Demain, le mix électrique français sera-t-il plus « vert » avec ou sans nucléaire ?

Source: The Conversation – in French – By Bertrand Cassoret, Maître de conférences en génie électrique, Université d’Artois

Au-delà de l’enjeu urgent de la transition énergétique, tous les mix électriques ne se valent pas en termes d’impacts environnementaux. Nous avons procédé à l’analyse de cycle de vie des six scénarios proposés par RTE à l’horizon 2060, avec ou sans construction de nouvelles centrales nucléaires. Le résultat ? Hors risque d’accident, les scénarios comportant le plus de nucléaire apparaissent comme les moins mauvais pour l’environnement.


Quel mix de production d’électricité décarbonée est le plus écologique ? Répondre à cette question n’est pas si évident. La production d’énergie, à l’échelle d’un pays, ne s’improvise pas : la troisième programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3), dévoilée en février 2026, a en ce sens fixé un cadre pour les dix prochaines années.

Or, en fonction des choix de planification opérés et du mix électrique retenu (part de nucléaire, de renouvelables…), le kilowatt-heure n’aura pas la même empreinte environnementale. En nous appuyant sur les six scénarios (en fonction des sources d’énergie composant le mix électrique) retenus par RTE à l’horizon 2060, nous avons mené une analyse de cycle de vie (ACV) de chacun de ces scénarios, récemment publiée dans une revue scientifique.

Selon nos résultats, en fonctionnement normal (c’est-à-dire en excluant les risques de catastrophe environnementale, notamment nucléaire), ce sont les scénarios où la part du nucléaire est la plus élevée qui ont les impacts environnementaux les plus faibles. Pour comprendre ce résultat, il faut d’abord présenter sa construction.

Les scénarios de RTE pour la production d’électricité en 2060

Ils sont le premier élément déterminant du raisonnement. Pour prévoir les besoins de production électrique en France en 2060, RTE a pris pour hypothèse une hausse de consommation de 35 %, en lien avec les besoins d’électrification des usages tels que les transports, le chauffage ou l’industrie.

Parmi les six scénarios, les trois premiers (notés M sur le graphe ci-dessous) n’utilisent pas de nouvelles infrastructures nucléaires en remplacement des réacteurs actuels qui seront probablement fermés en 2060. Les trois scénarios suivants (notés N) s’appuient en revanche sur le « nouveau nucléaire », avec une part de nucléaire allant de 18 à 50 % dans le mix électrique. La part de l’hydroélectricité varie peu, mais l’éolien et le photovoltaïque jouent le rôle de variable d’ajustement entre les différents scénarios.

Sur les six scénarios envisagés par RTE à l’horizon 2060, les trois premiers, notés M, ne postulent pas la construction de nouvelles centrales nucléaires pour remplacer les infrastructures actuelles, qui seront en fin de vie. Les trois derniers, notés N, postulent au contraire le renouvellement du parc nucléaire.
Fourni par l’auteur

Pour un même niveau de consommation électrique, les scénarios sans nucléaire nécessitent davantage de puissance installée. Le scénario M1, qui s’appuie le plus sur le photovoltaïque, requiert plus de deux fois plus d’installations que le scénario N03, qui se base surtout sur le nucléaire. Ceci s’explique par deux raisons.

  • D’abord, parce que l’éolien et le photovoltaïque ne sont pas pilotables : leur production dépend de la météo. L’éolien et le photovoltaïque ont, en effet, un facteur de charge assez faible : le vent et le soleil ne permettent que rarement une production à pleine puissance. Par exemple, une installation photovoltaïque de 1 000 watts (W) va produire parfois cette puissance l’été, vers midi, mais en moyenne sur l’année, seulement environ 150 W. Il faut donc démultiplier les moyens.

  • La seconde raison tient au besoin de stockage de cette production intermittente, afin de répondre aux besoins au bon moment. La prospective de RTE considère le stockage par batteries ou par hydrogène, mais les rendements de conversion entraînent, dans les deux cas, des pertes qu’il faut compenser, là aussi en augmentant les capacités installées.

À noter enfin que la fabrication et le recyclage en fin de vie de ces moyens de stockage entraînent des impacts environnementaux supplémentaires.




À lire aussi :
Les panneaux solaires, fer de lance de la transition ou casse-tête pour le recyclage ? Le vrai du faux


Des impacts environnementaux tout au long du cycle de vie

Les moyens de production envisagés par RTE ici sont l’éolien, le photovoltaïque, l’hydroélectrique et le nucléaire. Ils n’émettent pas – ou très peu – de polluants et de gaz à effet de serre lors de leur utilisation, comme en atteste le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). Ce dernier considère que l’éolien et le nucléaire émettent environ 12 g de CO₂ par kilowattheure (kWh) électrique produit, tandis que le photovoltaïque en émet entre 41 et 48.

Mais la seule comptabilité carbone ne suffit pas : ces sources d’électricité ont des impacts environnementaux notables liés à leur fabrication et leur fin de vie, dont il faut tenir compte. Des études suggèrent que le photovoltaïque au sol (à distinguer des panneaux solaires qui équipent les toitures) peut nécessiter autant de béton que le nucléaire, à production électrique égale. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) soulignait par exemple, en 2022, que les panneaux solaires sont de grands consommateurs d’aluminium. Enfin, toujours à production d’électricité égale, il faut davantage d’acier pour l’électricité éolienne que le nucléaire.

Une synthèse d’études d’impacts réalisée en 2021 pour la Commission européenne suggère que l’énergie nucléaire est celle qui aurait le moins d’impacts environnementaux sur un certain nombre de critères.

Il faut enfin tenir compte de la durée de vie des moyens de production. On considère généralement qu’un barrage hydroélectrique dure quatre-vingts ans, une centrale nucléaire soixante ans (même s’il est probable qu’on ira au-delà), un panneau photovoltaïque trente ans et une éolienne vingt-cinq ans.

Reste aussi la question des déchets nucléaires, qui relève, en France, de l’agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra), et que nous n’avons pas couverte dans notre étude.

Quel scénario est le plus écologique ?

L’analyse de cycle de vie est une méthode qui permet d’évaluer les impacts environnementaux depuis l’extraction des matières premières jusqu’à la fin de vie. Elle utilise des bases de données internationales qui permettent de quantifier les consommations de matières premières, énergie, surfaces, déchets. Nous avons utilisé, pour estimer l’impact environnemental de la production d’un kilowattheure d’électricité nucléaire, hydroélectrique, éolienne et enfin photovoltaïque, le logiciel Simapro, associé à la base de données Ecoinvent qui fait référence dans le domaine de l’ACV

Parmi les 11 critères retenus, on retrouve l’épuisement des ressources, le réchauffement climatique, la diminution de la couche d’ozone, la toxicité pour l’humain, les impacts sur l’eau de mer et l’eau douce, l’oxydation photochimique (en lien avec la pollution de l’air), l’acidification et l’eutrophisation des eaux.

Selon notre ACV, le photovoltaïque est l’énergie qui a le plus d’impacts environnementaux et l’hydroélectrique, celle qui en a le moins. Ces résultats sont largement liés aux quantités de matériaux utilisés et à la durée de vie des installations.

La prise en compte de certains de ces critères environnementaux spécifiques peut modifier ce classement : le nucléaire a davantage d’impacts si on considère les radiations ionisantes et l’eutrophisation marine, l’hydroélectricité nécessite davantage d’eau. Mais même en tenant compte de davantage de critères environnementaux, avec la méthode ReCiPe, qui en comporte 22, le photovoltaïque reste le plus mauvais élève pour 18 de ces critères.

Impacts environnementaux d’une même quantité d’électricité, selon son mode de production.
Fourni par l’auteur

Les impacts des six scénarios de RTE ont été comparés avec deux approches différentes mais complémentaires.

  • D’abord en fonction de l’énergie produite par les quatre sources d’électricité chaque année. À noter qu’avec cette méthode, les impacts de la production du combustible nucléaire et de la gestion des déchets sont inclus dans les bases de données, mais que les moyens de stockage de l’électricité sont ici négligés, ce qui sous-estime les impacts des scénarios sans nucléaire.

  • Puis en fonction de la puissance installée, en tenant compte de la durée de vie des installations – en négligeant cette fois les impacts liés au fonctionnement normal des infrastructures. Les impacts du stockage sont, alors, pris en compte.

Les résultats obtenus avec les deux méthodes sont très similaires : le scénario M1, qui s’appuie le plus sur le photovoltaïque, est celui qui a le plus d’impacts environnementaux sur tous les critères considérés. Le scénario qui a le moins d’impacts, à l’inverse, est celui qui compte le plus sur le nucléaire. Même dans le scénario N2, qui compte largement sur le nucléaire, la majorité des impacts environnementaux proviennent du photovoltaïque, alors qu’il ne représente que 16 % du mix électrique.

Impacts environnementaux estimés pour les différents scénarios RTE.
Fourni par l’auteur

Il ne s’agit pas de dire que le photovoltaïque et l’éolien sont inutiles à la transition énergétique : ces sources renouvelables sont très utiles lorsqu’elles permettent d’éviter de produire de l’électricité avec du pétrole, du gaz ou du charbon. L’éolien et le photovoltaïque sont beaucoup moins polluants que ces énergies fossiles, qui n’ont pas été considérées ici.

Elles ont bien un rôle à jouer : RTE estime que le nucléaire et l’hydroélectricité ne permettront pas de produire suffisamment d’électricité pour l’électrification prévue dans le cadre de la Stratégie nationale bas carbone (SNBC). De plus, les technologies évoluent, et il est probable que les impacts du photovoltaïque et de l’éolien diminuent avec le temps.

À l’heure de choisir un mix électrique pour l’avenir qui s’appuie le moins possible sur les énergies fossiles, le nucléaire semble donc incontournable pour un mix le plus vert possible. Ces résultats montrent que plus la part du nucléaire est élevée dans le mix électrique, moins on a besoin d’installations en tous genres – consommateurs de matériaux –, moins on crée d’impacts environnementaux.

Notre étude a toutefois des limites, qui tiennent à ses hypothèses de départ : elle ne prend pas en compte le risque de catastrophe nucléaire. En effet, l’ACV ne considère que le fonctionnement normal des installations, et sa précision dépend de la fiabilité des données inscrites dans les bases de données.

Elle n’intègre pas non plus ni le risque d’explosion d’hydrogène stocké ni le risque de ruptures de barrages hydrauliques qui ont pourtant historiquement tué bien plus que les catastrophes de Tchernobyl et de Fukushima. Il est également supposé que la gestion des déchets nucléaires sera sans conséquences sur les générations futures.

The Conversation

Bertrand Cassoret est membre bénévole de l’Association Française pour l’Information Scientifique et de la Société Française d’Energie Nucléaire.

ref. Demain, le mix électrique français sera-t-il plus « vert » avec ou sans nucléaire ? – https://theconversation.com/demain-le-mix-electrique-francais-sera-t-il-plus-vert-avec-ou-sans-nucleaire-277288

Face aux violations de droits en itinérance : soutenir la participation démocratique des personnes marginalisées

Source: The Conversation – in French – By Michel Parazelli, Professeur associé retraité en travail social, Université du Québec à Montréal (UQAM)

On ne reconnait pas toujours les personnes en situation d’itinérance comme appartenant à la communauté citoyenne.Ce manque de reconnaissance a des répercussions sociales considérables. Pour les premières concernées d’abord, dont on ne respecte pas toujours les droits, et qu’on prive de voix et de liens, au risque d’aggraver leur précarité, leur souffrance et leur mortalité. Pour la société ensuite, qui entretient une gestion de crise perpétuelle, fragilise les liens sociaux et renonce à la contribution politique de celles et ceux qu’elle relègue à ses marges.


À la suite d’une vaste consultation sur l’itinérance et la cohabitation sociale, l’Office de consultation publique de Montréal (OCPM) a déposé son rapport en juillet 2025. Cette démarche de consultation a rejoint 3903 personnes oeuvrant en milieu communautaire et institutionnel, ainsi que des personnes en situation d’itinérance.

Sur les 22 recommandations formulées par les commissaires, la première exhorte la Ville de Montréal à reconnaitre formellement « que les Montréalaises et Montréalais en situation d’itinérance sont des citoyennes et citoyens au même titre que ceux qui sont logés », et d’agir en conséquence.




À lire aussi :
Bébés abandonnés : deux tragédies récentes révèlent l’urgence de services pour parents en détresse


Des violations multiples de droits

Cette première recommandation du rapport de consultation de l’OCPM révèle quelque chose de la façon dont on traite les personnes qui sont à la marge des circuits formels de la production, de la consommation et de l’habitat. Les faits tendent à montrer que les droits des personnes en situation d’itinérance ne sont pas toujours respectés.

  • Les démantèlements des campements de sans-abri qui aggravent leurs conditions se poursuivent, malgré l’avis de la défenseure fédérale du logement. En 2024, elle exigeait des gouvernements qu’ils respectent les droits et la dignité des personnes résidant dans les campements.

  • Les pratiques de profilage social des policiers perdurent, malgré la reconnaissance par la Commission des droits de la personne et la jeunesse depuis 2009, que la «stigmatisation des sans-abri dans les normes et règlements de la police et le profilage qui s’ensuit porte atteinte au droit de ces personnes à la sauvegarde de leur
    dignité sans discrimination fondée sur la condition sociale.»

  • Les organismes communautaires souffrent de sous-financement chronique, malgré qu’ils soient les principaux intervenants sur le terrain auprès des sans-abri.

  • Le recours au privé pour gérer la sécurité publique et la production de logements abordables croît. Or, son modèle économique repose sur la maximisation des profits, ce qui crée un conflit d’intérêts avec la visée d’abordabilité et de pérennité hors marché du logement social].

  • Le taux de mortalité des personnes en situation d’itinérance a augmenté en 2024, selon le bureau du coroner. Les données montrent que plusieurs décès auraient pu être évités s’il y avait eu des services de santé adaptés.

  • L’adoption du projet de loi 103, en novembre 2025, même s’il menace les services de consommation supervisée. Une majorité d’acteurs du terrain ont qualifié cette législation de dangereux recul dans la lutte contre la crise des surdoses.

Chacun de ces exemples montre que le respect des droits et de la dignité des personnes en situation d’itinérance est loin d’être garanti.

Une gestion inadaptée et des choix politiques aggravants

S’agit-il d’une simple défaillance de l’action publique appelant l’optimisation d’une gestion plus agile et efficace, comme l’ont affirmé certains candidats lors des dernières élections municipales ?




À lire aussi :
Deux femmes victimes d’éviction se confient : « Les propriétaires n’avaient aucune empathie »


Dans son rapport, l’OCPM souligne bien des problèmes majeurs de coordination entre les silos institutionnels qui interviennent en itinérance. Toutefois, l’examen plus attentif des problèmes auxquels sont confrontés les acteurs sociaux montréalais tend à montrer que le problème est structurel. Il s’agit d’un constat communément partagé de l’impuissance des acteurs résultant d’une gestion permanente de solutions provisoires.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Il existe bien quelques avancées sur le plan de la disponibilité de logements adaptés, ou de pratiques de cohabitation sociale apaisées, mais celles-ci ne réussissent pas à sortir de l’urgence. La raison en est que cette situation de crise qui s’étend à plusieurs municipalités québécoises est surtout le produit de choix politiques antérieurs avec ses effets délétères. On peut mentionner ici le retrait du gouvernement fédéral du financement du logement social depuis les années 1990, l’incapacité du provincial à construire suffisamment de logements sociaux hors marché, ainsi qu’à améliorer l’accès aux services sociaux et de santé adaptés.

D’une prise en charge gestionnaire à une prise en compte citoyenne

Un autre constat issu de ce rapport met en lumière l’exclusion des personnes en situation d’itinérance des décisions qui les concernent.

C’est pourquoi certaines des recommandations de l’OCPM proposent d’inclure des personnes en situation d’itinérance au sein de comités consultatifs aux niveaux municipal et local. Il s’agit de donner des avis sur l’ensemble des pratiques de gouvernance en matière d’itinérance. Cette orientation suscitant l’engagement citoyen représente une rupture avec la logique dominante de prise en charge des solutions par les gestionnaires.

En situation d’urgence, les gestionnaires des services sociaux et municipaux oeuvrant en itinérance agissent la plupart du temps pour le bien d’autrui, mais sans le point de vue d’autrui. Par exemple, l’augmentation de la surveillance policière, les démantèlements des campements et l’aménagement des haltes-chaleur étaient souvent justifiés par des arguments de sécurité des occupants, même au prix d’une plus grande marginalisation. Cette approche de « prise en charge » s’oppose à une pratique plus dialogique à visée démocratique.

En travail social, cette seconde approche est qualifiée de « prise en compte », en phase avec la reconnaissance de la citoyenneté d’une personne, même celle qui tend à émerger dans la marge sociale. Dès lors, plutôt que d’agir uniquement sur les comportements jugés inadéquats ou dérangeants des personnes en situation d’itinérance, il s’agit d’adopter une posture de « prévenance ». L’idée consiste à aller au-devant de ces personnes pour considérer leur point de vue sur leur propre situation, dont l’analyse qu’elles font des actions entreprises par d’autres acteurs sur leurs propres conditions d’existence sociale.




À lire aussi :
Soigner ou surveiller ? Ce que les agents correctionnels pensent des services offerts aux personnes incarcérées dépendantes aux drogues


Ce dialogue continu permet de mieux orienter des pratiques d’intervention en fonction des désirs et besoins négociés avec les personnes en situation d’itinérance. Cette rencontre de l’autre demeure une exigence éthique et politique d’une gouvernance municipale à visée démocratique.

Soutenir l’organisation de collectifs

En rupture avec l’ancienne administration, la nouvelle mairesse Martinez Ferrada a déposé un plan de gestion des campements urbains pour des sites autorisés. Les principes évoqués dans ce plan signalent bien l’intention de la Ville de suivre la première recommandation de l’OCPM : respecter la dignité et les droits des personnes citoyennes en situation d’itinérance. À l’heure actuelle, le protocole, qui se veut évolutif, ne prévoit toutefois aucune disposition concrète visant à instaurer un dialogue continu avec les personnes occupant les campements. Au-delà des intentions, il est actuellement difficile de voir comment la Ville reconnaitra leur pouvoir d’agir citoyen si le droit de s’exprimer sur les décisions affectant les conditions d’existence des campements demeure à l’état de vœux pieux.

Agir en conséquence d’une reconnaissance de la citoyenneté des personnes en situation d’itinérance impliquerait de les inclure dans la négociation du protocole et de sa mise en place sur les sites concernés. Le défi n’est donc pas que technique, mais avant tout relationnel et politique.

La recherche sociale a déjà montré l’intérêt de prendre en compte le point de vue des personnes marginalisées sur les mesures et les politiques qui les concernent. Cet exercice contribue non seulement à obtenir un portrait plus objectif des situations, mais aussi à développer un rapport positif à soi de ces personnes, à renforcer la confiance en elles-mêmes, et à susciter le désir d’améliorer collectivement leur situation avec leurs pairs.




À lire aussi :
Des choix faits il y a près d’un siècle sont responsables de l’actuelle crise du logement


Bref, il est certes urgent de rappeler aux gouvernements provincial et fédéral leur responsabilité face à cet échec social. Il est tout aussi important de soutenir l’organisation collective des personnes en situation d’itinérance pour qu’elles puissent négocier ensemble leur place sociale à l’image des autres groupes sociaux marginalisés au Québec.

La Conversation Canada

Michel Parazelli ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Face aux violations de droits en itinérance : soutenir la participation démocratique des personnes marginalisées – https://theconversation.com/face-aux-violations-de-droits-en-itinerance-soutenir-la-participation-democratique-des-personnes-marginalisees-272411

Pourquoi l’image d’une « France périphérique » peuplée d’électeurs en colère ne résiste pas à l’examen

Source: The Conversation – in French – By Aurélien Delpirou, Maître de conférences en urbanisme et aménagement, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Contrairement au cliché de la « France périphérique », certaines villes moyennes, comme Aurillac (ici sur la photo), présentent des niveaux de pauvreté inférieurs à ceux de métropoles attractives (Montpellier, Lille…). Jérémie Mazet/CDT15 OT Pays Aurillac, Fourni par l’auteur

À l’approche des élections municipales, la notion de « France périphérique » revient comme une évidence dans le débat public. Pourtant, derrière son succès médiatique, ce cadre d’analyse fait l’objet de critiques solides en sciences sociales. Que nous dit vraiment la recherche sur les inégalités territoriales ?


La notion de « France périphérique » revient avec une régularité mécanique dans le débat public. Popularisée au début des années 2010 à la suite des travaux du géographe Christophe Guilluy, elle repose sur une opposition désormais bien installée entre une France des métropoles mondialisées, dynamiques et favorisées, et une France des campagnes et des villes petites et moyennes présentée comme reléguée, homogène et peuplée de « gens ordinaires » durablement en colère.

Cette grille de lecture, séduisante par sa lisibilité et sa force narrative, a largement structuré les discours médiatiques et politiques sur les inégalités territoriales. Pourtant, plus de dix ans de travaux en sciences humaines et sociales ont montré que cette opposition rend mal compte des dynamiques sociales et spatiales contemporaines. Loin de constituer deux blocs homogènes, les territoires français sont traversés par des inégalités multiples, imbriquées et évolutives, souvent localisées à des échelles fines, au sein même des bassins de vie, des communes et parfois des quartiers.

Quant aux élections locales, elles portent précisément sur des enjeux – logement, mobilités, services – que la grille métropole/périphérie tend à invisibiliser.

Une notion critiquée par la recherche mais consacrée par le champ médiatique

Si la « France périphérique » s’est imposée comme une évidence dans le débat public, ce n’est pas à l’issue d’une validation scientifique collective. Elle doit plutôt son succès à une consécration médiatique progressive, portée principalement par la presse nationale et les grands médias généralistes de tous bords politiques. Tribunes, entretiens fleuves, essais largement commentés ont installé cette notion comme une clé de lecture quasi incontournable, fréquemment présentée comme un « diagnostic courageux » rompant avec les prudences supposées de chercheurs réduits à une posture trop technicienne ou déconnectée du « peuple ». Ainsi, la notion a été récemment consacrée par Marianne comme « le concept le plus puissant des vingt dernières années ».

Cette dynamique a produit un effet paradoxal. Alors même que les critiques académiques de la « France périphérique » se sont multipliées, de façon argumentée et convergente, elles ont rarement trouvé un véritable espace de confrontation dans le débat médiatique.

Les travaux qui discutent empiriquement cette thèse sont fréquemment disqualifiés d’emblée. Ils sont assimilés à un refus de voir le « réel », à une posture intellectuelle jugée abstraite ou à un goût excessif pour la complexité. Ce traitement contribue à neutraliser le débat contradictoire et à substituer à la discussion scientifique une opposition artificielle entre « lucidité » et « déni ».

Cette situation est d’autant plus problématique que la mise en discussion publique constitue un principe fondamental de la production du savoir scientifique. Or, les propositions de confrontation de la « France périphérique » avec des résultats empiriques contradictoires ou des analyses alternatives ont rarement donné lieu à de véritables échanges, nourris et argumentés, que ce soit dans l’espace médiatique ou dans des formats accessibles au grand public.

Ce refus persistant de la mise en discussion au profit d’une opposition entre « ceux qui voient » et « ceux qui nient » contribue à figer la notion dans un registre davantage narratif qu’analytique. Il transforme une spéculation en récit stabilisé, protégé de la critique par sa rentabilité médiatique et politique autant que par sa capacité à produire des oppositions simples dans un monde social complexe.

Cette naturalisation médiatique de la « France périphérique » n’est pas sans conséquences : elle oriente durablement la manière dont sont pensées – et souvent mal pensées – les inégalités sociales et les réponses publiques qui leur sont apportées.

Des inégalités transversales plutôt que territorialisées

Les recherches en sciences sociales convergent sur un point central : les inégalités ne se distribuent pas selon une ligne de fracture simple opposant métropoles « gagnantes » et territoires « perdants ». Les grandes aires urbaines concentrent simultanément des niveaux élevés de richesse et des proportions importantes de populations précaires. Au contraire, de nombreux espaces périurbains, ruraux ou de villes petites et moyennes connaissent des trajectoires démographiques et économiques positives, attirent de nouveaux habitants et développent de multiples formes d’innovation locales.

Les données de l’Insee montrent ainsi que certains territoires ruraux ou villes moyennes (Aurillac, Annecy, par exemple), présentent des niveaux de pauvreté inférieurs à ceux de plusieurs métropoles attractives (comme Montpellier ou Lille).

De même, les dynamiques de l’emploi ne se superposent pas à l’opposition entre métropoles et hors métropoles : certaines zones d’emploi non métropolitaines figurent parmi les plus dynamiques du pays, notamment dans l’industrie (vallées de l’Arve et de la Bresle, Choletais, Vendée).

Enfin, les difficultés d’accès aux services essentiels – soins, emploi, logement ou mobilité – se retrouvent dans des configurations territoriales très diverses. Les « déserts médicaux » concernent aussi bien certains territoires ruraux que des quartiers populaires de grandes agglomérations.

Ces constats invitent à déplacer le regard : plutôt que de penser les territoires comme des blocs opposés, il s’agit d’analyser les mécanismes qui produisent les inégalités, indépendamment de la seule localisation géographique.

Comportements électoraux : le mythe des blocs territoriaux

Les recherches en géographie électorale confirment cette complexité. Contrairement à l’idée d’une France politiquement scindée en deux blocs territoriaux homogènes, les comportements électoraux apparaissent marqués par une forte diversité et une grande instabilité. Les votes se distribuent dans l’ensemble des types de territoires, sans correspondance mécanique entre lieu de résidence et choix politiques.

Les variables explicatives du vote – âge, diplôme, trajectoires professionnelles – pèsent bien davantage que l’opposition entre métropole et périphérie. Les métropoles ne constituent pas des ensembles politiquement homogènes, pas plus que les espaces ruraux ou les villes petites et moyennes. En ce sens, la spatialisation excessive du politique tend moins à éclairer les comportements électoraux qu’à masquer les recompositions sociales à l’œuvre, en produisant des lectures simplificatrices peu opérantes pour comprendre les dynamiques locales.

Montpellier, place de la Comédie
Métropole dynamique, Montpellier affiche pourtant un niveau de pauvreté plus élevé que beaucoup de villes moyennes.
Kwon Junho/Unsplash, CC BY

Un cadre narratif politiquement efficace mais problématique pour l’action publique

Si la « France périphérique » continue de prospérer, c’est donc moins en raison de sa robustesse empirique que de son efficacité discursive. Elle offre une grammaire prête à l’emploi, qui permet de parler des inégalités sans en analyser finement les mécanismes, de désigner des responsables sans interroger les structures, et de transformer des situations hétérogènes en un récit unifié, émotionnellement et électoralement mobilisateur.

Cette lecture simplificatrice a des effets directs sur l’action publique. À l’échelle locale, les enjeux territoriaux ne se réduisent pas à une opposition entre centres et périphéries. Ils tiennent à la capacité des collectivités à organiser conjointement l’accès au logement, aux mobilités, aux soins, à l’éducation, à l’emploi et aux services publics dans des territoires socialement diversifiés. L’efficacité des politiques locales dépend ainsi moins de catégories spatiales globales que de la prise en compte des interdépendances territoriales et de la coordination entre acteurs, à différentes échelles d’intervention.

Ainsi, dans des territoires ruraux fortement industrialisés, la localisation de logements à bas coût sans articulation avec les bassins d’emploi et les réseaux de transport a renforcé la dépendance automobile, notamment pour les salariés aux horaires atypiques.

Au contraire, en Vendée, les fusions de communes – comme celles observées autour de La Roche-sur-Yon ou dans le bocage vendéen – ont permis de mutualiser services publics, équipements et ingénierie territoriale, tout en gagnant en capacité de planification et de projet. Ici, la réduction des inégalités d’accès passe par une gouvernance locale renouvelée, capable de penser conjointement logement, services et mobilités, au-delà des catégories spatiales héritées.

De tels exemples invitent à déplacer le regard : des territoires conçus comme des blocs vers l’analyse fine des usages, des mobilités et des trajectoires sociales, condition indispensable pour « faire tenir ensemble » des populations hétérogènes.

Pourquoi il devient urgent de tourner la page

Si la critique scientifique de la notion de « France périphérique » est désormais bien établie, la persistance de cette dernière dans le débat public tient aux conditions de sa diffusion médiatique et politique. À l’approche des élections municipales, l’enjeu n’est pas de prolonger une controverse théorique, mais de sortir d’un cadre de pensée peu opérant pour l’action publique locale.

Renoncer à ce récit ne revient pas à nier les inégalités territoriales. C’est, au contraire, se donner les moyens de les analyser dans leur complexité réelle et d’y répondre par des politiques publiques plus ciblées, plus justes et plus efficaces. La prise en compte de cette complexité n’est pas un luxe intellectuel : elle constitue une condition essentielle à la fois pour penser des configurations sociales et spatiales différenciées et nourrir une action publique démocratique à la hauteur des réalités territoriales contemporaines.

The Conversation

Aurélien Delpirou ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi l’image d’une « France périphérique » peuplée d’électeurs en colère ne résiste pas à l’examen – https://theconversation.com/pourquoi-limage-dune-france-peripherique-peuplee-delecteurs-en-colere-ne-resiste-pas-a-lexamen-274891

Souveraineté monétaire : « Les outils des banques centrales deviennent très dangereux s’ils sont placés entre les mains d’un État malveillant »

Source: The Conversation – France (in French) – By Jézabel Couppey-Soubeyran, Maîtresse de conférences en économie, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

En multipliant les attaques contre la banque centrale américaine, la Réserve fédérale, le président des États-Unis Donald Trump dessine une vision de la monnaie comme arme économique et géopolitique. Selon Jézabel Couppey-Soubeyran, maîtresse de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon–Sorbonne, cette tentative de mise au pas fragilise la crédibilité des banques centrales et accroît les risques financiers. Entre le danger d’une banque centrale étatique et les limites d’un modèle technocratique coupé de la société, elle plaide pour l’émergence d’une institution tournée vers le bien commun.


The Conversation : Depuis le début de son second mandat, le président des États-Unis Donald Trump reproche à Jerome Powell, président de la Réserve fédérale américaine (Fed), de ne pas baisser assez vite les taux d’intérêt pour muscler la croissance. Que traduisent ces pressions, qui passent également par des menaces personnelles ?

Jézabel Couppey-Soubeyran : On peut clairement y voir un glissement dans la manière dont la politique monétaire est perçue. Elle n’est plus seulement envisagée comme un instrument de stabilisation macroéconomique, mais comme une véritable arme économique, voire géopolitique. Baisser les taux, par exemple, peut affaiblir le dollar, améliorer la compétitivité-prix des entreprises américaines et soutenir une stratégie commerciale agressive. Ce type de raisonnement est probablement présent en toile de fond.

Cela dit, je ne suis pas certaine que Donald Trump ait une vision très élaborée des missions traditionnelles de la politique monétaire. Ce qu’il cherche avant tout, c’est une baisse des taux pour stimuler l’économie. Au-delà de cette motivation immédiate, il y a sans doute quelque chose de plus profond : une tentative de captation du pouvoir monétaire. À travers ses pressions sur la Fed, Donald Trump semble vouloir transformer la banque centrale en une antenne étatique, mise au service de ses intérêts politiques – et personnels.

Que pourrait-il se passer si Donald Trump parvenait réellement à mettre la main sur la Fed ?

J. C.-S. : Il ne se contenterait sans doute pas de baisser les taux. Il utiliserait l’ensemble de l’arsenal monétaire : programmes massifs d’achats d’actifs, facilitation du financement de la dette publique, voire rétablissement du financement direct du Trésor par la banque centrale. Les outils de la banque centrale sont extrêmement puissants, et ils deviennent très dangereux s’ils sont placés entre les mains d’un État malveillant.

Attention : ces outils ne doivent pas non plus rester l’apanage de banques centrales entièrement technocratiques, désencastrées de la société et de ses besoins. Le pouvoir monétaire devrait appartenir à la société dans son ensemble.

Aujourd’hui, nous n’allons clairement pas dans cette direction.

Quels sont les risques concrets d’une perte d’indépendance de la Fed, et plus largement des banques centrales ?

J. C.-S. : Il faut déjà rappeler que l’indépendance de la Fed est plus limitée que celle de la Banque centrale européenne (BCE) : la banque centrale américaine rend beaucoup de comptes au Congrès, bien davantage que la BCE n’en rend au parlement européen. L’indépendance de la Fed est fragilisée : Donald Trump a commencé à placer ses proches, a tenté d’évincer certains membres du conseil, et s’il a un peu calmé le jeu en nommant Kevin Warsh – un choix assez conventionnel – pour succéder à Jerome Powell, dont le mandat expire en mai, l’incertitude s’est malgré tout installée quant à l’autonomie de la Fed dans les mois à venir. Les risques classiquement identifiés d’une telle situation sont bien connus : des taux trop bas par rapport à la situation conjoncturelle, une accumulation excessive de dettes, une instabilité financière accrue et, à terme, une perte de crédibilité.




À lire aussi :
Les pressions de Donald Trump sur la Fed annoncent-elles la fin du dollar ?


La crédibilité est devenue un des instruments principaux de la politique monétaire moderne : elle permet d’ancrer les anticipations des marchés. Perdre cette crédibilité, c’est perdre une grande partie de sa capacité d’action. Il existe aussi un risque plus profond, moins souvent évoqué : celui de refermer complètement le débat sur l’indépendance des banques centrales. Face aux pressions de Donald Trump, beaucoup idéalisent le modèle actuel et présentent l’indépendance technocratique comme un rempart absolu.

On se retrouve alors dans une opposition binaire : soit une banque centrale totalement soumise à l’État, soit le statu quo technocratique. Ce cadre est insatisfaisant. Une banque centrale étatique est dangereuse, mais une banque centrale technocratique, coupée de la société, ne sert pas le bien commun. Nous aurions besoin d’une banque centrale « civique », au service des besoins collectifs. Le risque, aujourd’hui, est de ne plus pouvoir poser cette question.

Cette réflexion rejoint vos travaux sur le rôle des banques centrales dans la transition écologique ? (Voir à ce sujet la note de l’Institut Veblen « Le rôle de la politique monétaire dans la transition écologique : un tour d’horizon des différentes options de verdissement » ainsi que les ouvrages le Pouvoir de la monnaie, aux éditions Les liens qui libèrent, 2024, et l’Argent expliqué à ma mère… et à son banquier, aux éditions du Seuil, 2025, ndlr)…

J. C.-S. : La Banque centrale européenne (BCE) pourrait déjà faire beaucoup plus dans le cadre de son mandat actuel, sans même changer les traités. Mais il existe aujourd’hui un véritable problème de gouvernance. Une banque centrale plus ouverte à la société civile serait naturellement plus attentive aux grands défis sociétaux, notamment environnementaux.




À lire aussi :
Quand les banques centrales s’emparent de la question du climat


Le repli technocratique fait que ces enjeux ne deviennent jamais des objectifs pleinement assumés. Pourtant, la politique monétaire pourrait bel et bien être davantage « verdie ». Si ces objectifs étaient clairement inscrits dans les missions et la gouvernance de la banque centrale, son implication serait bien plus forte.

Que nous enseignent les exemples de banques centrales étatiques ailleurs dans le monde, notamment en Chine ?

J. C.-S. : La Chine a un véritable sens du policy mix et de la planification, ce que nous n’avons pas su mettre en place en Europe. Depuis des décennies, Pékin se fixe des objectifs, notamment environnementaux, qu’elle planifie dans le temps. Elle met ensuite l’ensemble de ses politiques économiques – y compris la politique monétaire et la politique de change – au service de ces objectifs planifiés. La politique monétaire chinoise est « structurelle » plutôt que « conjoncturelle », combinée aux autres politiques, industrielle notamment, et ainsi mise au service du développement (structurel) de l’économie.

La politique de change fait aussi partie de la combinaison. Le gouvernement chinois a d’ailleurs souvent été accusé de manipuler le yuan, d’agir sur son taux de change afin de répondre à des sanctions commerciales. Mais il peut aussi – et je pense que c’est ce qu’il fait aujourd’hui – redéployer le commerce du pays vers des régions du monde qui acceptent de payer en yuan.

L’excédent commercial record annoncé début 2026 s’explique en grande partie par ce phénomène : un véritable redéploiement des échanges vers l’Asie du Sud-Est, l’Afrique et l’Amérique latine, qui permet de compenser les répercussions des droits de douane américains. Les nouvelles routes de la soie ont été très utiles dans cette stratégie, en permettant d’établir des liens financiers et commerciaux, notamment avec de nombreux pays africains. La Chine a ainsi travaillé sur son autonomie et son indépendance. Elle s’est organisée pour pouvoir s’affranchir, dans une large mesure, des États-Unis et de l’Europe.

Les banques centrales peuvent-elles se coordonner pour limiter les effets déstabilisateurs des guerres commerciales ?

J. C.-S. : Lors de la crise financière de 2008 ou de la crise sanitaire de 2020, les banques centrales ont montré leur capacité à coopérer, notamment via des swaps de liquidités. Dans le contexte actuel de fragmentation géopolitique, cette coordination devient de plus en plus difficile. Le monde s’organise désormais en blocs rivaux, davantage dans l’affrontement que dans la coopération.




À lire aussi :
Pourquoi le choix de Donald Trump pour la présidence de la Fed fait-il chuter l’or et l’argent ?


Si, demain, la Fed devenait plus directement contrôlée par l’administration américaine, rien ne garantit qu’elle jouerait encore ce rôle coopératif. Un tel scénario pourrait provoquer des crises de liquidité majeures, particulièrement dangereuses pour la zone euro. D’où l’urgence, pour l’Europe, de renforcer son autonomie monétaire et financière afin de se préparer à un monde où la coopération n’est plus acquise.


Jézabel Couppey-Soubeyran est maîtresse de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne où elle enseigne l’économie monétaire et financière. Ses travaux de recherche portent sur les banques, l’instabilité et la régulation financières. Depuis septembre 2020, elle a rejoint l’Institut Veblen en tant que conseillère scientifique pour contribuer à l’élaboration et à la promotion de réformes monétaires et financières qui permettraient de faire avancer la transition écologique. Elle a publié de nombreux ouvrages, dont L’Argent expliqué à ma mère… et à son banquier,aux éditions du Seuil, en 2025.


Cette contribution est publiée en partenariat avec le Printemps de l’économie, cycle de conférences-débats qui se tiendront du 17 au 20 mars au Conseil économique social et environnemental (Cese) à Paris. Retrouvez ici le programme complet de l’édition 2026, « Le temps des rapports de force ».

The Conversation

Jézabel Couppey-Soubeyran ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Souveraineté monétaire : « Les outils des banques centrales deviennent très dangereux s’ils sont placés entre les mains d’un État malveillant » – https://theconversation.com/souverainete-monetaire-les-outils-des-banques-centrales-deviennent-tres-dangereux-sils-sont-places-entre-les-mains-dun-etat-malveillant-276244

Le paradoxe des Oscars. Ou pourquoi la reconnaissance peut faire baisser les audiences

Source: The Conversation – France (in French) – By Michelangelo Rossi, Professeur associé en marketing, HEC Paris Business School

Après les Césars à Paris et les BAFTA à Londres, les Oscars se tiennent à Los Angeles ce 15 mars. La saison des récompenses bat son plein, mais quel impact ont tous ces prix sur les futurs spectateurs ? La reconnaissance matérialisée par une récompense peut parfois avoir l’effet inverse de celui escompté. Et cela ne vaut pas que pour le cinéma…


Chaque année en janvier, l’industrie du divertissement et des millions de téléspectateurs à travers le monde tournent leur attention vers la cérémonie des Oscars qui se tient depuis 1929 à Los Angeles (Californie). Une nomination dans la catégorie « meilleur film » ou « meilleur réalisateur » est censée être la consécration ultime de la qualité. Elle apporte prestige, publicité et recettes plus élevées au box-office.

Mais dans une étude récente, nous montrons que ces distinctions ont un inconvénient caché. Lorsqu’un film est nominé aux Oscars, les attentes des spectateurs augmentent considérablement, si bien que même les films exceptionnels peuvent avoir du mal à les satisfaire. La reconnaissance même qui vise à célébrer l’excellence peut finir par provoquer davantage de déception du public.

Nous appelons cela le paradoxe des Oscars : la reconnaissance, en augmentant le niveau des attentes, peut réduire la satisfaction. Si nos preuves proviennent du cinéma, le même mécanisme pourrait se produire dans d’autres contextes où les récompenses, les certifications ou les classements sont des gages de qualité.

Une barre placée plus haut

Les récompenses et les labels de qualité sont devenus un outil marketing universel. Les restaurants mettent en avant leurs étoiles Michelin. Les appareils électroniques affichent le label « Choix de la rédaction ». Les détaillants en ligne utilisent les badges « Choix d’Amazon » ou « Les mieux notés ». En principe, ces signaux sont censés aider les consommateurs à prendre de meilleures décisions : ils filtrent les informations, réduisent l’incertitude et récompensent l’excellence.

Pourtant, les recherches en psychologie nous montrent que les attentes influencent la satisfaction. Lorsque les consommateurs abordent un produit en pensant qu’il sera exceptionnel, leur cadre de référence change. Même de petites imperfections peuvent dès lors déclencher une déception.

Les Oscars offrent un cadre naturel pour étudier ce phénomène. Contrairement à de nombreux marchés où la qualité peut évoluer au fil du temps, la qualité intrinsèque d’un film est fixe dès sa sortie. Le prix des billets a également tendance à rester relativement stable après une nomination. Ce qui change radicalement, c’est la façon dont les gens perçoivent le film une fois qu’il bénéficie du prestige d’un prix.

L’effet de déception

Pour examiner ce phénomène, nous avons analysé plus de 25 millions de notes individuelles attribuées à des films sur la plateforme MovieLens, couvrant plus de deux décennies de données, de 1995 à 2019. Nous avons comparé la façon dont les utilisateurs ont noté les mêmes films avant et après l’annonce des nominations aux Oscars.

Afin de nous assurer que les résultats n’étaient pas influencés par les différences entre les personnes ayant vu le film, nous avons également utilisé des techniques d’apprentissage automatique, en formant un système de recommandation qui nous a permis de mettre en relation des utilisateurs ayant des goûts similaires et ayant vu les mêmes films à des moments différents. Pour le dire autrement, quand un film est retenu, voire quand il obtient un prix, il attire un public qui n’aurait pas été voir le film autrement. Cela pourrait influencer les résultats. La méthodologie que nous avons développée pour cet article vise à annihiler cet effet dans nos résultats.

La tendance qui apparaît alors est on ne peut plus claire : après les nominations, les notes ont baissé. En moyenne, les utilisateurs qui ont noté un film après sa nomination aux Oscars lui ont attribué des notes plus faibles que les utilisateurs comparables qui avaient noté le même film précédemment. La baisse est modeste en termes absolus, mais significative dans le contexte. Elle représente environ 7 % de l’écart de notation avant la nomination entre les films nommés et non nommés.

Des cinéphiles moins influençables ?

Cet effet est plus marqué chez les utilisateurs moins expérimentés, c’est-à-dire ceux qui ont publié moins de notes et qui s’appuient davantage sur des signaux externes tels que les récompenses pour choisir ce qu’ils regardent. En revanche, les cinéphiles expérimentés sont moins influencés par les nominations et moins enclins à la déception.

Pour confirmer que cette tendance reflète une véritable déception plutôt que d’autres facteurs (tels que des salles de cinéma bondées ou des signaux sociaux), nous avons analysé le texte des critiques en ligne sur IMDb, la plus grande plateforme mondiale de notation de films. Après les nominations, des expressions telles que « attendais mieux », « décevant » et « ne tient pas ses promesses » sont devenues nettement plus fréquents dans les critiques des utilisateurs.

Cela confirme ce que la science économique comportementale prédit : lorsque les attentes augmentent plus rapidement que l’amélioration de l’expérience, la satisfaction diminue.

Trop-plein de buzz

Dans le contexte des Oscars, le film n’a pas changé. Seul le point de référence du public a changé. Un film qui ravissait autrefois les spectateurs comme un joyau caché peut soudainement sembler « moins bon que ce que j’espérais » une fois qu’il a été nommé.

Nous avons également constaté que cet effet de déception est amplifié pour les films ayant reçu plusieurs nominations, qui sont ceux qui génèrent le plus de buzz et d’engouement. Plus le signal est fort, plus les attentes sont élevées et plus le potentiel de déception est grand.

Le Monde, 2015.

Bien que notre étude se concentre sur les films, des forces similaires peuvent être à l’œuvre dans d’autres secteurs. Les entreprises utilisent les récompenses, les certifications et les recommandations de tiers pour communiquer leur fiabilité et leur qualité, qu’il s’agisse de classements des « meilleurs lieux de travail » ou de labels « bio », « durable » ou « cinq étoiles ». Ces signaux influencent la façon dont les consommateurs et les parties prenantes perçoivent une marque.

À double tranchant

Nos conclusions suggèrent que la reconnaissance peut être une arme à double tranchant. Elle renforce la notoriété et la crédibilité, mais elle remodèle également les attentes d’une manière qui rend plus difficile la satisfaction des clients.

Trois leçons pratiques se dégagent :

  • Il importe d’anticiper l’écart entre les attentes avant et après. Lorsqu’un produit ou une marque reçoit une reconnaissance importante, les attentes des clients peuvent augmenter du jour au lendemain. Les managers doivent surveiller de près la satisfaction dans les semaines et les mois qui suivent l’obtention d’une récompense. Ils ne devraient pas se contenter des chiffres des ventes ou de l’engagement. Dans ce contexte, une baisse soudaine des notes peut être le signe d’une déception, et non d’une détérioration de la qualité.

  • La reconnaissance doit être soigneusement cadrée. Les équipes de marketing ont souvent tendance à trop mettre l’accent sur les récompenses dans leurs communications (avec des mentions comme « le meilleur », « inégalé », « de classe mondiale »). Un tel cadrage risque de promettre la perfection. La reconnaissance d’un prix devrait plutôt être présentée comme un signe de fiabilité et de travail plutôt que comme la garantie d’une expérience sans faille.

  • Les nouveaux utilisateurs et les utilisateurs occasionnels doivent faire l’objet de soins particuliers. IL faut les soutenir. D’après nos données, la déception était plus prononcée chez les spectateurs inexpérimentés. Il en va de même pour les nouveaux clients ou les nouveaux utilisateurs d’un produit. Une intégration personnalisée, la définition d’attentes ou la formation des clients peuvent aider à aligner les perceptions sur la réalité.

Une leçon d’humilité… pour tous

En fin de compte, le paradoxe des Oscars révèle une vérité plus générale sur la reconnaissance dans le monde des affaires : le succès modifie la base de référence. Chaque prix ou certification redéfinit ce que les clients considèrent comme « excellent ».

Alors que l’industrie du divertissement se prépare pour une nouvelle saison de récompenses, les studios de cinéma espèrent à nouveau que les nominations se traduiront par des audiences plus élevées et des profits plus importants. Mais les applaudissements pourraient rapidement s’estomper si le public repart en pensant : « C’était bien, mais pas si bien que ça. »

Pour tous les managers, la leçon à retenir est la suivante : attirer l’attention est plutôt facile. Et surtout ce n’est que le début. Une fois les projecteurs braqués sur vous, un important travail commence : maintenir la satisfaction.

The Conversation

Michelangelo Rossi est membre de CESifo Research Network Affiliate.

Felix Schleef a reçu des financements de Hi! Paris.

ref. Le paradoxe des Oscars. Ou pourquoi la reconnaissance peut faire baisser les audiences – https://theconversation.com/le-paradoxe-des-oscars-ou-pourquoi-la-reconnaissance-peut-faire-baisser-les-audiences-277002

« Une bataille après l’autre », ou le grand spectacle des clandestins

Source: The Conversation – France (in French) – By Vincent Amiel, professeur d’histoire et esthétique du cinéma, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Leonardo DiCaprio excelle dans le rôle d’un ex-révolutionnaire devenu paranoïaque. Warner Bros Pictures.

Le dernier long métrage de Paul Thomas Anderson, Une bataille après l’autre, nommé 13 fois aux Oscars dont la cérémonie se tient ce dimanche 15 mars, n’est pas seulement un film à grand spectacle. C’est une œuvre qui utilise ses moyens (considérables) et ses nombreuses références au cinéma américain des années 1970 pour montrer une réalité politique dont le spectacle même en est la ruse ultime.


En exergue de son film sans doute le plus spectaculaire, Il était une fois la révolution, Sergio Leone avait fait figurer cette citation de Mao : « la révolution n’est ni un dîner de gala, ni une œuvre littéraire, ni un dessin, ni une broderie, on ne la fait pas avec élégance et courtoisie. La révolution est un acte de violence… » De cet avertissement, Paul Thomas Anderson a retenu la leçon, mais il a surtout retenu que l’on pouvait en faire un spectacle grandiose : c’est le terme qu’emploie son héroïne au tout début d’Une bataille après l’autre :

« On annonce la révolution ! Je veux du grand, du beau, du grandiose ! »

Trame de références

Nommé 13 fois aux Oscars, le film a tout d’un classique contemporain : il emprunte au cinéma « libéral » des années 1930 le thème de la poursuite à travers le pays, de la lutte individuelle contre le système, utilisant les mêmes effets dramaturgiques autour de héros positifs qui cristallisent l’empathie. Mais il ajoute à cette dynamique une dimension développée par les auteurs du Nouvel Hollywood dans les années 1970, au premier rang desquels se situent par exemple un Francis Ford Coppola ou un Robert Altman, une tension constante entre spectacle et complot, hyper-visibilité et clandestinité.

Ainsi, le spectacle des scènes d’action et de poursuites du film lui-même, de la musique incessante, spectacle ô combien réel et efficace, pourrait n’être interprété que comme une compromission avec le cinéma commercial et ses enjeux économiques. Alors qu’il est celui qui se joue quotidiennement dans la société américaine, à coups d’images télévisées, de déclarations intempestives, de violence permanente. Et dont Trump aujourd’hui s’est fait l’infatigable metteur en scène.

Une bataille après l’autre organise une trame de références aussi bien à l’actualité états-unienne contemporaine qu’à l’histoire des films qui l’ont prise en charge au siècle dernier. Même pour nous, spectateurs peu au fait des événements politiques et quotidiens qui font battre la vie américaine, vus d’Europe au prisme d’une distance qui grandit, nous reconnaissons hélas dans les MKU commandés par Sean Penn dans le film les agents de l’ICE dont les images des actions, glaçantes en effet, ont inondé les écrans après les brutalités de Minneapolis. Leur commandant qui s’avance à visage découvert, avec ses cheveux courts coiffés en épis, au milieu de soldat suréquipés et masqués, est la réplique stupéfiante du personnage de fiction. Et lorsque celui-ci, dans une voiture, se recoiffe avec un peigne sur lequel il a craché, on ne peut que se remémorer la scène où Paul Wolfowitz, sous-secrétaire d’État à la défense et conseiller de George Bush Jr, fait la même chose devant des journalistes éberlués, scène que Michael Moore a gravée dans Fahrenheit 9/11.

Faire du spectacle de la réalité une fiction

Mais tous ces effets de réel sont emportés dans Une bataille après l’autre par une telle énergie spectaculaire qu’ils changent petit à petit de statut. Ils ne constituent plus un fond de réalisme, mais deviennent eux-mêmes, par leur extravagance, les clous du feu d’artifice.

Faisant un pas de côté par rapport à ses modèles classiques ou même postmodernes, Anderson ne met pas en scène la réalité comme un spectacle, il fait du spectacle de la réalité une fiction, qui peine à suivre le rythme de celle-ci. On est très loin des immeubles transparents et panoramiques du Wall Street de Scorsese ou des bureaux aux perspectives infinies de tout un pan du cinéma américain contemporain : tout se joue dans le chaos nocturne de rues prises d’assaut, dans la précipitation de couloirs aveuglés, de tunnels enfumés, de portes dérobées, de cavalcades essoufflées (et la seule séquence, à la toute fin du film, dans laquelle cette transparence architecturale apparaît, hommes de pouvoir et bureaux surplombant la ville, si métaphorique et incontournable soit-elle, est à cet égard très ironique).

Même les espaces désertiques ou les recoins de forêt, qui ont toujours constitué des refuges dans la littérature ou dans le cinéma américains, lesquels profitent de la démesure des paysages, même ces lieux de robinsonnades ou de chevauchées, perdent leur fonction de réserve.

Désincarnation des protagonistes

Le personnage incarné par Leonardo DiCaprio, avec son bonnet et sa robe de chambre, est déjà une figure des contre-héros américains : il emprunte au Jack Nicholson de Cinq pièces faciles ou de Vol au-dessus d’un nid de coucous, mais il emporte dans son sillage maladroit et bousillé par les drogues un mouvement beaucoup plus général, qui ne doit plus rien à l’anecdote, pas plus qu’à la psychologie ou aux conditions sociales : il est l’habitant d’un pays qui n’est plus le sien, l’acteur d’un road-trip qui n’a plus d’horizon, sur des routes qui n’en finissent plus.

L’habileté du film réside dans sa manière de dépersonnaliser tous les personnages, ne leur prêtant ni sentiments ni épaisseur romanesque, les laissant tributaires des courants et des forces qui les portent, aux rangs desquels, indifféremment, on peut trouver les pulsions sexuelles ou les engagements politiques. C’est donc une alchimie étrange qui dans le film mêle le réalisme des situations, ici et maintenant, et la sorte de désincarnation de ses protagonistes.

La pasionaria, le commandant des forces spéciales, le complice lui-même ont abandonné toute épaisseur romanesque : d’où sortent-ils, quels sont leurs véritables sentiments, leurs volontés propres ? Ce n’est plus le ressort de la dramaturgie. Il y a comme une mécanique des forces en présence qui fait à elle seule avancer l’action.

Ancré dans l’actualité, truffé de références précises et identifiables, Une bataille après l’autre se dégage ainsi, paradoxalement, de toute circonstance singulière. Il échappe aussi bien à l’anecdote qu’à la fable, faisant de son histoire l’histoire de la société américaine d’aujourd’hui.

Le film d’Anderson, s’il joue des mêmes effets dramatiques outranciers que ceux que l’on peut trouver chez Quentin Tarantino ou ceux de certains films des frères Coen (violence du montage, cynisme des personnages, fulgurance des actions), en profite pour construire un monde qui inquiète et interroge. Tous les moyens du grand cinéma hollywoodien d’aujourd’hui, au lieu de distraire et divertir, deviennent le sujet de l’intrigue, recentrent sur l’essentiel qui est précisément leur propre envahissement de l’espace public. Ils désignent la spectacularisation même de la réalité – qui n’est pas la même chose que celle de la société, dont le XXᵉ siècle se préoccupait.

The Conversation

Vincent Amiel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Une bataille après l’autre », ou le grand spectacle des clandestins – https://theconversation.com/une-bataille-apres-lautre-ou-le-grand-spectacle-des-clandestins-274473

Détecter les images générées par IA : la proposition des métadonnées C2PA

Source: The Conversation – France in French (2) – By Claire Scopsi, Professeur en sciences de l’information et de la documentation, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

Il y a encore quelques années, on s’amusait des photos totalement fantaisistes générées par l’IA mais, aujourd’hui, il devient de plus en plus complexe de détecter le vrai du faux à l’œil nu. Une idée pourrait être de marquer les photos générées par IA. Cette solution pourrait être efficace, mais connaît encore de nombreuses limites.


En 2024, les hypertrucages vidéo (ou deepfakes) ont rejoint la panoplie des escrocs en imitant le visage et la voix d’un dirigeant pour mieux tromper la vigilance de ses employés. Ils s’invitent désormais en politique. Catherine Connolly, candidate à la présidentielle irlandaise, découvre avec stupeur une vidéo virale où elle annonce son retrait de la campagne. L’intelligence artificielle (IA) se prête aux fantaisies des partisans du premier ministre hongrois Viktor Orban pour mieux discréditer Péter Magyar, son principal opposant aux législatives.

Détecter l’artificialité d’une image ou d’une vidéo est devenu un enjeu démocratique et une urgence. Menée par les Gafam et la BBC, la coalition internationale C2PA, composée d’entreprises de technologies, de groupes de presse et de médias, propose un modèle de métadonnées permettant d’identifier la nature et l’origine des contenus du Web.

Bâtir la confiance à l’ère de l’IA

Les premières promptographies (images générées par IA) étaient célèbres pour leurs aberrations, mains à six doigts ou trombones aussi grands que des gratte-ciels. Mais, comme l’affirme le photographe Niels Ackermann en comparant les performances des générateurs d’images entre 2022 et 2024 : « Il y a deux ans, on ricanait encore en comptant les doigts en trop ou les dents dans les bouches […]. C’est fini ! »

Les progrès de DALL-E, de Midjourney et de leurs émules sont rapides, et il devient presque impossible de distinguer leurs productions des photographies à l’œil nu. Dans le monde de la vidéo, les visages clonés bougent presque comme les originaux, les mouvements de lèvres suivent les textes qu’on leur soumet, le clonage vocal imite les timbres, rythmes et intonations. Les portes s’ouvrent pour de stimulantes créations, mais aussi pour la production de deepfakes toujours plus sophistiqués.

La situation est source de malaise pour les usagers du Web qui redoutent les fake news, tandis que les entreprises de presse et de communication craignent de perdre la confiance de leurs usagers ou de leurs clients si des images artificielles se glissent dans leurs productions.

« Près de 9 consommateurs sur 10 dans le monde veulent savoir si une image a été créée à l’aide de l’IA », c’est ce qu’annonce le rapport « Bâtir la confiance à l’ère de l’IA », consolidé en mai 2024, par l’agence d’images Getty à partir des données collectées auprès des milliers de consommateurs de tous pays. Il rejoint la conclusion de l’enquête Ifop Opinion de mars 2024 : « Neuf Français sur dix seraient favorables à l’imposition d’une mention indiquant l’origine artificielle du contenu sur les deepfakes. »

Le règlement européen sur l’intelligence artificielle (AI Act) entre en application en août 2026. Il consacre son chapitre IV à l’obligation de transparence, c’est-à-dire l’obligation pour les fournisseurs et déployeurs de systèmes de signaler les contenus produits ou modifiés par IA (article 50, items 2 et 4). Il énonce également sous quelle forme cette information doit être disponible en parlant de résultats « marqués dans un format lisible par machine » et d’informations « fournies aux personnes physiques concernées de manière claire et distincte au plus tard au moment de la première interaction ou de la première exposition » (article 50, item 5). L’information doit donc, d’une part, pouvoir être lue et affichée par des logiciels et, d’autre part, être lisible par un humain dès l’affichage du contenu concerné.

En 2021, six entreprises du monde des médias, de l’électronique et de l’authentification des documents numériques (Adobe, Arm, la BBC, Intel, Microsoft et Truepic) fondent la Coalition for Content Provenance and Authenticity (C2PA, Coalition pour la provenance et l’authenticité des contenus). Leur objectif est de rétablir la confiance des marchés dans l’IA en produisant une méthode commune de marquage des fichiers numériques. C2PA promet aux usagers d’afficher la manière dont la photo, la vidéo, le son ou le texte qu’ils consultent a été produit et à quelle date, avec quel logiciel il a été modifié par la suite et la nature des modifications apportées.

Le principe se base sur des métadonnées, c’est-à-dire des informations de toutes sortes concernant un contenu. Par exemple, pour une photo numérique : la date, l’auteur et le lieu d’une prise de vue, le type d’appareil photo utilisé, le nom et la version du logiciel de retouche. Elles sont produites par les applications des éditeurs de contenus, les caméras ou les appareils photo, qu’ils s’appuient ou non sur l’IA. Ces métadonnées, intégrées aux fichiers, sont complétées à chaque nouvelle modification du contenu, même si elle est effectuée avec un autre logiciel. La solution de C2PA repose sur les Content Credentials, un format de métadonnées standard et ouvert, dont les spécifications sont publiées sur le site C2pa.org. Pour résister aux falsifications, ces données sont cryptées par un système de signature numérique qui garantit leur origine.

La coalition est en marche

Mais pour être efficace, le système doit être adopté par le plus grand nombre possible d’éditeurs et de producteurs de contenus afin de marginaliser les fichiers dépourvus de ces métadonnées d’authentification (un peu comme un consommateur qui se détournerait d’un produit qui n’affiche pas de Nutri-Score). Une fois largement diffusés, les Content Credentials agiront aussi comme un label de transparence.

L’enjeu est d’attirer dans la coalition le plus grand nombre d’entreprises influentes, et les résultats sont prometteurs. En 2022, un an après sa création, C2PA compte 200 membres internationaux. En février 2024, Meta, OpenAI et Google rejoignent la coalition… et en intègrent le comité directeur. Du côté des groupes de presse et de communication, Publicis, Springer Nature, Reuters, la RAI, Die Zeit ou The Wallstreet Journal ont suivi la BBC et, fin 2025, France Télévision a annoncé avoir lancé ses essais d’intégration du standard pour l’authentification de ses journaux. En 2025, C2PA affiche une communauté de plus 5 000 membres.

Les premières applications de Content Credentials sont sur le marché

Adobe poursuit depuis 2024 le déploiement des Content Credentials dans ses applications de traitement d’image, dont le célèbre Photoshop et le générateur « du texte à l’image » Firefly. En novembre 2025, OpenAI annonce que les informations d’identification du contenu sont automatiquement appliquées à toutes les images générées par DALL-E 3, GPT-image-1 et le modèle génératif d’audio et de vidéo SORA 2.

La guerre des « outils d’inspection » est lancée. En 2026, dans les smartphones Pixel10 sous Android 8, l’application Google Photo affiche le « Content Credentials pin », « Cr », qui signale la présence des métadonnées d’authentification dans les images téléchargées. La plateforme Adobe Content Authenticity est fonctionnelle en version bêta. Une extension de vérification Lense exclusivement destinée au navigateur Chrome est disponible sur les plates-formes de téléchargement.

Au début de l’année 2026, les tests que j’ai effectués pour illustrer cet article ont été plutôt laborieux : les images comportant les précieuses métadonnées sont encore rares sur le Web. Il faut donc générer une image de test avec DALL-E 3 (intégré à ChatGPT), lequel ne produit les métadonnées C2PA qu’à la condition qu’on le lui demande clairement. Mais ensuite l’outil d’inspection d’Adobe affiche vaillamment les métadonnées et détecte la signature d’Open AI. En revanche, le test effectué avec l’extension Lense pour Chrome a échoué.

Une initiative non dénuée de risques

Transparence, authenticité et confiance sont les maîtres mots des membres de la coalition C2PA. Pour prometteuse qu’elle soit, l’initiative soulève quelques critiques, tout d’abord techniques : les métadonnées peuvent disparaître lors des manipulations de l’image, c’est un point de fragilité avoué par les membres. On peut craindre également que des fraudeurs simulent le comportement des outils d’inspection pour authentifier abusivement des « fake », ou piratent les métadonnées d’un contenu pour les intégrer à un autre.

Le World Privacy Forum alerte sur le risque d’atteintes à la vie privée. La production non contrôlable des métadonnées peut conduire à diffuser des informations contre le gré de l’auteur du contenu : souhaite-t-il vraiment que ses photos, en circulant sur le Web, indiquent à tous le lieu où il se trouvait au moment de la prise de vue ? D’autant que le recoupement de ces données de provenance accumulées sur un temps long peut constituer un traçage de ses activités. La possibilité pour les éditeurs d’ajouter des métadonnées visant la désignation de groupes militants ou discriminés est également à craindre.

La composition même de la coalition, composée d’entreprises commerciale et gouvernée par les Gafam, constitue un outil d’influence et d’orientation des marchés considérable. La coalition fonctionne dans un entre-soi en proposant les outils sur leurs propres suites logicielles ou plateformes. La complexité d’implémentation du standard peut empêcher les plus petits acteurs de produire les métadonnées. L’effet de label de confiance du Content Credentials pin détournera alors le public de leurs produits et renforcera le monopole des grands groupes. Mais n’est-ce pas l’objectif caché de la coalition ?

The Conversation

Claire Scopsi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Détecter les images générées par IA : la proposition des métadonnées C2PA – https://theconversation.com/detecter-les-images-generees-par-ia-la-proposition-des-metadonnees-c2pa-276688

Si la République islamique chute, quels effets sur l’Irak et le Liban ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Pierre Firode, Professeur agrégé de géographie, membre du laboratoire Médiations (Sorbonne Université), Sorbonne Université; Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

L’Irak et le Liban sont, depuis des décennies, dominés par des forces miliciennes largement alignées sur Téhéran. Mais au moment où la République islamique est pilonnée par les frappes américano-israéliennes, il est possible d’envisager une autonomisation de ces groupes, qui deviendraient alors des forces irakiennes et libanaises parmi d’autres.


Les récents tirs de missiles du Hezbollah contre Israël montrent combien les milices qui composent « l’axe de la résistance » sont inféodées à Téhéran, au point de négliger leur propre intérêt et celui des pays qui les abritent. Comme l’a souligné L’Orient-le Jour, le Hezbollah, en s’impliquant dans la guerre entre l’Iran et la coalition américano-israélienne, « suicide » non seulement l’État libanais en l’exposant à de lourdes représailles israéliennes, mais aussi le peu de popularité dont jouissait encore « le parti de Dieu » au sein de la société libanaise.

Accusé de complètement négliger la stabilité du pays et ses propres intérêts au profit de l’effort de guerre iranien contre Israël, le Hezbollah est devenu le symptôme évident d’une double réalité : le mal nommé « axe de la résistance » poursuit d’abord les intérêts de Téhéran au détriment de ceux de ses propres proxys et alimente le contexte endémique de guerre avec l’État hébreu, quitte à sacrifier les États et les populations qu’il prétend défendre.

Ce sacrifice subordonne tellement les intérêts à court terme de la milice chiite à ceux de Téhéran qu’on peut émettre l’hypothèse, plus que crédible, que la décision de frapper Israël aurait été imposée par les pasdarans présents au Sud-Liban contre l’avis des cadres du Hezbollah qui, eux, restent soucieux de ne pas s’aliéner totalement le soutien des Libanais. Dans ce contexte, le Hezbollah, s’il veut pérenniser sa place dans le jeu politique libanais, doit se libérer de l’emprise de Téhéran et se muer en force purement libanaise, sans quoi il subira inexorablement la colère d’un peuple libanais qui aspire d’abord à la paix.

Cet affranchissement du Hezbollah par rapport à l’Iran pourrait s’accélérer d’autant plus que le régime de Téhéran est plus aux abois que jamais, si bien que sa chute est une issue envisageable. Les autres proxys de la République islamique, comme les milices irakiennes, les Hachd-al-Chaabi, pourraient également suivre cette voie. Le possible effondrement du régime des mollahs et la déstructuration de son « axe de la résistance » permettent-ils d’espérer à long terme une stabilisation du Moyen-Orient par l’affaiblissement ou la mutation des milices pilotées par Téhéran ?

Vers un recul de la « Fitna »

Le premier effet vertueux d’un potentiel effondrement du régime iranien serait sans doute un recul de la Fitna, l’opposition entre chiites et sunnites qui est l’un des principaux dénominateurs communs à bon nombre des guerres civiles qui ont ensanglanté le Moyen-Orient ces dernières décennies.

Téhéran a consciemment alimenté cette rivalité afin d’accroître sa mainmise sur « l’arc chiite » en soutenant des milices qui ont soit pris le contrôle de certains États comme l’Irak, soit constitué un « État dans l’État » comme au Liban. Cette ingérence iranienne a contribué à l’émergence de ce que les observateurs ont appelé « l’ordre milicien », qui a entraîné un double phénomène conflictuel : un affaiblissement des pouvoirs régaliens et donc une faillite sécuritaire propice à la guerre civile, ainsi qu’une réaction de rejet des populations sunnites qui, en retour, s’organisent en milices pour limiter le contrôle exclusif de l’État par la communauté chiite et l’Iran.

Ce modèle peut parfaitement s’appliquer à l’Irak où les deux guerres civiles, de 2006 à 2009 puis de 2013 à 2017, sont en grande partie imputables aux ingérences de l’Iran via ses milices, qui ont marginalisé voire persécuté la minorité sunnite au point de la pousser à prendre les armes contre Bagdad. Après sa victoire aux élections de 2005, la coalition chiite, profitant de sa supériorité démographique (les chiites représentent 60 % de la population en Irak) ainsi que du boycott des élections par les sunnites, obtient la nomination d’un gouvernement presque entièrement chiite, dirigé par Ibrahim Al-Jaafari de 2005 à 2006 puis par Nouri Al-Maliki de 2006 à 2014, tous les deux très proches de Téhéran.

Afin de pallier l’effondrement de l’armée irakienne, dominée par les sunnites jusqu’à la décision de Paul Bremer de la démanteler complètement en 2003, Al-Jaafari et Al-Maliki choisissent de s’appuyer sur les milices chiites comme l’organisation Badr ou le Kataeb Hezbollah.

Al-Maliki et ses successeurs intègrent au pouvoir ces milices pilotées par Téhéran, au point d’y recruter certains de leurs ministres comme Hadi al-Ameri, fondateur de l’organisation Badr et ministre des transports d’Al-Maliki de 2010 à 2014 ou Mohammed el-Ghabban, membre de la même organisation Badr et ministre de l’intérieur de 2014 à 2016.

Face à cette mainmise chiite, les provinces sunnites d’Al Anbar se révoltent dès 2006, ce qui aboutit à la création de l’État islamique en Irak qui, à la différence du groupe Al-Qaida dont il émane, concentre son djihad non pas contre l’occupant américain mais bien contre l’État irakien et les « sectes » qui le contrôlent (les chiites).

Si l’Irak devient à partir de 2005 un État milicien, c’est surtout parce que les milices chiites, en plus d’intégrer les hautes sphères de l’État, organisent la répression de la communauté sunnite, comme le montrent les représailles suite aux attentats de la mosquée de Samara le 22 février 2006. Ces attentats organisés par Al-Qaida en Irak donnent lieu à un cycle de représailles menées par les milices chiites dont l’ampleur a considérablement radicalisé la minorité sunnite.

Il faut bien noter que ces violences ont été publiquement condamnées par Ali Al-Sistani, le grand ayatollah d’Irak, père spirituel des chiites irakiens, ce qui confirme bien la thèse selon laquelle les violences communautaires émanent de décisions prises en Iran où, rappelons-le, certaines de ces milices ont été fondées comme l’organisation Badr en 1982 et d’où proviennent les armes permettant la constitution de véritables armées commandées par Téhéran sur le sol irakien.

Dès leur création, les milices irakiennes comme l’organisation Badr (née en 1982) et le Kataeb Hezbollah (apparu en 2003) font partie de la force Al-Qods, unité d’élite des Pasdaran iraniens destinée à la projection régionale : le fondateur du Kataeb Hezbollah, Abou Mehdi al-Mouhandis, a d’ailleurs été éliminé par Washington lors de la frappe qui a tué le chef de cette force iranienne, Ghassem Soleimani, le 3 janvier 2020.

En effet, la confessionnalisation de l’Irak répond à une stratégie iranienne de fragmentation et d’affaiblissement de son voisin irakien, qui offre à Téhéran un meilleur contrôle sur l’Irak et donc une meilleure maîtrise de son « axe de la résistance ». C’est par le territoire irakien que transitent les armes et les combattants destinés à lutter contre Israël ou à défendre le régime allié de Bachar Al-Assad pendant la guerre civile syrienne.

La possible mutation des milices pro-iraniennes en partis politiques nationaux

Privées de leur parrain irakien, les milices chiites qui opèrent dans ce « croissant chiite » pourraient donc se muer en forces nationales et participer à l’émergence d’États pleinement souverains tant en Irak que dans les pays voisins. Les milices irakiennes Hachd-al Chabi pourraient ainsi suivre la trajectoire du mouvement politique créé par le leader irakien Moqtada Sadr. Fondateur en 2003 de l’armée du Mahdi, mouvement à l’origine pro-iranien et soutenu par Téhéran parce que chiite, Moqtada Sadr s’est progressivement affranchi de son parrain pour créer une force politique authentiquement irakienne, au point de devenir l’étendard de la défense de la souveraineté irakienne contre les ingérences iraniennes.

Ce sadrisme s’appuie sur un puissant mouvement d’opinion qui s’est manifesté à Bassora en juillet 2018 par des émeutes au cours desquelles les manifestants, chiites pour la plupart, ont exprimé leur opposition à la corruption grandissante du pouvoir de Bagdad, accusé de vendre à Téhéran la souveraineté de l’Irak. Cette mobilisation des chiites irakiens contre l’Iran se retrouve dans la crise de l’été 2022 qui a abouti à la démission des députés sadristes et à la prise du parlement par les Bagdadis. Là encore, les manifestants, chiites pour la plupart, se mobilisent contre la tutelle de Téhéran et ses implications : faillite de l’État, corruption, ordre milicien.

L’affaiblissement, voire l’effondrement du régime iranien pourrait inciter les milices du Hachd-al-Chabi à suivre la même trajectoire que le mouvement de Moqtada Sadr et à devenir ainsi des forces politiques défendant un Irak souverain, unifié et libéré du confessionalisme, quitte à abandonner leurs armes. D’autant que l’engagement armé des chiites irakiens dans les Hachd-al-Chabi s’explique d’abord par la lutte contre l’État islamique, à la suite de la fatwa lancée par l’ayatollah Ali Al-Sistani contre l’organisation terroriste en 2014.

Maintenant que l’EI ne constitue plus une réelle menace et que les forces sunnites semblent avoir renoncé au sécessionnisme (le principal parti sunnite, le Taqqadum, est un fervent défenseur de l’idée d’un gouvernement d’unité nationale), les milices chiites pourraient, à la faveur de l’effondrement du régime iranien qui les arme, se muer en partis politiques plus traditionnels. Cette évolution a d’ailleurs déjà commencé, y compris au sein des forces pro-iraniennes comme l’organisation Badr, qui s’est transformée en parti politique en vue des élections législatives irakiennes de 2014.

Quant à la composante armée de ces milices, elle pourrait être intégrée à l’État : l’État irakien a déjà tenté d’appliquer cette politique en absorbant par le décret du 8 mars 2018 les Hachd-al-Chabi dans un organe de sécurité étatique. Même si ce projet avait échoué sous la pression de Téhéran, Bagdad pourrait tenter à nouveau d’absorber la composante proprement militaire des milices pour achever leur mue en partis politiques traditionnels. Les conséquences d’une telle évolution seraient ô combien vertueuses pour l’Irak comme pour les autres pays de la région comme le Liban, où des milices confessionnelles alignées sur les intérêts d’une puissance étrangère impérialiste céderaient progressivement la place à des forces politiques, certes confessionnelles, mais privées des moyens d’alimenter une potentielle guerre civile.

Un espoir pour toute la région

L’émergence de milices confessionnelles et la Fitna qui en a résulté doivent beaucoup à l’impérialisme iranien qui a pu se développer pleinement depuis l’effondrement du régime de Saddam Hussein en 2003 et la mise en place de l’« arc chiite » de l’Irak jusqu’au Sud-Liban. Dans ces territoires, la République islamique a parrainé des milices chiites qui n’ont eu de cesse de souffler sur les braises des tensions intercommunautaires, comme le montrent les deux guerres civiles confessionnelles irakiennes, au cours desquelles Téhéran a volontairement polarisé le clivage entre chiites et sunnites afin de maintenir son joug sur l’Irak.

Dans cette optique, le possible effondrement du régime iranien résonne pour les populations du Moyen-Orient, sunnites comme chiites, non seulement comme un espoir de retrouver leur souveraineté mais plus encore comme un espoir de paix durable.

The Conversation

Pierre Firode ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Si la République islamique chute, quels effets sur l’Irak et le Liban ? – https://theconversation.com/si-la-republique-islamique-chute-quels-effets-sur-lirak-et-le-liban-277871

Le droit pénal international à l’article de la mort ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Pierre Jouette, Docteur en droit – Maître de conférences en droit privé et sciences criminelle, Université de Poitiers

Il y a 80 ans, à Nuremberg, le droit pénal international a instauré des crimes imprescriptibles, poursuivables partout et sans immunité pour leurs auteurs, mais il demeure structurellement dépendant de la coopération des États pour arrêter et juger les responsables. Pressions politiques, inexécution des mandats, instrumentalisation du droit et repli géopolitique fragilisent la Cour pénale internationale, dont l’efficacité et même la survie apparaissent suspendues à la volonté fluctuante des États dans un contexte de tensions internationales accrues.


L’humanité célèbre cette année l’un des progrès les plus ambitieux de notre civilisation, avec la naissance, il y a 80 ans, grâce au verdict du Tribunal de Nuremberg, du droit pénal international. Ses règles sont inédites : des crimes singuliers, frappés d’imprescriptibilité, pouvant faire l’objet de poursuites géographiquement étendues (compétence universelle) et contre des individus qui ne profitent plus d’immunités.

Tel est le cadre juridique de la lutte contre l’impunité qui, en pratique, a rendu possibles nombre de victoires.

Un monde à feu et à sang

Pourtant, notre monde est « à feu et à sang ». L’Iran, le Yémen, le Soudan, la Birmanie, la Palestine, l’Ukraine… Les conflits pullulent, à un niveau jamais atteint depuis trente ans.

Ces conflits illustreraient l’« échec » du droit international, qui se serait révélé incapable d’empêcher leur survenance – et plus spécifiquement, celui du droit pénal international et de ses institutions, qui ne parviennent pas à garantir la punition des criminels de guerre.

En dépit de l’élan amorcé il y a 80 ans et poursuivi dans les années 1990-2000, ce droit demeure plus que jamais tributaire des limites que constituent ses règles, fruits d’accords politiques, qui inscrivent en lui des failles originelles. La principale demeure sa dépendance structurelle aux États et à leurs forces, seules capables de faire exécuter les décisions judiciaires, ce que corrobore le bilan de la Cour pénale internationale (CPI). En effet, la pratique des États montre qu’ils n’exécutent pas les décisions des juridictions pénales internationales ou modulent leur devoir de coopération, pourtant essentiel à son fonctionnement. La difficulté était connue des tribunaux pénaux internationaux pour l’Ex-Yougoslavie et le Rwanda. La différence réside cette fois dans le contexte géopolitique de notre temps, devenu en partie réfractaire au multilatéralisme judiciaire tel qu’il fut créé en 1945.

Les conflits en Palestine et en Ukraine exacerbent particulièrement d’anciennes difficultés et nous font questionner l’existence de ce droit, né et développé à des époques différentes. En effet, les réactions politiques et judiciaires que ces conflits suscitent se lisent de manière complémentaire, tant le politique favorise l’activité judiciaire en lui offrant des capacités supplémentaires… ou l’entrave, au point de compromettre son existence.

Améliorer l’efficacité des enquêtes et des poursuites

Le conflit en Ukraine a offert un nouvel élan pour la justice internationale qui s’est traduit par le renforcement de la coopération des États entre eux et avec la CPI, dans les enquêtes menées sur ce conflit. Déjà, les autorités judiciaires de 21 pays, à l’instar du Parquet national antiterroriste français, ont ouvert des enquêtes. Ensuite, 43 États ont déféré ce conflit au procureur de la CPI, lui permettant d’enquêter et d’émettre des mandats d’arrêt.

Surtout, la détermination politique suscitée par ce conflit a permis la mise en place d’instruments de coopération inédits comme le Réseau génocide, une équipe commune d’enquête, une Convention pour la coopération en matière de crimes internationaux ou un Tribunal spécial pour le crime d’agression.

Cet ensemble coopératif, auquel le procureur de la CPI est partie prenante, permet de fournir aux magistrats et enquêteurs un soutien opérationnel via l’échange rapide et sécurisé d’informations, de preuves ou de bonnes pratiques.

Ces avancées vont se propager à l’ensemble des enquêtes menées sur des conflits présents et à venir.

Tel est le cas en matière de recueil des preuves, car l’une des difficultés consiste pour les enquêteurs à collecter des preuves sur des territoires inaccessibles ou toujours en proie aux combats. Pourtant, si le temps de la guerre n’est pas nécessairement le temps de la justice, il doit a minima être celui de la collecte des preuves.




À lire aussi :
Ukraine : comment les équipes médico-légales enquêtent sur les atrocités de Boutcha


Fort heureusement, la modernité de notre époque offre un accès aux preuves différent. Les réseaux sociaux, où se propagent les témoignages d’exactions commises dans le cadre de conflits armés (est-ce OK ?), deviennent les terrains de preuves numériques de crimes internationaux.

Les enquêteurs se chargent de collecter, stocker et exploiter les publications des belligérants ou des civils, publiées sur réseaux sociaux ou messageries. Cette méthode, issue de l’OSINT et popularisée en ce domaine par l’ONG Bellingcat s’étend au travail de la CPI.




À lire aussi :
Invasion russe de l’Ukraine : l’heure de gloire de l’OSINT


Désormais, chaque personne en possession de renseignements peut contacter la Cour via une plateforme spécifique. Évidemment, l’utilisation de ces données dans des procédures implique, afin d’assurer des poursuites et des condamnations, un rigoureux travail d’analyse, ce qu’encadrent le protocole de Berkeley et le guide pratique rédigé par la CPI et Eurojust.

Toujours est-il que les enquêteurs accèdent quand même aux terrains des crimes, comme en Ukraine, où près de 600 procureurs et enquêteurs nationaux collaborent avec la justice ukrainienne dans plus de 120 000 enquêtes, portant plus de 40 000 scènes de crimes, à l’instar des équipes de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN) et de l’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre (OCLCH). Six mandats d’arrêt ont ainsi été émis, y compris à l’encontre de Vladimir Poutine et de sa commissaire aux droits de l’enfant, Maria Lvova-Belova, pour déportation illégale d’enfants ukrainiens en Russie.

Cette « montée en puissance inédite du prisme judiciaire et géopolitique » ne s’observe pas dans le cadre du conflit israélo-palestinien. Seules quelques enquêtes et poursuites sont en cours dans certains États, notamment en France et seulement sept États ont déféré la situation à la CPI.

Même si elle ne fut pas empêchée d’agir, et a pu émettre des mandats d’arrêt à l’encontre du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et de son ministre de la défense Yoav Gallant, ainsi que de trois leaders du Hamas (depuis tués par Tsahal), cette dissymétrie ancre la critique d’un double standard dans le traitement des conflits qui questionne l’impuissance du droit à faire cesser les exactions mais doit surtout interroger les raisons qui y président.

Les entraves politiques à l’exercice de la justice pénale internationale

Avec l’émission des mandats d’arrêt dans les affaires ukrainienne et palestinienne, c’est l’avenir de la justice pénale internationale qui se joue. Or, face aux forces politiques en présence, la CPI est bien mal armée. Elle fait ainsi l’objet de diverses pressions, sanctions et cyberattaques. Ainsi, après avoir suscité l’effervescence, c’est désormais le temps du scepticisme, du fait, principalement, de l’inexécution desdits mandats.

Malgré tout, cette difficulté n’est pas spécifique à ces conflits. Déjà avec l’affaire Omar El-Bechir, la CPI dénonçait les déplacements du président soudanais dans plusieurs pays, y compris certains parties au Statut de Rome, qui ne prenaient pas la peine d’arrêter et de livrer, à l’image de l’Afrique du Sud, pourtant chef de file des États ayant initiés des procédures devant les juridictions internationales concernant la Palestine.

Cela témoigne bien de l’instrumentalisation que les États font du droit pour mener à bien leurs politiques, au mépris de leur obligation de coopération. Dès lors, si la raison d’État cède à la nécessité de lutter contre l’impunité des crimes les plus graves, c’est l’efficacité des normes qui se trouve amoindrie. Là où les défenseurs des droits humains imaginaient légitimement que des mandats d’arrêt marginaliseraient les dirigeants visés, la réalité est tout autre.

Toujours est-il que la CPI, fondée sur un principe de complémentarité, laisse les États maîtres des poursuites engagées contre les auteurs de ces crimes. Or, là encore, la réponse n’est pas satisfaisante. Déjà, parce que les droits nationaux sont limités, à la manière du droit français où le crime d’agression n’existe pas, les crimes de guerre sont prescriptibles, la compétence universelle est limitée aux personnes possédant un lien de rattachement avec la France et où les immunités des chefs d’État en exercice demeurent. Ces limites excluent que les individus actuellement poursuivis par la Cour le soient par les autorités judiciaires françaises. Ensuite, car les droits nationaux sont également soumis aux tensions politiques, comme le démontre la libération, par l’Italie, d’Osama Almasri Najim, responsable libyen suspecté de crimes de guerre et contre l’humanité.

Ces faiblesses ne sont pas amenées à se résorber prochainement du fait de l’accentuation des tensions géopolitiques et de l’affaiblissement des organisations internationales.

Vers la fin de la CPI ?

Mark Carney, premier ministre du Canada, évoquait récemment « la fin d’une fiction agréable et le début d’une réalité brutale où la géopolitique des grandes puissances n’est soumise à aucune contrainte ». Ce constat corrobore celui déjà exprimé par la présidente de la CPI, Tomoko Akane qui en décembre 2024 a appelé les États à renforcer leur coopération car « le danger pour la CPI touche à son existence même ».

Les antagonismes sont plus forts que jamais entre des États réfractaires au multilatéralisme, notamment judiciaire, et d’autres qui l’ont intégré comme donnée politique. Car la justice pénale internationale représente bien une donnée politique que les États rejettent ou dans laquelle ils s’investissent. Dès lors, « son champ d’action, souvent fantasmé, est en réalité limité et encadré par la stricte volonté des États ». Cela contribue inexorablement à un déficit de rétribution, car les responsables des crimes internationaux, censés répondre de leurs actes, sont exonérés de toute responsabilité du fait des dynamiques géopolitiques mondiales.

Des propositions sont parfois formulées pour compenser l’inefficacité de la Cour et de ses procédures : le plus souvent, il est proposé de réformer le Statut de Rome. Sur la forme, l’hypothèse est dangereuse, tantôt pour les États, car elle ouvrirait la voie à des modifications qui leur seraient désavantageuses, tantôt pour ses défenseurs, car des modifications pourraient bien la rendre moins effective, moins efficace, voire aboutir à sa dispariton pure et simple. Sur le fond, une proposition récente, qui constituerait un placebo, consiste à privilégier des jugements en l’absence des accusés. Or, cela n’induirait aucun changement dans la perception que les victimes ou le monde en général auraient du travail de la Cour, voire ancrerait la critique d’une institution faible, dont les jugements ne seraient pas exécutés.

Pourtant, Nuremberg avait connu le procès in absentia. Nuremberg est toutefois une référence illusoire car le droit pénal international qu’il inaugura n’est que le reflet d’une époque. Désormais, « le temps de l’ivresse » n’est plus, et le droit doit s’adapter, par exemple sur le modèle de tribunaux ad hoc à l’instar de la situation ukrainienne ou bien en remodelant l’office de la Cour autour d’un principe de complémentarité plus dynamique et coopératif. Toujours est-il que l’idée d’une Cour pénale internationale et permanente fut une idée parmi les plus ambitieuses qu’ait jamais portées la communauté internationale. Faute d’adaptation, ce droit disparaîtra dans sa forme actuelle car il fut, peut-être trop longtemps, considéré comme un acquis, ce que le contexte de notre époque dément.

The Conversation

Pierre Jouette ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le droit pénal international à l’article de la mort ? – https://theconversation.com/le-droit-penal-international-a-larticle-de-la-mort-276235

Les sans-abri sont encore stigmatisés. Voici comment mieux soutenir leur participation démocratique

Source: The Conversation – in French – By Michel Parazelli, Professeur associé retraité en travail social, Université du Québec à Montréal (UQAM)

On ne reconnait pas toujours les personnes en situation d’itinérance comme appartenant à la communauté citoyenne.Ce manque de reconnaissance a des répercussions sociales considérables. Pour les premières concernées d’abord, dont on ne respecte pas toujours les droits, et qu’on prive de voix et de liens, au risque d’aggraver leur précarité, leur souffrance et leur mortalité. Pour la société ensuite, qui entretient une gestion de crise perpétuelle, fragilise les liens sociaux et renonce à la contribution politique de celles et ceux qu’elle relègue à ses marges.


À la suite d’une vaste consultation sur l’itinérance et la cohabitation sociale, l’Office de consultation publique de Montréal (OCPM) a déposé son rapport en juillet 2025. Cette démarche de consultation a rejoint 3903 personnes oeuvrant en milieu communautaire et institutionnel, ainsi que des personnes en situation d’itinérance.

Sur les 22 recommandations formulées par les commissaires, la première exhorte la Ville de Montréal à reconnaitre formellement « que les Montréalaises et Montréalais en situation d’itinérance sont des citoyennes et citoyens au même titre que ceux qui sont logés », et d’agir en conséquence.




À lire aussi :
Bébés abandonnés : deux tragédies récentes révèlent l’urgence de services pour parents en détresse


Des violations multiples de droits

Cette première recommandation du rapport de consultation de l’OCPM révèle quelque chose de la façon dont on traite les personnes qui sont à la marge des circuits formels de la production, de la consommation et de l’habitat. Les faits tendent à montrer que les droits des personnes en situation d’itinérance ne sont pas toujours respectés.

  • Les démantèlements des campements de sans-abri qui aggravent leurs conditions se poursuivent, malgré l’avis de la défenseure fédérale du logement. En 2024, elle exigeait des gouvernements qu’ils respectent les droits et la dignité des personnes résidant dans les campements.

  • Les pratiques de profilage social des policiers perdurent, malgré la reconnaissance par la Commission des droits de la personne et la jeunesse depuis 2009, que la «stigmatisation des sans-abri dans les normes et règlements de la police et le profilage qui s’ensuit porte atteinte au droit de ces personnes à la sauvegarde de leur
    dignité sans discrimination fondée sur la condition sociale.»

  • Les organismes communautaires souffrent de sous-financement chronique, malgré qu’ils soient les principaux intervenants sur le terrain auprès des sans-abri.

  • Le recours au privé pour gérer la sécurité publique et la production de logements abordables croît. Or, son modèle économique repose sur la maximisation des profits, ce qui crée un conflit d’intérêts avec la visée d’abordabilité et de pérennité hors marché du logement social].

  • Le taux de mortalité des personnes en situation d’itinérance a augmenté en 2024, selon le bureau du coroner. Les données montrent que plusieurs décès auraient pu être évités s’il y avait eu des services de santé adaptés.

  • L’adoption du projet de loi 103, en novembre 2025, même s’il menace les services de consommation supervisée. Une majorité d’acteurs du terrain ont qualifié cette législation de dangereux recul dans la lutte contre la crise des surdoses.

Chacun de ces exemples montre que le respect des droits et de la dignité des personnes en situation d’itinérance est loin d’être garanti.

Une gestion inadaptée et des choix politiques aggravants

S’agit-il d’une simple défaillance de l’action publique appelant l’optimisation d’une gestion plus agile et efficace, comme l’ont affirmé certains candidats lors des dernières élections municipales ?




À lire aussi :
Deux femmes victimes d’éviction se confient : « Les propriétaires n’avaient aucune empathie »


Dans son rapport, l’OCPM souligne bien des problèmes majeurs de coordination entre les silos institutionnels qui interviennent en itinérance. Toutefois, l’examen plus attentif des problèmes auxquels sont confrontés les acteurs sociaux montréalais tend à montrer que le problème est structurel. Il s’agit d’un constat communément partagé de l’impuissance des acteurs résultant d’une gestion permanente de solutions provisoires.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Il existe bien quelques avancées sur le plan de la disponibilité de logements adaptés, ou de pratiques de cohabitation sociale apaisées, mais celles-ci ne réussissent pas à sortir de l’urgence. La raison en est que cette situation de crise qui s’étend à plusieurs municipalités québécoises est surtout le produit de choix politiques antérieurs avec ses effets délétères. On peut mentionner ici le retrait du gouvernement fédéral du financement du logement social depuis les années 1990, l’incapacité du provincial à construire suffisamment de logements sociaux hors marché, ainsi qu’à améliorer l’accès aux services sociaux et de santé adaptés.

D’une prise en charge gestionnaire à une prise en compte citoyenne

Un autre constat issu de ce rapport met en lumière l’exclusion des personnes en situation d’itinérance des décisions qui les concernent.

C’est pourquoi certaines des recommandations de l’OCPM proposent d’inclure des personnes en situation d’itinérance au sein de comités consultatifs aux niveaux municipal et local. Il s’agit de donner des avis sur l’ensemble des pratiques de gouvernance en matière d’itinérance. Cette orientation suscitant l’engagement citoyen représente une rupture avec la logique dominante de prise en charge des solutions par les gestionnaires.

En situation d’urgence, les gestionnaires des services sociaux et municipaux oeuvrant en itinérance agissent la plupart du temps pour le bien d’autrui, mais sans le point de vue d’autrui. Par exemple, l’augmentation de la surveillance policière, les démantèlements des campements et l’aménagement des haltes-chaleur étaient souvent justifiés par des arguments de sécurité des occupants, même au prix d’une plus grande marginalisation. Cette approche de « prise en charge » s’oppose à une pratique plus dialogique à visée démocratique.

En travail social, cette seconde approche est qualifiée de « prise en compte », en phase avec la reconnaissance de la citoyenneté d’une personne, même celle qui tend à émerger dans la marge sociale. Dès lors, plutôt que d’agir uniquement sur les comportements jugés inadéquats ou dérangeants des personnes en situation d’itinérance, il s’agit d’adopter une posture de « prévenance ». L’idée consiste à aller au-devant de ces personnes pour considérer leur point de vue sur leur propre situation, dont l’analyse qu’elles font des actions entreprises par d’autres acteurs sur leurs propres conditions d’existence sociale.




À lire aussi :
Soigner ou surveiller ? Ce que les agents correctionnels pensent des services offerts aux personnes incarcérées dépendantes aux drogues


Ce dialogue continu permet de mieux orienter des pratiques d’intervention en fonction des désirs et besoins négociés avec les personnes en situation d’itinérance. Cette rencontre de l’autre demeure une exigence éthique et politique d’une gouvernance municipale à visée démocratique.

Soutenir l’organisation de collectifs

En rupture avec l’ancienne administration, la nouvelle mairesse Martinez Ferrada a déposé un plan de gestion des campements urbains pour des sites autorisés. Les principes évoqués dans ce plan signalent bien l’intention de la Ville de suivre la première recommandation de l’OCPM : respecter la dignité et les droits des personnes citoyennes en situation d’itinérance. À l’heure actuelle, le protocole, qui se veut évolutif, ne prévoit toutefois aucune disposition concrète visant à instaurer un dialogue continu avec les personnes occupant les campements. Au-delà des intentions, il est actuellement difficile de voir comment la Ville reconnaitra leur pouvoir d’agir citoyen si le droit de s’exprimer sur les décisions affectant les conditions d’existence des campements demeure à l’état de vœux pieux.

Agir en conséquence d’une reconnaissance de la citoyenneté des personnes en situation d’itinérance impliquerait de les inclure dans la négociation du protocole et de sa mise en place sur les sites concernés. Le défi n’est donc pas que technique, mais avant tout relationnel et politique.

La recherche sociale a déjà montré l’intérêt de prendre en compte le point de vue des personnes marginalisées sur les mesures et les politiques qui les concernent. Cet exercice contribue non seulement à obtenir un portrait plus objectif des situations, mais aussi à développer un rapport positif à soi de ces personnes, à renforcer la confiance en elles-mêmes, et à susciter le désir d’améliorer collectivement leur situation avec leurs pairs.




À lire aussi :
Des choix faits il y a près d’un siècle sont responsables de l’actuelle crise du logement


Bref, il est certes urgent de rappeler aux gouvernements provincial et fédéral leur responsabilité face à cet échec social. Il est tout aussi important de soutenir l’organisation collective des personnes en situation d’itinérance pour qu’elles puissent négocier ensemble leur place sociale à l’image des autres groupes sociaux marginalisés au Québec.

La Conversation Canada

Michel Parazelli ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les sans-abri sont encore stigmatisés. Voici comment mieux soutenir leur participation démocratique – https://theconversation.com/les-sans-abri-sont-encore-stigmatises-voici-comment-mieux-soutenir-leur-participation-democratique-272411