Présidentielle 2027 : qui peut rassembler la gauche sociale-écologique ?

Source: The Conversation – in French – By Pierre-Nicolas Baudot, Maître de conférences, Université de Rouen Normandie


L’ESSENTIEL

  • Un premier débat télévisé réunissant les candidats à la primaire socialiste a été marqué, mercredi 23 septembre, par des tensions sur la question de l’alliance avec La France insoumise.

  • À l’issue de cette primaire (du 9 au 18 octobre), le candidat désigné devra d’abord rassembler un camp « social écologique » morcelé pour créer une dynamique.

  • Le favori de cette primaire, Raphaël Glucksmann, se tournera-t-il vers les électeurs du centre et les déçus du macronisme s’il l’emporte ?


En juillet dernier, Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste (PS), a été mis en minorité dans le parti qu’il dirige. Il proposait une primaire « ouverte », où tout sympathisant de gauche aurait pu participer – prélude à une potentielle candidature « unitaire » de la gauche non-mélenchoniste. Grâce à l’union des deux autres courants du parti, c’est l’option d’une primaire destinée aux candidats du « pôle socialiste » qui l’a emporté. Celle-ci a ouvert la voie à Raphaël Glucksmann (Place publique), qui s’est effectivement déclaré candidat – comme les députés Emmanuel Maurel (Gauche républicaine et socialiste) et Jérôme Guedj ainsi que Ségolène Royal et Olivier Faure.

En 2011, la primaire socialiste avait rassemblé plus de deux millions de votants. Inaugurant une dynamique, elle avait propulsé son vainqueur, François Hollande, vers la victoire. En 2027, la perspective socialiste pourrait être nettement moins rose, alors que le parti n’a rassemblé qu’à peine plus de deux millions de voix en 2017, puis seulement 600 000 en 2022.

Cet outil suscite également de nombreux débats. Si elle peut donner un élan populaire à une candidature et faciliter l’accès à l’agenda médiatique, elle expose aussi à un risque de divisions. Sur une scène politique déjà fortement conflictuelle, le « narcissisme des petites différences » auquel invite cet exercice attise les rivalités. Quoi qu’il en soit, la primaire traduit l’adaptation des partis aux exigences d’une élection présidentielle très fortement personnalisée.

Une candidature à légitimer

Le PS a longtemps bénéficié d’une forme de rente électorale, c’est-à-dire d’un électorat qu’aucune offre sur sa gauche ou au centre n’arrivait à détourner durablement. Aujourd’hui, dans un contexte où la fidélité partisane s’est amenuisée, la situation est inverse : le PS, marginalisé lors des derniers scrutins présidentiels, doit bâtir une offre et sélectionner une incarnation qui lui permette de s’assurer le vote d’électeurs hétérogènes, fortement convoités par de proches concurrents.

Une récente étude du politiste Jean-Yves Dormagen confirme la présence d’un pôle électoral « social-écologiste ». Il se situe pour l’essentiel sur le versant « progressiste » du clivage culturel et se montre soucieux de la réduction des inégalités économiques, de la transition écologique ou du soutien à la santé et à l’éducation. Il est aussi parcouru par de fortes tensions concernant les instruments permettant d’opérationnaliser ces politiques et les conséquences qu’ils impliquent – notamment concernant la fiscalité et la gestion du déficit.

Il existe ainsi un continuum de positions allant d’une volonté de transformation radicale, qui le rapproche de la gauche mélenchoniste, à des changements plus graduels et une orientation néolibérale, qui le rapprochent du bloc central. Alors qu’une trop grande tempérance profiterait à une offre plus radicale sur la gauche, la candidature sociale-écologique peut craindre qu’un projet de transformation profonde ne lui aliène les électeurs centristes attachés à la stabilité et à l’orthodoxie économique.

Cette hétérogénéité a longtemps fait la force du PS, à une période où les offres sur sa gauche ou au centre n’étaient pas en position de contester son hégémonie. Aujourd’hui, la base électorale de la social-démocratie demeure, mais elle est fortement disputée. Ce constat n’est pas propre à la France, et se retrouve plus largement pour la social-démocratie européenne souvent écartelée entre des offres de gauche radicale ou écologiste d’un côté et centristes de l’autre.

L’étude citée précédemment indique ainsi que, parmi les électeurs sociaux-écologistes, aucun candidat ne dispose de la majorité des suffrages envisagés. Là où un bulletin Jean-Luc Mélenchon serait choisi par l’immense majorité des votants de gauche radicale, le bloc social-écologiste pourrait se répartir entre les candidatures socialistes, écologistes et centristes. L’enjeu pour le vainqueur de la primaire est donc, avant tout, d’apparaître comme le candidat légitime aux yeux de son propre camp. Cela est cependant encore loin d’être acquis, à sept mois de l’élection.

Un pas vers le centre ?

Outre le vote écologique, un candidat social-démocrate peut espérer cueillir des voix au centre. L’analyse que proposent Youssef Souidi et Thomas Vonderscher au niveau des bureaux de vote entre les européennes de 2019 et 2024 indique que la progression de Raphaël Glucksmann se fait essentiellement dans les bureaux de vote les plus aisés (où il réalisait déjà ses meilleurs scores).

Comme d’autres, les auteurs proposent d’y voir la capacité du candidat PS-Place publique (PP) à capter une partie des électeurs de la coalition présidentielle. Le vote PS-PP, comme pour Les Écologistes, se rapproche socialement de celui du bloc central, là où le vote pour La France insoumise (LFI) croît à mesure que l’on descend dans l’échelle des revenus. Alors que les insoumis peuvent espérer une réserve électorale chez les abstentionnistes, le candidat PS-PP pourrait donc chercher à ouvrir son offre vers le centre.

S’il existe un potentiel électoral pour la gauche sociale-écologique, la question que pose la primaire est celle de la meilleure incarnation pour concrétiser cette hypothèse. Avec l’incarnation se pose également la question de la ligne politique à adopter. Or, l’hétérogénéité de cet espace social-démocrate rend l’équation complexe.

Par exemple, une plus grande taxation des successions, susceptible de satisfaire les exigences de redistribution d’une partie de l’électorat de gauche, risquerait d’éloigner la part de l’électorat centriste rétive aux hausses d’imposition et attachée à son héritage. À l’inverse, des concessions sur le financement ou sur l’âge de départ à la retraite, de nature à plaire à d’anciens macronistes, pourraient précipiter certains suffrages écologistes dans l’escarcelle insoumise.

Cette complexité explique que la question des alliances électorales continue de diviser les candidats à la primaire, comme l’a indiqué le premier débat télévisé.

Comme Jérôme Guedj, Raphaël Glucksmann refuse toute alliance avec LFI à l’avenir. Cependant, aucun parti n’est pour l’heure en position de gagner l’élection seul. Si elle ne se fait pas sur sa gauche, l’alliance du PS devra donc se faire sur sa droite. Cela vaut d’autant plus que la division de la compétition politique en trois blocs – la tripartition – se maintiendra une fois passée l’élection présidentielle. Les alliances à l’Assemblée nationale redeviendront donc un enjeu de premier plan.

Des partis en crise

LFI a réussi à s’imposer comme une force hégémonique au sein de la gauche radicale. Surtout, elle est parvenue à imposer la candidature de Jean-Luc Mélenchon comme une évidence. En dépit des critiques qui ont pu lui être adressées, ce dernier parvient à rassembler son camp. Qui plus est, la machine insoumise s’est étoffée ces dernières années. Une génération de cadres a été formée et promue, en renforçant la crédibilité du parti à gouverner. Ses effectifs militants se sont également accrus, de même que sa présence sur les réseaux sociaux. Le travail programmatique s’est également prolongé, tout en maintenant la cohérence du projet insoumis.

À l’inverse, la dispersion de l’électorat du pôle social-écologique s’explique par son hétérogénéité, donc, mais également par la faiblesse des partis qui s’y trouvent. Le PS comme Les Écologistes n’apparaissent en mesure ni d’imposer une candidature ni de lui garantir une dynamique électorale. Le PS a, depuis plusieurs années, perdu l’électorat captif dont il bénéficiait jadis, ainsi qu’en témoignent ses oscillations électorales.

De plus, en 2011, les principaux animateurs de tendance s’étaient présentés à la primaire. En 2026, malgré presque dix ans à la tête du parti, la candidature d’Olivier Faure, premier secrétaire, ne s’est pas imposée. Il s’est déclaré à la rentrée, mais avait été mis en minorité quelques mois avant. Ses deux courants d’opposition ne sont quant à eux pas parvenus à faire émerger de candidatures et leurs animateurs – Boris Vallaud, député, et Nicolas Mayer-Rossignol, maire de Rouen – se sont rangés derrière une candidature externe, celle de Raphaël Glucksmann.

Par ailleurs, le parti a également montré de grandes difficultés à assurer une forme de discipline. Jérôme Guedj, député, a ainsi pu lancer sa candidature sans en avoir informé son premier secrétaire et avant que la question de la primaire ne soit tranchée. Karim Bouamrane, maire PS de Saint-Ouen, maintient quant à lui la sienne en refusant de passer par la primaire, sans toutefois avoir jusqu’à présent fait l’objet de réprobations, sinon de sanctions. Il en va de même chez Les Écologistes, où Yannick Jadot, candidat du parti en 2022, s’est rallié à Raphaël Glucksmann, alors même que Marine Tondelier est toujours officiellement candidate.

Enfin, rien n’assure que la primaire socialiste parvienne réellement à fixer la candidature du camp social-écologique. François Hollande, qui ménage le suspense sur sa candidature, a refusé d’y prendre part, mais pourrait se lancer en décembre.

Le PS, affaibli, demeure un outil indépassable

Pour autant, l’existence même de la primaire témoigne du rôle que conserve le parti. La manière dont s’est faite la candidature Raphaël Glucksmann en est elle-même un bon révélateur. En annonçant en mai 2026 se donner trois mois pour livrer sa décision, Raphaël Glucksmann pouvait espérer que se lève une dynamique qui le dispenserait d’en passer par une primaire et de lier son destin à celui du PS.

En 2016, Emmanuel Macron s’était bien lancé victorieusement à l’élection sans autre structure que le tout jeune parti qu’il venait de créer. Cependant, le futur président jouissait d’une expérience gouvernementale, comme ministre de l’économie, et de soutiens financiers et médiatiques.

Sans ressources comparables, Raphaël Glucksmann a sans doute estimé qu’il ne pourrait conduire sa campagne à son terme sans bénéficier de l’étiquette socialiste et, surtout, des parrainages, des finances, du réseau d’élus et des militants qui vont avec. Sclérosé par ses luttes internes et affaibli par une interminable hémorragie militante – un peu moins de 25 000 votants au dernier congrès – le PS conserve donc néanmoins son rôle dans la sélection des candidats et l’animation de la campagne. Il continue, en cela, d’être prisé par des responsables accusant un déficit de notoriété et de ressources permettant de maintenir une candidature.

The Conversation

Pierre-Nicolas Baudot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Présidentielle 2027 : qui peut rassembler la gauche sociale-écologique ? – https://theconversation.com/presidentielle-2027-qui-peut-rassembler-la-gauche-sociale-ecologique-291179

Au Brésil, l’affaire Banco Master fait trembler le monde politique et éclabousse la campagne présidentielle

Source: The Conversation – in French – By Guilherme Casarões, Associate Professor of Brazilian Studies, Florida International University


L’ESSENTIEL

  • Le Brésil est secoué par le scandale Banco Master, une vaste affaire de fraude bancaire aux ramifications politiques et judiciaires.

  • L’affaire met en lumière les profondes tensions entre la présidence, le Congrès et la Cour suprême.

  • À quelques semaines de la présidentielle, le scandale pèse sur la campagne et fragiliser encore la démocratie brésilienne.


Dans la nuit du 17 novembre 2025, des agents de la police fédérale brésilienne ont interpellé le banquier Daniel Vorcaro sur le tarmac de l’aéroport de Guarulhos, à São Paulo, alors qu’il s’apprêtait à monter à bord d’un jet privé. D’abord placé en détention en raison d’un risque de fuite, il a été arrêté quelques mois plus tard et inculpé de plusieurs chefs de fraude bancaire, de corruption et de blanchiment d’argent. Il est aujourd’hui dans l’attente de son jugement.

À moins d’un mois des élections nationales au Brésil, qui auront lieu les 4 et 25 octobre 2026, ce que l’on appelle désormais la « crise de Banco Master » menace d’ébranler la démocratie du pays jusque dans ses fondements.

À première vue, il ne s’agissait que d’un scandale financier. Peu après l’interpellation de Vorcaro, la Banque centrale du Brésil a ordonné la liquidation de sa banque, Banco Master, avec des pertes d’une ampleur inédite, estimées à 47,3 milliards de réaux (environ 8 milliards d’euros). Près de 90 % de cette somme a été remboursée aux titulaires de comptes et aux actionnaires par le Fonds de garantie des crédits (FGC) – l’équivalent brésilien du Fonds de garantie des dépôts et de résolution (FGDR) français » –, soit le plus important remboursement de l’histoire de cette institution.

Le système financier brésilien a été mis sous pression. Depuis 2018, Banco Master avait signé des contrats pour gérer les fonds de retraite d’États et de municipalités et fournir des services à des établissements bancaires. Si Vorcaro était reconnu coupable, il serait loin d’être le premier escroc brésilien en costume de banquier. Mais les enquêtes ont révélé des méthodes aussi inventives que brutales.

Pour soustraire les activités de Banco Master au regard du public, Vorcaro aurait constitué un vaste réseau d’économistes, d’influenceurs, de hauts fonctionnaires, de responsables politiques et de juges. Certains auraient été recrutés pour se porter garants de la banque ; d’autres auraient, selon les procureurs, été ouvertement soudoyés afin de laisser passer des transactions douteuses. Lorsque cette stratégie échouait, Vorcaro aurait eu recours à l’intimidation et au chantage contre ses détracteurs, notamment des journalistes et des responsables publics, allant jusqu’à envisager de leur porter physiquement atteinte.

Après dix mois d’enquête, l’affaire Banco Master laisse penser que Vorcaro est parvenu à prendre en otage le système politique du pays. Le banquier semble avoir compris que le Brésil ne comptait plus trois pouvoirs se contrôlant mutuellement, mais trois centres de pouvoir distincts dont il était possible d’acheter séparément le droit de veto.

En s’achetant des relais au sein des trois pouvoirs, Vorcaro pouvait se prémunir contre toute intervention de l’État. Mais il n’a pu mettre en place un tel système que parce que la politique brésilienne était devenue de plus en plus dysfonctionnelle au cours de la décennie précédente.

Le bras de fer institutionnel au Brésil

Au Brésil, le Congrès décide de l’affectation des dépenses publiques presque autant qu’il légifère. La Cour suprême se substitue au législateur lorsque les parlementaires sont dans l’impasse, allant parfois jusqu’à revenir sur les décisions du Congrès. Quant au président, affaibli, confronté à une dette publique considérable et soumis aux pressions des deux autres pouvoirs, il ne dispose que de faibles marges de manœuvre pour faire avancer ses politiques. Ce bras de fer est devenu l’une des caractéristiques de la vie politique brésilienne contemporaine.

Le renforcement du pouvoir du Parlement remonte à 2016. Lors de la procédure de destitution de la présidente Dilma Rousseff, Eduardo Cunha, alors président de la Chambre des députés, a compris que cette fonction pouvait cesser d’être un simple poste procédural pour devenir une véritable épée de Damoclès suspendue au-dessus de la présidence. Les enveloppes budgétaires réservées aux parlementaires sont devenues obligatoires et sont passées de 12,9 milliards de réaux (2,2 milliards d’euros) en 2017 à 61 milliards (10,3 milliards de dollars) en 2026, soit environ un quart de l’ensemble des dépenses discrétionnaires de l’État fédéral. Le président ne peut désormais plus bloquer leur versement pour maintenir la discipline au sein de sa coalition.

L’intervention de la justice dans le champ politique s’est accentué sous la présidence de Jair Bolsonaro. Les affrontements permanents entre l’ancien président, aujourd’hui emprisonné, et la Cour suprême sur la gestion de la pandémie, la désinformation et la liberté d’expression ont conduit les juges à endosser un rôle politique qu’ils n’ont jamais véritablement abandonné. Si la Cour a incontestablement joué un rôle essentiel dans la protection de la démocratie brésilienne face à la tentative de coup d’État de Bolsonaro en 2022, son intervention dans le champ politique a depuis longtemps dépassé les limites du fonctionnement démocratique habituel.

Et même si l’actuel président, Lula da Silva, est revenu au pouvoir en 2023 en promettant de restaurer la démocratie brésilienne, le déséquilibre institutionnel n’a fait que s’aggraver. Le gouvernement Lula a soutenu la condamnation par la Cour suprême de centaines de participants à l’assaut du 8 janvier 2023 à Brasília et n’a pas caché sa satisfaction lorsque Bolsonaro et ses proches ont été incarcérés. Mais les récentes attaques coordonnées de la Maison-Blanche de Donald Trump et d’élus d’extrême droite au Congrès américain n’ont fait que confirmer que la présidence constitue le maillon faible de la politique brésilienne.

La toile d’influence de Vorcaro

C’est dans ce contexte qu’est entré en scène un banquier confronté à des problèmes de liquidités et dont le pragmatisme l’emportait largement sur les convictions idéologiques. Les enquêteurs ont mis au jour un réseau d’influence remarquable non seulement par son ampleur, mais aussi par sa capacité à transcender les clivages politiques.

À droite, Vorcaro aurait offert de coûteux avantages et versé de l’argent à plusieurs responsables politiques, parmi lesquels Ciro Nogueira, ancien ministre de Bolsonaro et dirigeant de la coalition de droite. L’argent de Vorcaro a également servi à financer Dark Horse, le biopic consacré à Bolsonaro : selon les rapports de l’unité brésilienne de renseignement financier, quelque 12,3 millions de dollars auraient été versés au fonds texan chargé de gérer le budget du film, dont 1,6 million en septembre 2025 à la demande de Flávio Bolsonaro, fils de l’ancien président, sénateur et candidat à la présidentielle.

Il y a quelques semaines, des messages vocaux provenant du téléphone de Vorcaro ont fuité. Ils semblaient révéler que Nikolas Ferreira, jeune figure montante de l’extrême droite brésilienne et député au Congrès, avait sollicité l’aide du banquier pour obtenir certains avantages..

À gauche, la police fédérale affirme que Jaques Wagner, sénateur de l’État de Bahia et alors chef de file de Lula au Sénat, aurait reçu un appartement à Salvador ainsi que 3,5 millions de réaux (600 000 euros). L’enquête a également montré que, dès 2018, Rui Costa, alors gouverneur de Bahia et devenu par la suite chef de cabinet de Lula, avait favorisé les affaires de Vorcaro en autorisant les fonctionnaires à souscrire des prêts à taux élevés liés à Banco Master.

Reste enfin le pouvoir judiciaire, où les accusations sont les plus graves et les éléments de preuve les plus délicats à manier. Le juge de la Cour suprême Dias Toffoli s’est dessaisi de l’enquête sur Banco Master en février, après que la presse a révélé qu’au moins 35 millions de réaux (6 millions d’euros) provenant de fonds liés à Vorcaro avaient été versés à un complexe hôtelier du Paraná dans lequel il détenait une participation. Toffoli nie toute malversation.

Le fils d’un autre juge de la Cour suprême, Kássio Nunes Marques, a quant à lui perçu 281 600 réaux (47 600 euros) par l’intermédiaire d’un cabinet de conseil rémunéré par la banque, selon l’enquête.

Alexandre de Moraes, juge à la Cour suprême souvent présenté comme la bête noire de Bolsonaro, fait face à l’accusation la plus explosive : le cabinet d’avocats de son épouse, Viviane Barci de Moraes, a signé un contrat de 131 millions de réaux (22 millions d’euros) avec Banco Master. La police a retrouvé sur le téléphone de Vorcaro des échanges avec le juge Moraes, qui laissent entrevoir une proximité inhabituelle entre les deux hommes, même si aucun élément tangible ne prouve que Moraes ait donné suite à une quelconque demande du banquier.

Les informations concernant les échanges entre Moraes et Vorcaro proviennent d’un rapport de police commandé – puis rendu public – par un autre juge de la Cour suprême, André Mendonça, qui a repris l’enquête sur Banco Master au début de l’année. Avant sa nomination à la Cour suprême en 2022, Mendonça avait été le principal conseiller juridique du gouvernement fédéral puis ministre de la Justice sous Bolsonaro. Il se trouve désormais en première ligne d’une guerre ouverte entre factions rivales au sein de la Cour, dont celle menée par Moraes.

Des détracteurs de Mendonça à gauche l’accusent d’instrumentaliser l’enquête sur Banco Master pour affaiblir Moraes et ses alliés au profit des intérêts de la famille Bolsonaro. Ce faisant, Mendonça contribue à affaiblir davantage la légitimité de la Cour – précisément ce que l’extrême droite brésilienne cherche depuis longtemps à obtenir.

Le scandale s’invite dans les élections

L’ironie est que les responsables politiques les mieux placés pour faire campagne sur le discrédit de la Cour suprême sont aussi ceux que les mêmes dossiers mettent le plus en cause. Flávio Bolsonaro continue de réclamer la démission de Moraes, mais il n’a toujours pas expliqué comment il a pu bénéficier de l’argent de Vorcaro qui était censé financer le biopic consacré à son père. (La destination réelle de cet argent reste inconnue.)

Dans le même temps, Mendonça, lui-même fervent chrétien évangélique, est devenu une figure presque vénérée dans les rassemblements d’extrême droite. En concentrant toute son attention sur les possibles agissements répréhensibles de Moraes – tout en fermant les yeux sur les autres acteurs politiques qui ont franchi certaines limites au profit d’un banquier qui s’est enrichi aux dépens des retraités, des fonctionnaires et des petits investisseurs –, il semble offrir à Flávio Bolsonaro une bouée de sauvetage dans ce qui s’annonce comme l’une des élections présidentielles les plus serrées de l’histoire du Brésil.

Lula, de son côté, dispose d’une marge de manœuvre limitée. Même s’il ne semble pas impliqué dans le système mis en place par Vorcaro, il a longtemps gardé le silence pour éviter de se retrouver entraîné dans une crise institutionnelle qui concernait avant tout les deux autres pouvoirs. Il ne s’est exprimé qu’il y a quelques jours, lorsque les divisions au sein de la Cour suprême ont éclaté au grand jour et que la situation est devenue intenable. Il a alors demandé que toutes les pièces du dossier Banco Master soient rendues publiques.

Mais il est peut-être déjà trop tard pour s’emparer de ce nouveau scandale de corruption qui secoue le Brésil en pleine campagne électorale. Son soutien aux enquêtes ne devrait guère lui permettre de progresser dans les sondages. En revanche, celles-ci pourraient déboucher sur de nouvelles révélations et rebattre les cartes de la présidentielle.

Mais l’élection présidentielle brésilienne est encore loin d’être jouée. Si Lula, affaibli, est réélu en octobre, son défi ne sera pas seulement de préserver la démocratie. Il devra aussi, pour son quatrième mandat, tenter de réparer un système politique de plus en plus dysfonctionnel, répondre aux mécontentements qui s’accumulent et éviter que de nouveaux scandales ne fragilisent encore davantage les institutions du pays.

Si Flávio Bolsonaro l’emporte, le scandale Banco Master pourrait au contraire être étouffé – mais sans doute pas avant qu’il ait cherché à obtenir la destitution de ses adversaires à la Cour suprême. Le remplacement de juges en exercice par des alliés idéologiques est l’une des stratégies utilisées par l’extrême droite pour prendre le contrôle des institutions, de la Hongrie aux États-Unis.

Dans ce cas, le banquier n’aura pas seulement contribué à la déstabilisation des institutions brésiliennes : il aura aussi ouvert la voie à un profond recul démocratique.

The Conversation

Guilherme Casarões ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Au Brésil, l’affaire Banco Master fait trembler le monde politique et éclabousse la campagne présidentielle – https://theconversation.com/au-bresil-laffaire-banco-master-fait-trembler-le-monde-politique-et-eclabousse-la-campagne-presidentielle-292846

Que révèlent la devise et les armoiries du pape Léon XIV ?

Source: The Conversation – in French – By Virginia Raguin, Distinguished Professor of Humanities Emerita, College of the Holy Cross

Un vitrail du XVIIᵉ siècle représentant saint Augustin. Tobias Müller, 1622. Michel M. Raguin / Princeton University Art Museum, Princeton NJ, U.S.

L’ESSENTIEL

  • La devise et les armoiries de Léon XIV rappellent son appartenance à l’ordre de Saint-Augustin.

  • Dans l’art, Augustin est souvent représenté comme un savant conscient des limites de son savoir.

  • En se référant à lui, le nouveau pape met en avant l’humilité et l’unité.


Peu après son élection en mai 2025, le pape Léon XIV a dévoilé sa devise et ses armoiries. Le choix de ces mots et de ces symboles s’inscrit dans une longue tradition chez les évêques, les cardinaux et les papes : il reflète le parcours de chacun.

Son blason est divisé en diagonale. Dans la partie supérieure figure un lys blanc sur fond bleu ; dans la partie inférieure, l’emblème de l’ordre de Saint-Augustin, auquel il appartient. Sa devise, « In Illo uno unam », peut se traduire par « Dans l’Unique, nous sommes un ». Elle reprend des mots de saint Augustin, tirés de son commentaire du psaume 127 : « Les chrétiens avec leur chef qui est monté aux cieux, ne forment qu’un seul Christ. Il n’est point seul, et nous plusieurs ; mais quoique plusieurs, nous sommes un en lui seul. »

En choisissant cette devise, Léon XIV fait également figurer sur ses armoiries le symbole associé à saint Augustin : un cœur transpercé d’une flèche.

Un blason dont la partie supérieure montre un lys blanc sur fond bleu et la partie inférieure un cœur transpercé d’une flèche, posé sur un livre rouge
Armoiries du pape Léon XIV.
Avec l’aimable autorisation du Bureau de presse du Saint-Siège

Historienne de l’art, je m’intéresse à la façon dont les artistes de la Renaissance ont représenté l’humilité de saint Augustin, et ce que le choix de cette devise peut révéler du nouveau pape.

L’ordre de Saint-Augustin

Augustin a vécu à la fin du IVe siècle. Il a été évêque d’Hippone, en Afrique du Nord, pendant 34 ans. L’ordre de Saint-Augustin a été fondé en 1244, après que plusieurs communautés d’ermites établies en Toscane, en Italie, eurent demandé au pape Innocent IV de les réunir au sein d’un même ordre. Le pape leur donna pour règle de vie la Règle de saint Augustin, qui leur enjoignait de « ne rien appeler vôtre, mais de tout mettre en commun » et de « ne pas rechercher les choses vaines et terrestres ».

Érudit, théologien et administrateur, Augustin est un saint que les artistes ont souvent représenté. Il apparaît par exemple sur un vitrail commandé par un prêtre en 1622, tenant son emblème, un cœur transpercé d’une flèche, posé sur un livre ouvert sur ses genoux.

Cette image renvoie à une phrase des Confessions d’Augustin : « Vous aviez blessé mon cœur des flèches de votre amour ; et je portais dans mes entrailles vos paroles qui les traversaient. »

Sur ce vitrail, le saint s’adresse à un enfant. Une traduction de 1483 de la Légende dorée, recueil de vies de saints, raconte qu’Augustin, alors qu’il peinait à rédiger son traité De la Trinité, se promenait au bord de la mer lorsqu’il aperçut un enfant qui remplissait d’eau un petit trou creusé dans le sable.

Lorsque l’enfant lui expliqua qu’il voulait faire entrer la mer dans ce trou, Augustin lui reprocha l’absurdité de son entreprise. L’enfant lui répondit qu’il parviendrait plus vite à y verser toute l’eau de la mer qu’Augustin à comprendre, avec son intelligence humaine limitée, le mystère de la Trinité. Dans la foi chrétienne, la Trinité désigne un Dieu unique en trois personnes – le Père, le Fils et le Saint-Esprit – partageant une même nature divine et éternelle.

Cette leçon d’humilité a été représentée à de nombreuses reprises au fil des siècles. Dans un retable de 1482, le peintre et sculpteur Michael Pacher figure ainsi Augustin avec un enfant tenant une cuillère à ses pieds.

L’œuvre savante d’Augustin

Augustin a laissé une œuvre considérable. Outre les Confessions, l’un des livres les plus lus au Moyen Âge et au début de l’époque moderne, et De la Trinité, elle comprend de nombreux autres textes, dont La Cité de Dieu, un ouvrage monumental de plus de 1 000 pages.

Un homme vêtu de blanc et d’ocre, assis à une table, tient un livre ouvert et regarde devant lui
Fresque représentant saint Augustin.
Sandro Botticelli, via Wikimedia

Dans sa fresque de 1480 représentant Augustin dans son cabinet de travail, Sandro Botticelli montre le saint interrompant son écriture, en quête d’une pensée plus claire.

Vêtu simplement d’une longue robe blanche et d’une cape, Augustin a posé sa mitre d’évêque : un autre signe d’humilité. Son cabinet est rempli de livres. À droite, derrière sa tête, un ouvrage est ouvert sur une étude de géométrie.

Sur la gauche, Botticelli a placé une représentation du cosmos conforme aux conceptions de l’époque : la Terre est au centre de l’univers, tandis que le Soleil, la Lune, les planètes et les étoiles tournent autour d’elle. Nous savons aujourd’hui que ce modèle est erroné. Aussi brillant soit-il, Augustin ne pouvait pas tout savoir.

Léon XIV a lui aussi été enseignant et pasteur. Il a enseigné le droit canonique et la théologie des premiers siècles du christianisme au séminaire San Carlos y San Marcelo, au Pérou. À l’image du fondateur de son ordre, il a fait preuve d’humilité lors de sa première messe en tant que pape. Il a décrit sa nomination comme « une croix et une bénédiction » et évoqué la responsabilité que les cardinaux et lui portent dans le monde.

The Conversation

Virginia Raguin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Que révèlent la devise et les armoiries du pape Léon XIV ? – https://theconversation.com/que-revelent-la-devise-et-les-armoiries-du-pape-leon-xiv-292795

De Rome aux messes dans les stades : comment la dévotion envers le pape a changé au fil des siècles

Source: The Conversation – in French – By Anna Peirats, Catedrática de Humanidades, Universidad Católica de Valencia

Le pape Léon XIV devant les fidèles venus l’attendre au Vatican, comme chaque semaine. Marco Iacobucci Epp/Shutterstock

L’ESSENTIEL

  • Pendant des siècles, les fidèles se rendaient à Rome pour voir le pape.

  • La radio, la télévision puis les voyages ont rapproché les papes des foules.

  • Les réseaux sociaux prolongent aujourd’hui cette proximité jusque sur les téléphones des fidèles.


Le 7 juin 2026, des centaines de milliers de personnes étaient appelées à se rassembler sur la place de Cibeles, à Madrid, pour assister à la messe célébrée par Léon XIV à l’occasion de la Fête-Dieu. C’était la première visite de ce pape en Espagne.

Aujourd’hui, une telle scène n’a rien d’étonnant. Pourtant, pendant des siècles, ceux qui voulaient voir le souverain pontife devaient se rendre en pèlerinage sur la tombe de Pierre. Pour comprendre ce contraste, il faut remonter aux origines de la papauté.

« Sur cette pierre, je bâtirai mon Église »

Aux premiers siècles du christianisme, la vénération se concentrait sur la figure de saint Pierre. Rome prit de l’importance parce que, selon la tradition, c’est là qu’il avait été martyrisé et enterré. La basilique que Constantin fit construire sur sa tombe, au IVe siècle, devint l’un des grands lieux de pèlerinage de la chrétienté.

À cette époque, les papes ne quittaient Rome que dans des circonstances exceptionnelles. L’exemple le plus connu est celui de Léon Iᵉʳ le Grand : en 452, il alla à la rencontre d’Attila, dont les Huns avançaient dans le nord de l’Italie, et parvint à empêcher leur marche sur la ville. La légende y ajouta un épisode, que Raphaël immortalisa dans une fresque au Vatican : derrière le pape seraient apparus les apôtres Pierre et Paul, l’épée à la main.

La Rencontre entre Léon Iᵉʳ le Grand et Attila
La Rencontre entre Léon Iᵉʳ le Grand et Attila, selon Raphaël.
Art Renewal Center/Wikimedia

Le nom choisi par Léon XIV rappelle ainsi l’une des plus anciennes images de la papauté : celle du pontife qui protège son peuple face au danger.

Les papes se déplaçaient pour gouverner : négocier avec les rois, réformer l’Église ou mobiliser la chrétienté, comme le fit Urbain II lorsqu’il prêcha la première croisade en 1095. Pour les fidèles, le mouvement se faisait en sens inverse : c’étaient eux qui se rendaient à Rome.

Le premier Jubilé, proclamé par Boniface VIII en 1300, attira à Rome des centaines de milliers de pèlerins auxquels était promise la rémission de leurs péchés. Mais, pour l’immense majorité des fidèles, le pape demeurait une figure lointaine. Au cours des siècles suivants, ce schéma ne changea guère.

Prisonnier du Vatican

La vénération du pape s’intensifia au XIXe siècle. Le 20 septembre 1870, les troupes du royaume d’Italie entrèrent dans Rome et mirent fin à plus de mille ans de souveraineté pontificale sur la ville. Pie IX se retira au Vatican, se déclara « prisonnier » et mourut huit ans plus tard sans en être ressorti.

Pie X
Gravure représentant le pape Pie IX.
Bibliothèque nationale de France

Dans ces mêmes années, le concile Vatican I, réuni sous son pontificat, proclama le dogme de l’infaillibilité pontificale. Le pape avait perdu un État, mais son autorité spirituelle se trouvait renforcée. Une nouvelle forme de vénération de sa personne se développa : la presse catholique diffusa son portrait, et les images à son effigie se multiplièrent dans les foyers catholiques.

Son successeur, Léon XIII, exerça cette autorité dans un domaine nouveau. Avec l’encyclique Rerum novarum (1891), il posa les fondements de la doctrine sociale de l’Église. Cette autorité renforcée trouva bientôt un moyen inédit de se faire entendre : avant que le pape ne parcoure le monde, sa voix voyagea.

Le 12 février 1931, Pie XI inaugura Radio Vatican, construite par Guglielmo Marconi, en prononçant le premier message radiodiffusé d’un pape. Pour la première fois, ses paroles pouvaient être entendues simultanément aux quatre coins du monde.

Pie XII alla plus loin encore. Son message du 24 août 1939, à la veille de la Seconde Guerre mondiale – « Rien ne se perd avec la paix ; tout peut être perdu avec la guerre » – donna à la parole pontificale une portée mondiale. En 1949, il fut aussi le premier pape à apparaître à la télévision. La voix et le visage du pape franchissaient désormais les frontières, mais lui-même restait à Rome. Il lui restait à aller à la rencontre des fidèles.

Au-delà de Rome

Paul VI.
Le pape Paul VI au balcon du monastère franciscain du mont Thabor, face à la vallée de Jezréel et aux monts Guilboa.
David Eldan/National Photo Collection of Israel

C’est Paul VI qui franchit ce pas. En janvier 1964, il se rendit en Terre sainte : c’était le premier voyage international d’un pape en avion. L’année suivante, il s’envola pour New York, où il prononça un discours devant l’Assemblée générale des Nations unies et célébra une messe dans un stade. Il visita les cinq continents, ce qui lui valut le surnom de « pape pèlerin ».

Jean-Paul II fit des voyages un élément central de son pontificat et devint le premier pape à rassembler de telles foules. Il parcourut plus de 1 200 000 kilomètres (près de trente fois le tour du monde) au cours de 104 voyages internationaux dans 129 pays. Il se rendit cinq fois en Espagne. En 1985, il institua les Journées mondiales de la jeunesse, qui attirèrent des foules immenses : à Manille, en 1995, plusieurs millions de personnes assistèrent à une seule messe. Sur les places, on scandait un slogan qu’aucun pape n’avait encore entendu avec une telle ferveur et qui reste gravé dans la mémoire collective : « Jean-Paul II, tout le monde t’aime. »

Ses funérailles, en 2005, attirèrent à Rome plus de quatre millions de pèlerins et des délégations de plus de 80 pays. Cette ferveur populaire a fait naître une comparaison souvent reprise à propos des papes récents : celle de la rock star. Dans la London Review of Books, le critique Terry Eagleton décrivit Jean-Paul II comme une sorte de « rock star spirituelle ». L’image rend compte de l’ampleur médiatique du phénomène, mais laisse de côté un élément essentiel : la papauté s’appuie sur une tradition et une mémoire façonnées depuis près de deux millénaires.

Du tombeau de Pierre à l’écran du smartphone

Un autre changement survint ensuite, sans passer cette fois par les stades : l’arrivée du pape sur les réseaux sociaux. En décembre 2012, Benoît XVI créa sur Twitter le compte @Pontifex, devenant le premier pape à utiliser ce réseau social.

Il s’était auparavant rendu trois fois en Espagne : à Valence en 2006 ; à Saint-Jacques-de-Compostelle et Barcelone en 2010 ; puis à Madrid en 2011. Dans la capitale espagnole, il présida les Journées mondiales de la jeunesse, qui rassemblèrent plus d’un million de jeunes. Plusieurs événements eurent lieu sur la place de Cibeles, où Léon XIV devait à son tour se rendre.

Lorsque François ouvrit son compte Instagram en mars 2016, il atteignit le million d’abonnés en douze heures. Un an plus tôt, le magazine Vogue l’avait déjà décrit comme une rock star d’Internet. La comparaison employée à l’époque de Jean-Paul II passait ainsi des stades aux téléphones portables.

Avec les réseaux sociaux, le pape François entra dans le quotidien des fidèles : plus besoin de se rendre en pèlerinage à Rome ni d’attendre une apparition à la télévision. Il pouvait désormais surgir chaque jour sur l’écran d’un smartphone, dans une actualité, une vidéo ou un mème.

En 2020, ses messages totalisèrent 27 milliards de vues. En pleine pandémie, le 27 mars 2020, François donna depuis Rome la bénédiction Urbi et Orbi, sous la pluie et presque seul. La cérémonie fut retransmise à la télévision, sur Internet et à la radio. Sans fidèles physiquement présents sur la place Saint-Pierre, le pape accompagnait, par écrans interposés, des millions de personnes dans le monde.

Léon XIV hérite de cette dimension technologique de la papauté. Son élection, le 8 mai 2025, fut la première à l’ère de TikTok. Son arrivée sur Instagram suscita le même engouement que celle de François : il dépassa le million d’abonnés en moins d’une journée. Aujourd’hui, les différents comptes du pape réunissent à eux tous des dizaines de millions d’abonnés.

L’histoire de la dévotion envers les papes est aussi celle des moyens par lesquels ils se rendent présents auprès des fidèles. Lorsque Léon XIV célébrera la messe sur la place de Cibeles, plusieurs époques se rejoindront : celle des pèlerinages médiévaux, celle des grandes célébrations du XXe siècle et celle de la diffusion numérique au XXIe siècle. Les formes, les médias et les mots ont changé, mais cette dévotion répond toujours à un désir ancien : voir de près le successeur de Pierre.

The Conversation

Anna Peirats ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. De Rome aux messes dans les stades : comment la dévotion envers le pape a changé au fil des siècles – https://theconversation.com/de-rome-aux-messes-dans-les-stades-comment-la-devotion-envers-le-pape-a-change-au-fil-des-siecles-292793

Ce que « Le Semeur », tableau lumineux de Van Gogh, révèle du message de Léon XIV

Source: The Conversation – in French – By Virginia Raguin, Distinguished Professor of Humanities Emerita, College of the Holy Cross

« Le Semeur au soleil couchant », de Vincent van Gogh. Vincent van Gogh/ Kröller-Müller Museum via Wikimedia Commons, CC BY-NC-SA

L’ESSENTIEL

  • Lors de sa première audience générale, Léon XIV avait évoqué « Le Semeur au soleil couchant » de Van Gogh pour parler d’espérance, un tableau peint dans le pays qu’il visite cette semaine.

  • Le tableau fait écho à la parabole du semeur : la graine semée peut porter ses fruits, même si le résultat n’est pas immédiatement visible.

  • Le semeur rappelle aussi la dignité du travail, un thème cher à Léon XIII, dont le nouveau pape a choisi le nom.


Lors de sa première audience générale à Rome en mai 2025, le pape Léon XIV avait évoqué le tableau de Vincent van Gogh Le Semeur au soleil couchant, qu’il a présenté comme un symbole d’espérance. Un soleil éclatant illumine un champ, tandis qu’un paysan avance vers la droite du tableau en semant des graines.

Léon XIV faisait alors référence à la parabole du semeur, récit de l’Évangile qui invite à accomplir de bonnes actions. « Chaque parole de l’Évangile est comme une graine semée dans le sol de notre vie », a-t-il déclaré. Ce sol, a-t-il précisé, n’est pas seulement « notre cœur », mais aussi « le monde, la communauté, l’Église ».

« Derrière le semeur, Van Gogh a peint des épis déjà mûrs », a fait remarquer Léon XIV. Il y voit une image d’espérance : d’une manière ou d’une autre, la graine a porté ses fruits. Van Gogh a peint Le Semeur au soleil couchant en 1888, alors qu’il vivait à Arles (Bouches-du-Rhône). À l’époque, il travaillait aux côtés de son ami Paul Gauguin et envisageait l’avenir avec enthousiasme. Le tableau reflète cet optimisme.

L’inspiration de Van Gogh

En novembre 1888, Van Gogh écrit à son frère Théo, auquel il se confie souvent, au sujet du Semeur au soleil couchant. Il en décrit les couleurs : « Immense disque jaune citron pour le soleil. Ciel jaune vert avec des nuages roses. Le terrain est violet, le semeur et l’arbre bleu de Prusse. »

Le Semeur (Millet)
« Le Semeur (Millet).
Museum of Fine Arts, Boston via Wikimedia

Van Gogh s’est inspiré du tableau « Le Semeur », peint en 1860 par l’artiste français Jean-François Millet. Mais il en a transformé la composition : chez Millet, une silhouette sombre et solitaire domine la scène ; Van Gogh, lui, place le semeur au cœur d’un paysage métamorphosé par le soleil.

D’autres artistes ont représenté explicitement la parabole du semeur, comme le Norvégien Emanuel Vigeland. Dans une série de vitraux réalisés pour une église d’Oslo, celui-ci illustre les différentes étapes du récit et leur signification. Tandis que le semeur travaille, des graines tombent au bord du chemin et les oiseaux les mangent aussitôt : elles représentent ceux qui entendent la parole de Dieu sans l’écouter.

« La Parabole du semeur » vue par l’artiste norvégien Emanuel Vigeland, 1917-1919, église luthérienne de Borgestad, en Norvège.
Virginia Raguin

Certaines graines tombent sur un sol pierreux et ne peuvent s’y enraciner : elles symbolisent ceux qui manquent de persévérance. D’autres tombent parmi les ronces et sont étouffées. Vigeland associe à ce passage l’image saisissante d’un avare comptant des piles de pièces, dont la vie est étouffée par l’appât du gain.

À la fin de la parabole, les graines tombées dans la bonne terre produisent une récolte au centuple. Vigeland représente une moisson abondante, à côté d’un homme assis par terre, tenant un enfant sur ses genoux.

Ce que ce tableau révèle de Léon XIV

Le tableau de Van Gogh fait écho à plusieurs idées exprimées par le nouveau pape au début de son pontificat. Léon XIV a ainsi expliqué : « Au centre du tableau, il y a le soleil, et non le semeur. Cela nous rappelle que c’est Dieu qui fait avancer l’histoire, même lorsqu’il semble absent ou lointain. C’est le soleil qui réchauffe les mottes de terre et fait mûrir la semence. »

L’image du semeur absorbé par son travail physique évoque aussi la dignité du travail, un thème lié au choix du nom du pape. Léon XIV a expliqué avoir choisi ce nom « principalement parce que le pape Léon XIII, dans son encyclique historique Rerum novarum, a abordé la question sociale dans le contexte de la première grande révolution industrielle ». Léon XIII dénonçait notamment l’injustice économique qui laissait aux ouvriers de maigres revenus, alors que les propriétaires tiraient d’importants profits de l’industrialisation.

Comme dans l’œuvre de Vigeland, le pape voit dans le semeur de Van Gogh un message d’espérance. Ce message rejoint, à ses yeux, le thème de l’espérance choisi pour l’année jubilaire proclamée par son prédécesseur, François. Léon XIV a également exprimé l’espoir que l’écoute de Dieu conduise les hommes à se mettre au service des autres.

The Conversation

Virginia Raguin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Ce que « Le Semeur », tableau lumineux de Van Gogh, révèle du message de Léon XIV – https://theconversation.com/ce-que-le-semeur-tableau-lumineux-de-van-gogh-revele-du-message-de-leon-xiv-292794

L’IA dans la campagne électorale au Québec : l’œuvre de citoyens davantage que des politiciens

Source: The Conversation – in French – By Catherine Régis, Professeure titulaire, Faculté de droit, Chaire en IA Canada-CIFAR, Mila et Chaire en diplomatie scientifique et gouvernance mondiale de l’IA (Fonds de recherche du Québec), Université de Montréal

L’utilisation de l’intelligence artificielle peut influencer, un peu partout, les tendances en matière de politique. Quelle place occupe-t-elle dans la campagne électorale en cours au Québec ?


Les usages de l’intelligence artificielle (IA) posent des risques pour l’intégrité des processus électoraux, pourtant essentiels à la pérennité des démocraties. Or depuis l’avènement de l’IA générative (dont ChatGPT) de nombreux exemples, un peu partout dans le monde, témoignent des risques que présente cette technologie pour les élections. Pensons aux appels automatisés imitant la voix de Joe Biden lors des primaires américaines de 2024 ; aux cinq femmes candidates victimes d’hypertrucages pornographiques lors des élections municipales de 2024 au Brésil ; ainsi qu’à l’hypertrucage viral du premier ministre Mark Carney avec Jeffrey Epstein peu après les dernières élections fédérales.

La propagande et les fausses informations ne sont pas des phénomènes nouveaux. Ce qui l’est, c’est l’accessibilité et la facilité avec lesquelles se déploient des outils de manipulation extrêmement performants et réalistes rendus possibles par les systèmes d’IA. L’IA permet en effet de générer des hypertrucages, des communications trompeuses, des messages destinés à des électeurs ciblés avec une précision inégalée, ainsi que des campagnes de désinformation à grande échelle.

Bien sûr, l’IA peut aussi renforcer les institutions démocratiques, notamment en favorisant la participation citoyenne, en bonifiant la prestation des services publics, ou en permettant de détecter si des acteurs politiques font des usages préjudiciables de l’IA. Néanmoins, ces effets bénéfiques n’enlèvent pas la nécessité d’en contrecarrer les risques.




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En tant que professeure de droit, directrice de l’innovation sociale et des politiques internationales à IVADO et chercheuse à Mila, j’ai exploré ces questions, conjointement avec différents chercheurs, ainsi qu’Amélie Côté, qui travaille en mobilisation des connaissances chez IVADO.

L’engagement des partis

Lors de cette première élection générale à l’ère de l’IA générative, le Québec a fait preuve de leadership en matière d’utilisation responsable de l’IA. Quatre des cinq partis politiques siégeant à l’Assemblée nationale ont adhéré au Code de conduite pour l’utilisation responsable de l’IA proposé par des experts d’IVADO et le CEIMIA. Cette initiative, l’engagement des partis signataires, de même que le refus du parti réfractaire (le Parti conservateur du Québec), ont été relatés dans les médias.

De mars 2026 à aujourd’hui, la couverture médiatique sur le Code a démontré l’importance de ce quatrième pouvoir pour consolider l’adhésion des partis et sensibiliser l’électorat aux enjeux que soulève l’IA en contexte électoral. Ce Code volontaire ne se substitue pas à une loi, mais il traduit un engagement collectif clair quant à la façon dont les partis politiques recourent aux systèmes d’IA, tant dans leurs communications que dans les outils employés pour cerner les préoccupations des citoyens et façonner leurs plates-formes électorales.

Les partis doivent ainsi en faire un usage responsable et transparent, et veiller à la sécurité et à la gouvernance des systèmes d’IA qu’ils utilisent. De surcroît, ils s’engagent à sensibiliser et former leur personnel et leurs bénévoles à sa mise en œuvre, une mission à laquelle IVADO a contribué en offrant des formations aux partis signataires.

La campagne électorale bat son plein depuis le 27 août. Bien que nous n’ayons pas pu recenser l’ensemble des communications politiques diffusées par les candidats dans les 127 circonscriptions, nous constations, à trois semaines du scrutin, qu’aucun parti ne semblait avoir fait un usage trompeur de l’IA sur ses comptes officiels.

Un code de conduite… qui n’arrête pas les trolls

Les images ou les vidéos créées et diffusées avec l’aide de l’IA l’ont été, selon nos observations, par des citoyens, lesquels ne sont pas tenus de se conformer au Code de conduite. Ils visent en général, avec ces contenus synthétiques, à passer des messages politiques à l’aide de la satire et la caricature. Mais certains agissent véritablement comme des trolls, publiant des contenus qui perturbent pour provoquer des réactions, et qui peuvent s’avérer dénigrants et préjudiciables.

Bien que ces publications ne proviennent pas des partis eux-mêmes, elles ont un impact dans l’environnement numérique, informationnel et politique qui méritera d’être étudié plus en profondeur.

Il est encore prématuré d’en tirer une analyse exhaustive, mais une tendance se dessine. Les hypertrucages dégradants qui circulent semblent toucher davantage les femmes que les hommes. À titre d’exemple, la chef de la CAQ et première ministre sortante Christine Fréchette a été représentée dans des vidéos générées avec l’IA en train de danser à la barre verticale (pole dance) ou, celle-ci largement diffusée, d’embrasser le premier ministre du Canada. Cibler ainsi les femmes peut les décourager à occuper des fonctions publiques, tel qu’observé à l’échelle internationale




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D’autres publications imitent le style visuel des médias traditionnels, par exemple en représentant des débats politiques entre candidats, ou des résultats de sondages trompeurs. Ces contenus en apparence crédibles peuvent devenir viraux, ne serait-ce qu’un instant, et brouiller la distinction entre le vrai et le faux.

Des débats qu’il faudra tenir

Parallèlement, tout au long de cette campagne électorale, les appels à ralentir, voire à interrompre le développement de l’IA, en particulier celui de la superintelligence artificielle, perçue comme une menace pour l’humanité, ont fait les manchettes mondiales et sont discutés dans les plus hautes instances internationales, comme l’ONU. Et ici, l’utilisation croissante de l’IA, ses répercussions sociales, notamment sur le travail et l’environnement, comptent parmi les préoccupations de nombreux citoyens appelés à voter le 5 octobre prochain.

Or ces enjeux, pourtant déterminants pour l’avenir de nos sociétés, n’ont presque pas été abordés par les partis politiques depuis le début de la campagne. Pourtant, une approche conjuguant encadrement réglementaire, technologique et éthique s’impose. Les partis et les candidats doivent s’en saisir afin que les citoyens puissent exercer un choix éclairé.


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Enfin, il conviendra, une fois le scrutin passé, de mener des études approfondies sur l’incidence des usages de l’IA au cours de cette campagne, de manière à mettre en place des mesures adéquates et coordonnées à différents niveaux. L’actuel Code de conduite, à mettre à jour au besoin, offre une protection pertinente, mais il faudra en ajouter d’autres afin de mieux répondre aux risques que pose l’IA pour nos institutions et processus démocratiques.

Parmi ces mesures, sur le plan législatif, on peut penser à des lois-cadres sur l’IA qui limitent ses risques démocratiques, comme le EU AI Act, de même qu’à divers autres moyens proposés par un groupe d’experts internationaux, tels des mises à jour des lois électorales, une meilleure préparation des gouvernements et des autorités électorales pour prévenir les perturbations électorales causées par l’IA, et des protocoles internationaux en cas d’ingérence électorale attribuable à l’utilisation de l’IA.

Chose certaine, les processus électoraux à travers le monde doivent s’adapter rapidement à cette nouvelle réalité.

La Conversation Canada

Catherine Régis reçoit des financements des Fonds de recherche du Québec, des IRSC, du programme des Chaires en IA de CIFAR et d’IVADO.

Amélie Côté ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. L’IA dans la campagne électorale au Québec : l’œuvre de citoyens davantage que des politiciens – https://theconversation.com/lia-dans-la-campagne-electorale-au-quebec-loeuvre-de-citoyens-davantage-que-des-politiciens-292080

Restriction calorique : Certains nutriments présents dans les aliments peuvent-ils allonger la durée de vie en bonne santé ?

Source: The Conversation – in French – By Justin Roberts, Professor of Nutritional Physiology, Anglia Ruskin University

Conjuguée à la pratique d’une activité physique régulière, une alimentation variée et équilibrée reste le moyen le plus sûr d’améliorer ses chances de vieillir en bonne santé. Tatjana Baibakova/Shutterstock (no reuse)

L’ESSENTIEL

  • Des travaux ont démontré que, chez l’animal, réduire les apports énergétiques en diminuant la quantité de nourriture augmente l’espérance de vie.

  • Chez l’être humain, cependant, les données disponibles ne confirment pas ces résultats pour l’instant.

  • L’adoption d’une alimentation variée et équilibrée, conjuguée à la pratique d’une activité physique adaptée et régulière, demeure la meilleure façon d’améliorer ses chances de vieillir en bonne santé.


Incitations à suivre des programmes de jeûne, prise de compléments alimentaires, routines quotidiennes minutieuses… Scroller sur les réseaux sociaux nous expose rapidement à une foule de conseils censés nous faire vivre plus longtemps. Mais vivre jusqu’à un âge avancé n’est pas systématiquement synonyme de bonne santé ni de vie en autonomie.

Avec l’âge, on constate une diminution de la masse musculaire et de la force, celle de l’aptitude physique aérobie (évaluée par la mesure de la consommation maximale d’oxygène – ou VO₂ max –, la condition aérobie commence à décroître entre 20 et 30 ans, NDT), ou encore l’existence d’une « inflammation liée à l’âge » (une inflammation chronique de bas grade). Si ces évolutions concernent tout le monde, elles varient considérablement d’une personne à l’autre. On sait aujourd’hui que l’activité physique et le sommeil peuvent notamment influer sur la manière dont nous vieillissons, et que les revenus, la qualité du logement, l’accès aux soins ainsi que l’environnement (au sens large) jouent eux aussi des rôles importants, tout comme l’alimentation.

En ce qui concerne cette dernière, l’une des pistes les plus étudiées pour agir sur le vieillissement est la restriction calorique : il s’agit de réduire l’apport énergétique d’environ 20 à 40 % tout en continuant de couvrir les besoins en nutriments essentiels. Si la restriction calorique a déjà fait ses preuves chez l’animal, les résultats sont moins probants en ce qui concerne l’être humain, mais les recherches se poursuivent. Voici ce qu’il faut en retenir.

Espérance de vie, vieillissement en bonne santé : de quoi parle-t-on ?

Les chercheurs font la distinction entre l’espérance de vie en bonne santé à la naissance et l’espérance de vie en bonne santé, autrement dit le nombre d’années pendant lesquelles une personne peut s’attendre à vivre en « pleine santé », sans incapacité ni maladie chronique. En 2021, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’espérance de vie mondiale s’établissait à 71,4 ans, contre 61,9 ans pour l’espérance de vie en bonne santé, soit un écart de neuf ans et demi. Une autre étude estime que cet écart s’est creusé dans 203 des 204 pays et territoires étudiés entre 1990 et 2023.

(En France, les chiffres de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques indiquent que, depuis 2008, l’espérance de vie sans incapacité à la naissance progresse à un rythme proche de celui de l’espérance de vie : les femmes peuvent espérer vivre 64,1 ans sans incapacité et les hommes 63,7 ans. Des durées supérieures respectivement de dix et huit mois aux moyennes européennes – 63,3 ans pour les femmes et 62,8 ans pour les hommes, NDT).

La notion de « vieillissement en bonne santé » de l’OMS adopte quant à elle une définition un peu plus large, centrée sur les capacités qui permettent à chacun de faire ce à quoi il tient : accomplir les tâches du quotidien, entretenir des relations, apporter sa contribution à la société. De ce point de vue, vieillir en bonne santé signifie que l’on vit tout en étant capable de composer avec un (ou plusieurs) problème de santé.

Enfin, la notion de « durée de vie en bonne santé fonctionnelle » désigne ainsi la période pendant laquelle une personne conserve les capacités nécessaires pour vivre de manière autonome.

Pourquoi la restriction calorique intéresse-t-elle les chercheurs ?

Les travaux scientifiques ont démontré que la restriction calorique peut allonger la durée de vie d’organismes allant de la levure aux rongeurs, même si ses effets varient selon l’espèce, le patrimoine génétique, le sexe, l’âge et l’alimentation. En ce qui concerne notre espèce, cependant, les données sont moins probantes.

Le plus vaste essai de longue durée consacré à la restriction calorique chez l’être humain, baptisé CALERIE (Comprehensive Assessment of Long-term Effects of Reducing Intake of Energy, en français l’Évaluation globale des effets à long terme d’une réduction de l’apport énergétique), a suivi, pendant deux ans, 218 adultes en bonne santé, sans obésité. Les participants affectés au groupe « restriction » ont réduit leurs apports énergétiques de 12 % en moyenne.

Chez eux, plusieurs indicateurs liés à la santé cardiovasculaire et métabolique se sont améliorés, parmi lesquels la pression artérielle, la sensibilité à l’insuline et les marqueurs sanguins de l’inflammation. Les participants ont également perdu environ 5,4 kg de masse grasse et 2 kg de masse maigre, tandis que leur densité minérale osseuse diminuait légèrement au niveau du rachis et de la hanche.

Si l’essai a bien porté sur des biomarqueurs du vieillissement, il n’a toutefois pas permis d’établir que la restriction calorique prolonge la durée de vie, en bonne santé ou non. Par ailleurs, maintenir sur le long terme une telle restriction peut s’avérer difficile.

Pour cette raison, certains chercheurs s’intéressent aussi à des composés capables d’agir sur les processus cellulaires impliqués dans le vieillissement. L’idée serait d’agir sur les mécanismes activés par la restriction calorique, mais sans qu’il soit nécessaire de manger nettement moins. De tels composés sont qualifiés de « mimétiques de la restriction calorique », et il s’en trouve un certain nombre dans notre alimentation.

Ces mimétiques pourraient atténuer certains signaux associés à la croissance cellulaire, stimuler l’autophagie – le processus par lequel les cellules recyclent leurs composants endommagés –, influer sur la manière dont les cellules perçoivent leur statut énergétique, sur leur fonctionnement métabolique ou encore sur la capacité des mitochondries à produire de l’énergie (les mitochondries sont les « centrales énergétiques » des cellules).

Toutefois, pour l’instant, les résultats obtenus proviennent pour l’essentiel d’études sur des cellules et des animaux. Il faut garder à l’esprit que le fait qu’un composé soit capable d’agir sur un mécanisme cellulaire donné ne suffit pas nécessairement à améliorer la santé ou à allonger la durée de vie.

Que montrent les études chez l’être humain ?

Penchons-nous sur quelques études qui ont été menées chez l’être humain. Premier exemple : la spermidine. Ce composé est présent dans le germe de blé, les champignons, les légumineuses et les fruits à coque. Une étude observationnelle (étude durant laquelle les scientifiques suivent les participants sans modifier leurs traitements ou modes de vie habituels, contrairement aux études interventionnelles, NDT) menée auprès de 23 894 adultes américains a révélé qu’un apport estimé plus élevé en spermidine était associé à un moindre risque de décès au cours du suivi, que ce soit « toutes causes confondues » ou en raison de problèmes cardiovasculaires uniquement.

Ce résultat n’établit pas pour autant de lien de cause à effet : il se pourrait en effet que les personnes qui consomment davantage d’aliments riches en spermidine aient une alimentation globalement plus saine, ou qu’ils se distinguent des autres participants par diverses caractéristiques susceptibles d’expliquer ces résultats.

En 2018, un petit essai pilote d’une durée de trois mois, portant sur un effectif de 30 personnes âgées, avait un temps laissé penser que la spermidine pouvait améliorer la mémoire. Mais un essai randomisé de plus grande ampleur, mené sur douze mois et 100 personnes âgées présentant un déclin cognitif n’a pas permis de confirmer ce résultat : publiés en 2022, ces nouveux travaux ont révélé que la prise d’un complément riche en spermidine n’améliorait pas le critère principal de l’essai, à savoir les performances en matière de mémoire, par rapport au placebo.

Outre la spermidine, d’autres composés ont été proposés comme potentiels mimétiques de la restriction calorique, car on les pense capables de reproduire certains de ses effets cellulaires : le resvératrol, présent dans le raisin et les baies, les catéchines, que l’on trouve dans le thé vert et le cacao, ou encore la quercétine, qui proviennent de l’oignon et de la pomme.

En 2017, des travaux menés sur un effectif de 30 adultes âgés de 65 à 80 ans (12 hommes et 18 femmes) suggèrent qu’une supplémentation en resvératrol associée à de l’exercice physique pourrait améliorer plusieurs paramètres concernant la force musculaire, la puissance et la résistance à la fatigue. Une autre étude, menée sur 36 personnes âgées prenant de la quercétine tout en suivant un programme de renforcement musculaire de six semaines, a révélé que les muscles des genoux des participants développaient davantage de force. Cependant, ce résultat ne s’est pas traduit, dans les faits, par une amélioration en matière de résolution de tâches physiques. Les consommateurs de quercétine n’avaient, par exemple, pas plus de facilité que les autres à se lever d’une chaise.

Si ces deux études suggèrent certains bénéfices pouvant influer sur la durée de vie en bonne santé, il est important de souligner qu’elles ont toutes deux testé uniquement des compléments alimentaires, et non des aliments entiers. En outre, aucune n’a cherché à savoir si les mécanismes supposés de la restriction calorique étaient bel et bien à l’origine des changements observés.

Parmi les autres composés mimétiques de la restriction alimentaire figure l’urolithine A, produite par certaines bactéries intestinales capables de dégrader des substances appelées ellagitanins (ou tanins ellagiques), présentes notamment dans la grenade et la noix. Un essai mené sur 66 adultes âgés de 65 à 90 ans, révèle qu’une supplémentation en urolithine A a amélioré l’endurance musculaire et certains indicateurs de la santé mitochondriale, sans toutefois améliorer significativement les critères principaux de l’étude, à savoir la distance parcourue lors d’un test de marche de 6 minutes et la capacité des muscles à produire de l’énergie.

Enfin, un autre essai financé par l’industrie et mené chez des adultes d’âge mûr a fait état d’une amélioration de la force musculaire, de l’aptitude physique aérobie et de la vitesse de marche sous urolithine A, mais pas de la puissance musculaire maximale. Ces résultats témoignent de bénéfices fonctionnels, mais ils ne démontrent pas que la consommation de grenades ou de noix produirait des effets similaires ni que l’urolithine A soit capable d’allonger la durée de vie en bonne santé.




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En l’état actuel des connaissances, que retenir ?

Les recherches sur ces composés pourraient aider les scientifiques à comprendre comment les cellules réagissent à certains nutriments et améliorer les connaissances en matière de vieillissement. Toutefois, actuellement, aucune donnée scientifique ne plaide pour la consommation de fortes doses d’un composé ou d’un autre, a fortiori sous forme de compléments alimentaires.

En revanche, les connaissances scientifiques actuelles concernant les habitudes de vie sont claires. Une étude publiée en 2025, menée sur plus de 105 000 adultes suivis sur une période allant jusqu’à 30 ans, a démontré que plusieurs régimes étaient associés au fait d’atteindre un âge avancé sans maladie chronique majeure, tout en restant en bonne santé cognitive, physique et mentale.

Ces régimes faisaient généralement la part belle aux fruits, aux légumes, aux céréales complètes, aux fruits à coque, aux légumineuses et aux acides gras insaturés (comme les oméga-3). Un apport en protéines de bonne qualité est également important pour préserver la masse musculaire, en particulier lorsque cet apport s’accompagne d’exercices de renforcement musculaire.

Il s’agit là d’un autre point important : l’activité physique est essentielle pour préserver les capacités fonctionnelles. Au Royaume-Uni, il est préconisé aux personnes âgées de pratiquer au moins deux jours par semaine des activités qui améliorent la force, l’équilibre et la souplesse, en complément d’une activité aérobie régulière.

(en France, des exercices de souplesse (de souplesse (yoga, tai chi, étirements, voire simplement faire le ménage…) sont préconisées durant au moins dix minutes et au moins deux fois par semaine, en complément de renforcement musculaire (marche, gymnastique dans l’eau, gymnastique d’entretien, vélo, jardinage)).

En matière d’alimentation, les régimes méditerranéens et régimes traditionnels d’Okinawa ont été associés à des chances plus élevées de vieillissement en bonne santé (sans toutefois que ces associations permettent d’attribuer leurs bienfaits à tel ou tel mimétique en particulier). Les premiers privilégient généralement les légumes, les fruits, les légumineuses, les céréales complètes, les fruits à coque et l’huile d’olive. Les seconds reposent quant à eux sur la patate douce et les légumes, accompagnés de produits dérivés du soja ainsi que de petites quantités de poisson.

Des aliments contenant des mimétiques présumés de la restriction calorique peuvent aussi trouver leur place dans une alimentation variée et nourrissante, si on le souhaite. Il reste néanmoins encore à démontrer que ces composés reproduisent chez l’humain les effets de la restriction calorique ou allongent la durée de vie en bonne santé, raison pour laquelle ils continuent de susciter l’intérêt des scientifiques.

En définitive, pour qui souhaite améliorer ses chances de vieillir en bonne santé, les données les plus solides actuellement disponibles pointent plutôt en faveur de l’adoption d’une alimentation variée et nutritive conjuguée à la pratique d’une activité physique régulière.

The Conversation

Le professeur Roberts a bénéficié de financements de recherche sans rapport avec cet article.

– ref. Restriction calorique : Certains nutriments présents dans les aliments peuvent-ils allonger la durée de vie en bonne santé ? – https://theconversation.com/restriction-calorique-certains-nutriments-presents-dans-les-aliments-peuvent-ils-allonger-la-duree-de-vie-en-bonne-sante-292806

Le scrutin sénatorial favorise-t-il les communes rurales et la droite ?

Source: The Conversation – in French – By Arnaud Brennetot, Géographie politique, Université de Rouen Normandie

En septembre 2026, juste avant le renouvellement d’un peu plus de la moitié des sièges au Sénat, le groupe Les Républicains (LR) représente à lui seul 37 % de la chambre haute. Si l’on élargit à la majorité de droite et du centre, le pourcentage atteint 65,5 %. Sénat

L’ESSENTIEL

  • Le 27 septembre 2026, 178 des 348 sièges du Sénat seront renouvelés.

  • Le mode de scrutin avantage les communes de moins de 5 000 habitants, qui obtiennent proportionnellement plus de délégués, les grands électeurs, que les grandes villes.

  • Contrairement à une idée répandue, ce n’est pas ce déséquilibre territorial qui explique la domination de la droite au Sénat.


Le 27 septembre 2026 se tiendront les élections sénatoriales à l’issue desquelles un peu plus de la moitié des 348 sièges seront renouvelés. Comme bien souvent, ce scrutin retient peu l’attention des médias. Si l’effervescence suscitée par la campagne pour l’élection présidentielle de 2027 détourne l’attention du scrutin sénatorial, des causes plus structurelles jouent également.

Le caractère indirect de l’élection en fait avant tout une affaire d’élus locaux. Par ailleurs, le mode de scrutin est souvent accusé, à gauche en particulier, d’être peu représentatif de la population et de favoriser des candidats âgés, conservateurs et issus des campagnes. Le fait que le Sénat soit composé d’une majorité quasi inamovible de forces de droite et de centre droit donne du crédit à une telle hypothèse et pose la question de la légitimité démocratique d’une chambre qui n’a connu qu’une seule alternance depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, entre 2011 et 2014.

Pour ses défenseurs, cependant, le Sénat n’a pas vocation à représenter la population, mais plutôt les collectivités territoriales, mission que lui reconnaît officiellement l’article 24 de la Constitution.

Se pose alors la question de savoir si le scrutin actuel permet une représentation équitable des territoires ou si, au contraire, il privilégie certains types au détriment d’autres. Le Sénat est-il véritablement une chambre dévolue à la défense des intérêts de la ruralité ?

Des communes rurales inégalement surdotées en grands électeurs

En France, les sénateurs sont élus par un collège électoral composé d’environ 160 000 grands électeurs : 95 % d’entre eux sont désignés par les conseils municipaux, les autres étant les parlementaires, les conseillers départementaux et régionaux.

Par leur poids écrasant, les délégués municipaux déterminent l’issue du vote des grands électeurs. Au sein de chaque département, le nombre de délégués dépend du nombre de conseillers municipaux, lui-même déterminé par le nombre d’habitants de chaque commune.

Le nombre de délégués municipaux n’est pas strictement proportionnel à la population résidente et dépend également de sa répartition entre les communes.

Les communes comptant peu d’habitants bénéficient d’un nombre de délégués proportionnellement plus élevé que les communes plus peuplées :

  • les communes de moins de 5 000 habitants pèsent 37 % de la population, mais réunissent 53,3 % des délégués municipaux ;

  • les communes de plus de 20 000 habitants rassemblent 39,7 % de la population, mais seulement 23,6 % des délégués municipaux ;

  • seules les communes entre 5 000 et 20 000 habitants ont un poids électoral proportionnel à leur population.

Le scrutin sénatorial surdote donc les communes les moins peuplées au détriment des communes urbaines de plus de 20 000 habitants.

Écart entre le poids démographique des communes et leur poids dans le collège des délégués municipaux élisant les sénateurs

Données : Insee et Sénat. Réalisation : Brennetot, 2026, Fourni par l’auteur

Cette distorsion est cependant inégale selon les départements. L’écart entre le pourcentage que représentent les communes de moins de 5 000 habitants dans le collège électoral et leur pourcentage dans la population permet de mesurer le niveau de surdotation dont elles bénéficient. Ce niveau varie de 0,1 % dans les Hauts-de-Seine à 21,3 % dans la Marne.

Les départements pour lesquels le niveau de surdotation des petites communes pèse le plus sont situés dans le nord et l’est du Bassin parisien, les Pyrénées et la Corse. Au contraire, cette surdotation est beaucoup plus faible dans le Grand Ouest, le centre et l’ouest du Bassin parisien, le sud du Massif central et le Midi provençal.

Écart entre le poids des communes de moins de 5000 habitants dans le collège électoral et leur poids dans la population (en %)

Données : Ministère de l’intérieur, Insee. Réalisation : Brennetot, 2026, Fourni par l’auteur

Ce niveau de surdotation dépend de la conjugaison de deux facteurs :

  • l’étendue des communes rurales ;

  • les contrastes de densités de population au sein d’un même département.

La surdotation tend tout d’abord à augmenter là où les densités de population sont faibles et où la superficie des communes est réduite. À densité de population égale, un département comptant beaucoup de communes peu étendues (les Hautes-Pyrénées ou la Seine-Maritime, par exemple) a un niveau de surdotation plus élevé qu’un département dont la taille moyenne des communes est plus grande (les Landes ou les départements du Grand Ouest, par exemple).

Par ailleurs, l’effet de la surdotation dont bénéficient les communes rurales est majoré si le département dans lequel elles sont situées compte des communes urbaines dotées d’un nombre réduit de sièges rapporté à leur population. C’est la raison pour laquelle les communes rurales de départements, tels que la Lozère, la Haute-Saône ou la Meuse, bénéficient d’une surdotation moindre que celles de la Haute-Garonne ou de la Côte-d’Or, qui profitent de la présence des communes peuplées et sous-dotées des agglomérations toulousaine et dijonnaise.

La droite profite-t-elle de l’avantage accordé aux espaces de faibles densités ?

La somme des résultats obtenus par les candidats aux élections sénatoriales de 2020 et de 2023 révèle que les forces de droite et de centre droit ont obtenu 56,3 % des voix de grands électeurs, celles de gauche 35 %, celles d’extrême droite 4,4 % et celles du centre 3,1 %. À l’instar des précédents scrutins, les deux dernières élections sénatoriales ont été majoritairement favorables à la droite.

Cependant, les meilleurs scores obtenus par les candidats de droite ne sont pas nécessairement repérables dans les départements où le niveau de surdotation des communes rurales est le plus élevé. Les communes rurales de Seine-Maritime, de Haute-Garonne ou de l’Aude bénéficient d’un niveau élevé de surdotation sans que les résultats de la droite y soient élevés. Inversement, celle-ci obtient de très bons résultats dans des départements comme la Meuse, l’Orne ou la Haute-Loire alors que les communes rurales n’y sont pas particulièrement surdotées.

Pourcentage de voix exprimées en faveur des candidats de droite et de centre droit lors des élections sénatoriales de 2020 et de 2023

Données : Ministère de l’intérieur/Insee. Réalisation : Brennetot, 2026, Fourni par l’auteur

La position majoritaire de la droite tient-elle alors à la façon dont les sièges sont répartis entre les différents départements ?

Le nombre de sénateurs attribué à chaque département varie de 1 pour les départements les moins peuplés (la Lozère, la Creuse, le Territoire de Belfort) à 12 pour le département de Paris.

Ramené à la population, le nombre de sénateurs pour 100 000 habitants s’établit à 0,48, mais varie dans un rapport de 1 à 5,3 selon les départements, la Creuse bénéficiant d’un taux de 1,73 pour 100 000 habitants quand l’Hérault ne dépasse pas 0,33.

Nombre de sénateurs rapporté à la population des départements

Données : Ministère de l’intérieur/Insee. Réalisation : Brennetot, 2026, Fourni par l’auteur

Dans l’ensemble, ce taux est plus faible dans les départements accueillant une métropole (la Loire-Atlantique, la Haute-Garonne, la Gironde, etc.).

Au contraire, il est plus élevé dans la diagonale des faibles densités, des Ardennes aux Hautes-Pyrénées, l’Orne, la Mayenne, les Alpes du Sud et la Corse. Cependant, cette surdotation profite également à d’autres types de départements : le département de Paris et les départements ultramarins présentent, par exemple, un nombre de sénateurs pour 100 000 habitants supérieur à la moyenne nationale.

Cette diversité de profil de départements surdotés explique que les partis de droite et de centre droit n’en bénéficient pas de façon notable : dans l’Hémicycle actuel, alors que la droite a obtenu 59,5 % des sièges des départements sous-dotés, ce taux atteint 62,2 % pour les départements surdotés.

Ce faible écart tient au fait que, parmi les départements surdotés, la droite n’a obtenu que 4 des 12 sénateurs parisiens et 2 des 11 sénateurs des quatre départements et régions d’outre-mer (Guadeloupe, Guyane, Martinique et La Réunion). Les surdotations départementales prévues par le scrutin sénatorial ne bénéficient donc pas particulièrement à la droite.

Au-delà joue également le fait que la géographie du vote de droite aux élections sénatoriales est complexe. Lors des élections de 2020 et de 2023, le nombre de voix obtenues par les candidats de droite a été fort dans beaucoup de départements caractérisés par de faibles densités. On constate cependant des exceptions notables dans le Sud : l’Ariège, les Hautes-Pyrénées, la Lozère, le Lot-et-Garonne, la Corrèze, les Alpes-de-Haute-Provence votent peu à droite.

Inversement, les candidats de droite recueillent une part importante des suffrages des grands électeurs dans plusieurs départements plus denses et urbanisés. C’est le cas des Alpes-Maritimes, du Var, du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, du Territoire de Belfort, de la Moselle, de la Marne et de l’Oise.

Le maintien de la prépondérance de la droite au Sénat semble donc moins s’expliquer par des biais territoriaux liés au mode de scrutin que par un fort ancrage à droite de nombreux élus locaux, même lorsqu’ils sont sans étiquette. Ces soutiens locaux, rendus secrets par la confidentialité du vote des grands électeurs à l’échelle infra-départementale, sont particulièrement nets dans les départements de la France de l’Est et du Centre-Ouest (Vendée, Orne), qu’ils soient plutôt ruraux, urbains ou présentant un profil mixte.

Dans le contexte actuel de recomposition des clivages politiques, reste désormais à savoir si ce soutien majoritaire des élus locaux aux forces de droite est susceptible d’évoluer vers l’extrême droite, cette dernière ayant renforcé son ancrage local.

The Conversation

Arnaud Brennetot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le scrutin sénatorial favorise-t-il les communes rurales et la droite ? – https://theconversation.com/le-scrutin-senatorial-favorise-t-il-les-communes-rurales-et-la-droite-292145

L’Église face aux violences sexuelles : une lente conversion à la prise en compte des victimes

Source: The Conversation – in French – By Anne Lancien, chercheuse en science politique, Sciences Po


L’ESSENTIEL

  • Longtemps, l’Église catholique a sanctionné les clercs auteurs de violences sexuelles, mais sans transparence et en demandant aux victimes de se taire.

  • Depuis les années 1990, des scandales ont contraint l’Église à changer d’approche. En France, plusieurs dispositifs prennent désormais en charge les victimes.

  • Pourtant, des résistances demeurent, comme l’illustre l’opposition des évêques de France à la levée du secret de la confession.


Écartons une idée reçue : l’Église catholique n’avait pas ignoré, avant l’éclatement des scandales au cours de ces dernières années, la question des violences sexuelles exercées par ses clercs.

Elle avait produit un système de régulation morale qui, sur le fondement d’une dénonciation des atteintes à la « pureté », sanctionnait les violences commises en son sein contre les fidèles. Le pape Pie XI avait par exemple, au début des années 1920, rappelé l’iniquité du « crime de sollicitation », qui consiste, pour un prêtre, à demander à ses pénitents des faveurs sexuelles en échange de l’octroi de l’absolution. En 1962, le Saint-Siège, réitérant la doctrine, y adjoint explicitement le crime de pédophilie. Dans tous les cas, les sanctions peuvent aller jusqu’à la « réduction à l’état laïc ».

L’Église avait installé aussi un régime de sanction administrative. Lorsqu’un « cas difficile » ou « douloureux », selon le langage préconciliaire, était attesté, à la suite du repérage d’un supérieur, d’une rumeur insistante ou de la plainte d’un parent, il n’était pas rare que le coupable fût déplacé souvent au sein du même diocèse, parfois même à l’extérieur de son diocèse d’exercice, sans être privé pour autant de toute mission éducative auprès des enfants.

L’institution avait établi enfin un dispositif d’accompagnement psychologique. Il s’agissait de restaurer le prêtre coupable d’atteinte aux bonnes mœurs, et notamment de pédophilie, dans son habitus sacerdotal. Un organisme, le Secours sacerdotal, créé en 1953, rebaptisé Entraide sacerdotale au moment du concile, est spécialement consacré à cette mission. Tout au long des années 1960-1970, il dirigera les clercs agresseurs vers des établissements de santé et, parfois, avec l’accompagnement d’un psychologue de ville, vers des monastères.

Le système semble complet. Il comporte cependant une faille dirimante : outre qu’il entend régler les problèmes en interne, sans jamais faire intervenir la puissance publique, il ne place pas la victime au premier rang de ses préoccupations. Il n’est pas rare, jusqu’aux années 2000, qu’on demande aux parents et aux enfants de faire silence sur l’agression.

L’idée est alors de faire valoir une « culture de l’honneur » : il faut sauver la réputation de l’institution et de sa hiérarchie. Par un effet de sa réflexion interne, elle-même engendrée par les mutations à l’œuvre dans la société globale, l’Église catholique a modifié ses positions au cours des deux décennies qui viennent de s’écouler : elle a, de manière parfois résistible, pris en compte le nouvel éthos en faisant valoir désormais une « culture de la victime ».

La révélation des violences dans les années 1990

Tout remonte aux années 1990-2000. L’institution catholique se trouve percutée par des révélations qui viennent interroger sa manière d’agir sur la question des violences sexuelles en son sein. Certaines de ces révélations viennent de l’extérieur. La presse fait état de l’existence en Australie, dans la très catholique Irlande, aux États-Unis plus encore, de l’existence, au sein même de l’institution, de foyers de prédation. Le procès du père Edward Pipala, en particulier, révèle, au début des années 1990, non point seulement l’ampleur des crimes individuels commis par le prêtre, mais également l’impéritie de l’archidiocèse de New York dans le traitement du dossier.

En France même, les événements se précipitent. Dans la deuxième moitié des années 1990, des lanceurs d’alerte, comme la médecin et théologienne Marie-Jo Thiel, interviennent devant les évêques pour les aviser de la souffrance, parfois insurmontable, des enfants victimes et les appeler à mettre en place une véritable politique de prévention, publiquement assumée, des actes pédophiles. Ils trouvent bientôt l’appui des médias et des juges, comme on le voit, en 2001, avec la condamnation à trois ans de prison (avec sursis) de l’évêque de Bayeux-Lisieux par le tribunal correctionnel de Caen pour n’avoir pas dénoncé les crimes sexuels de l’un de ses prêtres.

L’épiscopat prend, au début des années 2000, quelques mesures inédites. Il instaure en particulier un guide de bonnes pratiques et établit les premières cellules d’écoute. Très vite cependant, le dispositif entre en sommeil. Il faut attendre la révélation publique en 2016 – sous l’effet de la mobilisation des associations de victimes comme La Parole Libérée – des crimes de l’abbé Preynat pour que l’épiscopat français s’engage de nouveau dans le combat contre la pédocriminalité cléricale.

Le choc du rapport Sauvé en 2021

Entre 2016 et 2018, l’Église renoue donc, mais avec plus d’énergie qu’hier, avec le schéma, fondé sur le triptyque information, écoute, signalement, du début des années 2000. On se dit cependant qu’il faut aller plus loin. L’idée d’une commission d’enquête, que l’Église instituerait, et dont plusieurs pays anglo-saxons ont fait l’expérience, fait son chemin.

La Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase), installée début 2019, réunit des chercheurs en sociologie, histoire, droit, médecine, anthropologie, des hauts fonctionnaires (magistrats, inspecteurs généraux), des avocats et des magistrats, des spécialistes de l’aide aux victimes. Elle mène, de janvier 2019 à l’été 2021, tout un travail d’enquête, aboutissant au rapport Sauvé, remis le 5 octobre 2021 aux dirigeants de l’Église.

Le rapport Sauvé relève que, de 1950 à 2020, environ 330 000 personnes
– mineurs et personnes vulnérables – auraient été agressées dans le cadre de l’Église. Il annonce le chiffre, probablement inférieur à la réalité de 3 000 prêtres et religieux auteurs de violences sexuelles. Il demande à l’Église de remiser sa pratique traditionnelle de gestion des violences sexuelles, qui, le plus souvent, s’articulait autour du déplacement du prêtre fautif et de la silenciation de l’enfant violenté. La commission insiste pour que l’institution catholique « répare » le crime par une politique de reconnaissance des victimes, qui s’exprimerait sur le terrain financier, mais aussi sur le terrain mémoriel.

Le rapport, qui crée un choc dans l’opinion, est bien reçu par les victimes et leurs associations. Le monde catholique, si l’on excepte une minorité en son sein qui doute de l’importance des chiffres, et ses évêques même le jugent salutaire.

Ce que propose l’Église de France

Rapidement après la publication du rapport, les institutions (la Conférence des évêques de France et la Conférence des religieux et religieuses de France) mettent en place des groupes de travail qui proposent un ensemble de recommandations à l’Assemblée des évêques réunis à Lourdes à l’été 2023. Parallèlement, deux commissions de réparations sont instaurées, la commission Reconnaissance et réparation, pour les victimes de religieuses et religieux, et l’Instance nationale indépendante de reconnaissance et de réparation, pour les victimes de prêtres diocésains.

Ces deux instances indépendantes proposent une écoute, un accompagnement des victimes, une reconnaissance des violences subies et une réparation financière. Elles tentent de pallier les limites de la justice formelle, qui parfois ne peut pas juger les causes qui lui sont soumises (en raison, par exemple, de l’application des règles de prescription), qui punit et sanctionne certes, mais qui ne permet pas toujours de « réparer » l’existence des victimes.

Une autre évolution consiste en la création d’un tribunal pénal canonique national, en décembre 2022, suivant une recommandation de la Ciase. Cette instance composée de clercs, mais aussi de laïcs est une première dans le monde catholique. Elle peut juger d’affaires jusque-là traitées, sous l’égide de l’évêque du lieu, à l’échelle diocésaine, et prononcer des peines allant jusqu’à l’excommunication.

Le retour des controverses

Si ces diverses évolutions ont illustré une réelle volonté d’adaptation de l’Église, les associations et les victimes ont pourtant jugé ces initiatives trop timorées.

L’opinion engagée relève d’abord la persistance des violences sexuelles au cours de la période récente. L’agression n’est pas simplement une affaire du passé ; elle a continué de travailler l’Église tout au long de la période récente. En 2023, la presse divulgue les violences commises au sein de l’institution Notre-Dame-de-Bétharram. Plus de 200 anciens élèves dénoncent des cas d’agressions physiques, psychologiques et sexuelles subies au sein de l’établissement.

À cette affaire récente fait écho la révélation, à l’été 2024, de la part d’ombre de l’abbé Pierre, figure catholique iconique de l’engagement auprès des plus précaires. C’est une déflagration au sein de la société française. Tout l’effort de transparence entrepris par l’Église depuis la publication du rapport de la Ciase menace ruine : il est de nouveau reproché à l’institution de refuser d’établir la vérité sur les ecclésiastiques coupables d’agressions sexuelles.

La réaction du pape François n’aide pas dans ce contexte de sidération. S’il reconnaît que le Vatican était informé des dérives sexuelles du cofondateur du mouvement Emmaüs, au moins depuis la mort de ce dernier, il ajoute ne pas savoir si l’institution avait été au courant de ses agissements auparavant et même ne pas avoir songé à creuser davantage la question.

Les critiques portent également sur le manque de transparence de l’Église. La question du secret de la confession l’illustre. Si en octobre 2021, deux tiers des catholiques s’expriment en faveur de la levée du secret de la confession (69 %, dont 54 % de pratiquants réguliers), les évêques s’y opposent systématiquement.

Ainsi en va-t-il de Mgr de Moulins-Beaufort, président de la Conférence des évêques de France de 2019 à 2025, qui déclare que le secret de la confession est « plus fort que les lois de la République » en octobre 2021 ; mais aussi de la Conférence des évêques qui s’oppose vigoureusement à cette levée un temps évoquée dans la proposition de loi visant à protéger les enfants et à lutter contre les violences en milieu scolaire, adoptée en juin 2026.

Ce parcours montre malgré tout qu’un tournant a été pris au sein de l’institution catholique. Dans un monde encore marqué par la puissance de l’habitus hiérarchique, l’Église parvenait encore à faire valoir une culture du secret, afin de défendre son honneur et la réputation de ses clercs. Le monde séculier l’a rattrapée. À l’heure de #MeToo, elle n’échappe aux influences de la société séculière : elle est aujourd’hui, dans un univers soumis aux requêtes de l’égalité et de la publicité, conduite à faire valoir, elle aussi, la figure de la victime comme nouvelle figure du sacré – non sans que s’affirment ici ou là des réflexes de résistance.

The Conversation

Anne Lancien a reçu des financements de l’ANR (ANR Access ERC) et du Bureau central des cultes

Philippe Portier a été membre de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (CIASE), dite Commission Sauvé. Il a été en charge de la recherche socio-historique sur la pédocriminalité dans l’Église depuis 1950.

– ref. L’Église face aux violences sexuelles : une lente conversion à la prise en compte des victimes – https://theconversation.com/leglise-face-aux-violences-sexuelles-une-lente-conversion-a-la-prise-en-compte-des-victimes-292634

Différend France-Vanuatu sur les îles Matthew et Hunter : l’option de la cogestion

Source: The Conversation – in French – By Florian Aumond, Maître de conférences en droit public, Université de Poitiers


L’ESSENTIEL

  • Le Vanuatu a saisi la Cour internationale de justice pour contester la souveraineté française sur les îles Matthew et Hunter, dans l’océan Pacifique Sud, et demander la fixation d’une frontière maritime entre les deux États.

  • Derrière le contentieux territorial se joue un affrontement plus large autour de la place de la France dans le Pacifique.

  • Faute d’accord sur la souveraineté, la cogestion pourrait offrir une voie de sortie, permettant à la France et au Vanuatu de gérer ensemble les îles sans renoncer à leurs revendications respectives.


Le prétoire de la Cour internationale de justice s’est enrichi d’une nouvelle affaire contentieuse, à la suite du dépôt le 31 août dernier d’une requête du Vanuatu contre la France. Il porte sur « la souveraineté de Vanuatu sur les îles Umaenupne (Matthew) et Umaeneg/Leka (Hunter) » et « l’établissement d’une frontière maritime unique entre les zones économiques exclusives et les plateaux continentaux de Vanuatu et de la France (en ce qui concerne la Nouvelle-Calédonie) ».

La poursuite de la procédure est suspendue à l’acception par la France de la juridiction de la Cour internationale de justice pour trancher ce différend.

Réservant leur réponse sur ce point, les autorités françaises ont en revanche, au lendemain de la saisine vanuataise, réaffirmé par la voix de la ministre déléguée chargée de la francophonie et des partenariats internationaux la position « claire et ferme » de Paris, « une position de dialogue, une position d’ouverture » mais qui « est surtout un rappel de la souveraineté de la France sur ces îles ».

Cette double affirmation peut sembler paradoxale : quel peut être l’objet du « dialogue » et comment peut s’exprimer l’« ouverture », dès lors que la question de la « souveraineté » semble non négociable ? Une telle contradiction peut en réalité être levée en suspendant le règlement de la question de la souveraineté sur les îles, objet du différend, tout en instituant un régime de cogestion.

Les îles Hunter et Matthew se trouvent à l’est de la Nouvelle-Calédonie.
Eric Gaba/Wikimedia, CC BY-NC

« Du dialogue à la justice internationale »

L’activation de la voie judiciaire constitue pour le Vanuatu la poursuite de discussions diplomatiques par d’autres moyens. Cette décision prend acte de l’échec des négociations relancées en juillet 2023 à la suite de la visite d’Emmanuel Macron sur l’île océanienne et dont le premier cycle avait suivi celle de son premier ministre (Jotham Napat) à l’Élysée en juillet 2025. Le second, qui s’est tenu fin juin 2026 à Paris, n’a pas permis de concilier les positions des deux États.

Ces difficultés à s’accorder peuvent surprendre : l’opposition se concentre sur le statut de deux îlots inhabités et désertiques d’une superficie inférieure à 1 kilomètre carré. C’est oublier la forte dimension affective, gonflée d’un nationalisme parfois opportunément ravivé (cela est très clair actuellement autour des îles Falkland/Malouines), que suscitent certaines îles, y compris lorsqu’elles sont inhabitées.

C’est méconnaître également le contexte général dans lequel s’inscrit l’opposition entre la France et le Vanuatu.

L’État océanien l’inscrit dans un narratif de décolonisation et adosse ses revendications à une solidarité mélanésienne traduite par son soutien au Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) – qui le lui rend en soutenant sa revendication.

L’île Hunter. Comme l’île Matthew, à 74 kilomètres de là, elle est rattachée à la Nouvelle-Calédonie depuis 1976. Le Vanuatu, devenu indépendant du Royaume-Uni en 1980, estime que ces îles devraient lui être attribuées.
Befa34/Wikimedia, CC BY-NC

La question néo-calédonienne est d’ailleurs centrale pour le devenir des îles Matthew et Hunter, rattachées administrativement, en droit français, au Caillou dont elles sont distantes d’environ 400 kilomètres (elles se situent à environ 300 kilomètres de Vanuatu). En outre, les violences ayant secoué l’île en mai 2024 et l’instabilité qui y prévaut depuis fragilisent la volonté de Paris de faire de la Nouvelle-Calédonie un pilier de la stratégie française en Indo-Pacifique. La France cherche par ailleurs à ménager ses relations avec cette enclave francophone dans un environnement anglophone. L’affirmation, a priori paradoxale, d’une volonté de dialogue ne transigeant pas avec l’expression d’un attachement à la souveraineté traduit cette dialectique.

Quatre façons de sortir du face-à-face

La diplomatie est, pour reprendre la formule du politiste britannique Paul Sharp, « l’art de gérer des séparations ». Elle vise à dépasser le point de tension ou de désaccord, ou à suspendre le règlement afin d’empêcher qu’il n’entrave l’établissement ou n’enraye la poursuite des relations entre les deux protagonistes.

La première solution est classiquement privilégiée pour les différends territoriaux. Elle décline une palette de solutions dont la première, la plus évidente, consiste à attribuer le territoire disputé à l’un ou à l’autre des États le revendiquant. Il s’agit d’un jeu à somme nulle où la victoire (totale) de l’un implique la défaite (totale) de l’autre. Il est inenvisageable que cette solution soit atteinte par la voie diplomatique en ce qui concerne Matthew et Hunter, l’intransigeance de Paris n’ayant d’égale que celle exprimée par Port-Vila ; en revanche, elle pourrait résulter du traitement judiciaire du différend par la Cour internationale de justice.

Cette première option se coule parfaitement dans l’organisation contemporaine de l’ordre politico-juridique international. La nouvelle projection cartographique du monde que la France vient d’adopter n’y change rien : la taille relative des continents peut être modifiée, le globe reste suturé par des frontières délimitant des territoires au sein desquels les États exercent leur souveraineté à titre exclusif.

Un territoire, un État (souverain). Un tel schéma n’est pas bouleversé si l’on envisage une deuxième hypothèse de règlement du contentieux franco-vanuatais : le territoire disputé serait divisé, chacun s’en voyant attribuer une partie. Solution adoptée par exemple en juin 2022 pour l’île Hans, revendiquée par le Danemark et le Canada, elle pourrait, dans le cas de Matthew et Hunter, se traduire par l’allocation d’une île à chacun des deux États. Rien ne laisse cependant supposer qu’elle ait été sérieusement envisagée.

La souveraineté n’est plus, comme le prétendait au XVIe siècle Jean Bodin, une « puissance perpétuelle et absolue » ; elle ne caractérise pas davantage une puissance nécessairement exclusive. L’histoire regorge d’exemples de condominiums, par lesquels deux (ou plusieurs) États s’accordent pour exercer conjointement l’intégralité des compétences à l’égard d’un territoire n’appartenant à aucun des deux mais à la « communauté internationale partielle » qu’ils forment à cette fin. On s’émancipe ainsi du modèle exclusiviste classique (un territoire, un État).

L’île des Faisans, située à l’embouchure de la Bidassoa, fleuve frontalier hispano-français, offre un exemple remarquable d’une telle configuration : chaque État exerce alternativement (tous les six mois) le droit de police sur une île leur appartenant « par indivis » depuis 1856.

Cette troisième option suppose pour les États un renoncement à disposer séparément de leur souveraineté, ce qui semble pour l’heure difficilement envisageable concernant Matthew et Hunter. Tel n’est pas le cas avec une quatrième option. Elle consiste en l’adoption d’un traité n’ayant ni pour objet ni ne devant avoir pour effet de contester les prétentions concurrentes des deux États concernant la souveraineté à l’égard d’un territoire disputé, mais visant à déterminer les finalités et modalités de sa gestion. Une telle solution se prévaut également de précédents historiques. Elle a par exemple été retenue en 1855 dans le Traité de Shimoda par le Japon et la Russie concernant les îles Sakhaline et Kouriles, ou encore en 1939 par les États-Unis et le Royaume-Uni au sujet des îles Canton et Enderbury.

Et si la souveraineté restait en suspens ?

L’accord de ne pas être d’accord concernant le statut d’un territoire pour lequel des États conviennent néanmoins de s’entendre sur sa gestion s’applique surtout en Antarctique depuis la signature du traité de Washington le 1er décembre 1959.

Ce traité n’entend ni valider ni récuser les prétentions alors avancées par sept États (dont la France avec la Terre Adélie) à l’égard de « secteurs » découpant partiellement le continent en cônes ayant pour base la côte et pour sommet le pôle sud géographique ; il n’a pas davantage pour objet, ni ne doit avoir pour effet, de rejeter ni de consacrer le refus opposé à ces revendications par les cinq autres signataires originaires (dont les États-Unis et l’URSS). Le remarquable tient au fait que cette solution de gel des positions à l’égard des prétentions territoriales des uns, de leur rejet par les autres, positions maintenues depuis, n’a pas empêché le développement d’un système normatif et institutionnel admirable à bien des égards.

Le « modèle antarctique » a d’ailleurs déjà été mobilisé dans le cadre d’un différend territorial portant sur un autre îlot inhabité et de très petite taille situé à l’ouest de l’Océan indien, l’île Tromelin.

L’accord-cadre de cogestion, signé entre la France et l’île Maurice le 7 juin 2010, qui le consacre n’est cependant toujours pas entré en vigueur, le Parlement français n’en ayant à ce jour par autorisé la ratification. La crainte d’une perte de souveraineté, agitée par certains parlementaires et relayée par certains partis politiques, explique ce maintien dans les limbes juridiques. Elle méconnaît en réalité l’esprit et la lettre d’un accord dont le préambule évoque explicitement « la volonté des deux États à mettre en place (…) un partenariat actif (…) sans renonciation à leurs droits de souveraineté ou à leurs revendications territoriales ». L’accord dissocie ainsi clairement les revendications territoriales des questions liées à la recherche archéologique, à l’environnement et aux ressources halieutiques – toutes questions relevant d’une cogestion par les deux États et dont le texte pose les contours.

Un modèle similaire pourrait être envisagé pour Matthew et Hunter – comme, du reste, pour d’autres petites îles inhabitées disputées à la France, qu’il s’agisse de Tromelin ou de trois des îles Éparses (Glorieuses, Basas da India et Europa) dans le canal du Mozambique. Il n’emporterait aucun renoncement, de part et d’autre, à la souveraineté. Il supposerait en revanche de s’accorder sur le régime applicable en matière notamment d’exploitation des ressources essentiellement halieutiques et de protection de l’environnement, comme d’envisager un dispositif de prise de décision en commun. Ce qui impliquerait certes de s’entendre sur l’articulation à opérer entre des finalités potentiellement concurrentes.

Les besoins, notamment économiques, ne sont assurément pas les mêmes. Au souhait prêté au Vanuatu de développer l’activité de pêche autour des deux îles pourrait être opposée la volonté française d’instituer un régime ambitieux de protection de l’environnement, exclusif de toute activité d’exploitation. Au risque du reste d’une certaine instrumentalisation, observée ailleurs, s’il s’agit de s’en saisir pour soutenir sa prétention territoriale. L’argument écologique ne peut par ailleurs être mobilisé pour refuser l’accès aux îles aux peuples autochtones du sud de Vanuatu pour des raisons spirituelles.

La voie d’un accord est donc étroite. Elle avait néanmoins déjà été esquissée en 2021 par Louis Maupou, alors président du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie, qui avait proposé « dans le cadre de la coopération régionale (…) la mise en place d’un “parc de la paix” sur les îles Matthew et Hunter, qui pourrait être géré avec le pays frère le Vanuatu ».

The Conversation

Florian Aumond ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Différend France-Vanuatu sur les îles Matthew et Hunter : l’option de la cogestion – https://theconversation.com/differend-france-vanuatu-sur-les-iles-matthew-et-hunter-loption-de-la-cogestion-291790