Mesures anti-évitement fiscal : quel bilan dix ans après le plan d’action de l’OCDE ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Flora Bellone, Professeure des Universités en Sciences économiques, Université Côte d’Azur

Les recettes fiscales mondiales perdues du fait du transfert de bénéfices sont passées de 9 à 10 % depuis 2015. Elnur/Shutterstock

En 2015, les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques, soutenue par le G20, adoptaient un plan d’action contre l’érosion de la base et le transfert de bénéfices (« Base Erosion and Profit Shifting »). Cette initiative internationale constituait une réponse au phénomène de l’évitement fiscal des entreprises, qui s’était fortement amplifié au cours des trente dernières années, en parallèle de l’expansion mondiale des chaînes de valeur et de la croissance des multinationales.


Les entreprises multinationales ont tiré parti des différences au sein du système fiscal international pour mettre en place des schémas d’organisation fondés, notamment, sur des choix d’implantation dans des juridictions à faible fiscalité et des transferts de bénéfices via divers mécanismes dont le plus important est l’ajustement des prix de transfert intra-groupe. Une entreprise va facturer une prestation à une autre entreprise du même groupe, mais d’un autre pays, afin de déplacer des fonds.

En dix ans, le plan « Base Erosion and Profit Shifting » (BEPS) a-t-il permis d’endiguer ces pratiques ? Les études sur le sujet font pour l’heure actuelle un bilan mitigé. Dans notre récent working paper « Tax avoidance by small multinationals as a side effect of anti tax avoidance policy » (« L’évasion fiscale des petites multinationales comme effet secondaire de la politique anti-évasion fiscale »), nous contribuons à en évaluer les effets, tout en mettant l’accent sur les différences de comportements des grandes et des petites multinationales en matière d’évitement fiscal.

Pas de diminution significative

Sur le plan macroéconomique, d’abord, des analyses empiriques récentes montrent que l’évitement fiscal international n’a pas connu de diminution significative depuis 2015. Gabriel Zucman et son confrère de l’Université de Berkley Ludvig Wier documentent, en particulier, ont montré que, sur la période 2015-2019, les profits des multinationales ont continué de croître plus rapidement que les profits mondiaux, que la part des profits déclarés dans les paradis fiscaux est restée stable autour de 37 %, et que la fraction de recettes fiscales mondiales perdues du fait du transfert de bénéfices est passée de 9 à 10 %.

Ces constats illustrent un paradoxe. Alors que la réglementation internationale s’est renforcée, aucune baisse nette de l’évitement fiscal n’a été observable à l’échelle agrégée, du moins dans les années qui ont juste suivi la mise en œuvre de la réforme.

Comment l’expliquer ? Les travaux des économistes Ruby Doeleman, Dominika Langenmayr et Dirk Schindler montrent que cette stabilité globale masque des ajustements stratégiques fins. Les grandes multinationales ont tendance à réorienter leurs profits hors des paradis fiscaux les plus visibles.

Elles auraient tendance à les réorienter vers des juridictions à faible fiscalité, mais présentant davantage de substance économique, ce qui rend l’effet net sur les recettes fiscales des pays à forte imposition ambigu.

Réallocation vers des juridictions fiscalement avantageuses

De même, Olbert et De Simone, respectivement chercheurs aux universités de Rotterdam et d’Austin, soulignent que la mise en place du « Country by Country Reporting » (CbCR, qui implique une transparence accrue sur l’allocation du profit imposable) prévu dans le plan BEPS a induit des réallocations réelles des investissements et de l’emploi vers des juridictions fiscalement avantageuses, reflétant un ajustement des structures organisationnelles plutôt qu’une simple modification comptable. Ces études convergent vers une idée clé : si les incitations fiscales demeurent, le cadre BEPS et le CbCR conduisent désormais les entreprises à opérer leurs arbitrages en articulant les gains fiscaux avec une plus grande substance économique.

Dans nos travaux, nous avançons l’hypothèse que les pratiques d’organisation fiscale se seraient déplacées progressivement vers les entreprises multinationales de taille moyenne. Le plan BEPS, bien qu’orienté vers la lutte contre l’évitement fiscal, aurait en effet involontairement réduit les barrières à l’entrée de ces pratiques pour les petites multinationales.

Multinationales de plus petites tailles

Dès sa conception, le texte s’est focalisé sur les grandes entreprises, en instaurant un seuil de chiffre d’affaires consolidé de 750 millions d’euros pour déterminer les obligations de reporting. Seules les firmes dépassant ce seuil ont été soumises à des exigences strictes et à des sanctions significatives en cas de non-conformité, cette stratification visant à concentrer la surveillance fiscale sur les acteurs les plus capables d’engager des stratégies fiscales agressives et à limiter les coûts administratifs pour les entreprises plus modestes. En parallèle, les petites et moyennes multinationales ont pu bénéficier d’un choc informationnel positif leur permettant de réestimer à la baisse leur risque de contrôle fiscal, tout en gagnant en expertise sur les schémas complexes de manipulation des prix de transferts explicités dans le cadre de la réglementation.

Ainsi, notre travail en cours sur les multinationales françaises semble révéler un phénomène complémentaire. Tandis que les grandes multinationales (au-dessus du seuil de 750 millions d’euros de chiffre d’affaires) sont partiellement sorties des paradis fiscaux du fait de la réforme, des multinationales de plus petite taille ont augmenté leur présence dans des juridictions à fiscalité avantageuses après 2015, profitant des clarifications et de la standardisation introduites par le BEPS pour réduire l’incertitude et les coûts fixes liés aux pratiques internationales d’organisation fiscale.

Si ces résultats se confirment, ils pointeraient un canal d’apprentissage et d’imitation des pratiques des grandes firmes par les entreprises de plus petite taille qui aurait pu être facilité par la législation.

Améliorer la compétitivité des entreprises domestiques

Ces résultats suggèrent que les politiques anti-évitement fiscal des multinationales doivent prêter attention non seulement à la marge intensive de ces pratiques, c’est-à-dire la propension des entreprises engagées dans ces pratiques à les intensifier ou à les atténuer, mais aussi à la marge extensive, c’est-à-dire les incitations de nouveaux acteurs à adopter ces pratiques dans le nouveau cadre législatif. En particulier, ces politiques doivent veiller à ne pas faciliter l’adoption de pratiques d’optimisation fiscale par des entreprises initialement moins sophistiquées.

Cependant, les études sur les évolutions de l’évitement fiscal lors de la dernière décennie suggèrent une autre conséquence du plan BEPS et des obligations de CbCR pour les multinationales au-dessus du seuil de 750 millions d’euros de chiffre d’affaires consolidés : en plus du renchérissement de leurs coûts fiscaux effectifs, leurs ventes diminueraient.

Les multinationales perdraient ainsi du pouvoir de marché lorsque leurs stratégies d’évitement fiscal sont limitées, améliorant la compétitivité des entreprises domestiques. Il s’agit toutefois d’un domaine de recherche récent et en développement. Les effets à long terme sur la structure des marchés nécessitent davantage de données empiriques.


Cette contribution est publiée en partenariat avec le Printemps de l’économie, cycle de conférences-débats qui se tiennent du 17 au 20 mars au Conseil économique social et environnemental (Cese) à Paris.

Retrouvez ici le programme complet de l’édition 2026, « Le temps des rapports de force ».

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Mesures anti-évitement fiscal : quel bilan dix ans après le plan d’action de l’OCDE ? – https://theconversation.com/mesures-anti-evitement-fiscal-quel-bilan-dix-ans-apres-le-plan-daction-de-locde-276438

La « silver economy » pour les marques, ou comment faire du neuf avec les vieux ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Jean-Baptiste Welté, Professeur de Sciences de Gestion, Université Paris-Panthéon-Assas

Les seniors qui cumulent temps libre et pouvoir d’achat sont une cible de choix pour les marques. Quelles stratégies déploient ces dernières pour les séduire, les attirer et les fidéliser ? Du pur hédonisme à la marque « apprenante »… l’imagination est (toujours) au pouvoir !


La « silver economy » ne cesse de croître. Voyages, assurances, santé, alimentation, cosmétique, le vieillissement de la population entraîne l’émergence de davantage de produits et de services à destination des personnes âgées. L’économie à destination des seniors pourrait ainsi générer un chiffre d’affaires de plus de 130 milliards d’euros à l’horizon 2030 ».

Un nouvel hédonisme

Ce marché du vieillissement est en réalité un marché du « bien vieillir ». Les personnes âgées sont invitées à profiter de ce nouveau « plus bel âge de la vie », que représente notamment la soixantaine. Certes, elles présentent des vulnérabilités, mais des produits et services associés au « bien vieillir » les invitent à un nouvel hédonisme.

En bonne santé pour beaucoup grâce aux progrès de la médecine, libérées des contraintes du travail, elles peuvent jouir pleinement de leur temps libre. Dans ce contexte, les marques, pourvoyeuses de sens des sociétés de consommation, leur offrent des imaginaires auxquels se rattacher. Alors que leur public cible était plutôt les jeunes générations en quête de modèle identitaire, elles peuvent accompagner les nouvelles exigences sociales du « bien vieillir ».




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Les marques aident les personnes âgées dans leur rôle de grand-parents, et accompagnent plus généralement la transmission sociale au sein de la famille, au travers de récits valorisant des compétences, un savoir-faire ou un savoir-être, comme, par exemple, la campagne « Générations » de Patek Philippe.

Mais cette transmission n’est pas automatique. Les seniors ont un pouvoir de régulateur, et peuvent contredire certaines marques, par exemple remettre en question le rôle fédérateur de Nutella (en limitant l’usage auprès de leur famille, ou alors s’opposer aux marques de jeux vidéo, pour « garder un lien » avec leurs petits-enfants).

Des marques apprenantes

La relation peut être inversée, et des marques « apprenantes » aident les personnes âgées à maintenir le lien avec les jeunes générations. Ils ont alors plaisir à continuer à apprendre tout en restant socialement en lien avec leur entourage. Les marques technologiques comme Apple ont ainsi intégré un mode senior à partir d’Ios 17 qui leur permet d’accéder plus facilement aux applications, et de pouvoir rester connecté avec leurs petits-enfants.

Certaines marques « béquille » sont utilisées par les personnes âgées pour gérer plus aisément les effets du vieillissement. Mais cette fonction de « béquille » ne doit pas représenter uniquement un marché destiné aux seniors, sous peine de les stigmatiser. Par exemple, la marque suisse, On, destinée aux sportifs souhaitant allier innovation et performance, s’est développée sur ce nouveau segment de marché tout en gardant son offre pour sa cible d’origine.

Les marques coups de cœur

La marque peut également servir aux coups de cœur des personnes âgées, preuve que leur désir peut encore être stimulé. Certaines marques peuvent avoir été fantasmées plus jeunes, puis leur consommation décalée à cause des contraintes économiques ou financières de chacun.

France 24, 2020.

Les seniors profitent d’autant plus pleinement de ces marques « hédoniques » que le report de jouissance a créé une attente et amplifié le désir. Plus généralement, la marque fonctionne alors comme une envie de « se faire plaisir ». Des pulls en cachemire, comme Bompard, qui associent aux bénéfices fonctionnels de multiples coloris favorisent par exemple ces achats coups de cœur.

« Pépé gâteux » ou « Mamie Nova »

La relation entre les marques et les personnes âgées illustrent qu’ils restent pleinement acteurs de la société de consommation. Les marques sont, comme pour les plus jeunes générations, un outil d’expression sociale. Ces relations dynamiques invitent à reconsidérer la place des seniors dans les représentations publicitaires et plus généralement médiatiques.

Même si ces dernières ont tendance à évoluer et mettre en avant des exemples de « bien-vieillir », les visions stéréotypées associées au déclin physique ou cognitif restent prégnantes. Or, les marques peuvent contribuer à les modifier, et tisser une relation client spécifique avec cette cible, en comprenant ses multiples facettes (sa vulnérabilité mais également sa capacité à être prescripteur, et à craquer pour des achats impulsifs). Elles renouvellent alors leur imaginaire fécond avec les identités protéiformes des personnes âgées.


Cet article est publié en partenariat avec Décisions Marketing, la revue scientifique de l’Association française du marketing. La version intégrale a paru dans le numéro 120 qui avait pour thème « La place des marques dans la société. ».

The Conversation

Jean-Baptiste Welté est Professeur associé à l’école Polytechnique

Anne Bontour ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La « silver economy » pour les marques, ou comment faire du neuf avec les vieux ? – https://theconversation.com/la-silver-economy-pour-les-marques-ou-comment-faire-du-neuf-avec-les-vieux-276720

Déterminer la forme de la Terre : une aventure scientifique et politique entre la France et le Royaume-Uni

Source: The Conversation – France in French (2) – By Étienne Ghys, Mathématicien, directeur de recherche émérite CNRS, ENS de Lyon; Académie des sciences

Charles-Marie de La Condamine, « Mesure des trois premiers degrés du méridien dans l’hémisphère austral », illustration tirée des _Observations de Messieurs de l’Académie royale des sciences, envoyés par le roi sous l’équateur_, Paris, Imprimerie royale, 1751. Archives de l’Académie des sciences, RES 126, Fourni par l’auteur

Quelle est la forme exacte de la Terre ? Est-elle aplatie ou plutôt allongée aux pôles ? La question a agité les milieux scientifiques des deux côtés de la Manche pendant plusieurs siècles. Pour tout savoir de cette controverse scientifique, l’Académie des sciences et la Royal Society de Londres présentent, du 1er avril au 20 juin 2026, l’exposition « La figure de la Terre. Un débat franco-anglais (XVIIᵉ-XXIᵉ siècle) », dans les locaux de la bibliothèque Mazarine, au cœur de l’Institut de France, à Paris.


On pourrait croire la question définitivement réglée : la Terre est ronde. Et pourtant, des enquêtes récentes indiquent qu’environ 8 % de nos concitoyens ne sont pas pleinement convaincus qu’elle le soit. Ce chiffre ne traduit pas seulement une méconnaissance. Selon moi, il révèle surtout une défiance. Ce n’est pas tant la rotondité de la Terre qui est contestée que l’autorité de ceux qui l’affirment. Le doute vise les « sachants », les institutions, les discours officiels. Face à ce phénomène, l’ironie ou l’indignation ne suffisent pas. Il faut peut-être s’interroger sur la manière dont nous racontons l’histoire des sciences, sur ce que nous transmettons, et sur ce que nous omettons.

On a longtemps enseigné que le Moyen Âge aurait cru la Terre plate et que la science moderne aurait progressivement dissipé cette erreur. Ce récit commode est historiquement faux. Depuis l’Antiquité grecque, les savants savent que la Terre est sphérique. Lors des éclipses de Lune, l’ombre projetée par la Terre est toujours circulaire (elle aurait une forme d’ellipse si la Terre était un disque plat) ; les étoiles visibles changent lorsqu’on voyage vers le nord ; au IIIᵉ siècle avant notre ère, Ératosthène mesurait déjà le périmètre terrestre avec une précision remarquable. La rotondité de la Terre n’est pas une conquête récente : elle appartient au patrimoine intellectuel de l’humanité depuis plus de deux millénaires.

Mais ce savoir était longtemps celui des lettrés. Les paysans, les artisans, les marins ordinaires, ceux qui ne lisaient ni Aristote ni les traités d’astronomie, n’avaient sans doute pas de représentation précise de la forme globale du monde. Leur univers était celui de l’horizon familier, du champ, du village, du port. La Terre était vécue, non pensée à l’échelle planétaire. Il ne s’agissait pas d’erreur, mais souvent d’indifférence : la question ne se posait pas. La science progresse d’abord dans des cercles restreints avant de devenir culture commune. Cette distance historique entre savoir savant et imaginaire ordinaire est peut-être l’une des clés de la fragilité contemporaine du consensus scientifique.

La triangulation, une affaire de patience

Au XVIIᵉ siècle, la question change de nature. On ne se contente plus de savoir que la Terre est ronde : on veut désormais la mesurer précisément. En France, sous l’impulsion de la dynastie des Cassini, l’Académie des sciences entreprend de déterminer la longueur d’un degré de latitude. La latitude se mesure par l’angle que fait l’étoile Polaire avec l’horizon : lorsqu’on se déplace vers le nord, cet angle augmente. Il suffit donc, en principe, de mesurer la distance parcourue pour une variation d’un degré afin d’estimer la dimension du globe.

La méthode employée est un chef-d’œuvre de rigueur : la triangulation. On mesure avec un soin extrême la longueur d’un segment sur le terrain puis, depuis des points élevés – collines, tours, clochers –, on observe les angles formés avec d’autres repères visibles à des dizaines de kilomètres. De triangle en triangle, on reconstitue ainsi de vastes distances. C’est une science de patience, d’équipes, d’instruments perfectionnés et d’erreurs soigneusement évaluées. La Terre devient un objet mesurable, arpenté, calculé.

Pierre Bouguer. La figure de la Terre. Déterminée par les Observations de Messieurs Bouguer & de La Condamine, de l’Académie royale des sciences, envoyés par ordre du roi au Pérou, pour observer aux environs de l’équateur. Paris : Jombert, 1749.
Académie des sciences, CC BY

Au même moment, en Angleterre, Isaac Newton publie les Principia. Il y expose la théorie de la gravitation universelle et s’interroge sur la forme précise du globe. Si la Terre tourne sur elle-même en vingt-quatre heures, la force centrifuge doit légèrement l’aplatir aux pôles et la faire gonfler à l’équateur. À partir d’une observation apparemment modeste, la différence de période d’un pendule entre l’équateur et Cambridge, Newton réalise une expérience de pensée extraordinaire et estime l’ampleur de cet aplatissement. Pour la première fois, une théorie physique prétend prédire la forme même de la planète.

La rivalité entre la France et l’Angleterre devient scientifique

Les premières mesures françaises semblent pourtant indiquer l’inverse : la Terre serait allongée aux pôles. La controverse s’installe. Derrière le débat scientifique se profile une rivalité ancienne entre la France et l’Angleterre, nations proches, concurrentes et pourtant intimement liées par l’histoire. Pour trancher, l’Académie des sciences décide d’envoyer deux expéditions : l’une en Laponie, près du cercle polaire, l’autre à l’équateur. Il faut mesurer à nouveau, comparer, calculer. Les conditions sont extrêmes, les instruments fragiles, les incertitudes nombreuses. Mais le verdict tombe : la Terre est bien légèrement aplatie aux pôles. Les savants français, par leurs propres observations, confirment la prédiction newtonienne.

Cette victoire de la théorie newtonienne n’efface en rien l’héroïsme scientifique des expéditions. Voltaire, qui fut l’un des plus ardents défenseurs de Newton en France, en a donné une formule restée célèbre, s’adressant à Maupertuis :

« Vous avez trouvé dans les glaces, au milieu des ennuis, ce que Newton trouva sans sortir de chez lui. »

En quelques vers, il résume admirablement la tension féconde entre le travail de terrain, long et éprouvant, et la puissance de l’abstraction théorique. L’un ne va pas sans l’autre : sans hypothèse, pas d’expédition ; sans mesure, pas de confirmation. La science avance ainsi : en acceptant que les faits corrigent les hypothèses, même lorsque cela contredit des traditions prestigieuses.

À la fin du XVIIIᵉ siècle, la Révolution française engage une nouvelle étape. Il s’agit de créer un système de mesures universel, affranchi des usages locaux. Le mètre sera défini comme la dix-millionième partie du quart du méridien terrestre. La Terre devient l’étalon commun de l’humanité. De nouvelles campagnes de mesure sont entreprises pour fixer cette unité. La géodésie (l’étude de la forme de la Terre) rejoint alors des enjeux politiques et économiques : maîtriser la longitude en mer, c’est maîtriser les routes commerciales et la puissance navale. La mesure du globe participe désormais à l’histoire des empires.

Une aventure qui ne s’arrête pas

L’histoire ne s’achève pas avec l’ellipsoïde newtonien. La Terre réelle n’est ni parfaitement sphérique ni exactement régulière. Les masses internes, les reliefs, les océans introduisent des irrégularités que l’on regroupe sous le nom de « géoïde ». Au XIXᵉ siècle, des mathématiciens, comme Henri Poincaré, s’interrogent sur la stabilité des corps en rotation et développent des concepts qui éclairent aussi la compréhension des formes planétaires. Aujourd’hui, grâce aux satellites et à l’altimétrie spatiale, la surface moyenne des océans est connue avec une précision centimétrique. Du bâton d’Ératosthène aux instruments orbitaux, c’est une même quête intellectuelle et technique qui se poursuit.

C’est cette aventure, scientifique autant que politique, que retrace l’exposition organisée conjointement par la Royal Society et l’Académie des sciences. Présentée d’abord à Londres, elle est aujourd’hui accueillie à Paris, à la bibliothèque Mazarine de l’Institut de France. Manuscrits, cartes, instruments, carnets de terrain, correspondances témoignent de ces débats, de ces voyages et de ces calculs. On y voit comment des savants parfois rivaux ont appris au fil du temps à confronter leurs théories au réel, à mesurer leurs erreurs, à dialoguer au-delà des frontières.

À l’heure où certains doutent encore de la rotondité de la Terre, il n’est pas inutile de revenir à cette histoire longue et complexe. Elle rappelle que la science n’est ni un dogme ni une vérité révélée, mais une construction patiente, collective, souvent conflictuelle, toujours ouverte à la révision. Comprendre comment nous avons mesuré la Terre, c’est comprendre comment se fabrique la connaissance. Et c’est peut-être aussi une manière, aujourd’hui, de reconstruire la confiance dans le savoir.

The Conversation

Étienne Ghys ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Déterminer la forme de la Terre : une aventure scientifique et politique entre la France et le Royaume-Uni – https://theconversation.com/determiner-la-forme-de-la-terre-une-aventure-scientifique-et-politique-entre-la-france-et-le-royaume-uni-276534

Les poussières atmosphériques, cause sous-estimée de pollution de l’air dans les villes

Source: The Conversation – France (in French) – By Emmanouil Proestakis, National Observatory of Athens

Transportées dans l’atmosphère parfois sur de longues distances, les poussières atmosphériques (particules en suspension dans l’air) constituent une source de pollution encore trop peu prise en compte, au regard des polluants classiques. Une analyse menée sur quinze ans de données satellitaires montre l’ampleur du risque pour les populations des mégapoles urbaines.


Les villes sont en train de devenir le principal lieu de vie humaine. En 2018, plus de 55 % de la population mondiale vivait dans des zones urbaines, une proportion qui devrait atteindre près de 68 % d’ici à 2050, selon les Nations unies.

Cette croissance urbaine sans précédent stimule l’innovation et l’activité économique, mais elle concentre également l’exposition humaine aux facteurs de stress environnementaux et intensifie la pression sur l’environnement urbain. Dans ce contexte, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a souligné les défis multiples et les risques graves que la mauvaise qualité de l’air fait peser sur les activités socio-économiques et la santé humaine. On ne considère généralement, dans les études, la dégradation de la qualité de l’air qu’à travers les émissions de polluants tels le dioxyde d’azote (NO₂), le dioxyde de soufre (SO₂), le dioxyde de carbone (CO₂) et l’ozone (O₃).

Dans une étude récente, nous avons donc pris en compte la poussière atmosphérique (celle-ci est principalement produite par les déserts et par certaines pratiques agricoles et transportée par les vents, ndlt). Cette dernière s’accumule dans les zones urbaines et représente un facteur de risque supplémentaire trop souvent négligé, alors qu’il a des effets sanitaires délétères.

Les poussières atmosphériques, un enjeu de santé publique

Parmi les types d’aérosols contribuant à la dégradation de la qualité de l’air, les poussières atmosphériques provenant de sources naturelles et des activités humaines sont souvent considérées comme moins dangereuses. Le problème ? Cette hypothèse néglige un nombre croissant de preuves scientifiques démontrant que les poussières en suspension dans l’air constituent un danger pour la santé.

Tout d’abord, la masse de ces poussières n’est pas négligeable. En termes de masse, elles sont le deuxième type d’aérosols le plus abondant au monde, surpassé uniquement par les particules de sel marin. Dans les larges zones continentales, elles deviennent le principal composant de la charge d’aérosols atmosphériques.

Plus précisément, on estime que les sources naturelles, principalement les zones arides et semi-arides, émettent environ 4 680 téragrammes (Tg) (1 Tg = 1 milliard de kilogrammes) de poussière dans l’atmosphère chaque année. Cette estimation ne tient pas compte de la poussière déjà présente dans l’atmosphère.

À l’échelle mondiale, les processus naturels contribuent à environ trois quarts de la charge totale de poussière, le quart restant étant lié aux activités humaines, en particulier autour des zones urbaines et hautement industrialisées. Les transports, le développement des infrastructures, le changement d’affectation des sols, la déforestation, le pâturage et les pratiques agricoles peuvent être en cause.

Mettons ce chiffre en perspective : la masse de poussières en suspension dans l’air rejeté chaque année dans l’atmosphère à l’échelle mondiale correspond à 615 000 fois le poids de la tour Eiffel




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Particules fines, grandes questions

De plus, ces particules sont loin d’être uniformes en taille. Des expériences à grande échelle menées pour étudier les polluants atmosphériques ont révélé que les particules présentes dans les couches atmosphériques transportées par le vent ont des tailles très variables, allant de moins de 0,1 micromètre (μm, environ la taille d’un virus SARS-CoV-2 , ou coronavirus) à plus de 100 μm (environ le diamètre d’un cheveu humain).

Plus inquiétant encore, les données issues d’études épidémiologiques établissent un lien entre les poussières en suspension dans l’air et des risques sanitaires. Les poussières minérales de grande taille sont souvent considérées comme relativement inoffensives, ne provoquant que des irritations cutanées mineures ou des réactions allergiques, même en cas d’exposition prolongée. Il en va autrement des particules fines. En raison de leur petite taille, ces particules fines peuvent pénétrer profondément dans les poumons, ce qui peut déclencher des maladies respiratoires et cardiovasculaires, des réactions allergiques plus graves, voire des cancers.

Au-delà de ces effets directs, les scientifiques continuent d’étudier le rôle de la poussière en tant que vecteur de bactéries, comme le suggèrent les épidémies de méningite dans le désert du Sahel.

Ces préoccupations soulèvent de nombreuses questions. Dans quelle mesure la répartition (entre particules fines et particules de grande taille) des poussières en suspension dans l’air a-t-elle évolué au cours des deux dernières décennies dans les zones urbaines fortement industrialisées et densément peuplées ?

Pouvons-nous détecter des tendances significatives, à la hausse ou à la baisse, dans ces données ? Quelles grandes villes connaissent actuellement, ou sont susceptibles de connaître dans un avenir proche, des concentrations de poussières dépassant les seuils de sécurité de la qualité de l’air fixés par l’OMS ?




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Ce que montrent quinze années d’observations satellites dans les mégapoles

Afin de mieux comprendre la quantité de poussière que respirent quotidiennement les populations urbaines, notre récente étude a examiné les observations satellitaires de la Terre sur une période de plus de quinze ans. Nous avons étudié l’accumulation et les dynamiques temporelles des transports de poussière dans la couche atmosphérique la plus basse, au-dessus de 81 des plus grandes villes et zones urbaines du monde. Concrètement, nous avons retenu les zones où la population excède 5 millions d’habitants.

Les résultats révèlent plusieurs conclusions importantes :

  1. La poussière atmosphérique représente, sans aucun doute possible, une menace pour la santé publique dans un nombre important de grandes zones urbaines dans le monde. D’après les données démographiques et les projections fournies par l’ONU, environ 9 personnes sur 10, parmi les quelque 800 millions d’habitants des 81 plus grandes villes, sont exposées à des niveaux de poussière supérieurs aux seuils annuels de risque en matière de qualité de l’air. Une tendance géographique claire se dessine : les zones urbaines les plus touchées se situent au Moyen-Orient, dans le sous-continent indien (Asie du Sud), en Asie de l’Est et au Sahel.

  2. Les niveaux de poussière semblent diminuer dans la plupart des grandes villes. Cependant, cette nouvelle encourageante s’accompagne de deux réserves importantes : dans de nombreux cas, ces tendances temporelles à la baisse ne sont pas statistiquement significatives et, souvent, la charge globale de poussière reste considérable. En d’autres termes, même lorsque des réductions sont observées, elles ne se traduisent pas nécessairement par une diminution significative des risques pour la santé.

  3. À court terme, ce problème ne devrait pas disparaître. Selon les estimations de l’ONU, la population urbaine de ces mégapoles devrait augmenter pour atteindre plus d’un milliard de personnes au milieu des années 2030.

Par conséquent, la poussière atmosphérique restera un danger environnemental pour la santé. Même si les tendances à la baisse devaient se confirmer, cette pollution touchera davantage d’habitants du fait de l’augmentation des populations dans les villes.

De la science à la politique

En réponse aux preuves scientifiques de plus en plus nombreuses qui montrent que les poussières en suspension dans l’air constituent un risque pour la santé humaine, les pays renforcent peu à peu leurs législations en matière de qualité de l’air. Des initiatives nationales et internationales ont été lancées.

Des initiatives telles que le SDS-WAS de l’Organisation météorologique mondiale, l’alliance DANA et le programme CAMS NCP reflètent une collaboration croissante pour améliorer la surveillance, la modélisation et la traduction de la science en solutions pratiques. Parallèlement, les gouvernements s’efforcent d’aligner leurs réglementations sur les recommandations de l’OMS.

Par exemple, la directive révisée de l’Union européenne (UE) sur la qualité de l’air ambiant reconnaît explicitement les aérosols naturels tels que la poussière comme un danger pour la santé. Les progrès de la recherche, la coordination des politiques et l’amélioration de la réglementation constituent, ensemble, une base plus solide pour agir.

Avec l’accélération de l’urbanisation, la lutte contre la pollution de l’air, notamment la poussière atmosphérique, est essentielle pour protéger la santé publique, renforcer la résilience des villes et garantir un avenir plus durable aux villes du monde entier qui connaissent une croissance rapide.


Créé, en 2007, pour aider à accélérer et à partager les recherches scientifiques sur des enjeux sociaux majeurs, le Fonds d’Axa pour la recherche soutient près de 700 projets dans le monde. Pour en savoir plus, visiter le site ou bien sa page LinkedIn.

The Conversation

Emmanouil Proestakis a reçu des financements du Fonds AXA pour la recherche postdoctorale dans le cadre du projet intitulé « Observation de la Terre pour la qualité de l’air – Mode fin de la poussière » (EO4AQ-DustFM).

ref. Les poussières atmosphériques, cause sous-estimée de pollution de l’air dans les villes – https://theconversation.com/les-poussieres-atmospheriques-cause-sous-estimee-de-pollution-de-lair-dans-les-villes-277882

Les hérissons ont l’ouïe fine et cette découverte pourrait nous aider à les sauver

Source: The Conversation – France (in French) – By Sophie Lund Rasmussen, Research fellow in Ecology and Conservation, University of Oxford

En Europe, des millions de hérissons meurent en traversant les routes, mais une découverte ouvre la voie à un système d’alerte qui pourrait les empêcher de traverser à des moments dangereux.


Le hérisson est l’un des mammifères sauvages les plus connus et les plus appréciés d’Europe. Beaucoup de personnes les rencontrent dans leur jardin, entendent leur reniflement au crépuscule ou aperçoivent leur silhouette épineuse se déplacer dans la nuit.

Malheureusement, partout en Europe, les populations de hérissons diminuent rapidement. Le hérisson européen est désormais classé comme « quasi menacé » sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN) pour l’Europe. Il est devenu urgent de comprendre pourquoi cela se produit et ce qui peut être fait de manière réaliste pour enrayer ou inverser cette tendance.

Les nouvelles recherches que j’ai effectuées avec mon équipe montrent que les hérissons peuvent entendre des ultrasons. Grâce à cette découverte, il serait possible de concevoir des dispositifs sonores dissuasifs ciblant spécifiquement les hérissons, sans déranger les humains ni leurs animaux de compagnie. Ainsi, les signaux ultrasonores pourraient à l’avenir avertir les hérissons de l’approche de véhicules ou les éloigner des machines dangereuses.

C’est important, car l’une des plus grandes menaces pour les hérissons provient de la circulation routière. On estime que les voitures tuent chaque année un nombre considérable de hérissons à travers l’Europe, certaines études suggérant que jusqu’à un sur trois de ces animaux pourrait mourir chaque année sur les routes.

Les hérissons ne sont tout simplement pas adaptés aux infrastructures modernes. Leur principale stratégie de défense a évolué pour leur permettre d’échapper aux prédateurs naturels qui détectent les mouvements dans l’obscurité. Ils se figent, évaluent la menace, puis s’enfuient ou se recroquevillent en une boule épineuse. Face à un véhicule roulant à grande vitesse, cette stratégie leur est fatale.

Le naturaliste et réalisateur britannique David Attenborough liste des moyens d’aider les hérissons à survivre.

Les routes fragmentent également les paysages, ce qui, chez les hérissons, provoque des difficultés de trouver de la nourriture, des partenaires et de nouveaux habitats. Lorsque cela s’ajoute à des obstacles tels que des clôtures massives, une agriculture intensive, des jardins où l’on utilise des pesticides et l’utilisation généralisée de machines, comme les débroussailleuses et les tondeuses à gazon robotisées, il devient évident que le problème ne réside pas dans le comportement des hérissons. C’est l’environnement créé par les humains qui est en cause.

Le son peut-il être une solution ?

Pendant des années, je me suis posé la même question : les humains pourraient-ils avertir les hérissons avant qu’un danger ne survienne ? Pourrions-nous les éloigner des routes et des machines sans déranger les gens ?

Pour explorer cette possibilité, j’ai dû commencer par une question étonnamment simple : que peuvent réellement entendre les hérissons ?

J’ai constitué une équipe pluridisciplinaire composée d’experts spécialisés dans l’imagerie, la bioacoustique (étude de ce que les animaux entendent), le comportement animal, l’écologie des hérissons, l’expérimentation animale et l’anesthésie chez les hérissons.

À l’aide de microscanners haute résolution d’un hérisson qui avait été euthanasié dans un centre de sauvetage de la faune sauvage pour des raisons de bien-être, l’équipe a construit un modèle tridimensionnel de l’oreille moyenne et interne.

Le modèle a montré que les hérissons ont des os de l’oreille moyenne très petits et denses ainsi qu’une articulation partiellement fusionnée entre le tympan et le premier de ces os. Cela rend l’ensemble de la chaîne osseuse plus rigide, ce qui lui permet de transmettre efficacement les sons très aigus, une caractéristique des animaux, tels que les chauves-souris écholocalisatrices, qui peuvent entendre les ultrasons.

Les scans ont également révélé que les hérissons ont un petit étrier (le plus petit os de l’oreille moyenne qui relie la chaîne des os de l’oreille à la cochlée remplie de liquide de l’oreille interne). Or, un étrier plus petit et plus léger peut vibrer plus rapidement, ce qui lui permet de transmettre des ondes sonores à haute fréquence. La cochlée s’est également avérée relativement courte et compacte, ce qui lui permet de mieux traiter les vibrations ultrasoniques.

Les ultrasons désignent les fréquences sonores supérieures à 20 kHz, au-delà de la limite supérieure de l’audition humaine. Mais l’anatomie seule ne suffit pas à prouver quoi que ce soit. Pour confirmer ce que les hérissons pouvaient réellement entendre, nous avions besoin de mesures directes. Mais comment mesurer l’audition d’un hérisson ?

La mesure de l’audition des hérissons

Nous avons testé l’audition de 20 hérissons européens à l’aide d’enregistrements de réponses auditives du tronc cérébral. Sous anesthésie légère, de petites électrodes placées juste sous la peau des hérissons ont mesuré leur activité cérébrale pendant leur sommeil profond. Pendant ce temps, nous avons diffusé des sons couvrant une large gamme de fréquences et de pulsations. Si les hérissons pouvaient les entendre, leur activité cérébrale l’indiquait. Après ces tests, les hérissions étaient en bonne santé et prêts à être relâchés dans la nature le lendemain soir.

Les résultats ont été frappants. Les hérissons entendaient des sons compris entre environ 4 kHz et au moins 85 kHz, avec une sensibilité maximale autour de 40 kHz, soit bien au-delà de la gamme des ultrasons. Les hérissons peuvent donc entendre des sons que les humains, les chiens et les chats ne peuvent pas entendre. Tout cela pourrait changer la donne pour la conservation des hérissons.

En théorie, cela permettrait aux scientifiques d’utiliser des signaux ultrasoniques pour avertir les hérissons de l’approche de véhicules ou les éloigner de machines potentiellement dangereuses.

De nombreuses questions restent toutefois en suspens. Quels sons sont efficaces ? Les hérissons s’habituent-ils à certains bruits et finissent-ils par les ignorer ? Quelle est la portée des signaux ultrasoniques ?

Des recherches supplémentaires sont désormais nécessaires pour concevoir des répulsifs sonores efficaces et bénéfiques pour les hérissons, mais il s’agit là d’un pas en avant significatif. Qui sait, peut-être que l’industrie automobile pourrait contribuer au financement de ces recherches ?

The Conversation

Sophie Lund Rasmussen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les hérissons ont l’ouïe fine et cette découverte pourrait nous aider à les sauver – https://theconversation.com/les-herissons-ont-lou-e-fine-et-cette-decouverte-pourrait-nous-aider-a-les-sauver-278156

Municipales : « Le triomphe autoproclamé du RN et de LFI ne correspond pas à la réalité »

Source: The Conversation – France in French (3) – By Frédéric Sawicki, professeur de science politique, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Si les bascules potentielles de grandes villes de gauche à droite (et inversement) sont mises en avant par les médias, elles demeurent rares. Les équipes municipales seront le plus souvent reconduites dans un scrutin qui échappe largement aux partis politiques. Les percées des partis « protestataires », RN et LFI, doivent, par ailleurs, être relativisées. Analyse du premier tour des municipales 2026 avec le politiste Frédéric Sawicki.


The Conversation : Quels sont les principaux enseignements du premier tour des élections municipales 2026, notamment en ce qui concerne l’abstention ?

Frédéric Sawicki : Selon les informations disponibles, le taux d’abstention est de 42,8 %. C’est bien moins que lors des municipales de 2020 qui furent perturbées par l’épidémie de Covid (55,3 %). Mais en 2014, l’abstention était de 36 %. Ces élections confirment donc la tendance continue, depuis le début des années 1990, de baisse de la participation en France, qui touche toutes les élections, sauf la présidentielle. Bien qu’elles soient présentées comme des élections de proximité, les municipales mobilisent moins de six Français·es sur dix.

Le changement de mode de scrutin dans les communes de moins de 1 000 habitants (la loi du 21 mai 2025 leur a imposé un mode de scrutin de liste paritaire et bloquée), qui représentent 70 % des communes françaises, a eu pour effet d’augmenter le nombre de communes où il n’y avait qu’une seule liste. Est-ce que cela a contribué à démobiliser les électeurs ? Il est trop tôt pour le dire.

Dans les grandes villes, les taux de participation sont très contrastés. À Paris, on est à 58,89 %, à Lyon à 64,45 % mais à Roubaix à 37 %. Cela s’explique en partie par un turnover important des populations – avec des personnes qui ne sont pas forcément attachées au territoire et qui ont du mal à identifier les acteurs et les enjeux municipaux. Il y a aussi le fait que beaucoup de décisions importantes sont désormais prises dans l’espace intercommunal, pour lequel les électeurs ne votent pas directement.

Mon autre remarque générale est que les médias se focalisent sur les villes où il y a un suspense, un risque de bascule, en cherchant à tirer des enseignements pour la présidentielle de 2027. Or, il est difficile de déduire de ces élections municipales des tendances générales nettes et des conclusions à propos des échéances nationales de l’an prochain. Les très grandes villes sont des vitrines pour les partis politiques, et pouvoir mettre en avant deux ou trois gains spectaculaires permet très largement de masquer le fait que, globalement, la plupart des maires de France sont reconduits dans leurs fonctions. En vérité, les municipales échappent de plus en plus aux partis politiques dans un contexte où de nombreux maires ne mettent plus en avant d’appartenance partisane, d’où la multiplication des listes « divers » (gauche, centre, droite, voire extrême droite) enregistrées par le ministère de l’intérieur.

Jordan Bardella, président du Rassemblement national (RN), a fait part de sa satisfaction au soir du premier tour en déclarant : « Les Français ont exprimé leur volonté avec clarté et, ce soir encore, une aspiration profonde au changement. » Son triomphalisme est-il justifié ?

F. S. : Le Rassemblement national va disposer mécaniquement en 2026 de beaucoup plus de conseillers municipaux qu’aux élections municipales précédentes. En 2020, il n’avait présenté que 325 listes contre 482 en 2026 si l’on inclut l’UDR d’Éric Ciotti, soit un surcroît de 4 300 candidatures. En revanche, il semble que, pour l’instant, il passe de 13 mairies à environ une vingtaine, ce qui reste modeste. En outre, en dehors de Marseille, Nice et Toulon, il n’est pas en situation d’avoir des conseillers municipaux dans la plupart des grandes villes françaises. Malgré un noyau électoral stabilisé depuis 2022 autour de 30 %, le RN se heurte à un plafond de verre faute d’alliés pour conquérir plus de villes. Là où il ne parvient pas seul à engranger la majorité, il doit compter sur le maintien des listes de ses adversaires pour espérer l’emporter à la faveur d’une triangulaire. Je relativiserais donc largement le message triomphaliste de Jordan Bardella à l’issue du premier tour.

Les Républicains (LR) pourraient-ils être tentés par des alliances avec le RN ?

F. S. : LR a peu de grandes villes, plutôt des villes moyennes et, là encore, les résultats devraient être stables. Le vrai problème de LR, comme du PS, c’est de conserver des élus qui s’affilient au parti plutôt que de jouer la carte « divers droite ».

Bruno Retailleau a appelé à faire barrage à LFI, considéré comme le seul ennemi extérieur à « l’arc républicain ». Est-ce une porte ouverte à des rapprochements avec le RN ? Pour l’instant, il ne semble pas que des fusions soient envisagées, mais il pourrait y avoir des désistements stratégiques entre LR et le RN. À Roubaix, par exemple, assistera-t-on à une fusion de listes LR-RN ou à un appel de la droite à voter RN sans pour autant fusionner ? Je pense qu’il peut surtout y avoir des dérives locales, des candidats divers droite ou anciens LR qui pactisent avec le Rassemblement national contre des postes d’adjoints. Bruno Retailleau ne maîtrise pas tout ce qui se passe localement et il peut fermer les yeux en assurant « Ce ne sont pas de vrais LR ». Cela est possible dans de petites communes, beaucoup moins dans de grandes villes médiatisées, car le risque de perdre une partie des électeurs serait important.

Jean-Luc Mélenchon, pour La France insoumise (LFI), s’est félicité d’une « magnifique percée » de son parti. Partagez-vous son analyse ?

F. S. : LFI devrait gagner Roubaix et a déjà gagné Saint-Denis, la plus grande ville de la couronne parisienne, c’est considérable, même s’il faut quand même rappeler qu’à Saint-Denis, c’est grâce à une alliance avec le Parti communiste français, qui, depuis longtemps, essaye de récupérer la ville perdue au profit des socialistes. Deuxième élément, LFI dépasse 10 % dans beaucoup de grandes villes, ce qui leur assure des mandats de conseillers municipaux qu’ils n’avaient quasiment pas jusqu’alors. Cela contribue donc à l’ancrage local d’un parti qui, jusque-là, était une machine présidentielle.

Pour la première fois, LFI a essayé, partout où c’était possible, de présenter des candidats – notamment dans les grandes villes ou dans les banlieues des grandes villes. De façon assez habile, le parti a mis en avant des candidats de la diversité, ce que les autres partis de gauche ont beaucoup plus de mal à faire. Des thématiques nationales et internationales – Gaza – ont été mises en avant, notamment la dénonciation des discriminations.

Reste que la performance de LFI est très contrastée. Si l’on compare aux européennes de 2024, il y a une forte progression à Toulouse, des progrès à Brest et à Clermont-Ferrand, mais pas de progrès à Lille, par exemple. Évry, en région parisienne, était considérée comme gagnable par LFI. Or, le candidat centriste a été élu dès le premier tour. À Paris, LFI a perdu des voix. Aux européennes, LFI y avait totalisé 16,7 % des votes et, dimanche, la liste Chikirou a obtenu 11,7 % : c’est une baisse très importante. Idem pour Nantes, Lyon, Nancy, Montpellier : LFI s’implante mais est loin de réitérer ses scores des européennes où le taux de participation était à peu près identique. Est-ce un effet des prises de position polémiques de Jean-Luc Mélenchon ? Est-ce un effet de l’union de la gauche choisie par le PS, Les Écologistes et le PCF ? Difficile à dire… Dans tous les cas, je relativiserais le « succès » de LFI. Ce qui est certain, en revanche, c’est que LFI pose un problème évident au Parti socialiste et aux écologistes : dans certaines villes, ces derniers ne pourront pas gagner sans alliance ou fusion technique avec le parti de Mélenchon.

Alors qu’ils avaient gagné de nombreuses villes en 2020, Les Écologistes sont-ils en pleine déroute ?

F. S. : Pour ce qui concerne Les Écologistes, il faut rappeler que la performance des villes gagnées en 2020 était en partie le produit de circonstances exceptionnelles : faible taux de participation, succès de Yannick Jadot aux élections européennes de 2019, discrédit des socialistes, mobilisation internationale en faveur du climat. Aujourd’hui, le contexte a complètement changé, et on pouvait s’attendre à des pertes. À Grenoble, à Bordeaux, à Strasbourg, les résultats ne sont pas très bons, mais pas si catastrophiques si on les rapporte, là encore, aux résultats des élections européennes et à l’inexpérience initiale des élus écologistes. Les résultats au bout du compte dépendront des fusions de listes, et la principale ville gérée par Les Écologistes, Lyon, contre tous les pronostics devrait leur rester acquise.

Quels sont les enjeux du second tour pour le PS ?

F. S. : Les dirigeants socialistes sont pris au piège de leurs divisions stratégiques vis-à-vis de LFI. En même temps, la forte autonomie laissée aux candidats locaux par Olivier Faure ouvre la porte à des arrangements pragmatiques. Il y a quelques risques de basculement de villes vers la droite, en cas de refus de désistement ou de fusion avec la liste LFI (Nantes, Brest, Clermont-Ferrand, peut-être Rennes). À Paris, l’avance dont dispose Emmanuel Grégoire semble le mettre relativement à l’abri de Rachida Dati. À Lille, Les Écologistes vont-ils s’allier à LFI contre le maire socialiste ? On va assister à une variété de configurations qui vont peut-être se traduire par des solutions ad hoc, des accords locaux. Ces accords vont-ils changer les relations du PS et de LFI sur le plan national d’ici 2027 ? C’est bien peu probable à court terme, tant les arènes politiques municipales et nationale sont aujourd’hui déconnectées.

Les résultats de Renaissance confirment-ils l’échec du macronisme à s’implanter localement ?

F. S. : Effectivement, Renaissance a raté le coche de l’ancrage local en refusant d’utiliser les moyens du parti pour développer des collectifs locaux. En 2020, le parti d’Emmanuel Macron a tenté de débaucher des élus sortants de centre droit ou de centre gauche sans beaucoup de succès, à la différence d’Horizons d’Édouard Philippe. Renaissance a quelques espoirs à Bordeaux ou à Annecy, mais cela restera maigre, d’autant que Christian Estrosi a de fortes chances d’être battu à Nice. Le parti de Gabriel Attal est totalement absent de Lyon, de Marseille et de Paris – alors que la capitale est un bastion électoral macroniste aux élections nationales. Les macronistes n’ont pas de quoi être optimistes, mais ils ne le sont plus depuis la dissolution de 2024. L’implantation territoriale du centrisme repose aujourd’hui surtout sur Horizons d’Édouard Philippe, l’UDI et le MoDem. Si on veut en faire un test pour 2027, je dirais que ces municipales semblent plus favorables à Édouard Philippe, bien placé au Havre, qu’à Gabriel Attal, qui dirige Renaissance.


Propos recueillis par David Bornstein.

The Conversation

Frédéric Sawicki ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Municipales : « Le triomphe autoproclamé du RN et de LFI ne correspond pas à la réalité » – https://theconversation.com/municipales-le-triomphe-autoproclame-du-rn-et-de-lfi-ne-correspond-pas-a-la-realite-278452

Quel bilan pour les nouvelles « forêts urbaines » d’Anne Hidalgo ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Serge Muller, Professeur émérite, chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (UMR 7205), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Forêt urbaine du parvis de l’Hôtel-de-Ville, à Paris, le 27 novembre 2025. Serge Muller , Fourni par l’auteur

En 2020, Anne Hidalgo s’engageait à faire naître quatre forêts urbaines à Paris. Qu’en est-il aujourd’hui ? Ces projets ont-ils vraiment fait naître des « forêts » ? Sont-ils suffisants à l’heure du changement climatique ?


Paris est une des pires villes européennes en temps de canicule. Pour changer cet état de fait, augmenter le nombre d’arbres parait plus que jamais nécessaire. D’autant plus qu’avec 14 % seulement de sa surface boisée en ne prenant pas en compte les bois périphériques de Boulogne et de Vincennes, et 21 % en les intégrant, Paris est aussi une des capitales les moins boisées d’Europe.

Afin d’améliorer cette situation, la maire sortante de Paris, Mme Anne Hidalgo, s’était engagée à planter 170 000 arbres au cours de la mandature 2020-2026. Parmi les opérations phares de ce projet figure la création de quatre « forêts urbaines » à Paris.

Six ans après ces promesses, et à quelques semaines des élections municipales, quel bilan peut-on faire de ces projets ?

Quels sont les sites concernés ?

Bien que les sites prévus aient changé du fait de difficultés techniques, la création des quatre forêts urbaines a pu être finalisée et elles ont été inaugurées avant les élections municipales des 15 et 22 mars 2026 : celles de la place de Catalogne en juin 2024, du bois de Charonne en septembre 2024 et du parvis de l’Hôtel-de-Ville en juin 2025. l’inauguration de la quatrième sur la place du Colonel-Fabien a elle eu lieu juste avant les élections, le 11 mars 2026.

Myrtus communis plantée dans la forêt de Charonne
Le myrte commun, arbuste méditerranéen planté dans la forêt urbaine de Charonne, 29 novembre 2025.
Serge Muller, Fourni par l’auteur

Le premier site correspond à la place de Catalogne dans le XIVe arrondissement. Cette place d’environ 1 hectare (ha), qui constituait un rond-point de circulation automobile avec initialement une fontaine au milieu, était totalement minéralisée et dépourvue d’arbres. Elle a été végétalisée sur 4 000 mètres carrés (m2) par la plantation de 470 arbres correspondant à 16 espèces différentes, soit une densité de 12 arbres pour 100 m2, complétés par la plantation de 1 200 arbustes.

Le deuxième site, plutôt linéaire, nommé bois de Charonne, est situé dans le XXe arrondissement sur une ancienne voie ferrée de la petite ceinture avec ses abords. Il couvre environ 2 ha. Près de 112 arbres de haute taille y ont été plantés parmi environ 7 500 jeunes plants d’arbres de 40 essences différentes, accompagnés d’environ 2 200 arbustes également d’une quarantaine d’espèces différentes. Cette nouvelle forêt est située en continuité d’un square existant de 1,5 ha, le « jardin de la gare de Charonne ». L’opendata de la Ville de Paris y comptabilise actuellement 295 arbres pour cet ensemble de 3,5 ha, soit environ 1 arbre pour 100 m2.

Présentation du bois de Charonne.

Le troisième site est localisé sur le parvis de l’Hôtel-de-Ville. Il est composé de deux espaces végétalisés, totalisant 2 500 m2, séparés par une partie centrale restant minérale.

Présentation du parvis de l’Hôtel-de-Ville.

Y ont été plantés, selon l’open data de la Ville de Paris, 46 arbres matures (atteignant jusqu’à 10 m de hauteur) de cinq espèces différentes (charme, févier d’Amérique, chêne chevelu, micocoulier de Julian et érable de Zöschen). D’autres arbres ou arbustes plus petits, d’espèces différentes (chêne à feuilles de phillyrea, arbousier, argousier), ont été plantés en périphérie de l’ensemble sur 850 m2, afin de renforcer la végétalisation de la place.

L’arbousier (photo de gauche et du centre) et le micocoulier de Julian (photo de droite) dans la forêt urbaine de l’Hôtel-de-Ville, 27 novembre 2025.
Serge Muller, Fourni par l’auteur

Le quatrième site, dont le chantier a été achevé, est localisé à la place du Colonel-Fabien (carrefour des Xe et XIXe arrondissements). Il correspond à la création d’une forêt urbaine sur 1 460 m2 avec la plantation réalisée de 79 nouveaux arbres.

Quelles caractéristiques de ces nouvelles forêts urbaines ?

Tous ces espaces ont été aménagés par désimperméabilisation de places minérales ou de friches ferroviaires, avec un apport important de terre végétale et la plantation d’arbres de taille déjà conséquente (hauteur de 3 à 7 m, voire davantage), accompagnés de plants d’arbres de plus petite taille et d’arbustes. Ces forêts ont été créées sur des superficies assez variables en fonction des disponibilités de terrain (entre 1 400 m2 pour la place du Colonel-Fabien et environ 20 000 m2 pour les nouvelles plantations du bois de Charonne). L’objectif est ainsi de constituer rapidement des espaces boisés relativement denses à partir d’un état initial de substrat minéral.

Chantier de la forêt de la place de la Catalogne
Chantier de la forêt de la place de Catalogne, 18 décembre 2023.
Serge Muller, Fourni par l’auteur

Mais ces espaces végétalisés sont-ils des forêts ? Pas vraiment pour la plupart, si l’on se fie à la définition retenue par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) pour qui le terme de forêt désigne un peuplement d’arbres d’une surface d’au moins un demi-hectare (5 000 m2) et ayant un couvert arboré d’au moins 10 %, ce qui signifie que, vue du ciel, la surface du sol recouverte par les cimes des arbres, doit dépasser 10 %.

Quelles différences avec les squares et les parcs urbains ?

Ces mini-forêts urbaines se rapprochent peut-être davantage des squares, jardins et parcs urbains de Paris, de type haussmanniens ou plus récents (comme le parc Brassens, dans le XVe arrondissement), en prévoyant également des aires de quiétude et de promenade pour les citadins.

Mais les boisements sont plus denses et les espaces de récréation plus petits dans ces mini-forêts urbaines que dans les squares, sans espaces de jeu prévus pour les enfants par exemple. La forêt urbaine de Charonne est un peu particulière à cet égard puisqu’elle est adossée au « jardin de la gare de Charonne », square de 1,5 ha créé en 1986, donc il y a quarante ans, sur l’emplacement de l’ancienne gare de Charonne.

Forêt urbaine de Charonne
Forêt urbaine de Charonne, 29 novembre 2025.
Serge Muller, Fourni par l’auteur

Ces forêts urbaines se veulent aussi plus « naturelles » en privilégiant comme essences de boisement celles qui sont indigènes dans le Bassin parisien ou la France hexagonale et en réduisant la part des espèces exotiques. Ainsi près de 60 % des arbres de la forêt urbaine de la place de la Catalogne correspondent à des essences indigènes dans le Bassin parisien, les autres étant de provenance subméditerranéenne, américaine ou asiatique. La même attention n’a toutefois pas été accordée aux arbustes puisque 95 % des plants introduits dans cette forêt urbaine correspondent à deux espèces originaires d’Extrême-Orient (la véronique arbustive et la menthe australienne). Quant aux plantes herbacées introduites, il s’agit principalement d’un patchwork de cultivars de fougères.

Forêt urbaine de la Place de la Catalogne
Forêt urbaine de la place de Catalogne avec fougères au premier plan, 20 avril 2024.
Serge Muller, Fourni par l’auteur

Plutôt qu’un mélange hétéroclite d’ensembles floristiques de diverses provenances, on aurait pu y expérimenter un cortège exclusivement subméditerranéen, afin de tester son adaptation aux conditions climatiques des prochaines décennies.

Ni véritablement des forêts selon la définition de la FAO, pas exactement des squares non plus, ces nouveaux espaces s’éloignent aussi d’un autre modèle : celui des micro-forêts Miyawaki, qui correspondent à des plantations très denses de jeunes plants (jusqu’à trois individus au mètre carré) de moins d’un mètre de hauteur et d’essences en principe uniquement indigènes. Or, ces nouvelles mini-forêts urbaines parisiennes ont pour la plupart des hauteurs de plusieurs mètres, pouvant même dépasser 7 mètres et aussi des densités bien plus faibles, de l’ordre d’un à une dizaine d’arbres pour 100 m2, sur des superficies en principe plus grandes, allant jusqu’à 2 ha pour les plantations du bois de Charonne.

Quel intérêt de ces nouvelles mini-forêts urbaines de Paris ?

Ces nouveaux boisements, devant nécessairement être adaptés aux potentialités et contraintes locales, sont assez diversifiés dans leurs dimensions et configurations (forme plutôt arrondie pour les anciennes places comme celles de Catalogne ou du Colonel-Fabien, au contraire allongée pour l’ancienne voie ferrée du bois de Charonne).

Forêt urbaine de Charonne
Forêt urbaine de Charonne, 29 novembre 2025.
Serge Muller, Fourni par l’auteur

Les compositions et structures des peuplements d’arbres et d’arbustes plantés apparaissent aussi assez variables, en fonction du contexte et des opportunités, mais avec toujours l’objectif d’adaptation aux conditions climatiques futures. L’intérêt de la prédominance d’essences régionales reste toutefois discutable dans ce contexte de changement climatique. La constitution de peuplements à forte diversité d’essences et structure hétérogène est un point fort de ces nouvelles forêts urbaines, qui doit permettre d’accroître leur résilience aux perturbations et aléas climatiques auxquels elles seront assujetties.

Ces plantations contribuent indubitablement, sur des surfaces certes modestes, à la végétalisation de la ville, ainsi qu’à l’augmentation de sa canopée et aux continuités écologiques. Il s’agit d’opérations pilotes, à fort impact médiatique et à coût relativement élevé, qui démontrent la faisabilité et l’intérêt paysager et environnemental de telles opérations de création ex nihilo de « forêts urbaines ». Il conviendra toutefois d’examiner leur évolution au cours des prochaines décennies.

Forêt urbaine de l’Hôtel de ville
Forêt urbaine du parvis de l’Hôtel-de-Ville, 27 novembre 2025.
Serge Muller, Fourni par l’auteur

Ces créations de forêts urbaines doivent nécessairement, comme prévu dans le « Plan arbre 2021-2026 » de la ville, s’inscrire en complémentarité et si possible en continuité avec d’autres types de plantations tels que des alignements d’arbres, des créations ou extensions de parcs et squares urbains, la densification des peuplements d’arbres dans les cimetières, les cours d’école, les places, les talus du périphérique et autres espaces ouverts. L’objectif doit être d’accroître encore sensiblement le recouvrement de la canopée dans la ville de Paris et la métropole du Grand Paris, afin de contribuer à mieux adapter ces territoires urbains aux conditions climatiques des décennies à venir.

The Conversation

Serge Muller est membre associé de l’Autorité environnementale de l’IGEDD (Inspection Générale de l’Environnement et du Développement Durable) en France et membre du Groupe sur l’urbanisme écologique (GrUE)

ref. Quel bilan pour les nouvelles « forêts urbaines » d’Anne Hidalgo ? – https://theconversation.com/quel-bilan-pour-les-nouvelles-forets-urbaines-danne-hidalgo-272531

L’intelligence numérique peut aider à réduire les GES… et les aggraver. Voici comment jongler avec ce paradoxe

Source: The Conversation – in French – By Diane Gorcy, PhD candidate, Université du Québec à Montréal (UQAM)

La réduction des émissions de gaz à effet de serre nécessite une transition rapide vers des systèmes énergétiques bas carbone. On peut penser à l’énergie solaire, l’énergie éolienne ou encore la géothermie.


On peut aussi penser à l’intelligence numérique (IA, algorithmes, grande data, objets connectés). Elle offre des leviers puissants pour accélérer la transition vers des systèmes énergétiques bas carbone. Mais elle n’est pas neutre : sa production et son fonctionnement génèrent eux-mêmes des émissions et des impacts matériels.

La question de la responsabilité des innovations technologiques visant à accompagner la transition écologique est au coeur de mes recherches. Les technologies numériques peuvent-elles, paradoxalement, faire partie de la solution ? L’intelligence numérique ne risque-t-elle pas, au contraire, d’aggraver le problème lorsqu’elle a recours aux énergies fossiles ?

Lasagne d’intelligence numérique

L’intelligence numérique regroupe la science des données et l’intelligence artificielle, dans une approche dite « de la donnée à la décision ». Elle peut à cet égard fournir des données à partir desquelles de meilleures décisions seront prises, que ce soit en affaires, ou concernant la transition énergétique.

Prenons l’exemple d’Hydro-Québec qui, pour garantir la résilience et la fiabilité de son réseau électrique, doit s’adapter à plusieurs défis.

Une augmentation de la fréquence et de l’intensité des événements météo extrêmes – tempêtes, vents violents, verglas, feux de forêt, fortes précipitations – met à rude épreuve les infrastructures de production, transport et distribution.

En effet, les infrastructures sont de plus en plus vulnérables aux aléas climatiques, comme le verglas qui alourdit et fragilise les lignes électriques, ou les feux de forêt dans le nord qui menacent directement les installations.

L’adaptation du réseau énergétique aux changements climatiques repose sur une approche intégrée combinant des infrastructures plus efficaces, la diversification des sources d’énergie, l’optimisation de la consommation – et sa réduction – ainsi que l’amélioration de la flexibilité du réseau.




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L’importance de la modélisation

C’est dans ce contexte que la modélisation devient un ingrédient indispensable de l’intelligence numérique. Les outils de modélisation du système énergétique jouent un rôle clé en permettant d’évaluer les différentes trajectoires vers la carboneutralité.

Par exemple, pour évaluer l’impact du transport routier à Montréal, on peut analyser les déplacements et les comportements des automobilistes sur une période donnée et extrapoler ces données sur l’année grâce à un logiciel de modélisation utilisant l’intelligence numérique.

Les modèles à choix discrets (Discrete Choice Models) sont des modèles statistiques qui décrivent et prédisent les décisions d’individus parmi un ensemble fini d’options, en fonction des caractéristiques des alternatives et des préférences des individus. Ainsi, l’intégration de ces données précises aux modèles permet non seulement d’évaluer le potentiel des nouvelles infrastructures, mais aussi de considérer des alternatives plus viables telles que les transports en commun, la marche, le vélo, ou encore le covoiturage.




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Si la modélisation ne date pas d’hier, le recours à l’intelligence artificielle permet de réduire le temps de modélisation.

Expérimenter sans construire

Un autre exemple prometteur de l’usage de l’intelligence numérique dans la prise de décision est la modélisation par jumeau numérique.

Elle repose sur l’interaction entre le BIM (Building Information Modeling) et l’intelligence artificielle (IA). Elle consiste à créer une réplique virtuelle d’un bâtiment ou de toute autre infrastructure afin de simuler son comportement dans différentes conditions.


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Cette approche permet d’optimiser la conception et les performances du bâtiment sans avoir recours à des matériaux physiques, réduisant ainsi la consommation de ressources. Connecté à des capteurs, le modèle reçoit des données en temps réel (par exemple : la température ou l’occupation d’un bâtiment).

L’IA analyse ces données pour simuler des scénarios, prédire des défaillances, ou optimiser la performance énergétique. Ce système permet ainsi de concevoir, gérer et améliorer un bâtiment sans intervention physique, réduisant les coûts et la consommation de ressources.




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Les limites de l’intelligence numérique

Si les modèles mathématiques aident à identifier des scénarios viables pour la transition énergétique des secteurs du transport et des bâtiments, ils comportent leurs limites.

Les modèles utilisés dans ces analyses sont principalement de nature technico-économique. Autrement dit, ils évaluent ce qui est théoriquement réalisable en fonction des infrastructures et des coûts, mais ils ne tiennent pas toujours compte des obstacles sociaux, environnementaux ou politiques qui peuvent freiner leur mise en œuvre.

Par exemple, une solution identifiée comme optimale pour réduire les émissions de GES pourrait se heurter à des limites telles que le manque de volonté politique, la présence d’autres sources d’émissions non prises en compte, ou encore des impacts collatéraux sur la biodiversité et l’économie locale.

Une transition démocratique

La transition énergétique n’est pas seulement une question technologique, mais aussi politique et sociale. Par exemple, l’adoption de nouvelles normes sociales, comme la réduction de l’usage de l’automobile, doit être soutenue par des infrastructures facilitantes. Les pouvoirs publics ont la responsabilité d’accompagner ces changements.

Le numérique est un outil puissant, mais ce n’est pas une panacée pour affronter ce qui constitue sans doute l’un des plus grands défis de notre siècle. Pour que la recette fonctionne, l’intelligence numérique doit s’assurer de réunir tous les bons ingrédients.

La Conversation Canada

Diane Gorcy a reçu des financements du CIRODD.

Annie Levasseur a reçu des financements de nombreux organismes subventionnaires de la recherche (Chaires de recherche du Canada, CRSNG, FRQ, Mitacs, etc.).

Hanane Dagdougui a reçu des financements de nombreux organismes subventionnaires de la recherche ( CRSNG, Mitacs, FQRNT, etc.).

Olivier Bahn a reçu des financements de plusieurs organismes subventionnaires de la recherche, notamment le CNRC, le CRSNG, le FRQ et Mitacs.

ref. L’intelligence numérique peut aider à réduire les GES… et les aggraver. Voici comment jongler avec ce paradoxe – https://theconversation.com/lintelligence-numerique-peut-aider-a-reduire-les-ges-et-les-aggraver-voici-comment-jongler-avec-ce-paradoxe-265801

Charles Ponzi nous permet-il de comprendre la bulle de l’IA ?

Source: The Conversation – in French – By Paul David Richard Griffiths, Professor of Finance; (Banking, Fintech, Corporate Governance, Intangible Assets), EM Normandie

L’escroc Charles Ponzi (né Carlo Pietro Giovanni Guglielmo Tebaldo Ponzi en 1882 en Italie et mort au Brésil en 1949) se fait connaître dès 1920 pour ses manœuvres financières frauduleuses. Wikimedia Commons

Les bulles technologiques ont souvent dissimulé de grandes fraudes. Du boom ferroviaire britannique au XIXᵉ siècle à l’affaire Madoff, y a-t-il des signes avant-coureurs qui peuvent nous permettre de comprendre la frénésie actuelle autour de l’IA et sa potentielle bulle ?


De nombreux investisseurs se demandent si nous vivons dans une bulle IA ; d’autres vont plus loin et se posent la question de savoir jusqu’à quand. Pourtant, la bulle continue de gonfler, alimentée par ce sentiment dangereux de « peur de passer à côté » (FOMO pour Fear Of Missing Out). L’histoire et l’expérience récente nous montrent que les bulles financières naissent souvent de l’enthousiasme excessif des investisseurs pour les nouvelles technologies « révolutionnaires » qui, lorsqu’elles éclatent, révèlent des systèmes frauduleux surréalistes qui se sont développés sous couvert de la bulle.

Concrètement, un système de Ponzi consiste à rémunérer les investisseurs existants avec l’argent apporté par de nouveaux investisseurs plutôt qu’avec de vrais profits, ce qui nécessite un recrutement continu jusqu’à son effondrement inévitable. L’une des caractéristiques de ces systèmes est qu’ils sont difficiles à détecter avant l’éclatement de la bulle, mais étonnamment simples à comprendre avec le recul.

Dans cet article, nous abordons la question suivante : quelles traces les systèmes de Ponzi laissent-ils dans les bulles financières alimentées par la technologie ? Comment pourraient-elles nous aider à anticiper la prochaine bulle qui émergera dans le tumulte de l’IA ?

Pour ce faire, nous comparerons le Ponzi du « roi du chemin de fer » George Hudson, dans les années 1840, à celui de Bernie Madoff, rendu possible par les technologies de l’information et de la communication (TIC) et les dotcoms des années 1990-2000, puis soutenu par la bulle immobilière qui a suivi aux États-Unis.

« Railway Mania » de George Hudson

La « Railway Mania » débute au Royaume-Uni en 1829. Elle émerge sous l’effet à la fois des attentes des investisseurs quant à la croissance de cette nouvelle technologie et du manque d’alternatives d’investissement provoqué par l’arrêt de l’émission d’obligations par le gouvernement. La promesse de la technologie ferroviaire entraîne un afflux de compagnies ferroviaires avec l’enregistrement de plus de 50 entreprises au cours des quatre premiers mois de 1845 seulement.

George Hudson (1800–1871), caricaturé ironiquement « hors des sentiers battus » dans la revue Punch.
Wikimédia

À cette époque, les estimations des coûts de développement ferroviaire sont sous-évaluées de plus de 50 %, et les prévisions de recettes sont estimées entre 2 000 et 3 000 livres sterling par mile, alors que les recettes réelles se situent plutôt entre 1 000 et 1 500 livres par mile. (Cent livres sterling en 1845 équivalent à 15 782,99 livres sterling en 2026, soit 18 216,73 euros, ndlt) Les normes comptables rudimentaires permettent une certaine liberté dans la présentation des comptes, comme le report de la comptabilisation des dépenses. La responsabilité des directeurs incombe aux actionnaires et non à des auditeurs externes ou à des représentants de l’État.

George Hudson, qui est également membre du Parlement, encourage la déréglementation du secteur ferroviaire.

Ponzi de Bernard Madoff

La réputation de Bernard Madoff s’est construite sur son succès dans les années 1970 grâce à l’informatisation et à l’innovation technologique dans le domaine du trading. La bulle Internet est alimentée par l’expansion rapide des entreprises technologiques, avec plus de 1 900 sociétés TIC cotées sur les bourses américaines entre 1996 et 2000, ce qui permet à son fonds BLMIS de détenir 300 millions de dollars d’actifs en 2000 (alors plus de 300 millions d’euros, ndlr).




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Bernard Madoff (1938-2021), président fondateur de Bernard L Madoff Investment Securities LLC, l’une des principales sociétés d’investissement de Wall Street. En 2008, il est arrêté par le FBI pour escroquerie de type « système de Ponzi ».
Wikimédia

Le système de Madoff se développe dans un contexte de croissance rapide des produits dérivés, tels que les credit default swaps (CDS) et les collateralized debt obligations (CDO), qui augmentent de 452 % entre 2001 et 2007. La forte volatilité des marchés engendre une normalisation des rendements exceptionnellement élevés, masquant le caractère irréalisable des performances promises par Bernard Madoff. Ces rendements sont considérés comme modérés par les investisseurs, qui ne perçoivent pas l’invraisemblance d’une telle constance sur le long terme, ce qui permet au système de durer sans être détecté.

Les activités de Bernard Madoff sont facilitées par le fait qu’avant la loi Dodd-Frank de 2010 sur la supervision des banques, l’enregistrement des hedge funds (fonds spéculatifs) auprès de la Securities and Exchange Commission (SEC, l’organisme de régulation des marchés financiers) est volontaire. De plus, après les attentats du 11 septembre 2001, les ressources gouvernementales sont réorientées vers la sécurité nationale, entraînant une baisse de plus de 25 % des enquêtes ouvertes pour crimes financiers entre 2000 et 2003.

L’invraisemblance des rendements de Bernard Madoff est négligée par la SEC, malgré les signalements de lanceurs d’alerte qui ont déclenché une enquête – ce qui reflète son manque de connaissances et celui d’autres organismes de réglementation en matière de trading des hedge funds. Cela a également pu être le résultat de l’influence des relations étroites de Madoff avec les autorités de régulation, compte tenu de ses fonctions passées de président du Nasdaq et de conseiller en structure de marché auprès de la SEC.

Au moment de l’éclatement de la bulle ferroviaire, les taux d’intérêt de la Banque d’Angleterre sont à leur plus bas niveau depuis près d’un siècle. De même, la baisse des taux d’intérêt par la Réserve fédérale états-unienne (Fed) dans les années 2000 réduit le coût des crédits immobiliers, stimulant la demande et contribuant à l’inflation des prix de l’immobilier. Dans les deux cas, les marchés sont inondés d’argent bon marché et lorsque tout le monde gagne de l’argent (ou pense en gagner), les questions qui dérangent ne sont pas posées.

De l’ascension à la chute des fraudeurs

George Hudson de même que Bernard Madoff communiquent très peu sur leurs opérations auprès de leurs collègues directeurs et actionnaires. Le premier lève notamment 2,5 millions de livres sans fournir de plan d’investissement détaillé. Madoff, quant à lui, emploie et surpaye des collaborateurs peu qualifiés afin de décourager les questions sur le fonctionnement interne, et évite les réunions de présentation aux investisseurs pour ne pas avoir à répondre aux interrogations de professionnels avertis. Il recrute plutôt ses investisseurs par le biais de relations philanthropiques et de réseaux personnels. Des éléments suggèrent que certains actionnaires sont en partie conscients des pratiques commerciales douteuses de Hudson, mais ils ne s’y opposent pas initialement.

Lorsque leurs bulles respectives éclatent, ces pratiques commerciales douteuses sont révélées, et il apparaît clairement qu’ils utilisent, selon le système classique de Ponzi, des capitaux frais – et non les bénéfices des investissements – pour verser des dividendes aux investisseurs. Il a également été révélé qu’ils utilisent les fonds des investisseurs pour financer leurs trains de vie luxueux. Hudson aurait détourné environ 750 000 livres (soit environ 74 millions de livres actuelles, soit 85,4 millions d’euros, ndlt), tandis que la fraude de Bernard Madoff a atteint 65 milliards de dollars de pertes déclarées, avec des pertes réelles pour les investisseurs estimées à environ 18 milliards.

Tous deux ont terminé dans la disgrâce : Hudson s’est enfui en France et Madoff est mort en prison.

Sur la piste du renard

Méfiez-vous lorsque vous voyez des entreprises d’IA dont la valeur marchande ne cesse d’augmenter, dirigées par des leaders charismatiques et influents – il est préoccupant que les dirigeants des géants de l’IA entretiennent des relations aussi étroites avec la Maison-Blanche.

Dans ces cas, il est impératif d’analyser la qualité des communications avec les actionnaires et les investisseurs potentiels, notamment en termes d’allocation du capital et de transparence sur les flux de trésorerie détaillés. Il ne suffit pas de se fier aux états financiers audités ; il faut aller beaucoup plus loin dans l’examen de la stratégie d’investissement – ce qui exigera évidemment des auditeurs qu’ils redoublent d’efforts.

Lorsque les investisseurs sont pris dans la frénésie, au coin de la rue attend un Ponzi.


Geneva Walman-Randall a contribué à cet article en tant qu’assistante de recherche sur les conditions entourant les systèmes de Ponzi de Bernie Madoff et de George Hudson. Elle a mené cette recherche en tant qu’étudiante invitée au St. Catherine’s College d’Oxford.

The Conversation

Paul David Richard Griffiths ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Charles Ponzi nous permet-il de comprendre la bulle de l’IA ? – https://theconversation.com/charles-ponzi-nous-permet-il-de-comprendre-la-bulle-de-lia-275695

Entre capital-risque et capital patient : la stratégie des banques coopératives dans les fintech

Source: The Conversation – in French – By Valérie Lelièvre, Maître de conférences en Sciences économiques, Chercheur au BETA et membre de la Chaire EFNUM, Université de Lorraine

Entre les banques sociétés anonymes et les banques coopératives, la différence concerne notamment la structure du capital et, ce faisant, la gouvernance. Cela a-t-il un impact sur leur manière d’aborder les fintech ? Quelles approches ont développé les banques coopératives pour devenir des investisseurs pas comme les autres ?


Pour faire face à la montée en puissance des fintech, les banques françaises explorent de nouvelles formes d’investissement. L’enjeu est de s’adapter au contexte de transformation numérique, où l’offre innovante restructure la demande de services financiers. Les banques coopératives se distinguent en entrant très tôt au capital de jeunes start-up de la finance, parfois dès la phase d’incubation.

Cette stratégie risquée leur permet d’apprendre, de tester des technologies et d’ajuster leurs choix dans le temps. Elle les rapproche d’une logique de capital-risque. Si cette logique est a priori en contradiction avec le modèle coopératif originel, qu’elles revendiquent comme davantage ancré sur la relation de long terme et la proximité avec la clientèle, elle constitue néanmoins une réponse cohérente.

Nous avons recensé 177 entrées au capital de fintech provenant des cinq grands groupes bancaires français depuis 2005, dont 85 émanant des groupes coopératifs (BPCE, Crédit mutuel et Crédit agricole). Relativement aux groupes SA (BNPP et Société générale), ils entrent à des stades de développement plus précoces : 62 % en phase d’amorçage, dont 22 % en période d’incubation




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La théorie des options réelles comme grille de lecture

Cette différence de stratégie peut s’analyser au regard de la théorie des options réelles (TOR) qui souligne l’intérêt de pouvoir ajuster les décisions d’investissement au fil du temps dans un environnement où les trajectoires technologiques sont peu prévisibles et où l’information s’acquiert progressivement, ce qui est typique des jeunes fintech. Y investir s’apparente à un mécanisme d’apprentissage qui permet de révéler progressivement la qualité du projet, d’observer les évolutions réglementaires, technologiques et d’ajuster la stratégie en fonction des évolutions du marché. La TOR conceptualise ces engagements comme des droits conditionnels : la décision d’investir dans un projet risqué est vue comme l’achat d’une option (d’un droit) à reporter, à maintenir, à faire évoluer ou à abandonner le partenariat.

Investir dans une fintech présente un caractère fortement irréversible, car les ressources engagées sont en grande partie spécifiques, peu redéployables et difficilement récupérables en cas d’échec. Il s’agit des capitaux investis dans des actifs immatériels (algorithmes, compétences, données) dont la valeur est contingente au projet, et de coûts organisationnels (temps managérial, apprentissage conjoint, alignement des processus). Ces coûts seront d’autant plus élevés que la fintech est jeune.

Investir dans les fintech : les enjeux liés à l’incertitude

La stratégie et les objectifs des banques coopératives, répondant davantage à une gouvernance partenariale, sont moins sensibles à la rentabilité immédiate et s’ancrent davantage dans des relations durables, au sein des territoires. Leur horizon est plus long que celui des banques ayant le statut de sociétés anonymes et est davantage compatible avec des retours sur investissement plus étalés dans le temps.

Elles peuvent alors accepter des coûts d’irréversibilité plus élevés et intervenir à un stade plus précoce de la fintech, en exerçant une option d’apprentissage. Ainsi, elles peuvent avoir un accès privilégié à l’information et à la technologie, suivre l’évolution de la fintech et profiter des retombées positives que cette dernière génère pour acquérir et diffuser des compétences en interne.

Une logique de capital-risque ?

L’option d’apprentissage permet d’affiner l’évaluation stratégique du projet : si les signaux sont favorables, la banque peut augmenter son engagement. C’est le principe des options de croissance séquencées (par escaliers) : l’option peut être une montée au capital, une acquisition future ou une intégration industrielle. Les banques coopératives ayant de larges réseaux, une solution technologique peut potentiellement émerger au niveau local puis être déployée à grande échelle, permettant une mutualisation des coûts pour les caisses régionales.

À l’inverse, en cas de signaux négatifs (échec technologique, inadéquation stratégique…), l’intervention de la banque coopérative à un stade précoce de la fintech lui permet d’abandonner à un coût limité, c’est l’option d’abandon. Ainsi, BPCE est sorti de Payplug et de FundsDTL, le Crédit agricole est sorti de Setl, le Crédit mutuel est sorti de Linxo et a fermé Omax et Pumpkin.

Les banques coopératives se comporteraient dès lors comme des capitaux-risqueurs jouant un rôle de révélateurs d’informations, en sélectionnant, en finançant et en accompagnant les jeunes fintech jusqu’à un stade où elles pourraient exercer d’autres options. Avec des tickets d’entrée plus faibles, les partenariats avec des fintech au stade précoce permettent de multiplier les expériences, de tester plusieurs technologies et d’abandonner rapidement les projets non viables ou qui ne correspondent pas à la stratégie de la banque.

En d’autres termes, leurs investissements dans les fintech naissantes peuvent s’analyser comme un portefeuille d’opportunités (d’options) à saisir progressivement.

Un investisseur patient

Notre étude montre, qu’au sein des groupes coopératifs, le Crédit agricole (CA) se démarque. En effet, si la moitié des entrées au capital de fintech de BPCE et du Crédit mutuel (CM) se fait aux premiers stades de développement de la fintech, CA intervient encore plus en amont. À travers les Villages by CA et La Fabrique, la banque verte joue le rôle d’incubateur et d’accompagnatrice aux tout premiers stades de développement des fintech : 51 % de ses premières entrées en relation se font en phase d’incubation (0 pour BPCE et pour CM) et 78 % au stade d’amorçage.

Le Crédit agricole pourrait donc être davantage qualifié d’« investisseur patient ». En engageant du capital sur le long terme sans exiger de rendements rapides et en maintenant son investissement même en contexte d’incertitude, il privilégie la création de valeur durable plutôt qu’une sortie rapide. Il accompagne ainsi les start-up sur le plan stratégique au-delà du simple financement. En échange, il peut bénéficier d’une valorisation future de la fintech, lors des levées de fonds ultérieures.

Le CA peut soutenir des projets innovants grâce à des structures spécifiques. Dans son « start-up studio » La Fabrique, créé en 2018, des start-up sont conçues et développées en interne (c’est le cas de Blank, la néobanque consacrée aux indépendants). Dans ses 47 « Villages by CA », accélérateurs de start-up implantés dans les territoires, il accompagne de très jeunes start-up en leur apportant des ressources multiformes. Investisseur patient, le CA est encore présent dans le capital de 19 fintech passées par ces structures.

Fnege Médias – 2025.

Deux types de gouvernance, deux stratégies

Si les banques coopératives investissent aux premiers stades de développement des fintech, les banques sociétés anonymes (BNP Paribas et Société générale) interviennent généralement plus tard, exerçant une option d’attente. Davantage soumises à une exigence de rentabilité des fonds propres à court terme, elles privilégient une logique d’intervention moins risquée, plutôt au stade de capital-développement de la fintech, lorsque l’innovation s’est déjà transformée en un actif plus sûr.

Leur stratégie s’apparente davantage à celle d’un capital-investisseur privé, limitant le risque au départ tout en visant la valorisation future, via des entrées en bourse ou des sorties ultérieures. Cette complémentarité des financements reflète une division des rôles cohérente avec les contraintes de gouvernance des deux types de banques.

Au final, les spécificités des banques coopératives constituent toujours un socle favorable à des relations de long terme qui prennent la forme d’investissements en capital risque patient. Cela les différencie d’un capital risqueur classique, au sens où l’enjeu principal n’est pas la valorisation financière de la fintech, mais la capacité à absorber, à diffuser et à recombiner l’innovation dans des réseaux bancaires par nature décentralisés.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Entre capital-risque et capital patient : la stratégie des banques coopératives dans les fintech – https://theconversation.com/entre-capital-risque-et-capital-patient-la-strategie-des-banques-cooperatives-dans-les-fintech-275571