Quand la recherche sur le cinéma se raconte dans une websérie

Source: The Conversation – in French – By Delphine Le Nozach, Maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication, Université de Lorraine

La médiation scientifique ne se limite pas à la diffusion des résultats de la recherche, mais interroge la façon dont ces connaissances sont rendues compréhensibles, appropriables et discutables par différents publics. Dans ce processus, l’image joue un rôle central : elle facilite l’accès à des contenus parfois complexes et contribue à leur appréhension. Mais que se passe-t-il lorsque la recherche porte elle-même sur des images, comme c’est le cas pour le cinéma ? Comment médiatiser un objet scientifique qui est déjà accessible au grand public ?


Le cinéma et les images animées sont largement utilisés comme outils de médiation scientifique, notamment à travers des festivals, des projections pédagogiques ou des plateformes numériques. En général, ces dispositifs cherchent à rendre compréhensibles des phénomènes perçus comme complexes ou abstraits. Pourtant, lorsque le cinéma devient lui-même un objet de recherche, la situation est différente. Le cinéma est une pratique culturelle familière, vécue comme un divertissement, une expérience esthétique ou un patrimoine partagé. Il est donc déjà accessible au plus grand nombre. Toutefois, cette familiarité ne dispense pas le chercheur d’un travail d’analyse rigoureux et méthodiquement construit.

C’est dans ce contexte que nous proposons le concept d’iconomédiation. Il désigne un processus spécifique de médiation scientifique qui consiste à transformer des images initialement accessibles et facilement compréhensibles – comme des images cinématographiques – en images de médiation fondées sur une analyse scientifique approfondie. Cette « transmutation iconographique » permet de produire de nouvelles images ou formes visuelles qui rendent visibles des résultats de recherche complexes, principalement à destination d’un public de chercheurs.

L’iconomédiation exclut les images réservées à des experts (comme l’imagerie médicale) et englobe une grande variété de formes visuelles et audiovisuelles : photographies, films, graphiques, cartes, vidéos web ou animations. Elle constitue ainsi un cadre conceptuel pour penser des dispositifs de médiation scientifique à partir d’images culturellement partagées, tout en respectant les exigences de la recherche académique.

Materciné : la recherche racontée par l’image

Inscrit dans les missions de l’Université de Lorraine pour renforcer le dialogue entre sciences et société, le projet Materciné (Marque, territoire et cinéma en Grand-Est) associe étroitement recherche et médiation scientifique. Il produit des analyses sur les symboliques et représentations territoriales à l’écran et les rend accessibles grâce à des dispositifs de médiation, indispensables à leur compréhension et à leur diffusion.

Materciné s’intéresse à la manière dont le territoire du Grand-Est est représenté dans le cinéma de fiction depuis les origines du septième art jusqu’à aujourd’hui. À travers l’analyse de plus de 350 longs-métrages de fiction, Materciné étudie tout ce qui, dans l’image cinématographique, donne à voir, à entendre ou à reconnaître le Grand-Est : décors naturels ou urbains, références verbales ou écrites, personnages historiques, ou encore produits régionaux. Le corpus est ainsi composé d’images accessibles et intelligibles, issues d’une pratique culturelle largement partagée. Les dispositifs de médiation du projet prennent notamment la forme de création de nouvelles images ayant pour objet le cinéma lui-même. Materciné déploie ainsi de multiples dispositifs (livres, parcours touristiques, expositions, écosystème numérique) nourris par des productions issues de l’iconomédiation.

Cette démarche de médiation repose également sur une collaboration artistique intégrée au processus de recherche. Chercheurs, graphistes et illustrateurs co-construisent des images qui participent à la fois à l’analyse scientifique et à la mise en forme des dispositifs de médiation.

Quand la science devient série (Clap by Materciné).

« Clap by Materciné » : une websérie pour explorer le Grand-Est cinématographique

Début 2026, Materciné a donné lieu à la création de Clap by Materciné, une websérie documentaire thématique conçue comme un dispositif de médiation scientifique. Ce format audiovisuel s’appuie sur les résultats de la recherche pour proposer une lecture analytique et contextualisée des représentations du territoire du Grand-Est au cinéma. En créant et en mobilisant des illustrations, des motions-designs, et des éléments de narration visuelle, la websérie permet de rendre visibles des significations territoriales qui ne sont pas immédiatement perceptibles lors du visionnage des œuvres. Elle offre une entrée progressive et pédagogique dans les enjeux de la recherche.

À partir des trois séquences présentées ci-après, le spectateur découvre d’abord comment le territoire s’affirme comme un élément identifiable du récit, grâce à sa double présence visuelle et sonore à l’écran, participant pleinement à la narration et affirmant son identité filmique. Le territoire est ensuite montré comme un vaste décor de mise en scène, un espace de scénographie à grande échelle où des lieux ordinaires se transforment en espaces extraordinaires par le regard et la mise en scène des cinéastes. Enfin, la vidéo décrypte les usages du trompe-l’œil cinématographique, dans lesquels le Grand-Est peut être détourné, maquillé ou réinterprété pour représenter d’autres lieux, brouillant volontairement les repères géographiques. Le territoire filmique devient alors un espace polymorphe, capable de multiplier les identités et d’illustrer toute la puissance illusionniste du cinéma.

Le Grand-Est fait son cinéma (Clap by Materciné)

Clap by Materciné explore ensuite les liens entre le Grand-Est et ses paysages industriels et naturels, en révélant comment le cinéma puise dans cette mémoire territoriale pour construire des récits riches et sensibles. Un premier regard met en scène des espaces chargés d’histoire et de luttes, retraçant la mémoire des mines, de la sidérurgie et de l’agriculture. Le territoire apparaît dans sa force brute et authentique, où les traces du passé deviennent matière à raconter et à imaginer. Un deuxième regard déplace le focus vers les forêts du Grand-Est.




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Ces espaces naturels sont des terrains d’aventures, des refuges mystiques ou des métaphores narratives. Le cinéma exploite cette dualité entre réalisme et imaginaire, créant un clair-obscur poétique ou effrayant qui révèle la richesse et la densité des territoires forestiers. En associant ces deux perspectives, Clap by Materciné montre comment le territoire du Grand-Est, qu’il soit industriel ou naturel, se transforme à l’écran en un acteur à part entière, porteur d’histoire, de sens et de potentialités narratives.

Terres d’acier, au cœur des bois (Clap by Materciné)

Clap by Materciné met enfin en lumière les trésors et les richesses du Grand-Est, en montrant comment le cinéma s’empare de son patrimoine, de ses savoir-faire et de sa créativité pour enrichir la narration et l’expérience visuelle. Un premier focus dévoile la dimension esthétique singulière de la région à travers ses éclats dorés, ses détails raffinés et son héritage patrimonial. Un deuxième focus porte sur des productions emblématiques, comme le champagne, les bières et les eaux, en tant que marqueurs culturel et identitaire ; symboles de fête et de partage. Ces objets du quotidien participent à révéler la singularité et le rayonnement du Grand-Est, mêlant prestige et tradition. Enfin, un troisième focus met en lumière le Grand-Est comme un creuset de production culturelle et artistique. Artistes, institutions et projets culturels font de la région un espace fertile où patrimoine, innovation et expression artistique se traduisent à l’écran.

Or, bulles et création (Clap by Materciné)

Ainsi, Clap by Materciné illustre comment la recherche sur le cinéma peut se transformer en un dispositif de médiation vivant et accessible. À travers la websérie, les images étudiées deviennent des vecteurs de compréhension et de diffusion, permettant de rendre perceptibles les liens entre territoire, patrimoine et création artistique.

Cette démarche met en œuvre l’iconomédiation : un processus par lequel les images, analysées et réinterprétées, sont transmutées pour révéler des significations complexes et les partager avec un public élargi. La websérie crée un espace où recherche et société se rencontrent, offrant aux spectateurs une expérience immersive et enrichissante du Grand-Est filmique.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Quand la recherche sur le cinéma se raconte dans une websérie – https://theconversation.com/quand-la-recherche-sur-le-cinema-se-raconte-dans-une-webserie-275155

Réguler l’accès des mineurs aux réseaux sociaux : le cadre juridique au défi d’une application réelle

Source: The Conversation – in French – By Tanja Petelin, Maître de conférences en droit privé, Université de Poitiers

Si le règlement européen sur les services numériques impose aux réseaux sociaux de mettre en place des mesures pour protéger les mineurs, ces derniers restent encore largement exposés à divers risques. Une loi nationale visant à interdire l’accès à TikTok, Facebook ou encore Instagram, aux moins de 15 ans peut-elle changer la donne ? L’analyse juridique fait ressortir les défis d’une mise en œuvre effective.


Le 26 janvier 2026, l’Assemblée nationale a adopté en première lecture la proposition de loi visant à protéger les mineurs des risques auxquels les expose l’utilisation des réseaux sociaux, avec une disposition les interdisant aux moins de 15 ans. Ce texte fait suite aux conclusions de la Commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs, constatant à la fois ses effets délétères sur la santé mentale des jeunes et établissant qu’il n’existe parmi les principaux réseaux sociaux aucun qui puisse être qualifié d’« éthique ». D’autres pays européens s’engagent dans cette même voie.

Cette dynamique révèle un certain désenchantement à l’égard du cadre juridique européen qui, à travers l’article 28 du règlement européen sur les services numériques (DSA), impose aux fournisseurs de plateformes en ligne accessibles aux mineurs (y compris les réseaux sociaux), une obligation de mettre en place « des mesures appropriées et proportionnées pour garantir un niveau élevé de protection de la vie privée, de sûreté et de sécurité des mineurs sur leurs services ».




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Dans ses lignes directrices du 14 juillet 2025, la Commission européenne a traduit cette obligation en une série des bonnes pratiques concernant les paramètres par défaut, la conception des interfaces, le fonctionnement des algorithmes de recommandation, les pratiques commerciales ou encore la modération.

Par ailleurs, les articles 34 et 35 du DSA imposent aux fournisseurs de « très grandes plateformes en ligne » d’évaluer tout effet négatif réel ou prévisible lié à l’exercice des droits de l’enfant, à leur protection et aux conséquences négatives graves sur leur bien-être physique et mental. C’est sur ce fondement que la Commission européenne a récemment conclu, à titre préliminaire, au non-respect du DSA par TikTok, demandant à la société de modifier la conception de son service, en désactivant progressivement des fonctionnalités les plus addictives.

En théorie, ce cadre offre donc à la Commission européenne et aux régulateurs nationaux des moyens pour responsabiliser les plateformes à l’égard de leurs jeunes utilisateurs. Ainsi, dès l’entrée en vigueur du DSA en 2024, la Commission européenne a ouvert des procédures formelles à l’encontre de TikTok et de Meta (concernant Facebook et Instagram). Pourtant, ces procédures s’avèrent longues et donnent le sentiment d’une loi qui reste lettre morte.

Si, comme le rappelle la députée Laure Miller dans son rapport, les mesures actuellement mises en œuvre sont loin d’être à la hauteur de l’urgence, une loi nationale visant à interdire les réseaux sociaux aux mineurs est-elle la bonne réponse au problème de leur protection en ligne ?

Interdiction des réseaux sociaux aux mineurs, majorité numérique : de quoi parle-t-on ?

La notion de la « majorité » fait généralement allusion à l’acquisition d’une certaine autonomie. En France, l’âge de la majorité, fixée à 18 ans, conditionne en principe la capacité du mineur d’exercer ses droits.

Depuis la modification de la loi informatique et libertés en vue de sa mise en conformité avec le RGPD, l’âge de la « majorité numérique » est généralement associé en France au seuil de 15 ans. Cependant, l’utilisation du terme en lien avec ce texte peut induire en erreur. En effet, cette loi reconnaît uniquement la capacité aux mineurs de plus de 15 ans de consentir seuls au traitement de leurs données personnelles sur Internet. Elle n’a donc aucun impact sur leur capacité d’accomplir d’autres actes en ligne, par exemple, d’accepter les conditions générales d’utilisation d’un réseau social, comme l’explique la CNIL.

Outre cette « majorité civile », des seuils d’âge sont également posés, notamment en droit pénal, pour accorder aux mineurs une protection renforcée ou pour interdire leur exposition à certains contenus ou produits préjudiciables. La démarche du législateur français concernant la régulation de l’accès aux réseaux sociaux semble davantage s’inscrire dans ce cadre.

Ainsi, la loi du 7 juillet 2023 visant à instaurer une majorité numérique et à lutter contre la haine en ligne, imposant aux fournisseurs de réseaux sociaux de refuser l’inscription à leurs services aux enfants de moins de 15 ans en l’absence d’une autorisation parentale, n’a pas vraiment pour objet l’instauration d’une majorité numérique. Outre sa portée limitée à l’inscription aux réseaux sociaux, aucune de ses dispositions ne prévoit explicitement la capacité des mineurs âgés de plus de 15 ans d’accomplir seuls les actes juridiques dans ce cadre. Cette loi n’est d’ailleurs jamais entrée en vigueur en raison de sa non-conformité au droit de l’Union européenne.

Quant à la proposition de loi votée le 26 janvier 2026, elle ne reprend pas le terme de majorité numérique et prévoit une interdiction pure et simple, ne pouvant être levée par l’autorisation des parents.

Réactions face à l’annonce d’une possible interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans (France 3 Nouvelle-Aquitaine, 2026).

Aussi, à la différence de la loi du 7 juillet 2023, aucune nouvelle obligation n’est explicitement instaurée à la charge des fournisseurs de réseaux sociaux : son article 1er prévoit simplement que « l’accès à un service de réseaux sociaux en ligne fourni par une plateforme en ligne est interdit aux mineurs de quinze ans ». Si la disposition semble ainsi faire peser le respect de l’interdiction sur les mineurs, cette formulation s’explique par une nécessaire articulation avec le droit de l’Union européenne.

Articulation avec le cadre juridique de l’Union européenne

Dans son avis sur une première version de la proposition de loi, le Conseil d’État a justement remarqué que, en faisant peser l’interdiction d’accès aux réseaux sociaux sur les plateformes en ligne, la loi pourrait soulever des difficultés au regard du DSA.

En effet, en adoptant le DSA, le législateur de l’Union européenne a procédé à une harmonisation exhaustive des règles applicables aux plateformes en ligne. Par conséquent, les États membres ne peuvent adopter des exigences nationales supplémentaires concernant les matières relevant de son champ d’application, sauf si celui-ci le prévoit expressément.

Or, selon l’article 28 du DSA, les plateformes en ligne accessibles aux mineurs ont déjà l’obligation de mettre en place des mesures pour protéger les mineurs. Les lignes directrices de la Commission apportent d’ailleurs des précisions sur l’utilisation des outils de vérification de l’âge et précisent les situations dans lesquelles le recours à des restrictions d’accès fondées sur celles-ci est approprié. Outre les hypothèses classiques (vente d’alcool, de tabac ou des stupéfiants, contenus pornographiques, jeux d’argent et de hasard), elles citent l’hypothèse suivante :

« Lorsque le droit de l’Union ou le droit national, conformément au droit de l’Union, fixe un âge minimal pour accéder à certains produits ou services proposés et/ou présentés de quelque manière que ce soit sur une plateforme en ligne, y compris des catégories spécifiquement définies de services de médias sociaux en ligne. »

Un porte-parole de la Commission a ainsi déclaré que la France avait le droit de fixer l’âge de la « majorité numérique » pour ses citoyens, tout en précisant que la mise en œuvre doit être conforme au DSA.

Les défis d’une mise en œuvre effective

Pour que l’interdiction légale puisse atteindre son objectif, encore faut-il relever les défis relatifs à sa mise en œuvre effective.

D’abord, comme en témoigne l’exemple australien, une telle interdiction se confronte nécessairement au risque de contournement par les mineurs : utilisation de l’identité d’un tiers, recours au VPN… Certains mineurs risquent ainsi de se retrouver dans une situation de grande vulnérabilité, accédant au réseau social sans accompagnement parental et sans que leur âge réel soit pris en compte dans leur parcours d’utilisateur. Les obligations des plateformes à leur égard méritent donc d’être interrogées.

L’Australie interdit les réseaux sociaux aux adolescents (France 24, décembre 2025).

D’autre part, dans la mesure où le respect de l’interdiction s’inscrit dans le cadre du DSA, c’est également ce règlement qui définit les autorités compétentes pour surveiller sa mise en œuvre. Or cette compétence revient en principe à la Commission européenne pour les réseaux sociaux qualifiés de très grandes plateformes, voire, pour les autres réseaux sociaux, au régulateur de l’État membre dans lequel se situe l’établissement principal du fournisseur de services.

La compétence du régulateur français est ainsi limitée aux seuls réseaux sociaux établis en France, situation rare dans les faits. Se pose alors de nouveau le problème de délais des procédures menées par la Commission ou impliquant les régulateurs d’autres États membres, susceptible de compromettre l’effectivité du dispositif.

Cependant, la Commission européenne envisage désormais l’élaboration d’une approche commune concernant l’accès des mineurs aux réseaux sociaux. Dans une résolution du 26 novembre 2025, le Parlement européen a également demandé la mise en place d’une « limite d’âge numérique européenne harmonisée » de 16 ans pour l’accès aux réseaux sociaux sans l’accord des parents ou tuteurs, et d’un seuil de 13 ans en dessous duquel aucun mineur ne peut y accéder.

Si une solution européenne commune peut être plus efficace face aux grands acteurs du numérique, encore faut-il se donner les moyens de l’imposer, conjointement aux autres mesures visant à protéger les mineurs et leurs droits. Par ailleurs, le dispositif préconisé par le Parlement européen, privilégiant l’accompagnement parental entre 13 et 16 ans à une interdiction pure et simple, offre davantage de souplesse.

Il est important que les jeunes puissent découvrir progressivement Internet et les réseaux sociaux, en fonction de leur maturité, tout en évoluant dans un environnement qui n’exploite pas leurs vulnérabilités. La définition des « limites d’âge numérique » n’est ainsi qu’une brique dans la construction d’un environnement numérique respectueux des droits des mineurs.


Le projet Encadrer les activités numériques du mineur : une recherche interdisciplinaire centrée sur le processus d’autonomisation – ENUMINE est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Tanja Petelin a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR).

ref. Réguler l’accès des mineurs aux réseaux sociaux : le cadre juridique au défi d’une application réelle – https://theconversation.com/reguler-lacces-des-mineurs-aux-reseaux-sociaux-le-cadre-juridique-au-defi-dune-application-reelle-274441

Insomnie et avancée en âge : pourquoi les somnifères au long cours ne sont pas indiqués, et quelles solutions adopter ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Véronique Lefebvre des Noëttes, Psychiatre du sujet âgé, chercheur associé au Laboratoire interdisciplinaire d’étude du politique Hannah Arendt (Université Paris-Est Créteil), co-directeur du département de recherche Éthique biomédicale du Collège des Bernardins, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

À mesure que nous vieillissons, notre sommeil se modifie. Il est important d’avoir conscience de ces changements, pour ne pas se considérer, à tort, comme insomniaque. Mais si l’insomnie nous frappe réellement, que faire ? Avant tout, en déterminer la forme, identifier les causes du problème, puis mettre en place des solutions adaptées… parmi lesquelles ne figure surtout pas la prise de somnifères au long cours !


Nous passons environ le tiers de notre vie à dormir. Cela signifie qu’une personne de 75 ans qui aurait dormi huit heures chaque nuit aura passé vingt-cinq ans dans les bras de Morphée et, selon les estimations, près de cinq ans à rêver.

Si le sommeil occupe une telle place dans nos existences, c’est qu’il s’agit d’une fonction vitale. Il permet en effet à notre corps de se régénérer et nous aide à maintenir une humeur stable, à apaiser nos conflits intrapsychiques et à être efficaces au cours de la journée.

Cependant, à mesure que l’on vieillit, le sommeil se modifie. Cela peut se traduire par des difficultés d’endormissement, notamment. Face à une telle situation, quels sont les bons gestes à adopter, et ceux à éviter ? Voici quelques pistes de réponse.

Le sommeil se modifie avec l’âge

Le sommeil se divise en cycles d’environ 1,5 heure. Chaque cycle comporte quatre stades : sommeil léger, sommeil intermédiaire, sommeil profond, puis sommeil paradoxal (durant lequel se produisent les rêves).

Bien dormir est indispensable au bon développement cérébral, en particulier chez les bébés. Chez l’enfant, il régule la production d’hormone de croissance ainsi que la production d’autres hormones tout au long de la vie, pendant le sommeil lent profond : le cortisol (hormone de l’éveil et du stress) et l’insuline (l’hormone de l’appétit).

Le sommeil permet aussi à l’organisme de récupérer de la fatigue nerveuse, de « trier » les innombrables informations que notre cerveau a dû traiter dans la journée, puis de les stocker en créant de nouvelles connexions nerveuses, et ainsi de développer notre mémoire.

Nous savons aussi aujourd’hui que le sommeil est utile pour éliminer les « déchets » et éviter l’agrégation de protéines β-amyloïdes entre les neurones, lesquelles constituent les « plaques séniles » qui sont l’une des composantes de la maladie d’Alzheimer (avec les agglomérats de protéines TAU à l’intérieur des neurones).

Enfin, dormir suffisamment est par ailleurs associé à une meilleure réponse immunitaire.

Toutefois, avec l’avancée en âge, le sommeil change. Son architecture se modifie de manière insidieuse : il devient plus léger, plus séquencé, avec plus de micros réveils. Les dormeurs ont la sensation d’avoir vu toutes les heures défiler sans être parvenu à sombrer dans un sommeil lent profond. L’avance de phase (se coucher tôt et se lever tôt) devient aussi plus fréquente (il est possible de compenser avec des siestes en journée (mais pas plus d’une demi-heure).

Il faut savoir que ces modifications touchent davantage les femmes que les hommes, car la ménopause impacte le sommeil en raison de la diminution du taux d’œstrogène. Par ailleurs, elles sécrètent moins de mélatonine (l’hormone du sommeil).

Lorsque l’on est bon dormeur habituel, ces changements peuvent être déstabilisants. Il vaut donc mieux connaître le fonctionnement normal du sommeil avec l’avancée en âge afin d’éviter de stresser inutilement et de se croire insomniaque, ce qui peut mener à consulter dans le but de se voir prescrire des somnifères par son médecin.

Insomnie : de quoi parle-t-on ?

Très fréquente, l’insomnie toucherait de 15 % à 20 % des Français. On en distingue deux formes. L’une est transitoire : c’est l’insomnie d’endormissement. L’autre est plus difficile à traiter, c’est l’insomnie chronique.

L’insomnie d’endormissement est en général due au stress, à l’anxiété et à la dépression. Il peut aussi s’agir d’événements de vie stressants, comme le divorce, un deuil, l’annonce d’une maladie grave. L’anxiété est un facteur d’insomnie majeur, puisqu’elle active le cerveau qui se met en état d’hypervigilance (on n’arrive pas à s’endormir de peur d’un danger‚ réel ou non) : le corps est préparé à fuir quand il devrait se mettre au repos pour sombrer dans un sommeil réparateur.

L’insomnie chronique (autrement dit survenant trois nuits par semaine pendant trois mois minimum, avec des répercussions diurnes) touche 19 % des Français. Elle peut entraîner des difficultés de concentration (en particulier au travail, ce qui entraîne une baisse des performances), une fatigue et une somnolence diurne, des troubles de l’humeur (dépression), une irritabilité, une anxiété, des troubles de la mémoire, des difficultés d’attention avec des surrisques d’accidents de la route ou du travail, une diminution des défenses immunitaires contre les infections, un risque augmenté d’obésité et de diabète de type 2 (non insulinodépendant) et une majoration du risque cardiovasculaire (hypertension artérielle, infarctus, accidents vasculaires cérébraux).

Soulignons que lorsque les troubles du sommeil avec inversion du rythme veille/sommeil affectent des personnes âgées victimes de la maladie d’Alzheimer, ils constituent une source de souffrances supplémentaires pour celles-ci ainsi que pour leurs aidants, alors même que ces patients sont déjà très souvent touchés par plusieurs autres pathologies.

Que faire en cas d’insomnie chronique ?

Avant tout, il faut savoir qu’en cas d’insomnie chronique, la réponse thérapeutique ne doit pas être de prendre un somnifère de la famille des benzodiazépines au long cours. En effet, les personnes âgées consommant des benzodiazépines de demi-vie longue ont un risque augmenté de 60 % de développer une démence (majoritairement de type de la maladie d’Alzheimer), et ce, sans que cela soit explicable par d’autres facteurs, comme l’a démontré dès 2015 l’étude dirigée par le professeur d’épidémiologie et de santé publique Christophe Tzourio. Par ailleurs, l’emploi de ces molécules n’est pas sans risque (voir encadré « Attention aux benzodiazépines »).




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De plus, si elles apaisent rapidement les symptômes de l’anxiété‚ les molécules benzodiazépiniques ne s’attaquent ni à ses causes ni à celles de l’insomnie. Selon les recommandations de la Haute Autorité de santé 2024, aucune benzodiazépine n’est indiquée dans le traitement de l’insomnie chronique, et on ne doit pas les prendre pendant plus de quatre semaines (durée qui comprend la période de sevrage).

Pour lutter contre l’insomnie chronique, en première intention le traitement recommandé est le recours aux thérapies comportementales et cognitives (TCC). Contrairement à la psychanalyse, ces thérapies sont centrées non pas sur le passé mais sur le présent. Elles visent à identifier ce qui nous empêche de bien fonctionner (les mécanismes de blocages, les sources d’anxiété…) et à nous amener à progressivement adopter d’autres manières de penser ainsi qu’à modifier nos croyances et nos comportements. Cela nécessite une collaboration active au début de la thérapie, pour ensuite se l’approprier et améliorer durablement notre fonctionnement.

Cette approche vise à mieux comprendre son sommeil et ses troubles par une analyse fonctionnelle. Par exemple, si vous ne dormez pas durant trois nuits d’affilée, il est important de rechercher les facteurs déclenchants. Il peut s’agir de soucis de la journée qui tournent en boucle dans votre tête, d’un deuil qui vous a affecté, de l’annonce d’une maladie grave, de contrariétés intrafamiliales, d’un excès (ou d’un déficit) d’activités, d’un abus de boissons énergisantes, de repas trop copieux…

L’idée est de recenser ses habitudes de vie et de sommeil en tenant un agenda de sommeil, d’apprendre à lutter contre ses fausses croyances (« Si je ne prends pas mon somnifère, je ne vais pas dormir »), et d’ajuster le temps passé au lit et son temps de sommeil. Il faut également apprendre de nouvelles règles d’hygiène de vie et respecter certaines règles (voir encadré « Dix clés pour mieux dormir »).

Il est par exemple important de comprendre que si l’on s’endort à 22 heures et que l’on se réveille à 5 heures du matin, on n’est pas insomniaque (même si on a eu quelques petits réveils dans la nuit – notamment, avec l’âge, pour aller aux toilettes). Inutile, donc, de rester encore au lit en attendant de se rendormir, le sommeil ne viendra plus. Cependant, en cas de fatigue, on pourra envisager une petite sieste vers 14 heures.

En outre, si nécessaire, la mélatonine peut aussi être proposée comme alternative aux somnifères. Cette hormone joue plusieurs rôles essentiels dans notre organisme : elle régule l’horloge biologique, le rythme nycthéméral, la sécrétion d’autres hormones et les variations de température du corps. Sa production diminue avec l’âge, la consommation d’alcool, de café, d’excitants et de certains médicaments stimulants.

Il faut savoir que la production de mélatonine est déclenchée par l’obscurité (d’où la nécessité de faire le noir ou de simuler la nuit pour mieux dormir), et que ladite production cesse lors de l’exposition à la lumière vive (d’où la préconisation d’éteindre les écrans longtemps avant de dormir).

Cette molécule est fréquemment utilisée en gériatrie et pour traiter les situations de décalage horaire ou d’insomnies transitoires. Contrairement aux benzodiazépines, elle n’a pas d’effets indésirables, mais ses effets sédatifs peuvent être plus légers. L’une des limites de cette approche est que la mélatonine ne fonctionne pas de la même manière chez tout le monde et que son efficacité peut être variable d’une personne à l’autre.

Enfin, si l’insomnie persiste plus de trois mois sans amélioration et a un impact important sur le déroulé de la journée, un traitement médicamenteux est possible, en seconde intention. Ainsi, l’hypnotique daridorexant, dont la propriété est de diminuer l’éveil, est désormais autorisé dans ce contexte.

En conclusion, il n’y a pas de fatalité à mal dormir. Cependant, le réflexe de prendre un somnifère doit laisser la place aux thérapies comportementales et cognitives, à la relaxation, à de nouvelles règles d’hygiène de vie ainsi qu’à des alternatives médicamenteuses non benzodiazépiniques.


Pour aller plus loin

Véronique Lefebvre des Noëttes, Bonne nuit, bonne santé ! Comment retrouver votre sommeil sans médicaments pour vivre mieux et plus longtemps, éditions du Rocher, 2025.

The Conversation

Véronique Lefebvre des Noëttes ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Insomnie et avancée en âge : pourquoi les somnifères au long cours ne sont pas indiqués, et quelles solutions adopter ? – https://theconversation.com/insomnie-et-avancee-en-age-pourquoi-les-somniferes-au-long-cours-ne-sont-pas-indiques-et-quelles-solutions-adopter-277870

La tension de Hubble : peut-on résoudre l’un des plus grands mystères de l’univers grâce aux champs magnétiques ?

Source: The Conversation – in French – By Levon Pogosian, Professor of Physics, Simon Fraser University

Photo d’Abell 209, un immense amas de galaxies déformant l’espace-temps, situé à 2,8 milliards d’années-lumière dans la constellation de la Baleine, prise en juillet 2025 par le télescope spatial Hubble.
(NASA)

Si l’expansion de l’univers est un fait établi, la vitesse à laquelle elle se produit divise les scientifiques.

Deux des meilleures méthodes dont nous disposons pour mesurer le taux d’expansion de l’univers, soit la constante de Hubble, donnent des résultats qui ne concordent pas. Ce problème majeur de la cosmologie moderne est connu sous le nom de « tension de Hubble ».

Nous nous sommes demandé si une théorie proposée initialement pour expliquer l’origine des champs magnétiques cosmiques pouvait nous aider à solutionner le mystère de la tension de Hubble.

Nos récentes recherches explorent la possibilité que des champs magnétiques extrêmement faibles, vestiges des premiers instants suivant le Big Bang, puissent nous aider à résoudre la tension de Hubble, tout en nous offrant un aperçu de la physique à des énergies bien supérieures à celles pouvant être atteintes sur Terre.

Constante de Hubble et tension de Hubble

Les astronomes utilisent la constante de Hubble pour mesurer la vitesse d’expansion de l’univers. Elle tire son nom de l’astronome américain Edwin Hubble, qui a découvert que l’univers était en expansion.

Explication de la constante de Hubble et de la tension de Hubble. (University of Chicago).

Il existe deux approches pour calculer la constante de Hubble. La première est indirecte et repose sur les prédictions de notre modèle cosmologique, ajusté pour correspondre aux motifs du fond diffus cosmologique, soit le faible rayonnement résiduel du Big Bang.

Des instruments tels que le télescope spatial Planck ont mesuré d’infimes fluctuations de cette lumière primordiale, ce qui a permis d’obtenir une constante de Hubble d’environ 67 kilomètres par seconde par mégaparsec (km/s/Mpc). Un parsec est une unité de distance utilisée en astronomie équivalant à environ 3,26 années-lumière, soit 30,9 billions de kilomètres. Un mégaparsec équivaut à un million de parsecs.

La deuxième méthode est plus directe et semblable à celle adoptée par Hubble dans les années 1920 quand il a démontré pour la première fois que l’univers était en expansion. Elle consiste à mesurer la vitesse à laquelle les galaxies lointaines s’éloignent de la nôtre, la Voie lactée, en observant la luminosité des explosions de supernovae dans ces galaxies.

Les supernovae de type Ia sont appelées « chandelles standard », car nous savons que leur luminosité est la même où qu’elles se trouvent. Nous pouvons donc évaluer la distance qui nous en sépare en fonction de leur luminosité apparente.

Pour déterminer leur luminosité intrinsèque, les astronomes utilisent d’autres chandelles standard, comme les étoiles céphéides, dans les galaxies avoisinantes. Ces observations, réalisées à l’aide des télescopes spatiaux Hubble et James Webb, donnent une valeur plus élevée, soit environ 73 km/s/Mpc.

C’est cette différence entre les deux résultats qu’on appelle « tension de Hubble ». La différence entre 67 et 73 peut sembler minime, mais elle est statistiquement très significative. Si les deux méthodes sont correctes, alors le modèle standard de la cosmologie doit présenter une lacune.

Explication de la manière dont les astronomes mesurent les distances cosmiques.(NASA)

D’où viennent les champs magnétiques cosmiques ?

Les champs magnétiques sont partout dans l’univers. Si les planètes et les étoiles produisent leurs propres champs, des lacunes dans notre compréhension ressortent lorsqu’il s’agit d’expliquer les champs magnétiques à très grande échelle qui traversent les galaxies, les amas, voire les vides cosmiques.

L’une des hypothèses est que le magnétisme serait apparu pour la première fois au tout début de l’univers, bien avant la formation des premières étoiles et galaxies. Ces champs magnétiques, appelés « primordiaux », sont étudiés depuis des décennies. La recherche de leurs empreintes dans le fond diffus cosmologique et d’autres données permet d’explorer l’univers primitif et les énergies extrêmes qui auraient généré ces champs.

En 2011, deux d’entre nous (Karsten et Tom) ont relevé que les champs magnétiques primordiaux auraient influencé la recombinaison, c’est-à-dire lorsque les électrons et les protons se sont combinés pour la première fois pour former de l’hydrogène neutre, et que l’univers est passé d’un état opaque à un état transparent. La première lumière capable de voyager librement est ce que nous observons aujourd’hui sous la forme du fond diffus cosmologique.

Si les champs magnétiques primordiaux existent, ils accéléreraient la recombinaison en repoussant et en attirant les particules chargées, rendant la matière grumeleuse. Dans les zones où la densité de particules est plus importante, la probabilité de rencontre et de formation d’hydrogène est plus élevée.

Déplacer le moment où l’univers devient transparent change la taille des motifs observés dans le fond diffus cosmologique. Cela modifie l’unité de mesure des distances cosmiques et, par conséquent, la valeur de la constante de Hubble déduite du modèle, contribuant ainsi à atténuer la tension de Hubble. En 2020, deux d’entre nous (Karsten et Levon) ont démontré cet effet à l’aide d’un modèle simplifié de recombinaison.

Ce que nous avons découvert

Carte créée par l’observatoire Wilkinson Microwave Anisotropy Probe de la NASA représentant le rayonnement micro-ondes émis environ 375 000 ans après la naissance de l’univers.
(NASA/WMAP Science Team)

Dans notre récente publication, nous avons utilisé les premières simulations tridimensionnelles complètes du plasma primordial avec des champs magnétiques intégrés, afin de retracer la formation de l’hydrogène.

Nous avons considéré l’historique de formation de l’hydrogène obtenu grâce à ces simulations pour effectuer des prédictions sur l’apparence que devrait avoir le fond diffus cosmologique en présence de champs magnétiques primordiaux, puis nous avons comparé ces prédictions aux observations du fond diffus.

Le fond diffus cosmologique est extrêmement sensible aux variations de recombinaison. Si les champs magnétiques primordiaux l’avaient modifié d’une manière incompatible avec les observations, cette hypothèse aurait pu être écartée. Or, les données ont montré que notre proposition demeure valable.

L’expertise universitaire, l’exigence journalistique.

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En combinant plusieurs ensembles de données, nous enregistrons une légère préférence constante pour les champs magnétiques primordiaux, comprise entre 1,5 et 3 écarts-types. Il ne s’agit pas encore d’une découverte, mais d’un indice significatif de leur existence.

Par ailleurs, les intensités de champ privilégiées par les données, d’environ 5 à 10 pico-gauss, sont proches de celles qui seraient nécessaires pour que les champs magnétiques des galaxies et des amas proviennent uniquement des germes primordiaux. Un pico-gauss est une unité de mesure de l’intensité des champs magnétiques.

Si les champs magnétiques primordiaux sont confirmés, ils permettraient non seulement d’atténuer la tension de Hubble, mais ils ouvriraient également une nouvelle fenêtre sur l’état de l’univers quelques fractions de seconde après sa naissance, offrant peut-être un aperçu d’événements majeurs tels que le Big Bang.

Nos résultats montrent que cette hypothèse résiste aux tests les plus poussés actuellement disponibles et qu’elle fournit des cibles claires pour les observations futures. Au cours des prochaines années, nous découvrirons si de minuscules champs magnétiques remontant à l’aube des temps ont contribué à façonner l’univers que nous contemplons aujourd’hui, et s’ils sont la clé pour résoudre la tension de Hubble.

La Conversation Canada

Levon Pogosian bénéficie d’un financement du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada. Les travaux décrits dans cet article ont été rendus possibles en partie grâce au soutien apporté par le BC DRI Group et la Digital Research Alliance of Canada.

Karsten Jedamzik bénéficie d’un financement du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) français. Les travaux décrits dans cet article ont été en partie soutenus par l’Agence nationale de la recherche.

Tom Abel bénéficie d’un financement du Département américain de l’Énergie dans le cadre du contrat n° DE-AC02-76SF00515.

ref. La tension de Hubble : peut-on résoudre l’un des plus grands mystères de l’univers grâce aux champs magnétiques ? – https://theconversation.com/la-tension-de-hubble-peut-on-resoudre-lun-des-plus-grands-mysteres-de-lunivers-grace-aux-champs-magnetiques-275611

La guerre en Iran ne se limite pas aux frappes : elle fracture la vie civile et la diaspora, et met à mal la recherche de vérité

Source: The Conversation – in French – By Mina Fakhravar, PhD Candidate, Feminist and Gender Studies, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

La guerre n’ouvre pas automatiquement un chemin vers la liberté. Celle qui se déroule présentement en Iran peut aussi défaire les solidarités, les espaces civils et les forces féministes et minoritaires dont dépend toute émancipation future du pays. La voie que prendra la guerre qu’Israël et les États-Unis y mènent est incertaine, au-delà des analyses, de dénombrement des frappes, des calculs stratégiques, des seuils d’escalade et des rapports de force régionaux.


Ce langage militaire laisse dans l’ombre ce que la guerre fait à la vie ordinaire des millions d’Iraniens. Il ne dit presque rien des maisons qu’on n’a plus le cœur de nettoyer, des tables de haft-sin qu’on prépare dans l’angoisse pour la célébration de Nowruz, le Nouvel An iranien du 20 mars, des enfants qu’il faut rassurer alors que les adultes eux-mêmes vacillent.

Au moment où j’écris, cela fait près de deux semaines que l’Iran subit un blackout numérique imposé, coupant les familles de l’information, de leurs proches, parfois même de toute possibilité de se repérer dans le danger. J’écris depuis cet entre-deux douloureux, avec une vie à moitié ici, à moitié là-bas, dans un pays suspendu entre fumée, peur et silence forcé.

Doctorante irano-canadienne en études féministes, je travaille sur les formes de résistance civile en Iran, en particulier sur les pratiques quotidiennes par lesquelles les femmes résistent aux violences qui leur sont imposées.

Quand la guerre descend dans l’ordinaire

Au-delà des frappes et des ruines, c’est la vie sociale qui se défait. C’est en ce sens que l’anthropologue indienne Veena Das, connue pour ses travaux majeurs sur la violence et la vie ordinaire, aide à lire la situation iranienne : la violence ne reste pas au niveau spectaculaire de l’événement, elle brise les routines, dérègle le sommeil, complique les soins, vide les marchés et altère la capacité même de se projeter.

À cette désorganisation s’ajoute une guerre informationnelle d’une ampleur inédite. Dans un pays presque entièrement privé d’internet, une partie de la population se retrouve renvoyée aux récits filtrés des médias d’État, tandis que circulent ailleurs images recyclées, vidéos trompeuses et contenus générés par l’intelligence artificielle.

Cette surproduction de faussetés, combinée au blackout, n’éclaire pas la guerre : elle épaissit le brouillard dans lequel les civils doivent pourtant continuer à vivre.

Des vies inégalement exposées

L’expérience de la guerre est profondément inégale : la classe, l’âge, la santé et la dépendance pèsent directement sur l’exposition au danger et sur les possibilités de s’en protéger. Celles et ceux qui ont de l’argent, une voiture, des proches ailleurs ou la possibilité de payer quelques minutes de connexion gardent parfois une marge de manœuvre.

Pour les autres, il faut rester, malgré les revenus interrompus, les médicaments plus difficiles à trouver, l’essence plus chère et l’approche du Nouvel An qui vide encore davantage les ressources.

Ce sont aussi les femmes, souvent chargées de nourrir, rassurer et tenir la vie quotidienne, qui absorbent une grande part de ce choc, avec les enfants, les personnes âgées, les femmes enceintes, les malades et même les animaux laissés dans un environnement devenu toxique en raison du bombardement d’installations pétrolières.

Le chaos au service de la répression

À la destruction matérielle s’ajoute une autre menace : l’effacement des traces de la résistance et de la mémoire des violences.

Après les massacres des 8 et 9 janvier, dont la documentation a déjà été largement entravée, le nouveau chaos militaire suspend encore davantage la possibilité de vérifier les morts, d’identifier les disparus, de suivre les enlèvements, de documenter les exécutions et de protéger les détenus.


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Human Rights Watch a déjà décrit l’ampleur des massacres de janvier, tandis que l’ONU et Amnesty alertent aujourd’hui sur les risques accrus pour les prisonniers dans le contexte de guerre et de blackout. Le régime peut ainsi se servir des bombardements pour déplacer l’attention, réactiver la figure de l’ennemi extérieur, resserrer l’appareil policier et réimposer la peur comme mode de gouvernement.

Toute protestation peut désormais être traitée comme une collusion avec « l’ennemi », au point que le chef de la police a averti à la télévision d’État que les forces de sécurité avaient « le doigt sur la gâchette ».

En Iran comme ailleurs. Ainsi, les cinq footballeuses iraniennes qui ont obtenu l’asile en Australie après avoir refusé de chanter l’hymne de leur pays lors d’un match en Coupe d’Asie ont dû être évacuées de leur résidence sécurisée après la révélation de leur localisation. Cela illustre bien que cette répression ne s’interrompt pas sous les bombes, elle se reconfigure.

Un climat malsain au sein de la diaspora

Le 9 mars, Reuters rapportait que Téhéran menaçait de confisquer les biens des Iraniens vivant à l’étranger s’ils étaient trouvés coupables de coopérer avec les États-Unis ou Israël, prolongeant ainsi sa coercition au-delà des frontières.

Des Iraniens de l’étranger, opposés à la fois à la République islamique et à l’invasion militaire, expliquent aujourd’hui être pris en étau entre la menace du régime et l’intimidation de courants royalistes d’extrême droite. Dans certains milieux monarchistes, la condamnation de la guerre et du militarisme étranger est de plus en plus associée à une supposée défense du régime.

Cette logique est allée si loin que des figures publiques pourtant connues pour leur opposition à la République islamique, comme Shirin Neshat et Golshifteh Farahani, ont dû rappeler publiquement qu’être contre la guerre ne signifiait pas être pro-régime.

Cette confusion entretenue, nourrie par les attaques en ligne et l’intimidation, en dit long sur le climat qui traverse aujourd’hui la diaspora iranienne. Dans certains segments de cette diaspora, le désir de renverser la République islamique semble ainsi conduire à une banalisation troublante des effets humains de la guerre, du harcèlement et du silence imposé aux voix dissidentes.

Ni guerre, ni dictature, ni fausse solidarité

Les Iraniens se retrouvent aujourd’hui pris entre plusieurs confiscations de leur parole.

D’un côté, un pouvoir théocratique qui instrumentalise l’anti-impérialisme pour survivre, réactiver l’ennemi extérieur et prolonger la répression. De l’autre, certaines positions anti-guerre qui, faute de nommer clairement la dictature, reprennent parfois les récits du régime ou passent sous silence sa violence. Enfin, des courants qui s’affichent favorables à l’intervention militaire.

Cette guerre est aussi une guerre des signes : drapeaux, slogans, portraits, mots d’ordre, tout devient terrain de lutte pour parler à la place du peuple iranien.

Or on ne choisit pas entre des bourreaux. On peut refuser la guerre, bien sûr. Mais si ce refus ne s’accompagne pas d’une parole claire sur la dictature, il devient une position aveugle face à la violence. Ce n’est plus de la neutralité. C’est une solidarité incomplète, parfois même faussée. Or, dans le chaos, la peur peut rendre acceptable ce qui aurait dû rester inacceptable : un nouvel ordre autoritaire.

La Conversation Canada

Mina Fakhravar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La guerre en Iran ne se limite pas aux frappes : elle fracture la vie civile et la diaspora, et met à mal la recherche de vérité – https://theconversation.com/la-guerre-en-iran-ne-se-limite-pas-aux-frappes-elle-fracture-la-vie-civile-et-la-diaspora-et-met-a-mal-la-recherche-de-verite-277842

Missiles Patriot, drones bon marché : pourquoi la défense aérienne doit changer d’échelle

Source: The Conversation – in French – By Iain Boyd, Director of the Center for National Security Initiatives and Professor of Aerospace Engineering Sciences, University of Colorado Boulder

Des milliers de drones et de roquettes peuvent aujourd’hui saturer les systèmes de défense les plus sophistiqués. Pour répondre à cette nouvelle réalité des champs de bataille, les militaires développent des armes capables de tirer plus vite, plus longtemps et à moindre coût.


Les batteries de missiles Patriot constituent depuis plusieurs décennies le système de défense aérienne emblématique de l’arsenal des États-Unis. Mais l’évolution des menaces – des roquettes bon marché aux drones encore moins coûteux – a contraint les Américains et d’autres armées à développer toute une gamme d’armes défensives capables d’y répondre.

En représailles aux frappes menées par les États-Unis et Israël, l’Iran mène des attaques aériennes quotidiennes contre Israël et plusieurs pays de la région du golfe Persique à l’aide de missiles et de drones. En décembre 2025, l’Iran a également lancé un raid coordonné de grande ampleur, mobilisant des centaines de missiles et de drones contre Israël.

Le Hamas avait déjà mené une offensive encore plus massive en octobre 2023, tirant plusieurs milliers de roquettes à bas coût et de missiles rudimentaires contre Israël, submergeant son très médiatisé système de défense aérienne Iron Dome. Et dans le conflit entre l’Ukraine et la Russie, on a également observé plusieurs exemples de raids de drones de grande ampleur menés par les deux camps.

En tant qu’ingénieur spécialiste des systèmes de défense, je constate qu’à mesure que se multiplient et se diversifient les menaces – missiles et drones –, les armées sont contraintes d’adapter leur dispositif de défense et de répondre avec une rapidité et une variété comparables.

Les armes défensives sont des éléments de systèmes de défense aérienne intégrés, qui comprennent notamment les moyens de détecter et de suivre les menaces, généralement grâce à différentes formes de radar. Hérités de la guerre froide, les missiles intercepteurs sont l’arme traditionnellement utilisée pour neutraliser ou détruire ces menaces.

Parmi les exemples bien connus de systèmes de défense aérienne utilisant des missiles intercepteurs figurent donc le système Patriot et l’Iron Dome israélien. Ces dispositifs sont conçus pour être efficaces contre un nombre limité de missiles, notamment des missiles balistiques de courte portée, ainsi que contre des avions et des drones. Les États-Unis utilisent également le système Terminal High Altitude Area Defense pour se défendre contre des missiles balistiques de portée intermédiaire, notamment en interceptant ces missiles avant qu’ils ne rentrent dans l’atmosphère terrestre.

Le système Phalanx Close-In Weapon System, montré ici lors d’un exercice de tir, est une mitrailleuse automatisée capable de se défendre contre des drones et des missiles.

Le problème des chiffres

Le conflit actuel dans le Golfe offre un nouvel exemple du calcul implacable au cœur de la défense aérienne. L’Iran a tiré des milliers de missiles et de drones, et il faut souvent plus d’un intercepteur pour abattre un missile entrant. Les États du Golfe seraient aujourd’hui à court d’intercepteurs.

Les stocks américains sont eux aussi sous pression, et les États-Unis envisageraient de déplacer certains intercepteurs depuis la Corée du Sud vers la région du Golfe.

Comme chaque intercepteur coûte plusieurs millions d’euros, utiliser de tels systèmes pour détruire des roquettes qui ne coûtent qu’environ 90 000 euros constitue une équation perdante. Un tel conflit asymétrique est non seulement trop coûteux du côté de la défense, mais il épuise aussi trop rapidement les stocks d’intercepteurs.

De plus, un attaquant peut tout à fait submerger un défenseur. Lors de l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, l’approche traditionnelle de la défense aérienne fondée sur les intercepteurs s’est révélée moins efficace que prévu face à une offensive de grande ampleur impliquant des milliers de missiles et de roquettes relativement rudimentaires. Des premiers rapports font également état d’une importante salve de roquettes tirée par le Hezbollah contre Israël le 11 mars 2026.

Ce qu’il faut plutôt, ce sont des approches de défense aérienne capables de s’adapter à l’ampleur et au niveau de sophistication croissants des menaces. Comme le Phalanx Close-In Weapon System de la marine américaine, utilisé pour défendre les navires contre les missiles ainsi que contre de petites embarcations de surface. Il s’agit d’une mitrailleuse automatisée capable de tirer jusqu’à 4 500 coups par minute. Elle détruit les cibles entrantes en les pulvérisant sous les tirs. Chaque munition coûte moins de 30 euros, et une centaine de coups sont généralement nécessaires pour neutraliser une cible.

Si cette approche est plus économique que l’utilisation d’intercepteurs coûteux, le chargeur du Phalanx peut être vidé très rapidement, en 20 à 30 secondes, ce qui le rend vulnérable face à un grand nombre de missiles arrivant simultanément. Il s’agit en outre de la dernière ligne de défense. Idéalement, les menaces doivent être neutralisées bien avant que le système Phalanx n’entre en action.

Drones et drones anti-drones

Des attaques aériennes de grande ampleur et à bas coût impliquant des drones armés ont été utilisées dans la guerre entre l’Ukraine et la Russie ainsi qu’au Moyen-Orient. Bien que les drones puissent être abattus à l’aide de missiles intercepteurs, cette solution n’est pas économiquement efficace. Des systèmes d’armes à canon, comme le Phalanx, se révèlent efficaces contre les drones. Les forces américaines, celles des États du Golfe et les forces israéliennes ont également abattu des drones à l’aide de tirs de canons depuis différents aéronefs.

Une autre approche récente, utilisée par les forces ukrainiennes, consiste à développer des drones anti-drones. Ils peuvent endommager ou détruire d’autres drones par différents moyens, notamment par la guerre électronique – qui consiste à brouiller leurs systèmes de commande radio et de communication – ou par interception cinétique, lorsqu’ils percutent directement le drone ciblé. On pense par exemple à Merops, que les États-Unis seraient en train d’envoyer dans la région du Golfe.

Armes à énergie dirigée

Les armées développent également des armes défensives non cinétiques fondées sur des technologies d’énergie dirigée. Les deux formes les plus courantes d’armes à énergie dirigée sont les lasers de haute énergie et les micro-ondes de forte puissance. Les deux transforment l’énergie électrique en effets physiques capables d’endommager ou de détruire des cibles aériennes.

L’un de leurs principaux avantages par rapport aux armes traditionnelles, c’est qu’ils sont souvent présentés comme disposant d’un « chargeur infini ». Tant qu’ils sont reliés à une source d’électricité, ils peuvent continuer à tirer. Cette affirmation n’est toutefois pas totalement exacte : ces systèmes doivent être mis à l’arrêt périodiquement afin de refroidir. Ils restent néanmoins plus économiques et disposent d’une capacité de tir bien plus importante que les systèmes cinétiques.

Les armées du monde entier déploient des armes à laser de haute énergie pour se protéger contre l’artillerie légère, les drones et les embarcations de surface. Les lasers peuvent produire différents effets, notamment en perforant les cibles ou en provoquant leur embrasement.

Par exemple, le système naval américain High Energy Laser with Integrated Optical-dazzler and Surveillance est un dispositif embarqué de 60 kilowatts utilisé pour la protection aérienne des navires. Il peut perturber, ou éblouir, les capteurs des missiles et des drones.

Les armes à micro-ondes de forte puissance ne sont pas encore aussi avancées pour les applications de défense aérienne. Elles fonctionnent en provoquant des courts-circuits dans les systèmes électriques des missiles et des drones, ce qui leur fait perdre le contrôle et les détourne de leur cible.

Une évolution rapide

Dans le jeu du chat et de la souris qui caractérise la guerre moderne, le développement d’armes offensives s’accompagne en permanence de contre-mesures défensives. Face à la tendance récente consistant à utiliser un grand nombre d’armes moins sophistiquées et relativement peu coûteuses, la réponse actuelle consiste à développer des solutions capables d’être déployées à grande échelle et à moindre coût.

The Conversation

Iain Boyd reçoit des financements du département de la Défense des États-Unis et de la société Lockheed Martin.

ref. Missiles Patriot, drones bon marché : pourquoi la défense aérienne doit changer d’échelle – https://theconversation.com/missiles-patriot-drones-bon-marche-pourquoi-la-defense-aerienne-doit-changer-dechelle-278352

George Sand et Pierre Leroux, un duo d’entrepreneurs socialistes aux origines de la Scop

Source: The Conversation – France (in French) – By Patrick Gilormini, Economie & Management, ESDES – UCLy (Lyon Catholic University)

Dans le village de Boussac (Creuse) se trouvait une imprimerie qui fit travailler jusqu’à 80 personnes. Le bâtiment est aujourd’hui détruit. Wikimedia commons, CC BY

Cent cinquante ans après sa mort, George Sand reste encore mal connue dans un pan entier de son existence. L’autrice de la Petite Fadette ou de l’Homme de neige fut aussi une militante qui investit dans un projet original d’imprimerie. Son promoteur, le socialiste Pierre Leroux, en fit une des premières coopératives, à rebours du capitalisme moderne. C’est à Boussac, dans la Creuse, que l’utopie prit forme et vie.


Alors que la dermatose nodulaire bovine est le dernier épisode en date de la crise agricole française, avec pour conséquence inattendue une exclusion des bovins du Salon de l’agriculture de Paris en 2026, il convient de relire le regard que pose sur l’économie rurale la romancière George Sand (1804-1876), dont nous célébrons le cent cinquantième anniversaire de la disparition cette année. Inspirée par les idées de Pierre Leroux (1797-1871) en matière d’écologie, elle défend la justice et la solidarité, ancrée dans une foi en l’égalité progressive de l’humanité.

Née à Paris le 1er juillet 1804, c’est au domaine de Nohant-Vic (Indre) que George Sand a vécu l’essentiel de sa vie et qu’elle s’est éteinte le 8 juin 1876, faisant venir autour d’elle les plus grands artistes de son temps (Chopin, Liszt…). Femme de lettres avant-gardiste, elle a abordé des thématiques qui résonnent encore aujourd’hui : la démocratie, le féminisme, l’écologie.

Un soutien essentiel

Une dimension moins connue de l’autrice mérite d’être rappelée. George Sand s’intéressait aux problèmes économiques et sociaux de son époque et s’y investit personnellement. Ainsi, elle soutint la création d’une imprimerie à Boussac (Creuse) par le socialiste Pierre Leroux, qui d’octobre 1845 à février 1848, fait figure à maints égards d’ancêtre lointain des sociétés coopératives contemporaines.




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Petit retour en arrière, en novembre 1841. Pierre Leroux vient d’achever avec Jean Reynaud l’Encyclopédie nouvelle et fonde la Revue indépendante avec George Sand et Louis Viardot. L’idée et le nom de la revue viennent du refus de l’éditeur de la Revue des Deux Mondes, François Buloz, de publier en l’état Horace, et veut lui imposer une autocensure. Ce roman de George Sand est jugé socialement trop audacieux de par ses positions de défense du peuple et de critique de la bourgeoisie et des institutions.

Après Horace publié en 1842, la Revue indépendante publiera Consuelo, roman de l’émancipation et de la liberté de George Sand directement inspiré de la pensée de Leroux. De son côté, les premiers articles que ce dernier publia dans la revue sont des reprises très enrichies d’Aux philosophes et De la philosophie et du christianisme.

Difficultés financières pour la presse

La création et les débuts de ce périodique illustrent les difficultés financières inhérentes à l’entreprise journalistique. Lorsque George Sand et Pierre Leroux le fondent, ils ne peuvent se rémunérer et doivent publier à intervalles irréguliers dans l’attente de fonds suffisants. Même si les articles publiés remportent un succès certain, George Sand se désengage de l’aventure à partir de 1843. Elle lui reproche notamment son excès d’idéalisme, son manque d’efficacité pratique, et la fragilité de son organisation. Elle continue cependant de le soutenir en y publiant encore deux textes entre octobre et novembre 1843, Fanchette, lettre de Blaise Bonnin à Claude Germain.

Cette initiative éditoriale trouve rapidement ses limites, George Sand percevant la nécessité de communiquer les faits au niveau local, par le biais d’un journal d’opposition. Ainsi, en 1844 George Sand publie Jeanne en feuilleton dans le Constitutionnel, journal d’opposition libéral, bonapartiste et anticlérical. Elle continue toutefois à aider financièrement Pierre Leroux à installer son imprimerie à Boussac. Dans ce roman, George Sand explore l’égalité morale et sociale entre les êtres, la dignité de la vie rurale, la critique du capitalisme prédateur, la valorisation de la fraternité et de la solidarité. Ces thèmes sont au cœur du socialisme associationniste de Leroux.

Leroux, un saint-simonien qui a pris ses distances

Pour comprendre le projet d’imprimerie à Boussac, il faut revenir sur l’itinéraire de Pierre Leroux. Issu d’un milieu populaire, il devient après des études secondaires philosophe et entrepreneur. Il se trouve à la tête de quatre grands journaux : le Globe, organe du saint-simonisme (1824 1832), la Revue encyclopédique (à partir de 1832), l’Encyclopédie nouvelle (à partir de 1834), la Revue indépendante (1841‑1848).

Ayant participé à l’aventure saint-simonienne de 1830-1831, il fut le premier à pointer le danger du collectivisme. Pour cela, il combattit dans ses entreprises les inégalités de classes, de race et de sexe. Aussi, Leroux ne reste guère plus d’un an à la direction de la Revue indépendante. Le dernier texte qu’il y publia en janvier 1843 « D’une nouvelle typographie » témoigne de la renaissance chez lui (qui fut un temps ouvrier-typographe et correcteur, ndlr) du désir de réaliser la machine à composer, un projet qu’il avait lancé dès 1822 et qui avait échoué. Il obtint un brevet et les fonds d’un financier, mais la tentative échoue une seconde fois. Leroux fit alors le projet de quitter Paris et de fonder une imprimerie.

Il choisit Boussac dans la Creuse, à proximité de Nohant (le « fief » de George Sand), où il séjourna de 1845 à 1848. L’aide financière de George Sand fut la condition de l’entreprise. Une colonie s’organisa qui regroupa jusqu’à 80 personnes autour de Pierre Leroux, de ses trois frères et de leurs familles. La journaliste féministe Pauline Roland (1805-1852) fut responsable de l’école de la communauté. La Revue sociale y fut créée en 1845.

France Culture, 2022.

Imprimerie et agriculture circulaire

Installée dans un ancien hospice, l’imprimerie de Boussac, est une expérience d’envergure qui mobilise un collectif de 80 personnes comprenant la famille, les amis et les disciples de Pierre Leroux. L’imprimerie étant implantée dans une ferme, elle intégrait des travaux agricoles partagés. Des cultures et des animaux de basse cour étaient exploités collectivement dans une esprit d’autosubsistance.

Leroux y met en œuvre les principes qu’il a développés dans son œuvre, notamment le circulus, une vision avant-gardiste de l’économie circulaire, en opposition au paradigme productiviste de l’agriculture, promu par Chaptal, Liebig et la chimie agricole. La communauté de Boussac, en suivant les principes de Leroux, atteindra l’autosuffisance alimentaire.

Par ailleurs, Leroux met au point le « pianotype », un nouveau procédé de composition typographique. Cette entreprise n’est pas seulement un journal ; elle est l’expression d’une communion dans la religion de l’humanité se fondant sur l’unité de l’expérience humaine, une religion d’inspiration saint-simonienne, qui s’étend de Boussac à Paris, jusqu’à Limoges et d’autres villes, et relie entre eux tous les disciples de sa « Doctrine de l’humanité ».

Tous les participants à la coopérative recevaient un salaire égal et tous les bénéfices étaient réinvestis dans l’entreprise. Dans les années 1995 à 2000, on y verra les prémices des sociétés coopératives et participatives (Scop) et d’une économie sociale et solidaire pour qui, face à la crise des solidarités abstraites, l’émergence de nouvelles solidarités concrètes de ce type permet de ne pas revenir à des solidarités « héritées ».

La révolution de 1848 sonnera le glas de cette communauté. Pierre Leroux devient maire de Boussac, puis député de la Seine et quitte la Creuse. Quant à George Sand, elle a géré sa carrière de manière très professionnelle et ne s’est pas contentée de vivre de ses rentes. Elle a été également une entrepreneuse, créatrice et directrice de journaux, qui prenait des risques. Tout en entretenant son image de marque personnelle, elle a financé et encouragé l’entreprise communautaire de Pierre Leroux qui aurait difficilement existé sans son soutien.

The Conversation

Patrick Gilormini est membre de la CFDT.

ref. George Sand et Pierre Leroux, un duo d’entrepreneurs socialistes aux origines de la Scop – https://theconversation.com/george-sand-et-pierre-leroux-un-duo-dentrepreneurs-socialistes-aux-origines-de-la-scop-275050

Quand la peste a décimé la population mondiale, la biodiversité a, paradoxalement, elle aussi chuté

Source: The Conversation – France (in French) – By Christopher Lyon, Visiting Research Fellow, Centre for Death and Society, University of Bath

L’effondrement de la population après la peste noire s’est accompagné d’un recul marqué de la biodiversité végétale, suggérant que les paysages agricoles traditionnels contribuaient à maintenir une grande diversité de plantes. Paul Nash/Shutterstock

On imagine souvent qu’une nature débarrassée des humains se porterait mieux. Mais une nouvelle étude sur la peste noire montre l’inverse : lorsque la population européenne s’est effondrée au XIVᵉ siècle, la diversité des plantes a elle aussi chuté.


Entre 1347 et 1353, l’Europe a été frappée par la pandémie la plus catastrophique de son histoire : la peste noire. En faisant des dizaines de millions de morts, l’épidémie a anéanti entre un tiers et la moitié de la population européenne.

Dans certaines villes, les taux de mortalité ont atteint 80 %. Dans les campagnes, la mortalité liée à la peste noire a provoqué de graves pénuries de main-d’œuvre. Des villages entiers se sont vidés alors que les économies rurales se sont effondrées. Dans de nombreuses régions, les champs cultivés ont été abandonnés et progressivement reconquis par les forêts, les broussailles et les cerfs.

Compte tenu des effets négatifs que les humains ont eus sur la nature au cours des dernières décennies et des derniers siècles, on pourrait s’attendre à ce que ce « réensauvagement » à l’échelle du continent ait permis à la biodiversité de prospérer. Pourtant, notre nouvelle étude publiée dans la revue Ecology Letters met en évidence un résultat potentiellement contre-intuitif : lorsque la population humaine de l’Europe s’est effondrée, la biodiversité végétale a elle aussi fortement reculé.

Les grains de pollen fossilisés présents dans les carottes de sédiments extraites des lacs et des tourbières contiennent des informations sur les communautés végétales qui existaient il y a des milliers d’années. Nous avons utilisé les données de plus de 100 archives de pollen fossile provenant de toute l’Europe pour déterminer comment la diversité des plantes a évolué avant, pendant et après la peste noire.

Les données polliniques montrent qu’entre l’an 0 et 1300, la diversité végétale en Europe a augmenté. Elle a progressé tandis que l’Empire romain d’Occident connaissait son plein essor puis son déclin et a continué de croître durant le haut Moyen Âge. Au Moyen Âge dit « central », les niveaux de biodiversité avaient atteint leur maximum.

Cependant, en 1348, la peste frappe l’Europe et, pendant environ 150 ans, la biodiversité végétale s’effondre. Ce n’est qu’après un siècle et demi – lorsque les populations humaines se reconstituent et que l’agriculture reprend – que la diversité des plantes commence à augmenter de nouveau.

La peste à Florence en 1348, telle que décrite dans le Décaméron de Boccace. Gravure de L. Sabatelli.
Wellcome Collection gallery (2018-04-05), CC BY-NC-ND

Nous avons constaté que les pertes les plus importantes de diversité végétale se produisaient dans les zones les plus touchées par l’abandon des terres. En comparant l’évolution de la biodiversité sur des sites ayant connu des trajectoires différentes d’usage des terres après la peste noire, nous avons observé que la biodiversité s’est effondrée dans les paysages où les cultures (terres arables) ont été abandonnées, tandis que les paysages où l’agriculture arable progressait ou restait stable devenaient plus riches en biodiversité.

Nos travaux suggèrent que plus de 2 000 ans d’augmentation de la biodiversité en Europe ont été générés grâce aux humains – et non malgré eux. Mais pourquoi ? Et quelles leçons pouvons-nous en tirer pour la gestion actuelle de la biodiversité, alors même que la conversion des terres en surfaces agricoles entraîne aujourd’hui des pertes de biodiversité ?

La croissance de la population et les innovations technologiques ont poussé les activités agricoles vers des terres jusque-là inexploitées au cours des 1 300 premières années de notre ère. Contrairement à aujourd’hui – où les monocultures dominent – les systèmes agricoles mixtes étaient la norme pendant la majeure partie des 2 000 dernières années.

À travers l’Europe, une mosaïque variée de terres agricoles et de pratiques agricoles était généralement entrecoupée de bois, de pâturages extensifs et de parcelles non cultivées, souvent délimitées par des haies ou des arbres.

Il en résultait un paysage morcelé offrant de multiples niches où différentes espèces végétales pouvaient se maintenir, et où la biodiversité était élevée.

La peste noire a rompu cet équilibre en réduisant les perturbations liées aux activités humaines. Le paysage est alors devenu moins hétérogène et la diversité végétale a globalement décliné. Celle-ci n’a commencé à se rétablir qu’avec le retour d’une agriculture extensive.

Les humains peuvent aussi favoriser la nature

Ces résultats remettent en question les politiques de conservation qui prônent la suppression ou la réduction de l’influence humaine sur les paysages européens afin de protéger la biodiversité.

L’une de ces initiatives est le réensauvagement, que beaucoup considèrent comme une voie vers un avenir riche en biodiversité, où la nature disposerait de l’espace nécessaire pour prospérer. Pourtant, nombre des zones les plus riches en biodiversité en Europe sont celles qui possèdent une longue histoire d’agriculture mixte et de faible intensité. Réensauvager ces paysages façonnés par l’activité humaine pourrait, paradoxalement, éroder la biodiversité que les politiques de conservation cherchent précisément à protéger.

Nos résultats montrant une relation positive de long terme entre humains et biodiversité ne se limitent pas à l’Europe. Des interactions multimillénaires entre les sociétés humaines et le monde naturel ont conduit à des niveaux élevés de biodiversité dans de nombreuses régions de la planète. Parmi ces écosystèmes culturels riches en diversité figurent les jardins forestiers du nord-ouest du Pacifique (des forêts cultivées par les peuples autochtones), les satoyama du Japon (des systèmes mixtes de rizières et de boisements dans les piémonts montagneux) ou encore les ahupuaʻa d’Hawaï (des portions de versants où l’on cultive une grande variété de plantes).

Les pratiques agricoles modernes et intensives ont entraîné d’importantes pertes de biodiversité à l’échelle mondiale. Pourtant, les résultats tirés de notre étude sur la peste noire, combinés à de nombreux autres exemples, montrent que humains et nature n’ont pas toujours besoin d’être séparés pour conserver et favoriser la biodiversité. Reconnaître les paysages comme des écosystèmes culturels peut au contraire nous aider à imaginer des futurs où la nature et les sociétés humaines peuvent coexister et prospérer.

Les pratiques agricoles modernes et intensives ont entraîné d’importantes pertes de biodiversité à l’échelle mondiale. Pourtant, les résultats tirés de notre étude sur la peste noire, combinés à de nombreux autres exemples, montrent que humains et nature n’ont pas toujours besoin d’être séparés pour conserver et favoriser la biodiversité. Reconnaître les paysages comme des écosystèmes culturels peut au contraire nous aider à imaginer des futurs où la nature et les sociétés humaines peuvent coexister et prospérer.

Pendant des millénaires, des modes traditionnels de gestion des terres à faible intensité ont façonné des écosystèmes diversifiés. Aujourd’hui, lorsque le contexte local s’y prête, ils devraient être encouragés afin de préserver à la fois la diversité biologique et la diversité culturelle.

The Conversation

Christopher Lyon reçoit des financements d’un centre de recherche du Leverhulme Trust — le Leverhulme Centre for Anthropocene Biodiversity, subvention n° RC-2018-021 — ainsi que du Biotechnology and Biological Sciences Research Council, subvention n° BB/Z516697/1. Il a également bénéficié par le passé de financements du York Environmental Sustainability Institute, du White Rose University Consortium, du Biotechnology and Biological Science Research Council, de l’Economic and Social Research Council, du Natural Environment Research Council et du gouvernement écossais (subvention n° BB/R005842/1), ainsi que du Social Sciences and Humanities Research Council du Canada (subvention n° 132726).

Jonathan D. Gordon reçoit des financements d’un centre de recherche du Leverhulme Trust — le Leverhulme Centre for Anthropocene Biodiversity, subvention n° RC-2018-021.

ref. Quand la peste a décimé la population mondiale, la biodiversité a, paradoxalement, elle aussi chuté – https://theconversation.com/quand-la-peste-a-decime-la-population-mondiale-la-biodiversite-a-paradoxalement-elle-aussi-chute-277869

Pour éviter l’autoritarisme, démocratisons la démocratie

Source: The Conversation – in French – By Loïc Blondiaux, politiste, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Face au risque de voir le régime démocratique basculer vers l’autoritarisme en raison de la désaffection de ses citoyens, il est urgent de regagner leur confiance en leur donnant un plus grand rôle dans la conduite des affaires publiques, et en leur proposant une véritable éducation démocratique.


La démocratie en France souffre de pathologies dont beaucoup lui sont propres. Certes, la France n’est nullement le seul pays au monde à subir une désaffection croissante des citoyens vis-à-vis de leurs gouvernants, à connaître une montée en puissance des partis d’extrême droite, à se révéler incapable de juguler la montée des inégalités sociales ou de protéger ses citoyens des effets du dérèglement climatique et de la destruction de la biodiversité. Mais dans peu de pays européens comparables, le niveau de défiance des citoyens vis-à-vis de leurs institutions et de leurs gouvernants est aussi fort.




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Le système politique, quant à lui, semble incapable de répondre aux aspirations citoyennes. L’inertie du cadre institutionnel est forte. Alors que les citoyens approuvent assez largement l’introduction de la représentation proportionnelle ou l’élargissement du recours au référendum, toute réforme significative des institutions semble pour le moment pratiquement impossible.

C’est l’absence de volonté politique réelle en faveur de la transformation de ces mêmes institutions et la crainte de la part de ceux qui sont parvenus au pouvoir selon certaines règles d’en changer qui expliquent ce quasi-statu quo et cette impasse. Au final, tout se passe comme si les dirigeants des partis politiques français avaient fait leur la formule du prince Salina dans le roman le Guépard (1958), de Giuseppe Tomasi di Lampedusa : « Il faut que tout change pour que tout reste comme avant. » (« Se vogliamo che tutto rimanga come è, bisogna che tutto cambi »)

Nous voudrions pourtant défendre l’idée selon laquelle il existe des solutions politiques, disponibles dès à présent, pour sortir démocratiquement et par le haut de cette impasse.

Répondre aux problèmes de la démocratie par l’introduction de plus de démocratie

Il importe en premier lieu de repenser la place et le rôle des citoyens ordinaires dans le processus représentatif. Ceux-ci ne peuvent plus et ne veulent plus se contenter d’un rôle de simples consommateurs ou spectateurs de la politique. Si le cadre de la démocratie représentative, tel qu’il a été conçu à la fin du XVIIIᵉ siècle par les pères fondateurs du « gouvernement représentatif », en fait une simple « aristocratie élective » de représentants jugés plus sages et plus compétents que le peuple pour prendre des décisions, il est plus que jamais nécessaire de permettre et d’encourager la participation de ce dernier au pouvoir.

Tout indique par exemple, aujourd’hui, qu’il ne pourra y avoir de transition écologique juste sans une implication et une responsabilisation des citoyens. Le mouvement dit des « gilets jaunes » illustre cette nouvelle donne, puisqu’il s’est constitué dans un premier temps contre la « taxe carbone » imposée à tous, sans compensation pour les revenus les plus faibles et sans consultation aucune de la population.

Toute transformation affectant les modes de vie ou le pouvoir d’achat qui serait imposée d’en haut, sans que ceux qui sont les plus directement concernés puissent participer à des choix qui les touchent, risque d’être rejetée par une grande partie de la population.

L’exemple à l’inverse de la Convention citoyenne sur le climat a montré que, dès lors qu’ils sont associés et incités à s’impliquer dans la construction de politiques qui leur paraissent justes socialement et efficaces d’un point de vue environnemental, les citoyens jouent le jeu et sont beaucoup plus ambitieux que les élus.

Un choix à faire : la participation citoyenne ou le despotisme

L’un des principaux facteurs de la défiance actuelle des citoyens vis-à-vis des gouvernants est le sentiment de ne plus être représentés politiquement. Une fraction croissante de la population semble par ailleurs avoir perdu confiance dans la capacité des élections et des partis de gouvernement qui se succèdent au pouvoir à améliorer leurs conditions de vie. Ces deux attitudes les conduisent souvent à espérer qu’un pouvoir d’extrême droite se révélera à la fois mieux capable de tenir compte de leurs intérêts et de prendre des décisions politiques efficaces. Sauf à se résigner à un tel tournant autoritaire, le seul moyen aujourd’hui de légitimer les décisions prises et de redonner confiance en la politique est bien d’associer les citoyens au processus de décision.

Depuis maintenant près de deux décennies, des expériences de démocratie délibérative et participative se sont multipliées à travers le monde. Fondées sur le tirage au sort, elles ont souvent démontré que l’introduction de tels mécanismes, à l’échelle locale ou à l’échelle nationale, pouvait permettre de rendre les décisions politiques à la fois plus efficaces et plus légitimes. S’il est compliqué d’apporter la preuve objective et définitive de la supériorité épistémique et politique des choix construits avec la participation des citoyens, de multiples exemples vont dans ce sens. C’est le cas en particulier des quelques dispositifs qui sont parvenus à coupler démocratie délibérative et référendum, à l’instar des assemblées citoyennes irlandaises.

Est-il possible d’ailleurs d’envisager une autre solution pour rester en démocratie ? C’est la légitimité de l’action politique qui est en jeu. Une grande partie des citoyens, dont le niveau d’éducation moyen s’est élevé, ne supportent plus d’être mis devant le fait accompli et vivent tout projet ou législation les affectant directement sur lesquels ils ne seraient pas consultés comme arbitraire. Si le choix de la délibération et de la participation citoyenne n’est pas fait, la seule option possible pour imposer sa politique devient la force. Et c’est à la répression ou à l’intimidation de la contestation qu’ont tendance à avoir recours aujourd’hui de plus en plus fréquemment des gouvernements qui ne savent pas obtenir autrement le consentement de leur population.

Refondre la démocratie représentative par la responsabilité des élus devant les électeurs

Renforcer la place des citoyens dans le processus démocratique en leur permettant d’être à l’origine des lois (que cela soit sous la forme d’un référendum d’initiative citoyenne ou d’une convention citoyenne), d’être associés à leur rédaction ou de les voter (comme lors d’un référendum classique) implique également de repenser le processus de représentation lui-même et de le rendre plus démocratique.

Jusqu’à ce jour a prévalu une conception de la représentation politique fondée sur la délégation par les citoyens de leur pouvoir d’agir aux représentants via le vote. Un tel acte de délégation suppose, on le sait depuis Locke, une confiance entre le représentant et le représenté. C’est cette confiance qui autorise le représentant à agir pour et au nom de ceux qu’il représente, dans l’intervalle entre deux élections. Si cette confiance n’existe pas, et elle existe aujourd’hui de moins en moins dans les sociétés contemporaines, il convient de la vérifier régulièrement au travers d’épreuves de légitimité, c’est-à-dire la mise en place d’occasions et de situations au cours desquelles le représentant élu vient présenter ses projets aux citoyens afin de recueillir leur sentiment.

L’élu garde le droit de ne pas en tenir compte dans la logique du gouvernement représentatif, mais il devra se justifier et ne peut plus faire comme si les citoyens approuvaient ses choix si ce n’est pas le cas. Pour les citoyens, ces échanges continus avec les élus sont aussi le moyen de mieux former le jugement qu’ils se font de l’action de leurs dirigeants, afin de pouvoir exercer leur droit de les confirmer ou non lors de l’élection suivante.

Face à la démocratie participative, de faux contre-arguments

L’introduction d’une dose significative de participation s’impose donc à la fois pour des raisons normatives – qu’est-ce qu’une démocratie dans laquelle les citoyens sont voués à rester passifs la quasi-totalité du temps en dehors des périodes électorales ? – et pour des raisons pragmatiques du point de vue des gouvernants. Le seul moyen disponible aujourd’hui, hormis la force, pour avoir une chance de convaincre les citoyens qu’une décision est bonne pour eux est en effet de les consulter, et dans l’idéal de construire avec eux l’action publique.

L’un des arguments principaux affichés aujourd’hui et hier par les élus pour ne pas retenir cette option est l’apparent désintérêt des citoyens vis-à-vis de la politique, que toutes les enquêtes démontrent. Les citoyens ne souhaitent nullement remplacer les élus, certes, mais lorsqu’ils se sentent affectés par une question, ils sont capables de se mobiliser, de s’engager et même d’enquêter pour résoudre le problème auquel ils sont confrontés. Chaque jour, des centaines de « publics » au sens du philosophe américain John Dewey – c’est-à-dire un ensemble de personnes mobilisées sur des affaires communes, dotées d’informations sur ces affaires et posant des jugements publics et communs à leur sujet – se constituent et démontrent le caractère vivant de la démocratie dans sa réalité non institutionnelle.

L’autre argument mobilisé contre la participation est celui de l’incompétence du nombre. Mais si les citoyens ordinaires sont jugés incompétents pour décider, pourquoi le seraient-ils moins pour choisir ceux qui vont décider à leur place ? L’idéal démocratique repose sur un axiome de compétence politique universelle. Dans les faits, l’observation montre que les citoyens impliqués dans des dispositifs de type « mini-publics » – représentant en miniature la population pour débattre d’une question, comme lors de la Convention citoyenne sur le climat – ne deviennent jamais des experts de la question qui leur est posée. Ils disposent cependant à chaque fois de suffisamment d’informations pour juger politiquement de cette question, ce qui est l’essentiel.

Des obstacles réels à prendre en compte

La professionnalisation du métier politique est l’un des obstacles principaux au renforcement de la démocratie participative et délibérative. Elle est aussi l’un des éléments de la crise démocratique contemporaine. Rien ne démontre que les représentants professionnels sont plus à même de définir l’intérêt général sur des enjeux essentiels que des citoyens suffisamment informés et à qui on a donné du temps pour y réfléchir collectivement. Si l’on analyse l’impuissance et l’indifférence des représentants élus vis-à-vis du dérèglement climatique ou de l’extinction du vivant à l’aune de ce qu’ont pu produire différentes conventions citoyennes sur le climat qui ont été organisées en France et en Europe, l’inverse se vérifierait plutôt…

Un autre obstacle doit être pris en compte, cette fois-ci plus sérieusement : celui de la disponibilité des citoyens pour l’action politique, disponibilité à la fois matérielle et mentale. Le fonctionnement des sociétés capitalistes et consuméristes contemporaines implique une centralité des activités liées à l’économie. Depuis Hannah Arendt, nous savons que la condition politique, « l’action politique », n’est plus valorisée dans les sociétés contemporaines.

Comment le capitalisme nous infantilise, le titre de la traduction française d’un ouvrage trop méconnu de Benjamin Barber, semble résumer ce point : nous consacrons la majeure partie de notre temps aux activités productives, de loisirs, à la consommation et de plus en plus aux écrans. Cette captation de notre temps par les entreprises et de notre attention par les plateformes numériques implique logiquement une diminution du temps et de l’attention disponibles pour le suivi des affaires publiques et l’engagement politique.

C’est l’une des raisons pour lesquelles les espaces participatifs ou délibératifs sont souvent peuplés de personnes âgées qui ont précisément ce temps que les autres n’ont pas. Dès 1789, Sieyès voyait dans l’indisponibilité physique des citoyens-producteurs l’une des justifications principales de la représentation politique. Les nations modernes, à la différence des cités antiques, ne reposant pas sur l’esclavage, seul un petit nombre d’individus pouvaient selon lui se consacrer à la politique.

Ne peut-on pas, cependant, envisager de penser différemment la distribution sociale du temps ? En permettant aux citoyens, comme cela se fait pour les jurés de tribunaux, d’être détachés pour une certaine durée auprès de la collectivité afin d’y exercer des tâches politiques ? En élaborant un statut du citoyen participant ou en conditionnant l’octroi d’un revenu minimum à l’engagement au service de la cité ?

Un manque criant de formation démocratique

Une dernière limitation à l’extension du domaine de la participation citoyenne doit enfin être considérée : l’acquisition des compétences nécessaires à l’exercice du métier de citoyen fait aujourd’hui largement défaut dans la société française. Cette affirmation peut sembler contradictoire avec l’idée émise précédemment selon laquelle il n’existe pas de compétences requises pour participer en politique. Nous pensons au contraire qu’il est à la fois possible de considérer que tous les citoyens sont également capables de produire des jugements politiques sur des questions parfois techniquement complexes, et de noter que peu, aujourd’hui, ont le sentiment que leur point de vue pourra être entendu ou qu’ils seront capables de l’exprimer de manière convaincante.

Pour exercer son métier de citoyen, il faut en effet être sûr de son propre pouvoir d’agir ; avoir appris à travailler de manière coopérative avec d’autres ; à prendre la parole en public ; à écouter son interlocuteur sans chercher à l’interrompre ; à exprimer ses affects sans avoir peur ou au contraire à les retenir pour ne pas choquer celui auquel on s’adresse ; à passer des compromis ; à s’autolimiter dans ses demandes ; à faire preuve d’empathie et à accepter que la décision finalement prise ne soit pas celle que l’on avait souhaitée à l’origine de la discussion.

Tout ou partie de ces compétences et de ces « émotions démocratiques » peuvent s’acquérir ou se renforcer à travers la famille, mais aussi par l’entremise de l’école, du travail ou de structures d’éducation populaire. Malheureusement, en France, l’école semble aujourd’hui tournée vers d’autres objectifs que l’éducation à la citoyenneté – compétitivité individuelle, formation professionnelle, respect du savoir d’autorité, qualités de rédaction, acquisition de savoirs abstraits plutôt que de savoirs pratiques. Le système scolaire français ne joue ainsi pas sa fonction démocratique.

Simultanément, la capacité des milieux de travail et des structures d’éducation populaire à compenser cette absence de socialisation familiale ou scolaire à la participation politique s’est beaucoup affaiblie au cours des dernières années. Or, une démocratie sans citoyens disponibles et capables de participer au processus de décision n’est plus vraiment une démocratie.

L’enjeu de ce retour des citoyens ordinaires dans le processus de décision démocratique est, selon nous, considérable. Si la démocratie n’est qu’un mot et non une réalité pour la plupart, si elle relève exclusivement des professionnels de la politique ou d’institutions hors d’atteinte, fermées et sourdes à toute contribution externe, à quoi bon s’y intéresser ou la défendre ?

Au moment où, après la réélection de Donald Trump aux États-Unis, il est légitime de s’inquiéter sérieusement de la perspective d’un effondrement en cascade de l’ensemble des sociétés perçues jusqu’alors comme solidement démocratiques, il serait peut-être temps de transformer les concepts de « démocratie » et de « pouvoir citoyen » en réalités…


Cet article est tiré de l’ouvrage French Democracy in Distress. Challenges and Opportunities in French Politics (Palgrave Macmillan, 2025), sous la direction d’Élodie Druez, Frédéric Gonthier, Camille Kelbel, Nonna Mayer, Felix-Christopher von Nostitz et Vincent Tiberj.

The Conversation

Loïc Blondiaux est membre du CA de l’Institut de la Concertation et de la Participation Citoyenne ainsi que de la Commission Nationale du Débat Public.

ref. Pour éviter l’autoritarisme, démocratisons la démocratie – https://theconversation.com/pour-eviter-lautoritarisme-democratisons-la-democratie-270004

Sophie Oluwole, la pionnière nigériane qui a redéfini la philosophie

Source: The Conversation – in French – By Christophe Premat, Professor, Canadian and Cultural Studies, Stockholm University

Sophie Oluwole (1935-2018) était une universitaire nigériane et la première femme à obtenir un doctorat en philosophie dans son pays. Elle a non seulement inscrit la riche tradition philosophique yoruba du Nigeria dans le monde intellectuel, mais elle a également contribué à redéfinir la philosophie africaine, un domaine dominé alors par les hommes.

En tant que chercheur en études culturelles spécialisée dans la francophonie et l’Afrique de l’Ouest, j’ai récemment coécrit, en français, un livre intitulé [Sensibilités intellectuelles africaines: Du siscours occidental aux voix africaines (1988-2022)](https://www.editions-hermann.fr/livre/sensibilites-intellectuelles-africaines-buata-b-malela) L’un des chapitres est consacré à Oluwole et aux femmes intellectuelles africaines.

Elle a fait bien plus que briser les barrières entre les sexes. En mettant la pensée yoruba du Nigeria en dialogue avec les célèbres philosophes occidentaux tels que Socrate, elle a remis en question l’idée que la philosophie africaine n’était que du folklore. Pour elle, il s’agissait d’une tradition intellectuelle rigoureuse.

Qui a le droit de penser ?

Pendant des siècles, la philosophie occidentale s’est présentée comme l’étalon universel de la raison. À partir du philosophe allemand Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831), des courants influents de la philosophie occidentale ont décrit l’Afrique comme « en dehors de l’histoire ».

On disait qu’il n’y avait pas de philosophie sur le continent parce qu’il n’avait pas de tradition écrite comparable à celle de la Grèce antique. Beaucoup pensaient que la pensée rationnelle devait passer par l’écrit.

C’est contre cette hypothèse qu’Oluwole a construit son travail. Elle n’a pas simplement réclamé que des penseurs africains figurent dans les bibliographies à consulter. Elle a remis en question les critères utilisés pour définir la philosophie. Elle a, ainsi, ébranlé une hiérarchie intellectuelle établie de longue date.

Une philosophe entre deux mondes

Née en 1935 dans l’actuel État d’Ondo, Sophie Bosede Olayemi Oluwole a atteint l’âge adulte pendant les dernières décennies de la domination britannique et les débats intenses qui ont abouti à l’indépendance en 1960.

Comme beaucoup de filles de sa génération, elle a d’abord suivi une formation d’enseignante. Mais sa curiosité intellectuelle l’a poussée à aller plus loin. Elle s’est inscrite pour étudier la philosophie à l’université d’Ibadan, alors la première université du pays. C’était un choix inhabituel pour une Nigériane dans les années 1960. Elle y a obtenu son doctorat en 1984.

Poursuivre des études doctorales exigeait de la persévérance dans une culture universitaire largement dominée par les hommes. Son parcours reflète à la fois les nouvelles opportunités éducatives offertes après l’indépendance et les obstacles structurels auxquels les femmes étaient encore confrontées dans l’enseignement supérieur.

Sa carrière intellectuelle s’est déroulée des années 1970 au début des années 2000, alors que les universités nigérianes étaient en proie à des questionnements identitaires après l’indépendance. Après 1960, plusieurs établissements ont cherché à africaniser leurs programmes et leur direction. Pourtant, les départements de philosophie sont souvent restés ancrés dans les traditions européennes.

Oluwole elle-même était Yoruba, l’un des plus grands groupes ethniques et linguistiques d’Afrique de l’Ouest. Les Yoruba étaient principalement concentrés dans le sud-ouest du Nigeria, mais également présents au Bénin et au Togo.

La pensée yoruba s’articule autour d’une cosmologie qui relie les mondes visible et invisible, les ancêtres et les descendants, le destin individuel et la responsabilité communautaire. La connaissance n’est pas séparée de l’éthique ou de la spiritualité ; la sagesse est comprise comme un guide pratique pour bien vivre au sein d’un réseau de relations.

Elle s’est concentrée sur le corpus de l’Ifá, un vaste ensemble de littérature orale lié à l’éthique, à la cosmologie et à la réflexion sur le destin humain. Au centre de celui-ci se trouve Òrúnmìlà, une figure associée à la sagesse et à la connaissance.

Pour Oluwole, Òrúnmìlà n’était pas seulement une figure religieuse. Il agissait comme un philosophe – un enseignant de la pensée critique et du raisonnement moral dont les idées ont été préservées grâce à une tradition orale rigoureuse.

Elle a établi des comparaisons entre lui et le philosophe grec Socrate. Socrate n’a laissé aucun écrit de son cru. Ses idées ont été transmises par le dialogue et la mémoire. Pourquoi, alors, la parole prononcée devrait-elle empêcher un penseur africain d’être reconnu comme philosophe ?

Le problème, insistait-elle, n’était pas l’absence de philosophie en Afrique. C’était la définition étroite de la philosophie héritée de l’Europe, qui privilégiait les textes écrits et rejetait les traditions orales comme pré-philosophiques. En remettant en question cette définition, Oluwole ne se contentait pas de défendre la pensée yoruba, elle élargissait la philosophie elle-même.

La politique de l’oral

Au cœur du travail d’Oluwole se trouvait une question simple mais perturbatrice : la philosophie doit-elle être écrite pour exister ? Dans son livre Philosophy and Oral Tradition (1997), elle affirme que les textes oraux africains – notamment les mythes, les proverbes et les versets Ifá – contiennent un raisonnement structuré et une réflexion critique, et répondent donc aux critères de la pensée philosophique. Les textes sont préservés, cités et institutionnalisés.

Elle a mis en évidence la logique coloniale qui sous-tend cette hiérarchie. Au cours des années 1800 et au début des années 1900, les érudits européens ont souvent dépeint l’Afrique comme un continent de mythes plutôt que de raison.

L’absence de textes écrits classiques était interprétée comme une absence intellectuelle. Mais le fait de raconter des histoires n’empêche pas le raisonnement intellectuel. L’écriture ne produit pas automatiquement une pensée critique. En analysant les versets Ifá, Oluwole a montré qu’ils contiennent un raisonnement éthique, une réflexion sur la causalité (cause et effet) et un débat sur la responsabilité humaine.

Son travail a engagé un dialogue avec des débats plus larges dans le domaine de la philosophie africaine. Des penseurs tels que Paulin Hountondji du Bénin ont critiqué l’idée selon laquelle la philosophie africaine n’était qu’une vision collective du monde. Ils ont défendu les traditions critiques et argumentatives. Oluwole a démontré que ce raisonnement critique pouvait également s’inscrire dans des formes orales.

Une femme pionnière

Le travail d’Oluwole ne peut être dissocié de sa condition de femme. La philosophie reste l’une des disciplines les plus dominées par les hommes dans le monde.

Oluwole a toutefois dû affronter un double obstacle : être une femme dans un champ philosophique longtemps dominé par les hommes, et être une philosophe africaine confrontée à des normes intellectuelles largement façonnées par l’eurocentrisme.

Elle est devenue une personnalité de plus en plus publique, faisant de nombreuses apparitions à la télévision et donnant des conférences, suscitant toujours le débat.

Pourquoi elle est importante aujourd’hui

Les questions soulevées par Sophie Oluwole restent d’actualité.

Alors que les appels à la décolonisation du savoir se multiplient, les universités du monde entier repensent leur enseignement. Pourtant, le changement se concentre souvent sur l’ajout d’auteurs au programme. La question plus profonde concerne les critères utilisés pour définir le savoir.

Les travaux d’Oluwole invitent à une réflexion plus structurelle. Si la philosophie est définie de manière trop restrictive, l’inclusion restera limitée. La définition même de la philosophie doit être examinée.




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Son argumentation dépasse le cadre de l’Afrique. De nombreux systèmes de connaissances indigènes continuent d’être marginalisés parce qu’ils sont transmis oralement ou intégrés dans des rituels et des récits. Ils sont considérés comme un patrimoine culturel plutôt que comme une production intellectuelle.

En défendant la profondeur philosophique de la pensée yoruba, Oluwole a remis en question cette hiérarchie. Elle a montré que la philosophie n’est pas la propriété d’une seule civilisation. Il s’agit d’une pratique humaine façonnée par différents médias et différentes histoires.

The Conversation

Christophe Premat a écrit avec Buata Malela l’ouvrage Sensibilités intellectuelles africaines paru en 2025 aux éditions Hermann.

ref. Sophie Oluwole, la pionnière nigériane qui a redéfini la philosophie – https://theconversation.com/sophie-oluwole-la-pionniere-nigeriane-qui-a-redefini-la-philosophie-278158