Source: The Conversation – in French – By Alpha Kabinet Keita, Médecin et Microbiologiste, chercheur au Centre de Recherche et de Formation en Infectiologie de Guinée et à l’Unité TransVIHMI (Univ Montpellier, IRD, INSERM). Recteur de l’Université Gamal Abdel Nasser de Conakry, Université de Montpellier; Institut de recherche pour le développement (IRD); Centre de recherche et de formation en infectiologie de Guinée (CERFIG)
Plus de vingt ans après sa dernière épidémie, le Sénégal fait de nouveau face à la diphtérie. Fin juillet 2026, à l’hôpital régional de Kédougou, dans l’est du Sénégal, plusieurs enfants de moins de cinq ans sont morts , avec des signes évoquant une diphtérie respiratoire. Le 1er août, l’Institut Pasteur de Dakar confirme le diagnostic.
Selon le dernier bilan national du ministère de la Santé, arrêté au 20 septembre 2026, le pays comptait 114 cas confirmés et 11 décès dans 31 districts sanitaires et 12 des 14 régions, de Kédougou (33 cas) à Louga, Dakar, Diourbel et Thiès.
Une semaine plus tôt, on en était à 76 cas et 9 décès. La coordination de la riposte au ministère de la Santé du Sénégal affirmait que « L’épidémie progresse vite », en évoquant une létalité d’environ 10 %, c’est-à-dire un décès pour dix malades. Pourtant, cette maladie se soigne et un vaccin permet de la prévenir.
Chercheur en maladies infectieuses, j’ai étudié avec mon équipe l’épidémie qui sévit la Guinée depuis 2023. Nos observations pourraient éclairer la situation sénégalaise.
Qu’est-ce que la diphtérie ?
La diphtérie est causée par une bactérie, Corynebacterium diphtheriae. Celle-ci est dangereuse surtout parce qu’elle produit une toxine, c’est-à-dire une substance toxique qu’elle libère dans l’organisme. Cette toxine détruit notamment les tissus de la gorge. Elle peut aussi passer dans le sang et atteindre le cœur et les nerfs.
Son nom vient d’un mot grec désignant une membrane. Il renvoie à la « fausse membrane », une couche grisâtre ou blanchâtre de tissus morts qui se forme dans la gorge. La maladie touche surtout le nez et la gorge, plus rarement la peau, où elle provoque des lésions.
Comment la reconnaître ?
Les signes apparaissent en général deux à cinq jours après la contamination. C’est ce qu’on appelle la période d’incubation. Au début, rien ne distingue vraiment la diphtérie d’une angine ordinaire : mal de gorge, fièvre, fatigue, ganglions gonflés dans le cou.
Les signes d’alerte arrivent ensuite. Parmi les 90 malades confirmés par le laboratoire dans notre étude guinéenne, 91 % avaient mal à la gorge. 90 % avient de la fièvre, 89 % des difficultés à avaler et 83 % présentaient une membrane blanchâtre. Cette membrane et la gêne respiratoire (la « dyspnée » des médecins) étaient les signes les plus révélateurs.
La maladie peut évoluer très vite : en Guinée, les patients décédés sont morts en moyenne deux jours après leur admission. La membrane peut boucher les voies respiratoires et provoquer l’asphyxie. La toxine peut aussi provoquer une inflammation du cœur (myocardite) ou atteindre les nerfs.
Sans traitement adapté, la diphtérie tue jusqu’à 30 % des personnes non vaccinées. Les jeunes enfants sont les plus exposés.
Modes de transmission de la maladie
La bactérie passe d’une personne à l’autre par les gouttelettes projetées quand un malade tousse ou éternue. Elle peut aussi se transmettre par contact direct avec un malade. Certaines personnes peuvent porter la bactérie sans être malades. Ce sont des porteurs dits « asymptomatiques », qui peuvent la transmettre sans le savoir.
La promiscuité favorise donc la contagion : famille, école, marché, transports. En Guinée, le contact avec un malade était associé à un risque environ trois fois plus élevé d’être atteint, et l’épidémie, partie de Siguiri, en Haute Guinée, s’est propagée le long de la route nationale n°1, au gré des déplacements.
Comment la maladie se soigne ?
La diphtérie se soigne, à condition d’agir tôt. Le traitement repose sur deux éléments.
Le premier est l’antitoxine diphtérique, un sérum qui neutralise la toxine circulant dans le sang. Elle ne répare pas les dégâts déjà faits, d’où l’urgence de l’administrer.
Le second, ce sont les antibiotiques, qui tuent la bactérie, réduisent la production de toxine et empêchent le malade de contaminer son entourage. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande en priorité ceux de la famille des macrolides, comme l’azithromycine.
Difficulté de taille : l’antitoxine est en pénurie dans de nombreux pays. Selon l’OMS, là où elle est difficile à obtenir, jusqu’à 40 % des malades peuvent mourir. Cela renforce la nécessité de consulter rapidement et d’éviter l’automédication, comme le recommandent régulièrement les ministères de la Santé.
Les proches d’un malade doivent eux aussi être suivis. Ils reçoivent des antibiotiques à titre préventif, et leur statut vaccinal est vérifié afin de compléter, si nécessaire, les doses manquantes.
La vaccination, comme meilleur moyen de protection
Le vaccin est sûr et efficace. Il contient une anatoxine, c’est-à-dire une toxine rendue inoffensive, qui apprend à l’organisme à se défendre sans le rendre malade.
Au Sénégal et en Guinée, le schéma standard de primovaccination contre la diphtérie est intégré au vaccin “hexavalent” , qui protège contre six maladies. Il est administré gratuitement aux nourrissons à 6, 10 et 14 semaines, et une dose de rappel est prévue à partir de 15 mois.
L’OMS recommande trois doses dans la petite enfance, puis trois rappels pendant l’enfance et l’adolescence, car la protection diminue avec le temps.
Pourquoi la maladie revient-elle ?
La diphtérie fait son retour parce qu’une bonne couverture vaccinale nationale peut masquer des poches d’enfants jamais vaccinés dits « zéro dose » ou insuffisamment vaccinés, surtout dans les zones rurales, frontalières et enclavées.
Parmi les enfants sénégalais de 15 mois à 15 ans touchés par l’épidémie, 67,9 % n’étaient pas vaccinés ou avaient un statut vaccinal inconnu. Seuls 24,7 % avaient reçu au moins trois doses.
En Guinée, sur 90 malades confirmés, seuls trois étaient vaccinés, et aucun des huit enfants décédés ne l’était.
En 2025, l’OMS a recensé en Afrique plus de 20 000 cas suspects et 1 252 décès dans huit pays, dont la Guinée, le Mali et la Mauritanie.
Il est donc recommandé aux familles de vérifier le carnet de vaccination des enfants et de faire compléter les doses manquantes. La diphtérie n’avait pas disparu : on l’avait seulement oubliée ou négligée.
C’est une maladie évitable par la vaccination et aujourd’hui, il est inadmissible pour nos communautés de porter le fardeau des décès d’enfants liés à cette infection. Parce qu’on sait la prévenir, chaque décès d’enfant pèse aussi lourd.
![]()
Alpha Kabinet Keita ne déclare aucun conflit d’intérêts. Les travaux menés en Guinée et cités dans cet article ont été réalisés au CERFIG avec le soutien du projet AfriCam de l’initiative PREZODE (Preventing ZOonotic Diseases Emergence) et de l’Agence nationale de la recherche (France), dans le cadre du programme « Investissements d’avenir » (ANR-10-IAHU-03, Méditerranée Infection).
– ref. Diphtérie : ce qu’il faut savoir sur une maladie que l’on croyait oubliée – https://theconversation.com/diphterie-ce-quil-faut-savoir-sur-une-maladie-que-lon-croyait-oubliee-293137









