Musulmans de France, religiosité, islamisme : les chiffres contestés de l’enquête Ifop

Source: The Conversation – France in French (3) – By Franck Frégosi, Politiste, directeur de recherche au CNRS, enseignant à Sciences Po Aix, Aix-Marseille Université (AMU)

Un sondage réalisé par l’institut Ifop conclut à une forte poussée de religiosité, de rigorisme et de soutien à la mouvance islamiste chez les musulmans de France. Cette étude, critiquée pour ses biais méthodologiques, a été commanditée par une revue soupçonnée de liens avec les Émirats arabes unis. Quelle est la valeur de cette enquête dont les chiffres alimentent déjà le débat politique ? Quelles sont les conclusions d’autres études portant sur ces questions ? Entretien avec Franck Frégosi, spécialiste de l’islam en France, ainsi qu’avec Patrick Simon et Vincent Tiberj, auteurs des analyses sur la religion des enquêtes Trajectoires et origines (Insee/Ined).


The Conversation : Selon une étude de l’Ifop, les musulmans affichent, en France, un degré de religiosité largement supérieur aux autres religions : 80 % se déclareraient « religieux », contre 48 % en moyenne chez les adeptes des autres religions. La pratique quotidienne de la prière chez les musulmans aurait aussi augmenté, passant de 41 % en 1989 à 62 % en 2025. Comment recevez-vous ces chiffres ?

Vincent Tiberj : Quand vous êtes originaire d’un pays où 90 % des gens vous disent que la religion c’est très important (ce que montrent régulièrement les World Value Surveys), et que vous arrivez en France, alors oui, évidemment, la religion est toujours importante. Cela traduit le lien avec le pays d’origine, et pas forcément une dynamique d’« islamisation » à l’œuvre dans la communauté musulmane française.

On constate chez les immigrés qui se définissent comme religieux, qu’il s’agisse de musulmans, de catholiques, ou même de bouddhistes, qu’ils sont plus souvent conservateurs par rapport à la population française en général. Ainsi, plusieurs enquêtes disent que, chez les musulmans, il y a plus souvent des difficultés à accepter les couples homosexuels et chez certains des préjugés anti-juifs. C’est plus répandu mais pas systématique, bien au contraire ; d’ailleurs, les personnes aux tendances antisémites se retrouvent bien plus souvent à l’extrême droite. Mais, ce que montre l’enquête Trajectoires et origines (TeO, Insee/Ined), c’est que les descendants d’immigrés, nés et socialisés en France, sont beaucoup moins conservateurs que les immigrés. Le fait que l’Ifop se focalise uniquement sur les musulmans en général, sans distinguer les immigrés et leurs descendants, pose un gros problème méthodologique pour estimer s’il y a vraiment une montée en puissance de la religion.

Franck Frégosi : L’Ifop met l’accent sur des indicateurs de religiosité en hausse à travers la fréquentation des mosquées, la prière individuelle, l’observance des règles alimentaires, vestimentaires, le degré d’acceptation de la mixité. Mais attention aux biais de lecture ! Un exemple : la proportion de personnes faisant le ramadan est en hausse, mais la pratique du ramadan est-elle vraiment un critère de religiosité ? C’est davantage un marqueur communautaire ou peut être identitaire. Dans des familles où la pratique religieuse individuelle régulière n’est pas la norme, pendant le mois de ramadan, on va jeûner et partager le repas de rupture du jeûne (y compris avec les voisins qui ne sont pas nécessairement musulmans). Pour certaines personnes dégagées de tout lien avec une communauté priante, c’est souvent le seul lien qui les relie encore à l’islam. Est-on encore dans la religiosité ? Cet indicateur doit être questionné.

Que nous disent les enquêtes TeO que vous avez menées sur la religiosité des musulmans de France ?

Patrick Simon : L’enquête TeO 2, réalisée en 2019-2020, et qui concernait 7 400 musulmans (un panel bien supérieur à l’enquête Ifop) permet de constater une stabilité du rapport au religieux chez les musulmans par rapport à l’enquête TeO 1 de 2008-2009. Certains indicateurs montrent même une légère diminution de la religiosité.

On demande par exemple quelle importance joue la religion dans la vie des personnes interrogées. De fait, les musulmans (41 %) déclarent nettement plus que les catholiques (14 %) que la religion joue un rôle très important dans leur vie. Le niveau des musulmans est en revanche assez comparable de celui déclaré par les juifs dans l’enquête. Ces chiffres étaient plus élevés pour les musulmans en 2008-2009 lors de la première enquête TeO (49 %). En dix ans, sur cet indicateur, la religiosité est donc un peu moins intense parmi les musulmans en France.

Un autre indicateur donne une perspective comparable de légère baisse du rapport à la religion : on enregistre les différentes dimensions de l’identité des personnes interrogées, dont la religion. Les catholiques citent rarement la religion comme dimension significative de leur identité, moins de 5 % d’entre eux le font, alors que 30 % des musulmans mentionnent la religion comme élément important de leur identité (en association avec d’autres dimensions, comme l’origine, ou leur situation de famille par exemple). La place de la religion a cependant baissé depuis 2008, passant de 33 % à 30 %. A contrario, elle est plus expressive pour les juifs qui sont 54 % à la citer en 2019, pour 46 % en 2008.

Quid de l’islamisation décrite par le sondage Ifop ? Selon l’institut, « un musulman sur trois (33 %) affiche de la sympathie pour au moins une mouvance islamiste : 24 % pour les Frères musulmans, 9 % pour le salafisme, 8 % pour le wahhabisme, 8 % pour le Tabligh, 6 % pour le Takfir et 3 % pour le djihadisme.

Franck Frégosi : L’enquête parle d’islamisme sans aucune définition en amont, comme si cela allait de soi, comme s’il s’agissait d’un item qui ferait consensus. Que mettent les personnes interrogées derrière ce mot ?

Qu’il y ait une augmentation de la fréquentation des mosquées ou de la prière individuelle parmi les jeunes générations musulmanes, soit. Qu’il existe une montée de l’intransigeantisme religieux, pourquoi pas : il s’observe dans toutes les confessions. Mais l’Ifop lie cette évolution à l’influence des réseaux islamistes chez les musulmans de France, ce qui est problématique.

Finalement, on perçoit une volonté de l’Ifop de montrer que les musulmans seraient en décrochage par rapport à la logique de la sécularisation observable dans le reste de la société. Or la sécularisation est un phénomène plus complexe que ce qui avait été décrit. Certains vont jusqu’à parler d’une séquence historique marquée par une désécularisation.

Vincent Tiberj : Concernant l’islamisation, l’enquête TeO ne propose pas d’indicateurs sur ce sujet, donc nous ne pouvons pas faire de comparaisons. En revanche, je note un certain nombre de problèmes dans l’enquête Ifop. Ainsi, on demande à une population s’ils se sentent proches des Frères musulmans, des salafistes, des wahhabites, du Tabligh, du Takfir, des djihadistes… Ce type de question provoque vraisemblablement un effet d’imposition de problématique classique dans les sondages : les gens n’osent pas dire qu’ils ne savent pas mais répondent quand même. Résultat : on se retrouve avec ce chiffre de 24 % des musulmans français qui disent être proches des Frères musulmans. Mais leur a-t-on demandé « Savez-vous vraiment ce que c’est qu’un Frère musulman » ? « Quelles sont leurs idées » ?

Autre exemple : l’Ifop demande « Êtes-vous favorable à l’application de la charia » ? Résultat : 46 % des musulmans estiment que la loi islamique doit être appliquée dans les pays où ils vivent, dont 15 % « intégralement quel que soit le pays dans lequel on vit » et 31 % « en partie », en l’adaptant aux règles du pays où on vit. Mais de quoi parle-t-on exactement ? De couper la main des voleurs ? Ce n’est pas très sérieux…

Dans vos recherches, observez-vous une montée en puissance d’un islam rigoriste ou intégraliste ? Est-ce la traduction d’un « séparatisme » vis-à-vis des lois de la République ?

Franck Frégosi : Certains individus, que l’on peut qualifier de « rigoristes », considèrent qu’il est important d’être scrupuleux sur la consommation pour eux-mêmes et leurs proches de produits labellisés « halal » (ou « casher » pour les juifs). Cela ne les empêche pas d’avoir des relations professionnelles avec des collègues ou de partager un repas avec des non musulmans. Or l’Ifop met en avant l’idée que les musulmans, parce qu’ils seraient plus observants en matière de normes alimentaires, seraient en rupture avec la dynamique de sécularisation de la société. Ce n’est pas forcément exact.

De nombreux musulmans cherchent des accommodements entre une approche plus ou moins orthodoxe de l’islam avec la réalité de la société environnante. Il existe dans l’islam, comme dans d’autres religions, des orthodoxies plurielles. Cela ne veut pas dire nécessairement que ces personnes ont un agenda caché ou que cette évolution est le fruit de l’influence d’un islamisme conquérant, sauf à considérer qu’il faille considérer l’observance religieuse musulmane comme un problème en soi.

Patrick Simon : Depuis quelques années, des enquêtes cherchent à démontrer que les musulmans sont dans une rupture avec la loi commune et avec les valeurs collectives, en utilisant des questions ambiguës dont l’interprétation est sujette à caution, mais qui servent à qualifier un fondamentalisme religieux et la radicalisation. Les questions utilisées dans ces enquêtes sont reprises dans les sondages posant des problèmes d’interprétation similaires et alimentant un procès à charge contre les musulmans. Le sondage de l’Ifop combine des questions factuelles sur les pratiques avec des questions d’attitudes qui ne traduisent pas vraiment les orientations idéologiques qu’on leur prête.

Par exemple, demander si, pour l’abattage rituel, les enquêtés suivent la loi religieuse plutôt que la loi de la République ne va pas de soi. On peut considérer que l’abattage rituel est défini par la doctrine religieuse sans penser nécessairement à transgresser les normes sanitaires. Il ne s’agit donc pas d’une rupture de la loi commune, de mon point de vue. De même, on peut dire qu’on a effectué un mariage religieux sans mariage civil sans être dans une démarche de rupture vis-à-vis de la République. En clair, le choix des questions ne me semble pas conforme à l’interprétation qui en est faite.

L’Ifop relève que 65 % des musulmans pensent que « c’est plutôt la religion qui a raison » par rapport à la science sur la question de la création du monde. Comment interpréter ce résultat ?.

Vincent Tiberj : Les religions portent une culture de l’absolu, rien d’étonnant à cela, mais il faut mesurer la différence entre des grands principes et des cas concrets comme des positions sur l’avortement, l’homosexualité, etc. En 2019, avec ma collègue Nonna Mayer, dans l’enquête Sarcelles, nous avons interrogé les souhaits de scolarisation des enfants et constaté que les musulmans demandent majoritairement une école publique sans éducation religieuse.

Donc plutôt que de jouer les valeurs de l’islam contre les valeurs de la République, on peut partir de cas concrets pour vérifier effectivement comment elles s’articulent ou s’opposent. À Sarcelles, nous avons aussi constaté que la culture intransigeantiste, qui fait passer effectivement la religion devant la République, est lié au fait d’avoir une religion – quelque soit cette religion. On retrouvait les mêmes proportions de musulmans qui faisaient passer le Coran devant la République que de chrétiens avec la Bible et de juifs avec la Torah.

L’Ifop estime que la pratique quotidienne de la prière a atteint des sommets chez les jeunes musulmans de moins de 25 ans : 40 % (contre 24 % chez les 50 ans et plus). Que constatez-vous dans vos propres enquêtes ?

Patrick Simon : L’enquête Trajectoires et origines (TeO 1) posait des questions sur l’intensité de la pratique religieuse et a identifié qu’elle était effectivement plus fréquente chez les jeunes musulmans par rapport aux plus âgés, alors que ce rapport est inversé chez les chrétiens. S’agit-il d’un effet de génération – une réislamisation par rapport aux générations précédentes plus distanciées, thèse fréquemment avancée, notamment par le sondage IFOP, annonçant une dynamique de développement de l’islam dans les années à venir ?

L’enquête TeO2 montre que ce n’est pas le cas et qu’il s’agit d’un effet d’âge : les moins de 25 ans en 2008-2009 s’avèrent être moins investis dans la religion quand ils atteignent 28-34 ans. Une deuxième explication tient à la transmission familiale, qui joue un rôle déterminant dans la formation du sentiment religieux. Les parents des jeunes musulmans ont eux-mêmes grandi dans des sociétés, notamment celles du Maghreb, où la religion joue un rôle beaucoup plus central depuis la fin des années 1970. Ces parents ont transmis une partie de ce rapport au religieux à leurs enfants qui sont les jeunes musulmans d’aujourd’hui.

Pour résumer, nous avons bien constaté que le rapport à la religion est plus dense pour les personnes dans les pays musulmans dont sont issus les immigrés, mais aussi que ces personnes ne se sont pas nécessairement « islamisées » en France.

Par ailleurs, on note que les jeunes ayant grandi dans des familles mixtes avec un parent musulman et l’autre chrétien ou sans religion sont beaucoup plus nombreux à se déclarer sans religion (de l’ordre de 50 %). Comme la mixité religieuse tend à se développer, une plus grande distance à la religion est probable, à l’avenir, dans les familles.

À propos du port du voile, l’Ifop explique que 31 % des femmes le portent (19 % systématiquement) mais que cette pratique se banalise chez les jeunes : 45 % des musulmanes âgées de 18 à 24 ans, soit trois fois plus qu’en 2003 (16 %) ». Que disent vos enquêtes ?

Patrick Simon : Concernant le voile, TeO montre que les femmes de la seconde génération portent moins le voile que les femmes immigrées : 17 % pour 36 %. Les musulmanes immigrées sont aujourd’hui plus nombreuses (36 %) à porter le voile qu’en 2008-2009 (22 %). Pour la seconde génération, la pratique a augmenté, mais dans des proportions moindres entre 2008 et 2020 (de 13 % à 17 %).

Cette pratique est plus fréquente pour les moins de 25 ans de la seconde génération. Le port du voile n’est pas constant dans le cycle de vie, et il est possible que des femmes abandonnent la pratique après 30 ans, que ce soit par choix personnel ou parce que les barrières à l’accès à l’emploi sont trop massives. Encore une fois, la distinction entre immigrées et descendantes d’immigrées apporte des nuances importantes aux constats.


Propos recueillis par David Bornstein.

The Conversation

Franck Frégosi a reçu des financements du Bureau Central des Cultes du Ministère de l’Intérieur -ligne budgétaire Crédits recherche Islam et Sociétés- dans le cadre d’une recherche commandée par ce service du Ministère de l’Intérieur sur le statut des imams en France pour la période 2015-2017.

Patrick Simon est membre du comité Droits Humains de la Fondation de France et il est président du comité scientifique de l’Observatoire Nationale des Discriminations dans l’Enseignement Supérieur.

Vincent T a reçu des financements de l’ANR, de l’ORA, de la Région Nouvelle-Aquitaine lors des 10 dernières années

ref. Musulmans de France, religiosité, islamisme : les chiffres contestés de l’enquête Ifop – https://theconversation.com/musulmans-de-france-religiosite-islamisme-les-chiffres-contestes-de-lenquete-ifop-270233

Ce que l’univers de la mode nous dit de la Russie en 2025

Source: The Conversation – France in French (3) – By Polina Talanova, Doctorante en management de la mode et du luxe, Institut Français de la Mode (IFM); IAE Paris – Sorbonne Business School

Le secteur de la mode a été profondément affecté par les sanctions décrétées à l’encontre de la Russie au cours de ces dernières années. La plupart des marques occidentales ont quitté le pays, et les marques locales n’ont plus accès aux marchés occidentaux. Contournement des sanctions via le recours à des importations en passant par des pays tiers, développement des compagnies locales et arrivée sur le marché russe d’acteurs issus de pays qui y étaient auparavant peu présents : à l’instar des autres secteurs économiques, l’univers de la mode se transforme, mais le modèle occidental continue de fasciner en Russie.


En 2022, la maison Valentin Yudashkin a été exclue de la programmation de la semaine de mode parisienne. Ce créateur russe réputé, né en 1963, est décédé l’année suivante, en mai 2023.

En attendant un éventuel retour de la Russie dans la communauté des nations, la vie de la mode continue dans le pays. Avant 2022, la Fashion Week de Moscou était sponsorisée par Mercedes-Benz. Depuis trois ans, le gouvernement de Moscou a repris l’organisation d’une semaine de la mode désormais indépendante des partenaires occidentaux (dernière édition en août 2025). Par ailleurs, une Fédération internationale de la mode des BRICS+ a vu le jour, suite au sommet de Moscou de l’organisation, tenu en octobre 2024. Dans un contexte de fortes tensions, la mode devient un objet politique à part entière — bien au-delà de sa dimension artistique ou économique.

La fin d’une période dorée pour les marques occidentales en Russie

Les enseignes occidentales ont rapidement investi la Russie (auparavant fermée) lors de son ouverture démocratique dans les années 1990. Le nouveau millénaire a été marqué par une certaine forme de glamour et d’extravagance, tant dans les vêtements que dans les attitudes. C’était une époque de nouveaux riches et de paillettes à tout-va. Une époque résumée par le mot russe de perebor (« faire sonner toutes les cloches de l’église en même temps »), autrement dit l’idée d’un style qui n’hésitait pas à « en faire trop » — une esthétique que décrit la journaliste Evelina Khromtchenko en 2008 dans son ouvrage Russian Style.

Aujourd’hui, toute cette insouciance est bien loin. Deux exemples parmi d’autres le démontrent. Pendant l’hiver 2023, des jeunes filles en Europe occidentale et aux États-Unis ont lancé une tendance sur Tiktok et Instagram, celle de la Slavic Girl, devenue rapidement très populaire. Fourrure, diamants, talons hauts et maquillage flamboyant : ce phénomène a provoqué des remous un peu partout dans le monde. Une partie des internautes y a vu la propagation d’un imaginaire russe honni.

En novembre 2022, la maison Dior a été critiquée pour avoir adopté dans une de ses campagnes une scénographie qui incorporait des éléments d’inspiration russe, présentés dans un décor de type slave avec de la neige et des bouleaux. Ces éléments ont entraîné une série de commentaires négatifs sur Instagram. Peu après, la façade d’une boutique Dior à Kiev a été recouverte de graffitis accusant la marque de soutenir la Russie.

Départs définitifs ou temporaires et contournement des sanctions

En parallèle du recul du soft power de la mode russe, l’écosystème de la mode et de l’habillement en Russie a été profondément modifié par le conflit.

Les sanctions occidentales ont entraîné le départ temporaire ou permanent de nombreuses marques internationales. Uniqlo, Marks & Spencer ou encore H&M ont complètement quitté le marché, résiliant leurs partenariats avec les franchisés et leurs baux commerciaux en Russie.

Beaucoup de marques occidentales ont vendu leurs parts russes à des entreprises locales. Le groupe Inditex (Zara) a revendu ses filiales opérationnelles russes à une société émiratie, Daher Group. Les marques ont changé de nom (Zara est devenue MAAG, Bershka est devenue Ecru, Pull&Bear est devenue DUB). Ces nouvelles boutiques ne vendent plus les produits d’Inditex, mais commercialisent désormais leurs propres lignes de vêtements, fabriquées notamment en Chine et au Pakistan.

Défilé de la marque russe Ushatava en octobre 2024.
Capture d’écran Youtube, Fourni par l’auteur

Dans le segment du luxe, le choix des grandes marques occidentales a plutôt été de suivre une stratégie du gel que de partir complètement. Les sanctions européennes contre la Russie interdisent la vente, le transfert et l’exportation d’articles de luxe d’une valeur supérieure à 300 euros vers la Russie. « Nous vous informons que notre boutique est temporairement fermée pour des raisons techniques. Nous vous prions de bien vouloir nous excuser pour la gêne occasionnée et vous remercions de votre compréhension. Nous attendons avec impatience de pouvoir vous accueillir de nouveau et restons toujours à votre disposition », peut-on lire depuis trois ans sur les vitrines des boutiques de luxe à Moscou, dont les grandes maisons européennes continuent à payer le loyer.

En outre, l’enjeu ne se limite pas au marché russe lui-même. En septembre 2025, Brunello Cucinelli a vu son action chuter de 15 % après qu’un fonds activiste spécialisé dans la vente à découvert (Morpheus Research) a publié une enquête affirmant que la marque continuait d’opérer en Russie malgré les sanctions — des allégations immédiatement contestées par la maison.

Les grands acteurs du luxe ne vendent plus rien en Russie, mais conservent leurs emplacements dans les zones commerciales les plus convoitées. La rue Stoletchnikov Pereoulok, équivalent moscovite de la rue du Faubourg Saint-Honoré, est encore remplie de boutiques Chanel, Hermès, Gucci, etc. Le soir, plusieurs s’illuminent. Dans la vitrine d’Hermès, une belle scénographie est même toujours visible.

Les autorités russes favorisent désormais les importations parallèles, permettant de vendre des produits importés sur le territoire russe sans forcément disposer de l’autorisation de la marque. Les entreprises russes s’adressent pour cela à des intermédiaires turcs, chinois, voire d’Europe de l’Est.

Russie : les marques de luxe toujours présentes, TV5 Monde, 23 décembre 2024.

Certaines marques occidentales ont conservé leurs boutiques, ainsi que l’activité commerciale via des partenaires indépendants, sous licence de fabrication. Parmi elles, citons Benetton, Guess, Giorgio Armani… ou encore Cacharel Paris et Lacoste, présents dans une dizaine de boutiques ou points de vente à Moscou.

La nature a horreur du vide

De nouvelles marques arrivent également sur le marché russe. En deux ans et demi, les marques turques sont ainsi devenues les leaders parmi les nouveaux arrivants sur le marché russe, tandis que la Chine et l’Italie se partagent la deuxième place.

La décision de plusieurs grandes maisons européennes de restreindre l’accès à leurs produits pour les citoyens russes a été très mal perçue par la clientèle russe. Chanel, par exemple, a exigé à certaines clientes russes de signer une déclaration attestant qu’elles n’emporteraient pas leurs achats en Russie, condition nécessaire pour finaliser la vente.

Toutefois, les plus aisés peuvent toujours contourner les sanctions grâce à des services de conciergerie. Mais la disparition de l’expérience en boutique, essentielle dans l’univers du luxe, a conduit une partie de la clientèle à se tourner vers les marques locales.

En effet, de nombreuses marques russes tirent parti du vide laissé par les enseignes occidentales. Les premières sanctions, en 2014, ont poussé les entrepreneurs et créateurs russes à prendre conscience de la nécessité de développer la production locale en substitution aux importations. En 2022, avec le départ des géants de la mode étrangère, les entrepreneurs locaux, qui ont l’avantage de bien connaître la demande de la clientèle dans leur propre pays, ont été prêts à prendre le relais. Les exemples de succès économiques les plus frappants concernent surtout le segment du mass market.

Un exemple marquant : la marque Lime connaît une expansion rapide et occupe la niche laissée par Zara, avec un chiffre d’affaires qui a triplé entre 2021 et 2023. Toutefois, les exemples de succès économiques les plus frappants concernent surtout le segment du mass market.

Quel avenir pour les marques de créateurs ?

La reconfiguration du marché a plutôt favorisé l’essor de labels qualifiés de « niches », tels que Choux, Walk of shame, Rogov, Glumkimberly, Lesyanebo, Monochrome ou Ushatava, entre autres. Avant les événements de 2022, la top-model Bella Hadid portait les ensembles de Lesyanebo, et Monochrome collaborait avec Reebok. Aujourd’hui, ces marques profitent de leur succès en Russie tout en espérant le retour du pays sur la scène mondiale. La véritable question est de savoir si ces labels seront capables de rivaliser avec les grandes maisons européennes si celles-ci reviennent un jour sur le marché russe.

Malgré le contexte actuel, les esprits russes restent tournés vers l’Occident. Les Russes continuent de considérer les diplômes internationaux, du moins dans le domaine des études de mode, comme les plus prestigieux. Et même si les Russes se sont vite adaptés à la consommation locale disponible, ils n’ont pas décidé de tourner le dos à l’Occident ni à sa culture.

The Conversation

Polina Talanova ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Ce que l’univers de la mode nous dit de la Russie en 2025 – https://theconversation.com/ce-que-lunivers-de-la-mode-nous-dit-de-la-russie-en-2025-256495

Le Timor-Leste rejoint l’Asean : les enjeux d’une intégration régionale

Source: The Conversation – France in French (3) – By Paco Milhiet, Visiting fellow au sein de la Rajaratnam School of International Studies ( NTU-Singapour), chercheur associé à l’Institut catholique de Paris, Institut catholique de Paris (ICP)

L’adhésion du jeune et petit État à la grande organisation régionale est porteuse de promesses mais aussi d’incertitudes. À l’échelle internationale, le Timor-Leste restera sans doute tiraillé entre l’influence de Pékin et celle de Washington, tandis que d’autres acteurs, notamment la France, cherchent également à y développer leur présence.


Le Timor-Leste, plus jeune État d’Asie, situé à l’extrémité sud-orientale de l’archipel indonésien, à moins de 1 000 kilomètres au nord des côtes australiennes, vient de franchir une étape historique sur la voie de son intégration régionale. Le 26 octobre 2025, ce petit pays de 15 000 km2 et d’à peine 1,3 million d’habitants est devenu le onzième membre de l’Association des nations d’Asie du Sud-Est (Asean) – organisation fondée en 1967 qui promeut la paix, le développement économique et la stabilité régionale –, parachevant un processus d’intégration entamé il y a près de vingt ans.

Colonie portugaise pendant plus de quatre cents ans, le Timor-Leste s’engage sur la voie de l’indépendance à l’issue de la révolution des Œillets au Portugal en 1974. Une déclaration d’indépendance est proclamée le 28 novembre 1975, mais est suivie quelques jours plus tard d’une invasion de l’Indonésie (7 décembre 1975). Cette période d’occupation, qui durera vingt-quatre ans (1975-1999), sera particulièrement sanglante, causant la mort, selon certaines sources, de près de 200 000 personnes, soit environ un quart de la population. Si le pays accède finalement à l’indépendance en 2002, il porte encore les stigmates de cette tragédie et reste l’État le moins développé d’Asie du Sud-Est. Son PIB (1,63 milliard d’euros en 2023, selon la Banque mondiale) représente à peine 15 % de celui du Laos, et 40 % de la population vit sous le seuil de pauvreté.

À Dili (la capitale du Timor-Leste), l’adhésion à l’Asean est donc perçue comme une opportunité inédite de développement et d’intégration régionale. Pour l’Asean, l’arrivée de ce nouveau membre confirme le rôle central que l’association souhaite jouer dans l’architecture régionale, tout en posant de nouveaux défis, notamment économiques. Pour les acteurs de la communauté internationale, en premier lieu la Chine et les États-Unis, l’accession à une organisation régionale clé renforce l’attrait géopolitique du Timor-Leste.

Une intégration régionale gage de développement ?

« Il est plus facile d’entrer au paradis que d’intégrer l’Asean », ironisait le président (2007-2012, et de nouveau depuis 2022) et Prix Nobel de la Paix (1996) José Ramos-Horta, tant le processus d’adhésion fut long et semé d’embûches. Envisagée dès 2002, la candidature fut officiellement soumise en 2011 et mit près de quinze ans à aboutir.

L’accession tant attendue présente pour ce jeune État une opportunité de développement sans précédent, en lui ouvrant un accès préférentiel à un marché régional de près de 700 millions de consommateurs et 4 000 milliards de dollars (soit 3 500 milliards d’euros) de PIB en cumulé. En alignant ses politiques économiques et réglementaires sur les standards de l’Asean, le pays espère stimuler les réformes institutionnelles, diversifier son économie en élargissant les débouchés commerciaux, créer des emplois et faciliter les investissements étrangers.

A contrario, et même si l’Asean est loin d’être un modèle d’ensemble économique intégré (le commerce de bien intra-régional ne représente que 21 % de la totalité des échanges régionaux), l’impact des traités de libre-échange qui lient désormais le Timor-Leste risque d’exposer le secteur agricole du pays à une concurrence étrangère accrue, dans un pays où plus de 60 % de la population dépend encore d’une agriculture de subsistance.

Diplomatiquement, l’adhésion à l’Asean offre au Timor-Leste une plate-forme pour faire entendre sa voix dans les forums régionaux et internationaux, mais implique également de respecter ses règles et cadres institutionnels. Cela peut restreindre certaines prises de positions politiques. Ainsi, Dili, ouvertement critique de la junte birmane, et entretenant des liens avec le NUG (le gouvernement d’unité nationale, actuellement en exil) – ce qui avait conduit, en 2023, à l’expulsion du représentant du Timor-Leste à Naypyidaw –, a finalement rétabli des contacts officiels avec les autorités militaires du Myanmar. Une démarche nécessaire pour accéder formellement à l’Asean, mais peut-être aussi un gage de bonne volonté visant à convaincre ses voisins qu’il ne serait pas un facteur de déséquilibre régional.




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Asean : un nouveau membre et de nouveaux défis

En 1967, l’Asean réunissait initialement cinq pays fondateurs : l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines, Singapour et la Thaïlande. Après Brunei en 1984, ses derniers élargissements remontaient aux années 1990 : Vietnam en 1995, Laos et Myanmar en 1997, Cambodge en 1999.

L’adhésion du Timor-Leste, dernier pays de la région non intégré à l’organisation, démontre la capacité de l’Association à prendre des décisions collectives dans une logique d’intégration et de construction régionale cohérente et unie. Mais le processus d’intégration constitue également, pour l’Asean, un défi complexe.

Micro-nation insulaire, catholique, lusophone et démocratique, le Timor-Leste ajoute une nouvelle strate à l’extrême diversité géographique, culturelle et politique qui caractérise déjà l’organisation. Fondée sur le principe du consensus et de la concertation, l’Asean peine déjà à adopter des positions communes sur des dossiers sensibles tels que la mer de Chine méridionale ou la crise au Myanmar. L’arrivée d’un nouveau membre pourrait encore complexifier l’équation.

À l’échelle bilatérale, si la politique étrangère officielle du pays vise à n’avoir « pas d’alliés, pas d’ennemis, seulement des amis », le passé douloureux de l’occupation indonésienne (1975–1999) a forcément laisse des traces, dont certaines encore visibles. En dépit d’un apaisement progressif et d’un processus de réconciliation perçu comme un modèle dans la région, des tensions entre Dili et Jakarta subsistent notamment autour de l’enclave timoraise d’Oecusse.

Les relations avec l’Australie, principal pourvoyeur d’aide publique au développement au Timor-Leste et partenaire important de l’Asean, sont également marquées par un contentieux frontalier dans la mer de Timor et le partage des revenus du gisement gazier « Greater Sunrise ». Autant de potentiels points de discorde qui pourraient mettre à mal l’harmonie de l’Asean.

Mais c’est surtout sur le plan économique que cette intégration interroge et suscite des réserves.

Le Timor-Leste présente l’un des PIB par habitant les plus faibles de la région (avant-dernier, juste devant le Myanmar), une balance commerciale structurellement déficitaire, la majeure partie des biens devant être importée et une dépendance quasi totale aux exportations d’hydrocarbures (75 % du budget de l’État), désormais en déclin.

L’intégration du petit pays risque d’élargir davantage le fossé économique entre les membres, compliquant la mise en œuvre de projets comme la Communauté économique de l’Asean, qui vise notamment à réduire les disparités. Ainsi, Singapour s’est longtemps prononcée contre l’entrée du Timor-Leste dans l’organisation. Par solidarité régionale et en reconnaissance des progrès significatifs accomplis, la cité-État a depuis changé de posture et se présente désormais comme un soutien actif, prête à accompagner le petit État dans les lourdes obligations administratives et bureaucratiques qu’implique une adhésion à l’Asean (plusieurs centaines de réunions par an).

Perspectives internationales… et françaises

À l’échelle internationale, l’accession du Timor-Leste à l’Asean devrait renforcer l’intérêt des partenaires régionaux pour ce petit pays, situé au carrefour stratégique des couloirs de navigation reliant l’Océanie à l’océan Indien. Si Dili revendique une politique étrangère de neutralité et de non-alignement, le pays n’échappe pas aux tensions régionales croissantes. Ici aussi, la rivalité sino-américaine est à l’œuvre.

La présence chinoise est bien visible, à travers la construction de nombreux édifices publics et d’infrastructures stratégiques (centrale électrique, autoroute, port en eaux profondes). Dans le cadre d’un partenariat stratégique compréhensif signé entre les deux pays en 2023, la coopération militaire a été renforcée. Les passages réguliers de navires chinois dans les détroits de Wetar et d’Ombai témoignent d’un intérêt croissant.

En réponse, Washington a intensifié sa présence diplomatique et militaire, matérialisée par un accord bilatéral signé en 2021. En sus d’une aide au développement conséquente, les efforts états-uniens portent sur la réhabilitation d’infrastructures aéroportuaires et sur une coopération opérationnelle renforcée, avec des exercices conjoints et multilatéraux. D’autres acteurs montrent également un intérêt croissant : le Japon, le Brésil, le Vatican, ainsi que l’Union européenne et plusieurs de ses États membres, dont la France.

Paris n’a certes pas d’ambassade à Dili (l’ambassadeur de France en Indonésie est néanmoins accrédité auprès des autorités est-timoraises), mais dispose d’un bureau de coopération avec un attaché sur place. Certaines entreprises françaises ont investi ou opèrent déjà dans le pays, notamment Bolloré, pour la conception, la réalisation et la maintenance du port en eaux profondes de la Baie de Tibar, ou Alcatel Submarine Network pour l’installation du câble sous-marin Timor-Leste South Submarine Cable (TLSSC).

En 2024, le président José Ramos-Horta a été reçu par Emmanuel Macron à l’Élysée, un signal politique fort au moment où le président français réaffirme ses ambitions en Asie du Sud-Est. Pour la France, le statut de partenaire de développement de l’Asean, ainsi qu’une présence souveraine dans les océans Indien et Pacifique offrent un cadre d’opportunité pour développer des coopérations ciblées : économie portuaire, résilience climatique, gestion de l’eau et de l’agriculture durable. Ces domaines correspondent à des besoins concrets et offrent des pistes de coopération civile et technique.

Enfin, la coopération de défense peut constituer un vecteur d’influence significatif. Si des liens distants existaient depuis la participation française à la Force internationale pour le Timor oriental (INTERFET, 1999-2000), les escales de bâtiments français à Dili en 2019 et en 2024 témoignent d’un intérêt réciproque plus récent. Aussi, l’armée française propose régulièrement des formations à l’armée du Timor-Leste à travers le programme de l’académie militaire du Pacifique.

Les capacités navales est-timoraises restent modestes et insuffisantes pour assurer une surveillance efficace des eaux territoriales, ce qui ouvre un champ d’assistance possible en matière de sécurité maritime, de formation ou d’assistance humanitaire. La participation du Timor-Leste aux principaux forums régionaux de sécurité – tels que l’ADMM+ et le Shangri-La Dialogue – offre à la France de nouvelles occasions de renforcer les liens bilatéraux, et in fine, de consolider sa relation avec l’Asean.

The Conversation

Paco Milhiet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le Timor-Leste rejoint l’Asean : les enjeux d’une intégration régionale – https://theconversation.com/le-timor-leste-rejoint-lasean-les-enjeux-dune-integration-regionale-269956

Thanksgiving : derrière l’histoire populaire des pèlerins et des « Indiens », de nombreux oubliés…

Source: The Conversation – in French – By Thomas Tweed, Professor Emeritus of American Studies and History, University of Notre Dame

Le premier Thanksgiving, peint en 1912 par Jean Leon Gerome Ferris (1863-1930). L’imagerie associée au repas renvoie à une version tronquée de l’Histoire. Library of Congress

La fête de Thanksgiving célèbre la générosité et le partage mais l’histoire des pèlerins n’est qu’une partie d’un récit bien plus complexe.


Neuf Américains sur dix se réunissent autour d’une table pour partager un repas à Thanksgiving. À un moment aussi polarisé, toute occasion susceptible de rassembler les Américains mérite qu’on s’y attarde. Mais en tant qu’historien des religions, je me sens tenu de rappeler que les interprétations populaires de Thanksgiving ont aussi contribué à diviser les Américains.

Ce n’est qu’au tournant du XXe siècle que la plupart des habitants des États-Unis ont commencé à associer Thanksgiving aux « pèlerins » de Plymouth et à des « Indiens » génériques partageant un repas présenté comme fondateur mais ces actions de grâce collectives ont une histoire bien plus ancienne en Amérique du Nord. L’accent mis sur le débarquement des pèlerins en 1620 et sur le festin de 1621 a effacé une grande partie de l’histoire religieuse et restreint l’idée de qui appartient à l’Amérique – excluant parfois des groupes comme les populations autochtones, les catholiques ou les juifs.

Croyances agraires et fêtes des récoltes

La représentation habituelle de Thanksgiving passe sous silence les rituels autochtones de gratitude, notamment les fêtes des récoltes. Les Wampanoag, qui partagèrent un repas avec les pèlerins en 1621, continuent de célébrer la récolte de la canneberge. Par ailleurs, des festins similaires existaient bien avant les voyages de Colomb.

Comme je le souligne dans mon ouvrage de 2025, Religion in the Lands That Became America, on se réunissait déjà pour un festin communautaire à la fin du XIe siècle sur l’esplanade de 50 acres de Cahokia. Cette cité autochtone, située de l’autre côté du fleuve, en face de l’actuelle Saint-Louis, était le plus grand centre de population au nord du Mexique avant la révolution américaine.

Les habitants de Cahokia et leurs voisins se rassemblaient à la fin de l’été ou au début de l’automne pour remercier les divinités, fumer du tabac rituel et consommer des mets particuliers – non pas du maïs, leur aliment de base, mais des animaux à forte valeur symbolique comme les cygnes blancs et les cerfs de Virginie. Autrement dit, ces habitants de Cahokia participaient à un festin « d’action de grâce » cinq siècles avant le repas des pèlerins.

Des jours « d’action de grâce »

La représentation habituelle atténue aussi la tradition consistant pour les autorités à proclamer des « Jours d’action de grâce », une pratique bien connue des pèlerins et de leurs descendants. Les pèlerins, qui s’installèrent dans ce qui correspond aujourd’hui à Plymouth, dans le Massachusetts, étaient des puritains séparatistes ayant dénoncé les éléments catholiques subsistant dans l’Église protestante d’Angleterre. Ils cherchèrent d’abord à fonder leur propre Église et communauté « purifiée » en Hollande.

Après une douzaine d’années, beaucoup repartirent, traversant l’Atlantique en 1620. La colonie des pèlerins, au sud-est de Boston, fut progressivement intégrée à la colonie de la baie du Massachusetts, fondée en 1630 par un groupe plus important de puritains qui, eux, ne s’étaient pas séparés de l’Église officielle d’Angleterre.

Comme l’ont souligné des historiens, les ministres puritains de l’Église congrégationaliste, reconnue par l’État du Massachusetts, ne prêchaient pas seulement le dimanche. Ils prononçaient aussi, à l’occasion, des sermons spéciaux d’action de grâce, exprimant leur gratitude pour ce que la communauté considérait comme des interventions divines – qu’il s’agisse d’une victoire militaire ou de la fin d’une épidémie.

La pratique s’est maintenue et étendue. Pendant la révolution américaine, par exemple, le Congrès continental déclara un Jour d’action de grâce pour commémorer la victoire de Saratoga en 1777. Le président James Madison proclama plusieurs jours d’action de grâce pendant la guerre de 1812. Les dirigeants des États-Unis comme ceux des États confédérés firent de même durant la guerre de Sécession.

Cette tradition a influencé des Américains comme Sarah Hale, qui plaida pour l’instauration d’un Thanksgiving national. Rédactrice en chef et poétesse surtout connue pour Mary Had a Little Lamb, elle réussit à convaincre Abraham Lincoln en 1863.

La fête des récoltes de 1621

La vision que beaucoup d’Américains se font du « premier Thanksgiving » ressemble à la scène représentée dans une peinture de J. L. G. Ferris portant ce titre. Réalisée vers 1915, elle est proche d’une autre image très populaire, The First Thanksgiving at Plymouth, peinte à la même époque par Jennie Augusta Brownscombe. Ces deux œuvres déforment le contexte historique et représentent de manière erronée les participants autochtones issus de la confédération Wampanoag toute proche. Les chefs amérindiens y portent des coiffes propres aux tribus des grandes plaines, et le nombre de participants autochtones est nettement sous-estimé.

Le seul témoignage oculaire qui subsiste est une lettre de 1621 du pèlerin Edward Winslow. Il y rapporte que Massasoit, le chef des Wampanoag, était venu avec 90 hommes. Cela signifie, comme le suggèrent certains historiens, que le repas partagé relevait autant d’un événement diplomatique scellant une alliance que d’une fête agricole célébrant une récolte.

La peinture de Ferris laisse aussi entendre que les Anglais avaient fourni la nourriture. Les habitants de Plymouth apportèrent de la « volaille », comme Winslow s’en souvenait – probablement de la dinde sauvage – mais les Wampanoag ajoutèrent cinq daims qu’ils venaient d’abattre. Même la récolte de « maïs indien » dépendit de l’aide autochtone. Tisquantum, dit Squanto, le seul survivant du village, avait prodigué des conseils vitaux en matière de culture comme de diplomatie.

La scène enjouée de l’image masque aussi à quel point la région avait été bouleversée par la mort. Les pèlerins perdirent près de la moitié de leur groupe à cause de la faim ou du froid durant leur premier hiver. Mais, après les premiers contacts avec des Européens, un nombre bien plus important de Wampanoag étaient morts lors d’une épidémie régionale qui ravagea la zone entre 1616 et 1619. C’est pour cela qu’ils trouvèrent le village de Squanto abandonné, et que les deux communautés furent disposées à conclure l’alliance qu’il facilita.

La primauté des pèlerins

Les pèlerins sont arrivés tard dans l’histoire de Thanksgiving. La proclamation de 1863 de Lincoln, publiée dans Harper’s Monthly, évoquait « la bénédiction des champs fertiles », mais ne mentionnait pas les pèlerins. Ils n’apparaissaient pas non plus dans l’illustration du magazine. La page montrait villes et campagnes, ainsi que des esclaves émancipés, célébrant la journée par une prière « à l’autel de l’Union ». Pendant des années avant et après cette proclamation, d’ailleurs, de nombreux Sudistes se sont opposés à Thanksgiving, qu’ils percevaient comme une fête abolitionniste, venue du Nord.

L’absence des pèlerins s’explique, puisqu’ils n’étaient pas les premiers Européens à débarquer sur la côte est de l’Amérique du Nord – ni à y rendre grâce. Des catholiques espagnols avaient ainsi fondé Saint-Augustin en 1565. Selon un témoignage de l’époque, le chef espagnol demanda à un prêtre de célébrer la messe le 8 septembre 1565, à laquelle assistèrent des Amérindiens, et « ordonna que les Indiens soient nourris ».

Deux décennies plus tard, un groupe anglais avait tenté, sans succès, de fonder une colonie sur l’île de Roanoke, en Caroline du Nord – incluant un ingénieur juif. Les Anglais eurent davantage de succès lorsqu’ils s’installèrent à Jamestown, en Virginie en 1607. Un commandant chargé de mener un nouveau groupe en Virginie reçut pour instruction de marquer « un jour d’action de grâce au Dieu tout-puissant » en 1619, deux ans avant le repas de Plymouth.

Mais au fil des ans, les pèlerins de Plymouth ont lentement gagné une place centrale dans ce récit fondateur de l’Amérique. En 1769, les habitants de Plymouth firent la promotion de leur ville en organisant un « Forefathers’ Day » (« Jour des Pères fondateurs »). En 1820, le politicien protestant Daniel Webster prononça un discours à l’occasion du bicentenaire du débarquement à Plymouth Rock, louant l’arrivée des pèlerins comme « les premiers pas de l’homme civilisé » dans la nature sauvage. Puis, dans un ouvrage de 1841, Chronicles of the Pilgrim Fathers, un pasteur de Boston réimprima le témoignage de 1621 et décrivit le repas partagé comme « le premier Thanksgiving ».

L’essor de l’immigration

Entre 1880 et 1920, les pèlerins se sont imposés comme les personnages centraux des récits nationaux sur Thanksgiving et sur les origines des États-Unis. Il n’est pas surprenant que cette période corresponde au pic de l’immigration aux États-Unis, et de nombreux Américains considéraient les nouveaux arrivants comme « inférieurs » à ceux qui avaient débarqué à Plymouth Rock.

Les catholiques irlandais étaient déjà présents à Boston lorsque le volume Pilgrim Fathers parut en 1841, et davantage encore arrivèrent après la famine de la pomme de terre dans les années suivantes. La population étrangère de Boston augmenta lorsque la pauvreté et les troubles politiques poussèrent des catholiques italiens et des juifs russes à chercher une vie meilleure en Amérique.

La même situation se produisait alors dans de nombreuses villes du Nord, et certains protestants étaient inquiets. Dans un best-seller de 1885 intitulé Our Country, un ministre de l’Église congrégationaliste avertissait que « La grandeur de bien des villages de Nouvelle-Angleterre est en train de disparaître, car des hommes, étrangers par leur sang, leur religion et leur culture, s’installent dans des foyers où ont grandi les descendants des pèlerins. »

Lors du 300ᵉ anniversaire du débarquement et du repas, célébré en 1920 et 1921, le gouvernement fédéral émit des timbres commémoratifs et des pièces de monnaie. Des responsables organisèrent des spectacles, et des hommes politiques prononcèrent des discours. Environ 30 000 personnes se rassemblèrent à Plymouth pour entendre le président Warren Harding et le vice-président Calvin Coolidge louer « l’esprit des pèlerins ».

Bientôt, les inquiétudes xénophobes concernant les nouveaux arrivants, en particulier les catholiques et les juifs, amenèrent Coolidge à signer le Immigration Act de 1924, qui allait largement fermer les frontières américaines pendant quatre décennies. Les Américains continuèrent de raconter l’histoire des pèlerins même après que la politique migratoire des États-Unis devint de nouveau plus accueillante en 1965, et beaucoup la relaieront encore l’année prochaine à l’occasion du 250ᵉ anniversaire des États-Unis. Compris dans son contexte complet, c’est un récit qui mérite d’être raconté. Mais il convient de rester prudent, car l’histoire nous rappelle que les histoires sur le passé spirituel du pays peuvent soit nous rassembler, soit nous diviser.

The Conversation

Thomas Tweed ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Thanksgiving : derrière l’histoire populaire des pèlerins et des « Indiens », de nombreux oubliés… – https://theconversation.com/thanksgiving-derriere-lhistoire-populaire-des-pelerins-et-des-indiens-de-nombreux-oublies-270497

Le crypto-mercantilisme américain ou comment prolonger l’hégémonie du dollar par les stablecoins

Source: The Conversation – in French – By Jean-Marc Figuet, Professeur d’économie, Université de Bordeaux

Pour les mercantilistes, la puissance d’un État se mesurait à sa capacité à contrôler la monnaie et les flux qu’elle génère. Avec le Genius Act, Donald Trump a semble-t-il trouvé l’occasion d’étendre l’« exorbitant privilège » du dollar à la crypto-économie.


En juillet 2025, le Congrès américain a adopté le Genius Act, première loi fédérale encadrant l’usage des stablecoins, ces crypto-actifs indexés sur le dollar. Contrairement au bitcoin, dont le cours est très volatil, ces « jetons stables » sont conçus pour maintenir en permanence une parité de 1 pour 1 avec le dollar. Le plus important d’entre eux, Tether (USDT), représente aujourd’hui plus de 160 milliards de jetons en circulation, et son principal concurrent, USD Coin (USDC), environ 60 milliards, soit un encours total de stablecoins en dollar de l’ordre de 250 milliards à 260 milliards de dollars (entre 215 milliards et 224,5 milliards d’euros).

Donald Trump a qualifié ce texte de « formidable », car loin d’être un simple ajustement technique, il marque un tournant dans la stratégie monétaire américaine. Après avoir utilisé massivement les droits de douane comme arme économique, Trump lance désormais une nouvelle étape que l’économiste français Éric Monnet qualifie de crypto-mercantilisme : la diffusion de stablecoins adossés au dollar pour renforcer la puissance monétaire américaine.

Du mercantilisme au crypto-mercantilisme

Historiquement, le mercantilisme désigne un ensemble de pratiques économiques visant à enrichir l’État par l’accumulation de métaux précieux et la maîtrise du commerce extérieur. En France, la controverse Bodin–Malestroit au XVIe siècle, illustre ce lien entre monnaie et pouvoir. Malestroit attribuait la hausse des prix à l’altération monétaire, issue de la réduction du poids en métal des pièces. Jean Bodin y voyait surtout la conséquence de l’afflux d’or et d’argent en provenance des Amériques. Pour Bodin, père du mercantilisme et précurseur de la théorie quantitative de la monnaie, l’abondance de liquidités accroît le pouvoir des États qui les contrôlent mais engendre l’inflation.

Aux XVIe et XVIIe siècles, l’Angleterre, la France ou l’Espagne créèrent des compagnies de commerce monopolistiques, imposèrent des barrières douanières et cherchèrent à maximiser leurs exportations pour accumuler métaux et devises. Si le mercantilisme permit le financement des armées, la construction de flottes marchandes, il généra aussi l’expansion coloniale, des tensions commerciales et des guerres…

Le crypto-mercantilisme transpose ce raisonnement dans l’univers numérique par l’émission d’instruments financiers et monétaires digitaux.

Le Genius Act

Le Genius Act définit le stablecoin de paiement comme un jeton numérique adossé au dollar (par exemple, 1 stablecoin pour 1 dollar), intégralement garanti par des actifs liquides (dépôts bancaires, bons du Trésor). Seules des institutions agréées (banques, coopératives de crédit ou entreprises supervisées) peuvent en émettre. Ce cadre légal ouvre la voie à une diffusion massive des stablecoins. Les banques américaines se préparent à lancer leurs propres jetons. Les GAFAM, comme Meta, sont également en première ligne pour intégrer ces instruments sur leurs plates-formes. Mastercard collabore, depuis 2021, avec Circle, l’émetteur de l’USDC. Un premier accord a permis d’utiliser ce stablecoin pour régler certaines transactions sur le réseau Mastercard, coopération qui a depuis été progressivement étendue et continue de monter en puissance.

La stratégie repose sur l’effet réseau. Les flux de stablecoins internationaux se concentrent fortement hors des États-Unis, en particulier en Asie et en Amérique du sud, reflétant une demande globale pour le dollar numérique dans les paiements transfrontaliers. Ces transactions sont souvent plus rapides et moins coûteuses que les circuits bancaires classiques. En encourageant leur expansion, Washington étend la zone d’influence du dollar bien au-delà de son système bancaire national. Cette dynamique pourrait contraindre les grandes plates-formes étrangères à s’aligner sur ce modèle si elles veulent rester compétitives sur les marchés mondiaux des paiements. Lors de l’émission, les émetteurs de stablecoins achètent massivement des bons du Trésor pour garantir leurs réserves. Ainsi, un nouveau canal privé de financement de la dette publique américaine apparaît.

Le crypto-mercantilisme américain s’analyse donc comme un double mouvement. D’une part, la consolidation de la suprématie du dollar dans les échanges mondiaux. D’autre part, la captation de nouveaux flux financiers privés pour soutenir le marché des bons du Trésor.

Les risques internes et externes

Sur le plan interne, l’essor des stablecoins peut affaiblir la transmission de la politique monétaire. Si les agents privilégient les jetons numériques pour leurs paiements et leur épargne, la demande de dépôts bancaires diminue, réduisant ainsi la capacité des banques à financer l’économie réelle. Le risque d’un digital bank run, c’est-à-dire une ruée numérique vers un remboursement en dollar est bien réel. En effet, au moindre doute sur la solvabilité d’un émetteur, des millions d’utilisateurs peuvent, en quelques clics, demander le rachat de leurs stablecoins contre des dollars. L’émetteur doit alors liquider les bons du Trésor en réserve pour faire face aux demandes, ce qui peut transformer une inquiétude ponctuelle en crise de liquidité. Or, la confiance, est au cœur de la stabilité financière. Tirole alerte sur le fait que des renflouements massifs pourraient reposer sur les contribuables. Gorton et Zhang dressent un parallèle avec le free banking du XIXe siècle, où des banques privées émettaient leurs propres billets, souvent au prix d’une instabilité chronique. La Réserve Fédérale américaine, créée en 1913, fut la réponse gouvernementale à cette instabilité.

Sur le plan externe, le risque est la perte de souveraineté monétaire des États, déjà fortement dépendants des infrastructures de paiement américaines (Apple Pay, Google Pay, Mastercard, Visa…). La BCE a exprimé ses inquiétudes. Si les Européens utilisent massivement des stablecoins en dollar, elle perd la totale maîtrise de sa politique monétaire car leur usage rompt le lien de convertibilité directe entre la monnaie scripturale et la monnaie centrale. À ce stade, les tentatives de créer des stablecoins en euro restent marginales. L’EURC, stablecoin en euro émis par Circle, représente aujourd’hui un encours de l’ordre de 170 millions à 200 millions d’euros, quand l’USDC pèse près de 60 milliards de dollars (51,8 milliards d’euros) et l’USDT plus de 160 milliards de dollars (plus de 138 milliards d’euros). L’écart de taille est donc spectaculaire et illustre le risque de « dollarisation numérique » de fait si aucune alternative crédible libellée en euro n’est proposée.

L’euro numérique est présenté comme une réponse pour limiter cette dépendance. La BCE insiste sur la nécessité d’un instrument public capable d’offrir une alternative sûre, liquide et universellement accessible. L’euro numérique contribue à la stabilité monétaire, lutte contre les monopoles privés de paiement et incarne un symbole de l’unité européenne. À la différence d’un stablecoin, l’euro numérique sera une nouvelle forme de monnaie de banque centrale, c’est-à-dire une créance directe sur la puissance publique, au même titre que les billets, et non un jeton géré par des acteurs privés.

Un ordre monétaire international en recomposition

Le mercantilisme classique s’appuie sur les métaux précieux et le commerce maritime. Son avatar numérique combine la réglementation publique et l’innovation privée pour prolonger l’hégémonie du dollar. Mais ce renforcement s’accompagne d’une fragmentation accrue car l’émergence de stablecoins, de monnaies numériques de banque centrale ou d’initiatives concurrentes, ici et ailleurs, dessine un ordre monétaire international plus instable et conflictuel. La révolution monétaire est en marche.

Pour les États-Unis, la stratégie est claire : maintenir l’« exorbitant privilège » du dollar, même au prix d’une désintermédiation du rôle de la Réserve Fédérale. La domination du dollar repose sur un équilibre fragile entre confiance internationale et capacité d’innovation financière. Le crypto-mercantilisme peut prolonger cet avantage, mais en l’exposant à de nouvelles vulnérabilités.

Pour l’Europe, et le reste du monde, le défi est désormais de ne pas subir cette dollarisation numérique, mais d’y répondre. L’euro numérique illustre cette volonté de bâtir un contrepoids crédible, à la fois pour protéger la souveraineté monétaire et pour offrir une alternative de confiance dans les paiements du futur.

The Conversation

Jean-Marc Figuet a reçu des financements publics.

ref. Le crypto-mercantilisme américain ou comment prolonger l’hégémonie du dollar par les stablecoins – https://theconversation.com/le-crypto-mercantilisme-americain-ou-comment-prolonger-lhegemonie-du-dollar-par-les-stablecoins-266690

Votre chien ou chat vieillit ? Des gestes simples pour prolonger sa qualité de vie

Source: The Conversation – France in French (2) – By Sara Hoummady, DMV, PhD, Associate professor in ethology and animal nutrition, UniLaSalle

En vieillissant, les besoin des animaux de compagnie évoluent. Ginger / The Conversation, CC BY-ND

Déjà, ses premiers poils gris. Votre chien ou votre chat a pris un petit coup de vieux. Comment prendre soin de lui à présent ? Des chercheurs se sont penchés sur la question et prodiguent quelques conseils aisés à mettre en œuvre.


En France, avec une espérance de vie moyenne de 11,3 ans chez les chiens comme chez les chats, la gériatrie animale est devenue indispensable. Les connaissances progressent rapidement pour mieux accompagner ces animaux. On sait désormais que quelques aménagements simples améliorent nettement le confort et la qualité de vie d’un chat ou d’un chien âgé. L’essentiel pour les propriétaires est de ne pas rester observateur passif du vieillissement de leur compagnon à quatre pattes.

À quel âge mon chien ou mon chat peut-il être considéré comme âgé ?

Une recherche portant sur plus de deux millions de chats et plus de quatre millions de chiens a permis de mieux définir leurs différents stades de vie. Chez le chat, l’entrée dans le “troisième âge” se situe autour de 10 ans. Le “troisième âge” comprend le stade mature, sénior et super-sénior.

Selon cette même étude, pour le chien, la situation est moins uniforme : la vitesse de vieillissement dépend fortement de la taille.

  • Les chiens de petit format (toy et small, des races dont le poids est inférieur à 9 kg, comme les chihuahas ou les cavalier king charles) entrent dans le troisième âge vers 7 ans, puis deviennent “séniors” autour de 12 ans.

  • Les chiens de format moyen à grand, de plus de 9 kg, comme les welsh corgis, les golden retrievers ou les bergers australiens par exemple, y accèdent plus tôt : environ 6 ans pour le début du troisième âge, puis 10 ans pour le stade sénior.

Golden retriever âgé allongé
Même super senior, ce golden retriever peut conserver une bonne qualité de vie.
Nhung Le/Unsplash, CC BY

Il est important d’être rassuré : passer dans ce nouveau stade ne signifie absolument pas que “la fin” approche. Cela indique surtout qu’il est temps d’être plus attentif à son compagnon et d’adapter progressivement son suivi, son environnement et ses soins pour l’aider à vieillir dans les meilleures conditions.

Qu’est-ce qu’un vieillissement sain ? Comment l’évaluer chez son animal ?

Avant de parler de “vieillissement sain”, il est utile de rappeler ce qu’est le vieillissement : un processus naturel, progressif et inévitable. Avec le temps, les animaux tolèrent moins bien les stress de leur environnement et leurs cellules accumulent des dommages, ce qui entraîne des modifications physiologiques variées.

Qu’entend-on alors par un chien ou un chat vieillissant “en bonne santé” ? Un récent article de consensus auquel j’ai participé propose une définition adaptée à nos animaux de compagnie : un animal âgé en bonne santé est celui qui conserve suffisamment de capacités et de résistance pour répondre à ses besoins physiques, comportementaux, sociaux et émotionnels, tout en maintenant une relation stable et positive avec son humain.

Certains signes sont tout à fait normaux : poils qui grisonnent, léger tartre, peau plus fine, perception sensorielle un peu diminuée mais sans impact notable sur la qualité de vie.

gros plan cocker
Quelques changements physiques sont tout à fait normaux.
Ava Tyler/Unsplash, CC BY

En revanche, des difficultés locomotrices entravant l’accès aux ressources (difficulté à se lever, à monter les escaliers ou à interagir facilement avec vous) ne doivent pas être considérées comme de simples manifestations de l’âge. Il en va de même avec les premiers signes de dysfonction cognitive (un syndrome qui présente quelques similitudes avec Alzheimer), lorsqu’un chien ou un chat a du mal à retrouver sa gamelle ou semble perdu dans la maison, par exemple. Ces cas nécessitent un avis vétérinaire.

La qualité de vie devient donc le critère central pour évaluer si un animal suit une trajectoire de vieillissement harmonieuse. Chez le chien et le chat, on utilise désormais la notion de fragilité, issue de la gériatrie humaine (voir tableau ci-dessous).

Comment évaluer la fragilité de son animal ?

Les animaux classés comme fragiles sont plus susceptibles de développer des maladies et doivent faire l’objet d’un suivi plus rapproché.

L’intérêt majeur de cette approche est que, comme chez l’humain, la fragilité repérée tôt pourrait parfois être atténuée. D’où l’importance d’un dépistage régulier et d’un accompagnement précoce pour soutenir au mieux nos compagnons âgés.

Quelques aménagements à mettre en place

La première étape consiste à rendre l’environnement de l’animal plus accessible afin qu’il puisse atteindre facilement toutes ses ressources : nourriture, eau, lieux de repos, espaces de cachette, zones d’interaction… De simples aménagements peuvent déjà faire une vraie différence : petits escaliers pour monter sur le canapé, chauffeuses ou coussins fermes et peu hauts, gamelles surélevées pour les chiens et chats souffrant d’arthrose.

Très beau chat roux sur un coussin rond
L’utilisation de coussins hauts ou chauffeuses permet au chat d’être en hauteur, avec un accès facilité.
Ginger/The Conversation, CC BY-ND

Multiplier les points d’accès est également utile : deux ou trois zones d’alimentation, plusieurs endroits pour dormir, et davantage de litières, faciles à enjamber. Certains bacs du commerce sont trop hauts pour des chats arthrosiques ; un plateau large à rebord bas peut être bien plus confortable.

Maintenir une relation apaisée et positive apparait essentiel. Un comportement jugé « indésirable » doit toujours être investigué avec un vétérinaire et un comportementaliste (ou un vétérinaire comportementaliste) : il peut en effet traduire un besoin, un inconfort ou une difficulté. Un chat qui griffe le tapis plutôt que son arbre à chat, par exemple, peut simplement chercher une position moins douloureuse. Certains animaux deviennent aussi plus anxieux ou plus réactifs avec l’âge ou certaines conditions médicales ; il est alors important d’en comprendre la cause plutôt que de sanctionner, au risque d’abîmer la relation et de ne pas régler la problématique.

La stimulation cognitive et physique doit se poursuivre, mais en s’adaptant aux capacités de l’animal. Les « puzzle feeders »(ou gamelles interactives, des bols où les animaux doivent résoudre des jeux pour avoir leur ration) restent intéressants, à condition d’être choisis en fonction de son état : un tapis de fouille, une gamelle interactive à pousser du nez seront préférables à un système demandant des mouvements complexes des pattes. Les jeux, les apprentissages et les petits entraînements restent bénéfiques ; il suffit parfois de raccourcir les séances et d’utiliser des récompenses très appétentes (petits morceaux de blanc de poulet ou de saucisses…).

Chien dans un sac
L’utilisation d’un sac peut permettre à votre animal de prolonger son accès à l’extérieur.
Treddy Chen/Unsplash, CC BY

Les promenades peuvent être adaptées notamment en utilisant des sacs confortables et sécuritaires pour porter le chien lorsqu’il est trop fatigué, que ce soit pour une partie ou l’ensemble de la balade, l’important étant de continuer à ce que l’animal ait accès à l’extérieur.

L’alimentation joue enfin un rôle majeur dans l’accompagnement des animaux âgés. Le vieillissement entraîne une modification de la digestion et une perte progressive de masse musculaire. Il est donc recommandé de privilégier une alimentation facilement digestible, dont l’odeur et le goût attirent votre animal, et formulée spécifiquement pour les besoins des seniors. Les rations de viande crue sont à éviter : elles sont souvent déséquilibrées en minéraux, ce qui peut être délétère pour les animaux âgés, particulièrement sensibles aux excès de phosphore ou aux rapports calcium/phosphore inadaptés. Elles présentent également un risque sanitaire accru alors que leur système immunitaire est moins performant.

En revanche, combiner une alimentation sèche (croquettes) et humide (terrine, mousses…) est souvent bénéfique. Une ration cuite et faite maison (en suivant les conseils d’un vétérinaire) peut aussi aider un animal à retrouver l’appétit. Et pour les plus difficiles, une astuce simple peut suffire : tiédir légèrement l’aliment humide pour en renforcer l’odeur et la rendre plus attirante.

À quel moment faire intervenir le vétérinaire ?

Les visites de suivi chez le vétérinaire restent indispensables, notamment pour maintenir à jour le protocole vaccinal et le déparasitage. Avec l’âge, le système immunitaire perd en efficacité : un animal senior est donc plus vulnérable et nécessite une protection régulière contre les maladies infectieuses et les parasites.

Les consultations de gériatrie ont pour objectif de suivre l’évolution du vieillissement qui est propre à chaque individu. La première est souvent la plus longue : elle permet un échange approfondi et inclut, lorsque nécessaire, des examens complémentaires. Ces premiers éléments serviront de référence pour les visites suivantes. L’idéal est d’entamer ce suivi dès le début du « troisième âge ». La fréquence des consultations dépend ensuite de la trajectoire de l’animal : tous les six mois si des signes de fragilité apparaissent, ou une fois par an si son état reste stable.

L’enjeu n’est plus seulement d’allonger la durée de vie de nos compagnons, mais surtout de prolonger leur vie en bonne santé, en préservant leur qualité de vie le plus longtemps possible – une démarche qui rejoint celle adoptée pour les humains et chats âgés : comment les accompagner pour un vieillissement sain ? Les conseils pratiques de chercheurs en sciences vétérinaires (alimentation, aménagement, comportements à surveiller, etc.)

The Conversation

Sara Hoummady est membre de l’AFGASP (Association Française de Gériatrie Animale et de Soins Palliatifs). Elle a reçu la bourse de la FVE (Federation Veterinaire Européenne) pour ses travaux sur le vieillissement félin. Elle a fait partie d’un comité de réflexion sur le vieillissement sain chez le chien et le chat organisé par un petfooder.

ref. Votre chien ou chat vieillit ? Des gestes simples pour prolonger sa qualité de vie – https://theconversation.com/votre-chien-ou-chat-vieillit-des-gestes-simples-pour-prolonger-sa-qualite-de-vie-270489

L’Univers a-t-il un début ? Le Big Bang contre la théorie de l’état stationnaire

Source: The Conversation – France in French (2) – By Waleed Mouhali, Enseignant-chercheur en Physique, ECE Paris

La question de l’évolution de l’Univers a attisé de nombreux débats au cours de l’histoire de la physique. Au début du XXe siècle, deux camps de scientifiques s’affrontèrent : d’un côté, les tenants d’un Univers stable et ayant toujours existé, de l’autre, les physiciens qui adhèrent au modèle d’un atome primitif, ancêtre de notre théorie du Big Bang.


Au cours du XXe siècle, la cosmologie a été bouleversée par deux visions concurrentes du Cosmos. D’un côté, Georges Lemaître proposait l’hypothèse d’un « atome primitif », précurseur du Big Bang, selon laquelle l’Univers a une histoire et un commencement. De l’autre, Fred Hoyle, Thomas Gold et Hermann Bondi défendaient en 1948 une alternative : l’état stationnaire, un modèle où l’Univers, en expansion, reste inchangé à grande échelle grâce à une création continue de matière.

Cette théorie séduisait par son élégance : elle évitait l’idée d’un début absolu et renouait avec de vieilles intuitions philosophiques – puisqu’elles remontent à la Grèce antique – selon lesquelles le Cosmos était éternel et immuable. Mais elle allait bientôt se heurter à l’épreuve des observations. Le déclin de cette théorie fascinante s’inscrit dans une querelle scientifique majeure, au terme de laquelle le modèle de l’atome primitif de Georges Lemaître s’est imposé.

Le modèle de l’état stationnaire : un Univers éternel et immuable

En 1948, Fred Hoyle, Thomas Gold et Hermann Bondi introduisent le modèle cosmologique de l’état stationnaire. Leur approche repose sur deux principes fondamentaux. D’une part, le principe cosmologique parfait : non seulement l’Univers est homogène et isotrope dans l’espace – cela signifie qu’à grande échelle, l’Univers présente les mêmes propriétés en tout point et dans toutes les directions d’observation, aucun lieu ni direction n’est privilégiés – mais il l’est aussi dans le temps – ses propriétés sont globalement les mêmes à toutes les époques. D’autre part, ils postulent la création continue de matière pour compenser l’expansion observée de l’Univers mise en évidence par Hubble, de la matière est continuellement créée à un rythme très faible (de l’ordre d’un atome d’hydrogène par mètre cube tous les milliards d’années).

Ce modèle évite un commencement à l’Univers, et par conséquent la question philosophique et scientifique de la création de quelque chose à partir du néant. Il offre un cadre élégant, statique à grande échelle, dans lequel l’Univers n’a ni origine ni fin. D’un point de vue philosophique, il s’inscrit dans la continuité d’une vision éternelle du Cosmos, une position qui était majoritaire parmi les savants de l’Antiquité jusqu’au XVIIIe siècle, une idée déjà défendue par les stoïciens ou Aristote. À noter qu’Aristote s’interroge sur les limites de l’Univers et rejette l’idée d’un Univers infini, qu’il juge physiquement insoutenable.

Pourquoi le modèle de l’état stationnaire a-t-il séduit ?

Le modèle de l’état stationnaire a longtemps bénéficié d’un certain prestige pour plusieurs raisons. D’abord, sa simplicité philosophique, que l’on vient de décrire, mais aussi sa stabilité mathématique, puisqu’il repose sur des solutions simples des équations cosmologiques formulées par Einstein dans le cadre de sa relativité générale. Enfin, il séduit aussi du fait de son esthétique scientifique : un Univers inchangé dans le temps apparaît comme harmonieux et prévisible.

Le modèle de l’état stationnaire avait donc tout pour plaire. Sûr de sa théorie, c’est Fred Hoyle, en voulant se moquer et tourner en dérision le modèle concurrent de l’atome primitif qu’il considérait comme absurde, qui forge le terme de Big Bang lors d’une émission de radio sur la BBC en 1949. Et pourtant…

Le modèle de l’atome primitif de Lemaître : un précurseur du Big Bang

Avant même la formulation du Big Bang moderne tel que nous le concevons aujourd’hui, le prêtre et physicien belge Georges Lemaître avait développé en 1931 une hypothèse audacieuse : le modèle de l’atome primitif. Selon lui, l’Univers aurait été créé à partir de la désintégration d’un « atome cosmique », un point originel dense et chaud, à l’origine de l’expansion de l’espace. Il complète ainsi un modèle qu’il avait commencé à formuler dès 1927, dans lequel il proposait déjà un Univers en expansion.

Photo d’époque en noir et blanc des trois scientifiques
George Lemaître, au centre, en compagnie d’Albert Einstein, à droite, et de Robert Andrews Millikan à gauche.
Wikimedia

Lemaître s’appuie sur les solutions dynamiques des équations d’Einstein et sur les observations de Edwin Hubble, astronome américain ayant découvert que les galaxies s’éloignent des unes des autres. Il conçoit un Univers en expansion, mais doté d’un passé à la fois physique et avec un commencement. Lemaître imaginait l’atome primitif comme un noyau contenant toute la matière de l’Univers dont la fission aurait déclenché l’expansion cosmique. Il interprétait les rayons cosmiques, récemment découverts, comme des résidus de cette désintégration initiale. Cette hypothèse s’est avérée inexacte puisqu’ils proviennent en réalité de phénomènes astrophysiques situés dans notre environnement cosmique proche.

Contrairement à Hoyle, il accepte la notion de début sans lien avec une quelconque création religieuse, qu’il considère en tant qu’ecclésiaste comme une notion philosophique et non pas comme un événement particulier. Le modèle de l’atome primitif est le précurseur direct de ce que l’on appellera par découvertes successives le modèle du Big Bang, qui s’imposera plus tard, notamment grâce à ses prédictions observables.

Les preuves observationnelles contre l’état stationnaire

Malgré son attrait initial, le modèle de l’état stationnaire a commencé à vaciller face à des données de plus en plus précises. Le coup le plus dur arrive en 1964, quand Arno Penzias et Robert Wilson détectent par hasard un signal radio bruité provenant de toutes les directions d’observation. Ce bruit, appelé rayonnement cosmologique, est en fait la lueur fossile laissée par l’Univers très jeune, exactement comme l’avaient prédit les partisans du Big Bang. Le modèle stationnaire, lui, n’a aucun moyen d’expliquer un tel vestige. Le fond diffus cosmologique, découvert en 1965, est le témoin le plus direct du Big Bang. Ses détails ont ensuite été étudiés par les satellites COBE (1992), WMAP (2003) et Planck (2009).

Trois cartes du fond diffus cosmologiques au fil du temps, selon les premières mesures de Penzias et Wilson puis suite aux mesures des missions spatiales COBE et WMAP
Avec les missions spatiales successives, le fond diffus cosmologique a pu être mesuré de plus en plus précisément. Son existence-même est un argument en faveur du modèle du Big Bang.
NASA/Wikimedia

D’autres indices vont dans le même sens : les galaxies lointaines – dont l’image qui nous parvient d’elle date du moment où elles étaient encore jeunes – n’ont pas la même apparence que les galaxies actuelles. De plus, les quasars, sortes de noyaux galactiques hyperactifs, étaient bien plus nombreux dans le passé qu’aujourd’hui. Ces différences montrent que l’Univers évolue au fil du temps, contrairement à ce qu’affirmait l’état stationnaire.

Enfin, le Big Bang prédit avec une grande précision les proportions des éléments légers (hélium, deutérium, lithium) formés durant les toutes premières minutes. Les mesures des éléments fossiles qui sont parvenus jusqu’à nous confirment ces valeurs. Le modèle stationnaire, qui n’inclut pas de phase chaude et dense initiale, est incapable de les expliquer.

L’évolution de la cosmologie moderne

Face à ces observations, la communauté scientifique adopte progressivement le modèle du Big Bang comme modèle standard. Pourtant, Fred Hoyle, dans les années 1990, refusant d’abandonner son hypothèse, propose un modèle dit quasi stationnaire, mais il reste marginal.

Aujourd’hui, le modèle ΛCDM (Lambda Cold Dark Matter), une version étendue du Big Bang qui intègre la constante cosmologique, l’idée selon laquelle il existe une minuscule énergie du vide, identique partout, exerçant une pression qui accélère l’expansion de l’Univers, est considéré comme le cadre le plus complet pour décrire l’évolution de l’univers. Introduite par Einstein en 1917 pour contrecarrer l’effet de la gravité dans un Univers qu’il pensait lui-même statique, elle a été réhabilitée sous le nom d’énergie sombre pour expliquer l’accélération observée, est considéré comme le cadre le plus complet pour décrire l’évolution de l’Univers.

Le modèle de l’état stationnaire illustre un cas typique d’élégance théorique confrontée à la rigueur de l’expérimentation. Cette controverse a stimulé les débats, inspiré des développements mathématiques et permis une meilleure compréhension de ce qu’est une bonne théorie scientifique : cohérente, testable, et surtout, réfutable.

Elle rappelle aussi que la science avance non par dogme, mais par confrontation avec la réalité du cosmos. Et si certaines théories comme celle de la simulation ou du multivers flirtent aujourd’hui avec la frontière de ce que l’on est capable de tester, elles perpétuent une tradition millénaire : tenter de comprendre ce qui, depuis toujours, nous dépasse.

The Conversation

Waleed Mouhali ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’Univers a-t-il un début ? Le Big Bang contre la théorie de l’état stationnaire – https://theconversation.com/lunivers-a-t-il-un-debut-le-big-bang-contre-la-theorie-de-letat-stationnaire-269855

Les champignons d’Ötzi, l’homme des glaces du Néolithique

Source: The Conversation – France (in French) – By Hubert Voiry, Mycologue, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Amadouvier, Polypore du bouleau et Ötzi CC BY

On l’oublie trop souvent mais les champignons ont accompagné l’histoire de l’humanité : médecine, géopolitique, psychologie, architecture, gastronomie, ils s’invitent dans de nombreux champs de nos vie depuis le Néolithique.

Dans cet extrait de son ouvrage 10 champignons qui ont changé la vie des hommes (Éditions Actes Sud), le mycologue Hubert Voiry nous parle des deux champignons retrouvés par les archéologues dans la besace d’Ötzi, l’homme préhistorique découvert fortuitement en 1991 à 3200 mètres d’altitudes, dans les Alpes italiennes. Il tâche de comprendre pourquoi cet homme avait, avec lui des amadous et des polypores du bouleau


Ötzi portait un petit sac en cuir rempli de matière noire. Dans ce sac, il y avait aussi trois outils en silex et un os en forme de poinçon. Au début, on a pensé que la matière noire était de la résine et que ce sac était une sorte de “kit” de réparation d’outils. Or, la substance, une fois séchée, a montré une teinte virant au brun. L’examen microscopique de cet objet a révélé qu’il s’agissait de la chair d’un champignon, l’amadouvier (Fomes fomentarius). Cette chair brune que l’on trouve sous la croûte (la face supérieure) du champignon avait été travaillée manuellement pour obtenir un produit de consistance fibreuse que l’on appelle l’amadou. Mélangées à cette matière, on a détecté aussi des traces de pyrite. Silex, pyrite et amadou ainsi réunis permettent d’allumer le feu et de le conserver.

Ce n’est pas le témoignage le plus ancien de l’usage de l’amadou pour le feu. Celui-ci a en effet été retrouvé en grande quantité associé à des nodules de pyrite sur le site archéologique de Star Carr en Angleterre qui date de près de 10 000 ans. On a fait les mêmes observations dans les fouilles archéologiques de Maglemose au Danemark, site qui remonte à 8 000 ans. Il existe aussi des témoignages plus récents datant de l’âge du bronze en Suisse, dans les sites préhistoriques d’anciens villages lacustres. L’amadou a donc la propriété de produire et de transporter le feu. Contrairement à une idée reçue, les humains de cette époque ne frappaient pas deux silex l’un contre l’autre pour allumer un feu, car les étincelles résultant de leur percussion sont trop éphémères pour enflammer un combustible. Ils avaient recours essentiellement à deux techniques : celle de la friction avec du bois et celle de la percussion, vraisemblablement utilisée par Ötzi. Dans la première, on dispose un morceau de bois à la verticale d’un autre placé au sol. On frotte le morceau de bois sur l’autre en lui donnant un mouvement de rotation avec les mains. Cela produit de la sciure échauffée qui va donner quelques braises. Ensuite, il faudra les mettre en contact avec des brindilles sèches. Ce procédé n’a pas laissé de traces archéologiques. L’autre méthode consiste à utiliser, comme Ötzi, pyrite, silex et amadou. La percussion d’un morceau de disulfure de fer (pyrite ou marcassite) contre une roche dure comme le silex produit des étincelles. L’amadou au contact de l’étincelle est capable de s’embraser facilement du fait de sa structure fibreuse, et le feu peut couver longtemps, ce qui facilite son transport. Il reste à produire des flammes en mettant par exemple en contact l’amadou incandescent avec des herbes très sèches ou des fibres d’écorce.

Pour faciliter l’embrasement, on a perfectionné la technique. L’amadou est débité en tranches fines qui sont amollies à coups de maillet puis qui sont mises à sécher. Au cours des siècles, des traitements au salpêtre ou aux cendres ont été mis au point pour qu’il s’enflamme plus facilement. Le célèbre mycologue Christiaan Hendrik Persoon en donne la description dans son ouvrage Traité sur les champignons comestibles, contenant l’indication des espèces nuisibles paru en 1818. Il précise que les bûcherons des Vosges avaient une technique moins recommandable pour traiter l’amadou : ils enterraient les tranches du “bolet” et les arrosaient pendant un certain temps avec de l’urine.

À partir de l’âge du fer, les morceaux de disulfure sont remplacés par des briquets, petits objets en acier qui au Moyen Âge avaient une forme de crochet aplati. Actuellement, on peut se procurer, dans le commerce, ce type de briquet appelé aussi briquet à silex et ainsi reproduire les gestes de nos ancêtres en frappant l’acier sur un silex aiguisé. On recueille les étincelles avec un morceau d’amadou ou à défaut avec un morceau de coton carbonisé. Les briquets “à amadou” qui apparaissent vers 1840 ne contiennent curieusement pas d’amadou. Le nom a été repris, mais c’est une mèche de coton trempée dans une solution chimique qui joue le rôle de l’amadou.

De nos jours, l’amadou est encore utilisé de façon traditionnelle pour le transport du feu, comme en Autriche lors du Weihfeuertragen, littéralement “le transport de feu consacré”. Le samedi de Pâques, le prêtre catholique réunit les familles de paroissiens autour d’un feu qu’il bénit au cours d’une cérémonie. Ensuite, les enfants récupèrent les braises à l’aide de bidons métalliques et passent dans les maisons du village apporter le feu béni. Pour faciliter le transport, ils ajoutent aux braises des morceaux d’amadou. En plus d’être le polypore le plus efficace pour la fabrication et le transport du feu, grâce à sa chair, l’amadouvier a aussi des vertus médicinales et artisanales, voire spirituelles. Un peuple de l’île d’Hokkaidō au Japon, les Aïnous, procédait, en cas de maladie ou d’épidémie, à un rituel de fumée autour des habitations. Ils faisaient brûler toute la nuit des fructifications de F. fomentarius pour éloigner les démons. Un rite analogue était pratiqué en Sibérie chez les Khantys et en Amérique du Nord dans des tribus amérindiennes.

[…]

Le deuxième champignon retrouvé dans les affaires d’Ötzi est le polypore du bouleau, en latin : Fomitopsis betulina. Il se présentait sous forme de deux fragments enfilés sur une lanière de cuir. L’un de forme sphérique et l’autre de forme conique. Le polypore du bouleau, une fois séché, s’enflamme rapidement mais le feu ne couve pas. Ötzi ne l’a pas probablement pas utilisé pour le transport du feu, d’autant qu’il possédait déjà de l’amadou. Quel usage faisait-il donc des morceaux de ce polypore ?

Cette question a naturellement suscité des débats, dont sont ressorties deux grandes hypothèses. La première a été avancée par l’anthropologue italien Luigi Capasso : il suggère que l’Homme des Glaces était conscient de la présence de ses parasites intestinaux et les combattait avec des doses adaptées de Fomitopsis betulina. Ce champignon, qui est comestible – nous en reparlerons plus loin –, était probablement le seul vermifuge disponible à l’époque. L’autre hypothèse est défendue par la biologiste autrichienne Ursula Peintner : elle a fait le rapprochement avec certaines coutumes d’Amérindiens, rapportées par le biologiste américain Robert Blanchette. Ils possédaient des objets décorés avec des morceaux de forme ronde ou ovale d’Haploporus odorus, polypore à l’odeur très suave. Ces fragments étaient enfilés sur des lacets en cuir puis attachés aux tuniques sacrées ou aux colliers des guérisseurs. Ce polypore était aussi considéré comme ayant des vertus médicinales : on le faisait brûler pour produire une fumée agréable pour les personnes malades. Comme souvent dans les traditions, les aspects spirituel et médical sont mêlés. Concernant l’Homme des Glaces, nous avons bien noté que les bouts de F. betulina étaient enfilés sur une lanière de cuir de façon élaborée. S’il s’était agi d’un simple transport, ils auraient été placés sans perforation dans un récipient. On peut donc penser que les morceaux de F. betulina jouaient un rôle spirituel et médicinal. Robert Blanchette évoque aussi l’importance d’un autre champignon, Fomitopsis officinalis, aux propriétés médicinales pour les Amérindiens et leurs chamanes qui l’appellent “le pain des fantômes”. Les chamanes utilisaient des masques sculptés dans ces polypores pour effectuer des rites destinés à guérir certaines maladies. À leur mort, les masques étaient placés à la tête de la tombe et protégeaient l’esprit des chamanes. En Autriche, des fructifications de polypore du bouleau étaient sculptées pour protéger les animaux de ferme de la malchance. Le fragment conique du polypore d’Ötzi pourrait évoquer une sculpture qui n’aurait pas été très bien conservée. On pourrait donc considérer qu’Ötzi était un chamane qui portait sur lui, comme un talisman, ces deux fragments d’un champignon aux vertus médicinales et spirituelles. Rappelons que les affaires d’Ötzi n’ont pas été pillées, ce qui laisse supposer qu’on ne voulait pas s’approprier ses objets : c’était peut-être un personnage important.

The Conversation

Hubert Voiry est l’auteur de l’ouvrage « 10 champignons qui ont changé la vie des hommes », publié aux éditions Actes Sud dont ce texte est tiré.

ref. Les champignons d’Ötzi, l’homme des glaces du Néolithique – https://theconversation.com/les-champignons-dotzi-lhomme-des-glaces-du-neolithique-270020

Les toilettes peuvent rendre les routes africaines plus sûres, selon cette nouvelle étude

Source: The Conversation – in French – By Festival Godwin Boateng, Senior Research Associate, University of Oxford

Voyager sur les routes africaines comporte de nombreux défis. La principale difficulté consiste à arriver à destination en toute sécurité. Le continent est l’une des régions du monde les plus touchées par des accidents de la route. Le nombre de morts de l’Afrique sur les routes représente un quart des victimes dans le monde, alors que le continent compte moins de 4 % du parc automobile mondial.

La situation en Afrique subsaharienne est particulièrement grave. Les accidents de la route touchent cette région plus que toute autre au monde. Son taux de mortalité routière de 27 pour 100 000 habitants est trois fois plus élevé que la moyenne européenne de 9 et bien supérieur à la moyenne mondiale de 18.

Il y a ensuite le problème des infrastructures routières en Afrique. Malgré la récente augmentation des investissements dans le développement routier, la qualité des routes dans de nombreux pays africains est généralement médiocre. Ce constat a été confirmé par des recherches, des enquêtes du Forum économique mondial et le classement international de la qualité des routes du Fonds monétaire international.

Les accidents et les mauvaises routes ne sont pas les seuls éléments qui peuvent rendre les déplacements moins agréables. Le manque de toilettes en est un autre. Lorsque l’envie de faire ses besoins presse, on se retrouve dans une situation compliquée. Les autorités prévoient rarement des toilettes adéquates, sûres et propres pour les voyageurs.

En 2020, un avocat qui défend l’intérêt public, Adrian Kamotho Njenga, a poursuivi en justice avec succès certaines autorités au Kenya. Il les a obligées à mettre des toilettes à la disposition des voyageurs.

Ce problème n’est pas propre à l’Afrique. Des défis similaires existent aux États-Unis et au Royaume-Uni.

La différence est que dans ces pays, des chercheurs étudient la question et produisent des connaissances pour sensibiliser et faire évoluer les choses.

Je suis chercheur senior en gouvernance de la mobilité à l’Unité d’études sur les transports de l’université d’Oxford. Mes recherches portent notamment sur l’accès aux toilettes dans les systèmes de mobilité. Dans un article récent, j’ai attiré l’attention sur les avantages des toilettes en matière de sécurité routière.

Je soutiens que l’amélioration de l’accès convenable des conducteurs aux toilettes peut avoir des avantages en matière de sécurité routière comparables à ceux de l’application des lois contre la conduite en état d’ivresse ou la fatigue au volant.

J’ai effectué des recherches dans des bases de données universitaires telles que Scopus et examiné plusieurs articles. J’ai constaté que l’amélioration de l’accès aux toilettes pour les conducteurs était rarement étudiée en tant que stratégie de sécurité routière en Afrique. Or, elle peut renforcer la sécurité routière en réduisant la distraction des conducteurs et d’autres pratiques de conduite dangereuses qui conduisent à des accidents de la route.

Les pertes liées aux accidents de la route en Afrique sont immenses. Il n’y a pas si longtemps, l’Union africaine déplorait qu’elles représentent environ 2 % du PIB annuel de ses États membres. Pour y remédier, il faudra une approche intégrant des solutions diverses, y compris des mesures innovantes, telles que faciliter l’accès aux toilettes pour les conducteurs sur la route.

Les avantages des toilettes pour la sécurité routière

Conduire alors que l’on a envie d’aller aux toilettes peut être une expérience éprouvante et une source importante de distraction. Cela peut rendre les conducteurs dangereux pour eux-mêmes et les autres usagers en détournant leur attention de la route et des conditions de circulation. Une urgence de se soulager peut affecter leur jugement et leur capacité à réagir face à des situations dangereuses.

La distraction et l’urgence peuvent rendre le conducteur impatient et l’inciter à rouler trop vite, à suivre de trop près les véhicules devant lui ou à tenter des manœuvres imprudentes pour se rendre à l’endroit le plus proche où il pourra se soulager.

Des recherches ont montré que les personnes qui ne peuvent pas uriner lorsque leur vessie est pleine souffrent d’une altération cognitive ou d’une baisse de concentration équivalente à celle d’une personne restée éveillée pendant 24 heures.

La détérioration cognitive associée à l’envie extrême d’uriner équivaut également à un taux d’alcoolémie de 0,05 %. Cela équivaut ou dépasse les limites de taux d’alcoolémie imposées aux conducteurs en Tunisie (0,05 %), au Soudan et en Mauritanie (0 %), au Maroc (0,02 %), au Mali (0,03 %), à Madagascar (0,04 %) et d’autres pays africains.

Tout cela suggère que conduire en ayant envie d’aller aux toilettes est aussi dangereux que conduire en état d’ivresse ou en état de fatigue. Cela implique également que l’amélioration de l’accès aux toilettes peut avoir des effets bénéfiques sur la sécurité routière comparables à ceux de l’application des lois contre la conduite en état d’ivresse ou en état de fatigue.

Les toilettes devraient être intégrées dans les projets d’aménagement routier et les systèmes de mobilité.

Il est temps d’investir dans l’accès aux toilettes dans les systèmes de mobilité

Pour commencer, les gouvernements du continent peuvent construire davantage de toilettes publiques. L’Afrique est l’une des régions les plus touchées par le manque de toilettes dans le monde. Selon l’Organisation mondiale de la santé, quelque 779 millions de personnes sur le continent n’ont pas accès de manière convenable à des toilettes adéquates, sûres et propres. La construction de toilettes publiques supplémentaires peut contribuer à lutter contre la pénurie générale de toilettes sur le continent, ainsi que dans le contexte de la mobilité.

Il est réjouissant de constater qu’au Ghana, par exemple, des promoteurs privés investissent dans des aires de repos le long des autoroutes. Ces infrastructures sociales de transport routier permettent aux voyageurs de se détendre, d’accéder à des biens et services et de socialiser pendant leur pause. Elles sont souvent équipées de toilettes payantes. Les gouvernements peuvent explorer des moyens de soutenir ces initiatives privées afin qu’elles se développent et deviennent plus abordables.

Cependant, les aires de repos sont souvent situées en périphérie. La plupart des conducteurs et autres usagers de la route circulent en ville. Lorsqu’ils ont besoin d’aller aux toilettes pendant leurs déplacements, certains conducteurs et autres voyageurs en milieu urbain sont susceptibles d’utiliser les toilettes disponibles dans les stations-service, les hôtels, les restaurants, les banques, les cafés, les salons de coiffure et autres établissements situés en ville.

On ne sait pas grand-chose sur leur coût, leur sécurité, leur propreté et leur emplacement, ni sur la gêne que peuvent ressentir ceux qui les utilisent. Les chercheurs devront étudier ces questions et partager leurs conclusions avec le public.

Lorsque davantage de personnes seront sensibilisées à ces questions, il pourrait y avoir un changement de mentalité pour exiger et soutenir un meilleur accès aux toilettes dans le cadre de la politique de mobilité.

The Conversation

Festival Godwin Boateng est affilié à l’American Restroom Association (ARA).

ref. Les toilettes peuvent rendre les routes africaines plus sûres, selon cette nouvelle étude – https://theconversation.com/les-toilettes-peuvent-rendre-les-routes-africaines-plus-sures-selon-cette-nouvelle-etude-270478

Pourquoi en France les start-ups dirigées par des femmes lèvent en moyenne 2,5 fois moins de fonds que celles dirigées par des hommes ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Pauline Gibard, Maîtresse de conférences en entrepreneuriat, Université Jean Moulin Lyon 3

L’investisseuse est souvent perçue comme bienveillante, plus accessible et plus à l’écoute. Un stéréotype ancré chez certaines entrepreneures. Lightspring/Shutterstock

Le financement d’une entreprise n’est pas qu’une affaire d’argent. C’est une relation, une danse à deux où chaque partenaire projette des stéréotypes. Une étude donne la parole à des entrepreneures qui portent elles-mêmes ces représentations.


En France, les start-ups fondées par des femmes lèvent en moyenne 2,5 fois moins de fonds que celles fondées par des hommes. Ce constat illustre à quel point le financement reste l’un des principaux enjeux liés de l’entrepreneuriat féminin, parfois décrit comme un second plafond de verre. Il faut déjà s’imposer comme entrepreneuse, puis encore franchir la barrière de l’accès aux capitaux.

Jusqu’ici, c’est l’offre de financement qui a été principalement étudié : combien d’argent est disponible, comment fonctionnent les banques et les fonds ? Mais pour obtenir un financement, il faut d’abord… en faire la demande. Sur ce point, la recherche est encore rare.

C’est précisément ce que nous avons exploré dans notre étude publiée dans la Revue internationale PME, à travers 29 entretiens narratifs avec des entrepreneures. Leurs récits montrent que la demande de financement est avant tout une relation : une danse à deux entre entrepreneuse et financeurs, imprégnée d’attentes, de craintes et de stéréotypes.

La finance pensée comme un univers masculin

Dans cette danse, l’investisseur est spontanément imaginé comme un homme : « Quand je pense à un investisseur, je pense automatiquement à un homme » raconte une entrepreneure. Cela leur confère une légitimité « naturelle », rationnels, ambitieux, cartésiens.

Certaines entrepreneures y voient même un atout : « Je pense que les hommes investisseurs seraient plus à même de nous pousser dans nos retranchements pour faire avancer notre projet », estime l’une. Mais cette admiration s’accompagne souvent d’un malaise.

Plusieurs redoutent un regard condescendant ou un manque de crédibilité : « Si je demande un financement à un homme, j’aurais tendance à penser qu’il estime que j’ai moins de revenus », observe une autre. D’autres évoquent un sentiment de domination, voire le risque d’abus : « Je ne suis pas une friandise. Avec une femme au moins, on ne risque pas d’attouchement », insiste une fondatrice.

Les investisseuses, trop bienveillantes ?

Quand la partenaire de danse est une investisseuse, le pas change. Elle est souvent perçue comme plus accessible et plus à l’écoute « Je pense que les femmes seraient plus bienveillantes avec moi » estime une entrepreneure. Pour certaines, elles incarnent même un modèle inspirant.

On pourrait croire que les entrepreneures se tournent plus facilement vers des investisseuses. Mais la réalité est plus ambivalente. Certaines redoutent un excès de bienveillance, perçu comme un manque d’exigence :

« C’est très cliché, mais j’aurais peur qu’avec un trop-plein de bienveillance, on ne me “pousse” pas assez. J’ai l’impression qu’entre hommes, on fait plus d’argent, on pousse plus ».

D’autres craignent au contraire une rivalité ou un jugement plus sévère : « On a un peu plus de pression face à une femme, car c’est soit de la compassion, soit du mépris… » explique une autre.

« Pas prévu de faire des enfants ensemble »

Face à ces représentations contrastées, les entrepreneures apprennent à choisir leurs partenaires de danse.

Certaines privilégient les investisseuses pour des projets destinés à un public féminin, ou dans des situations particulières comme une grossesse perçue comme mieux acceptée par une femme. D’autres préfèrent des investisseurs masculins, jugés plus crédibles ou plus susceptibles de « pousser » leur projet.




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Notons que toutes ne se laissent pas enfermer dans ce jeu de projections :

« Pour mon financement, je cherche des investisseurs qui font écho à mes valeurs profondes. Fille ou garçon, nous n’avons pas prévu de faire des enfants ensemble donc ce n’est pas un problème » raconte une fondatrice.

Une danse à deux traversée de stéréotypes

Ces témoignages rappellent que le financement entrepreneurial n’est pas qu’une affaire de capitaux ou de business plans. C’est une relation, une danse à deux, où chaque partenaire projette des stéréotypes.

Nos résultats montrent que les entrepreneures elles-mêmes portent et mobilisent des représentations. Voir les hommes comme plus rationnels, ou les femmes comme plus bienveillantes, influe sur la façon dont elles valorisent une relation de financement, et parfois sur leur capacité à s’y engager.

Améliorer l’accès au financement ne peut pas se limiter à féminiser les instances d’investissement. Il faut aussi comprendre comment ces imaginaires se construisent et orientent les relations. Car finalement, lever des fonds, ce n’est pas seulement obtenir un chèque. C’est accepter de danser, et la danse n’a de sens que si les deux partenaires trouvent l’accord.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Pourquoi en France les start-ups dirigées par des femmes lèvent en moyenne 2,5 fois moins de fonds que celles dirigées par des hommes ? – https://theconversation.com/pourquoi-en-france-les-start-ups-dirigees-par-des-femmes-levent-en-moyenne-2-5-fois-moins-de-fonds-que-celles-dirigees-par-des-hommes-267562