La Colombie va-t-elle basculer à l’ultradroite ?

Source: The Conversation – in French – By Hugo Corten, Doctorant en sciences politiques, Université Libre de Bruxelles (ULB)


Ce qu’il faut retenir :

  • Abelardo de la Espriella, candidat anti-establishment, a créé la surprise au premier tour de l’élection présidentielle colombienne en devançant la gauche.

  • Le bilan du président sortant Gustavo Petro est lourdement terni par l’échec de sa politique de « paix totale » (Paz Total).

  • Face à celui qui promet la tronçonneuse économique et une politique ultrarépressive, son adversaire au second tour, Iván Cepeda, successeur désigné de Petro, joue la carte judiciaire.


Aux yeux des observateurs de la vie politique colombienne, un tel triomphe aurait sans doute paru relever d’une divagation fiévreuse : le 31 mai, à mesure que le précompte se précisait, la tendance se confirmait pourtant bel et bien. Le candidat d’ultradroite, Abelardo de la Espriella, n’était pas seulement en train de dépasser la droite traditionnelle, il était en train de l’écraser ; il n’allait pas seulement talonner la gauche unitaire, mais bien la devancer.

L’avocat pénaliste de 47 ans, autodénommé El Tigre (le Tigre), s’érige donc en grand vainqueur de ce premier tour, et en favori pour le second tour prévu le dimanche 21 juin face au candidat de la gauche, Iván Cepeda.

La surprise de la Espriella

Encore relativement peu connu du grand public il y a quelques mois, de la Espriella a réussi à attirer 43,74 % des suffrages. En deuxième position, Iván Cepeda, sénateur du Pacto Histórico et héritier du président actuel Gustavo Petro, en a obtenu 40,9 %. Un record pour un candidat de gauche au premier tour de l’élection présidentielle, mais une déception au regard de l’écart entre les ambitions affichées pendant la campagne et ses presque 675 000 voix de retard. En troisième position, la grande perdante de ce scrutin, Paloma Valencia, sénatrice du Centro Democrático (droite conservatrice), obtient seulement 6,92 % des suffrages, soit 1 639 685 voix.

Depuis le début de la campagne, la quasi-totalité des sondages donnait Iván Cepeda en tête. Derrière lui devait se jouer un coude-à-coude serré entre la vieille droite oligarchique incarnée par Valencia et la nouvelle droite anti-establishment (antisystème) – ou, du moins, se présentant comme telle. La réalité du vote a, une fois encore, dépassé la fiction des sondages.

La gauche trop triomphaliste ?

L’espoir parcourait les mouvements de gauche : l’élection pouvait être remportée dès le premier tour. Il faut dire que le mandat de Gustavo Petro a laissé quelques marqueurs forts pour son électorat : hausse du salaire minimum, protection accrue des travailleuses et travailleurs, extension de la couverture retraite, une réforme agraire enfin mise en marche.

Sur la scène internationale, la Colombie s’est par ailleurs constituée comme porte-voix de l’anti-impérialisme et des puissances écologiques du Sud global. Ainsi, il a inlassablement dénoncé la politique israélienne à Gaza, qu’il qualifie de génocide – à l’instar de nombreuses ONG israéliennes et internationales ainsi que de la Commission d’enquête internationale indépendante de l’ONU –, et rompu ses relations avec Israël. Il a également pris en charge l’organisation de la COP16 sur la biodiversité à Calí en 2024.

Toutefois, outre ces points de satisfaction, des scandales majeurs ont lourdement entaché ce premier mandat progressiste de l’histoire colombienne : corruption, dépassements de plafonds de campagne, détournements de fonds publics, abus de pouvoir, mais aussi une grave crise du système de santé.

L’échec le plus lourd, ou du moins le plus central dans la perspective présidentielle, se situe assurément sur le plan de la sécurité. L’approche de Paz Total prônée par Petro et Cepeda, qui consistait à négocier avec l’ensemble des groupes armés, n’a donné lieu à aucune démobilisation d’ampleur. Plus embarrassant encore, elle permit aux organisations criminelles d’étendre leur contrôle sur de vastes pans du territoire. Si le taux d’homicides ne s’en est pas vu affecté – il est resté stable –, les déplacements forcés, les enlèvements et les extorsions ont connu une nette recrudescence. Dans un pays où la sécurité et la corruption figurent parmi les premières places sur la liste des préoccupations de l’électorat, il faisait peu de doute que cet héritage sécuritaire pèserait lourd sur la candidature de Cepeda.

Il semble pourtant que le Pacto Histórico n’ait pas pris la juste mesure de la situation ; ni sur cet héritage, ni sur l’état réel de l’échiquier politique national. Car la coalition progressiste a actuellement prise sur moins du quart du Sénat, et moins du cinquième de la Chambre. Elle reste lourdement minoritaire, et donc dépendante de ses alliances avec les forces du centre et de la droite modérée. Or ses relations avec ces formations se sont âprement distendues ces trois dernières années. À cause de visions politiques divergentes, certes, mais aussi du fait de l’usure provoquée par les coups de sang du président Petro – dont le conseil des ministres télévisé de février 2025 a constitué le point d’acmé. Le Pacto Histórico s’est progressivement retrouvé isolé. Un isolement qui pourrait coûter cher à son candidat au second tour.

Virage à l’extrême pour la droite conservatrice

De son côté, la droite a connu ses propres tumultes internes. Après quatre années passées à l’écart des responsabilités, ses figures de proue se sont engagées dans une course à la surenchère sécuritaire, en dénonçant le laxisme – voire l’accointance – du gouvernement à l’égard des guérillas et des narcotrafiquants.

À l’issue d’une consultation interne – dont de la Espriella avait été exclu –, c’est Paloma Valencia, option déjà radicale, qui fut désignée candidate officielle de son camp. Petite-fille d’un ancien président (Guillermo León Valencia Muñoz, 1962-1966), sa candidature incarnait la continuité avec la main de fer de l’uribisme, (courant hégémonique de la droite depuis plus d’une vingtaine d’années, du nom d’Alvaro Uribe, président de 2002 à 2010), mais en une version modernisée : une femme était candidate, et son colistier, Juan Oviedo, était ouvertement homosexuel.

De la Espriella, lui, a joué la carte inverse : celle de l’outsider politique animé d’une virilité masculine exubérante. Durant sa campagne, le « Tigre » a multiplié les railleries contre la politique politicienne, les saillies homophobes, les insultes misogynes, les comportements harcelants, mais aussi les procès – plus d’une centaine – intentés à l’encontre des journalistes trop peu conciliants à son goût.

Il s’est parallèlement engagé à « étriper la gauche » et à envoyer ses opposants politiques dans les geôles états-uniennes. C’est donc cette option-là, l’ultradroite virile anti-establishment, qui a devancé de près de 37 % la droite conservatrice d’appareil.

Recompositions et dynamiques politiques de l’entre-deux-tours

Iván Cepeda et Abelardo de la Espriella représentent donc deux profils opposés, tant sur le fond que sur la forme, tant par leur histoire que par leurs propositions. D’un côté, un tempérament stoïque, mesuré, entré dans la vie publique après l’assassinat en 1994 de son père, le sénateur communiste Manuel Cepeda, par des paramilitaires d’extrême droite (groupes armés privés ayant mené une campagne systématique d’extermination visant les militants de gauche dans les années 1980 et 1990). Iván Cepeda s’est ensuite engagé dans une carrière au Congrès comme porte-voix des victimes de crimes d’État. De l’autre, un tempérament histrionique, impulsif, tapageur, ayant fait fortune comme avocat de paramilitaires, de leurs alliés politiques et de plusieurs figures de la criminalité économique.

L’un promet la poursuite de programmes sociaux et de négociations avec les groupes armés, l’autre des allègements des impôts pour les entreprises, une baisse de 40 % des dépenses de l’État, la construction de dix mégaprisons et la prise de contrôle sur la totalité du territoire national dans les 100 jours suivant son entrée à la Casa de Nariño.

La dynamique de report de voix entre ces adversaires est, a priori, favorable à de la Espriella. Sans grande surprise, la perdante Paloma Valencia a appelé à voter pour ce dernier. Un appel relayé au niveau régional par ses alliés du continent : Donald Trump aux États-Unis, Javier Milei en Argentine, Nayib Bukele au Salvador, ou encore Daniel Noboa en Équateur.

Entre cette option ultradroitière et l’option sociale-démocrate de Cepeda, les forces du centre et du centre droit ont, comme ailleurs et souvent, quelques difficultés à s’orienter. Sergio Fajardo par exemple, arrivé en quatrième position après avoir recueilli plus d’un million de voix, a explicitement exclu toute adhésion à ces « deux extrêmes ». Toutefois, un accord avec quelques figures importantes du centre a été conclu ce mardi à Bogota.

À quelques jours du scrutin, aucun débat n’a encore eu lieu. De la Espriella poursuit ses provocations et ses insultes, et multiplie les visuels produits par IA le mettant en scène comme sauveur de la nation. Cepeda a quant à lui opté pour une méthode distincte, bien qu’offensive également. Le 11 juin, il a déposé une plainte auprès des autorités compétentes à l’encontre de la Espriella pour crimes contre l’humanité, association de malfaiteurs aggravée, financement du terrorisme et enrichissement illicite – toutes accusations fondées sur la proximité du candidat avec les paramilitaires.

Le premier mise sur l’hostilité à l’égard du pétrisme en agitant le chiffon rouge du « castro-chavisme » ; le second parie sur la prise de conscience du caractère scabreux, voire mafieux, de son adversaire pour mobiliser parmi les abstentionnistes, mais aussi pour rediriger une partie de l’électorat en sa faveur.

Or, à ce jeu-là, il n’est pas certain que la gauche l’emporte. Car comme le résultat du premier tour l’a confirmé, la haine, le mépris, les insultes et les agressions ne sont pas, en eux-mêmes, des repoussoirs. Dans un contexte de montée en tension sécuritaire, bien dirigés et bien investis, ces éléments s’avèrent au contraire capables de générer des rentes électorales considérables – plus importantes semble-t-il que l’amélioration des conditions matérielles d’existence. Reste à savoir si cette dynamique suffira à porter celui qui promet la tronçonneuse de Milei et des paramilitaires jusqu’à la Casa de Nariño, ou si le second tour marquera au contraire la constitution tardive d’un front uni face à l’ultradroite.

The Conversation

Hugo Corten a reçu des financements du Fonds de la Recherche Scientifique (FNRS)

– ref. La Colombie va-t-elle basculer à l’ultradroite ? – https://theconversation.com/la-colombie-va-t-elle-basculer-a-lultradroite-285493

À Polytechnique, des diplômés dénoncent l’emprise des industriels sur les formations : coup d’éclat ou réveil écologique de fond ?

Source: The Conversation – in French – By Morgan Meyer, Directeur de recherche CNRS, sociologue, Mines Paris – PSL

Dans la prestigieuse École polytechnique, la dernière cérémonie de remise des diplômes a été perturbée par un groupe d’étudiants dénonçant l’influence de grands groupes sur les formations et les ravages de l’industrie sur l’environnement. Une action qui s’inscrit dans le sillage d’une série de prises de parole et de manifestations depuis 2020. Dans quelle mesure ce type de mobilisations marque-t-il un tournant dans l’engagement étudiant ?


Vendredi 12 juin 2026, un groupe d’élèves a fortement perturbé la cérémonie de remise de diplômes de l’École polytechnique. Portant des masques à l’effigie de Patrick Pouyanné (PDG de Total) et de Bernard Arnault (PDG de LVMH), les jeunes diplômés ont critiqué l’emprise, au sein de leur école, des « intérêts économiques et industriels qui participent aux ravages sociaux, écologiques et militaires ».

Après quelques heures seulement, de nombreux articles sur l’évènement ont été relayés dans les médias et les réseaux sociaux – une des vidéos de la scène compte déjà plus de 100 000 vues. On y entend notamment le slogan scandé par les manifestants :

« Et un, et deux, et trois degrés, pour Patrick Pouyanné ! »

La directrice générale de Polytechnique, Laura Chaubard, a immédiatement condamné la perturbation, estimant que le groupe ne « représente que lui-même » et qu’il a « instrumentalisé » la remise de diplôme.

L’histoire récente montre toutefois que la trentaine d’élèves qui ont manifesté vendredi dernier – sur les environ 500 présents – ne représente pas que « lui-même ». On se rappelle des mobilisations étudiantes contre l’implantation d’un centre R&D de Total sur leur campus (2000-2021), des pétitions et tribunes contre le projet d’un centre de recherche LVMH (2022), ou encore des élèves de Polytechnique qui ont signé le Manifeste étudiant pour un réveil écologique.

On se rappelle aussi que, dans une dizaine de grandes écoles, notamment les Mines de Paris et Sciences Po, des étudiants ont critiqué l’emprise de banques « polluantes » sur leurs formations (2024).

Reprenons aussi les discours très critiques de certaines promotions d’élèves de Polytechnique lors de leur remise de diplôme en 2022. Les accusations ont été, ici aussi, frontales et sans réserve : l’industrie, le capitalisme, l’école et la formation des élèves furent directement et conjointement critiqués. Les discours décrivaient la formation à Polytechnique comme « biaisée » et critiquaient un système devenu « dysfonctionnel ».

Un hacking politique

Si les jeunes diplômés des grandes écoles qui pointent du doigt publiquement certains groupes industriels ne représentent donc pas seulement « eux-mêmes », qu’en est-il de la critique de l’« instrumentalisation » ? La directrice générale de Polytechnique a raison sur ce point : la trentaine d’élèves a en effet détourné la remise de diplôme à des fins politiques. On comprend tout à fait sa réaction, comme celle – il faut le souligner – des nombreux élèves qui n’ont pas applaudi l’interruption.

Car le contraste est colossal. D’un côté, une remise de diplôme est un évènement festif et positif. C’est un rituel qui souligne la réussite. De l’autre, une critique radicale, politique et personnelle vient troubler cette ambiance festive. Mais ce n’est pas seulement ce contraste de forme qui explique le caractère explosif de l’action. C’est aussi le lieu de la scène : une grande école à qui on va souvent accoler des termes comme « prestigieux » et « élite ».

Si à cela on rajoute le fait que Polytechnique est une grande école militaire – et que les élèves ont un « devoir de réserve » qui les empêche de s’exprimer publiquement – tous les ingrédients sont réunis pour expliquer le retentissement médiatique actuel. Une école d’ingénieur qui forme de « bons soldats » capables de trouver des solutions aux problèmes actuels voit d’un mauvais œil des militants masqués qui vont « poser problème » en dénonçant l’emprise des grands groupes sur leur école.

Les nombreux commentaires postés en réaction aux vidéos diffusés sur les réseaux montrent que la perturbation ne fait pas l’unanimité. D’un côté, de nombreux internautes soulignent le « courage » des jeunes diplômés et leur lancent des « bravo ». De l’autre, les manifestants sont accusés d’être « hypocrites », car ils n’ont pas refusé leur diplôme ou quitté l’école.

Qualifiant la perturbation de « révolution bourgeoise », de nombreux commentaires supposent que les manifestants vont, dans le futur, travailler dans le même type de groupes qu’ils dénoncent et rouler en « Ferrari ».

Qu’est-ce qui a changé depuis 2022 ?

Qu’est-ce qui a changé depuis le discours très remarqué des huit « déserteurs » d’AgroParisTech lors de leur remise de diplôme – discours qui a instauré un nouveau phénomène au sein des grandes écoles : le « hacking » des remises de diplôme à des fins politiques ?

« Des étudiants d’AgroParisTech refusent les “jobs destructeurs” promus par leur école » (Le Parisien, 2022).

D’un côté, les perturbations et discours critiques se ressemblent au fil des années. On observe un certain goût pour la mise en scène ; une critique systémique assez franche, parfois radicale ; une focale sur les questions écologiques et climatiques, et des directions qui n’apprécient guère les perturbations. Mais, de l’autre, la critique a aussi évolué. Par exemple, au sein d’écoles dans lesquelles la critique était beaucoup moins radicale et audible, on va aussi observer de vives manifestations, comme cela a été le cas en novembre 2024 aux Mines de Paris.

Ensuite, les stratégies et le répertoire des mobilisations étudiantes se sont considérablement élargis. Si la parole reste le vecteur essentiel lors des mobilisations, s’y ajoute dorénavant une variété d’autres gestes, comme mettre des masques, déchirer son diplôme, ou encore démissionner avant de recevoir son diplôme.

Les discussions actuelles (et passées) ne se résument pas à une friction entre science et politique. Car ces discussions touchent à la substance même de ce qu’est un ingénieur. L’identité « classique » de l’ingénieur est celle d’une figure qui contrôle, qui conçoit des solutions et qui évacue toute forme d’affect et de politique.

Les mobilisations de plus en plus nombreuses et variées des jeunes diplômés montrent qu’une nouvelle identité est en train de concurrencer cette identité classique : une figure « écologiste », plus réflexive, plus critique, plus engagée, qui met en scène l’affect et le politique.

Les ingénieurs ne se laissent plus mettre dans une case.

The Conversation

Morgan Meyer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. À Polytechnique, des diplômés dénoncent l’emprise des industriels sur les formations : coup d’éclat ou réveil écologique de fond ? – https://theconversation.com/a-polytechnique-des-diplomes-denoncent-lemprise-des-industriels-sur-les-formations-coup-declat-ou-reveil-ecologique-de-fond-285432

Peut-on (vraiment) améliorer ses réflexes ? Ou, pourquoi on ne devrait pas parler d’« arrêt réflexe » au football

Source: The Conversation – France in French (2) – By Laura Wallard, Maitresse de conférences des Universités, chercheuse au LAMIH UMR CNRS 8201, Université Polytechnique des Hauts-de-France; INSA Hauts-de-France

Maintenant que la Coupe du monde masculine de football a démarré, vous avez peut-être déjà regardé au moins un match. Si un gardien réalise un arrêt spectaculaire où il arrive à capter la balle alors que l’attaquant est très proche de sa cage, il y a fort à parier que le commentateur qualifie ce geste d’« arrêt réflexe ». Mais s’agit-il vraiment d’un réflexe au sens biologique du terme ?


La notion de réflexe est encore trop souvent utilisée de manière inadaptée. Ce malapropisme, très fréquent dans le domaine sportif (football, handball, sports de combat, etc.), s’illustre notamment chez les entraîneurs ou les formateurs par des expressions telles que « il faut adopter les bons réflexes » ou « il faut améliorer ses réflexes ». Ces exemples montrent qu’aujourd’hui encore beaucoup de personnes n’utilisent pas le bon terme, par manque d’informations, et commettent ainsi très souvent cette erreur lexicale.

Qu’est-ce qu’un réflexe ? De manière générale, l’organisme humain est capable de produire une grande variété de mouvements. Trois grands types de mouvements se différencient selon le niveau d’implication du système nerveux central (encéphale et moelle épinière) qui a pour fonction, notamment, d’organiser les commandes motrices.

Cette organisation hiérarchisée permet ainsi de caractériser et de déterminer ces trois niveaux de mouvements, et cela en fonction de leur complexité.

Le mouvement volontaire

Un mouvement dit volontaire est un mouvement consciemment programmé, exécuté et contrôlé de manière intentionnelle par des séquences motrices complexes générées par les centres nerveux supérieurs (comme le cerveau).

Sa réalisation relève principalement de quatre étapes : la phase de réception des stimulations sensorielles (sensation), de leur intégration et traitement (perception), la phase de préparation et de planification qui se base sur l’analyse multisensorielle du contexte et la prise de décision, celle de programmation regroupant l’ensemble des stratégies motrices et le choix de l’acte moteur et, enfin, la phase d’exécution comportant l’initiation, le contrôle, l’ajustement et la finalité du mouvement.

Ces différentes étapes illustrent la capacité du sujet à percevoir une information et à agir en conséquence plus ou moins rapidement selon son niveau d’expertise. Concrètement, plus le sujet est expert, plus son temps de réaction (entre la perception et l’action) sera court.

Les mouvements volontaires, tels que saisir un objet, pousser un ballon du pied ou arrêter un pénalty sont acquis et donc très perfectibles, grâce à l’apprentissage et à l’expérience du sujet. L’ensemble de ces mouvements volontaires sont automatisables grâce à la répétition et l’entraînement.

Le mouvement automatique

Un mouvement automatique ou automatisé constitue une habileté motrice créée et affinée par la répétition de l’acte moteur (mouvement volontaire) illustrant notamment le contrôle efficient du mouvement et l’expertise du sujet, et cela, de la rapidité de la prise d’information à l’exécution du mouvement (temps de réaction). Ce processus d’automatisation repose sur l’effet de l’apprentissage procédural, fruit de la pratique. Il devient dans ce cas stéréotypé et reproductible.

Sa faible latence fait que, très souvent, les personnes font l’erreur de parler de réflexes alors que ce n’en est pas un. C’est le cas pour « l’arrêt réflexe » du gardien de but, l’esquive en boxe ou lorsque l’on met les mains en avant ou en arrière lors d’une chute.

Claude Bonnet, professeur de psychologie cognitive expérimentale, explicite cette notion pour la première fois en 1986 :

« L’automaticité d’un geste est considérée comme acquise lorsqu’il peut se réaliser à bas niveau de vigilance, sans intention (sans y penser), avec une grande efficacité et qu’il résiste aux modifications. L’attention libérée s’oriente alors vers un niveau hiérarchique plus élevé de l’organisation de l’action, le plus souvent, la planification s’étend plus loin dans le futur. »

La marche constitue un exemple très concret de mouvement automatique. Nous sommes en effet capables, sauf cas particulier, de marcher tout en parlant sans devoir réfléchir aux contractions musculaires nécessaires pour avancer.

Le mouvement réflexe

Le mouvement dit réflexe représente les mouvements les plus élémentaires de la motricité. Contrairement aux mouvements volontaires et automatiques, qui nécessitent une décision consciente, les réflexes se déclenchent automatiquement afin de protéger l’organisme ou de maintenir son équilibre (par exemple, le retrait de la main si l’on touche une surface trop chaude).

Il est possible de les définir comme des réponses motrices innées, c’est-à-dire non acquises par la pratique et l’apprentissage. Ces réponses motrices innées sont provoquées par des stimuli sensoriels spécifiques alimentant des circuits spinaux courts et non contrôlés par la volonté.

Les mouvements réflexes s’assimilent donc à une réponse motrice involontaire, rapide et prévisible, à savoir stéréotypée en réponse à un stimulus. Il est impossible de les contrôler et encore moins de les maîtriser spécifiquement, et cela, bien que les réflexes fassent partie intégrante de la motricité. Leur fonction principale est de permettre une réaction d’urgence face à un événement qui peut nuire à l’intégrité physique de l’individu. C’est pourquoi la réponse motrice est très rapide. La toux, l’éternuement, le clignement des yeux constituent autant d’exemples d’actions réflexes.

Les réflexes sont généralement inconscients et associés le plus souvent à des fonctions dites « automatiques ». En effet, « certaines actions réflexes prennent progressivement l’allure d’actions nées de l’habitude et ne peuvent guère s’en distinguer » (Charles Darwin, 1872). C’est pourquoi la distinction avec le mouvement automatique s’avère parfois difficile, car celui-ci est souvent assimilé, de manière erronée, à un réflexe.

Fruit de l’entraînement et du traitement de l’information

Le langage d’un certain nombre de formateurs ou d’entraîneurs ne dit pas autre chose lorsqu’il propose à un sujet « d’améliorer » ses réflexes, alors qu’il lui propose en réalité de diminuer son temps de réaction nécessaire à l’apport d’une réponse à un stimulus donné.

Fruit d’un entraînement intensif ou d’une pratique quotidienne, habituelle, le mouvement automatique se révèle généralement plus complexe. Ce que l’on nomme de manière erronée « réflexe » est en réalité la production d’un mouvement très rapide, et le plus souvent efficace, surtout chez l’expert. Ce mouvement est aussi le fruit d’un traitement de l’information. Par exemple, lors d’un pénalty, le gardien de but anticipe la trajectoire supposée du ballon par la prise en compte de l’orientation de la course d’élan du tireur, de la pose du pied d’appui, de l’orientation du buste, etc.

Alors, non, nous ne pouvons pas améliorer nos réflexes. En revanche, grâce à l’entraînement, nous pouvons sans problème travailler sur nos réponses motrices automatisées (Cf. plus haut, mouvement volontaire et mouvement automatique) par l’amélioration de notre temps de réaction, à savoir la vitesse à laquelle notre cerveau détecte une information et décide d’agir, mais également par notre capacité à exécuter rapidement et efficacement un mouvement adapté à la situation.

Dire qu’une personne a de bons réflexes est tout à fait inapproprié. L’action du sujet soi-disant doté de bons réflexes relève en fait de l’anticipation et de la prédiction de trajectoire. Le cerveau est un générateur d’hypothèses, il est en effet capable de prédiction. Cela permet ainsi au sujet la mise en place de gestes préparatoires, d’ajustements posturaux anticipés intégrant dans la production de l’action les conséquences sensorielles attendues de cette action. Le sujet va donc anticiper sur les conséquences de l’action en utilisant la mémoire du passé, et plus particulièrement ici la mémoire dite procédurale. C’est ce qui fait notamment la différence entre un sujet novice et un sujet expert.

The Conversation

Laura Wallard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Peut-on (vraiment) améliorer ses réflexes ? Ou, pourquoi on ne devrait pas parler d’« arrêt réflexe » au football – https://theconversation.com/peut-on-vraiment-ameliorer-ses-reflexes-ou-pourquoi-on-ne-devrait-pas-parler-d-arret-reflexe-au-football-285009

Briser le rêve : comment et quand les conflits entre entrepreneurs-cofondateurs conduisent à leurs intentions de départ

Source: The Conversation – France (in French) – By Rahman Ullah, Assistant Professor of International Negotiation, IÉSEG School of Management

Entre les fondateurs d’une entreprise, que ce soit ou non une start-up, des conflits peuvent survenir. Comment faire pour qu’ils ne mettent pas en péril la firme ? Certaines dissensions sont-elles plus susceptibles que d’autres de déboucher sur des difficultés pour la firme ? Et comment bien réguler les différends ?


Les start-up dirigées par une équipe surpassent généralement les start-up individuelles en termes de rentabilité, de croissance et de succès global. Cependant, malgré leur potentiel, elles restent vulnérables à l’échec en raison des départs des cofondateurs. Près de 40 % des équipes entrepreneuriales voient au moins un de leurs membres quitter l’aventure dans les cinq ans.

Si le départ de certains cofondateurs peut avoir des conséquences limitées, voire s’avérer bénéfique dans certaines situations, celui d’un cofondateur détenant des connaissances, des compétences entrepreneuriales uniques ou des relations essentielles à l’entreprise peut entraîner une perte de ces ressources et ainsi fragiliser l’avantage concurrentiel, la croissance, voire la survie de la firme.

En dépit de leur importance, on sait encore assez peu de choses sur les facteurs à l’origine de la rupture des équipes entrepreneuriales, sur les motifs de départ des cofondateurs, ainsi que sur les moyens d’éviter ces situations, quand cela est possible, souhaitable et nécessaire. Notre étude au Pakistan a examiné comment et quand différents types de conflits entre entrepreneurs-cofondateurs influencent leur intention de quitter l’entreprise.




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Des équipes aux origines diverses

Le conflit est un produit naturel des interactions sociales, caractérisé par des désaccords ou des incompatibilités interpersonnelles résultant de différences d’opinions, de souhaits ou de désirs incompatibles et de conflits de personnalités.

Les équipes entrepreneuriales regroupent souvent des personnes avec des compétences, expertises et expériences complémentaires. Cette diversité peut être une source de créativité, innovation, et prise de décision efficace. Cependant, elle peut aussi provoquer des désaccords concernant les priorités ou choix stratégiques, voire la direction future de l’entreprise – augmentant ainsi la possibilité de conflits entre cofondateurs.

De plus, contrairement aux équipes des entreprises plus établies, les équipes de start-up évoluent dans un environnement de travail très stressant, caractérisé par une supervision formelle limitée, des frontières de fonctions mal définies, des charges de travail importantes, ainsi que des changements fréquents dans les objectifs – le fameux pivot –, les stratégies et les responsabilités des uns et des autres. L’ensemble de ces caractéristiques accentue l’incertitude.

Un risque sous-estimé ?

Dans de telles conditions, le conflit devient un aspect inévitable des interactions quotidiennes entre les entrepreneurs. Ce conflit engendre des tensions et des incompatibilités au sein du groupe des cofondateurs, et peut même nuire au bien-être des entrepreneurs. Par conséquent, cette menace cruciale est souvent sous-estimée alors que non seulement elle compromet la cohésion de l’équipe, mais accroît également l’envie de certains pionniers de quitter la start-up.

Trois types principaux de conflits peuvent être identifiés :

  • le conflit de tâche fait référence aux désaccords concernant le contenu et les résultats finaux des tâches. Par exemple, lorsque des cofondateurs ne sont pas d’accord sur l’orientation stratégique de l’entreprise, comme choisir entre privilégier une croissance rapide ou la qualité de leur produit ;
  • le conflit de processus concerne les désaccords sur la manière dont les tâches doivent être exécutées. Cela peut inclure des désaccords quant à la logistique, les rôles et responsabilités, les délais, ou même l’autorité décisionnelle des fondateurs. Par exemple, deux entrepreneurs peuvent ne pas être d’accord sur le choix du responsable d’un projet ou sur la répartition des tâches ;

  • le conflit relationnel est une incompatibilité entre des individus, due à des différences de personnalités, de styles de communication ou de valeurs (culturelles, religieuses, politiques ou personnelles). Par exemple, lorsque les styles de communication, les personnalités ou les valeurs des cofondateurs s’opposent, une antipathie mutuelle peut se développer, entraînant des tensions personnelles et des confrontations fréquentes.

Le rôle des émotions négatives

Notre recherche, basée sur une étude de 178 entrepreneurs au Pakistan, a examiné comment et quand ces types de conflits peuvent conduire les fondateurs à quitter l’entreprise en analysant le rôle médiateur des émotions négatives (par exemple, la colère, la peur, la culpabilité et la frustration).

Nous avons ensuite étudié l’effet tampon de l’intelligence émotionnelle (IE) de l’entrepreneur, qui peut être définie comme la capacité à gérer ses propres émotions ainsi que celles des autres.

Nos résultats ont révélé que tous les conflits n’affectent pas de la même manière les intentions de départ des entrepreneurs. Par exemple, les conflits liés aux tâches et aux processus ne poussent pas directement les entrepreneurs à vouloir quitter l’entreprise. Cependant, ils peuvent provoquer des émotions négatives qui augmentent la probabilité que les fondateurs quittent la société. En revanche, les conflits relationnels augmentent directement les intentions de départ des cofondateurs, les émotions négatives amplifiant encore cet effet.

Notre étude a confirmé que l’intelligence émotionnelle aide les entrepreneurs à réguler leurs émotions négatives lors de ces conflits. L’affect négatif est réduit de cette façon et, par conséquent, cela diminue les intentions des entrepreneurs de quitter l’entreprise.

Ces résultats soulignent ainsi l’importance des dynamiques interpersonnelles et des compétences émotionnelles pour la pérennité et le succès des nouvelles entreprises. Cela présente également plusieurs recommandations concrètes pour les start-up, les incubateurs et les écosystèmes entrepreneuriaux au Pakistan, en France et au-delà.

Par exemple, nos résultats suggèrent que :

  • pour les incubateurs et les programmes de formation destinés aux entrepreneurs, il serait judicieux de doter les fondateurs des outils nécessaires pour distinguer les types de conflits et répondre aux désaccords de manière constructive plutôt qu’émotionnelle. Par exemple, un désaccord sur le segment de clientèle à cibler ou les fonctionnalités du produit à prioriser reflète un conflit de tâche et peut être résolu par une discussion basée sur des preuves ; tandis que la frustration liée au style de communication d’un cofondateur, comme se sentir ignoré ou critiqué, représente un conflit relationnel et nécessite une écoute attentive et une clarification des attentes plutôt qu’un débat sur les faits ;
Fnege Media 2022.
  • ces programmes de formation devraient également inclure des ateliers sur la régulation des émotions et la résilience pour aider les entrepreneurs à atténuer les effets négatifs des conflits. Apprendre aux cofondateurs à gérer leurs émotions négatives peut contribuer à réduire les départs impulsifs ou évitables ;

  • plus largement, l’intelligence émotionnelle devrait être considérée comme aussi essentielle que l’intelligence cognitive dans la formation entrepreneuriale. Les écoles de commerce et les incubateurs gagneraient à intégrer la formation à l’IE dans le développement des équipes et du leadership ;

  • les cofondateurs évaluent les compétences émotionnelles lors de la mise en place des équipes et s’engagent dans un coaching en intelligence émotionnelle ou des exercices de réflexion pour prévenir les conflits destructeurs et les départs prématurés ;

  • dès la constitution de leur équipe de start-up, les fondateurs devraient s’accorder sur des procédures de départ respectueuses sur le plan émotionnel ainsi que sur des délais de résolution des conflits afin de minimiser les décisions de départ impulsives pouvant mettre en danger l’entreprise.

Notre étude souligne donc que, bien que le conflit soit inévitable dans les équipes de start-up, la manière dont les émotions sont gérées peut déterminer s’il devient une source d’innovation ou de dissolution.

The Conversation

Rahman Ullah ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Briser le rêve : comment et quand les conflits entre entrepreneurs-cofondateurs conduisent à leurs intentions de départ – https://theconversation.com/briser-le-reve-comment-et-quand-les-conflits-entre-entrepreneurs-cofondateurs-conduisent-a-leurs-intentions-de-depart-276644

Pourquoi les impressionnistes aimaient-ils tant peindre des jardins ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Clare Willsdon, Professor of the History of Western Art, University of Glasgow

*Femme à l’ombrelle dans un jardin* (1875), de Pierre-Auguste Renoir. Thyssen-Bornemisza Museum (Espagne)

Des dahlias qui déploient leurs couleurs vers le ciel ; des roses trémières autour d’un enfant qui joue ; des paysans qui s’occupent de leurs choux ; des nénuphars parsemant la surface d’un étang… le « jardin impressionniste » immortalise tous ces instants et bien d’autres encore. Mais pourquoi Monet, Renoir, Morisot, Pissarro et leurs collègues étaient-ils autant attirés par les jardins ?


Dans mon livre In the Gardens of Impressionism (non traduit en français, NDLR), j’analyse les raisons pour lesquelles les peintres impressionnistes étaient obnubilés par les jardins.

Une des réponses réside dans l’omniprésence et l’intensité sensorielle des jardins de la seconde moitié du XIXᵉ siècle, époque à laquelle l’impressionnisme a vu le jour. Les changements sociaux qui ont rendu les jardins de loisirs accessibles à tous (et non plus uniquement aux rois et aux aristocrates) se sont combinés au « grand mouvement horticole » – l’introduction de plantes, d’arbres et de fleurs exotiques, conséquence de l’expansion impériale, du commerce international et des progrès technologiques.

Claude Monet peint en plein air dans un jardin luxuriant, entouré d’un feuillage baigné de soleil, dans le tableau Monet peignant dans son jardin de Pierre-Auguste Renoir
Monet peignant dans son jardin d’Argenteuil (1873), de Pierre-Auguste Renoir.
Wadsworth Atheneum Museum of Art

Les « caisses Ward », du nom de leur inventeur britannique, le botaniste Nathaniel Bagshaw Ward, ont facilité le transport de plantes vivantes à travers le monde. Les constructions en verre et en fer ont donné naissance à des serres permettant aux plantes exotiques et fragiles de passer l’hiver à l’abri. Une nouvelle compréhension de l’hybridation, alimentée par les découvertes de Charles Darwin, a rendu les fleurs toujours plus grandes, plus parfumées ou plus ostensiblement décoratives, tout en stimulant la culture maraîchère commerciale.

Les jardins, en somme, étaient au cœur de la « vie moderne » que les impressionnistes poursuivaient avec radicalité – répondant avec force à leur désir de saisir les sensations de l’instant présent par des coups de pinceau spontanés et une palette vibrante.

Poumons verts des villes

À Paris, les nouveaux parcs créés par Napoléon III à partir des années 1850 étaient essentiels à l’hygiène publique : de véritables poumons verts en surface venant compléter les nouvelles artères d’égouts souterraines, dans le cadre de la lutte contre le choléra menée par la France.

Les arbres de la ville et les somptueuses « corbeilles fleuries » (parterres fleuris) exerçaient également un attrait indéniable sur les peintres. Pourtant, pour choisir le sujet de leurs peintures, les impressionnistes oscillaient souvent entre les parcs anciens et les nouvelles plantations, dans un équilibre délicat.

Une foule animée de Parisiens élégamment vêtus se rassemble parmi les arbres d’un jardin ensoleillé, capturant une scène sociale animée dans Musique aux Tuileries d’Édouard Manet
Musique aux Tuileries (1862), d’Édouard Manet.
The National Gallery

En 1863, Édouard Manet a choisi de manière subversive un parc ancien, le jardin des Tuileries, pour sa représentation pionnière de la vie moderne. Ses personnages à la mode, qui écoutent un orchestre hors champ, s’estompent dans une masse d’arbres qui ressemble davantage à une forêt primitive qu’à un espace vert aménagé.

Et Pierre-Auguste Renoir se souvenait dans ses vieux jours que, avant les boulevards modernes bordés d’arbres, les places soigneusement entretenues et les parcs à l’anglaise, il y avait « derrière chaque maison… un jardin… Beaucoup de gens connaissaient encore le plaisir de manger de la laitue fraîchement cueillie ».

Expulsé du logement de son enfance pour faire place au « nouveau Paris », Renoir avait de quoi le regretter. Dès 1867, il avait malicieusement placé un parterre végétal non encore fleuri au premier plan de son tableau représentant les Champs-Élysées. Le célèbre régime de « plantations » du préfet de Napoléon, le baron Haussmann, destiné à garantir des fleurs en continu, y est épinglé avec ironie.

Le long de l’avenue bordée d’arbres dans Les Champs-Élysées pendant l’Exposition universelle de 1867 de Pierre-Auguste Renoir
Les Champs-Élysées pendant l’Exposition universelle de Paris de 1867 (1867), par Pierre-Auguste Renoir.
WikiCommons

En 1875, Renoir a pris pour sujet un vieux jardin envahi par la végétation à Montmartre, regorgeant de « coquelicots, liserons et marguerites », dans Femme à l’ombrelle dans un jardin, où la nature semble revenir à son état originel, à l’état sauvage.

Claude Monet a, lui aussi, délaissé l’allée principale récemment tracée à travers le parc Monceau, privilégiant plutôt le jeu d’ombres et de lumières sur des personnages discutant sous de grands arbres, dans un coin isolé de cet ancien jardin aristocratique réquisitionné par Haussmann à des fins publiques et de construction spéculative.

C’est plutôt dans ses jardins privés d’Argenteuil, dans les années 1870, que Monet semblait – du moins, dans une certaine mesure – faire écho à l’horticulture haussmannienne, en aménageant des parterres d’exposition et en expérimentant de nouvelles variétés de fleurs.

Mais même ici, dans le tableau de 1873 intitulé le Jardin de l’artiste à Argenteuil, ses dahlias géants, véritable nouveauté, déferlent sur la surface du tableau tel un courant de retour coloré et organique.

Le jardin privé

Si le jardin impressionniste était à la fois atelier en plein air et sujet de peinture, ce qui frappe le spectateur dans des images comme celle-ci, c’est l’évocation de jardins synonymes d’attachement – des lieux chargés de signification personnelle, car ils ont été aménagé par l’artiste lui-même.

Monet représentait souvent son épouse et son jeune fils dans son jardin d’artiste d’Argenteuil. Ces tableaux reflètent la fierté familiale et même l’espoir d’un renouveau national.

Un jeune enfant se tient au milieu de hautes roses trémières en fleurs dans une scène de jardin rendue avec douceur, capturant la lumière et l’innocence dans Enfant parmi les roses trémières de Berthe Morisot
Enfant dans les roses trémières (1881), de Berthe Morisot.
Musée Wallraf–Richartz

Après les horreurs de la guerre franco-prussienne et de la Commune de Paris de 1870-1871, alors que Monet et Camille Pissarro s’étaient réfugiés avec leurs jeunes familles à Londres, le simple fait de cultiver un jardin revêtait une dimension intrinsèquement symbolique. C’était une célébration de la terre française après la perte de l’Alsace-Lorraine au profit de l’Allemagne.

Les multiples représentations par Pissarro des potagers près de chez lui à Pontoise affirmaient quant à elles sa vision socialiste utopique d’un avenir meilleur fondé sur le travail de la terre – tout comme les images peintes d’un coup de pinceau léger de Berthe Morisot associent la croissance de sa petite Julie à celle de la nature cultivée.

Ces images suggèrent que, malgré toute leur modernité, les impressionnistes partageaient la nostalgie de la vie rurale qui accompagnait l’expansion urbaine et l’industrialisation.

À Vétheuil (aujourd’hui dans le Val-d’Oise, NDLR), village rural où il vécut de 1879 à 1881, Monet planta des tournesols de manière presque obsessionnelle dans son jardin escarpé en terrasses surplombant la Seine. Leurs teintes dorées et jaunes de fin d’été semblent presque élégiaques après la mort tragique de Camille, l’épouse de Monet, en 1887.

The Conversation

Clare Willsdon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pourquoi les impressionnistes aimaient-ils tant peindre des jardins ? – https://theconversation.com/pourquoi-les-impressionnistes-aimaient-ils-tant-peindre-des-jardins-285613

Les coupes dans l’aide internationale attisent-elles les conflits violents en Afrique ? Comment promouvoir la paix

Source: The Conversation – in French – By Dominic Rohner, Professor of Economics and André Hoffman Chair in Political Economics and Governance, Geneva Graduate Institute, Graduate Institute – Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID)

Au cours des 18 derniers mois, on a assisté à une baisse historique des budgets d’aide au développement de divers pays donateurs, alors que bon nombre d’entre eux consacrent davantage de fonds au réarmement. C’est la réduction brutale et massive de l’aide américaine qui a eu le plus grand retentissement.

Moins d’une semaine après l’investiture du président Donald Trump en janvier 2025, son administration a ordonné la suspension immédiate de tous les programmes gérés par l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) – historiquement le plus grand donateur humanitaire national au monde. Des employés ont eu quelques heures pour quitter leurs postes, les contrats locaux ont été résiliés et les chaînes d’approvisionnement en soins médicaux et en denrées alimentaires se sont arrêtées net.

Les chercheurs ont déjà mis en garde contre les graves conséquences sanitaires. Une étude publiée dans Lancet Global Health estime que l’USAID a contribué à éviter près de 92 millions de décès entre 2001 et 2021. Elle prévoit également plus de 14 millions de décès supplémentaires d’ici 2030 si les coupes budgétaires se poursuivent.

Le déclin rapide et massif de l’aide étrangère subi par divers pays bénéficiaires peut avoir des conséquences très importantes, allant des répercussions sur la santé aux conflits armés. Des données récentes suggèrent quels types de soutien international pourraient permettre aux pays de mieux se reconstruire et de favoriser la paix et la prospérité pour les générations à venir.

L’aide au développement a également une incidence sur divers résultats socio-économiques. On pourrait donc s’attendre à ce que les coupes budgétaires dans ce domaine aient également des conséquences sociétales de grande envergure. En nous appuyant sur nos travaux antérieurs en économie politique et en économie du développement, nous avons décidé d’étudier cette question.

Notre nouvelle étude révèle que les coupes soudaines dans les programmes de l’USAID sont associées à une recrudescence des conflits armés dans diverses régions d’Afrique.

Nous avons croisé des données géolocalisées sur les versements historiques de l’USAID avec les incidents violents enregistrés par le projet Armed Conflict Location and Event Data (ACLED) dans 870 régions africaines sur une période de près de deux ans. Ce projet surveille les conflits.

Les données dressent un tableau clair : dans les zones ayant reçu le plus d’aide américaine, la probabilité de conflit a augmenté de 3,1 points de pourcentage après janvier 2025 par rapport au groupe de contrôle des lieux ne bénéficiant pas de financements de l’USAID. Pour tenir compte du fait que les lieux bénéficiant de l’aide américaine et les autres peuvent présenter des différences, nous avons filtré le risque de conflit inchangé dans le temps de certains lieux et nous nous sommes concentrés uniquement sur les changements au fil du temps.

Cela correspond à une augmentation relative du risque de conflit de 6,5 %. Les combats ont augmenté de près de 7 %, les manifestations et les émeutes de plus de 5 %, et les décès liés aux conflits d’environ 9 %. Ces effets apparaissent dès les premières semaines et s’intensifient avec le temps.




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L’aide internationale a toujours fait débat. Certains économistes y voient un levier de stabilité ; d’autres, un terrain fertile pour la corruption et les conflits, car elle crée des ressources pour lesquelles il vaut la peine de se battre. Des travaux universitaires ont en effet mis en évidence des éléments indiquant que les flux d’aide progressifs peuvent à la fois favoriser la paix et attiser les conflits. Mais un retrait massif et soudain obéit à une logique différente – et nos résultats le confirment.

Lorsque l’aide disparaît brusquement, les opportunités économiques se contractent très rapidement. Le coût de la rébellion diminue mécaniquement, car les participants ont moins à perdre, mais bon nombre des causes sous-jacentes du conflit – rentes économiques, conflits territoriaux, tensions ethniques, griefs politiques – restent intactes.

Ce mécanisme pourrait expliquer pourquoi la violence éclate précisément là où l’aide était la plus présente. Nos données montrent également que les institutions jouent un rôle d’amortisseur : là où la gouvernance est plus solide, les effets déstabilisateurs sont nettement plus faibles.

Nous ne trouvons toutefois aucune preuve que la présence de projets d’aide chinois atténue l’impact du retrait de l’USAID.

Que faire maintenant ?

L’Afrique subsaharienne, où l’USAID finançait principalement la santé, la sécurité alimentaire et les services de base, est également le continent où la fragilité des États est la plus répandue. Nos estimations représentent probablement une fourchette basse : d’autres donateurs européens (dont la France) ont commencé à réduire leurs propres contributions. Si ces coupes s’accumulent, les effets pourraient dépasser ce que nous mesurons jusqu’à présent.

Étant donné que les conflits d’aujourd’hui constituent le meilleur indicateur de ceux de demain, une flambée de violence peut rapidement se transformer en un cercle vicieux dont il est très difficile de sortir.

Les implications politiques de ces résultats sont donc multiples. En ce qui concerne les autres grands donateurs, l’une des interprétations de nos conclusions est qu’ils auraient actuellement intérêt à agir avec lenteur et prudence. Après avoir assisté à une baisse très importante de l’aide mondiale et à une recrudescence des combats armés, un désengagement rapide et massif des autres grands pays donateurs pourrait très bien accentuer les conséquences que nous avons mises en évidence.




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Repenser l’aide au développement

À la suite du démantèlement de l’USAID, il est urgent de repenser l’aide au développement. C’est le moment idéal pour se poser des questions difficiles et réévaluer le type de soutien international le mieux à même de promouvoir la paix et la prospérité. De nombreuses questions se posent : comment rendre l’aide plus résiliente, moins dépendante d’un seul donateur et plus solidement ancrée dans les institutions locales ?

Une littérature universitaire de plus en plus abondante sur les politiques optimales en faveur de la paix peut servir de guide utile. Une synthèse des recherches récentes met en évidence le rôle des institutions solides, des garanties de sécurité et des politiques favorisant la productivité. Si le renforcement des institutions est souvent une initiative locale, la coopération internationale est essentielle pour les deux autres aspects. En particulier, une série d’études récentes démontre l’importance capitale des casques bleus de l’ONU pour garantir la sécurité.

La présence des troupes des Nations Unies empêche les pires atrocités, ce qui suggère que la communauté internationale devrait augmenter le budget des casques bleus plutôt que de le réduire.

Dans ce contexte, l’aide financière peut jouer un rôle clé en matière d’investissements dans l’économie, avec des répercussions de grande envergure. Lorsque les individus ont des perspectives d’avenir et des opportunités dans la vie, ils sont beaucoup moins enclins à s’engager dans des conflits armés, car quitter un emploi légal entraînerait des coûts d’opportunité bien plus élevés. Il n’est donc pas surprenant que des politiques telles que la construction d’écoles, l’amélioration des soins de santé et l’accès au marché du travail se soient avérées favorables à la paix.

Des politiques publiques solides et des filets de sécurité sont essentiels. Comme le montre un article récent, les programmes publics d’emploi peuvent offrir une protection face aux chocs défavorables, ce qui contribue à réduire les niveaux de conflit.




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Reconstruire en mieux

Maintenant que l’ancien système d’aide étrangère est en grande partie démantelé, la communauté internationale ne devrait pas chercher à le rétablir tel quel. Nous devrions plutôt viser à « reconstruire en mieux ». Cela commence par privilégier les types d’investissements qui ne peuvent pas être facilement détournés – le capital physique peut être volé, contrairement au capital humain. Nous devons veiller à ce que l’argent soit investi de manière à stimuler la productivité et les perspectives économiques pour tous.

Associée à des efforts nationaux visant à renforcer les institutions et la gouvernance inclusive, une telle aide financière internationale peut porter ses fruits pour les générations à venir.

The Conversation

Dominic Rohner bénéficie d’un financement du CEPR dans le cadre de l’initiative de recherche « Réduire les conflits et améliorer les performances économiques » (ReCIPE), financée par le FCDO. Il est affilié au CEPR/ReCIPE.

Austin L. Wright bénéficie d’un financement du CEPR dans le cadre de l’initiative de recherche « Réduire les conflits et améliorer les performances économiques » (ReCIPE), financée par le FCDO. Il est affilié au CEPR/ReCIPE.

Oliver Vanden Eynde bénéficie d’un financement du CEPR dans le cadre de l’initiative de recherche « Réduire les conflits et améliorer les performances économiques » (ReCIPE), financée par le FCDO. Il est affilié au CEPR/ReCIPE.

Uwe Sunde bénéficie d’un financement du CEPR dans le cadre de l’initiative de recherche « Réduire les conflits et améliorer les performances économiques » (ReCIPE), financée par le FCDO. Il est affilié au CEPR/ReCIPE. Il est affilié au CEPR/ReCIPE.

Jing-Rong Zeng does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Les coupes dans l’aide internationale attisent-elles les conflits violents en Afrique ? Comment promouvoir la paix – https://theconversation.com/les-coupes-dans-laide-internationale-attisent-elles-les-conflits-violents-en-afrique-comment-promouvoir-la-paix-285289

L’intrapreneuriat, une stratégie pour innover et assurer la relève dans les entreprises familiales

Source: The Conversation – in French – By Hela Chebbi, Professor, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Les entreprises familiales (EF) se caractérisent certes par leurs valeurs et leurs traditions, mais de plus en plus aussi par des enjeux de transmission : près de 70 % des EF échouent à trouver un repreneur. Comment alors assurer la continuité tout en innovant ? La réponse pourrait bien se trouver dans l’intrapreneuriat.

L’intrapreneuriat désigne le fait de lancer de nouveaux projets ou d’innover à l’intérieur d’une organisation existante, plutôt que de créer une nouvelle organisation comme en entrepreneuriat. Cette approche pourrait permettre à la nouvelle génération d’entreprendre dans l’EF tout en restant à l’intérieur des structures en place.

Cet article découle d’une recherche collaborative avec la FEF (Fondation des EF) et son secrétaire général Olivier DeRichoufftz, menée auprès de dix entreprises québécoises engagées dans un programme d’accompagnement « initiative intrapreneuriale ». Nos résultats démontrent comment l’intrapreneuriat peut servir de langage commun intergénérationnel pour innover, se renouveler et assurer la transmission.

La relève ne se décrète pas, elle se construit

Pour la nouvelle génération, créer une start-up ou reprendre l’entreprise familiale n’est pas toujours possible, souhaitable ou réaliste. Dans ces circonstances, l’intrapreneuriat offre une troisième voie : lancer un nouveau produit ou service, créer une nouvelle activité, s’implanter sur un nouveau marché, voire créer une nouvelle entreprise au sein de l’EF.

En lançant leurs projets, les jeunes intrapreneurs gagnent en confiance et en légitimité. Cette nouvelle génération apprend aussi à mieux connaître l’EF tout en bénéficiant d’un encadrement de la part des parents ou de mentors internes ou externes à l’EF. Elle ne se contente plus d’hériter d’une entreprise, elle y laisse ses empreintes. Ces projets ne viennent donc pas remettre en cause l’héritage, ils le prolongent différemment. À ce sujet, une intrapreneure témoigne :

« Je peux dire que je suis directrice de ma ligne d’affaires au sein de l’entreprise familiale, ça m’a permis de briser les tabous sur les enfants dans l’entreprise qui ne font rien. J’ai réalisé mon projet avec succès. »




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Intraprendre, c’est réconcilier tradition et innovation

Si les EF se montrent souvent prudentes face au changement, elles constituent néanmoins un terrain fertile pour l’intrapreneuriat, à condition d’offrir liberté, accompagnement, reconnaissance et accès aux ressources. Un intrapreneur témoigne :

« J’ai eu l’aide et le support des équipes de développement, du numérique et du marketing. Quand j’appelais mon père, il répondait, il me conseillait et faisait les suivis nécessaires. Il m’a même mis en contact avec des gens de son réseau qui m’ont aidé. »

Dans un contexte d’incertitude et de pénurie de relève, l’héritage d’une EF ne doit plus être un frein, il doit nourrir l’innovation. En transmettant l’héritage comme une ressource plutôt qu’une charge, les parents permettent à leurs enfants d’explorer de nouvelles voies tout en conservant l’ADN de l’EF. Notre recherche démontre que l’intrapreneuriat devient un pont entre les générations. Il contribue à la croissance des EF grâce aux nouvelles activités développées, comme le souligne un intrapreneur :

« On a ajouté de nouveaux domaines comme le droit de la publicité et du marketing, ça n’existait pas dans le cabinet d’avocats créé par notre père ». L’intrapreneuriat permet également à la nouvelle génération de se préparer à la reprise.


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Une aventure aussi exigeante qu’inspirante

Si l’intrapreneuriat est un levier pertinent pour faciliter l’innovation et la transition générationnelle, bouger les lignes dans une EF peut vite devenir un défi à part entière. Les témoignages recueillis dans le cadre de notre recherche font apparaître plusieurs défis récurrents.

D’abord, l’absence de culture intrapreneuriale constitue un frein majeur. Les EF sont souvent structurées autour de routines, où la stabilité prime. Initier un nouveau projet peut souvent être perçu comme risqué et accueilli avec réticence.




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Ensuite, le faible alignement stratégique du projet avec l’ADN de l’EF peut également générer frustrations et malentendus. Certains projets paraissent, aux yeux des parents, peu prioritaires ou éloignés du cœur de métier, ce qui frustre les jeunes : « On a intégré le projet à l’entreprise sans la bousculer, mais ça a demandé beaucoup de diplomatie », raconte une intrapreneure, qui a dû naviguer entre incompréhension et besoin de justifier la pertinence stratégique de son projet.

Du côté de la nouvelle génération, certains jeunes peinent à défendre leur projet : « Je n’avais même pas les mots pour expliquer ce que je faisais. » D’autres peuvent manquer de légitimité ou de persuasion pour convaincre leurs proches. Enfin, les tensions intergénérationnelles constituent une source fréquente de conflits. La volonté de changement se heurte à la peur du risque et à l’attachement au modèle historique. Un intrapreneur rapporte que son père lui disait souvent : « Pourquoi tu veux changer quelque chose qui fonctionne bien depuis des années ? »

Pour les EF qui réussissent à relever ces défis, l’intrapreneuriat devient une voie prometteuse. La nouvelle génération gagne en confiance en expérimentant des projets qui les motivent, tout en respectant l’intégrité de l’EF, tandis que celle-ci se renouvelle, renforce le dialogue intergénérationnel et prépare sa relève.

5 actions clés pour encourager l’intrapreneuriat familial

Face à ces défis, il devient important de faire cohabiter la tradition et l’innovation pour co-construire ensemble une relève et assurer la pérennité de l’EF. L’intrapreneuriat familial est une stratégie mais avant tout un état d’esprit, un pont entre générations, une clé d’avenir pour de nombreuses EF souhaitant transmettre leur héritage tout en innovant. Toutefois, pour mener à bien l’intrapreneuriat, notre recherche souligne cinq actions clés à conduire par les EF.

  • Valoriser les initiatives de la nouvelle génération et accepter l’erreur comme partie intégrante de l’apprentissage.

  • Permettre aux jeunes d’expérimenter leurs idées avec un accès aux ressources de l’EF.

  • Adopter une posture de mentor plutôt que de dirigeant ou dirigeante.

  • Créer des espaces de dialogue entre générations pour favoriser une écoute mutuelle.

  • Et enfin, assurer un alignement stratégique entre le projet et l’identité de l’entreprise pour garantir la réussite de la relève.

La Conversation Canada

Cette recherche est financée par une subvention CRSH engagement partenarial.

MICHAEL LAVIOLETTE ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. L’intrapreneuriat, une stratégie pour innover et assurer la relève dans les entreprises familiales – https://theconversation.com/lintrapreneuriat-une-strategie-pour-innover-et-assurer-la-releve-dans-les-entreprises-familiales-280966

Comment un grand projet de restauration de mangroves au Sénégal en est venu à vendre du « carbone fantôme »

Source: The Conversation – in French – By Julien Andrieu, Professor of Geography, Université Côte d’Azur

Les solutions fondées sur la nature occupent désormais une place centrale dans les stratégies mondiales de lutte contre le changement climatique. Des forêts tropicales aux zones humides, la restauration des écosystèmes permet aux arbres et aux plantes de capter le dioxyde de carbone, d’atténuer le réchauffement climatique et de favoriser la régénération de la biodiversité.

Parmi ces solutions, les mangroves (forêts côtières) occupent une place particulière. Elles comptent parmi les puits de carbone naturels les plus efficaces de la planète. Un puits de carbone est un réservoir naturel qui stocke le carbone, comme dans le tronc d’un arbre ou dans un sol gorgé d’eau. Une forêt de mangroves peut également générer des revenus en vendant des crédits carbone et en reversant une part équitable aux communautés locales.




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Les crédits carbone sont des unités négociables correspondant à une tonne de dioxyde de carbone retirée de l’atmosphère ou dont l’émission a été évitée grâce à des activités telles que le reboisement, les projets d’énergies renouvelables ou la restauration des écosystèmes. Les entreprises achètent ces crédits afin de compenser une partie de leurs émissions de gaz à effet de serre.

Mais, dans la pratique, ces projets peuvent ne pas produire les résultats escomptés. Un projet de restauration de mangroves au Sénégal en offre une illustration.

Je suis géographe et j’étudie les forêts de mangroves. En analysant des données satellitaires, je suis l’évolution de leur couverture au fil du temps. Les observations de terrain me permettent de mieux comprendre la dynamique de ces écosystèmes. J’interroge également les communautés locales et d’autres parties prenantes afin de mieux cerner les facteurs sociaux et écologiques qui influencent ces forêts.

En collaboration avec une équipe de chercheurs, j’ai étudié un projet de restauration des mangroves lancé au Sénégal en 2008. Je souhaitais déterminer s’il y avait des enseignements à tirer pour améliorer les futurs efforts de restauration.

L’objectif du projet était d’utiliser un modèle de financement du carbone bleu. Ce modèle génère des fonds pour la restauration des écosystèmes côtiers et marins en vendant des crédits carbone liés au carbone que ces écosystèmes peuvent capturer et stocker.




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Dans le cadre de ce projet, des millions de propagules de mangrove (jeunes plants de mangrove) ont été plantés. L’idée était que, à mesure que les mangroves pousseraient, elles absorberaient le dioxyde de carbone de l’atmosphère et le stockeraient. La quantité estimée de carbone capturée par les mangroves restaurées pourrait ensuite être convertie en crédits carbone et vendue à des entreprises cherchant à compenser leurs émissions de gaz à effet de serre.




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Nous avons récemment constaté que plus d’un tiers des parcelles de restauration constituaient un échec total. Aucune mangrove n’y avait survécu. Sur le reste des parcelles, les résultats variaient d’un taux de survie inférieur à 5 % à une réussite complète (100 %).

Le taux d’échec des arbres n’a pas été correctement pris en compte lors du calcul de la quantité de dioxyde de carbone qu’ils pouvaient capturer. Cela signifie que les bénéfices climatiques ont été surestimés.

Nos conclusions ne constituent pas un argument contre la restauration des mangroves – loin de là. Les mangroves restent l’un des outils naturels les plus efficaces pour lutter contre le changement climatique. Mais pour que les projets de carbone bleu jouent un rôle crédible dans l’action climatique, les affirmations relatives au carbone doivent être honnêtes, vérifiées de manière indépendante et fondées sur des données scientifiques solides.

Une conception défaillante dès le départ

Le projet initial était ambitieux : planter des millions de jeunes mangroves sur plus de 10 000 hectares. L’objectif était d’impliquer les communautés locales, de compenser les émissions de carbone d’entreprises polluantes situées ailleurs et de générer des revenus pendant des décennies sur le marché du carbone.

Mais, d’après notre connaissance des mangroves au Sénégal, le projet reposait sur une compréhension erronée de l’écologie. L’ONG Océanium a conçu ce projet, auquel ont également participé plusieurs entreprises françaises ainsi qu’un fonds d’investissement axé sur l’action climatique et le développement rural.

Le premier problème était que, pour garantir la replantation de 10 000 hectares, il fallait inclure des sites qui ne convenaient pas aux mangroves.

De nombreux plants de mangrove ont été plantés dans des vasières salées, qui ne conviennent pas à leur croissance, à moins d’être régulièrement inondées par les marées. De très grandes parcelles, pouvant atteindre 55 hectares, ont été plantées, trop loin des chenaux de marée.




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Certaines parcelles ont été plantées jusqu’à 9 km des zones de mangroves existantes. Ces sites présentaient des conditions écologiques différentes de celles des habitats naturels de mangrove. La replantation aurait dû commencer au plus près des mangroves existantes.

En conséquence, 36 % des parcelles de mangroves ont complètement échoué. Les 64 % restants comptaient au moins quelques mangroves survivantes, mais le taux de survie au sein de ces parcelles était faible. Au total, seuls 18,3 % à 20,5 % des mangroves plantées ont survécu sur l’ensemble de la zone du projet.

L’autre problème a été révélé lors d’une enquête antérieure : seuls 5 % des 4,4 millions de dollars destinés à rémunérer les communautés pour leur travail de plantation d’arbres avaient effectivement été versés. Les communautés ont également perdu des terres, qui ont été « accaparées » par le projet afin de faire de la place aux plantations.

Comment cela a affecté le projet de vente de crédits carbone

En 2020, l’organisme de certification Verra a approuvé un ensemble de crédits carbone issus de ce projet. Le suivi a été assuré par la société Agresta. Celle-ci a mesuré la hauteur moyenne des mangroves, environ 70 cm, et estimé que seulement 18 % des zones plantées avaient échoué.

Cette erreur s’explique par le fait que, bien qu’ils aient soigneusement mesuré un échantillon d’arbres et utilisé ces mesures pour calculer la quantité de carbone stockée par ces arbres, ils ont ensuite supposé que tous les arbres de l’ensemble de la zone du projet, d’une superficie de 10 000 hectares, avaient survécu et poussé. Comme de nombreux arbres sont morts ou n’ont jamais poussé, la quantité totale de carbone stockée dans les arbres a été surestimée.




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C’est pourquoi, lorsque nous avons analysé les mêmes zones à l’aide de données satellitaires, nous avons constaté un taux d’échec plus élevé intégré dans les estimations de stockage de carbone. Nous avons estimé un stockage de carbone bien inférieur : environ 11 000 tonnes dans les arbres et 65 000 tonnes dans les sols.

La différence entre ces estimations est d’environ 168 000 tonnes de dioxyde de carbone. Cela est important car les crédits carbone, souvent négociés de manière privée au début des projets, convertissent ces chiffres en valeur financière. Aux prix actuels du marché du carbone, cet écart pourrait représenter entre 2 et 7 millions de dollars américains.




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Il nous est apparu clairement que les crédits carbone avaient été calculés sur la base de 10 000 hectares complets de jeunes plants en croissance, alors que seul un petit nombre d’entre eux avait survécu. Cela a conduit à une surestimation du carbone stocké dans les arbres.

Quand les crédits carbone deviennent du carbone fantôme

Partout dans le monde, les entreprises polluantes cherchent des moyens de compenser le dioxyde de carbone qu’elles émettent, afin d’atteindre l’objectif mondial de zéro émission nette (zéro émission d’origine humaine) d’ici 2050. Les marchés du carbone connaissent une expansion rapide.

Les solutions fondées sur la nature, telles que la régénération forestière, revêtent une importance croissante. Mais ces projets doivent être crédibles. Cela ne peut se faire que grâce à un suivi écologique fiable. Si la quantité de carbone capturée par un projet est surestimée, les entreprises peuvent croire qu’elles compensent des émissions qui, en réalité, restent dans l’atmosphère.




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Les initiatives locales de restauration pourraient également perdre la confiance du public, même si elles présentent de réels avantages écologiques et sociaux.

À l’avenir, les institutions qui certifient les projets en vue de la vente de crédits carbone, ainsi que celles qui assurent leur suivi, devront prendre des mesures pour évaluer les taux d’échec. Dans le cas contraire, elles risquent de vendre du « carbone fantôme », qui ne présente aucun avantage ni pour les populations ni pour l’environnement.

The Conversation

Julien Andrieu bénéficie d’un financement du CNRS et l’ANR.

– ref. Comment un grand projet de restauration de mangroves au Sénégal en est venu à vendre du « carbone fantôme » – https://theconversation.com/comment-un-grand-projet-de-restauration-de-mangroves-au-senegal-en-est-venu-a-vendre-du-carbone-fantome-285186

Que coûterait, pour les pays du Sud, la réglementation européenne contre la déforestation ?

Source: The Conversation – in French – By Matthieu Trichet, Doctorant en économie, Agence Française de Développement (AFD); Université Sorbonne Paris Nord

L’application du Règlement européen contre la déforestation et la dégradation des forêts a été repoussée à fin 2026 par l’Union européenne. Certains pays producteurs, principalement des pays en développement, considèrent ces mesures comme discriminatoires au plan économique. Qu’en est-il ? Une étude de l’Agence française de développement (AFD) a quantifié les coûts directs et indirects occasionnés par ce règlement pour ces économies.


La déforestation a bondi au cours des dernières décennies : on estime que 420 millions d’hectares de forêts ont été convertis pour d’autres usages entre 1990 et 2020. L’agriculture et la sylviculture en sont les principales causes. De sorte que l’on impute à la demande de leurs produits une responsabilité majeure dans l’incitation à déforester.

En régulant les conditions d’accès aux produits consommés sur son territoire, l’Union européenne (UE) tente désormais de faire de cette préoccupation environnementale individuelle un enjeu de responsabilité collective. Cela s’est matérialisé par le Règlement européen contre la déforestation et la dégradation des forêts (RDUE), adopté en 2023, mais dont l’application a pour l’instant été reportée à fin 2026 sous une forme révisée.

Le RDUE vise à interdire la mise en marché dans l’UE de sept matières premières et de certains de leurs dérivés (café, cacao, caoutchouc, huile de palme, soja, bœuf, mais également cuir, charbon de bois et papier imprimé), lorsque la preuve qu’ils ne contribuent pas à la déforestation n’est pas suffisante.

Lutter contre la déforestation en orientant sa consommation vers des produits « respectueux de l’environnement » peut sembler vertueux. Mais cela ne serait pas sans conséquence pour les économies des pays qui produisent ces marchandises. Il a ainsi été reproché à l’UE de négliger les impacts socioéconomiques auxquels font face les pays qu’elle prive d’un débouché commercial.




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En effet, pour de nombreux États, ce règlement représente un « risque de transition », au sens où il s’agit d’un changement réglementaire visant à réduire les impacts environnementaux d’activités humaines pouvant affecter de larges pans des pays concernés, en exigeant qu’ils s’adaptent à la nouvelle réalité imposée par leurs partenaires commerciaux.

Combien coûterait, pour les pays du Sud, la RDUE ? Notre étude récente, menée pour l’Agence française de développement (AFD) s’est penchée sur cette question.

Comment penser l’impact économique de la déforestation au-delà des exportations ?

Plusieurs travaux se sont déjà attachés à mesurer l’ampleur de la déforestation induite par la production des produits exportés vers l’UE ou d’autres destinations. Pour notre part, nous avons cherché à évaluer l’impact économique potentiel de la mise en place du RDUE sur quelques variables économiques des pays producteurs.

Nous avons, d’abord, estimé la déforestation incorporée dans les importations européennes à partir de plusieurs modèles basés sur les flux physiques entrants et sortants de produits commercialisés. Puis nous avons simulé le choc que serait une perte des exportations pour les pays producteurs de matières premières afin d’en évaluer les effets directs et indirects.

Trois scénarios principaux ont été envisagés :

  • un premier scénario actant la perte d’activité uniquement pour la part des exportations susceptibles de provenir de terres déforestées. C’est le scénario le moins impactant et le plus probable.

  • un deuxième scénario maximaliste (non-compliance), où l’intégralité des flux exportés vers l’UE serait perdue, dans l’hypothèse d’une incapacité totale à prouver que les produits exportés ne proviennent pas de parcelles déforestées. C’est le scénario le plus impactant mais le plus improbable.

  • un troisième scénario où le mécanisme serait étendu aux autres grands pays importateurs, comme la Grande-Bretagne, les États-Unis, la Chine, le Canada, l’Australie, la Corée et le Japon, a aussi été considéré.




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Un impact économique négatif modeste pour les pays exportateurs

D’un point de vue macro-économique, nous constatons que les effets directs et indirects du RDUE sur la production pourraient être très limités. Dans le scénario le plus probable, l’impact ne dépasse pas 0,04 % du PIB, valeur la plus forte constatée. Même dans le scénario extrême (non-compliance et bannissement de tous les produits), l’impact reste modeste. Il est, au plus, de 3 % du PIB dans le cas de la Côte d’Ivoire. En aucun cas, même avec l’extension du mécanisme aux grands pays importateurs, l’impact n’atteint 0,1 % du PIB.

Exposition des pays producteurs au RDUE. En rouge, l’hypothèse la moins favorable mais la plus improbable.
afd.fr/sites/default/files/2026-04/pr401-vf-web.pdf, Fourni par l’auteur

Concernant l’emploi, le RDUE, dans le scénario le plus probable, et sans adaptation des pratiques agricoles, pourrait affecter quelque 60 000 emplois dans le monde – qu’il convient toutefois de rapporter aux 8 millions d’emplois générés par la production des produits concernés par le règlement et exportés vers l’UE.

Pour les principaux pays concernés par le RDUE (Brésil, Indonésie, Côte d’Ivoire, Vietnam, Pérou, Ghana, Malaisie, notamment), les enjeux portent sur un nombre réduit de produits, comme le montre le graphe ci-dessous. De 75 à 90 % des pertes potentielles concernent seulement un ou deux produits bien identifiés, voire trois comme au Brésil avec 45 % pour le soja, 30 % pour l’élevage et 16 % pour le café.

L’adaptation des pratiques pour éviter la déforestation et la mise en conformité aux exigences de traçabilité pourrait donc se concentrer sur un nombre très restreint de produits. Ainsi, l’application du RDUE aux seuls produits issus de la déforestation n’entraînerait qu’un manque à gagner relativement faible pour le pays concerné.

Manque à gagner en fonction des scénarios considérés.
AFD, Fourni par l’auteur

Les pertes les plus élevées, dans le cadre du premier scénario, s’élèveraient à 80 millions de dollars (68,9 millions d’euros) pour l’Indonésie, puis 30 à 40 millions de dollars (de 25,8 millions à 34,4 millions d’euros) pour le Brésil et la Côte d’Ivoire.

Ensuite, les estimations tombent à des valeurs inférieures à 16 millions de dollars (soit inférieures à 13,7 millions d’euros environ). On peut donc considérer que le coût d’opportunité, pour les pays, de l’arrêt de la déforestation induite par les produits exportés vers l’UE est assez faible.

Comment interpréter ces résultats ?

Ces chiffres sont à comparer, par exemple, au montant de l’aide que l’UE ou ses pays membres accordent au secteur agricole des pays en développement (PED), soit respectivement 1,3 milliard et 2,4 milliards de dollars en 2022 (soit environ 1,1 milliard et plus de 2 milliards d’euros).

Ces résultats suggèrent, sur le plan agrégé, que les pays concernés ne devraient pas subir de pertes massives qui ne sauraient être compensées facilement.

Toutefois, si les exportateurs se trouvaient dans l’incapacité de se conformer aux exigences et de prouver que les produits ne viennent pas de parcelles déforestées (scénario de non-compliance), leur risque de perte s’en verrait augmenté d’un facteur 100. Ceci constitue, en soi, une incitation à poursuivre leurs efforts pour se doter de capacités de contrôle de la déforestation et de traçage des produits.

Reste que la traçabilité de certains produits peut s’avérer particulièrement délicate, notamment pour les produits issus du bois très transformé (comme les bois agglomérés) ou les élevages pastoraux dont l’itinérance rend l’attribution de parcelles précises aux animaux complexe.

À l’heure où la mise en œuvre du règlement a été différée pour la deuxième année, ces travaux apportent un éclairage sur les arguments qui pouvaient présider à ce report. Même si l’enjeu fiscal n’a pas été abordé dans notre étude, on peut considérer que les inquiétudes ne pouvaient pas tant porter sur les pertes macro-économiques pour les PED que sur les possibles dommages ressentis par les acteurs des filières concernées à la fois du côté des exportateurs que des importateurs européens.

Plus que sur les conditions d’adaptation des pratiques agricoles pour ne pas déforester, ce sont les discussions sur les conditions de la fourniture de la preuve qui ont scellé le destin du règlement.

The Conversation

Matthieu Trichet a reçu des financements de l’ANRT dans le cadre de son contrat CIFRE.

Benoit Faivre-Dupaigre a reçu des financements de l’ANR dans un emploi antérieur au cours des années 1994-1996

– ref. Que coûterait, pour les pays du Sud, la réglementation européenne contre la déforestation ? – https://theconversation.com/que-couterait-pour-les-pays-du-sud-la-reglementation-europeenne-contre-la-deforestation-284365

Pourquoi de plus en plus de médecins reconnaissent-ils la validité des expériences de mort imminente ?

Source: The Conversation – in French – By Jorge Andrés Delgado-Ron, Senior Data Analyst at the Faculty of Health Sciences, Simon Fraser University

La caractéristique principale d’une expérience de mort imminente est un fort sentiment d’appartenance, ou de « retour chez soi », qui se traduit souvent par une profonde sensation de connexion avec tout. (Andrea Proaño-Muñoz), CC BY

Selon une étude importante publiée par The Lancet en 2001, une personne sur dix ayant subi un arrêt cardiaque en revient avec des souvenirs marquants. Cette « expérience de mort imminente » (EMI) est si nette et convaincante qu’elle transforme souvent la vision du monde, de l’au-delà et de son identité du patient.

Contrairement aux expériences fragmentées ou désorganisées observées lors d’hallucinations ou de délire, les récits d’EMI se caractérisent par leur clarté et leur cohérence. Interrogées par des chercheurs, de nombreuses personnes ont désigné cette expérience comme le moment le plus important de leur vie.

Malgré des décennies de recherche universitaire sur les EMI, celles-ci sont peu abordées dans les programmes des facultés de médecine. Marieta Pehlivanova et Bruce Greyson, chercheurs spécialisés dans les EMI, ont mené une enquête auprès de 215 médecins de l’Université de Virginie en 2024. Si très peu d’entre eux avaient une vision pathologique ou méprisante des EMI, cette enquête a révélé que le principal obstacle à leur acceptation était le manque de connaissances. La plupart des médecins interrogés ont exprimé leur souhait d’en savoir plus à ce sujet.

Ce défi n’est pas nouveau. À bien des égards, il fait écho à des expériences vécues dans le domaine des psychédéliques, un autre secteur dans lequel des expériences profondes et transformatrices sont mal comprises par le système de santé traditionnel.

Malgré l’usage répandu des psychédéliques et l’intérêt scientifique croissant qu’ils suscitent, le Healthy Ecologies and Lifestyles Lab (HEAL) de l’Université Simon Fraser a constaté un manque de recommandations claires et fondées sur des données probantes, tant pour le public que pour les professionnels de la santé. Pour remédier à cette situation, le laboratoire HEAL a élaboré un guide de santé publique pour une consommation de psilocybine à faible risque, et prépare actuellement des recommandations fondées sur des preuves pour la thérapie assistée par psychédéliques dans le traitement de troubles mentaux et de troubles liés à l’usage de substances psychoactives.




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Afin de pallier un manque similaire dans le domaine des EMI, il était nécessaire de compiler la littérature scientifique et de proposer une approche concrète aux cliniciens et à toute personne souhaitant mieux comprendre ces expériences.

Mon article intitulé Five things to know about : Near-death experiences (Cinq choses à savoir sur les expériences de mort imminente), publié dans le Journal de l’Association médicale canadienne, offre des conseils sur les EMI et la manière de les aborder. Le point le plus important de l’article est sans doute que les EMI ne doivent pas être considérées comme un dysfonctionnement ou un trouble mental, car elles donnent souvent lieu à des améliorations de la santé mentale.

J’y présente également une question délicate : les EMI sont souvent accompagnées de récits de ce que les gens perçoivent comme l’au-delà. Ils décrivent parfois des expériences extracorporelles, qui peuvent être vérifiées ou non. Pourtant, les approches centrées sur le patient et fondées sur des données probantes suggèrent que les professionnels de santé devraient valider et explorer ces expériences, en faisant preuve d’ouverture d’esprit et sans porter de jugement.

Qu’est-ce qu’une expérience de mort imminente ?

La caractéristique principale de l’EMI est un fort sentiment d’appartenance, ou de « retour chez soi », qui peut se traduire par une sensation profonde de connexion avec tout. Les chercheurs parlent alors d’une « dissolution de l’ego ».

Il est difficile d’établir une chronologie des EMI, car les patients perdent souvent la notion du temps. Ils disent parfois que le temps s’est arrêté ou qu’il n’y avait plus de temps. C’est dans ce contexte que surgissent des souvenirs très vifs. Il ne s’agit pas de souvenirs ordinaires, mais de versions amplifiées qui évoquent non seulement les sentiments de la personne, mais aussi ceux des gens qui ont partagé chaque instant de sa vie. Beaucoup arrivent à un point de non-retour, représenté par un tunnel ou un pont. L’étude AWAreness during REsuscitation II (AWARE II) propose une description thématique exhaustive des EMI dans son matériel supplémentaire.

Les EMI sont souvent évaluées à l’aide de l’échelle de Greyson ou d’un autre outil servant à mesurer l’intensité des différents aspects. Cette méthode a permis aux chercheurs d’observer une similitude entre les EMI et d’autres états modifiés de conscience, en particulier ceux induits par des substances psychédéliques telles que la diméthyltryptamine (DMT). Cette compréhension est intéressante, car des études ultérieures ont indiqué que les expériences avec des psychédéliques pouvaient modifier de manière significative les traits psychologiques, considérés comme les éléments constitutifs de la personnalité.




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En comparant une EMI à une expérience psychédélique, on perçoit pourquoi les médecins doivent être prêts à « accueillir » un patient de retour des portes de la mort, afin de garantir sa sécurité psychologique et de favoriser une intégration adéquate de son expérience. Les études cliniques montrent systématiquement que les effets positifs durables des psychédéliques (sur la dépression, le syndrome de stress post-traumatique, l’anxiété et certains traits de personnalité, comme l’ouverture d’esprit) sont étroitement liés à ce qui se passe avant, pendant et après la séance. Dans ce contexte, une attitude invalidante peut être traumatisante.

De plus, les EMI entraînent souvent des changements positifs : les patients rapportent couramment un sentiment accru de sens, une diminution de la peur de la mort et une plus grande prosocialité. Ces caractéristiques permettent d’exclure qu’il s’agisse d’un trouble psychiatrique.


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Véracité des perceptions anomales

Certaines personnes ayant vécu une EMI rapportent avoir eu le sentiment de sortir de leur corps et de pouvoir observer ce qui se passait autour d’elles. Une partie de ces expériences implique des perceptions pouvant être vérifiées. Autrement dit, le patient se souvient avoir perçu quelque chose qu’il n’aurait pas dû voir alors qu’il était inconscient, et ce, au-delà d’une simple reconstitution de la mémoire.

L’Association of Near Death Studies a publié une compilation de plus de 100 cas de ce type dans la deuxième édition de The Self Does Not Die, en 2023. On y trouve des descriptions d’objets situés à des endroits hors de portée des personnes présentes dans la pièce, même si elles avaient tenté de les voir. Par exemple, une pièce de 25 cents de 1985 posée dans le coin droit d’un moniteur cardiaque de 2,40 mètres de haut, qu’un médecin a découverte après être monté sur une échelle. Dans un autre cas, un patient souffrant de troubles obsessionnels compulsifs a rapporté un numéro de série à 12 chiffres situé sur le dessus d’un respirateur de 2,10 mètres. Le numéro a été confirmé par un technicien.

J’évoque mon récit préféré dans un épisode de balado produit par le Journal de l’Association médicale canadienne. Dans ce cas, le patient semble avoir traversé le plafond et s’être retrouvé dans une autre pièce.

La plupart des exemples présentés dans le livre proviennent de professionnels de santé qui les ont relatés par écrit ou oralement, la définition de cas exigeant un témoignage à la troisième personne. Bien que la fiabilité de ce type de rapports soit souvent contestée, des études cliniques prospectives ont mis en évidence quelques cas de perception véridique, où un patient a fourni des observations vérifiables et exactes faites pendant qu’il était inconscient. Des auteurs de l’étude AWAreness during Resuscitation (AWARE) racontent :

Notre cas de conscience visuelle avérée, alors que la fonction cérébrale est normalement absente ou, au mieux, gravement altérée, est déroutant… Nos conclusions ne laissent pas supposer qu’en cas d’arrêt cardiaque, la conscience visuelle soit de nature hallucinatoire ou illusoire, car les souvenirs correspondaient à des événements réels et vérifiés.

L’étude de la perception véridique dans les cas d’EMI pose des défis méthodologiques aux chercheurs. L’équipe de l’étude AWARE, par exemple, a installé plus de 1 000 signes dans cinq hôpitaux, à une hauteur trop élevée pour le regard, et orientés vers le plafond (un point de vue uniquement visible depuis le plafond). Bien qu’ils aient suivi plus de 2 000 patients victimes d’un arrêt cardiaque, seuls quelques-uns d’entre eux ont survécu et ont pu être interrogés. Deux d’entre eux ont fait état d’une expérience extracorporelle, mais aucune de ces expériences ne s’est produite à l’endroit où les chercheurs avaient placé les signes.

Une innovation récente dans ce domaine consiste en la mise au point d’une échelle d’évaluation de la véracité des EMI, que les médecins peuvent utiliser pour juger de la validité des perceptions et de la capacité perceptive du patient à un instant donné. Cette méthode permet d’adopter une approche d’externalisation ouverte pour la collecte de données, susceptible de produire des résultats cumulatifs à long terme.

Si l’étude de la véracité des récits d’expériences extracorporelles présente un intérêt scientifique certain, les médecins doivent toutefois prioriser les soins prodigués au patient. Plutôt que d’éviter le sujet, ils devraient demander à la personne si elle se souvient de quelque chose de la période où elle était inconsciente. Si elle rapporte une expérience de mort imminente, les médecins devraient lui expliquer que c’est un phénomène courant et l’aider à donner du sens à ce qu’elle a vécu. Ils peuvent également l’orienter vers des groupes de soutien qui proposent des ressources adaptées pour l’aider à assimiler son expérience.

Pour conclure, il est essentiel de créer une alliance thérapeutique solide pour soutenir les patients qui ont trouvé cette expérience éprouvante et pour permettre des recherches scientifiques fructueuses.

La Conversation Canada

Jorge Andrés Delgado-Ron ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pourquoi de plus en plus de médecins reconnaissent-ils la validité des expériences de mort imminente ? – https://theconversation.com/pourquoi-de-plus-en-plus-de-medecins-reconnaissent-ils-la-validite-des-experiences-de-mort-imminente-284881