L’intelligence numérique peut aider à réduire les GES… et les aggraver. Voici comment jongler avec ce paradoxe

Source: The Conversation – in French – By Diane Gorcy, PhD candidate, Université du Québec à Montréal (UQAM)

La réduction des émissions de gaz à effet de serre nécessite une transition rapide vers des systèmes énergétiques bas carbone. On peut penser à l’énergie solaire, l’énergie éolienne ou encore la géothermie.


On peut aussi penser à l’intelligence numérique (IA, algorithmes, grande data, objets connectés). Elle offre des leviers puissants pour accélérer la transition vers des systèmes énergétiques bas carbone. Mais elle n’est pas neutre : sa production et son fonctionnement génèrent eux-mêmes des émissions et des impacts matériels.

La question de la responsabilité des innovations technologiques visant à accompagner la transition écologique est au coeur de mes recherches. Les technologies numériques peuvent-elles, paradoxalement, faire partie de la solution ? L’intelligence numérique ne risque-t-elle pas, au contraire, d’aggraver le problème lorsqu’elle a recours aux énergies fossiles ?

Lasagne d’intelligence numérique

L’intelligence numérique regroupe la science des données et l’intelligence artificielle, dans une approche dite « de la donnée à la décision ». Elle peut à cet égard fournir des données à partir desquelles de meilleures décisions seront prises, que ce soit en affaires, ou concernant la transition énergétique.

Prenons l’exemple d’Hydro-Québec qui, pour garantir la résilience et la fiabilité de son réseau électrique, doit s’adapter à plusieurs défis.

Une augmentation de la fréquence et de l’intensité des événements météo extrêmes – tempêtes, vents violents, verglas, feux de forêt, fortes précipitations – met à rude épreuve les infrastructures de production, transport et distribution.

En effet, les infrastructures sont de plus en plus vulnérables aux aléas climatiques, comme le verglas qui alourdit et fragilise les lignes électriques, ou les feux de forêt dans le nord qui menacent directement les installations.

L’adaptation du réseau énergétique aux changements climatiques repose sur une approche intégrée combinant des infrastructures plus efficaces, la diversification des sources d’énergie, l’optimisation de la consommation – et sa réduction – ainsi que l’amélioration de la flexibilité du réseau.




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L’importance de la modélisation

C’est dans ce contexte que la modélisation devient un ingrédient indispensable de l’intelligence numérique. Les outils de modélisation du système énergétique jouent un rôle clé en permettant d’évaluer les différentes trajectoires vers la carboneutralité.

Par exemple, pour évaluer l’impact du transport routier à Montréal, on peut analyser les déplacements et les comportements des automobilistes sur une période donnée et extrapoler ces données sur l’année grâce à un logiciel de modélisation utilisant l’intelligence numérique.

Les modèles à choix discrets (Discrete Choice Models) sont des modèles statistiques qui décrivent et prédisent les décisions d’individus parmi un ensemble fini d’options, en fonction des caractéristiques des alternatives et des préférences des individus. Ainsi, l’intégration de ces données précises aux modèles permet non seulement d’évaluer le potentiel des nouvelles infrastructures, mais aussi de considérer des alternatives plus viables telles que les transports en commun, la marche, le vélo, ou encore le covoiturage.




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Si la modélisation ne date pas d’hier, le recours à l’intelligence artificielle permet de réduire le temps de modélisation.

Expérimenter sans construire

Un autre exemple prometteur de l’usage de l’intelligence numérique dans la prise de décision est la modélisation par jumeau numérique.

Elle repose sur l’interaction entre le BIM (Building Information Modeling) et l’intelligence artificielle (IA). Elle consiste à créer une réplique virtuelle d’un bâtiment ou de toute autre infrastructure afin de simuler son comportement dans différentes conditions.


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Cette approche permet d’optimiser la conception et les performances du bâtiment sans avoir recours à des matériaux physiques, réduisant ainsi la consommation de ressources. Connecté à des capteurs, le modèle reçoit des données en temps réel (par exemple : la température ou l’occupation d’un bâtiment).

L’IA analyse ces données pour simuler des scénarios, prédire des défaillances, ou optimiser la performance énergétique. Ce système permet ainsi de concevoir, gérer et améliorer un bâtiment sans intervention physique, réduisant les coûts et la consommation de ressources.




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Les limites de l’intelligence numérique

Si les modèles mathématiques aident à identifier des scénarios viables pour la transition énergétique des secteurs du transport et des bâtiments, ils comportent leurs limites.

Les modèles utilisés dans ces analyses sont principalement de nature technico-économique. Autrement dit, ils évaluent ce qui est théoriquement réalisable en fonction des infrastructures et des coûts, mais ils ne tiennent pas toujours compte des obstacles sociaux, environnementaux ou politiques qui peuvent freiner leur mise en œuvre.

Par exemple, une solution identifiée comme optimale pour réduire les émissions de GES pourrait se heurter à des limites telles que le manque de volonté politique, la présence d’autres sources d’émissions non prises en compte, ou encore des impacts collatéraux sur la biodiversité et l’économie locale.

Une transition démocratique

La transition énergétique n’est pas seulement une question technologique, mais aussi politique et sociale. Par exemple, l’adoption de nouvelles normes sociales, comme la réduction de l’usage de l’automobile, doit être soutenue par des infrastructures facilitantes. Les pouvoirs publics ont la responsabilité d’accompagner ces changements.

Le numérique est un outil puissant, mais ce n’est pas une panacée pour affronter ce qui constitue sans doute l’un des plus grands défis de notre siècle. Pour que la recette fonctionne, l’intelligence numérique doit s’assurer de réunir tous les bons ingrédients.

La Conversation Canada

Diane Gorcy a reçu des financements du CIRODD.

Annie Levasseur a reçu des financements de nombreux organismes subventionnaires de la recherche (Chaires de recherche du Canada, CRSNG, FRQ, Mitacs, etc.).

Hanane Dagdougui a reçu des financements de nombreux organismes subventionnaires de la recherche ( CRSNG, Mitacs, FQRNT, etc.).

Olivier Bahn a reçu des financements de plusieurs organismes subventionnaires de la recherche, notamment le CNRC, le CRSNG, le FRQ et Mitacs.

ref. L’intelligence numérique peut aider à réduire les GES… et les aggraver. Voici comment jongler avec ce paradoxe – https://theconversation.com/lintelligence-numerique-peut-aider-a-reduire-les-ges-et-les-aggraver-voici-comment-jongler-avec-ce-paradoxe-265801

Charles Ponzi nous permet-il de comprendre la bulle de l’IA ?

Source: The Conversation – in French – By Paul David Richard Griffiths, Professor of Finance; (Banking, Fintech, Corporate Governance, Intangible Assets), EM Normandie

L’escroc Charles Ponzi (né Carlo Pietro Giovanni Guglielmo Tebaldo Ponzi en 1882 en Italie et mort au Brésil en 1949) se fait connaître dès 1920 pour ses manœuvres financières frauduleuses. Wikimedia Commons

Les bulles technologiques ont souvent dissimulé de grandes fraudes. Du boom ferroviaire britannique au XIXᵉ siècle à l’affaire Madoff, y a-t-il des signes avant-coureurs qui peuvent nous permettre de comprendre la frénésie actuelle autour de l’IA et sa potentielle bulle ?


De nombreux investisseurs se demandent si nous vivons dans une bulle IA ; d’autres vont plus loin et se posent la question de savoir jusqu’à quand. Pourtant, la bulle continue de gonfler, alimentée par ce sentiment dangereux de « peur de passer à côté » (FOMO pour Fear Of Missing Out). L’histoire et l’expérience récente nous montrent que les bulles financières naissent souvent de l’enthousiasme excessif des investisseurs pour les nouvelles technologies « révolutionnaires » qui, lorsqu’elles éclatent, révèlent des systèmes frauduleux surréalistes qui se sont développés sous couvert de la bulle.

Concrètement, un système de Ponzi consiste à rémunérer les investisseurs existants avec l’argent apporté par de nouveaux investisseurs plutôt qu’avec de vrais profits, ce qui nécessite un recrutement continu jusqu’à son effondrement inévitable. L’une des caractéristiques de ces systèmes est qu’ils sont difficiles à détecter avant l’éclatement de la bulle, mais étonnamment simples à comprendre avec le recul.

Dans cet article, nous abordons la question suivante : quelles traces les systèmes de Ponzi laissent-ils dans les bulles financières alimentées par la technologie ? Comment pourraient-elles nous aider à anticiper la prochaine bulle qui émergera dans le tumulte de l’IA ?

Pour ce faire, nous comparerons le Ponzi du « roi du chemin de fer » George Hudson, dans les années 1840, à celui de Bernie Madoff, rendu possible par les technologies de l’information et de la communication (TIC) et les dotcoms des années 1990-2000, puis soutenu par la bulle immobilière qui a suivi aux États-Unis.

« Railway Mania » de George Hudson

La « Railway Mania » débute au Royaume-Uni en 1829. Elle émerge sous l’effet à la fois des attentes des investisseurs quant à la croissance de cette nouvelle technologie et du manque d’alternatives d’investissement provoqué par l’arrêt de l’émission d’obligations par le gouvernement. La promesse de la technologie ferroviaire entraîne un afflux de compagnies ferroviaires avec l’enregistrement de plus de 50 entreprises au cours des quatre premiers mois de 1845 seulement.

George Hudson (1800–1871), caricaturé ironiquement « hors des sentiers battus » dans la revue Punch.
Wikimédia

À cette époque, les estimations des coûts de développement ferroviaire sont sous-évaluées de plus de 50 %, et les prévisions de recettes sont estimées entre 2 000 et 3 000 livres sterling par mile, alors que les recettes réelles se situent plutôt entre 1 000 et 1 500 livres par mile. (Cent livres sterling en 1845 équivalent à 15 782,99 livres sterling en 2026, soit 18 216,73 euros, ndlt) Les normes comptables rudimentaires permettent une certaine liberté dans la présentation des comptes, comme le report de la comptabilisation des dépenses. La responsabilité des directeurs incombe aux actionnaires et non à des auditeurs externes ou à des représentants de l’État.

George Hudson, qui est également membre du Parlement, encourage la déréglementation du secteur ferroviaire.

Ponzi de Bernard Madoff

La réputation de Bernard Madoff s’est construite sur son succès dans les années 1970 grâce à l’informatisation et à l’innovation technologique dans le domaine du trading. La bulle Internet est alimentée par l’expansion rapide des entreprises technologiques, avec plus de 1 900 sociétés TIC cotées sur les bourses américaines entre 1996 et 2000, ce qui permet à son fonds BLMIS de détenir 300 millions de dollars d’actifs en 2000 (alors plus de 300 millions d’euros, ndlr).




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Bernard Madoff (1938-2021), président fondateur de Bernard L Madoff Investment Securities LLC, l’une des principales sociétés d’investissement de Wall Street. En 2008, il est arrêté par le FBI pour escroquerie de type « système de Ponzi ».
Wikimédia

Le système de Madoff se développe dans un contexte de croissance rapide des produits dérivés, tels que les credit default swaps (CDS) et les collateralized debt obligations (CDO), qui augmentent de 452 % entre 2001 et 2007. La forte volatilité des marchés engendre une normalisation des rendements exceptionnellement élevés, masquant le caractère irréalisable des performances promises par Bernard Madoff. Ces rendements sont considérés comme modérés par les investisseurs, qui ne perçoivent pas l’invraisemblance d’une telle constance sur le long terme, ce qui permet au système de durer sans être détecté.

Les activités de Bernard Madoff sont facilitées par le fait qu’avant la loi Dodd-Frank de 2010 sur la supervision des banques, l’enregistrement des hedge funds (fonds spéculatifs) auprès de la Securities and Exchange Commission (SEC, l’organisme de régulation des marchés financiers) est volontaire. De plus, après les attentats du 11 septembre 2001, les ressources gouvernementales sont réorientées vers la sécurité nationale, entraînant une baisse de plus de 25 % des enquêtes ouvertes pour crimes financiers entre 2000 et 2003.

L’invraisemblance des rendements de Bernard Madoff est négligée par la SEC, malgré les signalements de lanceurs d’alerte qui ont déclenché une enquête – ce qui reflète son manque de connaissances et celui d’autres organismes de réglementation en matière de trading des hedge funds. Cela a également pu être le résultat de l’influence des relations étroites de Madoff avec les autorités de régulation, compte tenu de ses fonctions passées de président du Nasdaq et de conseiller en structure de marché auprès de la SEC.

Au moment de l’éclatement de la bulle ferroviaire, les taux d’intérêt de la Banque d’Angleterre sont à leur plus bas niveau depuis près d’un siècle. De même, la baisse des taux d’intérêt par la Réserve fédérale états-unienne (Fed) dans les années 2000 réduit le coût des crédits immobiliers, stimulant la demande et contribuant à l’inflation des prix de l’immobilier. Dans les deux cas, les marchés sont inondés d’argent bon marché et lorsque tout le monde gagne de l’argent (ou pense en gagner), les questions qui dérangent ne sont pas posées.

De l’ascension à la chute des fraudeurs

George Hudson de même que Bernard Madoff communiquent très peu sur leurs opérations auprès de leurs collègues directeurs et actionnaires. Le premier lève notamment 2,5 millions de livres sans fournir de plan d’investissement détaillé. Madoff, quant à lui, emploie et surpaye des collaborateurs peu qualifiés afin de décourager les questions sur le fonctionnement interne, et évite les réunions de présentation aux investisseurs pour ne pas avoir à répondre aux interrogations de professionnels avertis. Il recrute plutôt ses investisseurs par le biais de relations philanthropiques et de réseaux personnels. Des éléments suggèrent que certains actionnaires sont en partie conscients des pratiques commerciales douteuses de Hudson, mais ils ne s’y opposent pas initialement.

Lorsque leurs bulles respectives éclatent, ces pratiques commerciales douteuses sont révélées, et il apparaît clairement qu’ils utilisent, selon le système classique de Ponzi, des capitaux frais – et non les bénéfices des investissements – pour verser des dividendes aux investisseurs. Il a également été révélé qu’ils utilisent les fonds des investisseurs pour financer leurs trains de vie luxueux. Hudson aurait détourné environ 750 000 livres (soit environ 74 millions de livres actuelles, soit 85,4 millions d’euros, ndlt), tandis que la fraude de Bernard Madoff a atteint 65 milliards de dollars de pertes déclarées, avec des pertes réelles pour les investisseurs estimées à environ 18 milliards.

Tous deux ont terminé dans la disgrâce : Hudson s’est enfui en France et Madoff est mort en prison.

Sur la piste du renard

Méfiez-vous lorsque vous voyez des entreprises d’IA dont la valeur marchande ne cesse d’augmenter, dirigées par des leaders charismatiques et influents – il est préoccupant que les dirigeants des géants de l’IA entretiennent des relations aussi étroites avec la Maison-Blanche.

Dans ces cas, il est impératif d’analyser la qualité des communications avec les actionnaires et les investisseurs potentiels, notamment en termes d’allocation du capital et de transparence sur les flux de trésorerie détaillés. Il ne suffit pas de se fier aux états financiers audités ; il faut aller beaucoup plus loin dans l’examen de la stratégie d’investissement – ce qui exigera évidemment des auditeurs qu’ils redoublent d’efforts.

Lorsque les investisseurs sont pris dans la frénésie, au coin de la rue attend un Ponzi.


Geneva Walman-Randall a contribué à cet article en tant qu’assistante de recherche sur les conditions entourant les systèmes de Ponzi de Bernie Madoff et de George Hudson. Elle a mené cette recherche en tant qu’étudiante invitée au St. Catherine’s College d’Oxford.

The Conversation

Paul David Richard Griffiths ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Charles Ponzi nous permet-il de comprendre la bulle de l’IA ? – https://theconversation.com/charles-ponzi-nous-permet-il-de-comprendre-la-bulle-de-lia-275695

Entre capital-risque et capital patient : la stratégie des banques coopératives dans les fintech

Source: The Conversation – in French – By Valérie Lelièvre, Maître de conférences en Sciences économiques, Chercheur au BETA et membre de la Chaire EFNUM, Université de Lorraine

Entre les banques sociétés anonymes et les banques coopératives, la différence concerne notamment la structure du capital et, ce faisant, la gouvernance. Cela a-t-il un impact sur leur manière d’aborder les fintech ? Quelles approches ont développé les banques coopératives pour devenir des investisseurs pas comme les autres ?


Pour faire face à la montée en puissance des fintech, les banques françaises explorent de nouvelles formes d’investissement. L’enjeu est de s’adapter au contexte de transformation numérique, où l’offre innovante restructure la demande de services financiers. Les banques coopératives se distinguent en entrant très tôt au capital de jeunes start-up de la finance, parfois dès la phase d’incubation.

Cette stratégie risquée leur permet d’apprendre, de tester des technologies et d’ajuster leurs choix dans le temps. Elle les rapproche d’une logique de capital-risque. Si cette logique est a priori en contradiction avec le modèle coopératif originel, qu’elles revendiquent comme davantage ancré sur la relation de long terme et la proximité avec la clientèle, elle constitue néanmoins une réponse cohérente.

Nous avons recensé 177 entrées au capital de fintech provenant des cinq grands groupes bancaires français depuis 2005, dont 85 émanant des groupes coopératifs (BPCE, Crédit mutuel et Crédit agricole). Relativement aux groupes SA (BNPP et Société générale), ils entrent à des stades de développement plus précoces : 62 % en phase d’amorçage, dont 22 % en période d’incubation




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La théorie des options réelles comme grille de lecture

Cette différence de stratégie peut s’analyser au regard de la théorie des options réelles (TOR) qui souligne l’intérêt de pouvoir ajuster les décisions d’investissement au fil du temps dans un environnement où les trajectoires technologiques sont peu prévisibles et où l’information s’acquiert progressivement, ce qui est typique des jeunes fintech. Y investir s’apparente à un mécanisme d’apprentissage qui permet de révéler progressivement la qualité du projet, d’observer les évolutions réglementaires, technologiques et d’ajuster la stratégie en fonction des évolutions du marché. La TOR conceptualise ces engagements comme des droits conditionnels : la décision d’investir dans un projet risqué est vue comme l’achat d’une option (d’un droit) à reporter, à maintenir, à faire évoluer ou à abandonner le partenariat.

Investir dans une fintech présente un caractère fortement irréversible, car les ressources engagées sont en grande partie spécifiques, peu redéployables et difficilement récupérables en cas d’échec. Il s’agit des capitaux investis dans des actifs immatériels (algorithmes, compétences, données) dont la valeur est contingente au projet, et de coûts organisationnels (temps managérial, apprentissage conjoint, alignement des processus). Ces coûts seront d’autant plus élevés que la fintech est jeune.

Investir dans les fintech : les enjeux liés à l’incertitude

La stratégie et les objectifs des banques coopératives, répondant davantage à une gouvernance partenariale, sont moins sensibles à la rentabilité immédiate et s’ancrent davantage dans des relations durables, au sein des territoires. Leur horizon est plus long que celui des banques ayant le statut de sociétés anonymes et est davantage compatible avec des retours sur investissement plus étalés dans le temps.

Elles peuvent alors accepter des coûts d’irréversibilité plus élevés et intervenir à un stade plus précoce de la fintech, en exerçant une option d’apprentissage. Ainsi, elles peuvent avoir un accès privilégié à l’information et à la technologie, suivre l’évolution de la fintech et profiter des retombées positives que cette dernière génère pour acquérir et diffuser des compétences en interne.

Une logique de capital-risque ?

L’option d’apprentissage permet d’affiner l’évaluation stratégique du projet : si les signaux sont favorables, la banque peut augmenter son engagement. C’est le principe des options de croissance séquencées (par escaliers) : l’option peut être une montée au capital, une acquisition future ou une intégration industrielle. Les banques coopératives ayant de larges réseaux, une solution technologique peut potentiellement émerger au niveau local puis être déployée à grande échelle, permettant une mutualisation des coûts pour les caisses régionales.

À l’inverse, en cas de signaux négatifs (échec technologique, inadéquation stratégique…), l’intervention de la banque coopérative à un stade précoce de la fintech lui permet d’abandonner à un coût limité, c’est l’option d’abandon. Ainsi, BPCE est sorti de Payplug et de FundsDTL, le Crédit agricole est sorti de Setl, le Crédit mutuel est sorti de Linxo et a fermé Omax et Pumpkin.

Les banques coopératives se comporteraient dès lors comme des capitaux-risqueurs jouant un rôle de révélateurs d’informations, en sélectionnant, en finançant et en accompagnant les jeunes fintech jusqu’à un stade où elles pourraient exercer d’autres options. Avec des tickets d’entrée plus faibles, les partenariats avec des fintech au stade précoce permettent de multiplier les expériences, de tester plusieurs technologies et d’abandonner rapidement les projets non viables ou qui ne correspondent pas à la stratégie de la banque.

En d’autres termes, leurs investissements dans les fintech naissantes peuvent s’analyser comme un portefeuille d’opportunités (d’options) à saisir progressivement.

Un investisseur patient

Notre étude montre, qu’au sein des groupes coopératifs, le Crédit agricole (CA) se démarque. En effet, si la moitié des entrées au capital de fintech de BPCE et du Crédit mutuel (CM) se fait aux premiers stades de développement de la fintech, CA intervient encore plus en amont. À travers les Villages by CA et La Fabrique, la banque verte joue le rôle d’incubateur et d’accompagnatrice aux tout premiers stades de développement des fintech : 51 % de ses premières entrées en relation se font en phase d’incubation (0 pour BPCE et pour CM) et 78 % au stade d’amorçage.

Le Crédit agricole pourrait donc être davantage qualifié d’« investisseur patient ». En engageant du capital sur le long terme sans exiger de rendements rapides et en maintenant son investissement même en contexte d’incertitude, il privilégie la création de valeur durable plutôt qu’une sortie rapide. Il accompagne ainsi les start-up sur le plan stratégique au-delà du simple financement. En échange, il peut bénéficier d’une valorisation future de la fintech, lors des levées de fonds ultérieures.

Le CA peut soutenir des projets innovants grâce à des structures spécifiques. Dans son « start-up studio » La Fabrique, créé en 2018, des start-up sont conçues et développées en interne (c’est le cas de Blank, la néobanque consacrée aux indépendants). Dans ses 47 « Villages by CA », accélérateurs de start-up implantés dans les territoires, il accompagne de très jeunes start-up en leur apportant des ressources multiformes. Investisseur patient, le CA est encore présent dans le capital de 19 fintech passées par ces structures.

Fnege Médias – 2025.

Deux types de gouvernance, deux stratégies

Si les banques coopératives investissent aux premiers stades de développement des fintech, les banques sociétés anonymes (BNP Paribas et Société générale) interviennent généralement plus tard, exerçant une option d’attente. Davantage soumises à une exigence de rentabilité des fonds propres à court terme, elles privilégient une logique d’intervention moins risquée, plutôt au stade de capital-développement de la fintech, lorsque l’innovation s’est déjà transformée en un actif plus sûr.

Leur stratégie s’apparente davantage à celle d’un capital-investisseur privé, limitant le risque au départ tout en visant la valorisation future, via des entrées en bourse ou des sorties ultérieures. Cette complémentarité des financements reflète une division des rôles cohérente avec les contraintes de gouvernance des deux types de banques.

Au final, les spécificités des banques coopératives constituent toujours un socle favorable à des relations de long terme qui prennent la forme d’investissements en capital risque patient. Cela les différencie d’un capital risqueur classique, au sens où l’enjeu principal n’est pas la valorisation financière de la fintech, mais la capacité à absorber, à diffuser et à recombiner l’innovation dans des réseaux bancaires par nature décentralisés.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Entre capital-risque et capital patient : la stratégie des banques coopératives dans les fintech – https://theconversation.com/entre-capital-risque-et-capital-patient-la-strategie-des-banques-cooperatives-dans-les-fintech-275571

Des appétits militaires à ceux des multinationales, l’épopée de la mine de lithium d’Échassières

Source: The Conversation – in French – By Mathieu Bidaux, chercheur associé au laboratoire GRHIS, Université de Rouen Normandie

Alors que le groupe minier Eramet traverse une crise majeure, le projet de mine de lithium d’Échassières porté par Imerys, dans l’Allier, électrise le débat public. Ce que l’on oublie, c’est que ce site stratégique a une longue histoire industrielle, notamment dans le secteur de la défense, de 1913 à 1959.


L’État vient d’investir 50 millions d’euros dans EMILI, le projet de mine de lithium porté par la multinationale française Imerys au sud de l’Allier. Il comporterait environ un million de tonnes de lithium. Près de 34 000 tonnes pourraient être produites par an à partir de 2030, permettant de facto d’équiper 700 000 véhicules de fabrication européenne.

Le contexte actuel montre combien les ressources du sous-sol redeviennent un enjeu géopolitique majeur. Les minerais ukrainiens – terres rares et métaux non ferreux – suscitent l’appétit de Donald Trump. La présence de cuivre, graphite, ilménite, molybdène, fer, plomb, nickel ou d’or au Groenland ont transformé le territoire arctique en eldorado minier.

« Les mines du groupe Worms & Cie : une histoire de l’exploitation des minerais non ferreux en France (1938-1962) ».
Wormstecie

Le lithium fait partie de ces matières premières stratégiques. La Chine en regorge et l’Occident en est dépendant, notamment pour les batteries électriques de son industrie automobile.

Ce n’est pas la première fois que le site minier d’Échassières attire l’attention. Pendant la Première Guerre mondiale, il avait suscité l’intérêt de l’armée française pour le wolframite, tungstate de fer et de manganèse, recherchés pour la fabrication d’aciers spéciaux. À l’approche de la Seconde Guerre mondiale, il est remis en exploitation puis aiguise l’appétit des Allemands en 1941 sous l’Occupation.

Alors, quelle est cette histoire industrielle ? Quelles leçons en tirer ?

Wolfram et Première Guerre mondiale

Une étrange roche noire et lourde est découverte en 1913 par un habitant de ce bourg rural. Le paysan est allé rendre compte de sa trouvaille au médecin local – le docteur Trapenard – qui en a conclu qu’il s’agissait d’un minerai de tungstène : le wolfram, utile à l’industrie de l’armement. Associé à la fabrication de l’acier en petite quantité, il peut servir à fabriquer des aciers blindés, des obus perforants et des outils de coupe.

Une première société, au capital de 50 000 F est fondée le 16 novembre 1913. En mai 1914, le capital est élevé à 250 000 F. En juin 1915, alors que la Grande Guerre fait des ravages, les premières livraisons de concentrés ont lieu. Fin 1915, le capital est élevé à 500 000 F. Le tri manuel du minerai débute en 1916. Ayant montré tout le potentiel de l’entreprise, la concession pour l’exploitation du wolfram lui est attribuée en juin 1917. La mine est en activité jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale et s’arrête en 1919. La laverie, permettant de laver et trier le minerai avant de le concasser et le fondre, avait produit 207 tonnes de concentré.

De la menace allemande au sauvetage par la Setem

Après être tombée en désuétude entre 1919 et 1937, l’entreprise regagne l’intérêt des pouvoirs publics et des sociétés consommatrices de wolfram. En 1941, le site attire l’attention des occupants allemands entrés en guerre contre la Russie soviétique. Alors que la direction des mines de wolfram d’Échassières est sur le point de vendre des parts de capital à l’IG Farbenindustrie, la Société d’études et d’explorations minières (Setem), département minier de la maison financière Worms & Cie, s’interpose et réussit à prendre le contrôle de la mine à la place des Allemands.

Worms & Cie est fondée par Hypolite Worms dans les années 1840. Quatre départements représentent alors ses activités : importation de charbon, transport maritime, construction navale et services bancaires. Le secteur des métaux non ferreux lui était ainsi étranger. Auprès des Allemands, sous l’Occupation, « nos dirigeants et le personnel d’encadrement durent déployer des trésors d’imagination pour justifier la nécessité de notre emploi à ne rien faire », estime Roger Barrel, chef d’exploitation de la mine d’Échassières (Pierre-Christian Guiollard, L’Industrie minière de l’antimoine et du tungstène, Éditions Atlantica, 2010, p. 222).

Dès lors, la mine parvient à ne pas vendre le moindre gramme de minerai à l’ennemi. Après la guerre, la mine de wolfram vend au Girm de tungstène, un organisme d’État, qui revendait ensuite. Alors que l’argument de l’indépendance nationale est sans cesse invoquée pour justifier l’existence de la mine, en réalité, environ 90 % de la production est vendue à l’étranger : États-Unis, République fédérale d’Allemagne (RFA) ou Royaume-Uni.

La guerre de Corée soutient alors le cours du tungstène. Les difficultés financières interviennent à partir de 1953-1954. En 1956, Worms & Cie décide de fusionner toutes ses mines de métaux non ferreux pour faire face à une féroce concurrence chinoise et soviétique, États à la main-d’œuvre moins chère et où l’on trouvait des gisements gigantesques.

Une multinationale a été créée par Worms – la Compagnie minière du M’Zaïta – qui mise sur des mines de cuivre du Chili et d’Algérie faisant partie du portefeuille de la Setem. M’Zaïta doit les mettre en exploitation, avant que les nationalisations chiliennes et la guerre d’Algérie ne mettent un terme à ces projets. Finalement, en 1959, M’Zaïta fusionne avec Peñarroya dont est issue, en partie, la société Imerys…

Naissance d’entreprises françaises multinationales

À qui profite cette industrie minière, indispensable et irremplaçable, comme le souligne le journaliste Guillaume Pitron dans la Guerre des métaux rares ? Imerys ? La population locale ? La France ?

Ce qui est certain, c’est que l’histoire du site d’Échassières montre qu’un gisement s’épuise. Sur le long terme, les sacrifices consentis peuvent donner naissance à une entreprise puissante, forte d’un rare savoir-faire. Worms & Cie a converti la mine d’Échassières en puissance financière en fusionnant toutes ses mines de métaux non ferreux.

Aujourd’hui, le site d’Échassières est lié à l’entreprise Imerys, issue de Peñarroya, société fondée par la Maison Rothschild et présente dans 40 pays, employant 12 300 salariés et réalisant 3,4 milliards de chiffre d’affaires. Imerys investit 180 millions d’euros dans la production de lithium et compte sur les projets d’EMILI, dans l’Allier et Imerys British Lithium, dans les Cornouailles au Royaume-Uni, pour « contribuer aux objectifs ambitieux de transition énergétique de l’Union européenne ».

Le site d’Échassières n’est pas près de disparaître que ce soit dans les débats publics ou dans les imaginaires collectifs.

The Conversation

Mathieu Bidaux travaille comme responsable histoire et patrimoine pour Worms & Cie.

ref. Des appétits militaires à ceux des multinationales, l’épopée de la mine de lithium d’Échassières – https://theconversation.com/des-appetits-militaires-a-ceux-des-multinationales-lepopee-de-la-mine-de-lithium-dechassieres-276196

Télétravail à Tahiti, un décor de rêve et des risques RH importants

Source: The Conversation – in French – By Caroline Diard, Professeur associé – Département Droit des Affaires et Ressources Humaines, TBS Education

Après Ubisoft, c’est au tour de Stellantis France de revenir sur la pratique du télétravail. C’est l’heure du ressac de la vague de ces dernières années favorable au travail à distance dans certaines entreprises. Mais quelles sont les motivations de ce retour au monde d’avant « le monde d’après » ? Tous les risques juridiques du télétravail ont-ils été bien anticipés ? Illustration avec un cas extrême : le télétravail depuis… Tahiti !


Quand il est minuit à Tahiti… il est midi à Paris. Dans ce contexte, imaginez un collaborateur qui télétravaille depuis Tahiti (Polynésie française), soit à 15 000 kilomètres de son employeur. Pas de bureau partagé, pas d’open space, pas de machine à café…

Si avoir une famille installée sous les cocotiers peut sembler désirable, la médaille a aussi un revers : des réunions à minuit, en raison du décalage horaire, une connexion Internet parfois capricieuse. Tahiti rêve ou cauchemar du salarié en télétravail ? Et qu’en est-il pour l’employeur ?

Quand la fiction devient réalité

Ce scénario, loin d’être un une fiction, est une situation réelle, étudiée dans une recherche inédite sur le télétravail « hyperflexible ». Par ce terme, on s’intéresse à une forme atypique de télétravail, où la distance géographique et la durée bousculent tous les repères traditionnels du management.




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Dans l’organisation étudiée, le télétravail a été mis en place en dehors du contexte pandémique. L’entreprise étudiée a choisi d’encadrer le télétravail à travers une charte déposée auprès de la Dreets (Direction régionale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités) dès 2019. Un avenant a été signé en janvier 2021. Le collaborateur concerné a sollicité en janvier 2021, après une première expérience de télétravail à temps plein en confinement, la possibilité d’exercer son activité en Polynésie française. Le collaborateur a obtenu de son employeur un détachement de deux ans. Des entretiens semi-directifs ont été réalisés mensuellement avec son n + 1.

Télétravail hyperflexible

Avec une posture de recherche-intervention, nous avons étudié le cas particulier de ce collaborateur, en ayant formulé la question de recherche suivante : le télétravail exercé à temps plein et outre-mer, comporte-t-il des risques sur l’engagement et l’intention de rester dans l’entreprise ? Peut-il produire des risques potentiels particuliers ?

Nous avons considéré une forme de télétravail hyperflexible compte tenu de l’éloignement géographique (la distance entre Tahiti et la métropole est de 15 706 kilomètres), de l’organisation du nombre de jours en présentiel en métropole très réduit (trois semaines en novembre et quatre en janvier) et la durée du détachement (deux ans).

De manière générale, la notion de flexibilité est multidimensionnelle. Elle concerne parfois la flexibilité dans la relation d’emploi (contrat de travail précaire, autoentrepreneur). Elle peut aussi renvoyer au temps de travail (forfait-jours, temps partiel) ou au le lieu de travail (à domicile, en mode nomade, en espace de coworking). Ces trois dimensions peuvent être isolées ou cohabiter.

Des formes variées de flexibilité

L’hyperflexibiltié prend aussi des formes variées. Ainsi, Stich et Mairesse ont observé un chef d’entreprise parti 40 jours télétravailler sur une île déserte, physiquement isolé mais virtuellement connecté à une communauté immergée dans ses aventures.

De même, le Working From Anywhere (WFA), où les salariés ne sont plus tenus de résider près de leur employeur redessine les frontières du travail et marque une flexibilité accrue pour choisir le lieu de vie des salariés. Ce modèle, déjà observé dans les métiers des systèmes d’information, exige cependant une culture organisationnelle adaptée pour préserver productivité et efficacité.

Un recul en France et à l’étranger

Plusieurs expériences de télétravail à temps plein aussi bien en France (Boursorama, Mutuelle générale) qu’à l’international (Amazon, Apple, GitHub, Nasa, Facebook, Twitter, Slack, Glassdoor) ont pour certaines été abandonnées.

Les dirigeants, pour justifier ce retour en arrière, ont invoqué diverses raisons comme, par exemple, les inégalités de traitement. Les différences de conditions de travail entre les collaborateurs créeraient des frustrations chez certains. Un autre argument est parfois mobilisé : l’altération de la culture d’entreprise et la dilution du collectif. Ces reculs de certaines entreprises suggèrent une prise de conscience tardive mais réelle des risques RH inhérents à la pratique du télétravail.

Des risques multiples

Notre étude de cas complète la littérature sur les risques en situation de télétravail, en s’intéressant spécifiquement à une situation extrême. À travers notre approche longitudinale sur deux ans nous avons ainsi identifié plusieurs types de risques inhérents à la distance, le décalage horaire et les conditions techniques d’exercice des missions.

En premier lieu, les risques techniques et logistiques (connexion difficile, manque de certains outils, difficulté pour revenir en métropole pendant la crise sanitaire). Ces difficultés peuvent engendrer une situation anxiogène, notamment en raison de l’isolement et de la dépendance aux outils numériques. La dépendance à ces outils technologiques devient critique, car les problèmes ne peuvent pas être résolus par un simple déplacement. La personne qui télétravaille à Tahiti témoigne :

« Avant le télétravail, cela ne me dérangeait pas d’avoir de nombreux dossiers de data sur mon bureau d’ordinateurs, car j’avais accès à toutes les ressources à mon domicile et j’habitais à quelques kilomètres de mon lieu de travail. Dorénavant, j’optimise mes données, car un incident peut vite arriver à distance, et je préfère avoir un accès simple à mes données, car je n’ai que deux ordinateurs portables actuellement.
Un incident ce mois-ci : le problème de mise à jour Windows sur l’ordinateur, qui ne peut se faire que via le réseau de l’organisation : l’ordi n’était plus utilisable. Or on ne peut pas joindre la métropole par téléphone car pas d’abonnement. Je suis passé par What’s app en contactant un collègue pour contacter le technicien informatique pour une mise à jour. »

En second lieu, les risques psychosociaux :

  • l’isolement professionnel : l’éloignement géographique et le manque d’interactions ;

« En étant à distance, il est moins aisé de discuter en direct avec une personne pour avoir de l’information. Des tutoriels et vidéos en ligne sont donc importants pour satisfaire certaines de mes requêtes. »

  • le stress accru : le décalage horaire et la nécessité d’être hyperconnecté pour compenser la distance créent un déséquilibre entre les contraintes perçues et les ressources disponibles en mode asynchrone ;

  • l’hyperconnectivité : le collaborateur doit souvent travailler en dehors des horaires classiques, ce qui peut nuire à l’équilibre entre la vie professionnelle et personnelle.

« J’optimise mon temps de travail avec la métropole, le matin je traite les mails reçus la nuit, puis après je travaille non stop sur mes missions. »

Une relation managériale bousculée

Les enjeux pour l’employeur incluent également des risques liés à la gestion de la relation managériale. Dans notre étude, nous avons retrouvé des difficultés à anticiper les tâches, un risque d’inégalité de traitement entre les salariés en mobilité et ceux restés en métropole, une possible diminution de la performance, une érosion de la confiance, ainsi qu’un sentiment d’exclusion vis-à-vis de l’équipe.

Enfin, il existe des risques liés aux doubles carrières : contrairement aux études classiques sur les conjoints d’expatriés, le conjoint du salarié étudié s’est bien adapté à la vie locale et n’a pas subi de perturbation majeure de sa carrière. Le risque apparaît progressivement lorsqu’il faut évoquer d’un retour dans l’Hexagone, où les arbitrages entre vie familiale et professionnelle deviennent conflictuels.

La carrière du conjoint

La double carrière pose ici un défi particulier : si le conjoint s’adapte bien sur place, le retour en métropole peut devenir une source de tension majeure. La littérature décrit les conflits travail/famille mais le défi posé en cas de télétravail hyperflexible n’est pas documenté. La question des doubles carrières est apparue dès la première année du détachement en Outre-mer. Pour le salarié, ce choix a généré un dilemme entre vie professionnelle et vie familiale : rentrer en métropole et laisser sa famille à distance, avec des arbitrages difficiles à faire.

Le Monde, 2022.

Bien que le salarié ait envisagé de quitter l’entreprise, cette intention n’était pas liée au travail, mais à la situation familiale. Finalement, le salarié est rentré en métropole. Cette situation met en lumière un conflit classique des couples à doubles carrières : le choix entre la stabilité professionnelle et l’équilibre familial. Malgré les tensions, son engagement envers l’entreprise n’a pas été remis en cause, mais plutôt renforcé par cette expérience.

Le collectif de travail et l’institution ont alors été contraints à une forme d’agilité organisationnelle.

« Deux de mes collègues ont trouvé un système adapté pour l’accès aux dossiers en papier et ont proposé une numérisation. Il y a beaucoup de bienveillance. »

Les horaires des réunions d’équipe ont aussi été adaptés pour tenir compte du décalage horaire.

Quand la distance exacerbe les tensions

Tous les risques RH apparus au fil de l’étude longitudinale semblent exacerbés par la distance. Le départ sous forme de détachement vers Tahiti a pourtant été anticipé avec une formalisation maximale par le service RH tendant à minimiser les risques (notamment au moyen d’un avenant au contrat de travail et de mise en place des garanties sociales et fiscales).

En revanche, la réponse aux aléas conjoncturels a dépendu largement de liens informels coconstruits au fil de l’expérience avec certains collègues. Par exemple, le retour initialement prévu en métropole pour trois semaines (ce que prévoyait l’avenant au contrat) n’a pas été possible pour des raisons sanitaires (escale aux États-Unis depuis Tahiti). Le collaborateur a vécu une période difficile à ce moment-là avec le sentiment de ne pas avoir « rempli le contrat ».

Ceci peut laisser supposer que la mise en place d’une situation extrême, inédite à titre expérimental a révélé une bienveillance du collectif de travail. D’autres salariés de l’organisation ont, quant à eux, bénéficié de la possibilité de résider dans leur pays d’origine pour des raisons fiscales dans le cadre cette fois d’une formalisation induite. L’organisation avec cette formalisation a tenté d’éviter des comportements déviants et du télétravail informel, non déclaré, hors du territoire et ainsi de limiter les risques de contentieux, notamment en matière d’accident du travail, redressement social ou fiscal.

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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Télétravail à Tahiti, un décor de rêve et des risques RH importants – https://theconversation.com/teletravail-a-tahiti-un-decor-de-reve-et-des-risques-rh-importants-272865

Pourquoi les émissions de méthane ont-elles bondi de 2020 à 2023 ? Une étude permet enfin de répondre

Source: The Conversation – France in French (2) – By Philippe Ciais, Directeur de recherche au Laboratoire des science du climat et de l’environnement, Institut Pierre-Simon Laplace, Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA); Université Paris-Saclay; Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

Pendant que le monde était confiné du fait de la pandémie de Covid-19 en 2020, puis au cours des deux années suivantes, la croissance du méthane dans l’atmosphère a été plus élevée que tout ce qui avait été observé depuis le début des années 1980. Toutes sortes d’hypothèses ont alors surgi – certains chercheurs avaient, par exemple, imaginé un rôle « protecteur » aux émissions d’oxydes d’azote résultant du transport routier, alors considérablement ralenti.

Dans une étude publiée début février 2026 dans la revue Science, le spécialiste des gaz à effet de serre Philippe Ciais et ses collègues ont reconstitué ce qui s’est réellement passé lors de cet épisode. En cause, des phénomènes naturels aggravés par le changement climatique. Le chercheur répond ici à nos questions.


The Conversation : Replongeons-nous brièvement dans le contexte de 2020. En quoi la pandémie et, surtout, les confinements mis en place un peu partout dans le monde ont-ils représenté une expérience à large échelle unique pour les spécialistes de l’atmosphère ?

Philippe Ciais : Les confinements, en particulier, ont eu des répercussions globales. La pollution atmosphérique, et notamment les émissions de dioxyde de carbone (CO₂), a été réduite à l’apogée des mesures de confinement. Cette baisse a toutefois été faible – environ 6 % seulement en moyenne pour le CO₂ – et de courte durée, avec un rebond rapide des émissions dès la reprise des activités économiques normales.

Mais ce moment a constitué une expérience unique pour nous, chercheurs : nous n’avons pas souvent l’occasion d’étudier la réaction du système atmosphérique à une telle réduction des activités humaines. On s’en souvient, de nombreuses villes étaient alors devenues plus respirables grâce à l’arrêt des transports routiers.

Nous avons ainsi pu nous intéresser à l’impact de cette réduction sur la chimie atmosphérique et, en particulier, sur l’augmentation du méthane dans l’atmosphère. À noter, toutefois, que cette augmentation s’est poursuivie en 2021 et en 2022 : les mesures de confinement de 2020 ne pouvaient donc, à elles seules, l’expliquer.

En effet, entre 2020 et 2022, les concentrations de méthane ont bondi. En quoi cela a-t-il surpris la communauté scientifique ?

P. C. : Le méthane est un gaz à effet de serre puissant, son augmentation à cause des activités humaines est le deuxième principal facteur responsable du réchauffement climatique. Nous surveillons en continu les concentrations atmosphériques de ce gaz grâce à plusieurs réseaux d’observation atmosphérique. Cela permet de calculer, chaque année, l’augmentation de la concentration de méthane.

Nous avons ainsi remarqué qu’en 2020, puis en 2021 et en 2022, le taux de croissance du méthane était très élevé. En fait, ces chiffres étaient les plus élevés jamais enregistrés depuis le début des mesures, qui remonte aux années 1980.

Nous avons donc commencé à étudier cette période inédite, et nous voulions avant tout comprendre quels étaient les mécanismes impliqués dans cette augmentation très rapide du méthane dans l’atmosphère.

La difficulté, c’est que l’augmentation de la concentration de méthane dans l’atmosphère ne peut pas être rattachée à un facteur unique, mais dépend d’une combinaison de facteurs : émissions anthropiques et naturelles de méthane, mais aussi destruction du méthane par le nettoyeur atmosphérique, les radicaux hydroxyles OH⁻.

« Ces radicaux hydroxyles sont un “Pacman”, expliquez-vous, qui détruit dans l’atmosphère plus de 95 % du méthane émis par les activités humaines. »

P. C. : En effet, des réactions de photodissociation surviennent dans l’atmosphère grâce aux rayons UV, et produisent des radicaux hydroxyles OH⁻, à partir d’ozone, mais le taux de radicaux produits dépend aussi des substances impliquées dans la pollution, notamment le monoxyde de carbone et les oxydes d’azote, qui contribuent à la pollution urbaine.

Ces radicaux hydroxyles sont les agents nettoyants du méthane dans l’atmosphère. Ils sont, en quelque sorte, le « Pacman » du méthane dans l’atmosphère, et permettent de le nettoyer. De ce fait, le méthane a une durée de vie moyenne dans l’atmosphère plus courte que celles du CO₂ : environ douze ans, contre plusieurs centaines d’années pour le CO₂. La destruction du méthane par les radicaux OH⁻ explique pourquoi cette durée de vie est surtout réduite au niveau des tropiques, où le rayonnement solaire est le plus fort.

Sa courte durée de vie fait du méthane un levier particulièrement pertinent pour lutter contre le réchauffement climatique à court terme. Si on réduisait les émissions de méthane, la température diminuerait immédiatement, alors qu’il y a davantage d’inertie pour les émissions de CO₂.




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Comment avez-vous rattaché ce phénomène connu de « nettoyage » atmosphérique du méthane au pic de croissance de la concentration de ce gaz à effet de serre, observé entre 2020 et 2022 ?

P. C. : Nous avions deux grandes hypothèses :

  • soit ce pic faisait suite à une augmentation très forte des émissions de méthane, liées aux activités humaines (agriculture, extraction d’énergie fossile…) ou d’origine naturelle, en pensant aux zones humides qui sont très sensibles à l’évolution du climat ;

  • soit cela voulait dire que les radicaux hydroxyles OH⁻ présents dans l’atmosphère ont été un peu réduits pendant la pandémie et un peu après. Même une petite réduction de ces radicaux pourrait causer un bond du méthane dans l’atmosphère.

D’où ce raccourci, entendu pendant la pandémie, selon lequel la pollution routière serait « bonne » pour lutter contre le méthane…

P. C. : Oui. Il s’agit bel et bien d’un raccourci, car tout dépend de l’endroit où les oxydes d’azote sont émis. Moins d’émissions impliquera moins d’hydroxyles OH⁻ et davantage de méthane, mais ces réactions sont modulées par d’autres espèces chimiques produites par la végétation et par les feux. Même la vapeur d’eau joue un rôle et augmente la concentration d’OH⁻ là où l’atmosphère est très propre.

Vous avez déjà publié un premier article sur le sujet en 2022. En quoi cette nouvelle publication va-t-elle plus loin ?

P. C. : L’article publié dans Nature en 2022 s’était intéressé au taux de croissance du méthane en 2019 et en 2020. Dans notre nouvelle étude, nous avons voulu expliquer pourquoi le taux de croissance du méthane était resté élevé en 2021, en 2022 – après la pandémie, donc –, puis n’a commencé à décroître à nouveau qu’en 2023.

Et de fait, nous avons confirmé que la raison de ce pic était principalement due à une concentration plus faible de radicaux hydroxyles, mais également à des augmentations dans les émissions naturelles de méthane par les zones humides et les émissions de l’agriculture. La combinaison de ces deux raisons est responsable du pic de croissance du méthane mesuré entre 2020 et 2022.

Comment avez-vous surmonté les difficultés méthodologiques pour bien distinguer les deux hypothèses ?

P. C. : Toute la difficulté au plan scientifique, en effet, était de pouvoir faire la part des choses entre ces deux hypothèses alors qu’elles impliquent des protagonistes pas toujours mesurables. Les radicaux hydroxyles OH⁻ ont une durée de vie très courte : moins d’une seconde.

Nous nous sommes appuyés sur les données du satellite japonais GOSAT, qui mesure les concentrations de plusieurs gaz à effet de serre, dont le méthane. Nous ne pouvions mesurer la concentration en OH⁻, mais nous avions les données pour les émissions d’oxydes d’azote (NOx) et de monoxyde de carbone.

À l’aide de modèles de chimie de l’atmosphère et de ces données, nous avons donc pu reconstituer l’évolution des radicaux OH⁻ par rapport à la concentration d’ozone sur la période. Ceci nous a permis de sortir de la logique de « double aveugle » qui nous empêchait, jusque-là, de trancher entre les deux hypothèses.

Nous avons confirmé qu’une baisse des OH⁻ entre 2020 et 2022 expliquait bien une large partie du pic de méthane, mais pas tout. Il manquait encore quelque chose pour expliquer les taux de croissance record du méthane observés, c’est-à-dire une augmentation des sources de méthane en surface.

Mais l’énigme n’était pas encore résolue pour autant. En effet, il existe de nombreuses sources de méthane :

Et donc, la dernière étape était de départager ces différentes sources potentielles d’augmentation…

P. C. : Les émissions naturelles des zones humides sont sensibles aux conditions hydriques et à la température. S’il fait un peu plus chaud sur les tourbières du Nord, un peu plus humide sur les marécages des tropiques, les émissions peuvent augmenter considérablement.

« Il existe par exemple une zone humide en Afrique, dans le Soudan du Sud, qui peut émettre autant de méthane en un an que tous les pays de l’UE. »

Nous avons confirmé que l’augmentation des émissions entre 2020 et 2023 provenait principalement des zones humides tropicales du nord des tropiques, principalement en Afrique et en Asie. Nous n’avons toutefois pas de vision plus précise, même si nous savons qu’il y existe des zones humides très importantes, notamment les tourbières du bassin du Congo, le lac Tchad, et le marécage géant Sudd, dans le Soudan du Sud.

Cette dernière zone humide, en particulier, est gigantesque. Lors de l’arrivée de la saison des pluies, cela peut entraîner des émissions de méthane soudaines et considérables : parfois 10 millions de tonnes de méthane par an, ce qui est presque autant que celles des pays de l’Union européenne en un an (13 millions) !

Ces pluies ont, en retour, pu faciliter l’agriculture, en particulier la culture du riz et la pâture des buffles sur ces terres inondables. Indirectement, cela peut aussi avoir amplifié les émissions de méthane par ce biais.




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La période de juin 2020 à 2023 était par ailleurs dominée par un épisode climatique La Niña, qui a tendance à aggraver les cyclones et les tempêtes tropicales… (son antagoniste El Niño étant davantage associé aux périodes de sécheresse). Pourrait-il y avoir un lien entre cet épisode et les émissions de méthane ?

P. C. : Oui, un climat plus humide donne davantage d’émissions en provenance des zones humides, mais c’est un peu plus compliqué que cela, car les zones humides sont dans des régions bien précises. S’il y a davantage de pluies ou d’apports en eau par le ruissellement et les eaux souterraines là où on a une grande zone humide, alors oui, vous avez les conditions favorables pour augmenter les émissions de méthane. Mais si un surplus de pluies tombe sur des régions sans zone humide, il ne se passera pas grand chose.




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Comment peut-on s’assurer que le méthane en question ne provenait pas d’autres phénomènes, tels que les feux de forêt ?

P. C. : Parce que les molécules de méthane n’ont alors pas la même signature isotopique. Environ un pour cent des molécules de méthane sont plus lourdes, car leur atome de carbone a un neutron de plus. Il s’agit de carbone 13, un isotope plus lourd que le carbone 12, majoritaire. Le carbone 13 est un isotope stable, il ne se décompose pas par radioactivité.

Le méthane produit par les bovins et la culture du riz est d’origine bactérienne, généré par des bactéries anaérobiques. Ce méthane bactérien a une teneur plus faible en carbone 13 que celui qui est produit par les feux ou par les fuites de gaz fossile. Or justement, entre 2020 et 2023, tandis que le méthane était en forte augmentation, le carbone 13 du méthane diminuait plus rapidement. Cela veut dire que le surplus d’émissions qui a été relâché dans l’atmosphère contenait moins de carbone 13, donc qu’il était d’origine bactérienne.

En définitive, que nous dit cette étude des meilleurs moyens de réduire les émissions de méthane et de lutter contre le changement climatique ?

P. C. : L’augmentation soudaine de méthane entre 2020 et 2023 peut être vue comme un signal d’alarme. Notre étude montre que les émissions de gaz à effet de serre naturelles ne sont pas constantes d’une année à l’autre, et qu’elles sont très sensibles aux conditions climatiques. Tout cela peut accélérer considérablement le rythme des émissions.

Le dégel du pergélisol (permafrost), par exemple, devrait nous préoccuper. Nous savons, d’après des observations sur le terrain, que lorsqu’une zone humide est gelée, elle n’émet pas trop de méthane tant que l’on n’enlève pas la glace. Lorsque le pergélisol est exposé, en revanche, les émissions de méthane peuvent être multipliées par dix.

Il est donc urgent de mieux comprendre quels sont les facteurs climatiques qui déclenchent et contrôlent les émissions naturelles. Et, dans le même temps, de réduire les émissions que nous pouvons contrôler, liées à l’agriculture et à l’industrie fossile.


Cette interview, traduite, éditée et adaptée de l’anglais vers le français par The Conversation France, est issue du podcast « The Conversation Weekly », produit par The Conversation UK.

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Philippe Ciais a reçu des financements de la Fondation BNP Paribas (don philanthropique pour le Global Carbon Altas), du projet financé par 4C EU Horizon2020 et du projet Climate Change Initiative de l’Agence spatiale européenne.

ref. Pourquoi les émissions de méthane ont-elles bondi de 2020 à 2023 ? Une étude permet enfin de répondre – https://theconversation.com/pourquoi-les-emissions-de-methane-ont-elles-bondi-de-2020-a-2023-une-etude-permet-enfin-de-repondre-276920

Iran : du régime des mollahs au régime des Gardiens

Source: The Conversation – in French – By Azadeh Kian, Professeure émérite de sociologie, Université Paris Cité

Azadeh Kian, sociologue franco-iranienne, est depuis des années l’une des observatrices les plus fines de la société iranienne. Alors que le brouillard de la guerre est encore très épais au-dessus de l’Iran, elle explique dans cet entretien l’évolution qu’a connue le régime au cours de ces derniers mois, ce qu’implique la nomination de Mojtaba Khamenei au poste de guide suprême et souligne le sort effroyable de la population iranienne.


Que sait-on de la situation en Iran et comment les informations en proviennent-elles ?

Internet est totalement coupé, mais ceux qui ont des VPN très efficaces peuvent de temps en temps communiquer avec l’extérieur. Hier, par exemple, j’ai essayé de contacter des amis sur place ; ils n’ont pas pu prendre mon appel, mais ils ont vu que je les avais appelés et ont réussi à m’envoyer un texto pour dire qu’ils ne pouvaient pas répondre, mais qu’ils étaient en sécurité. Les rares fois où on parvient à parler de vive voix, ça coupe tout le temps. Restent les sources journalistiques, comme ce journaliste franco-iranien qui se trouve à Téhéran, Siavosh Giazi, et aussi les journaux iraniens, qui peuvent encore publier des articles et rendre compte des bombardements et des déplacements de populations.

Il en ressort à ce stade qu’une école pour filles a été bombardée dès les premiers jours de la guerre, tuant 168 écolières ; que plusieurs hôpitaux, musées, monuments historiques classés par Unesco ont été bombardés ; que près de 5 000 personnes ont été tuées pendant les dix premiers jours ; que 22 000 immeubles résidentiels ont été détruits ; et qu’entre 2 et 3 millions d’Iraniens ont déjà dû quitter leur foyer du fait de la guerre. D’ici, je n’ai aucun moyen de vérifier ces informations. Mais les photos qui sont publiées dans ces journaux semblent crédibles : on y voit des immeubles résidentiels qui ont été détruits ou encore, ce vendredi 13 février, la « journée d’Al-Qods », c’est-à-dire de Jérusalem, des images de grandes manifestations en soutien au régime dans de nombreuses villes. Bien sûr, ces rassemblements sont organisés par l’État – mais, justement, leur tenue montre que l’État existe toujours en Iran et que malgré la guerre, les bombardements, l’assassinat d’énormément de dirigeants, le pays continue à fonctionner tant bien que mal.

Selon les informations que j’ai pu obtenir, il n’y a pas encore de pénurie en ce qui concerne les produits de première nécessité, mais les prix ont énormément augmenté et le pouvoir d’achat s’est effondré. De même, à cause de la guerre, une grande partie des emplois, surtout des emplois précaires, ont disparu. La guerre a un impact majeur sur la population civile iranienne qui est prise en étau entre les bombardements et un régime dictatorial, corrompu et plus répressif que jamais : j’ai vu à la télévision iranienne officielle des gardiens de la révolution menacer ouvertement de mort quiconque oserait manifester contre le régime, ou même diffuser des messages hostiles au régime : « Notre doigt est sur la gâchette », disent-ils.

Ce vendredi, par exemple, ils ont annoncé avoir arrêté quatre personnes qui avaient envoyé des images à des chaînes de télévision étrangères qui diffusent en persan. Et à Fardis, dans le nord du pays, deux frères qui avaient exprimé leur joie à l’annonce de la mort de Khamenei ont été abattus sur place.

Comment expliquer cette résilience d’un régime qui a été dans une large mesure décapité une première fois en juin dernier et plus encore depuis le 28 février ?

C’est un régime institutionnalisé. À chaque niveau, la fonction compte beaucoup plus que la personnalité qui l’occupe. Bon nombre de hauts responsables des Gardiens de la révolution ont été tués, mais ils ont tous été remplacés. De même pour le Guide suprême, remplacé par son propre fils. Mais l’assassinat de Khamenei a fragilisé le régime, car il détenait un pouvoir quasi absolu depuis 1989.

Comment interpréter la nomination de Mojtaba Khamenei ?

Il est important de comprendre que n’est absolument pas le choix de l’institution cléricale, mais celui des gardiens de la Révolution. C’est un pied de nez aux Américains et aux Israéliens, une façon de leur dire : « Vous avez éliminé un Khamenei ? En voici un autre, plus jeune, et encore plus déterminé ! »

Selon certaines sources, il aurait été à son tour la cible d’une frappe peu après sa désignation…

Oui, j’ai vu des photos, il semble avoir été blessé. S’il meurt de ses blessures ou s’il y a une nouvelle frappe et il finit par être tué, il y aura une nouvelle procédure de désignation. Mais en vérité, il n’y a aucune urgence pour nommer ou élire le successeur. Pourquoi ? Parce qu’il y a ce conseil intérimaire qui a été créé dès l’assassinat d’Ali Khamenei, composé du président Masoud Pezeshkian, du chef du pouvoir judiciaire Gholamhossein Mohseni Ejei et d’Alireza Arafi, qui est membre du Conseil des gardiens. Cette instance peut gérer les affaires courantes pendant un certain temps. Et le Guide avait, avant sa mort, délégué son pouvoir décisionnaire à Ali Larijani, qui préside le Haut conseil de la sûreté nationale. Il joue actuellement un rôle important.

Et puis, Ali Khamenei était de toute façon très âgé et atteint d’un cancer, on savait que la question de sa succession allait se poser. Lui-même n’avait pas expressément désigné de dauphin, il avait seulement dit qu’il ne voulait pas que le poste revienne à son fils, car il ne souhaitait pas que, après avoir renversé une monarchie héréditaire, la République islamique en devienne une à son tour. Mais Mojtaba est très proche des Gardiens, et ils l’ont imposé à l’Assemblée des experts, au sein de laquelle il n’avait aucune véritable assise. En outre, sa corruption personnelle est un fait avéré ; or le guide doit incarner une sorte de pureté morale et financière. Mojtaba en est loin. On sait qu’il possède des immeubles à Londres, qu’il a des actions dans plusieurs hôtels en Allemagne et en Autriche, entre autres. Mais les Gardiens, qui contrôlent effectivement le régime désormais, n’en ont cure.

Le régime n’est donc plus dirigé par le Guide mais par les Gardiens ?

Oui, on peut dire qu’on est face à un régime militarisé. Le fait que le guide soit Mojtaba Khamenei ou quelqu’un d’autre n’a plus aucune importance réelle. Il est juste là pour servir de visage au système, pour qu’on brandisse ses photos dans les manifestations, mais sa véritable influence est quasi inexistante. Ce sont les commandants en chef des Gardiens de la révolution qui décident de tout.

D’ailleurs, si vous consultez la déclaration de Mojtaba du jeudi 12 mars, vous constaterez qu’il est exactement sur la ligne des Gardiens, à la différence du président Pezeshkian, qui continue d’incarner la face modérée du régime, par exemple en envoyant des missives aux monarchies du golfe Persique pour s’excuser d’y avoir causé des pertes civiles et expliquer que l’Iran n’y prend pour cible que les bases militaires américaines qui y sont installées. Par contraste, le message de Mojtaba est beaucoup plus martial. Il affirme que l’Iran va fermer le détroit d’Ormuz, qu’il va continuer à appuyer ce que les dirigeants iraniens appellent « l’axe de la résistance », à savoir les Houtis, les milices irakiennes, le Hezbollah libanais, le Hamas, etc. Tout cela confirme que, quand un pays est en guerre, ce sont presque toujours les militaires qui s’emparent de la réalité du pouvoir.

En Iran, les Gardiens ne sont pas qu’une force militaire, c’est un véritable État dans l’État qui dispose d’un important pouvoir financier, économique et politique…

Effectivement. Ils sont partout dans le gouvernement, au Parlement, et ils ont aussi des affidés au sein de l’Assemblée des experts et ailleurs. Les durs du régime mènent la danse. Sur les 88 membres de l’Assemblée des experts, seuls 8 n’ont pas soutenu la candidature de Mojtaba. Il apparaît qu’ils sont aujourd’hui menacés, ainsi que leurs familles. Les autres se sont tus ou ont suivi à la lettre ce qu’on leur demandait de faire. Bref, la guerre et l’assassinat du guide ont achevé la transformation d’un régime religieux qui était avant tout idéologique en régime militaire. Du régime des mollahs, on est passé au régime des Gardiens.

Des périodes comme celle que traverse actuellement l’Iran peuvent aussi être propices à des fragmentations à l’intérieur du régime et, notamment, à l’intérieur de ses forces armées. Est-ce envisageable ?

Pas pour l’instant. Le commandant de l’armée régulière a déclaré qu’il soutenait Mojtaba à 100 %. Je ne vois pas de défection à ce stade. Le pays est attaqué, les militaires sont formés pour défendre le pays, donc ils font ce qu’ils doivent faire. Au sein des Gardiens, il y a une certaine hétérogénéité. Là encore, en temps normal, on aurait pu se dire que peut-être telle ou telle faction pourrait jouer sa propre carte ; mais quand vous êtes bombardé, les désaccords passent au second plan. Ils exécutent ensemble la stratégie déterminée pour résister à la guerre.

Quel est le rôle des bassidji dans tout cela ?

Ils sont plus de 1 million de miliciens, très idéologisés, formés par les Gardiens de la révolution. Ils ont toujours joué un rôle prépondérant dans la répression des manifestations et des opposants, et le jouent toujours actuellement. Ce sont eux qui gèrent les checkpoints qui se sont multipliés partout dans le pays, par exemple. Le régime compte beaucoup sur eux pour surveiller la population ou mater dans le sang la moindre contestation, comme cela a été le cas tout récemment en janvier, parce que les Gardiens sont occupés ailleurs.

Les bassidji, l’armée régulière et le corps des Gardiens de la révolution proprement dit, ainsi que leurs familles et leurs proches, forment le noyau de la base populaire du régime, que j’estime à environ 10 à 15 % de la population. Ils sont minoritaires mais très actifs. Un mot sur l’armée régulière d’aujourd’hui : ce n’est plus celle du Shah. Elle a été profondément idéologisée aussi, surtout au niveau des officiers, des commandants. Tous ces gens ne vont pas faire défection facilement.

Et les minorités ethniques ?

Un dirigeant du Parti démocratique du Kurdistan iranien dit que ses hommes attendent une occasion d’entrer dans le jeu. Les responsables du Komala, autre parti kurde iranien d’importance, sont sur la même ligne. Ils sont en position d’attente, repliés au Kurdistan irakien, et attendent un affaiblissement supplémentaire du régime. Pour l’instant, ils n’ont pas les moyens de rentrer en Iran et d’affronter l’armée pour obtenir un Kurdistan autonome – ce qui sera en tout état de cause compliqué, parce que dans ces régions kurdes d’Iran vivent aussi de nombreux Azéris qui n’ont pas du tout envie de voir le Kurdistan devenir autonome.




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On en est là. Les choses peuvent changer si la guerre continue encore longtemps, et si les forces du régime arrivent à bout de munitions et de drones, et perdent leurs revenus pétroliers. À ce moment-là, on pourra s’attendre à des changements, mais on est encore loin.

En attendant, les États-Unis et Israël invitent la population iranienne à se révolter et à prendre le pouvoir…

Tout d’abord, aujourd’hui, les Iraniens sont sous des bombes, et la priorité de chacun, c’est de survivre. Ensuite, la population n’a pas d’armes. Elle a essayé de se révolter en janvier : ce fut un bain de sang épouvantable. Et, comme je vous l’ai dit, les Gardiens de la révolution ont fait passer le message que dans le contexte actuel ils seraient encore plus brutaux qu’en janvier et massacreraient quiconque sortirait dans la rue pour protester. À moins d’être parfaitement suicidaire, personne ne va descendre dans la rue les mains vides.

Dans ce contexte, quel est selon vous le scénario le plus crédible pour la suite des événements ?

C’est évidemment très difficile à prédire, mais je pense que Trump va finir par comprendre qu’il s’est trompé dans ses calculs quand il a cru que le régime s’effondrerait une fois quelques leaders tués. Et dans le même temps, cette guerre devient chaque jour plus impopulaire aux États-Unis. Au vu de ce qu’on sait du personnage, rien ne dit qu’il ne va pas, demain, nous surprendre et passer avec Téhéran un de ces « deals » dont il a le secret et dont il se vante tant. Un accord qui lui permettrait de dire qu’il a gagné, puisque le régime renoncerait à enrichir son uranium et, par exemple, accepterait que des compagnies pétrolières américaines viennent investir en Iran. Pour Trump, une telle issue est envisageable. Mais Nétanyahou, sa stratégie, c’est la guerre continue, c’est vraiment la grande fragmentation de l’Iran.

Si on se place du côté israélien, on voit dans l’Iran un pays qui depuis des décennies proclame son désir d’anéantir Israël et, dans le même temps, semble poursuivre avec opiniâtreté l’objectif de se doter de l’arme nucléaire, ce qui explique qu’une large partie de l’opinion israélienne, y compris parmi les citoyens hostiles à Nétanyahou, soutient les opérations visant à priver l’Iran de son programme nucléaire. Est-il possible d’imaginer une issue où le régime actuel de l’Iran abandonnerait ces deux buts et où les deux pays vivraient en paix ?

La rhétorique hostile à Israël et aux États-Unis, les manifestations avec les slogans « Mort à Israël, Mort à l’Amérique », c’est l’ADN du régime, c’est vrai. Mais le plus important, ce sont les armements. Il n’est pas impossible que, dans certaines circonstances, l’Iran recule sur son programme nucléaire, mais il conservera nécessairement ses moyens balistiques. Du point de vue de Téhéran, il est totalement inenvisageable de se dépouiller de ses moyens militaires alors qu’il a à proximité, avec Israël, un régime hostile, doté de la bombe nucléaire et des armements les plus sophistiqués au monde. Téhéran va donc sans doute tenir fermement sur ce point, et s’il doit pour cela subir la guerre pendant des mois, il le fera : à la différence d’un Trump, qui doit compter avec son opinion publique, les dirigeants de la République islamique, eux, se moquent totalement de ce que pensent leurs citoyens. Il y aurait déjà près de 5 000 morts et des dizaines de milliers de blessés. Une fois de plus, ce sont les Iraniens qui paient le prix à la fois de la férocité de leur propre régime et des erreurs de calcul et de la brutalité de Washington et de Tel-Aviv.


Propos recueillis par Grégory Rayko

The Conversation

Azadeh Kian ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Iran : du régime des mollahs au régime des Gardiens – https://theconversation.com/iran-du-regime-des-mollahs-au-regime-des-gardiens-278388

Le rêve d’Elon Musk d’établir une « humanité interstellaire » est vain

Source: The Conversation – France in French (2) – By François Graner, Directeur de recherche CNRS, Université Paris Cité

Dans le film _Don’t Look Up_ (2021), d’Adam McKay, les humains arrivent à destination (dans un autre système stellaire) quelque 22 740 ans après leur départ. Adam McKay/Hyperobject Industries/Bluegrass Films/Netflix

Pour s’installer autour d’une autre étoile que le Soleil, il faut d’abord la rejoindre. Un groupe de physiciens nous explique qu’accélérer un vaisseau à une vitesse suffisante pour arriver vers l’étoile la plus proche de nous en un temps raisonnable demanderait une énergie comparable à celle consommée par l’humanité entière pendant des siècles, voire des millénaires. La perspective d’aller s’installer en orbite d’Alpha du Centaure peut sembler séduisante, mais elle est hors de portée.


Durant le Forum de Davos, Elon Musk a réaffirmé son credo habituel :

« L’objectif final de mes entreprises est de maximiser l’avenir de notre civilisation, c’est-à-dire de maximiser la probabilité que notre civilisation ait un grand avenir et d’étendre la conscience au-delà de la Terre. SpaceX, par exemple, vise à faire progresser la technologie des fusées au point de pouvoir étendre la vie et la conscience au-delà de la Terre, vers la Lune, vers Mars, et finalement vers d’autres systèmes stellaires. »

Selon lui, l’avenir de l’humanité passe par la conquête de l’espace, jusqu’aux étoiles, afin de devenir une civilisation spatiale.

Cette rhétorique, visant à frapper l’imagination – et qui peut paraître séduisante –, repose pourtant sur une confusion profonde entre exploration spatiale, colonisation du système solaire et traversée interstellaire. Or, si les deux premières sont physiquement réalisables (même si elles sont difficiles, se heurtant à d’autres obstacles que ceux de la physique), la troisième relève très probablement de l’impossibilité pratique, sinon fondamentale.

À quelle distance se trouve le prochain système stellaire ?

Le premier obstacle est celui des distances. Le système de trois étoiles appelé Alpha du Centaure, le plus proche du système solaire et comprenant la plus proche étoile, Proxima, se situe à 4,37 années-lumière, soit la bagatelle de 41 000 milliards de kilomètres.

À titre de comparaison, la sonde Voyager 1, lancée en septembre 1977, est l’objet d’origine humaine le plus lointain. Elle est maintenant située à plus de 25 milliards de kilomètres. Elle poursuit son chemin à environ 17 kilomètres par seconde et devrait atteindre une distance de 1 jour-lumière d’ici environ un an. À ce rythme, Voyager 1 atteindrait la distance équivalente à celle qui nous sépare d’Alpha du Centaure en un peu moins de 77 000 ans !

Pour que le voyage d’une hypothétique sonde se fasse en une durée raisonnable, disons comparable à la durée de vie humaine, il faudrait qu’elle se déplace à une vitesse au moins 1 000 fois supérieure à celle atteinte par Voyager 1. Ainsi, si on imagine un vaisseau de 1 000 tonnes (ce qui serait pourtant bien trop petit pour assurer la survie d’un humain durant la totalité du voyage), lancé vers Alpha du Centaure à une vitesse moyenne égale au dixième de celle de la lumière, en tenant compte de phases d’accélération et de décélération, il mettra environ quarante-cinq ans pour atteindre son objectif.

Combien faut-il d’énergie pour accélérer un vaisseau de taille raisonnable ?

À sa vitesse de croisière, sa seule énergie de mouvement (dite énergie cinétique, égale à la moitié du produit de sa masse par le carré de sa vitesse) atteindra 450 exajoules (1 exajoule correspond à 1018 joules], ce qui est du même ordre de grandeur que la consommation de toute l’humanité en un an (un peu moins de 600 exajoules).

Le second obstacle est donc énergétique. Il faut une énergie considérable pour voyager vite, et les lois de la physique imposent des contraintes drastiques à tout moyen de propulsion.

Prenons un cas d’école, dans le film Avatar (James Cameron, 2009) : le Venture Star est envoyé vers Alpha du Centaure par l’organisation capitaliste qui exploite les ressources minières de Pandora. Lors de la scène d’arrivée, au début du premier film, une voix anonyme annonce aux passagers en train de se réveiller qu’ils viennent de terminer leur voyage de « cinq ans, neuf mois et vingt-deux jours » (qu’ils ont effectué en « sommeil cryogénique », technique fictive, à ne pas confondre avec la « cryonie », c’est-à-dire la résurrection d’un cadavre congelé, technique tout aussi fictive). Autrement dit le Venture Star a parcouru un peu plus de quatre années-lumière en un peu moins de six ans.

Pour estimer l’énergie nécessaire afin de réaliser ce voyage, examinons le Venture Star de l’extérieur, tel qu’il est montré dans cette même scène.

Le vaisseau ISV Venture Star du film Avatar, réalisé par James Cameron et sorti en 2009.
Avatar

Première impression : le vaisseau est assez différent de ceux que l’on voit dans les films de science-fiction « classique » comme Star Wars ou Star Trek. Il comprend quatre sections clairement identifiables : un énorme bloc de propulsion avec ses réservoirs sphériques à l’avant, prolongé par une poutre en treillis à l’extrémité de laquelle sont accrochés des modules pour la charge utile et l’équipage, un grand bouclier terminant la structure, à l’extrême opposé du moteur… Manifestement, quelqu’un a réfléchi à la forme du Venture Star.

Il se trouve en effet que, pour concevoir ce vaisseau, James Cameron a consulté l’auteur américain Charles Pellegrino, car, au milieu des années 1980, celui-ci avait élaboré, avec le physicien James Powell du Brookhaven National Laboratory, un projet de vaisseau interstellaire nommé Walkyrie. Ce modèle a servi de base à la conception du Venture Star.

Or, une analyse détaillée menée par l’un d’entre nous permet de déterminer le plan de vol du Venture Star : elle montre qu’il ne peut être propulsé que par l’énergie formidable dégagée par l’annihilation entre matière et antimatière. Rappelons que, sur le papier, l’efficacité de conversion de l’antimatière en énergie est bien plus considérable que pour la fusion. Problème : l’antimatière n’existe pas à l’état naturel. Il faut non seulement la produire sous forme d’anti-atome en dépensant pour cela une énergie immense, mais aussi résoudre les difficultés inhérentes au stockage de l’antimatière produite.

Au cours de son voyage vers Alpha du Centaure, le Venture Star atteint une vitesse maximale respectable, égale à 65,8 % de la vitesse de la lumière. L’énergie de propulsion nécessaire à ce voyage est au bas mot 130 000 fois supérieure à l’énergie consommée par l’humanité en une année. Ce qui ne prend même pas en compte l’énergie nécessaire aux passagers…

L’humanité dispose-t-elle de tant d’énergie ?

On peut donc gloser à l’envi sur les techniques de propulsion du futur (fusion nucléaire, antimatière ou voiles poussées par des lasers)… En réalité, atteindre un autre système stellaire, même avec de simples sondes, ne sera possible que lorsque nous disposerons d’une quantité d’énergie très supérieure à celle dont l’humanité dispose aujourd’hui.

En d’autres termes, envisager un voyage interstellaire suppose implicitement que l’humanité dispose d’un surplus énergétique colossal, stable et durable, lui permettant d’en consacrer une fraction significative à ces projets durant plusieurs générations.

Or, tout indique l’inverse. La décarbonation, l’adaptation climatique, la stabilisation des systèmes agricoles, hydriques et industriels mobilisent déjà – et mobiliseront durablement – l’essentiel des capacités énergétiques et des ressources matérielles. La limitation de ces dernières entraîne l’humanité du XXIᵉ siècle dans une course à la sobriété, subie ou volontaire.

Comme nous venons de le voir, un projet interstellaire exigerait non pas un surplus marginal, mais un changement d’échelle des quantités d’énergie et de matière utilisées. Un unique vaisseau consommerait à lui seul une quantité d’énergie comparable à celle consommée par le monde entier pendant des millénaires !

La conclusion est alors inéluctable : comme il n’existe pas d’énergie magique, le voyage interstellaire rapide avec une masse conséquente est pour l’instant totalement hors de notre portée énergétique.

Dans son roman Aurora, l’auteur américain Kim Stanley Robinson évoque plausiblement les problèmes techniques considérables que pose un voyage interstellaire. Mais il fait aussi de ce voyage un drame politique en explorant les libertés à sacrifier pour rendre envisageable un vaisseau interstellaire, en interrogeant les réactions aux échecs, les limites de l’acceptable, les risques biologiques liés à l’isolement et à l’imprévu. Sous couvert de science-fiction spatiale, Aurora est aussi une parabole écologique soulignant l’inadaptation fondamentale de l’humain à d’autres planètes et sa vulnérabilité face à une possible vie extraterrestre. C’est aussi la critique d’une génération arrogante qui condamne ses descendants en les projetant vers les étoiles. Aurora est ainsi une œuvre double, à la fois hommage au voyage spatial et réquisitoire contre son usage irréfléchi, recentrant maintenant l’attention sur l’essentiel : le bien-être humain et la préservation de l’habitabilité de notre planète.


Cet article a bénéficié de discussions avec François Briens (économiste et ingénieur systèmes énergétiques), Carine Douarche (physicienne), Aurélien Ficot (formateur et ingénieur sciences environnementales), Jean-Manuel Traimond (auteur et conférencier).

The Conversation

François Graner est membre de l’association “Les amis de la Décroissance”

Emmanuelle Rio a reçu des financements de l’ANR, de l’ESA et du CNES.

Roland Lehoucq ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le rêve d’Elon Musk d’établir une « humanité interstellaire » est vain – https://theconversation.com/le-reve-delon-musk-detablir-une-humanite-interstellaire-est-vain-276233

Quand les grandes communes écrasent les petites au sein des intercommunalités

Source: The Conversation – in French – By Zineb Abidi Perier, Maitresse de Conférences, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Au sein des conseils intercommunaux, les grandes villes ont plus de pouvoir que les petites. Besançon est présente dans 99,9 % des coalitions nécessaires pour prendre une décision au sein de la Communauté urbaine, au détriment des plus petites communes, telles que Chalèze, village rural d’environ 370 habitants, ici en photo. Hermine de Chalèze, CC BY-SA

En choisissant leur maire les 15 et 22 mars 2026, les électeurs désigneront aussi les conseils des intercommunalités. Bien que méconnus, ces conseils concentrent d’importants pouvoirs sans toutefois garantir une représentation équitable de toutes les communes et de leurs citoyens.


En mars 2026, les Français ne voteront pas seulement pour leurs maires. En effet, ces élections s’appellent officiellement élections municipales et communautaires. Une partie des conseillers municipaux qu’ils éliront siégera également au sein du conseil intercommunal auquel appartient leur commune, une instance souvent méconnue du grand public.

Mais, depuis la loi NOTRe de 2015, les intercommunalités prennent en charge de plus en plus de compétences : transport, développement économique, aménagement du territoire, gestion des déchets, fiscalité locale ou encore transition écologique. Pourtant, leur fonctionnement institutionnel reste largement absent du débat public car méconnu des citoyens.

Une question démocratique essentielle se pose alors : le pouvoir est-il équitablement réparti entre les communes et, surtout, entre les citoyens ?

Une architecture institutionnelle incontournable

Depuis 2014, toutes les communes françaises se doivent d’appartenir à l’une des 1 254 structures intercommunales françaises, appelées établissements publics de coopération intercommunale (EPCI) : communauté de communes, communauté d’agglomération, communauté urbaine ou métropole. La Métropole du Grand Paris, la Métropole de Lyon et la Métropole Aix-Marseille-Provence possèdent leurs propres statuts.

Le nombre de sièges attribués à chaque commune dépend principalement de sa population, selon la règle proportionnelle de la plus forte moyenne. Des ajustements garantissent ensuite que toute commune est au moins représentée par un délégué, et qu’aucune n’occupe plus de la moitié des sièges. Les communes disposent alors d’une petite marge pour modifier la répartition des sièges au sein du conseil, dans le respect du cadre légal.

Les électeurs ne votent pas directement pour les conseils intercommunaux ! Les délégués sont issus des conseils municipaux. Dans les villes de plus de 1 000 habitants, les premiers élus de chaque liste au conseil municipal siègent aussi au conseil intercommunal. La liste arrivée en tête du second tour (ou ayant obtenu 50 % au premier) remporte la moitié des sièges intercommunaux, l’autre moitié étant répartie entre toutes les listes à la proportionnelle. Dans les villes de moins de 1 000 habitants, le maire puis les adjoints dans l’ordre du tableau représentent la ville au conseil intercommunal.

À première vue, ces mécanismes reposent sur un principe simple. Une commune plus peuplée dispose d’un nombre plus élevé de représentants. Toutefois, cette logique démographique ne garantit pas nécessairement une répartition équilibrée du pouvoir décisionnel. Les écarts de population entre communes peuvent conduire à une concentration du pouvoir au sein de quelques communes, au détriment des communes les moins peuplées.

L’effet trompeur de la représentation proportionnelle

Récemment, une base de données originale, couvrant l’ensemble des 1 251 intercommunalités françaises (hors Paris, Lyon, Marseille) et reprenant les données issues des élections municipales de 2020, a permis d’analyser non seulement la répartition des sièges, mais aussi la capacité effective des communes à influencer les décisions collectives. Les résultats sont sans ambiguïté : les règles actuelles, bien qu’inspirées par la proportionnalité démographique, conduisent fréquemment à une surreprésentation structurelle des grandes villes dans les prises de décisions.

Pour comprendre ce décalage, il faut distinguer représentation et pouvoir. Dans une assemblée, avoir des sièges ne suffit pas : encore faut-il être en position de faire basculer une décision. Une commune peut tout à fait avoir un représentant sans jamais être décisive tandis qu’une autre peut se retrouver presque systématiquement nécessaire pour former une coalition gagnante. Le pouvoir dépend donc moins du nombre de sièges que de leur capacité à influencer l’issue des votes.

En effet, dans la Communauté urbaine du Grand Besançon, contrôle 55 sièges sur 123 quand la seconde plus grande ville, Saint-Vit est seulement représenté par 2 délégués. De fait, Besançon regroupe 60 % des 198 250 habitants de la communauté urbaine, quand Saint Vit n’a que 4 945 habitants. Mais la commune de Besançon est présente dans 99,9 % des coalitions nécessaires pour prendre une décision. Il est donc quasiment impossible pour les autres communes de créer une majorité pour prendre une décision sans l’aval des délégués de Besançon.

En théorie des jeux, cette idée est reprise dans le concept d’électeur pivot. C’est l’électeur capable de faire basculer le scrutin en changeant son vote. L’indice de Banzhaf mesure le nombre de fois ou un électeur est pivot sur le nombre de coalitions que l’on peut former. Ainsi, à partir de la répartition des poids de chaque commune, on peut calculer un indicateur de sa capacité réelle à influencer le vote dans le conseil.

Des citoyens inégaux face aux décisions locales

Ces écarts entre pouvoir et représentation, comme dans l’exemple de Besançon, sont fréquents. Dans de nombreux EPCI, les citoyens des communes les plus peuplées ont une probabilité nettement supérieure d’être décisifs lors des votes.

Dans le cas des EPCI regroupant au moins 50 communes, le graphique ci-dessous montre que le pouvoir d’un grande ville peut s’envoler dès qu’elle contrôle au moins 20 % des délégués. De fait, dans un récent rapport du Sénat, plusieurs maires de petites villes témoignent ainsi de leur sentiment de dépossession.

Les accords locaux dans la répartition des sièges que la loi autorise au sein des EPCI permettent parfois d’atténuer les déséquilibres observés. Mais si les accords entre communes ont amélioré la répartition du pouvoir dans 618 cas, ils l’ont dégradé dans 233 conseils intercommunaux.

Selon la même étude, les représentants de certaines petites communes peuvent même n’avoir a priori aucun pouvoir ! Ainsi dans la Communauté d’agglomération de la Riviera du Levant (Guadeloupe) la commune de La Désirade ne dispose que d’un délégué quand Le Gosier, Sainte-Anne et Saint-François disposent respectivement de 17, 15 et 8 représentants. Il suffit donc que les représentants de deux grandes villes s’allient pour obtenir la majorité, sans que le vote de La Désirade ne soit jamais décisif ! Neuf cas similaires ont été dénombrés sur les 1 251 EPCI étudiés. La présence de ces communes dans les conseils devient alors essentiellement symbolique, malgré l’impact concret des décisions prises sur leurs habitants.

Des alternatives pour une représentation plus équitable

Cette situation n’est pas une fatalité. Des méthodes alternatives de répartition des sièges, bien identifiées en science politique, permettraient de réduire sensiblement ces inégalités de représentation :

  • Il faudrait d’abord s’assurer dans la répartition finale des sièges qu’aucune ville n’ait un indice de Banzhaf égal à zéro.

  • Appliquer une autre méthode pour répartir les délégués entre communes ou encore abaisser de 30 % ou même de 40 % la part de sièges de la grande commune réduirait drastiquement le pouvoir des grandes villes dans les conseils.

  • Alternativement, demander que les décisions dans les conseils intercommunaux passent avec une majorité de 60 % ou plus. Cela obligerait les grandes villes à bâtir des coalitions plus larges pour diriger les EPCI, au bénéfice de tous. C’est la solution qui a été retenue dans l’Union européenne, où une décision doit être soutenue par 55 % des pays représentant 65 % de la population.

  • Une solution radicale serait enfin d’organiser un scrutin à part pour l’élection du conseil, à l’échelle de l’intercommunalité. C’est la solution choisie pour la Métropole du Grand Lyon, pour laquelle des élections communautaires à part auront aussi lieu en mars 2026.

  • Une autre solution proposée par le Sénat est de renforcer le rôle, pour l’instant consultatif, de la conférence des maires au sein des EPCI.

Un débat démocratique à ouvrir ?

S’il est trop tard pour modifier les règles pour les élections municipales et communautaires de 2026, interroger la manière dont le pouvoir est distribué au sein de ces structures revient donc à poser une question démocratique centrale : qui décide réellement au niveau local, et au nom de qui ?

Mettre en lumière ces mécanismes et en débattre publiquement est une condition essentielle pour renforcer la démocratie locale, à l’heure où une part croissante des décisions se joue au-delà du seul cadre communal.

The Conversation

Zineb ABIDI PERIER a reçu des financements de CITIZENS – ANR-22-CE26-0019.

Vincent MERLIN a reçu des financements de CITIZENS-ANR-22-CE26-0019

ref. Quand les grandes communes écrasent les petites au sein des intercommunalités – https://theconversation.com/quand-les-grandes-communes-ecrasent-les-petites-au-sein-des-intercommunalites-276243

L’homme qui était tombé amoureux du bruit des avions Spitfire : ce que ce symptôme inhabituel nous apprend sur la démence

Source: The Conversation – in French – By Lucy Core, Postdoctoral Researcher in the Brain Behaviour Group, UCL

La démence peut prendre plusieurs formes, et s’exprimer de diverses façons. On en recense actuellement trois variantes. Cependant, une récente étude de cas décrivant un symptôme très inhabituel – la fascination pour le son d’une certaine sorte de moteurs d’avion – pourrait accréditer l’existence, actuellement débattue, d’un quatrième type.


Dans l’imaginaire collectif, le terme « démence » renvoie souvent à l’idée de troubles des fonctions mnésiques, autrement dit de problèmes de mémoire. Cependant, bien que cette dernière soit fréquemment altérée, ce n’est pas systématiquement le cas. En réalité, les démences revêtent des formes variées, et chaque type peut se traduire par un large éventail de symptômes.

Une étude de cas récemment publié par notre équipe a ainsi décrit le tableau clinique d’un homme de 68 ans atteint d’une rare forme de démence qui l’a conduit à développer une fascination pour un type de bruit extrêmement spécifique. Cette observation suggère que des modifications des préférences auditives pourraient constituer une caractéristique clé d’un syndrome de démence qui n’a commencé à être reconnue que récemment.

Qu’appelle-t-on « démence » ?

Le terme « démence » est une appellation générique désignant des troubles cognitifs (autrement dit de la pensée) d’une sévérité telle qu’ils entravent la vie quotidienne. Il existe de nombreux types de tels troubles, au premier rang desquels figure la maladie d’Alzheimer, forme la plus répandue, qui se caractérise par une amnésie et par d’autres altérations cognitives.

La démence fronto-temporale est un autre type de démence qui tend à se manifester avant l’âge de 65 ans. Comme son nom l’indique, cette démence affecte les régions du cerveau situées dans les lobes frontaux et temporaux, qui sont localisées derrière le front et au-dessus des oreilles (chez les personnes atteintes, on constate dans cette région une atrophie des tissus au niveau des circonvolutions des lobes temporaux et frontaux, ndlt).

Ces zones président à des fonctions diverses, notamment la personnalité, le comportement, la résolution de problèmes, la planification, le langage, ainsi que le traitement et la compréhension des sons. Cette forme de démence altère principalement le comportement ou les capacités linguistiques.

On distingue trois variantes principales de la démence fronto-temporale, qui se traduisent chacune par des symptômes distincts : la variante comportementale (altérant la conduite et la personnalité), la variante non fluente (affectant la production de la parole) et la variante sémantique (altérant les connaissances et la compréhension du discours).

Cependant, au-delà de ces trois variantes, certains chercheurs postulent l’existence d’une quatrième forme, ce que semble accréditer notre étude de cas. Ces travaux relatent la situation d’un homme de 68 ans, que nous avons désigné par les initiales « C. P. ».

C. P. a développé un attrait singulier pour le vrombissement des moteurs d’avion de type Spitfire. Son épouse a remarqué ce comportement insolite environ deux ans avant que le diagnostic de démence soit posé.

C. P. résidait à proximité d’un aérodrome, et sa demeure était fréquemment survolée par des avions de collection. Dès qu’il percevait leur vrombissement, il interrompait toute activité pour se précipiter au-dehors, saluant les appareils de la main, les larmes aux yeux. Jamais il n’avait manifesté de telles réactions avant l’apparition de sa pathologie.

Cet attrait pour les bruits de moteur était strictement limité aux Spitfire. Il demeurait de marbre face à d’autres appareils et ne manifestait aucun intérêt général pour l’aviation ou la mécanique. Par ailleurs, le chant des oiseaux ou les voix haut perchées l’irritaient. À cette période, il devint également très exigeant en matière musicale, rejetant les reprises de morceaux au profit des enregistrements originaux.

Quelques années avant l’éclosion de cette passion soudaine pour les Spitfire, l’humeur de C. P. avait changé : il était devenu instable et colérique. Il manifestait aussi une froideur et une apathie croissantes envers son entourage, doublées d’un défaut manifeste d’inhibition ainsi que d’une perte du sens des convenances. À titre d’exemple, il resta indifférent à un décès familial, et prit l’habitude d’interrompre fréquemment ses interlocuteurs – autant d’agissements totalement étrangers à sa personnalité prémorbide.

C. P. perdit également le sens de l’humour, développa une appétence marquée pour le sucre et se focalisa sur la pratique des échecs et des mots fléchés. S’il lui arrivait de ne plus identifier les visages de ses connaissances, il ne rencontrait cependant aucune difficulté à reconnaître les voix au téléphone. C. P. ne présentait aucun trouble de la mémoire épisodique ni du langage.

Environ cinq ans après l’apparition des premiers symptômes, C. P. fut diagnostiqué comme souffrant de la variante comportementale de la démence fronto-temporale. Nous estimons toutefois qu’il présentait en réalité plutôt la quatrième variante, dont l’existence est encore débattue et qui est parfois qualifiée de « variante temporale droite ».

Cette dénomination provient du fait que, dans cette version, l’atrophie tissulaire prédomine dans le lobe temporal droit. Cette région est impliquée dans la conceptualisation et l’interprétation des informations non verbales, tels que les codes sociaux. L’imagerie cérébrale de C. P. révélait la disparition de pans entiers de cette zone.

La variante temporale droite de la démence semble engendrer une intrication de symptômes qui sont habituellement observés dans les variantes comportementale et sémantique. Néanmoins, la définition de ses contours cliniques fait encore l’objet de discussions au sein de la communauté scientifique.

Enseignements sur la démence

Le cas de C. P. est riche d’enseignements. Premièrement, son histoire concourt à la sensibilisation à la démence fronto-temporale. Le manque de connaissances sur cette pathologie est problématique, y compris chez les praticiens, car elle fait fréquemment l’objet d’erreurs de diagnostic, étant confondue avec des troubles psychiatriques ou la maladie d’Alzheimer.

Le récit de C. P. permet également d’affiner la description de la variante temporale droite. Ses symptômes suggèrent que l’émergence de fixations inédites pourrait constituer un marqueur spécifique (« pathognomonique ») de ce syndrome. Son cas illustre en outre la manière dont la démence peut altérer le traitement sensoriel de l’audition.

Le lien entre déficience auditive et démence est déjà solidement établi. Cependant, la nature exacte de cette corrélation demeure équivoque. Contrairement à ce que l’on peut souvent lire dans les médias, il n’est pas absolument certain que la perte d’audition cause la démence ; la relation pourrait être inverse : la démence pourrait induire des modifications auditives. L’histoire de C. P. vient étayer cette thèse, sa passion anormale pour des sons précis n’étant apparue qu’après le début de la maladie.

Les recherches sur la maladie d’Alzheimer corroborent également l’idée que la démence altère l’audition. À titre d’exemple, les déficiences de l’analyse de scènes auditives (autrement dit la capacité à isoler des sons superposés, comme écouter un interlocuteur dans un environnement bruyant) se sont révélées être un symptôme fréquent de cette pathologie.

Enfin, le cas de C. P. démontre que la démence peut bouleverser les sources de plaisir ainsi que la sphère émotionnelle. Les descriptions de cas de démence fronto-temporale ont largement documenté l’existence d’obsessions intenses, d’aversions marquées et de changements de préférences (goût ou dégoût soudain pour certains aliments, musiques ou couleurs par exemple).

Au cours de nos travaux, j’ai eu le privilège de rencontrer C. P. et son épouse, et de recueillir le témoignage de leur parcours face à la maladie. Leur histoire souligne l’impérieuse nécessité de reconnaître la diversité des symptômes de démence afin de favoriser les diagnostics précoces et d’élaborer des protocoles de soins personnalisés.

The Conversation

Lucy Core a bénéficié d’une bourse d’excellence en recherche de l’UCL pendant la réalisation de cette étude de cas et a reçu un financement du Royal National Institute of the Deaf lors de la rédaction de cet article.

ref. L’homme qui était tombé amoureux du bruit des avions Spitfire : ce que ce symptôme inhabituel nous apprend sur la démence – https://theconversation.com/lhomme-qui-etait-tombe-amoureux-du-bruit-des-avions-spitfire-ce-que-ce-symptome-inhabituel-nous-apprend-sur-la-demence-278326