Dans l’ensemble, nous avons détecté la présence de matériaux magnétiques dans toutes les familles d’abeilles étudiées : chez les espèces sociales comme chez les espèces solitaires, chez les abeilles nocturnes, ainsi que chez celles qui nichent dans le sol comme chez celles qui vivent au-dessus du sol, dans des cavités ou des ruches. Les insectes d’autres groupes que nous avons examinés à titre de comparaison, notamment des coléoptères, des guêpes et des mouches, présentaient eux aussi du magnétisme.

Nous avons donc dû rejeter une nouvelle fois notre hypothèse. Nos résultats montrent que le magnétisme est probablement apparu avant même l’origine évolutive des abeilles. Nous en concluons qu’il s’agit vraisemblablement d’un caractère ancestral, conservé au cours de l’évolution.

Quelques espèces d’abeilles solitaires, notamment les abeilles à orchidées, ont présenté un magnétisme particulièrement marqué.
Laura Russo

Ce que nous ignorons encore

Notre étude laisse de nombreuses questions en suspens. D’abord, même si nous considérons que le magnétisme constitue un indicateur de la magnétoréception, il est notoirement difficile de le démontrer. Cela nécessite en effet des expériences sur des organismes vivants, retirés de leur environnement naturel.

La magnétoréception est l’un des sens animaux les plus controversés. Il existe de solides preuves que certains organismes sont capables de détecter le champ magnétique terrestre et de s’y orienter. Mais il ne s’agit probablement pas de leur sens principal, même chez les espèces qui possèdent cette capacité. Cette caractéristique rend son étude particulièrement difficile.

Même chez les bourdons, que les biologistes considèrent comme capables de magnétoréception, de nombreuses questions et incertitudes subsistent quant à la manière dont ils utilisent ce sens.

Les scientifiques sont en revanche plus convaincus que les abeilles domestiques sont capables de magnétoréception. Des chercheurs sont même parvenus à les entraîner à distinguer des anomalies locales du champ magnétique. Nous avons donc fait l’hypothèse que les insectes de notre étude présentant un magnétisme plus marqué que celui des abeilles domestiques possèdent eux aussi cette capacité. Mais nous ne pouvons pas le démontrer. De plus, nos travaux n’expliquent ni la fonction de ce magnétisme ni le mécanisme biologique de la magnétoréception.

Enfin, si l’intensité du signal magnétique variait selon les différentes parties du corps, elle n’était jamais limitée à une seule région chez les abeilles que nous avons étudiées. Ce résultat ne soutient donc guère certaines hypothèses sur le fonctionnement de la magnétoréception, notamment celle selon laquelle elle reposerait sur des cryptochromes sensibles à la lumière présents dans les yeux.

The Conversation

Laura Russo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. De nombreuses espèces d’abeilles renferment de minuscules particules magnétiques, suggérant l’existence d’une boussole interne – https://theconversation.com/de-nombreuses-especes-dabeilles-renferment-de-minuscules-particules-magnetiques-suggerant-lexistence-dune-boussole-interne-287920

L’histoire méconnue de la Vierge Marie, sainte patronne des États-Unis

Source: The Conversation – France in French (3) – By Stephanie Shreffler, Religious Collections Librarian/Archivist and Associate Professor, University Libraries, University of Dayton

Depuis 1847, la Vierge Marie est officiellement la patronne des États-Unis sous le vocable de l’Immaculée Conception. The Marian Library, University of Dayton (Ohio)

L’ESSENTIEL

  • Les États-Unis ont une sainte patronne depuis près de 180 ans : la Vierge Marie, sous le titre de l’Immaculée Conception.

  • Cette histoire éclaire les liens complexes entre catholicisme, identité nationale et mémoire américaine.

  • En 2025, l’Église catholique a élu le premier pape né aux États-Unis, Léon XIV, et le pays connaît une forte hausse des conversions.


Chaque année, au mois de mars, des dizaines de milliers d’Américains descendent dans les rues et envahissent les bars pour célébrer la Saint-Patrick, le saint patron de l’Irlande. En décembre, ce sont les Américains d’origine mexicaine qui célèbrent la fête de Notre-Dame de Guadalupe, la sainte patronne du Mexique.

Mais saviez-vous que les États-Unis ont eux aussi leur propre sainte patronne ? Il y a près de deux cents ans, en mai 1846, les évêques et prêtres catholiques ont proclamé la Vierge Marie patronne des États-Unis d’Amérique, sous le vocable de l’Immaculée Conception, en référence à la croyance selon laquelle elle a été conçue sans péché originel.

Selon le catéchisme de l’Église catholique, qui résume la doctrine catholique, un saint est une personne qui « mène une vie en union avec Dieu par la grâce du Christ et reçoit la récompense de la vie éternelle ». Les catholiques peuvent vénérer les saints et leur demander d’intercéder auprès de Dieu en leur faveur. Certains sont reconnus, officiellement ou non, comme les « patrons » de situations, de conditions, d’identités ou de lieux particuliers, en raison de leur vie terrestre.

Nous sommes bibliothécaires à l’Université de Dayton, dans l’Ohio, où nous travaillons à la Marian Library et à l’U.S. Catholic Special Collection. Nous avons récemment conçu une exposition numérique présentant des objets qui retracent l’histoire de cette dévotion à Marie en tant que l’Immaculée Conception aux États-Unis. Ces pièces témoignent à la fois du patriotisme américain et de la foi catholique.

L’Immaculée Conception

L’Immaculée Conception, du peintre espagnol du XVIᵉ siècle Juan de Juanes.
Fundacion Banco Santander/Google Art Project via Wikimedia.

Marie est connue sous de nombreux noms et titres, parmi lesquels la Vierge Marie, Marie de Nazareth, Notre-Dame de Lourdes, la Sainte Mère de Dieu, la Reine du Ciel, le Siège de la Sagesse ou encore la Rose mystique.

L’un de ses titres les plus importants est celui d’Immaculée Conception, qui renvoie à la croyance catholique selon laquelle Marie a été préservée à sa conception du « péché originel » et était ainsi digne de devenir la mère de Jésus-Christ. L’Église catholique enseigne que tous les autres êtres humains naissent marqués par le péché originel, conséquence de la désobéissance d’Adam et Ève à Dieu dans le jardin d’Éden.

À l’origine, l’idée selon laquelle Marie aurait été préservée du péché originel a longtemps fait l’objet de débats au sein de l’Église catholique. Cette doctrine n’a été érigée en dogme que le 8 décembre 1854 par le pape Pie IX. Depuis, les catholiques célèbrent chaque année la fête de l’Immaculée Conception le 8 décembre. Bien avant cette reconnaissance officielle, la dévotion à l’Immaculée Conception avait déjà profondément influencé l’art et l’enseignement de l’Église catholique.

La patronne des États-Unis

Comment Marie, sous le titre de l’Immaculée Conception, est-elle devenue la patronne des États-Unis ?

John Carroll, premier évêque catholique des États-Unis (1790), a voué toute sa vie une profonde dévotion à Marie. En 1791, avec d’autres membres du clergé catholique américain, il consacra le diocèse de Baltimore à Marie, lui demandant de « préserver de tout mal » les fidèles du diocèse.

Portrait de John Carroll, premier évêque catholique des États-Unis, peint par Rembrandt Peale (1778-1860).
Wikimédia.

Un demi-siècle plus tard, en 1846, un concile réunissant des prêtres et des évêques venus de tout le pays proclama officiellement Marie, sous son titre de l’Immaculée Conception, patronne de l’ensemble des États-Unis, en lui demandant « le secours de ses prières ».

La dévotion à l’Immaculée Conception demeure aujourd’hui un élément important de la vie spirituelle de nombreux catholiques américains, même si beaucoup ignorent qu’elle est la patronne des États-Unis. Cette dévotion se manifeste notamment par les nombreuses églises placées sous l’appellation de l’Immaculée Conception, les bijoux à son effigie ainsi que par l’inscription de la fête de l’Immaculée Conception parmi les fêtes d’obligation aux États-Unis, des jours où les catholiques sont tenus d’assister à la messe.

Le 7 février 1847, le Vatican approuva officiellement la demande faisant de Marie, en tant qu’Immaculée Conception, la patronne des États-Unis. Cette reconnaissance intervint sept ans avant que le pape proclame officiellement le dogme de l’Immaculée Conception, preuve de la popularité de cette dévotion bien avant sa consécration doctrinale.

Une image pieuse pour le bicentenaire

De nombreux objets conservés dans la collection de la Marian Library, notamment des images pieuses, témoignent également de la dévotion des catholiques américains envers Marie l’Immaculée Conception. Une image pieuse est un petit objet de dévotion, facile à emporter, qui représente généralement Jésus ou un saint sur son recto. Au verso figurent le plus souvent une prière, un texte de dévotion, un passage des Écritures ou la commémoration d’un événement important.

L’une de ces images pieuses représente Marie sous les traits de l’Immaculée Conception, au-dessus de l’inscription :

« Immaculée Marie, patronne des États-Unis, priez pour nous. »

Au verso, elle commémore le bicentenaire des États-Unis, célébré en 1976, et reprend la devise officielle du pays : « In God We Trust » (« Nous plaçons notre confiance en Dieu »).

L’image de Marie est une reproduction de l’Immaculée Conception de l’Escurial, un tableau du peintre espagnol du XVIIᵉ siècle Bartolomé Esteban Murillo, conservé au Museo del Prado de Madrid. Cette œuvre s’inscrit dans une tradition artistique qui traduit visuellement la théologie de l’Immaculée Conception.

Cette image pieuse reprend des symboles inspirés du Livre de l’Apocalypse.
The Marian Library, University of Dayton (Ohio)

Marie est représentée vêtue d’un manteau bleu, une couleur associée à la foi, à l’humilité, au ciel et à la mer. Les pigments bleus étant extrêmement coûteux à la Renaissance, cette couleur était réservée aux personnages les plus importants, en particulier dans les représentations de la Vierge Marie.

D’autres symboles, en revanche, sont propres à Marie l’Immaculée Conception. Elle se tient debout sur un croissant de lune, une image inspirée de la « femme de l’Apocalypse » décrite dans le Livre de l’Apocalypse :

« Une femme revêtue du soleil avait la lune sous les pieds et une couronne de douze étoiles sur la tête. »

Les théologiens catholiques interprètent cette figure comme une référence à Marie, qui devient ainsi la mère de tous les chrétiens.

Dans d’autres représentations de l’Immaculée Conception, Marie apparaît avec un serpent sous les pieds, une couronne de douze étoiles ou encore un dragon, autant de symboles inspirés du chapitre 12 du Livre de l’Apocalypse.

Un chapelet américain

Autre objet majeur de la dévotion catholique, le chapelet invite les fidèles à méditer sur la vie de Jésus et de Marie. Le mot désigne à la fois un objet matériel – une succession de 50 grains ou nœuds enfilés sur un cordon – et un ensemble de prières, notamment le « Je vous salue Marie » et le « Notre Père ». En faisant glisser les grains entre leurs doigts, les catholiques comptent les prières qu’ils récitent.

Ce chapelet associe la dévotion religieuse aux couleurs du patriotisme états-unien.
The Marian Library, University of Dayton

L’American Rosary conservé dans notre collection a été conçu en 1956 par Marie George, de New York, même si les archivistes ignorent aujourd’hui qui était exactement cette dernière. Il est composé de grains aux couleurs patriotiques rouge, blanc et bleu et comporte une médaille miraculeuse, qui représente Notre-Dame de l’Immaculée Conception. Une carte jointe au chapelet invite les catholiques à offrir leurs prières « pour la paix dans le monde, dans la justice et la charité ».

À travers les siècles

Pendant une grande partie de l’histoire des États-Unis, les catholiques ont souvent été victimes de préjugés et de discriminations. Au milieu du XIXᵉ siècle, lorsque Marie en tant qu’Immaculée Conception fut proclamée patronne des États-Unis, la majorité protestante du pays se méfiait profondément de la fidélité des catholiques envers le pape.

L’image pieuse du bicentenaire et le chapelet américain du siècle suivant, tous deux consacrés à l’Immaculée Conception, montrent que les catholiques américains cherchaient encore à démontrer que leur foi et leur patriotisme étaient parfaitement compatibles.

En 2026, année du 250ᵉ anniversaire des États-Unis et du 180ᵉ anniversaire du patronage de Marie, cette histoire peut sembler lointaine. En 2025, l’Église catholique a élu le premier pape né aux États-Unis, Léon XIV, et les États-Unis connaissent en 2026 une forte hausse des conversions au catholicisme. Pourtant, les catholiques continuent de demander à Marie, patronne des États-Unis, d’intercéder non seulement pour eux-mêmes, mais aussi pour leur pays.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. L’histoire méconnue de la Vierge Marie, sainte patronne des États-Unis – https://theconversation.com/lhistoire-meconnue-de-la-vierge-marie-sainte-patronne-des-etats-unis-284472

L’atoll de Clipperton, un laboratoire unique pour étudier les extinctions déjà engagées, mais encore invisibles

Source: The Conversation – in French – By Romain Garrouste, Chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (ISYEB), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Vue satellite de l’atoll de Clipperton, prise en 2022. Contains modified Copernicus Sentinel data 2022, CC BY

L’ESSENTIEL

  • L’île de Clipperton tient de l’énigme écologique : l’écosystème terrestre, très pauvre, subsiste avec trois fois rien et surtout grâce aux apports de l’écosystème marin voisin.

  • Cet atoll presque désert peut nous aider à comprendre les notions de dette d’extinction, de puits écologique, de microévolution et de dépendance entre écosystèmes marins et terrestres.

  • Pour les scientifiques, ce cold spot (point froid) de biodiversité constitue un véritable laboratoire pour mieux comprendre l’évolution.


Au milieu du Pacifique oriental, Clipperton – ou île de la Passion, le 13ᵉ territoire ultramarin français – ressemble à une énigme écologique. L’atoll est minuscule, isolé et difficile d’accès. Pauvre en biodiversité terrestre, il est entouré d’un milieu marin riche et original. À première vue, il pourrait passer pour un simple « point froid » de biodiversité terrestre : peu de plantes, peu d’insectes, peu de vertébrés…

Il y règne de surcroît des conditions de vie rudes, avec des submersions lors des tempêtes marines fréquentes, une pollution plastique majeure, de la pêche illégale, des narcotrafiquants et, désormais, des intérêts miniers dans les fonds marins ainsi que des velléités d’installations portuaires. Un cocktail de conditions étonnantes pour les 2 kilomètres carrés et 10 kilomètres linéaires de cette couronne corallienne et de son lagon. Un presque atoll avec son rocher volcanique de 23 mètres de haut.

Pourtant, cette pauvreté apparente en fait précisément un objet scientifique passionnant, car Clipperton permet d’observer, presque à nus, les mécanismes élémentaires qui maintiennent une biocénose (c’est-à-dire l’équilibre des différentes espèces au sein d’un biotope donné) minimale. Ces mécanismes permettent d’expliquer l’évolution dans les systèmes insulaires et, par analogie, l’évolution tout court.

Gravure de l’île de Clipperton datant de 1899.
Artiste inconnu, d’après une photographie de J. T. Arundel.

Sur une grande île continentale, les interactions écologiques sont nombreuses, enchevêtrées, parfois difficiles à démêler, même si elles sont réduites par rapport aux continents. À Clipperton, au contraire, tout semble réduit à l’essentiel : une couronne terrestre étroite, un lagon presque fermé, des oiseaux marins, des crabes terrestres, quelques plantes, quelques insectes, des espèces introduites et des flux permanents entre la mer et la terre.

L’atoll devient alors un laboratoire naturel. Non pas parce qu’il serait riche, mais justement parce qu’il est pauvre, contraint, instable et, de ce fait, plus facile à lire, et qu’il y est parfois plus facile d’expérimenter.

Une île pauvre en biodiversité terrestre

La biodiversité terrestre de Clipperton est limitée. Les travaux de Marie-Hélène Sachet, dans les années 1960, ont décrit une île de faible diversité végétale, marquée par son isolement, son histoire humaine et les effets d’espèces introduites par l’être humain.

Photographie de 1897 montant trois résidents de l’île, ouvriers de l’exploitation de phosphate, à côté de porcs et d’un cocotier, des espèces importées sur l’île.
Service historique de la Marine

Les synthèses plus récentes confirment que l’atoll a connu de fortes transformations écologiques.

Par exemple, l’introduction de porcs en 1897 pour subvenir à la consommation des ouvriers chargés de l’exploitation du phosphate, porcs qui ont vécu en liberté jusqu’au départ de ces derniers. Ou encore l’explosion des populations de crabes terrestres, les modifications de la végétation (le seul végétal d’apparence arborée – qui n’est pas un arbre, au plan scientifique – est le cocotier, apporté par l’humain lors des tentatives d’exploitation du phosphate), la présence plus récente de rats ou encore les changements dans les populations d’oiseaux marins.

En 2005, l’expédition scientifique Jean-Louis Étienne, menée par le Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) et à laquelle j’ai participé, a entrepris un inventaire complet de la faune et de la flore terrestre de l’atoll, qui se poursuit depuis.

Spécimen de Gecarcinus johngarthia planatus ou crabe rouge de Clipperton. On retrouve également cet espèce sur d’autres îles du Pacifique, comme Malpelo, Revillagigedo ou Socorro. Il se nourrit d’algues, de feuilles de cocotiers et de charognes.
Cedricguppy, CC BY-SA

Mais pauvreté ne signifie pas absence d’écosystème fonctionnel. La partie terrestre de Clipperton dépend fortement du milieu marin qui l’entoure. Les oiseaux marins transfèrent vers l’île des nutriments produits en mer, notamment par le guano ; les crabes déplacent et transforment la matière organique ; les laisses de mer, les embruns et les tempêtes redistribuent des ressources sur la couronne littorale.

La zone de contact entre récif, plage, lagon et végétation fonctionne ainsi comme un écotone, c’est-à-dire une zone de transition écologique entre l’écosystème terrestre et l’écosystème marin. C’est une interface active, où les flux biologiques et chimiques permettent le maintien d’une biocénose terrestre minimale.

Cette idée rejoint la notion de « subventions » en écologie : des ressources produites dans un habitat peuvent structurer les réseaux trophiques d’un autre habitat, notamment au niveau des écotones, ces frontières entre écosystèmes. Dans ce cadre, les flux de nutriments, de proies, de détritus ou de consommateurs entre milieux voisins peuvent profondément modifier les équilibres écologiques.

Dans les îles océaniques, ces transferts mer-terre sont souvent essentiels. Clipperton en offre un exemple extrême : la terre est pauvre mais nourrie par l’océan.




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Un puits écologique sous perfusion marine

La notion de « puits écologique » vient du modèle source-puits, issu de la théorie de distribution des espèces.

Dans un habitat source, une population produit plus d’individus qu’elle n’en perd. Dans un habitat puits, en revanche, la reproduction locale ne suffit pas à compenser la mortalité et la population ne persiste que grâce à des apports extérieurs. Cette idée peut être appliquée à Clipperton : la terre émergée n’y est pas seulement un habitat pauvre : elle est aussi un système « subventionné ».

L’île fonctionne moins comme un écosystème terrestre autonome que comme une extension du système marin. Les oiseaux, les crabes, les dépôts organiques et les échanges littoraux apportent l’énergie et les nutriments qui manquent au substrat terrestre.

Emoia cyanura est l’unique espèce de lézard que l’on retrouve sur l’île de Clipperton.
Charles J. Sharp, CC BY-SA

En ce sens, Clipperton peut être décrit comme un puits écologique trophique : une biocénose terrestre se maintient localement grâce à des ressources venues d’ailleurs. Même les lézards dépendent indirectement des oiseaux, puisqu’ils se nourrissent de leurs tiques gorgées de sang et fréquentent assidûment les colonies.

Cette dépendance rend l’atoll très vulnérable. Si les populations d’oiseaux déclinent, si l’abondance de crabes change, si les rats perturbent la reproduction des oiseaux, si les tempêtes modifient la végétation ou si la pollution plastique transforme la zone littorale – et c’est souvent le cas –, alors c’est tout le fonctionnement terrestre qui peut basculer.

Vidéo de TF1 montrant l’ampleur de la pollution plastique sur les plages de Clipperton (22 janvier 2026).

Sur une île plus grande, les effets seraient amortis. À Clipperton, ils deviennent immédiatement visibles.

La dette d’extinction, ou quand une disparition encore invisible est déjà engagée

La dette d’extinction désigne une situation où des espèces persistent encore dans un milieu, alors que les conditions qui permettaient leur maintien durable ont déjà disparu.

En effet, l’extinction n’est pas instantanée : elle peut être différée. Une population peut survivre quelques années, quelques décennies, parfois davantage, avant de s’éteindre réellement. Cette notion a été développée en conservation pour comprendre les effets retardés de la fragmentation, de la destruction des habitats ou des perturbations écologiques.

Clipperton permet d’illustrer cette idée à petite échelle. Lorsqu’un habitat est réduit, fermé, simplifié ou perturbé, certaines espèces peuvent subsister quelque temps, mais leur trajectoire est déjà compromise. Le cas du lagon est particulièrement parlant. Dans les années 1960, Aguesse et Gaillot ont signalé deux espèces d’odonates (c’est-à-dire des libellules) sur l’atoll, dans un contexte où le lagon jouait encore un rôle d’habitat d’eau douce ou saumâtre pour certains organismes.

Anax amazili est l’une des espèces d’odonates (libellules) identifiées sur l’atoll dans les années 1960, mais qui n’ont pas été revues en 2005.
Eric Haley, CC BY-SA

Lors de l’expédition Jean-Louis Étienne en 2005, le fonctionnement écologique du lagon n’était plus le même. L’inventaire entomologique publié a montré une faune d’insectes très pauvre et fortement contrainte, où les populations d’odonates mentionnées antérieurement n’ont pas été retrouvées.

Cet exemple peut être lu comme une petite histoire de dette d’extinction. Les espèces d’odonates avaient peut-être persisté tant que le lagon conservait certaines caractéristiques favorables : eau libre, végétation aquatique ou rivulaire, conditions physico-chimiques compatibles avec le développement larvaire.

Lorsque le lagon a changé de fonctionnement – fermeture, eutrophisation, stratification de l’eau, modification des habitats littoraux –, ces populations ont pu disparaître. La disparition observée en 2005 n’était peut-être que la conséquence tardive d’une transformation déjà ancienne.




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Un laboratoire de microévolution

Les petites îles isolées sont des lieux privilégiés pour étudier la microévolution. Les populations y sont souvent de petite taille, esseulées, soumises à des événements fondateurs, à la dérive génétique, à des goulots d’étranglement et à des pressions de sélection particulières.

Clipperton pousse cette logique à l’extrême : l’espace est réduit, les habitats sont peu nombreux, les ressources fluctuantes, les introductions biologiques brutales, et les recolonisations (retour ultérieur d’une biodiversité perdue) probablement rares.

Dans un tel système, chaque population devient intéressante à étudier. Une cicindèle, une mouche, un orthoptère, un coléoptère, une punaise marine ou un petit arthropode du sol ne sont pas seulement des espèces présentes sur une liste : ce sont des témoins de colonisation, de persistance, d’adaptation ou d’échec écologique.

Notre inventaire des insectes de Clipperton réalisé à partir de l’expédition de 2005 insistait déjà sur cette dimension, en considérant l’atoll comme un microcosme où les peuplements terrestres doivent être compris à la fois par leur pauvreté, leur isolement et leurs relations avec les milieux marins et littoraux.

La microévolution peut s’y manifester de plusieurs façons : différenciation de populations isolées, perte ou modification de comportements, adaptation à des ressources inhabituelles, dépendance accrue aux oiseaux ou aux crabes, tolérance à la salinité, aux embruns, à la chaleur, à la sécheresse ou à d’autres perturbations. Même lorsqu’il y a peu d’espèces, il peut y avoir beaucoup d’écologie.




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Ce que les « cold spots » de biodiversité nous enseignent

La conservation se concentre souvent sur les points chauds de biodiversité : forêts tropicales, récifs coralliens, montagnes riches en endémismes. C’est évidemment nécessaire. Mais les points froids ont, eux aussi, une valeur scientifique. Ils révèlent les limites du vivant et son fonctionnement.

Clipperton permet d’observer ce que devient un écosystème lorsque presque tout dépend de quelques flux : les apports marins, les oiseaux, les crabes, le littoral, le lagon. Si l’un de ces éléments change, l’ensemble peut se réorganiser. À ce titre, l’atoll n’est pas seulement un territoire isolé du Pacifique français ; c’est un modèle miniature pour penser les écosystèmes fragiles, les extinctions différées et les dépendances invisibles.

Dans un monde marqué par les changements climatiques, la montée du niveau marin, les invasions biologiques, la pollution plastique et la simplification des habitats, ce type de système devient précieux. Il nous rappelle qu’un écosystème peut paraître stable alors qu’il est déjà en déséquilibre. Il nous montre qu’une extinction peut être en cours avant d’être visible. Il nous apprend aussi qu’une biodiversité pauvre n’est pas une biodiversité sans intérêt.

À Clipperton, la vie terrestre tient à peu de choses : des oiseaux qui reviennent, des crabes qui circulent, des plantes qui résistent, des insectes qui persistent, un lagon qui change, une mer qui nourrit. C’est peu, mais c’est assez pour faire de cet atoll un observatoire exceptionnel du fonctionnement des écosystèmes que nous devons étudier et préserver. Mais le niveau de la mer devrait monter, et Clipperton y est particulièrement vulnérable.

The Conversation

Romain Garrouste a reçu des financements de MNHN, CNRS, Sorbonne Université, ANR, Labex BCdiv et CEBA, WWF, National Geographic, MRES, MRETE, MRAE, MITI CNRS, Institut de la Transition Écologique et de l’Ocean de Sorbonne Université

ref. L’atoll de Clipperton, un laboratoire unique pour étudier les extinctions déjà engagées, mais encore invisibles – https://theconversation.com/latoll-de-clipperton-un-laboratoire-unique-pour-etudier-les-extinctions-deja-engagees-mais-encore-invisibles-288645

Restauration des sols africains : les idées visionnaires d’Amílcar Cabral restent d’actualité

Source: The Conversation – in French – By Anselmo Matusse, Research officer, University of Cape Town

Jusqu’à 80 % des terres cultivées d’Afrique sont aujourd’hui dégradées sous l’effet de l’agriculture intensive et du changement climatique.

En collaboration avec l’économiste du développement Carlos Lopes et la chercheuse en politique de l’environnement Lesley Green, le chercheur en environnement Anselmo Matusse a récemment coédité un ouvrage regroupant des traductions des écrits de l’agronome et leader indépendantiste Amílcar Cabral sur l’agriculture et les moyens de subsistance ruraux.

Il présente ici les idées de Cabral sur la manière de restaurer les sols du continent. Pour lui, cela suppose de dépasser la seule question agricole et de prendre en compte les liens entre l’environnement, l’histoire, la politique et la société.

Qui était Amílcar Cabral ?

Amílcar Cabral était une figure anticolonialiste, poète, panafricaniste et agronome originaire de Guinée-Bissau et du Cap-Vert.

Né en 1924, Cabral est surtout connu pour son engagement dans la lutte pour l’indépendance de la Guinée-Bissau. Il y a dirigé une lutte armée contre le gouvernement portugais, jusqu’à son assassinat en 1973.

Une facette moins connue de la carrière de Cabral est son travail d’agronome. Dans les années 1940, il a étudié l’agronomie au Portugal. Cette formation allait marquer durablement sa pensée sur l’indépendance de l’Afrique. Pour lui, l’indépendance devait passer notamment par le rétablissement d’une relation de soin entre l’humain et le sol.

Les idées de Cabral sur une relation fondée sur le soin entre les humains et les sols ont eu un large écho à travers le continent. Elles ont influencé les luttes pour l’indépendance et les mouvements panafricanistes, comme le Mouvement de la conscience noire en Afrique du Sud.

En quoi consistent ses écrits sur l’agriculture ?

La science des sols développée par Cabral dans les années 1940 et 1950 s’appuie sur un important travail de terrain. Il a exercé comme agronome au Portugal, en Guinée-Bissau et au Cap-Vert. Il a réalisé notamment un recensement agricole en 1956 de la Guinée portugaise de l’époque (aujourd’hui la Guinée-Bissau), qui couvrait plus de 60 000 km². Les conversations, les visites et les enseignements tirés de ce recensement ont nourri ses textes. Il y dénonçait l’exploitation coloniale des sols et des populations africaines.

Les écrits de Cabral de cette période se concentraient sur la relation entre les sols et les êtres humains au sein des systèmes agricoles coloniaux et capitalistes. Il a notamment mis en évidence les ravages causés par les méthodes agricoles coloniales.

L’agriculture coloniale visait à produire le plus possible dans un but lucratif. Elle a introduit la propriété foncière privée, chassé de nombreuses petites exploitations de leurs terres, clôturé des terres que les communautés partageaient, et laissé de nombreux sols dégradés et vulnérables à l’érosion.

Cabral soutenait que le sol ne devait pas être étudié uniquement sous l’angle de ses caractéristiques physiques, telles que sa composition, le climat, la végétation et le paysage. Il estimait que qu’il fallait aussi tenir compte de son histoire. Il s’agit notamment de la manière dont les populations avaient utilisé la terre et la façon dont le colonialisme l’avait transformée. Cabral affirmait que la fertilité ou non du sol résulte des interactions et des relations entre les humains et le sol, y compris celles liées à l’exploitation coloniale et capitaliste.

En quoi les idées de Cabral sur le sol et l’agriculture sont-elles pertinentes aujourd’hui ?

Revenir aux travaux agronomiques de Cabral ne se résume pas à lire des textes historiques. C’est l’occasion de réexaminer des idées sur la souveraineté africaine (la capacité des pays africains à se gouverner eux-mêmes et à prendre leurs propres décisions), la liberté et la prospérité, profondément ancrées dans les expériences africaines.

Beaucoup d’États africains ont hérité de systèmes agricoles coloniaux. Ils ignoraient les approches plus participatives, menées localement ou axées sur la conservation. Ils privilégiaient des méthodes agricoles axées sur l’augmentation de la production plutôt que sur la protection des sols pour l’avenir.

Les travaux agronomiques de Cabral s’appuient sur une observation minutieuse, un engagement social et une résistance à l’exploitation écologique. Ils offrent un cadre convaincant pour la transformation des systèmes alimentaires, fondé sur la souveraineté nationale et la résilience écologique.

L’observation pertinente de Cabral selon laquelle « défendre la terre, c’est défendre l’humain » nous invite à nous demander ce qui pourrait changer si nous considérions la libération des peuples comme indissociable de la fertilité des sols.

Le message central de Cabral pour l’Afrique d’aujourd’hui est clair : on ne peut pas dissocier la libération du sol de celle des peuples. Ses écrits sont bien plus qu’un simple compte-rendu technique de son travail agricole. Ils fournissent également un cadre politique et philosophique permettant de repenser l’avenir de l’Afrique. Dans cette vision, prendre soin du sol est le fondement de l’autodétermination.

En tant qu’ancien président du Cap-Vert et actuel président de la Fondation Amílcar Cabral, Pedro Pires a déclaré lors du lancement du livre le 24 juillet 2026 : « Personnellement, nous pensons que l’avenir ne réside pas dans le pétrole et la guerre ; il réside dans la terre, dans l’agriculture, dans la production et dans la redistribution de la richesse au service du peuple. »

Quels enseignements concrets peut-on tirer de ces idées ?

On estime que 75 % à 80 % des terres cultivées d’Afrique sont aujourd’hui dégradées – et donc impropres à la production agricole. Cabral nous laisse de nombreux enseignements concrets sur le processus de restauration. J’en souligne trois ci-dessous :

L’écologie est essentielle

Le chercheur sud-africain en agroécologie Raymond Auerbach a décrit Cabral comme « le père de l’agroécologie sur le continent et un visionnaire ». Même si le terme « agroécologie » n’avait pas encore été inventé à l’époque de Cabral, ses principes fondamentaux étaient au cœur de sa pensée. Il reconnaissait la relation étroite entre les personnes, les plantes, l’eau, les nutriments et les sols.

Cabral estimait que l’agriculture devait travailler avec les écosystèmes locaux plutôt que contre eux. Ses idées suggèrent que les approches agroécologiques peuvent non seulement restaurer les sols, mais aussi contribuer à libérer les populations des systèmes d’exploitation.

Modèles locaux

Qu’il s’agisse de la séquestration du carbone, de la conservation de type « forteresse », ou encore des semences brevetées de la « Révolution verte », de nombreuses approches des problèmes environnementaux imposent aux paysages locaux des solutions venues d’ailleurs.

Il est important de penser à l’échelle mondiale. Mais Cabral mettait également en garde contre l’importation de modèles agricoles qui ignoraient les paysages et les traditions agricoles africaines. Au contraire, il prônait ce qu’il appelait « l’agriculture africaine ». Cela consistait notamment à laisser les champs en jachère pendant une ou deux saisons afin que le sol puisse se régénérer, et à considérer la terre comme une ressource partagée plutôt que comme une propriété privée.

Il estimait que ces approches contribuaient à restaurer la santé des sols et encourageaient les communautés à travailler ensemble. Avant tout, Cabral affirmait que la restauration des sols africains devait s’appuyer sur les savoirs, l’expérience et les pratiques agricoles locales.

La science du peuple

Cabral était attaché à une science proche de la société. Il présentait ses résultats sans rhétorique ni jargon technique, et comblait le fossé entre scientifiques, agriculteurs et décideurs politiques. La culture de la « science du peuple » prônée par Cabral offre une perspective porteuse d’espoir. Elle invite à développer une science et des solutions en dialogue avec la terre et ses habitants.

James Granelli est co-auteur de cet article.

The Conversation

Les travaux de recherche qui ont abouti à la publication de cet ouvrage ont été financés par la Fondation Science for Africa (SFA) dans le cadre du programme « Developing Excellence in Leadership, Training and Science in Africa » (DELTAS Africa II) (numéro de subvention : Del:22-010), avec le soutien du Wellcome Trust et du ministère britannique des Affaires étrangères, du Commonwealth et du Développement, dans le cadre du programme EDCPT2 soutenu par l’Union européenne.

ref. Restauration des sols africains : les idées visionnaires d’Amílcar Cabral restent d’actualité – https://theconversation.com/restauration-des-sols-africains-les-idees-visionnaires-damilcar-cabral-restent-dactualite-289541

Les chats deviennent-ils plus dociles, ou est-ce plutôt les humains qui changent ?

Source: The Conversation – in French – By Grace Carroll, Lecturer in Animal Behaviour and Welfare, School of Psychology, Queen’s University Belfast

Il y a environ 15 ans, j’ai créé une page Facebook pour ma chatte, Sandi. Mes amis trouvaient ça bizarre. Aujourd’hui, les comptes de réseaux sociaux dédiés aux chats attirent des millions d’abonnés, les chats voyagent dans des sacs à dos et des poussettes, et des sondages montrent régulièrement que la grande majorité des propriétaires considèrent leurs animaux de compagnie comme des membres de la famille.


J’ai déjà écrit un article sur la façon dont les chats ont été domestiqués. Mais la domestication n’est pas nécessairement un processus qui s’achève à un moment donné. Se pourrait-il qu’elle se poursuive encore aujourd’hui ?

Des exemples tirés du monde animal suggèrent que l’adaptation à la cohabitation avec les humains peut se poursuivre longtemps après la première rencontre entre les animaux et les humains.

Les recherches menées par le biologiste Kevin Parsons à l’université de Glasgow constituent l’un des exemples les plus frappants de ce processus. En 2020, Parsons et son équipe ont comparé les crânes de renards roux urbains et ruraux provenant de Londres et de la campagne environnante, et ont constaté des différences constantes entre les deux populations.

Les renards urbains avaient un museau plus court et plus large, ainsi qu’une boîte crânienne plus petite – la partie arrondie du crâne qui renferme le cerveau. Ce sont là des changements qui accompagnent souvent la domestication. Les chercheurs suggèrent que la vie en ville pourrait favoriser les renards moins craintifs envers les humains et plus aptes à tirer parti de la nourriture et des abris fournis par ces derniers.

Une situation similaire se dessine au Phoenix Park de Dublin. En 2022, les écologistes Laura Griffin, Simone Ciuti et leurs collègues de l’University College Dublin ont constaté que, si certains daims vivant à la lisière de la ville s’approchaient rarement des humains, d’autres n’hésitaient pas à s’approcher régulièrement des gens pour obtenir de la nourriture. Environ un quart de la population était composée de « mendiantes assidues », et ces femelles plus audacieuses donnaient naissance à des faons plus lourds – ce qui suggère que les animaux disposés à s’approcher des gens pourraient bénéficier d’un avantage.




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Ces études montrent que la cohabitation avec les humains peut entraîner des changements évolutifs chez les espèces sauvages et semi-domestiquées.

Mais cela s’applique-t-il également aux chats, une espèce domestiquée il y a des milliers d’années ? Deux réponses sont possibles. Soit les chats continuent d’évoluer, soit ils n’ont pas beaucoup changé et c’est notre relation avec eux qui a évolué.

La domestication des chats

Par rapport aux chiens, les chats ont traditionnellement été considérés comme « moins » domestiqués. Les chiens ont été élevés pour travailler à nos côtés – garder les troupeaux, surveiller les habitations et aider à la chasse – tandis que les chats se sont en grande partie domestiqués eux-mêmes.

Attirés par les rongeurs que les premiers établissements agricoles attiraient, les chats ont choisi de vivre près des humains parce que cela leur convenait, et non parce que nous les avons sélectionnés pour remplir des tâches spécifiques.

L’une des raisons pour lesquelles les chats ont si bien réussi est leur flexibilité. Contrairement à de nombreuses espèces, ils sont capables d’adapter leur comportement à l’environnement dans lequel ils vivent.

Lorsque la nourriture se fait rare, les chats ont tendance à vivre seuls et à défendre leur propre territoire. Mais là où la nourriture est abondante, comme à proximité des humains, ils peuvent se tolérer les uns les autres et former des groupes sociaux stables. En effet, certains chercheurs suggèrent que les chats ont d’abord évolué pour tolérer la présence d’autres chats à proximité, avant d’étendre cette tolérance aux humains.


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Bien que la génétique joue un rôle, les chatons qui ont des interactions positives fréquentes avec les humains pendant une période critique (entre environ deux et sept semaines d’âge) ont beaucoup plus de chances de devenir des adultes confiants et amicaux.

Cela suggère que les chats ont depuis longtemps la capacité de nouer des relations étroites avec les humains lorsque les conditions s’y prêtent. Plutôt que de devenir des animaux fondamentalement différents, ils expriment peut-être simplement une capacité qu’ils possèdent depuis longtemps. Si tel est le cas, le plus grand changement n’est peut-être pas survenu chez les chats, mais chez nous.

L’évolution des besoins de la population

Au cours du siècle dernier, le mode de vie d’une grande partie de la population a considérablement changé. Dans la plupart des régions du monde, les taux de fécondité ont chuté de manière spectaculaire, passant de près de cinq enfants par femme en 1950 à un peu plus de deux aujourd’hui. Les gens ont moins d’enfants, repoussent l’âge de fonder une famille, vivent seuls plus longtemps et comptent de plus en plus sur les animaux de compagnie pour combler des besoins autrefois satisfaits par des relations familiales étroites.

Ces évolutions démographiques ont modifié non seulement la structure des familles, mais aussi qui ou quoi occupe le centre de la vie familiale.

En Finlande, pays qui a connu bon nombre de ces évolutions démographiques, une enquête de 2023 menée auprès de 857 propriétaires d’animaux de compagnie a révélé que, lorsqu’ils s’adressaient à leur famille et à leurs amis, les personnes sans enfants avaient davantage tendance que les parents à se désigner comme « maman » ou « papa » en parlant de leurs animaux de compagnie. Elles avaient également davantage tendance à décrire leurs animaux de compagnie comme des « gamins », des « enfants » ou des « membres de la famille », et faisaient état d’un attachement émotionnel plus fort à leur égard.

Alors que de plus en plus de personnes repoussent le moment d’avoir des enfants ou choisissent de ne pas en avoir, cette façon d’entretenir une relation avec les animaux de compagnie pourrait devenir de plus en plus courante. Cette évolution pourrait également se refléter dans la popularité croissante de races de chats telles que le ragdoll, appréciées pour leur nature affectueuse et docile.




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L’évolution des mentalités a transformé la vie que mènent aujourd’hui les chats. Une espèce autrefois principalement appréciée pour sa capacité à lutter contre les rongeurs est désormais tout aussi susceptible de bénéficier d’une assurance santé, de consulter un comportementaliste et de suivre un régime alimentaire spécialisé.

Cela ne signifie pas pour autant que les chats ont cessé d’évoluer. La cohabitation avec les humains pourrait encore façonner leur comportement au fil de nombreuses générations. Mais les faits suggèrent que la transformation la plus spectaculaire a eu lieu chez leurs propriétaires.

Nous avons changé la place que les chats occupent dans nos vies et, ce faisant, nous avons transformé la vie qu’ils mènent aujourd’hui. À l’époque où j’ai créé une page Facebook pour Sandi, les gens trouvaient cela excentrique. Aujourd’hui, il semble que beaucoup plus de personnes se soient ralliées à ma façon de penser.

La Conversation Canada

Grace Carroll ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les chats deviennent-ils plus dociles, ou est-ce plutôt les humains qui changent ? – https://theconversation.com/les-chats-deviennent-ils-plus-dociles-ou-est-ce-plutot-les-humains-qui-changent-289575