Créer du vin sans alcool commence dès la plantation d’une vigne

Source: The Conversation – France (in French) – By Sylvaine Castellano, Directrice de la recherche, EM Normandie

On ne transforme pas n’importe quel vin en bon vin sans alcool. La qualité de ces vins ne se décrète pas a posteriori, mais aux premières étapes de la viticulture. Le choix du cépage, de la région de production, dont le climat a une forte influence, et les méthodes de vinification importent beaucoup.


Le marché des vins sans alcool et à faible teneur en alcool, ou no-Low, est aujourd’hui l’un des segments les plus dynamiques de l’industrie mondiale des boissons. Certes, sa part reste modeste – moins de 1 % des volumes mondiaux – mais sa croissance dépasse largement celle du vin conventionnel. Selon les projections, les boissons sans alcool pourraient progresser d’environ 7 % par an d’ici la fin de la décennie.

La dynamique est portée par des mutations profondes des comportements : modération, recherche de bien-être, évolution des normes sociales de consommation, etc.

Pour affirmer durablement sa croissance, le vin sans alcool doit relever une question centrale : celle de la qualité. Car le vin sans alcool n’est pas un vin ordinaire auquel on aurait simplement retiré l’éthanol. Retirer l’alcool, c’est modifier en profondeur l’équilibre même du vin. L’alcool n’est pas qu’un chiffre sur une étiquette. Il participe à la rondeur, à la sensation de chaleur, au transport des composés aromatiques volatils, à l’équilibre entre sucre, acidité et amertume. Il structure l’ensemble.

Pratiques viticoles modifiées

Supprimer ou altérer la teneur en alcool, c’est modifier l’architecture sensorielle du vin. Après la désalcoolisation, l’acidité ressort davantage, la texture s’amincit et certains déséquilibres deviennent visibles. L’alcool agit comme un stabilisateur global du goût du vin.

La désalcoolisation n’est jamais neutre : elle oblige à repenser le produit. Plus le vin de départ est fragile, plus les ajustements deviennent nécessaires. Autrement dit, la qualité finale dépend non seulement de la performance des technologies de désalcoolisation, mais surtout de la manière dont le vin initial est « pensé ».

Au-delà de l’équilibre physico-chimique, le développement du vin sans alcool interroge une norme implicite de qualité historiquement associée au degré, à la concentration et à la puissance. En bousculant ce référentiel valorisé, le segment no-low ne pose pas seulement un défi technique, il introduit une pratique nouvelle dans un univers fortement institutionnalisé.

Produire un vin destiné à être désalcoolisé suppose d’anticiper cette finalité dès le vignoble. La désalcoolisation devient un principe structurant des pratiques viticoles, et non plus une simple correction en cave.

La matière première reste décisive

Les technologies de désalcoolisation ont considérablement progressé. Osmose inverse, nanofiltration, pervaporation permettent aujourd’hui de réduire l’éthanol tout en limitant les pertes aromatiques et phénoliques. Pourtant, ces outils ne compensent pas un vin mal adapté.

Des recherches récentes montrent que la composition du vin de base est déterminante. Un vin destiné à être désalcoolisé doit d’une part présenter un potentiel alcoolique naturellement modéré afin de limiter la quantité totale d’éthanol à extraire, et d’autre part réduire l’impact sur l’équilibre sensoriel et l’énergie nécessaire au procédé.

Le vin de base doit afficher une acidité maîtrisée, car celle-ci devient plus saillante après désalcoolisation. Il doit également posséder une richesse suffisante en polyphénols, des composés naturels qui influencent sa couleur, son goût et sa structure de manière à compenser la perte de structure liée au retrait de l’alcool.

La suppression de l’alcool agit donc comme un révélateur : un vin trop acide ou peu expressif du point de vue aromatique ne devient pas meilleur après le traitement.

Ce déplacement du centre de gravité productif modifie les frontières symboliques du métier. La viticulture, traditionnellement orientée vers l’expression d’un terroir et d’une typicité, intègre désormais une logique d’adaptation à un segment spécifique. La pratique n’est plus uniquement guidée par la continuité patrimoniale, mais par une anticipation des contraintes technologiques et de marché.

Paradoxe climatique

C’est ici qu’apparaît une tension majeure.

La viticulture est confrontée au réchauffement climatique. Sous l’effet de l’augmentation des températures, l’accumulation des sucres progresse plus rapidement que la maturation aromatique et phénolique. Ainsi, le degré alcoolique potentiel augmente plus vite que la complexité sensorielle.

Le segment no-low exige précisément l’inverse : limiter l’accumulation des sucres tout en obtenant une maturité aromatique complète. Vendanger plus tôt contient le degré potentiel, mais expose à une acidité relativement élevée et une complexité aromatique qui n’est pas pleinement développée.

L’équation est particulièrement délicate : produire un vin compatible avec le segment no-low suppose de dissocier, autant que possible, accumulation de sucre et qualité sensorielle – un défi agronomique qui se joue d’abord au vignoble.

Cette tension révèle un déplacement des critères de réussite au sein du champ viticole. Là où la montée en degré et la concentration ont longtemps constitué des marqueurs valorisés, la capacité à maîtriser finement le potentiel alcoolique devient, dans le segment no-low, un indicateur de compétence.




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Choix stratégique du cépage

Toutes les variétés de cépages ne réagissent pas de la même manière à la désalcolisation.

Un bon nombre de cépages, notamment lorsqu’ils sont cultivés sous des climats chauds et secs, accumulent rapidement les sucres sans que l’acidité, les arômes et les composés responsables de la structure du vin évoluent au même rythme. Ils peuvent alors produire des vins très alcoolisés dont l’équilibre devient plus difficile à préserver après désalcoolisation.

À l’inverse, certains cépages aromatiques comme le riesling, le muscat ou le sauvignon blanc conservent une forte expression sensorielle même à maturité alcoolique modérée, grâce à leur richesse en composés variétaux volatils. La variabilité génétique dans la vitesse d’accumulation des sucres et dans la dynamique aromatique est aujourd’hui bien documentée.

Obtenir des raisins équilibrés, à faible degré potentiel et dotés d’une bonne maturité aromatique, constitue désormais un véritable défi agronomique.

Le choix des cépages ne dépend donc pas seulement de critères techniques. Il touche aussi aux règles des appellations, qui reposent sur des traditions et des pratiques établies depuis longtemps. Le développement des vins no-low oblige ainsi le secteur viticole à trouver un équilibre entre innovation et respect de l’identité des vins.




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Repenser la conduite du vignoble

Les pratiques culturales jouent également un rôle clé.

Dans les régions chaudes et sèches, où les raisins ont tendance à accumuler rapidement les sucres, certaines pratiques mises en œuvre après le début de la maturation – comme la gestion du feuillage ou un contrôle adapté de l’apport en eau – peuvent ralentir cette accumulation, tout en laissant aux arômes, à la couleur et aux tanins le temps de se développer.

Équation économique fragile

Cette réorientation n’est pas neutre sur le plan économique. Adapter le matériel végétal, ajuster les pratiques culturales et investir dans des technologies de désalcoolisation représentent des investissements spécifiques. Malgré sa croissance rapide, le segment sans alcool demeure quantitativement limité. La stratégie ne devient viable que si le produit final s’inscrit dans un positionnement premium crédible ou de débouchés à l’export structurés.




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Le succès du no-low dépendra moins de la seule performance technologique que de sa capacité à offrir une qualité perçue comme stable, différenciée et cohérente avec son prix.

Changement de paradigme

Il dépendra également de sa capacité à construire une légitimité durable. Dans un secteur où la tradition constitue un capital symbolique central, l’acceptation du vin sans alcool suppose un travail de reconnaissance auprès des producteurs, des prescripteurs et des consommateurs.

L’enjeu n’est pas seulement économique : il est institutionnel.

Ce renversement ne relève pas uniquement d’une innovation technique. Il engage un processus d’institutionnalisation progressif, au cours duquel les pratiques, les normes et les représentations du « bon vin » sont discutées, ajustées et parfois contestées. Le No-Lo devient ainsi un révélateur des tensions contemporaines entre tradition et innovation au sein de la viticulture.

La technologie peut corriger partiellement un vin inadapté ; elle ne peut pas créer ex nihilo l’équilibre qui n’a pas été construit au vignoble. Le vin sans alcool ne s’élabore pas uniquement en cave. Il se construit à la vigne.

Et c’est probablement là, dans l’adaptation agronomique plus que dans la seule sophistication des technologies de désalcoolisation que se jouera l’avenir qualitatif et économique de cette catégorie émergente.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Créer du vin sans alcool commence dès la plantation d’une vigne – https://theconversation.com/creer-du-vin-sans-alcool-commence-des-la-plantation-dune-vigne-274133

Développons les capacités créatives des universités

Source: The Conversation – France (in French) – By Guy Parmentier, Professeur des universités à Grenoble IAE, Grenoble IAE Graduate School of Management

La créativité des personnes dépend du contexte organisationnel. Guy Parmentier et Bérangère Szostak illustrent les enjeux de développer les capacités créatives des organisations par l’exemple des universités.


Lors des résultats donnés par le Conseil européen de la recherche (ou ERC) sur le financement de projets de recherche d’excellence, les universités françaises ont affiché des réactions contrastées, certaines se sont félicitées du nombre de lauréats dans leurs laboratoires, tandis que d’autres, malgré une hausse des candidatures, ont déploré des résultats en deçà de leurs espérances.

Le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche a souligné une progression de 11,6 % des propositions pour les Starting Grants (contre 12,5 % au niveau européen), et une présence française dans 21 des 66 projets retenus pour les Synergy Grants (contre 29 pour l’Allemagne). Si ces chiffres méritent d’être salués, ces résultats invitent aussi à une réflexion plus large : comment stimuler et encourager, dans la durée, la créativité scientifique qui fait la force des laboratoires français ?




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Car la question n’est pas seulement quantitative. Les projets financés par l’ERC, souvent à la pointe de l’innovation, témoignent d’une audace intellectuelle et d’une créativité remarquables. Mais pour que cette dynamique perdure, il faut interroger les conditions mêmes dans lesquelles s’épanouit la recherche.

Au-delà des outils

Une étude récente publiée dans la Revue française de gestion identifie cinq dimensions clés pour renforcer la capacité créative des organisations, que ce soit des entreprises ou des organismes publics, y compris les universités. Ces leviers, indissociables, dessinent une feuille de route pour transformer l’essai.

Si les sciences expérimentales et la santé, par exemple, dépendent de machines et d’infrastructures de pointe, la créativité scientifique exige aussi des méthodes et des espaces de connaissance. Cela passe par exemple par l’accès à des bases de données performantes, la maîtrise des outils d’intelligence artificielle, la formation aux méthodes de créativité ou encore l’adoption de nouvelles méthodes de recherche. Sans ces ressources, les chercheurs, fussent-ils les plus brillants, voient leur potentiel bridé.

Par ailleurs, l’ouverture est une condition pour qu’une fertilisation croisée soit possible. Les idées naissent souvent au confluent des disciplines et des secteurs. Les chercheurs doivent être encouragés à participer à des communautés scientifiques variées, à s’engager dans des projets interdisciplinaires, ou à collaborer avec des industriels, des usagers ou des acteurs socio-économiques. Ces interactions, trop souvent reléguées au second plan, sont pourtant un terreau fertile pour l’innovation.

La créativité, une question d’agilité

La socialisation, ou l’art de confronter les idées, est la troisième des conditions. Ainsi, les séminaires, conférences et ateliers ne sont pas de simples exercices académiques ; ce sont des lieux où les hypothèses se confrontent, s’enrichissent et se précisent. Pour que ces échanges portent leurs fruits, ils doivent s’inscrire dans un climat bienveillant, porté par des directions (unités de recherche, présidences d’universités, tutelles ministérielles) qui valorisent l’audace plutôt que la prudence. Un mot d’encouragement, une reconnaissance publique des initiatives risquées, mais prometteuses, peuvent faire toute la différence. Ce soutien passe aussi par des paroles encourageantes et optimistes de la part des organismes de tutelles.

La recherche sur la capacité créative des organisations insiste sur le développement de l’agilité organisationnelle. En effet, dans un monde où les défis scientifiques et sociétaux évoluent à un rythme effréné, les universités doivent pouvoir s’adapter rapidement. Cela suppose des marges de manœuvre – financières, humaines, administratives – et des processus décisionnels moins rigides. Or, aujourd’hui, les chercheurs se heurtent trop souvent à des budgets contraints et à des procédures bureaucratiques qui étouffent l’initiative.

De l’urgence à professionnaliser la gestion des idées

Enfin, il existe une compétence à professionnaliser davantage : la gestion des idées. Collecter, évaluer, stocker et valoriser les idées devrait être une priorité stratégique. Pourtant, les universités forment peu leurs chercheurs à ces pratiques. Sans une gestion rigoureuse de ce « capital idée », beaucoup de pistes prometteuses se perdent en route. Les chercheurs doivent être formés à ces activités, et encouragés à le faire en étant valorisés dans leur engagement.

Un dernier point est important pour soutenir les idées créatives des chercheurs. Toujours selon la recherche sur la capacité créative des organisations, les cinq dimensions évoquées plus haut s’expriment d’autant mieux si elles sont soutenues par un climat créatif qui se caractérise par une claire vision de ce que veut faire l’organisation, des ressources stables, un management des équipes constructif, une diversité dans les équipes et une ambiance de travail conviviale et stimulante.

Un enjeu scientifique… mais pas seulement

Qu’en est-il dans les universités à l’heure des réductions de budgets de fonctionnement et de l’inflation de contraintes administratives ? La France peut s’enorgueillir de ses lauréats à l’ERC, mais ces succès ne doivent pas masquer les fragilités structurelles de son système de recherche. Pour que la créativité scientifique ne soit pas l’apanage de quelques-uns, mais une dynamique collective, il est urgent de repenser l’environnement dans lequel évoluent les chercheurs. Cela passe par des budgets sécurisés à la hauteur des enjeux, une réduction des freins bureaucratiques, et une culture organisationnelle qui ose faire confiance.

Les universités françaises ont le potentiel pour être des foyers d’innovation de classe mondiale. Ce potentiel ne se réalisera pleinement que si les conditions sont réunies pour équiper, ouvrir, socialiser, rendre agiles et professionnaliser la gestion des idées. L’enjeu n’est pas seulement scientifique : il est aussi économique, social et démocratique.

The Conversation

Guy Parmentier a reçu des financements de l’ANR pour projet CCO

Bérangère Lauren SZOSTAK est vice-présidente Recherche, Innovation et Créativité de l’Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines. A ce titre, elle représente son établissement dans plusieurs instances (conseil d’administration de la Fondation Sciences du Patrimoine, conseil de surveillance de l’IHU SEPSIS, comité de direction innovation du PUI IAUPS…).

– ref. Développons les capacités créatives des universités – https://theconversation.com/developpons-les-capacites-creatives-des-universites-287236

Ose-t-on encore dire « Je ne sais pas » ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Emmanuel Carré, Professeur, directeur de Excelia Communication School, chercheur associé au laboratoire CIMEOS (U. de Bourgogne) et CERIIM (Excelia), Excelia

Admettre que l’on ne sait pas, c’est plus difficile qu’il n’y paraît. Saydung/Pixabay, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Il est très fréquent que nous soyons persuadés de savoir quelque chose, en raison d’un biais psychologique appelé l’« aisance cognitive ».

  • Mais si nous sommes réticents à admettre que nous ne savons pas, c’est aussi parce que l’avouer nous fait perdre la face, d’un point de vue social.

  • Avec l’avènement de l’intelligence artificielle générative, cette tendance s’accentue fortement : l’IA donne l’illusion d’un savoir immédiatement accessible et toujours juste, ce qui est loin d’être le cas.


Quelle mer borde le nord de la Crète ? Quelle est la capitale de l’Australie ? Beaucoup d’entre nous éprouvent, l’espace d’un instant, une sensation particulière : celle de le savoir, juste avant de constater que la réponse manque ou que nous n’en sommes pas certains. L’impression de savoir arrive avant la vérification et lui sert souvent de substitut.

Reconnaître qu’on ignore, dire simplement « Je ne sais pas », devient un geste rare. Trois ressorts l’expliquent : une illusion interne qui nous fait croire que l’on sait, une délégation du savoir à des outils toujours plus rapides et l’intelligence artificielle (IA) qui pousse cette délégation à son terme.

Croire savoir

Il y a pire que ne pas savoir : croire savoir. Le psychologue Daniel Kahneman, qui a passé sa carrière à cartographier les biais de notre jugement, a donné un nom à cette sensation : l’« aisance cognitive ». Une information fluide, simple, déjà entendue se traite sans effort, et cette facilité même prend l’apparence de la justesse. Kahneman le montre par l’expérience : une même affirmation imprimée dans une police nette et contrastée passe pour plus vraie que lorsqu’elle apparaît dans un caractère pâle et brouillé. La lisibilité tient lieu de preuve.

L’aisance cognitive endort ainsi la vigilance qui, autrement, susciterait un « Je ne sais pas » de bon aloi. L’ignorance étouffée dès sa naissance demeure d’abord une ignorance que l’on perçoit à peine.

L’aveu coûte cher pour une autre raison, tenant à ce que le sociologue Erving Goffman appelait la « face » : reconnaître une lacune expose, là où l’assurance rassure. Ce coût varie d’ailleurs selon celui qui interroge : on avoue sans peine son ignorance à un proche, bien moins volontiers à un supérieur, à un examinateur ou devant un public, où l’on préfère souvent risquer une réponse.

Cette difficulté grandit à mesure que la réponse arrive en deux secondes, puisque la lacune se comble avant même que la gêne de l’ignorance se fasse sentir. Une question se pose alors : que devient ce mécanisme quand une machine remplit le vide, avant qu’on ait éprouvé la sensation de l’ignorance ?

Délégation… de savoirs

Il y a quarante ans, reconnaître une lacune impliquait une petite épreuve : ouvrir un dictionnaire, consulter un ouvrage, interroger quelqu’un de plus savant. L’ignorance coûtait un effort et le « Je ne sais pas » gardait un sens plein. Internet a réduit ce coût, l’IA l’a ramené près de zéro.

Réduire le coût de l’accès nous donne le sentiment du savoir plutôt que le savoir lui-même. La psychologie a décrit ce glissement bien avant les agents conversationnels. En 2011, les psychologues Betsy Sparrow et Daniel Wegner ont montré que, lorsqu’une information nous paraît durablement accessible, nous retenons mieux où la retrouver que l’information elle-même, comme si notre mémoire se déplaçait [du contenu vers son point d’accès](https://www.science.org/doi/10.1126/science.1207745](https://www.science.org/doi/10.1126/science.1207745).

Le psychologue Matthew Fisher et ses collègues ont prolongé cette analyse par une série de neuf expériences : après une recherche en ligne, les participants se jugent plus capables d’expliquer par eux-mêmes des sujets qu’ils n’ont fait que consulter, comme si le savoir stocké sur le réseau était devenu le leur.

Avec le dictionnaire, nous déléguions le stockage ; avec le moteur de recherche, la localisation ; avec l’IA, nous commençons à déléguer la formulation, la hiérarchisation et parfois le jugement lui-même. À ce stade, la délégation change de nature. Un moteur de recherche laisse subsister une friction : il renvoie à plusieurs sources, parfois discordantes, dont la confrontation peut éveiller le doute.

Une IA générative répond au contraire d’un seul tenant, dans une formulation fluide et tranchée qui efface cette friction. Elle fournit une réponse même lorsque les éléments lui manquent et signale rarement ses propres limites. Lui déléguer notre jugement revient alors à emprunter son assurance, jusque dans les cas où le doute serait la meilleure réponse.

Ce basculement tranche avec ce que la recherche établit sur la réception d’un conseil. D’ordinaire, une personne accueille l’avis d’autrui avec prudence, un réflexe que les spécialistes nomment egocentric discounting : elle bouge peu et conserve l’essentiel de son opinion de départ. Cette réserve protège le jugement propre. Devant l’IA, elle s’affaiblit : on renonce plus volontiers à son avis initial pour se ranger au sien, comme si la fluidité de sa réponse levait la méfiance qu’un conseil humain rencontre d’ordinaire.

Cette observation appelle une vérification, puisqu’elle suggère que l’IA réduit jusqu’à notre disposition à suspendre notre jugement, une hypothèse que l’on peut tester en laboratoire.

La capacité à douter et notre envie de le faire

Prolongeant des travaux amorcés dès 2024, qui montraient déjà que la seule mention d’un conseil « généré par une IA » suffit à provoquer une surconfiance, Chiara Marcoccia, Walter Quattrociocchi et Valerio Capraro ont mené récemment cette vérification à l’aide de cinq expériences réunissant plus de 3 000 participants.

Leur trouvaille tient au choix des questions. Au lieu de faits vérifiables en ligne, ils ont interrogé sur des détails visuels minuscules de films – la couleur d’un maillot dans Joue-la comme Beckham, le véhicule d’un personnage dans une comédie italienne… –, choisis pour leur absence quasi totale du Web, ce qui pousse les modèles à halluciner. L’IA se trompait donc presque à chaque fois.

Ce dispositif sépare deux choses d’ordinaire confondues, le recours à l’IA et la justesse de sa réponse. Suivre l’IA menait ici à l’erreur, si bien que la déférence observée échappe à l’explication commode d’une délégation raisonnable à un outil fiable.

Les résultats de cette étude toute récente, diffusée en ligne avant sa publication dans une revue, sont éloquents. On y lit que le simple accès à l’IA fait chuter de façon statistiquement significative la volonté de suspendre son jugement : le « Je ne sais pas », qui recueillait près de la moitié des réponses, se réduit à quelques pour cent. Les participants répondent davantage, se trompent bien plus souvent puisque le conseil était faux, et se déclarent pourtant plus confiants.

Plus d’assurance, moins d’exactitude. L’effet tient même quand la réponse arrive sans demande, affichée d’office, à la manière des résumés automatiques que Google, entre autres, place désormais en tête de ses résultats.

Les chercheurs ont aussi introduit une récompense : quelques centimes gagnés pour une bonne réponse, perdus pour une mauvaise. Sans retrouver la prudence de ceux qui n’avaient pas accès à l’IA, les participants la consultent alors moins et répondent mieux. L’IA n’entame donc pas notre capacité à douter, mais notre envie de le faire.




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Sauver le « Je ne sais pas »

Leur conclusion se laisse reprendre telle quelle : à mesure que les réponses de l’IA se répandent et s’imposent sans qu’on les sollicite, la volonté de dire « Je ne sais pas » figure parmi les premières pertes de notre commerce avec les machines. Préserver le jugement humain tiendra peut-être moins à rendre l’IA plus exacte qu’à réapprendre quand lui faire confiance, quand s’en défier et à oser, dans le doute, reconnaître les limites de ce que nous savons.

Voilà une alternative à étudier : halluciner en confiance ou accepter de suspendre son jugement, oser dire « Je ne sais pas », avant d’aller chercher et de vérifier par soi-même.

Et si jamais on vous pose la question : la capitale de l’Australie est Canberra, souvent confondue avec Sydney (avec deux y). La Crète est bordée au nord par la mer de Crète, prolongement de la mer Égée, et au sud par la mer de Libye (avec un i puis un y).

The Conversation

Emmanuel Carré ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Ose-t-on encore dire « Je ne sais pas » ? – https://theconversation.com/ose-t-on-encore-dire-je-ne-sais-pas-291801

Quiz – Comment soignait‑on la gueule de bois autrefois ?

Source: The Conversation – in French – By Julien Talbot, Responsable de la stratégie digitale, The Conversation

La purgation faisait partie des remèdes contre la gueule de bois prescrits au Moyen Âge. Tacuinum sanitatis

Alors que la médecine moderne a profondément transformé notre compréhension des effets de l’alcool, a-t-elle pour autant révolutionné la manière de soigner la gueule de bois ? Des croyances de l’Antiquité aux recommandations des médecins et auteurs de traités diététiques au fil des siècles, les remèdes ont évolué… mais certaines pratiques surprenantes ont traversé les époques. Entre traditions, anecdotes historiques et découvertes insolites, ce quiz vous invite à remonter le temps pour tester vos connaissances sur l’ivresse, ses effets et les moyens imaginés pour les soulager.

Avant de jouer, prenez quelques minutes pour lire l’article « Comment soignait‑on la gueule de bois autrefois ? ».

3, 2, 1… À vous de jouer !



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– ref. Quiz – Comment soignait‑on la gueule de bois autrefois ? – https://theconversation.com/quiz-comment-soignait-on-la-gueule-de-bois-autrefois-292721

Infrastructures sportives au Sénégal : quel modèle de financement après les Jeux olympiques de la jeunesse ?

Source: The Conversation – in French – By Djibril Diouf, enseignant-chercheur, Université Cheikh Anta Diop de Dakar

Le Sénégal a consacré d’importants investissements à la construction, la réhabilitation et la modernisation de ses infrastructures sportives pour accueillir les Jeux olympiques de la jeunesse (JOJ) prévus du 31 octobre au 13 novembre 2026. Des infrastructures ont été construites ou réhabilitées à Dakar, Diamniadio et Saly, les trois localités qui vont accueillir les compétitions. Ces équipements soulèvent une question qui dépasse la seule organisation des Jeux. Comment l’État doit-il les financer, les gérer et les entretenir durablement après la compétition ?

Pour les chercheurs Djibril Diouf, spécialiste des partenariats public-privé, et Amadou Moctar Ndiouck, spécialiste du droit et du management des infrastructures sportives, les JOJ pourraient contribuer à faire évoluer le modèle sénégalais. Dans cet entretien, ils analysent la place respective de l’État, des collectivités et du secteur privé dans le financement des équipements sportifs et les conditions nécessaires pour assurer leur utilisation, leur entretien et leur rentabilité sociale après les Jeux.


Les investissements consentis pour les Jeux olympiques de la jeunesse peuvent-ils changer durablement le modèle de financement des infrastructures sportives au Sénégal ?

Dans le contexte des Jeux olympiques de la jeunesse, l’État a privilégié le modèle de financement massif direct avec l’appui de partenaires : l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa), l’Agence française de développement (AFD), etc.

Évidemment, l’appui conséquent des partenaires influe sur le modèle de financement par l’importance des fonds mobilisés à l’occasion des JOJ. Cependant, si le modèle de financement s’adosse toujours à des financements publics ou des financements issus de partenariats public-privé, il inclut la gestion durable des infrastructures sportives. A ce titre, dans le cadre de leur héritage, il peut introduire l’avènement des acteurs privés.

Quelle place l’État devrait-il accorder au secteur privé dans le financement et la gestion des infrastructures sportives après les JOJ ?

De la charte du sport de 1984 aux articles 36 à 51 du nouveau code du sport, adopté le 11 mai 2026 par l’Assemblée nationale du Sénégal, le rôle de l’État et des collectivités locales dans la réalisation des infrastructures sportives est mis en exergue.

L’État et les collectivités locales ont l’obligation de construire des installations sportives au profit des acteurs du sport. Mais, en pratique et en l’absence de politiques publiques volontaristes en matière de construction d’infrastructures, excepté à l’occasion d’événements sportifs, le recours au secteur privé reste nécessaire.

À cet égard, la loi sur les contrats de partenariat public-privé adoptée en 2021 constitue une ouverture qui apporte des solutions novatrices en matière de réalisation d’infrastructures sportives. Ce modèle de financement a été utilisé dans la réalisation de l’autoroute à péage ou de l’aéroport international Blaise Diagne de Dakar. Il est possible d’en faire usage pour renforcer la participation du secteur privé dans la réalisation et la gestion d’équipements sportifs publics, tout en assurant leur rentabilité financière et sociale.

L’implication du secteur privé facilite la mobilisation de fonds privés pour pallier les insuffisances des financements publics. Elle permet également, du point de vue de la gestion des équipements sportifs, d’apporter une expertise technique favorisant une gestion financière qui contribue à maintenir ces équipements aux normes internationales, tout en permettant à toutes les populations d’y accéder.

Comment éviter que les infrastructures réhabilitées pour les JOJ deviennent, après les Jeux, des équipements coûteux à entretenir ?

Les infrastructures sportives réhabilitées se trouvent principalement à Dakar, Diamniadio et Saly. Il ne s’agira pas d’appliquer un modèle d’entretien uniforme pour les trois sites. Les réalités ne sont pas identiques.

Par exemple, pour le stade Iba Mar Diop, qui se situe dans la ville de Dakar, il va falloir impliquer l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar via l’Institut national supérieur de l’éducation populaire et du Sport (INSEPS) qui a son siège sur le site depuis 1982. Une mise à la disposition de l’INSEPS aussi bien du stade Iba Mar Diop que de la piscine olympique y contribuera. Des fonctions de service pourraient être développées dans ce cadre, ce qui facilitera leur entretien et leur rentabilité financière.

Pour le site de Diamniadio, l’Office de gestion des infrastructures sportives (OGIS), rattaché au ministère des Sports, peut valablement s’occuper des infrastructures éloignées des centres urbains. Celles-ci ne mobilisent du public qu’à l’occasion d’événements sportifs majeurs.

L’OGIS est un établissement public à caractère industriel et commercial. À ce titre, il est dans le secteur marchand et peut assurément contribuer à la rentabilité financière et sociale des infrastructures sportives.

Sur Saly, les infrastructures se trouvent sur un site touristique et balnéaire. Il est fort probable que l’implication du secteur privé soit plus avantageuse. Celui-ci apporte dans la gestion des infrastructures sportives une touche professionnelle qui procure une qualité de service et favorise leur durabilité.

Au-delà des grands événements sportifs, quel modèle de financement permettrait au Sénégal de développer des infrastructures accessibles à tous ?

Évidemment, le modèle de financement reposant sur les investissements publics propres et le partenariat public-privé s’intéresse aux infrastructures sportives d’envergure en mesure d’accueillir les événements sportifs majeurs. Toutefois, depuis 2025, le ministère des Sports a initié, à titre expérimental, un programme d’infrastructures de proximité avec la réalisation de 25 plateaux multifonctionnels dans 25 communes du Sénégal. Cette initiative est à saluer.

Autant les infrastructures sportives de taille importante sont nécessaires pour les évènements majeurs, autant celles de proximité sont vitales et doivent être valorisées. Dans toutes les localités, les
activités physiques et sportives prennent différentes formes (compétition, loisir, santé, etc.) et doivent être prises en charge par l’État et les collectivités locales à travers leurs budgets respectifs.

Enfin, dans le cadre de la coopération internationale bilatérale, certains pays tels que la Chine et la Russie privilégient la construction et la réhabilitation d’infrastructures sportives dans les pays du Sud, notamment dans le cadre de leurs projets pour le Sénégal.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Infrastructures sportives au Sénégal : quel modèle de financement après les Jeux olympiques de la jeunesse ? – https://theconversation.com/infrastructures-sportives-au-senegal-quel-modele-de-financement-apres-les-jeux-olympiques-de-la-jeunesse-292141

Baleines, mangroves, phytoplancton… captent-ils vraiment notre CO₂ ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Marina Lévy, Directrice de l’Institut de l’Océan, océanographe, Sorbonne Université; Centre national de la recherche scientifique (CNRS)


L’ESSENTIEL

  • Les écosystèmes marins – des mangroves aux baleines, en passant par le phytoplancton – contiennent du carbone et le font circuler dans l’océan. Certains en concluent, un peu rapidement, que protéger la biodiversité marine permet de limiter le changement climatique.

  • Cet argument est inexact : cela ne permettrait pas nécessairement de retirer de l’atmosphère l’excédent de CO₂ produit par les activités humaines. En effet, augmenter ou restaurer la biomasse marine n’accroîtrait que très faiblement la capacité globale de l’océan à absorber nos émissions.

  • Nous mettons en garde contre de telles approches. D’autant plus que cet argument n’est pas nécessaire : la biodiversité marine mérite d’être préservée indépendamment de son impact sur le cycle du carbone.


Une baleine peut peser plusieurs dizaines de tonnes et contient du carbone. Les mangroves captent du CO₂ et ces écosystèmes sont particulièrement efficaces pour stocker ce carbone dans le sol. Le phytoplancton absorbe du CO₂ par photosynthèse et alimente une « pompe biologique » qui transporte du carbone vers les profondeurs de l’océan.

Tout cela est vrai. De là à conclure hâtivement que protéger les baleines, restaurer les mangroves ou préserver le phytoplancton permettrait à l’océan d’absorber une part importante du CO₂ que nous émettons et ainsi de limiter le changement climatique, il n’y a qu’un pas. Un pas qui est souvent franchi – à tort – dans les discours visant à protéger l’océan.

Ces dernières années, en effet, cette idée s’est imposée à travers des expressions particulièrement évocatrices. Les baleines sont présentées comme des espèces « ingénieures » de l’océan et, de plus en plus, comme des puits de carbone en puissance. Les mangroves, les herbiers marins ou les marais salants sont de plus en plus souvent présentés comme de puissantes solutions de « carbone bleu ».

Derrière ces exemples s’est installée l’idée que nous aurions besoin d’un océan « en bonne santé » pour nous protéger du changement climatique. Ce récit est séduisant parce qu’il permet de réunir deux impératifs : protéger la biodiversité et lutter contre le changement climatique. Mais que signifie un océan « en bonne santé » lorsqu’on parle de carbone ?

Ce discours entretient une confusion entre deux choses très différentes : le rôle essentiel du vivant dans le cycle naturel du carbone océanique et le mécanisme par lequel l’océan absorbe aujourd’hui une partie du CO₂ supplémentaire que les activités humaines injectent dans l’atmosphère.

Dans une étude récemment publiée dans la revue scientifique Science Advances, nous avons remis à plat l’ensemble du cycle du carbone océanique, depuis le carbone dissous dans l’eau de mer jusqu’au phytoplancton, aux poissons, aux baleines et aux écosystèmes côtiers. Les ordres de grandeur qui en ressortent permettent de porter un nouveau regard sur ces idées devenues très populaires.

L’océan, un immense réservoir de carbone… dont une fraction à peine se trouve dans le vivant

Commençons par regarder où se trouve le carbone dans l’océan. L’océan contient environ 37 570 milliards de tonnes (gigatonnes) de carbone. Mais l’immense majorité de ce carbone n’est pas contenue dans les organismes vivants : environ 37 563 gigatonnes de ce carbone (soit 99,98 %) se trouvent sous des formes non vivantes, essentiellement du carbone inorganique dissous dans l’eau de mer.

Les mangroves captent du CO₂ par photosynthèse et stockent une partie de ce carbone dans leur biomasse et dans les sols côtiers.
Judith Rosentreter/Southern Cross University

À côté, les stocks contenus dans le vivant paraissent minuscules : environ 5,9 gigatonnes dans l’ensemble de la biomasse marine (bactéries, plancton, poissons et autres animaux marins) et 3,3 gigatonnes dans les écosystèmes côtiers dits de « carbone bleu », c’est-à-dire essentiellement les mangroves (2,6 gigatonnes), mais aussi les marais salants (0,1 gigatonne), les herbiers marins (0,2 gigatonne) et les macroalgues (0,4 gigatonne).

Cela ne signifie pas que le vivant ne joue pas un rôle majeur dans le cycle du carbone, bien au contraire. Le phytoplancton prélève du CO₂ par photosynthèse. Une partie de la matière organique ainsi produite quitte les eaux de surface et est transportée vers les profondeurs, avant d’être en grande partie reminéralisée. Cette « pompe biologique » contribue puissamment à maintenir beaucoup plus de carbone dans les profondeurs qu’à la surface.

Fonctionnement de la pompe biologique de carbone dans l’océan.

Mais il s’agit là du cycle naturel du carbone : le carbone organique qui descend vers les profondeurs est, en grande partie, reminéralisé et transformé en carbone inorganique dissous, dont une partie finit par être ramenée vers la surface par la circulation océanique.

La question qui nous intéresse, dans le cadre du changement climatique, est différente : quels mécanismes permettent l’absorption par l’océan d’une partie du CO₂ supplémentaire que nous émettons ?

Le puits de carbone océanique, très différent du puits de carbone terrestre

Depuis le début de l’ère industrielle, la concentration de CO₂ dans l’atmosphère augmente. Ce déséquilibre entre l’atmosphère et l’océan entraîne une augmentation du transfert de CO₂ vers l’océan. Une fois dissous, une partie de ce carbone est transportée vers l’intérieur de l’océan par la circulation. C’est ce que l’on appelle le puits de carbone océanique : l’absorption nette par l’océan d’une partie du CO₂ ajouté à l’atmosphère par les activités humaines.

Au cours des dix dernières années, ce puits a capté environ 2,7 gigatonnes de carbone par an, environ 2,5 dans l’océan ouvert et 0,2 dans les eaux côtières. Il est essentiellement dû à des processus physico-chimiques : l’augmentation du CO₂ atmosphérique accroît son transfert vers l’océan, sa chimie permet de le stocker en grande quantité sous forme dissoute et la circulation océanique l’entraîne vers les profondeurs de l’océan.

C’est une différence importante avec ce qui se passe sur les continents. Lorsque la concentration de CO₂ augmente dans l’atmosphère, elle stimule la photosynthèse des plantes. Cet effet fertilisant du CO₂ contribue au puits de carbone terrestre, dont la taille est assez proche, en ordre de grandeur, de celle du puits de carbone océanique.

Mais dans l’océan, l’augmentation du CO₂ dissous ne provoque pas, à l’échelle globale, d’augmentation comparable de la photosynthèse du phytoplancton. Le carbone inorganique est déjà très abondant dans l’eau de mer et la croissance du phytoplancton est généralement limitée par d’autres facteurs : la lumière et surtout la disponibilité de nutriments, comme l’azote, le phosphore ou le fer.

Autrement dit, le vivant joue un rôle fondamental dans la répartition naturelle du carbone dans l’océan, mais ce sont les mécanismes physico-chimiques qui sont le moteur du puits de carbone qui capte l’excédent de carbone anthropique depuis le début de l’ère industrielle. Cette distinction est importante, car elle change la manière dont on interprète les effets de la dégradation ou de la restauration des écosystèmes marins.




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Restaurer les écosystèmes peut-il renforcer ce puits ?

Revenons aux baleines et aux mangroves. Les activités humaines ont incontestablement réduit la quantité de carbone contenue dans les écosystèmes marins. La biomasse des écosystèmes de « carbone bleu » a ainsi perdu environ 0,45 gigatonne de carbone par rapport à son état antérieur aux perturbations humaines – dont 0,25 pour les seules mangroves –, soit un peu plus de 10 %. La perte est estimée à 0,12 gigatonne pour le reste de la biomasse marine, soit environ 2 %. On estime donc la perte totale à 0,57 gigatonne de carbone.

Les baleines offrent un exemple particulièrement frappant. La biomasse de l’ensemble des mammifères marins ne contient aujourd’hui qu’environ 0,004 gigatonne de carbone. La chasse, principalement la chasse à la baleine, aurait fait disparaître environ 0,016 gigatonne de carbone. Il y aurait donc aujourd’hui, selon ces estimations, cinq fois moins de baleines ! Les incertitudes sont importantes, mais l’ordre de grandeur est instructif.

Mais comparons maintenant ces pertes à ce qui s’est passé, simultanément, dans le gigantesque réservoir de carbone non vivant. Depuis le début de l’ère industrielle, l’océan a accumulé environ 167 gigatonnes de carbone d’origine anthropique, essentiellement sous forme de carbone inorganique dissous. Cent soixante-sept milliards de tonnes, contre 0,57 : les ordres de grandeur ne sont tout simplement pas les mêmes.

On comprend alors pourquoi restaurer les écosystèmes marins ne peut avoir qu’un effet limité sur le puits de carbone océanique. Cela ne signifie pas que les quantités de carbone qu’ils contiennent ou qu’ils échangent avec l’atmosphère sont négligeables, mais que celles-ci ne sont pas du même ordre de grandeur. La dégradation des écosystèmes de carbone bleu aurait réduit d’environ 0,1 gigatonne de carbone par an leur absorption nette de CO₂ atmosphérique, ce qui doit être comparé aux 2,7 gigatonnes par an capturées par le puits de carbone océanique. Restaurer intégralement ces écosystèmes ne transformerait donc pas radicalement la capacité de l’océan à absorber nos émissions de CO₂.

Dans un scénario optimiste de restauration, l’absorption supplémentaire de carbone représenterait environ 1 % des émissions anthropiques actuelles. Quant aux baleines, le rétablissement des populations à leurs niveaux antérieurs à la chasse industrielle aurait un effet infime sur le bilan global du carbone. Il en va de même pour la pêche, qui prélève chaque année environ 0,015 gigatonne de carbone sous forme de poissons, soit une quantité très faible au regard des flux du cycle global du carbone. Réduire la pêche peut être indispensable pour restaurer certaines populations et préserver le fonctionnement des écosystèmes marins, mais il ne faut pas en attendre un effet très fort sur le puits de carbone océanique, contrairement à ce qui est parfois suggeré.




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Protéger les écosystèmes marins pour les bonnes raisons

Faut-il en conclure que restaurer les mangroves, protéger les baleines ou préserver les écosystèmes marins ne sert à rien ? Bien sûr que non.

Les écosystèmes marins abritent une biodiversité irremplaçable, fournissent de la nourriture à des milliards de personnes et soutiennent de nombreuses activités économiques. Les mangroves, les marais salants ou les herbiers contribuent également à protéger les littoraux contre l’érosion et les submersions. Préserver des écosystèmes fonctionnels est aussi essentiel pour leur permettre de résister autant que possible aux bouleversements provoqués par le changement climatique.

Mais présenter leur protection avant tout comme une solution permettant de capter davantage de CO₂ peut devenir contre-productif. Cela conduit à leur attribuer un potentiel d’atténuation du changement climatique que les ordres de grandeur ne justifient pas.

La protection de la biodiversité marine et la lutte contre le changement climatique sont évidemment liées. Le changement climatique transforme déjà profondément les écosystèmes marins, et réduire les émissions de gaz à effet de serre est indispensable pour limiter ces bouleversements. Mais cela ne signifie pas que restaurer ces mêmes écosystèmes puisse, en retour, compenser une part importante de nos émissions.

Vouloir faire de la protection de l’océan une solution d’atténuation du changement climatique risque même de brouiller deux impératifs qui se suffisent à eux-mêmes : protéger les écosystèmes marins parce qu’ils sont essentiels au fonctionnement de l’océan et aux sociétés humaines d’une part, et réduire nos émissions de CO₂ parce que c’est le principal levier dont nous disposons pour limiter le changement climatique d’autre part. Les baleines, les mangroves ou le phytoplancton ne compenseront pas le carbone que nous continuons à émettre et n’ont pas à absorber notre CO₂ pour mériter d’être protégés.

The Conversation

Marina Lévy a reçu des financements de l’ANR

Laurent Bopp a reçu des financements de l’union européenne, de l’ANR et de Schmidt Sciences.

Laure Resplandy a reçu des financements de l’Université de Princeton et de l’ENS.

– ref. Baleines, mangroves, phytoplancton… captent-ils vraiment notre CO₂ ? – https://theconversation.com/baleines-mangroves-phytoplancton-captent-ils-vraiment-notre-co-286200

Dépassements de coûts : au-delà de l’incompétence, bureaucratie et mauvaise foi

Source: The Conversation – in French – By Hicham Rahali, Lecturer in integrated risk management, HEC Montréal

Neuf grands projets de transport sur dix dépassent leur budget initial. Ce n’est pas toujours une question d’incompétence. Souvent, un chiffre précis est annoncé trop tôt, alors que beaucoup de variables restent encore incertaines. Des hypothèses fragiles deviennent alors des promesses publiques. Le dérapage, pourtant prévisible, passe ensuite pour un scandale.


Lorsqu’un grand projet dépasse son budget, la réaction est souvent la même. On cherche une cause simple, parfois un coupable.

Pourtant, les écarts ont des origines très différentes. Certains découlent de facteurs externes : le prix des matériaux grimpe, la main-d’œuvre manque, les règles changent ou l’économie se dégrade. D’autres tiennent aux limites ou aux erreurs de l’estimation initiale : les données manquent, les études sont trop préliminaires, le projet demeure insuffisamment défini. L’optimisme joue aussi son rôle : équipes et décideurs sous-estiment, sans forcément de mauvaises intentions, les difficultés à venir.

S’y ajoutent des faiblesses de gouvernance. Les responsabilités sont floues, les décisions tardent et la coordination fait défaut. Les contrôles sont parfois inadaptés. Enfin, certaines sous-estimations sont stratégiques. On présente alors une estimation artificiellement favorable. Cela facilite l’acceptation politique, sociale ou financière du projet.

Ces explications ne s’excluent pas et peuvent se combiner. Mais elles laissent dans l’ombre une question clé. Comment une estimation incertaine devient-elle un chiffre de référence, puis une promesse publique ?

Promettre malgré l’incertitude

Les recherches confirment l’ampleur du problème. Les dépassements ne sont pas des accidents isolés. C’est un phénomène récurrent. Les travaux de Bent Flyvbjerg, chercheur danois, professeur émérite à l’Université d’Oxford et spécialiste de la gestion des mégaprojets, l’illustrent bien. Dans une étude portant sur 258 grands projets d’infrastructure de transport, près de neuf projets sur dix présentaient un coût réel supérieur à l’estimation initiale. Pour les ponts et les tunnels, l’écart moyen atteignait 34 %.

Le dépassement ne commence donc pas toujours avec l’augmentation des factures. Il peut prendre racine plus tôt, lorsque les incertitudes techniques, économiques ou réglementaires qui entourent encore le projet disparaissent progressivement des communications. Une estimation préliminaire, fondée sur des hypothèses fragiles, est alors présentée comme un chiffre suffisamment solide pour soutenir une décision, puis comme un engagement public.

Le problème ne tient donc pas uniquement à la qualité de la décision politique, mais aussi au changement de statut accordé au chiffre : d’estimation conditionnelle, il devient une promesse apparemment certaine.




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Enseignant en gestion des risques à HEC Montréal, je travaille avec mon coauteur, Maître d’enseignement en management à cette même université, sur la gestion des risques de projet, notamment dans les environnements où les décisions doivent être prises avec des informations incomplètes. Vu sous cet angle, un dépassement de coûts n’est pas seulement un problème de contrôle budgétaire. C’est aussi un problème de gestion de l’incertitude.


Le piège du chiffre précis

Un budget annoncé publiquement donne une impression de précision. Un projet est évalué à 2 milliards, à 5 milliards ou à 10 milliards de dollars, et ce chiffre devient une référence dans les communications, les débats publics, les autorisations politiques et les décisions d’investissement.

Or, au début d’un grand projet, ce chiffre peut reposer sur des études préliminaires. Le tracé n’est pas toujours stabilisé. Les conditions de marché peuvent changer. Le sol peut réserver des surprises. Les exigences réglementaires peuvent évoluer. La conception n’est pas complète. Les interfaces ne sont pas encore toutes visibles.

Prenons le projet d’un nouveau pont annoncé à 2 759,1 M$. Cette précision au dixième de million crée une impression de certitude que la maturité réelle du projet ne justifie pas toujours. Le public retient alors ce montant comme le prix du projet, alors qu’il peut encore reposer sur une portée évolutive, des hypothèses de marché, des choix techniques non finalisés et des risques imparfaitement connus.

Si le coût passe ensuite à 3 ou 3,5 milliards de dollars, la colère est compréhensible. Mais il faut distinguer plusieurs questions. Le coût final dépasse-t-il seulement le montant annoncé ? Ou dépasse-t-il aussi ce qu’une estimation raisonnable, fondée sur les informations et les incertitudes disponibles au moment de la décision, permettait d’anticiper ? L’écart reste-t-il dans la tolérance au risque budgétaire acceptée par les décideurs, c’est-à-dire dans la variation jugée admissible autour de l’objectif avant qu’une intervention ou une réévaluation du projet ne s’impose ? Enfin, la portée, la qualité et les bénéfices obtenus sont-ils encore ceux qui avaient été annoncés ?

Un dépassement par rapport au chiffre initial ne signifie donc pas nécessairement que le projet a coûté plus cher que ce qu’une estimation raisonnable, fondée sur les informations et les incertitudes disponibles, aurait permis d’anticiper. Inversement, un projet peut respecter son budget tout en livrant moins de valeur que prévu.

La question centrale de cet article n’est toutefois pas de mesurer toute la valeur du projet. Elle est de savoir si le budget initial reflétait honnêtement ce qu’on savait, et ce qu’on ignorait encore. Or, on précise rarement avec quel niveau de confiance ce budget peut être respecté.


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Erreur, optimisme et sous-estimation stratégique

Parmi ces différentes causes, trois réalités sont souvent confondues.

La première tient aux limites ou aux erreurs de l’estimation initiale. Une estimation préliminaire repose souvent sur des données incomplètes et des hypothèses encore fragiles. L’évolution ultérieure des conditions ne constitue toutefois pas automatiquement une erreur, sauf si elle était raisonnablement prévisible et aurait dû être prise en compte.

La deuxième est le biais d’optimisme. Les équipes et les décideurs peuvent croire que leur projet se déroulera mieux que les projets comparables. On sous-estime alors les difficultés, les délais, les coûts de coordination et les imprévus.




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La troisième est la sous-estimation stratégique. Dans ce cas, on présente les chiffres de manière trop favorable parce qu’un coût plus réaliste pourrait compromettre l’acceptation politique, sociale ou financière du projet.

Les limites d’une estimation appellent de meilleures données, des hypothèses explicites et une représentation plus juste de l’incertitude. Le biais d’optimisme appelle des comparaisons avec des projets similaires. La sous-estimation stratégique exige des mécanismes de transparence, d’audit et de reddition de comptes.

Une question de transparence démocratique

Les grands projets comportent un paradoxe : les choix qui déterminent durablement leur portée, leur conception et leur trajectoire sont souvent effectués en phase amont, alors que l’information demeure incomplète et que l’incertitude est encore élevée.

Le choix d’un tracé, d’une technologie, d’un mode de réalisation ou d’une enveloppe budgétaire intervient tôt. Plus tard, lorsque les risques deviennent plus visibles, les marges de manœuvre diminuent.

Mieux prévenir et encadrer les dépassements ne signifie pas annoncer des budgets vagues ni éviter les engagements. Cela signifie présenter plus honnêtement ce qui reste incertain et préciser le niveau de confiance associé aux budgets annoncés.

Trois pratiques peuvent aider :

La première pratique est intégrée, sous des formes différentes, à certains cadres publics en Norvège, aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Australie.

Reconnaître l’incertitude n’est pas un aveu de faiblesse

Les dépassements de coûts ne doivent pas être banalisés : ils peuvent révéler des erreurs, des choix discutables ou des faiblesses de gouvernance. Mais ils révèlent aussi notre difficulté collective à accepter qu’un grand projet ne soit jamais complètement connu au moment où il est annoncé.

Le véritable enjeu démocratique n’est donc pas seulement de savoir si un projet dépasse son budget. Il est de savoir si le public a été informé honnêtement du degré d’incertitude au moment où le projet a été approuvé.

Avant de demander seulement « qui a mal géré ? », il faut donc poser une autre question : qu’a-t-on présenté comme certain, alors que cela ne l’était pas encore ?

La Conversation Canada

Hicham Rahali est membre de l’Ordre des Ingénieurs du Québec et membre de Project Management Institute (PMI).

Miguel Hernandez est membre de Project Management Institute (PMI).

– ref. Dépassements de coûts : au-delà de l’incompétence, bureaucratie et mauvaise foi – https://theconversation.com/depassements-de-couts-au-dela-de-lincompetence-bureaucratie-et-mauvaise-foi-283830

Comment notre espèce a-t-elle conquis toute la planète ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Benoît Tonson, Chef de rubrique Science + Technologie, The Conversation

Homo sapiens est aujourd’hui la seule espèce humaine. Pourtant, nous avons croisé d’autres humains au cours de notre évolution et de nos migrations : Néandertal bien sûr, mais aussi les Dénisoviens.

Dans Le Grand Entretien, une spécialiste de l’évolution génétique de notre espèce partage avec nous son expertise : Evelyne Heyer, professeure d’anthropologie génétique au Muséum national d’Histoire naturelle.


Retrouvez ici toutes les émissions des Grands Entretiens.

Qui étaient ces autres espèces humaines ? Pourquoi la nôtre est-elle la seule à avoir survécu ? Qu’est-ce qui nous relie à ces populations ? Que nous apprend, aujourd’hui, la génétique sur les différences mais surtout les ressemblances entre tous les humains actuels ?

À travers cette émission, coproduite par The Conversation France et CanalChat Grand Dialogue, Evelyne Heyer retrace cette histoire fascinante.

The Conversation

– ref. Comment notre espèce a-t-elle conquis toute la planète ? – https://theconversation.com/comment-notre-espece-a-t-elle-conquis-toute-la-planete-292715

D’État-tampon à État-charnière : comment la Mongolie réinvente sa diplomatie

Source: The Conversation – in French – By Arnaud Leveau, Docteur en science politique, professeur associé au Master Affaires internationales, Université Paris Dauphine – PSL


L’ESSENTIEL

  • La Mongolie cherche à transformer son enclavement entre la Russie et la Chine en atout diplomatique, en s’appuyant notamment sur les enjeux environnementaux et le pastoralisme pour diversifier ses partenariats.

  • La récente COP17 à Oulan-Bator a servi cette stratégie en donnant à la Mongolie une visibilité internationale et en lui permettant de mobiliser des partenaires, comme la France, le Japon ou la Corée du Sud, sans s’éloigner pour autant de Pékin ni de Moscou.

  • Derrière cette ambition se joue le passage d’un État-tampon à un possible État-charnière : la Mongolie veut faire de son territoire et de ses infrastructures une ressource stratégique.


Le 28 août 2026, à Oulan-Bator, le président mongol Ukhnaagiin Khürelsükh clôturait la COP17, la conférence des Nations unies sur la lutte contre la désertification. Trois jours plus tard, le même dirigeant se trouvait à Bichkek, capitale du Kirghizstan, où il rencontrait successivement Xi Jinping et Vladimir Poutine en marge du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai.

Entre ces deux séquences politiques, le vocabulaire a changé du tout au tout : de la restauration des sols et de la résilience pastorale, on est passé à l’approvisionnement en carburant et au gazoduc destiné à relier la Sibérie occidentale au marché chinois.

La juxtaposition pourrait sembler artificielle. Elle décrit en réalité une seule et même stratégie : celle d’un pays qui tente de transformer sa position d’État enclavé entre deux géants en une fonction régionale plus large.

Une vulnérabilité transformée en capital diplomatique

La désertification n’est pas, pour la Mongolie, un sujet parmi d’autres. Environ 77 % du territoire national sont aujourd’hui considérés comme dégradés à des degrés divers, selon les données de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification (UNCCD). Dans un pays où l’élevage extensif conserve un poids économique et culturel considérable, cette dégradation touche directement l’emploi rural et favorise l’exode vers la capitale, laquelle concentre désormais près de la moitié de la population, sous l’effet conjugué des sécheresses et des dzud, ces hivers extrêmes qui peuvent décimer des cheptels entiers.

C’est cette vulnérabilité que la diplomatie mongole a choisi d’internationaliser plutôt que de la subir. Le pays avait déjà obtenu que 2026 soit proclamée Année internationale des parcours et des pasteurs. Accueillir la COP17 s’inscrit dans la continuité de cette démarche : la conférence a mis les parcours pastoraux, qui font vivre près de deux milliards de personnes dans le monde, au centre de l’agenda mondial du foncier, et a annoncé un portefeuille de 1,3 milliard de dollars destiné à la restauration des terres et à la résilience à la sécheresse dans 23 pays. Au cœur de cet ensemble figure la Rangelands Flagship Initiative, qui agrège 1,2 milliard de dollars correspondant à 45 projets. Elle représente donc l’essentiel du portefeuille annoncé. Toutefois, ces montants ne correspondent pas entièrement à des financements nouveaux et définitivement engagés : l’UNCCD précise que, sur les 1,3 milliard, 644,5 millions sont identifiés comme financements nouveaux et 216,4 millions seulement sont déjà confirmés et en voie de mise en œuvre.

Ce mécanisme est classique dans la diplomatie des puissances moyennes ou des petits États : convertir une fragilité nationale en expertise reconnue, à la manière de la Norvège sur la médiation ou de certains États insulaires sur le climat. La Mongolie construit, autour des steppes et du pastoralisme, sa propre niche diplomatique.

Un succès de mise en scène, un échec normatif

Il serait toutefois excessif de présenter la COP17 comme un triomphe du multilatéralisme. Les négociations sur un instrument international consacré à la sécheresse, déjà bloquées deux ans plus tôt à Riyad lors de la COP16, ont de nouveau échoué : plusieurs délégations africaines réclamaient un protocole contraignant, les représentants des États-Unis s’y sont opposés, et le dossier a été renvoyé à la COP18, prévue en 2028 à Charm el-Cheikh (Égypte). Une source diplomatique citée par Reporterre a résumé l’ambiance en évoquant un sommet simplement « sauvé » plutôt que réussi.

Pour la Mongolie, ce bilan normatif mitigé n’entame pas le succès de l’opération sur le plan de l’image. La conférence a rassemblé environ 25 000 participants, ce qui en fait le plus grand événement international organisé par le pays depuis le sommet du dialogue Europe-Asie (ASEM) de 2016.

Le Centre pour la diplomatie publique de l’université de Californie du Sud a explicitement analysé l’événement comme un exercice de « diplomatie de conférence » : accueillir un sommet mondial permet à un pays enclavé de gagner en visibilité et de mettre en scène ses propres initiatives, comme la campagne présidentielle « Un milliard d’arbres ».

Le « troisième voisin » à l’ère du « green hedging »

Ce succès d’image s’inscrit dans une stratégie plus ancienne : utiliser l’engagement climatique comme vecteur de soft power pour atténuer la vulnérabilité géopolitique d’un pays coincé entre deux voisins qui concentrent l’essentiel de ses échanges, la Chine absorbant à elle seule environ 90 % des exportations mongoles.

La Mongolie, 3,5 millions d’habitants, est enclavée entre la Russie et la Chine, seuls pays dont elle est frontalière.
Encyclopedia Universalis

Cette formule prolonge la doctrine dite du « troisième voisin », théorisée au tournant des années 1990 et couramment associée à une remarque de l’ancien secrétaire d’État américain James Baker, pour qui la Mongolie disposait certes de deux voisins, mais pourrait faire des États-Unis un troisième. Depuis, cette politique a consisté à élargir l’espace diplomatique mongol par des relations avec des partenaires extra-régionaux : Washington, mais aussi Tokyo, Séoul, New Delhi, Istanbul ou encore l’Union européenne.

Ce qui change en 2026 tient moins à l’objectif qu’aux instruments mobilisés. La politique du « troisième voisin » reposait d’abord sur un équilibre entre partenaires diplomatiques et sécuritaires. Elle s’étend désormais à des formes d’interdépendance plus fonctionnelles : financement climatique, minerais critiques, infrastructures numériques.

Cette approche présente un avantage : elle est moins susceptible d’être perçue par Moscou ou Pékin comme une tentative de rééquilibrage stratégique frontal. Un exercice militaire conjoint avec les États-Unis peut susciter de la méfiance ; un forum sur la restauration des sols beaucoup moins, tout en permettant à la Mongolie de diversifier ses partenaires, ses financements et ses réseaux internationaux à moindre coût politique. On peut voir dans cette méthode une forme de _green hedging_, c’est-à-dire une manière d’utiliser la coopération environnementale pour diversifier les dépendances sans remettre frontalement en cause les relations avec les deux voisins.

Pékin, partenaire incontournable mais non exclusif

La relation avec la Chine a occupé une place particulièrement visible durant la conférence. La Chine avait apporté un soutien matériel à l’organisation de la COP17 et les médias chinois ont présenté l’espace consacré à son expérience en matière de restauration des terres comme le « China Corner » de l’événement. Sur le plan diplomatique, la visite du ministre chinois des affaires étrangères Wang Yi à Oulan-Bator, du 13 au 15 juin, a réaffirmé le partenariat stratégique sino-mongol quelques semaines avant une conférence dont la Mongolie entendait aussi faire une démonstration de sa capacité d’initiative diplomatique.

La rencontre entre Khürelsükh et Xi Jinping à Bichkek a confirmé cette centralité de la relation. Parmi les sujets évoqués figurait la sécurité des approvisionnements énergétiques. La Chine joue encore un rôle secondaire dans les importations de carburants de la Mongolie (environ 95 % proviennent traditionnellement de Russie), mais Oulan-Bator cherche depuis 2026 à accroître ses achats auprès de CNPC afin de diversifier ses sources d’approvisionnement. Cette ouverture vers la Chine souligne moins une nouvelle dépendance qu’une tentative de réduire la vulnérabilité liée au quasi-monopole russe.

Le second axe structurant de cette relation est énergétique. Le projet Power of Siberia 2, destiné à acheminer jusqu’à 50 milliards de mètres cubes de gaz sibérien vers la Chine via le territoire mongol, illustre la difficulté à distinguer l’annonce politique de l’engagement effectif. Relancé politiquement par la signature d’un mémorandum russo-chinois en septembre 2025, le projet reste bloqué sur la question du prix : Pékin chercherait, selon le Wall Street Journal, à obtenir un tarif proche du prix intérieur russe, autour de 50 dollars pour mille mètres cubes, très inférieur au seuil de rentabilité estimé à 125 dollars par Sergey Vakulenko, du Carnegie Russia Eurasia Center, et bien en deçà des quelque 258 dollars pour mille mètres cubes estimés pour les livraisons russes actuelles à la Chine.

Les recettes de transit liées au passage par son territoire de Power of Siberia 2, souvent évoquées pour la Mongolie, parfois estimées à près de 1 milliard de dollars par an, doivent donc être considérées avec prudence : elles relèvent à ce stade de projections plus que d’engagements contractuels.

Le projet soulève aussi une question de sécurité nationale. Son tracé ajouterait un nouvel axe stratégique nord-sud à un territoire déjà traversé par une liaison ferroviaire dont la propriété reste partagée avec la Russie, tandis que le choix même du corridor gazier a donné lieu à des désaccords sur son itinéraire. Pour la Mongolie, le risque est qu’une infrastructure contrôlée dans sa logique économique par ses deux voisins crée, en cas de crise, une forme de double vulnérabilité territoriale et logistique, voire une coupure de fait du pays selon les points de passage retenus.

Le projet mérite néanmoins d’être pris au sérieux dans ses implications de long terme : s’il se réalise, il ferait pour la première fois de la Mongolie le support d’une infrastructure dont ses deux voisins auraient eux-mêmes besoin, un renversement partiel d’une logique de dépendance vers une logique d’interdépendance.

France, Japon, Corée : diversifier sans rompre

Dans cette recomposition des partenariats extérieurs, la France occupe une place modeste mais réelle. Engie exploite depuis 2018, dans le désert de Gobi, un parc éolien de 55 mégawatts, l’un des rares investissements occidentaux durables dans la production électrique mongole. Plus récemment, le groupe Orano a obtenu, après une première signature à l’Élysée en 2023, un accord d’investissement de 1,6 milliard de dollars pour exploiter le gisement d’uranium de Zuuvch-Ovoo, l’un des plus importants gisements non exploités au monde, dont le chantier a démarré en juin 2026.

Le Japon et la Corée du Sud illustrent une autre dimension du « troisième voisin », fondée sur la technologie et la coopération climatique plutôt que sur les grands projets d’infrastructure. Tokyo et Oulan-Bator ont réalisé en juillet 2026 le premier transfert international de crédits carbone mongols dans le cadre de l’article 6 de l’Accord de Paris. Séoul, de son côté, poursuit depuis 2006 un programme de reboisement dans le nord du pays. À ces coopérations s’ajoute la question des minerais critiques : la Mongolie dispose de réserves considérables de cuivre, de terres rares et de lithium, un secteur qui représente à lui seul près de 90 % de ses exportations.

Le mouvement concerne aussi l’Asie centrale. En avril 2026, Khürelsükh s’est rendu au Kazakhstan pour le Sommet régional environnemental, où les deux pays ont rapproché leurs programmes respectifs de plantation d’arbres et renforcé leur coopération sur les pâturages et la lutte contre la désertification. Ce rapprochement apparaît aussi dans l’Ulaanbaatar Dialogue on Northeast Asian Security, initiative diplomatique annuelle lancée par la Mongolie en 2013 et tenue régulièrement depuis 2014 « pour promouvoir la paix, la confiance mutuelle et la coopération régionale » et rassemblant des participants d’une trentaine de pays, incluant des acteurs clés de la région et des observateurs internationaux.

Après une session 2025 spécifiquement consacrée aux relations entre Asie du Nord-Est et Asie centrale, l’édition de juin 2026 a de nouveau inscrit cette articulation à son programme, avec des discussions sur la connectivité entre les deux régions et sur la création d’un « corridor électrique vert ». L’enjeu dépasse donc la coopération environnementale : la Mongolie cherche aussi à se présenter comme un espace de dialogue entre deux ensembles régionaux auxquels elle appartient géographiquement sans être pleinement intégrée à aucun.

Le parallèle avec le Kazakhstan est instructif. Depuis trois décennies, le Kazakhstan cherche à convertir son enclavement en fonction de transit entre Russie, Chine, Europe et Turquie. La Mongolie semble poursuivre, avec ses propres moyens, une ambition similaire : faire de sa position entre Russie, Chine, Asie du Nord-Est et Asie centrale non plus seulement une contrainte géographique, mais une ressource diplomatique.

Un État-charnière ?

Le passage de la clôture de la COP17 à la rencontre entre Khürelsükh et Xi Jinping à Bichkek résume assez bien la politique étrangère mongole contemporaine. Il ne traduit pas un éloignement de la Mongolie vis-à-vis de ses deux grands voisins : l’intégration économique avec la Chine et la Russie pourrait au contraire continuer de s’approfondir, mais la Mongolie cherche, en parallèle, à internationaliser ses vulnérabilités environnementales afin d’élargir le nombre de ses partenaires et d’accéder à davantage de financements et de technologies.

Cette stratégie ne permet pas à la Mongolie d’échapper à la prépondérance sino-russe, un objectif hors de portée compte tenu de sa géographie. Elle peut en revanche élargir le nombre d’acteurs avec lesquels Oulan-Bator négocie. La distinction entre État-tampon et État-charnière prend ici tout son sens.

Un État-tampon existe d’abord par l’espace qu’il maintient entre deux puissances ; un État-charnière, par les circulations et les formats de coopération qu’il parvient à organiser entre plusieurs ensembles. La Mongolie reste encore loin d’avoir achevé ce basculement : son économie dépend massivement du marché chinois, et ses grands projets énergétiques demeurent soumis aux arbitrages de Pékin et de Moscou, mais la COP17 lui a offert une occasion de montrer qu’elle pouvait accueillir un rendez-vous multilatéral majeur, mobiliser ses « troisièmes voisins » et se présenter comme un point de rencontre entre l’Asie du Nord-Est et l’Asie centrale.

Le projet Power of Siberia 2 rappelle néanmoins la limite de cette ambition : la valeur géopolitique du territoire mongol ne dépend pas seulement de la volonté d’Oulan-Bator de devenir un espace de transit, mais aussi du choix de ses voisins de passer par lui. C’est sans doute là que se joue aujourd’hui l’essentiel : transformer une position géographique subie en utilité stratégique suffisamment forte pour que la Mongolie compte davantage dans les décisions qui la concernent.

The Conversation

Arnaud Leveau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. D’État-tampon à État-charnière : comment la Mongolie réinvente sa diplomatie – https://theconversation.com/detat-tampon-a-etat-charniere-comment-la-mongolie-reinvente-sa-diplomatie-291059

Les recommandations alimentaires sont utiles… mais ne peuvent-elles pas, dans certains cas, impacter la santé mentale ?

Source: The Conversation – in French – By Irène Margaritis, Professeur de physiologie – Adjointe au Directeur d’évaluation des risques, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)


L’ESSENTIEL

  • Les recommandations alimentaires, fondées sur l’évaluation des risques et des bénéfices pour la santé, visent à guider les comportements et à protéger la santé publique.

  • Mais l’injonction à « bien manger » peut aussi renforcer le contrôle cognitif de l’alimentation et fragiliser l’écoute des sensations alimentaires.

  • Lorsqu’ils sont intériorisés comme des normes rigides, les messages alimentaires peuvent favoriser culpabilité, perte de confiance et dérégulation des comportements alimentaires.


« Mangez davantage de fruits et légumes », « modérez votre consommation d’alcool », « réduisez la viande rouge », « choisissez plus souvent des boissons non sucrées », « privilégiez les céréales complètes »… Ces recommandations apparaissent sur les sites des autorités de santé, dans les médias, à l’école, jusque sur les emballages et se glissent dans notre quotidien.

Ces messages visent la réduction du risque de maladies chroniques non transmissibles, comme les maladies cardiovasculaires, certains cancers ou le diabète de type 2. Elles reposent sur des connaissances scientifiques robustes. Mais une question est rarement posée : peuvent-elles être contreproductives en produisant des effets indésirables sur la santé mentale, les attitudes et les comportements alimentaires ?

Poser la question ne revient pas à en contester l’utilité, mais plutôt de reconnaître qu’une recommandation, aussi pertinente soit-elle sur le plan nutritionnel, va rencontrer des filtres de perception et d’action, et n’agit donc pas mécaniquement sur la santé. Ses effets sont fonction de nos perceptions, de la façon dont chaque personne pense, ressent et organise son alimentation.

Des repères élaborés pour protéger la santé

Les repères alimentaires traduits en recommandations, en France comme au Canada, sont élaborés à la demande des pouvoirs publics dans le cadre de plans nationaux de santé, comme le programme national Nutrition Santé en France. Ils s’appuient sur une expertise collective intégrant les besoins nutritionnels et les risques associés à des apports insuffisants ou excessifs.

Les aliments sont ainsi envisagés comme des vecteurs de nutriments qui nous sont indispensables, mais dont il convient, pour certains plus que pour d’autres, de limiter la consommation – c’est ainsi un subtil équilibre à trouver.

Pour définir un régime couvrant nos besoins nutritionnels, sans excès et limitant les contaminants, l’algorithme de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) explore de nombreuses combinaisons d’aliments et propose des orientations par catégories d’aliments et de boissons pour la population générale, ensuite déclinées selon l’âge puis adaptées aux populations excluant les aliments d’origine animale.

Dès lors que ces régimes sont identifiés comme optimaux, les pouvoirs publics en font usage pour formuler des « recommandations alimentaires ». Ces recommandations visent à orienter l’alimentation du « mangeur-buveur » sur la base de ce qui est souhaitable pour prévenir certaines maladies. Elles deviennent ainsi des normes individuelles auxquelles une partie de la population va chercher à se conformer.

Nous ne réagissons pas tous de la même façon, et le caractère individuel de l’appropriation peut être questionné au regard des effets adverses que le contrôle (cognitif) de l’alimentation peut générer, tout particulièrement sans environnement favorable (diversité et déséquilibre de l’offre alimentaire, marketing agressif, relais des influenceurs, manque de temps libre, rapport à l’alimentation et au corps…).

Nous proposons une lecture critique des effets collatéraux de l’injonction contemporaine au « bien s’alimenter ».

Quand la recommandation est perçue comme une injonction

Une recommandation est censée guider, clarifier, protéger. Pourtant, réseaux sociaux, magazines ou rayons de librairie nous confrontent à une multitude de conseils sur ce qu’il faudrait boire, manger, éviter ou privilégier pour être en bonne santé. Une saturation de messages nutritionnels, dite « cacophonie nutritionnelle », qui crée un environnement défavorable au choix éclairé.

Dès lors, la recommandation qui se voulait synonyme de conseil pour protéger devient possiblement une injonction. L’acte de s’alimenter ne consiste plus seulement à répondre à un besoin propre. Chaque repas ou prise alimentaire devient l’occasion d’évaluer si l’on a « bien » ou « mal » mangé et bu.

Certains aliments sont perçus comme « autorisés », d’autres comme « interdits ». La satisfaction de la table peut laisser place au calcul : compter, comparer, contrôler, anticiper et in fine (se) juger.

Cette gestion très cognitive de l’alimentation est souvent interprétée comme un signe de motivation ou de discipline. Pourtant, lorsqu’elle devient excessive, elle peut produire l’effet inverse de celui recherché : rigidité alimentaire, culpabilité, méfiance envers ses sensations ou épisodes de perte de contrôle.

Autrement dit, vouloir suivre parfaitement les recommandations peut parfois éloigner d’une relation sereine avec l’alimentation.

Hors pathologie, le cas le plus extrême du contrôle cognitif est la pratique des régimes amaigrissants, avec un risque particulièrement élevé de dégradation de la santé, de reprise de poids (il peut atteindre 80 % des sujets après un an) et de dégradation de l’estime de soi.




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Nous ne réagissons pas tous de la même manière

Les attitudes et les comportements alimentaires peuvent être envisagés sur un continuum allant du fonctionnel au dysfonctionnel. Pour une partie de la population, les recommandations restent souples et compatibles avec une alimentation orientée vers les sensations corporelles. On parle d’alimentation physique dite « intuitive » ou « intéroceptive ».

Pour une autre partie, elles renforcent une tendance au perfectionnisme, au contrôle ou à l’inquiétude alimentaire et corporelle. On parle alors d’alimentation émotionnelle dite « négative » ou « rigide », voire pathologique, qui peut mener aux troubles des conduites alimentaires à la fois complexes et mortels.




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Les recommandations ne créent donc pas, à elles seules, les difficultés alimentaires. Elles peuvent néanmoins précipiter voire perpétuer des vulnérabilités prédisposantes, selon la manière dont elles sont formulées, relayées et interprétées… c’est-à-dire perçues. Cette distinction évite d’opposer artificiellement des recommandations qui seraient « bonnes » ou « mauvaises ». Dans une visée de santé publique, il est préférable d’observer leurs effets réels sur les perceptions puis sur les comportements des populations.

Comme une chaise, l’alimentation repose sur plusieurs appuis qui permettent des attitudes et comportements alimentaires : diversifiés, modérés, équilibrés et selon des choix éclairés. Tant que les quatre pieds se soutiennent mutuellement, la structure est stable, l’alimentation régulée. Mais ce n’est pas le cas de tous. Pour certaines personnes, un pied manque… Alors la « chaise » alimentaire se fragilise et parfois se brise, à l’image des troubles des conduites alimentaires.

Interroger comment on choisit, achète, prépare et consomme ses aliments

Depuis plusieurs décennies, la question centrale des politiques publiques est : « Que faut-il manger ? » Cette question, certes centrale, doit être accompagnée de l’identification des leviers et ne peut reposer sur le seul arbitrage individuel. Le « libre arbitre » n’est pas si « libre » !

Le postulat est que le choix alimentaire ne dépend pas uniquement des connaissances ou de la volonté individuelle, de l’affichage de l’information nutritionnelle, simplifiée (tel que le Nutri-Score français) ou non, mais aussi du prix, de l’accessibilité des aliments, de l’organisation du travail, de la restauration collective, du marketing devenu agressif, des normes sociales, du contexte familial des croyances et du rapport au corps, aux émotions et au plaisir…

La santé alimentaire ne se construit donc pas seulement par l’accumulation de conseils individuels. Elle repose aussi sur des environnements qui rendent les comportements favorables plus accessibles, plus naturels et moins culpabilisants.

Ce déplacement est important : au lieu de demander à chaque personne de mieux se contrôler, il conduit à interroger les conditions dans lesquelles elle choisit, achète, prépare et consomme ses aliments.

Penser santé physique et santé mentale comme une seule santé

Si les recommandations alimentaires restent un outil majeur de santé publique, leur efficacité ne peut être évaluée uniquement à partir de leurs effets sur la santé physique. Il devient également nécessaire d’examiner leurs effets psychologiques, comportementaux et sociaux, en particulier chez les personnes présentant des attitudes et des comportements alimentaires dysfonctionnels, et donc potentiellement exposées au risque de présenter des troubles de conduites alimentaires.

La question n’est donc peut-être plus seulement « Quelles recommandations devons-nous formuler ? », mais « Comment les concevoir et créer un environnement favorable pour qu’elles améliorent conjointement la santé physique et mentale, sans transformer l’alimentation en une succession d’injonctions ? ».

C’est bien le défi d’une approche intégrée de la santé comme proposée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Cette vision s’inscrit dans le mouvement plus large de la santé durable et du concept Une seule santé (One Health).

Nos choix alimentaires ne peuvent être guidés par des besoins en nutriments ou en calories : ils participent également à – et dépendent de – notre santé mentale, notre vie sociale, la préservation des ressources et, plus largement, la santé de la planète donc la nôtre au sens le plus large.

Cette réflexion s’inscrit dans une perspective de santé alimentaire durable, attentive non seulement aux dimensions nutritionnelles et environnementales de l’alimentation, mais également à ses dimensions psychosociales, relationnelles et comportementales.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

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Johana Monthuy-Blanc a reçu des financements de : Fondation UQTR , CR-IUSMM – Foire aux projets, Développement savoir – CRSH, Bourse Mitacs – Recherche Globalink, FIR-Groupe de recherche UQTR, Commandite de l’Agence de santé et des services sociaux de la Mauricie et du Centre-du-Québec, Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH) Initiative conjointe de recherche sur la recherche, fonds départementaux et du cabinet du premier ministre, CRSH-Savoir, Instituts de Recherche en Santé du Canada (IRSC), Développement de partenariat – CRSH, FODAR-développement, Canadian Institutes of Health Research-CIHR, Fonds de développement académique du réseau Actions stratégiques en formation et en recherche, santé mentale et de toxicomanie – IRSC.

Irène Margaritis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Les recommandations alimentaires sont utiles… mais ne peuvent-elles pas, dans certains cas, impacter la santé mentale ? – https://theconversation.com/les-recommandations-alimentaires-sont-utiles-mais-ne-peuvent-elles-pas-dans-certains-cas-impacter-la-sante-mentale-290454