Diphtérie : ce qu’il faut savoir sur une maladie que l’on croyait oubliée

Source: The Conversation – in French – By Alpha Kabinet Keita, Médecin et Microbiologiste, chercheur au Centre de Recherche et de Formation en Infectiologie de Guinée et à l’Unité TransVIHMI (Univ Montpellier, IRD, INSERM). Recteur de l’Université Gamal Abdel Nasser de Conakry, Université de Montpellier; Institut de recherche pour le développement (IRD); Centre de recherche et de formation en infectiologie de Guinée (CERFIG)

Plus de vingt ans après sa dernière épidémie, le Sénégal fait de nouveau face à la diphtérie. Fin juillet 2026, à l’hôpital régional de Kédougou, dans l’est du Sénégal, plusieurs enfants de moins de cinq ans sont morts , avec des signes évoquant une diphtérie respiratoire. Le 1er août, l’Institut Pasteur de Dakar confirme le diagnostic.

Selon le dernier bilan national du ministère de la Santé, arrêté au 20 septembre 2026, le pays comptait 114 cas confirmés et 11 décès dans 31 districts sanitaires et 12 des 14 régions, de Kédougou (33 cas) à Louga, Dakar, Diourbel et Thiès.

Une semaine plus tôt, on en était à 76 cas et 9 décès. La coordination de la riposte au ministère de la Santé du Sénégal affirmait que « L’épidémie progresse vite », en évoquant une létalité d’environ 10 %, c’est-à-dire un décès pour dix malades. Pourtant, cette maladie se soigne et un vaccin permet de la prévenir.

Chercheur en maladies infectieuses, j’ai étudié avec mon équipe l’épidémie qui sévit la Guinée depuis 2023. Nos observations pourraient éclairer la situation sénégalaise.

Qu’est-ce que la diphtérie ?

La diphtérie est causée par une bactérie, Corynebacterium diphtheriae. Celle-ci est dangereuse surtout parce qu’elle produit une toxine, c’est-à-dire une substance toxique qu’elle libère dans l’organisme. Cette toxine détruit notamment les tissus de la gorge. Elle peut aussi passer dans le sang et atteindre le cœur et les nerfs.

Son nom vient d’un mot grec désignant une membrane. Il renvoie à la « fausse membrane », une couche grisâtre ou blanchâtre de tissus morts qui se forme dans la gorge. La maladie touche surtout le nez et la gorge, plus rarement la peau, où elle provoque des lésions.

Comment la reconnaître ?

Les signes apparaissent en général deux à cinq jours après la contamination. C’est ce qu’on appelle la période d’incubation. Au début, rien ne distingue vraiment la diphtérie d’une angine ordinaire : mal de gorge, fièvre, fatigue, ganglions gonflés dans le cou.

Les signes d’alerte arrivent ensuite. Parmi les 90 malades confirmés par le laboratoire dans notre étude guinéenne, 91 % avaient mal à la gorge. 90 % avient de la fièvre, 89 % des difficultés à avaler et 83 % présentaient une membrane blanchâtre. Cette membrane et la gêne respiratoire (la « dyspnée » des médecins) étaient les signes les plus révélateurs.

La maladie peut évoluer très vite : en Guinée, les patients décédés sont morts en moyenne deux jours après leur admission. La membrane peut boucher les voies respiratoires et provoquer l’asphyxie. La toxine peut aussi provoquer une inflammation du cœur (myocardite) ou atteindre les nerfs.

Sans traitement adapté, la diphtérie tue jusqu’à 30 % des personnes non vaccinées. Les jeunes enfants sont les plus exposés.

Modes de transmission de la maladie

La bactérie passe d’une personne à l’autre par les gouttelettes projetées quand un malade tousse ou éternue. Elle peut aussi se transmettre par contact direct avec un malade. Certaines personnes peuvent porter la bactérie sans être malades. Ce sont des porteurs dits « asymptomatiques », qui peuvent la transmettre sans le savoir.

La promiscuité favorise donc la contagion : famille, école, marché, transports. En Guinée, le contact avec un malade était associé à un risque environ trois fois plus élevé d’être atteint, et l’épidémie, partie de Siguiri, en Haute Guinée, s’est propagée le long de la route nationale n°1, au gré des déplacements.

Comment la maladie se soigne ?

La diphtérie se soigne, à condition d’agir tôt. Le traitement repose sur deux éléments.

Le premier est l’antitoxine diphtérique, un sérum qui neutralise la toxine circulant dans le sang. Elle ne répare pas les dégâts déjà faits, d’où l’urgence de l’administrer.

Le second, ce sont les antibiotiques, qui tuent la bactérie, réduisent la production de toxine et empêchent le malade de contaminer son entourage. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande en priorité ceux de la famille des macrolides, comme l’azithromycine.

Difficulté de taille : l’antitoxine est en pénurie dans de nombreux pays. Selon l’OMS, là où elle est difficile à obtenir, jusqu’à 40 % des malades peuvent mourir. Cela renforce la nécessité de consulter rapidement et d’éviter l’automédication, comme le recommandent régulièrement les ministères de la Santé.

Les proches d’un malade doivent eux aussi être suivis. Ils reçoivent des antibiotiques à titre préventif, et leur statut vaccinal est vérifié afin de compléter, si nécessaire, les doses manquantes.

La vaccination, comme meilleur moyen de protection

Le vaccin est sûr et efficace. Il contient une anatoxine, c’est-à-dire une toxine rendue inoffensive, qui apprend à l’organisme à se défendre sans le rendre malade.

Au Sénégal et en Guinée, le schéma standard de primovaccination contre la diphtérie est intégré au vaccin “hexavalent” , qui protège contre six maladies. Il est administré gratuitement aux nourrissons à 6, 10 et 14 semaines, et une dose de rappel est prévue à partir de 15 mois.

L’OMS recommande trois doses dans la petite enfance, puis trois rappels pendant l’enfance et l’adolescence, car la protection diminue avec le temps.

Pourquoi la maladie revient-elle ?

La diphtérie fait son retour parce qu’une bonne couverture vaccinale nationale peut masquer des poches d’enfants jamais vaccinés dits « zéro dose » ou insuffisamment vaccinés, surtout dans les zones rurales, frontalières et enclavées.

Parmi les enfants sénégalais de 15 mois à 15 ans touchés par l’épidémie, 67,9 % n’étaient pas vaccinés ou avaient un statut vaccinal inconnu. Seuls 24,7 % avaient reçu au moins trois doses.

En Guinée, sur 90 malades confirmés, seuls trois étaient vaccinés, et aucun des huit enfants décédés ne l’était.

En 2025, l’OMS a recensé en Afrique plus de 20 000 cas suspects et 1 252 décès dans huit pays, dont la Guinée, le Mali et la Mauritanie.

Il est donc recommandé aux familles de vérifier le carnet de vaccination des enfants et de faire compléter les doses manquantes. La diphtérie n’avait pas disparu : on l’avait seulement oubliée ou négligée.

C’est une maladie évitable par la vaccination et aujourd’hui, il est inadmissible pour nos communautés de porter le fardeau des décès d’enfants liés à cette infection. Parce qu’on sait la prévenir, chaque décès d’enfant pèse aussi lourd.

The Conversation

Alpha Kabinet Keita ne déclare aucun conflit d’intérêts. Les travaux menés en Guinée et cités dans cet article ont été réalisés au CERFIG avec le soutien du projet AfriCam de l’initiative PREZODE (Preventing ZOonotic Diseases Emergence) et de l’Agence nationale de la recherche (France), dans le cadre du programme « Investissements d’avenir » (ANR-10-IAHU-03, Méditerranée Infection).

– ref. Diphtérie : ce qu’il faut savoir sur une maladie que l’on croyait oubliée – https://theconversation.com/diphterie-ce-quil-faut-savoir-sur-une-maladie-que-lon-croyait-oubliee-293137

Entreprises familiales : les salariés actionnaires, un levier sous-estimé

Source: The Conversation – France (in French) – By Haithem Nagati, Professeur de Supply Chain et RSE, EM Lyon Business School

Les entreprises familiales sont moins enclines que d’autres à ouvrir leur capital à leurs salariés. Pourtant, cette pratique pourrait être positive à plus d’un titre. Outre l’intérêt financier, cela peut être un moyen de prouver certains des atouts mis en avant dans le recrutement.


Les entreprises familiales cultivent une image de stabilité et de vision à long terme. Mais elles traînent aussi une réputation plus ambivalente, celle d’organisations certes performantes, mais peu ouvertes en matière de gouvernance. Cette prudence interroge.

Une étude récente apporte un éclairage nouveau. À partir d’un échantillon de grandes entreprises françaises cotées (SBF 120) sur près de vingt ans (2002-2020), elle montre que les entreprises familiales sont moins enclines que les autres à ouvrir leur capital aux salariés, et plus encore à intégrer des salariés actionnaires dans leurs conseils d’administration.




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Une méfiance compréhensible…

Cette réticence peut se comprendre. Dans les entreprises familiales, le pouvoir est souvent concentré entre les mains d’un actionnaire ou d’un groupe familial. Si cette configuration favorise la cohérence, elle renforce la volonté de préserver le contrôle.

Dans ce contexte, l’entrée de salariés actionnaires au conseil d’administration peut être perçue comme une source de complexité. Elle peut susciter des craintes : dilution du pouvoir, surveillance accrue, remise en cause d’un équilibre interne jugé efficace. L’idée qu’une plus grande ouverture de la gouvernance affaiblirait le modèle familial reste ainsi bien présente.

… mais pas forcément fondée

Cette méfiance n’est pas toujours justifiée. Car les entreprises familiales pourraient avoir davantage à gagner qu’à perdre en intégrant des salariés actionnaires dans leur gouvernance. Nos résultats montrent en effet que la présence de salariés actionnaires au conseil d’administration est associée à une meilleure protection des actionnaires minoritaires, ce qui est le signe d’une gouvernance plus équilibrée.

Pour mesurer cet effet, nous mobilisons un indicateur de qualité de gouvernance (Shareholders Score de Refinitiv), qui évalue notamment les droits de vote, l’équilibre des pouvoirs et la protection des actionnaires minoritaires. Plus intéressant encore, l’effet positif des salariés actionnaires sur ce score est particulièrement marqué dans les entreprises familiales. Ce résultat fait apparaître un paradoxe : alors qu’elles recourent moins à ce mécanisme de gouvernance, les entreprises familiales sont précisément celles chez lesquelles son association avec la protection des actionnaires minoritaires est la plus forte.

Cette contribution tient au statut particulier des salariés actionnaires. Ils occupent une position singulière : ils sont à la fois salariés de l’entreprise et détenteurs d’une part de son capital. Cette double appartenance leur donne une perspective spécifique. Leur emploi dépend de la bonne santé de l’entreprise, mais leur épargne aussi. Ils ont donc intérêt à ce que les décisions soient à la fois adéquates, prudentes et équitables. C’est cette double exposition qui peut les conduire à jouer un rôle utile dans la régulation interne de la gouvernance, en particulier lorsque le pouvoir est très concentré.

Un bon signal pour la crédibilité

Les implications dépassent la seule mécanique interne du conseil d’administration. En intégrant des salariés actionnaires dans leur gouvernance, les entreprises familiales peuvent aussi envoyer un signal positif au marché du capital. Pourquoi ? Parce qu’une telle ouverture suggère que le contrôle familial ne s’exerce pas dans l’opacité ou au seul bénéfice du noyau dominant. Elle indique au contraire une volonté d’équilibre, de transparence et de respect des actionnaires minoritaires. Ce signal peut renforcer la crédibilité de l’entreprise.

Mais l’intérêt potentiel des salariés actionnaires ne s’arrête pas là. Leur présence dans les organes de gouvernance est également perceptible sur le marché de l’emploi. Dans un contexte où le partage de la valeur devient central, l’ouverture du capital et du conseil aux salariés peut renforcer l’image de l’entreprise comme employeur.

Pour une entreprise familiale, cet effet peut être particulièrement important. Ces entreprises mettent souvent en avant des valeurs de fidélité, d’engagement, de transmission et d’ancrage humain. Donner une place aux salariés actionnaires dans la gouvernance peut être perçu comme une traduction concrète de ces valeurs dans les faits.

Fnege Media, 2025.

Réticence contre-productive

L’ouverture de la gouvernance ne signifie pas nécessairement une perte de contrôle dans les entreprises familiales. En se privant de salariés actionnaires au sein de leurs conseils, les entreprises familiales se privent potentiellement d’un levier de gouvernance capable d’améliorer le traitement des actionnaires minoritaires et de renforcer leur crédibilité.

Dans cette perspective, les salariés actionnaires ne devraient pas être vus comme une contrainte ou une menace pour l’identité familiale de l’entreprise. Ils peuvent au contraire constituer un profil hybride particulièrement utile. Ils constituent un facteur d’équilibre dans la gouvernance, un signal d’ouverture pour les investisseurs, et un marqueur d’attractivité sur le marché de l’emploi. Pour les entreprises familiales, la question principale n’est donc pas seulement de savoir comment préserver le contrôle. Elle est aussi de savoir comment rendre ce contrôle plus crédible, plus légitime et plus attractif dans un environnement où la confiance est devenue un actif stratégique.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Entreprises familiales : les salariés actionnaires, un levier sous-estimé – https://theconversation.com/entreprises-familiales-les-salaries-actionnaires-un-levier-sous-estime-282086

Féminisation des conseils d’administration : une bonne nouvelle qui complique l’équité salariale

Source: The Conversation – France (in French) – By Rizwan Mushtaq, Associate professor, EDC Paris Business School

La diversité de genre dans les conseils d’administration est souvent associée à une quête d’équité salariale.

Pourtant, notre étude des entreprises chinoises cotées, publiée dans l’International Journal of Finance Economics, révèle un paradoxe : les entreprises dont le conseil compte plus de femmes affichent des écarts de rémunération entre les PDG et les salariés plus élevés, mais aussi une meilleure performance financière.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

La féminisation des conseils d’administration s’accélère partout dans le monde. En France, la loi Copé-Zimmermann, votée en 2011, a fixé un quota de 40 % de femmes dans les conseils des grandes entreprises, effectif depuis 2017. La loi Rixain, adoptée en 2021, va plus loin en ciblant 40 % de femmes parmi les cadres dirigeants à compter de 2029. Parallèlement, la directive européenne sur la transparence salariale (2023) entend réduire les écarts de rémunération au sein des entreprises. Le pari implicite de ces politiques est que davantage de femmes aux commandes signifierait moins d’inégalités de revenus.




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Mais cette hypothèse tient-elle la route ? La littérature académique sur le sujet restait contradictoire et largement concentrée sur les économies occidentales. Nous avons voulu la tester dans un contexte différent : celui des entreprises cotées chinoises, entre 2007 et 2022. Pourquoi la Chine ? Parce qu’elle partage avec l’Europe une tradition de gouvernance à parties prenantes multiples et encourage activement la féminisation de ses instances dirigeantes. C’est un terrain de comparaison riche pour éclairer les débats européens.

La Chine promeut la participation des femmes à la vie économique à travers un cadre programmatique, le Plan de développement des femmes (2021-2030) et la loi révisée sur la protection des droits des femmes (2023), mais sans quotas contraignants de genre pour les conseils d’administration, contrairement à l’Europe. Surtout, la gouvernance d’entreprise chinoise présente une spécificité sans équivalent occidental : dans les entreprises d’État, le Parti communiste chinois siège directement dans les structures décisionnelles à travers un système dit de double entrée et nomination croisée entre comités de Parti et conseils d’administration, ce qui signifie que la composition des conseils obéit aussi à des logiques politiques. C’est précisément parce que ce cadre institutionnel est si éloigné du modèle européen que nos résultats sont éclairants : ils montrent que l’effet de la féminisation sur les écarts salariaux se manifeste même dans un contexte de gouvernance radicalement différent.

Pourquoi ce résultat est-il important ?

Nos résultats vont à rebours de l’intuition dominante. Les entreprises dont le conseil d’administration compte davantage de femmes affichent un ratio de rémunération PDG/salariés plus élevé. En clair la présence de femmes administratrices est associée à un écart salarial accru entre le sommet et la base de l’entreprise. Ce constat n’est pas un signe de mauvaise gouvernance. Bien au contraire, cet écart s’accompagne d’une amélioration de la performance financière.

L’explication tient au comportement des femmes dans un environnement de conseil historiquement masculin. Pour asseoir leur légitimité, elles exercent un contrôle plus strict sur les dirigeants. Plutôt que de chercher le consensus ou de comprimer les salaires pour des raisons symboliques, elles valident des niveaux de rémunération élevés lorsque ceux-ci sont justifiés par les résultats. En renforçant le lien entre rémunération et performance, elles contribuent à creuser l’écart salarial dans les entreprises qui performent bien, mais c’est précisément cette exigence qui tire les résultats vers le haut.

Un contrepoint éclairant vient d’une étude américaine récente (Chen et Zheng, 2025) exploitant le mandat californien (Senate Bill 826 comme expérience quasi naturelle. Adoptée en 2018, cette loi pionnière imposait aux entreprises cotées ayant leur siège en Californie de compter au moins une à trois femmes administratrices selon la taille du conseil, sous peine d’amendes pouvant atteindre 300 000 dollars, avant d’être invalidée en 2022 pour violation du principe d’égalité constitutionnelle. Dans ce contexte américain, la diversité de genre au conseil réduit au contraire le ratio salarial. Cette divergence est révélatrice : l’effet de la féminisation n’est pas universel. Il dépend du cadre institutionnel et de la culture de gouvernance propre à chaque pays.

Quelle suite à cette recherche ?

Ces résultats portent un message concret pour les régulateurs européens. Si féminisation de la gouvernance et réduction des écarts salariaux ne vont pas nécessairement de pair, alors ces deux objectifs doivent être pensés comme deux leviers distincts. La directive sur la transparence salariale et les quotas de genre appelle des instruments complémentaires, pas substituables. Le rôle attendu des femmes dans la gouvernance mérite aussi d’être nuancé. Leur contribution ne se mesure pas à l’aune de l’égalitarisme salarial, mais à travers une supervision plus exigeante des dirigeants, une forme d’efficacité qui ne correspond pas toujours aux attentes sociétales sur la diversité.

TV5 Monde, 2024.

Enfin, la divergence entre résultats chinois et américains invite à la prudence avant de transposer des conclusions d’un pays à l’autre. En France, les spécificités de la gouvernance, administrateurs indépendants, comités de rémunération, pression croissante des investisseurs institutionnels sur le « say on pay » façonneront nécessairement l’effet de la féminisation d’une manière propre. Comprendre cet effet dans le contexte français constitue un prolongement naturel de cette recherche.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui ont menées ces dernières, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Féminisation des conseils d’administration : une bonne nouvelle qui complique l’équité salariale – https://theconversation.com/feminisation-des-conseils-dadministration-une-bonne-nouvelle-qui-complique-lequite-salariale-287234

Utiliser l’IA au travail… mais en secret : pourquoi tant de salariés se taisent-ils ?

Source: The Conversation – France (in French) – By George Kassar, Full-time Faculty, Research Associate, Ascencia Business School


L’ESSENTIEL

  • Beaucoup d’utilisateurs de l’IA en entreprise préfèrent ne rien dire à leur hiérarchie ni à leurs collègues.

  • Crainte de perdre son emploi, de travailler trois fois plus, peur du syndrome de l’imposteur, les raisons de ce silence sont légion.

  • Ce silence reste un révélateur de la santé des entreprises ; ces dernières disposent de leviers pour sortir de ce no man’s land de la dissimulation.


Un consultant qui rédige ses notes de synthèse avec l’aide de Claude, un juriste qui soumet ses premières ébauches à Gemini, un enseignant qui prépare le support de son cours avec Perplexity ou une chargée de marketing qui finalise ses communiqués grâce à ChatGPT… ces scènes sont désormais très banales. Ce qui l’est moins, c’est ce qu’elles ont souvent en commun : elles se déroulent dans la discrétion, voire dans le secret.

Les chiffres sont éloquents. Près d’un tiers des salariés utilisant des outils d’intelligence artificielle (IA) au travail gardent cette pratique secrète vis-à-vis de leur employeur. En outre, à l’échelle mondiale, une étude conjointe de l’Université de Melbourne (Australie) et du cabinet KPMG portant sur 48 000 personnes dans 47 pays confirme que 57 % des salariés évitent de révéler leur usage de l’IA et présentent des contenus générés par ces outils comme s’il s’agissait de leur propre travail.

Ce constat survient dans un contexte d’adoption explosive : la part des salariés déclarant utiliser l’IA au travail est passée de 26 % en 2024 à 42 % en 2025, rien qu’aux États-Unis, 62 % des adultes interagissent désormais avec l’IA plusieurs fois par semaine.

Ce paradoxe – adopter massivement une technologie tout en en dissimulant l’usage – mérite d’être examiné avec soin. Il ne relève pas d’une simple peur irrationnelle, mais de logiques organisationnelles, sociales et identitaires bien documentées par la recherche en comportement organisationnel.

Pour analyser ce nouveau phénomène, nous nous appuyons sur notre étude « Santé mentale au travail et intelligence artificielle : entre soutien psychologique et risque de dépendance » ainsi que sur les travaux majeurs de grands sociologues, psychologues et chercheurs en gestion.

Aveu de faiblesse ?

L’une des raisons le plus fréquemment citées pour expliquer ce silence tient à la manière dont les salariés gèrent leur image professionnelle. Les travaux fondateurs du sociologue et linguiste Erving Goffman sur la présentation de soi dans la vie sociale montrent que les individus gèrent en permanence les impressions qu’ils donnent à leurs interlocuteurs. Dans un contexte professionnel, cette gestion est particulièrement intense : on cherche à apparaître compétent, rigoureux et irremplaçable.

Recourir à une IA peut être interprété, à tort, comme une confession de limitation (traduction littérale de confession of limitation). Ce raisonnement, même implicite, alimente ce que les psychologues du travail nomment le « syndrome de l’imposteur ». Des sondages soulignent que 27 % des salariés qui cachent leur usage de l’IA le font précisément parce qu’ils « ne veulent pas que les autres remettent en question leurs capacités ». L’expression même d’« AI-fueled imposter syndrome » est désormais apparue dans le vocabulaire professionnel anglo-saxon pour désigner ce phénomène spécifique.

La recherche en management de la performance montre que les salariés sont très sensibles aux signaux d’évaluation envoyés de la part de leurs responsables et de leurs entreprises. Dès lors qu’ils perçoivent que recourir à un outil extérieur peut être interprété comme un déficit de capacités, le réflexe de dissimulation s’installe.

« Avantage secret » sur ses collègues

Une deuxième motivation, moins avouable mais bien réelle, est davantage compétitive. Les salariés gardent leur usage de l’IA secret parce qu’ils y voient un « avantage secret » sur leurs collègues. Dans des environnements professionnels compétitifs, la maîtrise d’un outil que les autres ignorent, ou du moins sous-utilisent, constitue une ressource rare que de nombreux collaborateurs ne voient souvent aucun intérêt de partager avec leurs collègues.

Cette logique trouve un solide ancrage dans la théorie de la « conservation des ressources » du professeur en psychologie Stevan Hobfoll. Selon ce cadre, les individus cherchent à accumuler et préserver leurs ressources (compétences, statut, emploi, etc.). La connaissance constitue une ressource professionnelle centrale.

En outre, une étude récente met en évidence que la conscience de la menace induite par l’IA est positivement corrélée au comportement de dissimulation du savoir. Dit autrement, plus un salarié perçoit l’IA comme une menace pour son emploi ou sa valeur professionnelle, plus il est enclin à cacher ses connaissances et, par extension, ses pratiques à ses collègues ou sa hiérarchie.

Cette dissimulation prend trois formes typiques :

  • le mensonge évasif, en promettant de partager ses connaissances plus tard ;
  • la fausse ignorance, à savoir prétendre ne pas savoir ;
  • le refus rationalisé, en invoquant la confidentialité.

L’IA secrète apparaît comme une déclinaison particulière de ce comportement de knowledge hiding, ou dissimulation de ses connaissances, qui peut affecter la performance collective des équipes.

Crainte de perdre son emploi

Une dimension plus existentielle explique également cette discrétion. Si je montre à mon employeur que l’IA peut faire en dix minutes ce qui me prenait une journée, est-ce que je ne signe pas moi-même mon propre arrêt de travail ?

Les salariés cachent leur usage de l’IA précisément par crainte que leur employeur réalise que l’IA peut effectuer une partie de leur travail et, éventuellement, pourrait remplacer des emplois dans leur secteur.

Garder l’IA secrète, c’est alors une stratégie de protection identitaire et professionnelle.

Produire trois fois plus vite avec trois fois plus de travail

Un autre ressort psychologique mérite l’attention : la crainte de voir les attentes de la hiérarchie s’emballer.




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Si je révèle que je produis trois fois plus vite grâce à l’IA, vais-je me retrouver avec trois fois plus de travail, pour le même salaire ? Cette mécanique crée une structure d’incitation perverse : les gains de productivité, loin d’être récompensés, sont réappropriés par l’organisation sans contrepartie pour le salarié.

Cette logique est particulièrement bien documentée et s’inscrit dans la théorie classique de la « restriction volontaire des efforts ». Historiquement, cette théorie démontre que les travailleurs s’organisent de manière informelle pour limiter leur productivité apparente. Le but est d’éviter que le management n’augmente les cadences ou ne baisse les tarifs payés à la tâche s’il s’aperçoit qu’un travail peut être fait plus vite.

Que peuvent faire les managers ?

Comprendre ces mécanismes ne suffit pas : il faut agir. Plusieurs leviers permettent aux organisations de sortir de ce no man’s land de la dissimulation.

Définir des règles lisibles La première condition d’un usage transparent est l’existence de règles lisibles. Créer un cadre clair et bienveillant révèle la position de la direction concernant l’utilisation de l’IA. L’absence de règle ne signifie pas la liberté : elle signifie l’anxiété.

Reconnaître l’IA comme un outil légitime La deuxième condition est de reconnaître publiquement l’IA comme un outil légitime. Le signal le plus puissant vient du sommet : les managers qui mentionnent eux-mêmes qu’ils utilisent des outils d’IA dans leur propre travail déstigmatisent la pratique et ouvrent un espace de dialogue. À l’inverse, le silence des managers sur le sujet est souvent interprété comme une désapprobation implicite.

Partager les bénéfices de l’IA La crainte de voir ses gains de temps retournés contre soi ne peut être levée que par une gestion claire des attentes. Les entreprises peuvent s’engager à ce que les bénéfices de l’IA soient partagés sous forme de missions enrichies, de temps de formation ou de meilleure qualité de vie au travail.

Former à l’usage critique de l’IA La diffusion de compétences réelles sur les limites des IA (hallucinations, biais, risques de confidentialité) rassure les salariés et leur donne des arguments pour discuter sereinement de leurs pratiques. Un salarié formé est un salarié qui n’a pas honte de dire ce qu’il sait et ce qu’il fait. Former à l’usage critique des outils d’IA est l’un des soutiens les plus efficaces que les entreprises puissent apporter à leurs collaborateurs.

Révélateur de la santé des entreprises

Ce recours discret à l’IA au travail n’est pas une anecdote technologique mais un révélateur de la santé organisationnelle des entreprises : de leur capacité à créer de la confiance, à gérer l’incertitude, à reconnaître les pratiques réelles de leurs collaborateurs plutôt que de n’évaluer que les pratiques déclarées.

À l’heure où les organisations cherchent à tirer parti du potentiel de l’IA générative, il ne s’agit plus de savoir comment intégrer l’IA, mais de quelle manière créer les conditions pour que les gens aient envie d’en parler. Car une IA utilisée en secret est une IA partiellement gaspillée : ses usages ne sont ni partagés, ni régulés, ni améliorés collectivement.

Le silence n’est jamais neutre. Il dit quelque chose sur nous, sur nos peurs et, surtout, sur les organisations que nous avons construites.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Utiliser l’IA au travail… mais en secret : pourquoi tant de salariés se taisent-ils ? – https://theconversation.com/utiliser-lia-au-travail-mais-en-secret-pourquoi-tant-de-salaries-se-taisent-ils-285733

Paradoxe d’abondance : l’Amazonie française manque d’eau potable

Source: The Conversation – in French – By Adrien Selles, Hydrogéologue BRGM Montpellier, BRGM

Dépôt sédimentaire au nord de Grand-Santi en 2021. L’eau chargée de matière organique prend cette couleur de cola et lessive le sable. Adrien Selles, Fourni par l’auteur

L’ESSENTIEL

  • L’Amazonie est un des territoires les plus arrosés de la planète, mais le nombre de jours de sécheresse y augmente et l’accès à l’eau potable est un réel problème.

  • Les raisons ne sont pas seulement hydrologiques : la manière d’habiter le territoire et de s’approvisionner en eau est très différente pour les communautés le long des fleuves et celles des zones urbanisées sur la côte.

  • Les ressources en eau souterraine, qui pourraient venir en complément de l’eau des fleuves, sont très mal connues en Guyane française, avec un réseau de capteurs environ 20 fois moins dense qu’en France hexagonale.


Alors que le phénomène El Niño de 2026 est en phase d’être potentiellement le plus fort jamais enregistré, les sécheresses en Amazonie se font de plus en plus fréquentes. En 2024, la préfecture de Guyane a déclenché le plan Orsec pour organiser des ponts aériens d’eau en bouteilles vers des villages du Haut-Maroni en manque d’eau potable.

Pourtant nous sommes en Amazonie, l’un des territoires les plus arrosés de la planète, avec 3 000 millimètres de pluie par an et 112 000 kilomètres de cours d’eau, soit un quart du réseau hydrographique national français. Ce paradoxe n’est ni une anomalie ni une malchance. Il révèle une double réalité du territoire guyanais encore insuffisamment intégrée dans les stratégies d’aménagement : un littoral urbanisé menacé par la salinité et un intérieur isolé, dont les ressources en eau demeurent, aujourd’hui encore, largement méconnues.

Pour comprendre cette crise, il faut revenir à la géographie humaine du territoire. Depuis des siècles, les peuples amérindiens (Wayana, Kalina, Arawak, Wayampi) ainsi que les communautés bushinengue, descendants des esclaves africains ayant fui les plantations coloniales, ont organisé leur vie entière autour des fleuves : source d’eau, garde-manger, voie de transport. À partir du XXᵉ siècle, l’urbanisation a construit un autre modèle, avec des captages sur les cours d’eau et des lacs artificiels, des usines de traitement et des réseaux de distribution à grande échelle sur tout le littoral. Deux approches fondamentalement différentes.

Après la pluie rafraîchissante dans le village d’Antecume Pata sur le Haut-Maroni en 2021.
Adrien Selles, Fourni par l’auteur

Sur le littoral, une eau abondante mais instable

Sur le littoral, où vit l’essentiel de la population, l’eau potable provient principalement des cours d’eau (fleuves et criques). Mais cette ressource est loin d’être stable. En période sèche (de juillet à novembre), le débit des cours d’eau diminue, laissant l’océan Atlantique avancer dans les estuaires sous l’effet des marées.

L’eau salée peut ainsi remonter sur plusieurs dizaines de kilomètres à l’intérieur des terres le long des fleuves et rendre l’eau impropre à la consommation.

Ce phénomène d’intrusion saline, accentué par la montée du niveau de la mer et des sécheresses de plus en plus longues (de 25 jours aujourd’hui [référence 1991-2020] à 33 jours en médiane dans un climat réchauffé de + 3,5 °C selon les projections), oblige à déplacer les zones de captage en amont. Cela nécessite également de renforcer les traitements de l’eau, d’augmenter et de sécuriser les capacités de stockage avec des coûts que les collectivités locales peinent à assumer.

Schéma du système d’alimentation en eau potable et les aléas des zones urbanisées du littoral.
Adrien Selles, Fourni par l’auteur

Des rapports de la Cour de compte de 2025 et du Sénat, publiés en 2025, l’ont chiffré sans ambiguïté : en Guyane, les financements consacrés à l’eau potable et à l’assainissement se sont révélés inférieurs de 73 % aux besoins identifiés. Dans aucune autre région de France hexagonale un tel écart ne serait toléré.

Les eaux souterraines sont parfois mobilisées en complément. Mais dans ces zones côtières, les nappes sont, elles aussi, exposées au risque de salinisation, surtout en cas de surexploitation ou de diminution de la recharge liée à une baisse de l’infiltration des eaux de pluie.

Si les enjeux du littoral sont historiquement beaucoup documentés sur le territoire, la situation de l’intérieur des terres, plus isolées et plus difficiles d’accès, reste comparativement peu étudiée. Pourtant, c’est là que se joue une partie décisive de l’avenir hydrique du territoire avec le paradoxe entre eau disponible et eau utilisable.

Dans l’intérieur des terres, une eau dégradée

Plus loin en amont sur le territoire, l’accès à l’eau potable est tout autre. Les populations isolées de Grand-Santi, de Maripasoula ou d’Antecume Pata dépendent encore largement de l’eau du fleuve, parfois traitée sommairement, parfois utilisée brute. Cette dépendance a un coût : l’eau de surface, souvent turbide et fortement contaminée sur le plan microbiologique, impose des filières de traitement complexes et onéreuses, difficiles à maintenir dans des villages isolés où l’approvisionnement en réactifs de désinfection est lui-même problématique.




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Déplacement en pirogue sur le Maroni en direction d’Apatou, en 2021.
Adrien Selles, Fourni par l’auteur

C’est dans ce contexte que les eaux souterraines, naturellement mieux protégées des pollutions de surface et nécessitant un traitement plus léger, sont apparues comme un moyen de limiter ces coûts, avant de devenir, au fil du temps, un axe de recherche stratégique pour sécuriser durablement l’accès à l’eau potable dans l’intérieur des terres.

Modes d’alimentation en eau des villages isolés et les menaces associés.
Adrien Selles, Fourni par l’auteur

Ainsi, les forages dans les alluvions en bordure des fleuves se sont multipliés avec des pompes automatiques ou à motricité humaine. Mais ces nappes souterraines sont directement tributaires de l’évolution des fleuves : en crue, l’eau se charge en sédiments et inonde les forages tandis que, en période estivale, l’eau se raréfie. Autrement dit, ce sont des nappes fragiles et vulnérables aux aléas hydrologiques et climatiques.




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Plus loin des fleuves, les roches cristallines du socle amazonien prennent le relais. Ces roches contenant de l’eau (des aquifères) sont dites « de socle » et sont massives, avec des fractures discontinues et profondément imprévisibles, comme en Bretagne armoricaine, où l’eau ne se cache que dans des failles difficiles à localiser depuis la surface.

Mais à la différence de la Bretagne, où soixante ans de forages et de recherche ont permis de cartographier progressivement ces ressources, le sous-sol guyanais reste largement une terra incognita hydrogéologique.

En 2007, le réseau de surveillance ne comptait que sept piézomètres (des forages mesurant le niveau des nappes souterraines), soit un piézomètre pour 12 000 kilomètres carrés contre un piézomètre pour 290 kilomètres carrés en Hexagone avec 1 900 points de suivi. En 2026, il y en a désormais 16. Les données manquent, les modèles numériques sont absents, et chaque forage est une tentative quasi à l’aveugle qui peut fournir plusieurs centaines de litres par seconde ou rien.

Dans un contexte où la logistique d’acheminement du matériel coûte déjà une fortune, un forage infructueux peut représenter des dizaines de milliers d’euros perdus pour une commune.

Zone protégée dite des « Abattis Cottica », sur le Maroni en aval de Grand-Santi, en 2021.
Adrien Selles, Fourni par l’auteur

Faute de ressources souterraines suffisamment connues et facilement utilisables, les populations de l’intérieur restent dépendantes des fleuves et des criques. Mais cette ressource est aussi sous pression.

L’orpaillage, omniprésent dans l’intérieur des terres, agit comme une véritable fabrique de boue : il détruit les berges, sature les cours d’eau en sédiment et contamine durablement les écosystèmes et les populations. L’orpaillage détruit 100 kilomètres de cours d’eau par an en Guyane. Là où les rivières étaient couleur soda (d’un brun caramel) mais limpides, l’eau se trouble en couleur chocolat tandis que la vie moderne dans les villages isolés (décharges, assainissement défaillant, forte utilisation et stockage de carburant) apporte son lot de bactéries et d’hydrocarbures. Et les conséquences de l’exploitation aurifère ne ralentissent pas avec le prix de l’or passé à plus de 150 $ le gramme début 2026, contre 20 $ le gramme dans les années 1980.

Une diversification dépendante de la recherche

Le changement climatique aggrave une situation déjà tendue sur les deux fronts. Les projections climatiques pour la Guyane indiquent des sécheresses plus longues et plus intenses, des crues plus brutales et une variabilité saisonnière accrue.




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Un paradoxe saisissant dans ce territoire que les Amérindiens appelaient autrefois Wayampi, la « Terre d’eaux abondantes ».

Dans ce contexte, la diversification des sources d’alimentation en eau potable permettrait de réduire le coût et la vulnérabilité des ressources pour la population. Le développement de la connaissance et de la recherche sur les eaux souterraines du socle devient un enjeu majeur pour apporter un complément solide aux captages d’eau de surface.

Les aquifères du socle granitique, s’ils étaient davantage étudiés, pourraient offrir une ressource plus stable, moins exposée aux pollutions de surface et aux variations hydrologiques. Améliorer leur identification, comprendre leur fonctionnement et mieux estimer leur potentiel représente une voie stratégique pour diversifier et sécuriser l’approvisionnement en eau potable.

C’est de plus un défi qui dépasse les frontières de l’Amazonie française et qui offre des opportunités de coopération avec nos voisins sud-américains. Avec ses institutions scientifiques, ses partenariats de recherche existants et l’appui de financements européens, la Guyane française dispose des atouts pour devenir un pôle de référence régional sur la gestion de l’eau en Amazonie, à condition que l’effort de connaissances engagé ces dernières années se poursuive dans la durée.

Un débarcadère au village de Taluen, sur le Maroni, en 2021.
Adrien Selles, Fourni par l’auteur

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Paradoxe d’abondance : l’Amazonie française manque d’eau potable – https://theconversation.com/paradoxe-dabondance-lamazonie-francaise-manque-deau-potable-292622

Les nouveaux besoins (géopolitiques) de l’entreprise

Source: The Conversation – in French – By Florent Parmentier, Secrétaire général du CEVIPOF. Enseignant, Sciences Po

Les entreprises, à commencer bien sûr par les plus grandes et les mieux intégrées dans les divers mécanismes de la mondialisation, doivent évoluer en permanence pour que leurs responsables, à tous les niveaux, puissent prendre les décisions les plus appropriées et les mieux informées. Ces informations ne peuvent être simplement les réalités économiques du moment ; il est indispensable d’articuler processus économiques et grandes tendances géopolitiques, tant les secondes impactent les premiers. Mais comment identifier les informations pertinentes, comment les récolter, les classer par ordre d’importance, les interpréter ? Cette question centrale se trouve au cœur de Chief Geopolitical Officer. Agir en entrepreneur, penser en géopoliticien, de Cyrille Bret, Laurent Célérier et Florent Parmentier, qui vient de paraître aux éditions Valeurs ajoutées. Extrait.


La nouvelle donne exige un véritable examen de conscience business : les entreprises ont de nouveaux besoins, proprement géopolitiques, qui ne peuvent être satisfaits par les outils et pratiques traditionnels de veille stratégique ou de gestion des risques. Car tirer des conséquences efficaces du retour de la géopolitique est difficile tant que ces besoins ne sont pas identifiés et explicités. Ces besoins diffèrent radicalement de ceux des décennies précédentes : il ne s’agit plus simplement de « surveiller l’environnement politique » ou de « gérer les risques pays », mais de développer une véritable intelligence géopolitique opérationnelle, capable d’orienter les décisions stratégiques et de faire surgir des opportunités.

Quels sont à grands traits les nouveaux besoins des entreprises face à la géopolitisation de l’économie ?

Le premier d’entre eux est une sélection appropriée de l’information au sens large, des signaux faibles aux communiqués officiels, des réglementations en gestation aux discours programmatiques de candidats : dans l’océan informationnel géopolitique où des milliers d’événements se produisent quotidiennement à travers le monde, les entreprises ont besoin qu’on leur fournisse les éléments qui concernent directement leurs secteurs, leurs concurrents, leurs marchés et leurs réglementations.

Mais la sélection de l’information brute — y compris par des moteurs de recherche automatisés sophistiqués par l’IA — ne suffit pas. Les sociétés ont besoin de bien plus que de revues de presse spécialisées, de bases de données professionnelles ou de points d’actualité généralistes qui noient l’essentiel dans l’accessoire. Elles ont besoin de véritables briefs ciblés et actionnables sur les évolutions géopolitiques précises à court et moyen terme des conditions réelles d’opération et d’activité.

L’espoir suscité par les outils d’IA est important : rapidité, sélectivité, pertinence et faibles coûts sont espérés. Mais la production d’une information pertinente, qualifiée et contextualisée demande à la fois des outils de recherche automatisés et des analyses humaines. La division du travail est assez claire : aujourd’hui l’IA peut collecter, sélectionner, vérifier et synthétiser des données géopolitiques. Mais il revient aux analystes géopolitiques de l’entreprise de transformer ces données en informations, puis en recommandations.

Prenons un exemple : les acteurs des marchés réglementés (pharmacies, assurances, etc.) surveillent les évolutions juridiques des États qui abritent leurs principaux marchés. Jusqu’à une date récente, ils se fiaient à des agences spécialisées qui produisaient des briefs thématiques à partir de revues de presse, de contacts avec les parlementaires et les diplomates, de publications officielles et de communiqués officiels. L’espoir est aujourd’hui d’automatiser largement la recherche des textes, messages, posts et discours pertinents pour déceler les évolutions réglementaires en fonction du rapport de force international.

Mais qui prétendra qu’un post de Donald Trump sur Truth Social donne, à lui seul, une indication sur le calendrier, les orientations et les contenus des évolutions réglementaires ? La collecte et la sélection de l’information géopolitique pertinente sont l’affaire de ces moteurs de recherche, des rédactions, des cabinets… mais leur application stricte et personnalisée aux entreprises concernées relève de la direction d’entreprise. Pour passer à l’information opérationnelle, les entreprises ont assurément besoin de nouveaux talents, de savoir-faire extérieurs et de personnels entraînés.

Face aux tempêtes géopolitiques, les entreprises ont aussi besoin de conseils opérationnels géopolitiques. Le flux d’informations, aussi sélectif et pertinent soit-il, ne peut pas suffire, car il reste descriptif et non pas prescriptif. Les entreprises ont besoin de suggestions multiples et concrètes pour se protéger de chocs géopolitiques, pour faire évoluer des produits et pour exploiter certains événements géopolitiques comme opportunités stratégiques.

Ce besoin d’analyse opérationnelle dépasse les capacités des directions de la stratégie ou des risques. Les personnels de ces divisions sont formés à évaluer des probabilités d’événements isolés (coup d’État, catastrophe naturelle, défaut de paiement), mais rarement capables de relier ces risques entre eux ou de les traduire en décisions business. Là encore, l’IA peut accélérer le repérage des précédents, mais elle ne peut pas encore émettre une prévision qualifiée et une recommandation innovante : c’est de la responsabilité des managers de l’entreprise.

Par exemple, de plus en plus d’États sont engagés dans l’élaboration et les déploiements d’arsenaux de sanctions internationales : contre la Russie, contre l’Iran, contre Cuba, contre le Myanmar, etc. Ces outils visent à créer un rapport de force politique par des canaux économiques. Les entreprises ont d’abord besoin de savoir à l’avance les types de sanction envisagés, les cibles et les secteurs. Mais elles ont aussi besoin de suggestions pour orienter les sanctions avant leur adoption, pour réagir à leur mise en vigueur, pour atténuer leur impact et pour prospérer malgré elles. À cela s’ajoute un besoin croissant de formation stratégique : développer en interne une culture géopolitique, capable d’anticiper les risques, de lire les signaux faibles et de préparer les équipes à naviguer dans un environnement international instable.

Enfin, ce dont les entreprises ont besoin aujourd’hui est une capacité de prévision afin de favoriser le développement à moyen terme de l’entreprise. La géopolitique contemporaine n’apparaît chaotique que parce qu’elle est envisagée en profane ou analysée rétrospectivement sans méthode prédictive. La scénarisation géopolitique est, elle, de nature à aider à la décision stratégique en construisant des futurs possibles cohérents plutôt qu’en prédisant un futur unique improbable. Les entreprises ont besoin de prospective géopolitique structurée, pas de futurologie intuitive. Il ne s’agit pas de prédire ce qui va se passer, exercice vain dans un monde complexe, mais de cartographier les futurs plausibles et leurs implications différenciées pour l’entreprise.

En définitive, reconnaître ces trois besoins et admettre que les solutions traditionnelles ne peuvent les satisfaire constitue le préalable indispensable à toute entreprise « géopolitiquement lucide ».

Agir en entrepreneur, mais penser aussi en géopoliticien

Pour le moment, la plupart des entreprises se sont contentées, sauf exception, d’une géopolitique de comptoir, non documentée, non centrée sur le secteur de l’entreprise et éloignée des conditions réelles de fonctionnement des entreprises.

Cet extrait est issu de Chief Geopolitical Officer. Agir en entrepreneur, penser en géopoliticien, de Cyrille Bret, Laurent Célérier et Florent Parmentier, qui vient de paraître à Valeurs ajoutées éditions.
VA éditions

En somme, les entreprises ont vécu dans une logique exclusivement économique de la fin de la guerre froide à la décennie 1990. Elles ont désormais besoin d’un aggiornamento car elles ne peuvent plus se contenter d’une culture géopolitique de base, extérieure et approximative. Elles ont un besoin de professionnalisation de l’expertise géopolitique. Cela ne signifie surtout pas que les dirigeants d’entreprises doivent se faire géopoliticiens et que toute entreprise doit se prendre pour un centre de recherche. Le développement endogène de l’entreprise est le premier objectif et la première responsabilité de ses salariés et de ses actionnaires.

Cela ne signifie pas non plus que les responsables des risques dans les entreprises ne sont aujourd’hui pas pertinents : ils ont seulement d’autres professions. Professionnaliser la géopolitique d’entreprise, cela veut tout simplement dire qu’il faut l’opérationnaliser : réaliser des analyses géopolitiques rigoureuses et centrées sur l’activité, le secteur et la nature de l’entreprise ; puis lancer des actions d’entrepreneur sans naïveté sur l’environnement géopolitique d’activité. Penser (aussi) en politique pour agir (avant tout) en entrepreneur.

Les entreprises ne vivent pas la fin de la mondialisation. Elles entrent plutôt dans une nouvelle phase de la mondialisation, beaucoup plus politique qu’économique. Les entreprises ne doivent pas se résigner à ce constat, elles doivent en tirer les conséquences. Il en va de leur (sur) vie. Et de leur prospérité !

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Les nouveaux besoins (géopolitiques) de l’entreprise – https://theconversation.com/les-nouveaux-besoins-geopolitiques-de-lentreprise-291889

Qui décide du menu dans nos assiettes ? Enquête sur l’influence discrète des lobbys agroalimentaires

Source: The Conversation – in French – By Joan Cortinas Munoz, Enseignant chercheur en sociologie, Sciences Po

Est-ce vraiment de votre faute si vous avez fini le paquet de chips ? Bermix Studio/Unsplash, CC BY

L’ESSENTIEL

  • L’industrie agroalimentaire mène une action politique organisée et largement invisible pour peser sur notre alimentation.

  • Une enquête reconstitue les coulisses de cette influence, de la recherche scientifique jusqu’à l’Assemblée nationale.

  • Mieux documenter des liens d’intérêts et favoriser la recherche et la prévention aiderait à rééquilibrer les rapports de force.


Familier des Français, le Nutri-Score a survécu à une bataille féroce, opposant pouvoirs publics et industrie agroalimentaire. Mis en place à partir de 2015, le logo coloré placé sur l’emballage des produits alimentaires rend d’un coup d’œil visible leur qualité nutritionnelle. Mais au-delà de cette avancée, un ensemble de mesures sur la qualité nutritionnelle a été abandonné sous la pression des industriels, comme la taxation des produits trop sucrés, l’encadrement de leur publicité ou le caractère obligatoire du logo. Au niveau européen, la Commission européenne s’était engagée en 2022 à proposer un logo nutritionnel harmonisé, qui n’a jamais vu le jour.

Comme l’a révélé notre enquête Des lobbys au menu. Les entreprises de l’agroalimentaire contre la santé publique (Raisons d’agir, 2022_), ces épisodes n’ont rien d’exceptionnel. Ils donnent à voir les activités politiques intenses et patiemment organisées à travers lesquelles l’industrie agroalimentaire pèse sur les décisions publiques, souvent bien avant qu’elles ne soient prises ou même conçues. Les acteurs économiques les plus actifs en la matière mobilisent organisations spécialisées, professionnels aguerris et budgets conséquents pour veiller au grain.

La variété des stratégies déployées dans les univers de la science, de la politique, des médias, de la philantropie ou de la justice dessinent un espace vaste et cohérent, où des structures financées par les entreprises orientent les institutions publiques et la perception du public.

Bien au-delà des seuls conflits d’intérêts

L’enjeu n’est pas seulement sanitaire et technique : il est aussi culturel et démocratique. L’influence s’exerce presque toujours hors de tout cadre transparent, et cette opacité alimente la défiance envers les décideurs comme envers les industriels.

Face à ces dynamiques, traiter au cas par cas les liens et les conflits d’intérêts, comme le fait la réglementation française actuelle, revient rarement à agir à la bonne échelle : on se borne à identifier, à gérer ou à sanctionner des situations individuelles sans que les sources de ces ambiguïtés soient mises au jour ou vraiment limitées. Une lecture d’ensemble, au contraire, donne la juste mesure des mécanismes collectifs qui produisent les conflits d’intérêts individuels. Elle plaide pour une régulation plus transversale, calibrée sur les stratégies de l’industrie.

Jouer sur le terrain des savoirs

Ces stratégies se déploient d’abord dans le domaine de la connaissance. En amont de toute politique publique, l’industrie cherche à façonner les connaissances disponibles. Elle finance de la recherche et tisse des liens avec des scientifiques, ce qui lui permet de favoriser certains savoirs au détriment d’autres, jugés moins avantageux. Lors de notre enquête, une responsable d’agence sanitaire le raconte à propos des édulcorants. Les études financées sur leurs bénéfices sont si abondantes qu’il ne subsiste presque aucune donnée disponible sur leurs risques.

Lorsque des connaissances désavantageuses sont produites vient ensuite la fabrication du doute, une méthode que l’industrie du tabac a théorisée dès les années 1950 et qui consiste à réclamer toujours plus de preuves, à souligner les incertitudes propres à toute science et à contester la validité des études gênantes. Lorsqu’un chercheur du CNRS avance, à partir de modèles animaux, que le sucre pourrait être addictif, l’organisation qui défend les producteurs de sucre lui oppose aussitôt que l’étude n’a été « réalisée que sur des rats », argument déjà employé en 2006 par le Comité des salines de France pour rabaisser les recommandations de réduction du sel à de « simples extrapolations ».

Et si un consensus se dégage, il est toujours possible de recadrer le débat afin de déplacer un problème abordé d’un point de vue scientifique vers d’autres enjeux, en produisant des arguments économiques, culturels, juridiques, éthiques ou politiques, qui relativisent la portée des résultats. La consommation de produits gras est mauvaise pour la santé, mais n’est-ce pas une affaire de plaisir ou de liberté ? Les souvenirs de notre enfance ou l’expression de notre culture ne valent-ils pas mieux que des risques établis dans d’obscurs laboratoires ?

Une technique éprouvée consiste à déplacer la responsabilité sur le consommateur, plutôt que sur le producteur. Face au Nutri-Score, l’industrie a promu une notion concurrente, la « diversité alimentaire », qui reporte l’attention sur les comportements du mangeur plutôt que sur la composition de ce qu’il achète. De tels glissements s’opèrent lorsque toute régulation de la nutrition est présentée comme un enjeu de liberté ou comme une défense du patrimoine gastronomique français. Les perceptions en sont modifiées, et les scientifiques apparaissent hors sujet.

Des arguments qui remontent jusqu’aux élus

Ces arguments ne valent toutefois que s’ils atteignent ceux qui décident, et une bonne part du travail consiste à les faire circuler au plus près des responsables publics. Dîners sur mesure, colloques au Parlement, rencontres ad hoc permettent aux uns de s’informer et aux autres de faire passer des messages.

Parmi mille autres exemples, en mars 2019, un « petit-déjeuner débat » réunit au cœur de Paris des parlementaires, des industriels et des professionnels de la communication, à l’invitation du Club de la table française, instance créée par une agence indiquant être spécialisée en « stratégie institutionnelle et affaires publiques », formulation feutrée pour indiquer des activités de lobbying. Avec le groupe d’études Gastronomie de l’Assemblée nationale, ces instances discrètes mettent en relation les représentants de la filière avec plus de 300 députés.

L’influence passe aussi par des alliances nouées loin des arènes politiques, du côté de l’opinion et des médias. Des voyages de presse tous frais payés emmènent des journalistes visiter une usine de production laitière près de Grenade en Espagne, et des publireportages vantent dans la presse régionale le rôle d’une filière dans l’emploi local. En mai 2018, la place de la République se transforme ainsi en pâturage, avec vaches, grillades et stands sur les races bovines, pour permettre à la filière élevage-viande de célébrer sa contribution à la « biodiversité ».

Il arrive enfin que les acteurs économiques se substituent au décideur, en rédigeant par exemple les textes à voter. Lors des débats sur la loi Agriculture et alimentation, un même amendement autorisant l’épandage de pesticides par drones a été déposé 12 fois, mot pour mot, par des députés de groupes opposés.

De manière plus radicale encore, et cette fois loin de l’Assemblée nationale, des acteurs économiques ne se contentent plus de peser sur la décision publique : ils en prennent la place. Ils assurent eux-mêmes la conception ou la mise en œuvre, totale ou partielle, de programmes d’action publique. Localement, des producteurs de sodas ou de friandises sucrées financent ainsi des équipements sportifs ou des programmes d’activité physique. L’opération est doublement rentable : elle les installe en partenaires de la lutte contre l’obésité, et elle fait porter la prévention sur la dépense d’énergie des consommateurs – le « Bouger » du slogan « Manger-Bouger » – plutôt que sur la composition des produits qu’ils vendent.

Le crédit et le discrédit comme armes

Un dernier registre d’activité politique des industriels joue sur l’image publique. Il s’agit de construire une économie du crédit et du discrédit. En s’associant à des causes valorisées, une marque bénéficie de leur respectabilité.

En 2026, la fondation Groupe Casino lance, en partenariat avec Ulule, la deuxième édition du programme « Retisser les liens du quotidien » pour soutenir les associations qui créent du lien social. L’opération n’a rien d’isolé : l’ensemble des entreprises de notre corpus d’enquête apparaissent liées à une centaine d’associations, le plus souvent dans le sport et la lutte contre la pauvreté. Le soutien est réel, mais le bénéfice l’est aussi : en s’affichant aux côtés de causes reconnues, ces entreprises en empruntent la respectabilité.

Le revers de la médaille consiste à faire taire les gêneurs. Dans les cas extrêmes, des chercheurs ou des militants sont poursuivis en justice, dans une stratégie de bâillonnement. Le chercheur Pierre Meneton a été attaqué pour avoir dénoncé le poids du « lobby du sel », la militante Valérie Murat a été condamnée à 125 000 euros pour « dénigrement » après avoir révélé la présence de pesticides dans des vins certifiés « Haute valeur environnementale », et l’application Yuka a été poursuivie par des industriels de la charcuterie. À chaque fois, le débat quitte le terrain de la santé pour celui du tribunal, et le critique est sommé de se défendre comme un fautif. Sans aller jusqu’aux poursuites, il suffit bien souvent d’en brandir la menace, ou de distiller plus insidieusement des rumeurs de conflit d’intérêts, voire de renvoyer la personne critique à de prétendues « obsessions » hostiles à l’alimentation ou à un extrémisme « hygiéniste », par exemple.

Rendre visible le travail d’influence

Ces activités politiques sont si variées et parfois si insidieuses qu’il paraît décourageant d’en réguler la portée. Leur caractère systémique rend cependant plusieurs options possibles. Nous en proposons deux, qui ne feront sans doute pas l’unanimité chez ceux qu’elles concernent.

Une première proposition serait de doter le secteur agroalimentaire d’un répertoire de transparence équivalent à celui qui existe pour le médicament. La base Transparence Santé, née après le scandale du Mediator, oblige les industriels à déclarer tous leurs liens avec les professionnels de santé ainsi que les montants associés. Elle peut être étendue au secteur agroalimentaire et concerner l’ensemble d’acteurs – chercheurs, décideurs, associations, etc. – qui interagissent avec lui.

La seconde proposition s’inspirerait du Fonds de lutte contre les addictions, alimenté notamment par les taxes sur le tabac. Un élargissement du dispositif ferait contribuer les industriels d’une alimentation qui participe à la mauvaise santé d’une partie des Français au financement de la recherche en nutrition et d’actions de prévention autonomes, indépendantes de l’industrie.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Qui décide du menu dans nos assiettes ? Enquête sur l’influence discrète des lobbys agroalimentaires – https://theconversation.com/qui-decide-du-menu-dans-nos-assiettes-enquete-sur-linfluence-discrete-des-lobbys-agroalimentaires-291634

TDAH et alimentation : pourquoi certains cerveaux peinent à s’arrêter de manger

Source: The Conversation – in French – By Hanane Desruets Badouh, Psychologue psychothérapeute, laboratoire de recherche C2S, Université de Reims Champagne-Ardenne (URCA)


L’ESSENTIEL

  • Des liens se font jour entre le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) et l’alimentation.

  • Le fait de présenter un TDAH pourrait accroître la vulnérabilité à certains troubles de la conduite alimentaire, comme la boulimie.

  • Des travaux sont menés pour identifier les mécanismes à l’œuvre au niveau du cerveau, comme les situations à risque au quotidien.


Un paquet de biscuits entamé en début de soirée et vidé sans vraiment s’en rendre compte, une envie soudaine de manger déclenchée non pas à cause de la faim, mais à la suite d’une journée épuisante ou d’une émotion difficile à gérer… ces situations, bien connues dans les troubles des conduites alimentaires, concernent aussi des troubles neurodéveloppementaux tels que le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH).

Le TDAH est un trouble complexe qui touche environ 5 % des enfants et 3 % des adultes dans le monde. En France, le TDAH concerne environ 3,5 % des enfants et 2,9 % des adultes, selon les données épidémiologiques retenues par la Haute Autorité de santé.

Il bénéficie d’une visibilité récente. Cela s’explique surtout par une meilleure connaissance et donc un repérage plus précis des personnes qui, auparavant, passaient sous les radars du dépistage clinique.

Explorer les liens entre TDAH et alimentation

Cette meilleure compréhension permet aussi de mettre en lumière des difficultés longtemps restées au second plan, notamment celles liées à l’alimentation. Faire ses courses, acheter les bons produits, préparer un repas équilibré peut demander un effort considérable pour une personne avec TDAH. Ainsi, beaucoup finissent par se tourner vers des solutions rapides, comme le grignotage ou la restauration rapide.

Mais, comment la nourriture peut-elle devenir une récompense immédiate ou une stratégie de régulation émotionnelle, jusqu’à favoriser chez certains profils des conduites proches des troubles du comportement alimentaire ? faisons le point.

Un cerveau attiré par le bénéfice immédiat ?

Le cerveau des personnes atteintes de TDAH fonctionne différemment dans la manière de traiter les récompenses. Sans entrer dans le détail des processus neurobiologiques, on peut dire que le cerveau TDAH a tendance à surévaluer ce qui est disponible immédiatement au détriment de ce qui sera bénéfique plus tard.

En d’autres termes, le cerveau TDAH préfère le « tout de suite » au « plus tard ». Les chercheurs parlent d’« impulsivité d’attente » qui correspond à la difficulté à attendre lorsqu’une gratification est immédiatement accessible.

La nourriture s’intègrerait parfaitement dans ce mécanisme. Elle est visible, concrète, accessible et procure rapidement du plaisir ou un soulagement. À l’inverse, les bénéfices d’une alimentation équilibrée restent trop éloignés dans le temps pour peser lourd dans la balance au moment où le paquet de biscuits est là, sur la table.

Certaines études montrent qu’en présence d’images d’aliments, les personnes ayant des symptômes élevés de TDAH et davantage de perte de contrôle alimentaire présentent une activation plus importante des régions cérébrales liées à la motivation et à la récompense. D’autres études, en revanche, ne trouvent pas de différence notable.

La nourriture ne serait donc pas automatiquement une « super-récompense » pour toutes les personnes avec un TDAH mais elle pourrait l’être dans certaines situations.

Quand l’inattention perturbe la gestion des repas

Les difficultés attentionnelles joueraient également un rôle perturbateur. En effet, une personne hyperfocalisée sur une tâche peut tout simplement oublier de manger ou ne pas percevoir les premiers signaux de faim. Lorsque la faim s’impose enfin, souvent de façon intense, les ressources de contrôle sont déjà épuisées par la fatigue ou la surcharge mentale liées à la tâche précédente.

Dans cet état, les signaux extérieurs prendraient facilement le dessus. Ainsi, une odeur ou un aliment visible, deviennent rapidement saillants. C’est ce que les chercheurs appellent la « réactivité alimentaire ». Elle désigne la tendance à consommer de la nourriture lorsqu’elle est disponible ou particulièrement attirante, même après un repas.

Dans une étude menée sur 548 enfants, dont 396 enfants porteurs d’un TDAH, cette réactivité était significativement plus élevée chez les enfants avec TDAH. De plus, le TDAH apparaissait comme l’hypothèse la plus probable pour expliquer une grande partie du lien observé entre inattention et masse grasse.

Cela ne signifie pas pour autant que le TDAH cause directement la prise de poids. Il suggère plutôt une réaction en chaîne : l’inattention désorganise les repas, la faim s’intensifie, les capacités de contrôle s’affaiblissent et l’environnement alimentaire devient plus difficile à ignorer.

Des travaux de recherche récents ont par ailleurs montré que les difficultés d’inhibition et de contrôle émotionnel étaient associées à davantage de comportements alimentaires qualifiés d’« addictifs » chez plus de 1 000 enfants et adolescents avec un TDAH, sachant que le concept d’« addiction à l’alimentation » est discuté dans la communauté scientifique.

Manger pour apaiser, stimuler ou récompenser

Au-delà du plaisir immédiat, la nourriture peut aussi remplir une fonction de régulation émotionnelle. Les personnes avec un TDAH vivent souvent les frustrations du quotidien plus intensément : le stress, l’ennui ou la surcharge mentale peuvent être plus difficiles à apaiser.

Dans ces moments, manger offre un réconfort rapide. Un aliment apprécié détourne momentanément l’attention de l’émotion négative et diminue ainsi la tension intérieure. Ce sentiment de soulagement, aussi bref soit-il, suffit souvent pour que le cerveau mémorise l’association entre émotion difficile et nourriture.

Ce mécanisme de régulation émotionnelle appelé « alimentation émotionnelle », transforme la nourriture en source d’apaisement face à l’adversité. Une revue systématique portant sur 41 publications a montré que les émotions négatives expliquent une partie importante du lien entre symptômes du TDAH et comportements alimentaires problématiques.




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L’alimentation émotionnelle peut être favorisée par une tendance à agir impulsivement sous l’effet d’émotions négatives, appelée urgence négative. Lorsqu’une émotion négative devient intense, certaines personnes peuvent être amenées à agir rapidement pour en diminuer l’inconfort. La nourriture peut alors constituer une réponse immédiatement accessible pour tenter d’apaiser cet état émotionnel. Le soulagement temporaire éventuellement ressenti après la prise alimentaire pourrait, par un mécanisme de renforcement négatif, favoriser la répétition de ce comportement lors de situations émotionnelles similaires.

Mais manger ne sert pas toujours à se calmer. Dans des travaux de recherche publiés en 2026, les adultes présentant un TDAH interrogés décrivent la nourriture comme une stimulation face à l’ennui, une récompense après un effort ou une façon de rechercher un goût ou une texture particulière. Ainsi, une même crise peut donc répondre à plusieurs besoins : apaiser, stimuler et récompenser.

Le TDAH, facteur de vulnérabilité des troubles de la conduite alimentaire

Ces mécanismes ne concernent pas toutes les personnes avec un TDAH de la même manière. Dans une étude menée auprès d’adultes consultant pour une obésité, 28,6 % de ceux ayant un TDAH répondaient aux critères d’« addiction à l’alimentation », contre 9,1 % des participants sans TDAH. Ces chiffres concernent une population clinique spécifique et ne peuvent donc pas être extrapolés à l’ensemble des personnes avec un TDAH.

Par ailleurs, on rappellera que le concept d’« addiction à l’alimentation » reste lui-même discuté : il ne constitue pas un diagnostic officiel, mais décrit une relation de dépendance d’un individu vis-à-vis de certains aliments riches en graisse ou en sucre.

Au-delà de ce concept, l’association entre le TDAH et les troubles des conduites alimentaires a été explorée par une métanalyse regroupant plus de 33 000 participants. Les résultats montrent que les personnes avec un TDAH avaient environ 3,8 fois plus de risques de présenter un trouble du comportement alimentaire.

Cette association concernait notamment la boulimie (définie comme une absorption d’une grande quantité de nourriture dans un temps restreint, associée à un sentiment de perte de contrôle, ndlr) et l’hyperphagie boulimique (qui se caractérise par des épisodes récurrents de crises de boulimie, mais sans le recours aux comportements compensatoires inappropriés caractéristiques de la boulimie, ndlr).

Ces résultats ne signifient pas que le TDAH conduit nécessairement à un trouble alimentaire, mais qu’il peut constituer un facteur de vulnérabilité.

Identifier les situations à risque pour activer les bons leviers

Dans ce contexte, dire à une personne qu’elle « manque de volonté » est non seulement faux, mais contre-productive. La honte et la culpabilité engendrées par cette réflexion risquent de renforcer le comportement alimentaire problématique.

Il serait plutôt utile d’identifier les situations à risque : repas sautés, périodes d’hyperfocalisation, fatigue, ennui, émotion difficile, présence immédiate d’un aliment attirant. À partir de là, des stratégies concrètes deviennent alors possibles : régulariser les repas, prévoir des options simples pour les moments où cuisiner paraît trop coûteux en énergie, éviter les états de faim extrême, aménager son environnement alimentaire et développer d’autres façons de réguler les émotions.

En résumé, le cerveau ne cherche pas mécaniquement du sucre pour « fabriquer de la dopamine ». Ce qu’il cherche avant tout, chez certaines personnes avec un TDAH, c’est une réponse rapide, accessible et efficace à un état intérieur. Comprendre cette fonction invite plutôt à se demander ce que cherche la personne à apaiser, à stimuler ou à réguler ? C’est souvent à partir de cette question qu’il devient possible de retrouver davantage de contrôle.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Hanane Desruets Badouh ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. TDAH et alimentation : pourquoi certains cerveaux peinent à s’arrêter de manger – https://theconversation.com/tdah-et-alimentation-pourquoi-certains-cerveaux-peinent-a-sarreter-de-manger-292036

Quel est l’impact des décisions de la BCE sur les ménages modestes ?

Source: The Conversation – in French – By Matthieu Picault, Professeur de Finance , LEM-CNRS 9221, IÉSEG School of Management


L’ESSENTIEL

  • La nouvelle hausse de l’inflation a poussé la Banque centrale européenne (BCE) à augmenter ses taux directeurs – 2,5 % pour le taux de dépôt.

  • Entre lutte contre l’inflation, baisse des crédits et réduction de l’activité, les hausses de ces taux ont des conséquences pour les ménages modestes.

  • En luttant contre l’inflation, la BCE peut contribuer à ralentir l’économie française et d’augmenter le chômage.


Entre août 2025 et août 2026, les prix payés par les ménages ont progressé de 2,4 % sur le territoire national. Ce regain d’inflation contraste avec le repli observé depuis le pic de 2022, année où l’invasion de l’Ukraine par la Russie avait porté l’inflation annuelle à un niveau record de 5,2 %.

Cette inflation vient affecter le pouvoir d’achat des ménages les plus modestes, disposant d’un niveau d’épargne plus faible et avec un niveau de vie relativement faible – appartenant aux 20 % des ménages les plus faibles pour l’Insee et 40 % pour la Drees.

Pour contrôler cette inflation et remplir son objectif premier de maintenir la stabilité des prix, la Banque centrale européenne (BCE) relève son taux directeur pour le refinancement des banques à 2,65 % et le taux de dépôt à 2,5 % en septembre 2026.

Mais quels sont les enjeux réels d’une telle décision pour les ménages modestes, plus exposés dans leur vie quotidienne à une hausse des prix ?

Si notre étude souligne que les décisions prises par la BCE concernent en premier lieu les banques, principaux vecteurs de transmission de la politique monétaire, elles exercent également une influence sur la consommation des ménages par le canal du crédit bancaire.

Faciliter ou limiter les crédits

Afin de maintenir la stabilité des prix, la BCE dispose de différents outils. Le principal : le taux de refinancement des banques.

Concrètement, quand une banque souhaite prêter de l’argent à un ménage avec un projet d’investissement, elle doit disposer des fonds nécessaires. Si ce n’est pas le cas, une option est d’emprunter auprès de la banque centrale. Le taux appliqué à cet emprunt est le taux de refinancement – actuellement de 2,65 %. Les ménages empruntent ensuite à un taux plus élevé, incluant une prime de risque destinée à couvrir le risque de non-remboursement et une marge permettant à la banque de couvrir ses coûts et générer un bénéfice.

Quand l’inflation est faible, la BCE instaure une politique monétaire expansive, ou accommodante. Le taux de refinancement est plus faible, facilitant l’octroi de crédit par les banques. À l’inverse, pour lutter contre une inflation importante, ce taux est plus élevé. Il restreint à dessein la capacité des banques à obtenir des liquidités et de facto à prêter aux ménages. C’est ce qu’on appelle une politique monétaire restrictive.

Perte de pouvoir d’achat

Dans un contexte inflationniste accompagné d’une hausse des taux d’intérêt, les ménages perdent simultanément deux leviers pour maintenir leur consommation : la capacité d’emprunt, rendue plus coûteuse, et le pouvoir d’achat, rogné par la hausse des prix.

Ce second levier pourrait être préservé si les revenus progressaient au même rythme que les prix. Or, en France, les revenus progressent moins vite que les prix. La conséquence ? Une perte réelle de pouvoir d’achat. En 2023, les 10 % des Français les plus pauvres subissent une contraction de leur niveau de vie de -1 %. Pour ces ménages les plus modestes, qui ne peuvent ni emprunter ni puiser dans une épargne insuffisante, ce décrochage entre revenus et prix est particulièrement brutal.




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C’est précisément pourquoi l’objectif de stabilité des prix poursuivi par la BCE revêt une importance sociale. En cherchant à contenir l’inflation, elle limite la dégradation du pouvoir d’achat de ceux qui n’ont aucun autre filet de protection.

Moins d’emplois et moindres salaires

Si la politique monétaire de la BCE influence directement le pouvoir d’achat des ménages par le canal du crédit aux particuliers, elle affecte indirectement leur quotidien via le marché du travail. Comment ? En facilitant ou en restreignant l’accès au crédit pour les entreprises.

Une entreprise qui évolue dans un contexte où l’obtention d’un crédit est aisée pourra plus facilement investir, embaucher ou mieux rémunérer ses salariés. A contrario une politique monétaire restrictive, dans un contexte inflationniste, augmente dans un premier temps les coûts du crédit aux entreprises.

Entre juillet 2021 et juillet 2023, alors que le taux directeur de la BCE passe de 0 à 4 %, le taux d’emprunt des entreprises françaises augmente de 1,08 % à 4,42 %. Une entreprise n’empruntant plus investit moins. À cette baisse d’investissements s’ajoutent des coûts de production élevés, une demande pour les biens et services en baisse due à la diminution du pouvoir d’achat, le tout contribuant à une chute du chiffre d’affaires menant à des destructions d’emplois.

Les ménages les plus modestes sont les plus exposés aux fluctuations du marché du travail, notamment au chômage.

Par exemple, les jeunes sont les premiers à subir les changements de cycle économique induits par la politique monétaire.

Les chiffres l’attestent en France : entre le dernier trimestre 2024 et le deuxième trimestre 2026 (dernière donnée disponible), le taux de chômage des jeunes entre 15 et 24 ans (selon la mesure du BIT) a augmenté de 5 points, passant de 16,6 % à 21,6 %. Sur la même période, le taux de chômage de l’ensemble des actifs, indépendamment de leur âge, ne progresse que de 0,8 %.

Augmentation des inégalités de patrimoine

En plus de leurs revenus et de leurs emplois, la politique monétaire influence le patrimoine des ménages.

Ainsi, la compression des taux de crédit, tombés à 1,06 % en décembre 2021, favorise la demande de biens immobiliers, poussant les prix à la hausse. Au troisième trimestre 2022, le prix des logements anciens progresse de + 6,4 % sur un an.

Or, 30 % des ménages les moins dotés possèdent moins de 40  000 euros de patrimoine, composé quasi exclusivement de livrets d’épargne réglementée et sans exposition à l’immobilier. Ils ne bénéficient pas de cette hausse des prix immobiliers, et la valeur de leur patrimoine n’en est pas accrue.

Compte tenu de ces disparités, les effets de la politique monétaire de la BCE peuvent détériorer la situation des ménages modestes en creusant les inégalités de patrimoine existantes.

En définitive, l’inflation n’affecte pas le pouvoir d’achat des ménages modestes de manière isolée ; elle interagit avec la réponse de la politique monétaire pour produire un effet cumulatif. La politique monétaire agit moins comme un simple correctif que comme un amplificateur des dynamiques de prix, avec des répercussions particulièrement marquées pour les ménages les plus modestes.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Quel est l’impact des décisions de la BCE sur les ménages modestes ? – https://theconversation.com/quel-est-limpact-des-decisions-de-la-bce-sur-les-menages-modestes-284478

Face à l’imprévu permanent, une autre logique d’entreprise émerge

Source: The Conversation – in French – By Isaac Getz, Professeur de Leadership de Trasformation, ESCP Business School


L’ESSENTIEL

  • La crise est devenue permanente. Les situations critiques s’enchaînent quand elles ne se superposent pas.

  • Dans ce contexte, les logiques pour diriger l’entreprise ne peuvent plus être les mêmes. Certaines entreprises ont déjà commencé à en changer avec des résultats positifs.

  • Avoir une boussole et être robuste sont deux principes de cette nouvelle logique. Pour y parvenir, il faut prendre soin inconditionnellement des membres de son écosystème.


Nous ne traversons plus une succession de crises temporaires suivies d’un retour à l’équilibre. Nous sommes entrés dans une incertitude structurelle. Comment diriger face à cette nouvelle donne ?

Pendant des décennies, la direction d’entreprise s’est construite sur une hypothèse implicite : un environnement suffisamment stable pour prévoir, optimiser et contrôler. Une crise constituait alors une parenthèse. Pour absorber le choc, il fallait se replier, en attendant le retour à la prévisibilité et ajuster ses plans. Cette hypothèse ne tient plus dans un monde où les secousses se succèdent, quand elles ne se superposent pas.

Depuis des mois, des dirigeants rapportent combien les secousses autour d’Ormuz, avec leur impact sur les prix de l’énergie ravivent leurs inquiétudes et suspendent leurs décisions. Cette crise iranienne n’est qu’un épisode parmi d’autres crises militaires, politiques, économiques, financières, technologiques, sanitaires, climatiques, démographiques, voire sociales. L’imprévu est devenu la norme. Les entreprises le subissent, mais peu l’ont intériorisé. Elles continuent de considérer l’incertitude comme un accident, et non comme leur nouvel environnement. Elles poursuivent encore une logique conçue pour un monde stable reposant sur la prévision et l’optimisation.

Pourtant, d’autres entreprises ont pris acte du changement. Elles font place à la boussole et à la robustesse.

Handelsbanken, l’exception bancaire suédoise

Quand le secteur bancaire suédois a traversé, en 1991, l’éclatement d’une bulle immobilière, puis, en 2008, la crise des subprimes, le pays a nationalisé toutes ses banques, sauf une : Handelsbanken, laquelle n’a même pas sollicité ses actionnaires. Actrice majeure en Suède, Handelsbanken est également présente au Royaume-Uni, en Norvège et dans d’autres pays en Europe. Au Royaume-Uni, lors de la crise du Covid, avec seulement 1 % du marché de la banque de détail, elle a accordé 50 % des prêts aux petites et moyennes entreprises (PME).




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Comment expliquer cette capacité à traverser les crises là où d’autres vacillent ? La réponse est double : une boussole inspirante et une robustesse fondamentale.

Un proverbe rappelle que, « Si vous ne savez pas où vous allez, tous les chemins vous y mènent », et plus grave encore, vous y êtes déjà. Vouloir la maximisation du profit ne constitue pas une boussole. Cela entraîne une oscillation permanente entre conquête de marchés et réduction des coûts, entre décentralisation et reprise de contrôle, et, en période de crise, cela conduit souvent à la paralysie.

À l’inverse, la boussole de Handelsbanken consiste en un soin inconditionnel de la santé financière de ses clients. Mais c’est sa robustesse qui lui permet de la suivre dans la durée. Cette robustesse repose moins sur l’optimisation que sur des relations de caring (au sens où l’entreprise prend soin) profondément différentes avec ses collaborateurs, ses clients et ses fournisseurs.

Suivre la boussole exige la robustesse

Ainsi, la banque accorde une réelle confiance à ses agences : celles-ci disposent de leur propre compte d’exploitation et décident localement de près de 75 % des prêts. Le directeur de l’agence concernée donne aussi son aval pour les grands prêts à des entreprises comme Volvo. Ces opérations figurent dans le compte d’exploitation de son agence.

Quant aux conseillers, ils ne privilégient pas des transactions opportunistes, mais le bien de leurs clients. Comme l’exprimait Jan Wallander, le PDG qui a transformé cette banque :

« La situation financière des personnes est presque aussi importante que leur santé. Un bon banquier devrait posséder les mêmes qualités qu’un bon médecin généraliste. »

Quand la vertu paie

Cette logique fonctionne-t-elle ? Handelsbanken affiche parmi les plus faibles ratios de pertes sur crédits au monde, moins de 0,1 %, et, depuis plus de cinquante ans, elle surpasse ses concurrents, si on prend comme indicateur le rendement des capitaux propres. Mais ces performances ne sont pas l’objectif poursuivi. Ils sont la conséquence du suivi de la boussole en étant robustes : au final, l’entreprise comme ses actionnaires en bénéficient, grâce à des rendements sains et durables.

France 24, 2021.

Handelsbanken n’est pas un cas isolé. Avec Laurent Marbacher nous décrivons dans notre dernier ouvrage The Caring Company de nombreuses entreprises qui ont adopté cette double logique, comme le laboratoire pharmaceutique japonais Eisai ou encore la laiterie française LSDH.

Dans un monde où l’imprévu est permanent, elles ne cherchent plus à anticiper un équilibre, tout en optimisant l’existant : elles suivent leur boussole en étant robustes pour encaisser les chocs, et même en sortir renforcées.

Xerfi Canal, 2025.

Deux principes pour une transformation

C’est cette transformation que de plus en plus de dirigeants explorent aujourd’hui. Encore faut-il savoir l’engager concrètement. Cette transformation ne se décrète pas et ne se déploie pas selon une méthode toute faite. Chaque entreprise doit co-construire son propre mode de fonctionnement autour des deux principes déjà évoqués :

  • le premier est une boussole : définir ensemble, avec ses collaborateurs, le bien – la valeur sociale – que l’entreprise entend durablement apporter à ceux dont elle prend soin, qu’il s’agisse de ses clients, ses fournisseurs sans oublier sa communauté locale. Cette boussole lui permet de dépasser les relations purement transactionnelles avec les membres de son écosystème.

  • le second est la robustesse nécessaire pour suivre cette boussole, y compris dans la tempête. Pour cela, il faut donner aux collaborateurs une réelle autonomie d’action et remplacer progressivement le contrôle par la confiance. Il ne s’agit donc pas d’ajouter un programme de plus, mais de revoir en profondeur la logique même selon laquelle l’entreprise fonctionne et ses dirigeants agissent.

La performance économique hors pair, dans les périodes fastes comme dans ce nouvel environnement de crises, n’est pas le but de cette logique : elle en découle.

The Conversation

Isaac Getz ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Face à l’imprévu permanent, une autre logique d’entreprise émerge – https://theconversation.com/face-a-limprevu-permanent-une-autre-logique-dentreprise-emerge-292484