Jean Baudrillard, le philosophe qui a prédit l’intelligence artificielle, trente ans avant ChatGPT

Source: The Conversation – France in French (3) – By Bran Nicol, Professor of English, University of Surrey

Visionnaire de la culture numérique, Jean Baudrillard pensait l’intelligence artificielle comme une prothèse mentale capable d’exorciser notre humanité, et un renoncement à notre liberté.


Certains penseurs semblent si précis dans leur compréhension du lieu vers lequel la société et la technique nous emportent qu’ils sont affublés du titre de « prophète ». C’est le cas de J. G. Ballard, Octavia E. Butler, ou encore Donna Haraway.

L’un des membres les plus importants de ce club est le penseur Jean Baudrillard (1929-2007) – bien que sa réputation se soit amoindrie depuis une vingtaine d’années, il est désormais vaguement associé à l’époque révolue où les théoriciens français tels que Roland Barthes et Jacques Derrida régnaient en maîtres.

Lorsque nous l’avons relu pour écrire la nouvelle biographie qui lui est consacrée, nous nous sommes toutefois souvenus à quel point ses prédictions sur la technologie contemporaine et ses effets se révélaient prémonitoires. Sa compréhension de la culture numérique et de l’intelligence artificielle (IA) s’avère particulièrement clairvoyante – d’autant que ses écrits l’ont présentée plus de trente ans avant le lancement de ChatGPT.

Un contexte de préhistoire numérique

Il faut bien se figurer que les technologies de communication de pointe des années 1980 nous paraissent désormais totalement obsolètes : Baudrillard écrit alors que l’entourent des répondeurs téléphoniques, des fax, et bien sûr, le Minitel, prélude médiatique franco-français au réseau Internet. Son génie résidait dans une aptitude à entrevoir au sein de ces dispositifs relativement rudimentaires une projection des usages probables de la technologie dans le futur.

À la fin des années 1970, il avait déjà commencé à développer une théorie originale de l’information et de la communication. Celle-ci s’est encore déployée à partir de la publication de Simulacres et Simulation en 1981 (l’ouvrage qui a influencé les sœurs Wachowski dans l’écriture du film Matrix, sorti en 1999).

Dès 1986, le philosophe observait :

« Aujourd’hui, plus de scène ni de miroir, mais un écran et un réseau. »

Il prédit alors l’usage généralisé du smartphone, en imaginant que chacun d’entre nous serait aux commandes d’une machine qui nous tiendrait isolés « en position de parfaite souveraineté », comme un « cosmonaute dans sa bulle ». Ces réflexions lui ont permis d’élaborer son concept le plus célèbre : la théorie d’après laquelle nous serions entrés dans l’ère de « l’hyperréalité ».

Matrix (1999), partiellement inspiré des travaux de Jean Baudrillard.

Dans les années 1990, Baudrillard a porté son attention sur les effets de l’IA, d’une manière qui nous aide à la fois à mieux comprendre son essor tentaculaire dans le monde contemporain et à mieux concevoir la disparition progressive de la réalité, disparition à laquelle nous faisons face chaque jour avec un peu plus d’acuité.

Les lecteurs avertis de Baudrillard n’ont probablement pas été surpris par l’émergence de l’actrice virtuelle Tilly Norwood, générée par IA. Il s’agit d’une étape tout à fait logique dans le développement des simulations et autres deepfake, qui semble conforme à sa vision du monde hyperréel.

« Le spectacle de la pensée »

Baudrillard envisageait l’IA comme une prothèse, un équivalent mental des membres artificiels, des valves cardiaques, des lentilles de contact ou encore des opérations de chirurgie esthétique. Son rôle serait de nous aider à mieux réfléchir, voire à réfléchir à notre place, ainsi que le conceptualisent ses ouvrages la Transparence du mal (1990) ou le Crime parfait (1995).

Mais il était convaincu qu’au fond, tout cela ne nous permettrait en réalité uniquement de vivre « le spectacle de la pensée », plutôt que nous engager vers la pensée elle-même. Autrement dit, cela signifie que nous pourrions alors repousser indéfiniment l’action de réfléchir. Et d’après Baudrillard, la conséquence était limpide : s’immerger dans l’IA équivaudrait à renoncer à notre liberté.

Voilà pourquoi Baudrillard pensait que la culture numérique précipiterait la « disparition » des êtres humains. Bien entendu, il ne parlait pas de disparition au sens littéral, ni ne supposait que nous serions un jour réduits à la servitude comme dans Matrix. Il envisageait plutôt cette externalisation de notre intelligence au sein de machines comme une manière « d’exorciser » notre humanité.

En définitive, il comprenait toutefois que le danger qui consiste à sacrifier notre humanité au profit d’une machine ne proviendrait pas de la technologie elle-même, mais bien que la manière dont nous nous lions à elle. Et de fait, nous nous reposons désormais prodigieusement sur de vastes modèles linguistiques comme ChatGPT. Nous les sollicitons pour prendre des décisions à notre place, comme si l’interface était un oracle ou bien notre conseiller personnel.

Ce type de dépendance peut mener aux pires conséquences, comme celles de tomber amoureux d’une IA, de développer des psychoses induites par l’IA, ou encore, d’être guidé dans son suicide par un chatbot.

Bien entendu, les représentations anthropomorphiques des chatbots, le choix de prénoms comme Claude ou encore le fait de les désigner comme des « compagnons » n’aide pas. Mais Baudrillard avait pressenti que le problème ne provenait pas de la technologie elle-même, mais plutôt de notre désir de lui céder la réalité.

Le fait de tomber amoureux d’une IA ou de s’en remettre à sa décision est un problème humain, non pas un problème propre à la machine. Encore que, le résultat demeure plus ou moins le même. Le comportement de plus en plus étrange de Grok – porté par Elon Musk – s’explique simplement par son accès en temps réels aux informations (opinions, assertions arbitraires, complots) qui circulent sur X, plateforme dans laquelle il est intégré.

« Suis-je un être humain ou une machine ? »

De la même manière que les êtres humains sont façonnés par leur interaction avec l’IA, l’IA est dressée par ses utilisateurs. D’après Baudrillard, les progrès technologiques des années 1990 rendaient déjà impossible la réponse à la question « Suis-je un être humain ou une machine ? »

Il semblait confiant malgré tout, puisqu’il pensait que la distinction entre l’homme et la machine demeurerait indéfectible. L’IA ne pourrait jamais prendre plaisir à ses propres opérations à la manière dont les humains apprécient leur propre humanité, par exemple en expérimentant l’amour, la musique ou le sport. Mais cette prédiction pourrait bien être contredite par Tilly Norwood qui a déclaré dans le post Facebook qui la révélait au public :

« Je suis peut-être générée par une IA, mais je ressens des émotions bien réelles. »

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Jean Baudrillard, le philosophe qui a prédit l’intelligence artificielle, trente ans avant ChatGPT – https://theconversation.com/jean-baudrillard-le-philosophe-qui-a-predit-lintelligence-artificielle-trente-ans-avant-chatgpt-269417

La justice restaurative aide-t-elle les femmes victimes de violences sexuelles ?

Source: The Conversation – in French – By Delphine Griveaud, Chargée de recherche au Fonds national de la recherche scientifique belge (FNRS), Université catholique de Louvain (UCLouvain)

Le film _Je verrai toujours vos visages_ (2023), de Jeanne Herry, restitue avec acuité la pratique de la justice restaurative en France. Christophe Brachet/Chifoumi Prod/Trésor Films/StudioCanal/France 3 Cinéma

La justice restaurative consiste à accompagner des victimes et des auteurs d’infractions qui souhaitent dialoguer. Ce type de rencontre ne prétend pas remplacer la justice pénale, mais offrir une option supplémentaire à celles et ceux qui y aspirent. Que sait-on aujourd’hui de ces mesures, de leurs effets, de leurs limites et des expériences de celles qui les vivent ?


Le film Je verrai toujours vos visages (2023), de Jeanne Herry, a permis au grand public de découvrir l’existence des mesures de justice restaurative prévues par le système judiciaire français. Fidèle à la réalité, cette fiction montre notamment le processus par lequel une jeune femme en vient à rencontrer son frère, qui l’a plusieurs fois violée enfant. Elle souhaite convenir avec lui d’une séparation des espaces de la ville dans laquelle elle et lui vont devoir cohabiter alors qu’il vient de sortir de prison. Ce cas a suscité des réactions critiques, soulignant les débats houleux qui entourent la justice restaurative dans le cas de violences de genre.

Peut-on traiter à égalité, dans le processus d’une médiation, les propos et attentes d’une victime d’inceste et de celui qui l’a violée ? Cela revient-il à minimiser les faits ? Ne serait-il pas dangereux, au moins psychiquement, pour une victime de violence sexuelle de rencontrer son agresseur ? Y a-t-il là un trop fort risque d’instrumentalisation du processus de la part de l’auteur des faits ?

Ces questions agitent les discussions sur la justice restaurative en cas de violences de genre, mais à l’aune de nos recherches en sciences sociales auprès des premières personnes concernées, elles tendent à réduire la complexité de la pratique.

Justice restaurative : de quoi parle-t-on ?

Depuis 2014, l’article 10-1 du Code de procédure pénale indique qu’une mesure de justice restaurative peut être proposée

« à l’occasion de toute procédure pénale et à tous les stades de la procédure, y compris lors de l’exécution de la peine, [à] la victime et l’auteur d’une infraction, sous réserve que les faits aient été reconnus ».

Ces mesures sont mises en place si victimes et auteurs le souhaitent. Elles développent une approche différente de la justice pénale : il s’agit moins de punir l’auteur des faits que de créer un dialogue entre victimes et auteurs pour réparer les victimes et responsabiliser les auteurs.

Différentes pratiques restauratives coexistent en France aujourd’hui. Les plus répandues sont les médiations restauratives : des processus, longs, menés par des animateurs et animatrices formées à cet effet, qui offrent un cadre sécurisant à une victime ou un auteur de délit/crime pour revenir sur ce qu’il s’est passé, et se préparer à une rencontre avec l’autre (son auteur, sa victime) s’ils le souhaitent.

Ces mesures reposent sur la libre participation de celles et ceux qui le souhaitent, elles ne peuvent en aucun cas être imposées. Étant donné le peu de moyens alloués et le manque d’information des justiciables, elles sont peu nombreuses. En 2023, l’Institut français pour la justice restaurative, l’association prenant en charge la majorité des mesures de justice restaurative sur le territoire dénombrait 89 mesures terminées et 158 en cours, dont plus de 90 % de médiations restauratives. En agrégeant à cela les mesures restauratives de toutes les autres organisations, à l’activité quantitativement plus restreinte, on ne dépasse pas les 200 mesures terminées sur l’année 2023. Selon les estimations les plus récentes, les deux tiers de ces mesures concernent des violences de genre, cette proportion ayant progressivement augmenté depuis 2014.

La justice restaurative : un danger pour les victimes de violences de genre ?

Parce qu’elle s’appuie sur une approche relationnelle qui tend à (ré)instaurer une communication entre eux par un processus qui propose autant d’écoute et de considération à l’un qu’à l’autre, on peut considérer que la justice restaurative tend à symétriser les positions de victime et d’auteur.

Cette démarche égalitariste peut entrer en conflit avec la perspective des associations de lutte contre les violences sexuelles (et/ou conjugales, incestueuses, etc.) qui mettent l’accent sur le rapport de pouvoir existant entre auteur et victime et sur les risques que cette asymétrie engendre en cas de face-à-face. Elles craignent que cela réinstaure l’« emprise » de l’auteur sur la victime et accroisse le risque de « revictimiser » la victime.

Reposant sur une compréhension individuelle des violences, qui emprunte à des savoirs psychologiques très diffusés actuellement, une telle approche amène à considérer le pouvoir que prennent les auteurs sur les victimes en matière de violences de genre moins comme le produit d’un contexte social inégalitaire que comme une faculté individuelle des auteurs, qui leur permet de prendre l’ascendant psychique sur leur victime pour les déposséder de leur libre arbitre. Dans cette perspective, la source du pouvoir n’est pas un ensemble de mécanismes sociaux mais la personnalité de l’auteur lui-même.

Par ailleurs, certaines associations féministes voient dans les « médiations restauratives » une manière déguisée de contourner l’interdiction pour une autorité publique d’imposer une médiation dans les situations de violences dans le couple ; celle-ci a justement été posée pour couper court aux risques d’emprise des hommes violents sur leurs victimes par la Convention d’Istanbul sur la lutte contre la violence à l’égard des femmes, ratifiée par la France en 2014.

Pourtant, la médiation restaurative n’est pas une médiation obligatoire telle qu’interdite dans la Convention, elle ne peut pas être imposée, elle n’est pas un acte de procédure pénale et n’a pas les mêmes objectifs que celle-ci. Mais ces distinctions semblent floues pour beaucoup, et les pouvoirs publics prennent donc de grandes précautions au sujet de la justice restaurative en cas de violence conjugale.

Ce sont alors d’autres types de pratiques restauratives qui sont privilégiées, des pratiques indirectes, qui accompagnent auteurs et victimes à des rencontres avec d’autres auteurs et victimes qui ont commis ou subi le même type de délit/crime, mais qui ne se connaissent pas au préalable. Ces dispositifs sont appelés « rencontres détenus-victimes ».

Les réticences sont moins grandes du côté des pouvoirs publics dans les cas de violences sexuelles extérieures au couple, mais elles ont pu émerger du côté des associations : en 2022, la Fédération des CIDFF (centres d’information sur les droits des femmes et des familles) s’est ainsi opposée à la justice restaurative au niveau national, tandis que le rapport de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Civiise) de 2023 la rejetait catégoriquement dans les cas de violences incestueuses.

Ce que les victimes de violences de genre font de la justice restaurative

Les débats sur la pertinence de la justice restaurative dans les cas de violences de genre sont souvent théoriques, et détachés de l’analyse de ce qu’il se passe réellement quand des mesures de justice restaurative sont mises en place. Surtout, ces débats sont menés au nom du bien-être et de la protection des victimes, sans connaissance réelle de la méthode de travail des associations spécialisées et sans qu’on entende les voix de celles qui ont bénéficié ou sont engagées dans une mesure de justice restaurative.

Entre 2022 et 2023, notre terrain d’enquête nous a amenées à rencontrer 14 d’entre elles : neuf victimes de violences sexuelles et cinq victimes de violences conjugales (dont les violences étaient à la fois psychologiques, physiques et sexuelles). Certaines se sont lancées dans la justice restaurative après une mauvaise expérience avec la justice pénale, au cours de laquelle elles ne s’étaient pas senties écoutées. D’autres sont dans des situations beaucoup plus rares en France, mais qui tendent à se développer : elles ont été prises en charge par des associations qui, contrairement à celles travaillant sous financement du ministère de la justice, acceptent d’accompagner des médiations restauratives hors de toute reconnaissance judiciaire. Elles n’ont donc jamais déposé plainte. Cinq ont fait l’expérience d’une rencontre entre détenus et victimes ; neuf d’une médiation restaurative. Ce nombre de victimes est trop peu élevé pour que nos observations puissent avoir un caractère représentatif, mais il nous donne un aperçu de ce que peut être la justice restaurative en cas de violences de genre.

Tout d’abord, les raisons qui ont amené ces personnes à s’engager dans la justice restaurative sont multiples : souvent, elles saisissent une main tendue et l’opportunité, rare, d’une écoute gratuite et inconditionnelle, elles espèrent que cela leur permettra d’aller mieux, mais elles peuvent aussi vouloir poser des questions à un ou à leur auteur ou espérer que la démarche pourra transformer l’auteur et ainsi protéger d’autres femmes ou enfants. Ensuite, elles s’approprient de manières disparates les dispositifs. À rebours de l’image de passivité prêtée aux victimes, l’une d’entre elles nous a raconté avoir parlé sans discontinuer pendant une heure lors de la rencontre avec son frère qui l’avait violée enfant. Elle lui a dit tout ce qu’elle n’avait jamais pu lui dire dans le cadre familial qui, contrairement au cadre créé par la justice restaurative, ne légitimait pas sa parole.

Enfin, toutes les personnes que nous avons rencontrées ont souligné l’importance d’avoir été reconnues et écoutées par les praticiennes de la justice restaurative, sans remise en cause de leur récit ni injonction à s’expliquer, se justifier.

Témoignages de praticiennes de la justice restaurative.

Cette considération est racontée comme étant en elle-même réparatrice, et ce, aussi parce qu’elle contraste avec le peu d’attention apportée aux victimes par leur entourage. Les personnes rencontrées qui sont, ou ont été, engagées dans une procédure judiciaire opposent par ailleurs une justice pénale froide, technique et pragmatique à une justice restaurative chaleureuse, empathique, et laissant place aux émotions.

En pratique donc, les victimes de violences de genre avec qui nous avons échangé ne se sentent pas vulnérabilisées par les mesures de justice restaurative. Au contraire, elles se disent renforcées par elles. Ces expériences sont produites, selon les cas, à la fois par la considération et la reconnaissance accompagnant l’entrée dans les mesures, par le travail émotionnel des praticiennes, par la resocialisation permise par la mesure (sortie de l’isolement que connaissent de nombreuses victimes à la suite des violences, formation d’amitiés avec d’autres victimes rencontrées pendant le parcours, et même avec des auteurs participant aux cercles de parole) et par la revalorisation de soi qu’elle permet bien souvent également.

Ces résultats indiquent sans doute l’importance du contexte que la justice restaurative produit pour la rencontre entre victime et auteur : considérant auteurs et victimes à parts égales, il peut donner de fait plus de pouvoir aux victimes qu’elles n’en avaient dans les relations violentes qui les liaient à leurs agresseurs, d’autant plus que ce cadre s’éloigne de la figure de passivité attribuée aux victimes pour ouvrir la possibilité d’une prise en main de leur histoire. En revanche, si le cadre créé par la justice restaurative établit une égalité entre auteur et victime au moment de leur rencontre, il ne change pas les inégalités sociales qui ont permis la violence. En cela, selon nous, la justice restaurative ne constitue pas tant un moyen de lutte contre les violences de genre que la rustine d’une société qui tolère, et favorise, ces violences.

The Conversation

Delphine Griveaud a reçu pour cette recherche des financements du Fonds national de la recherche scientifique belge (FNRS), de l’Institut Robert Badinter (CNRS – Ministère de la Justice), de la Direction et l’Ecole nationale de la protection judiciaire de la jeunesse, et du Service d’aide aux victimes et à l’aide juridictionnelle.

Emeline Fourment a reçu pour cette recherche des financements de l’Institut Robert Badinter (CNRS – Ministère de la Justice) et du Centre Rouennais d’Etudes Juridiques (CUREJ).

ref. La justice restaurative aide-t-elle les femmes victimes de violences sexuelles ? – https://theconversation.com/la-justice-restaurative-aide-t-elle-les-femmes-victimes-de-violences-sexuelles-260935

Bamako est sous pression, mais pas assiégée : la différence a toute son importance

Source: The Conversation – in French – By Lamine Doumbia, Research Associate – Dep. African History /Institute for Asian and African Studies, Humboldt University of Berlin

Depuis plus d’une décennie, le Mali peine à venir à bout des « djihadistes » autour de Gao, Kidal et Ségou. Le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), affilié à Al-Qaïda, est considéré comme le plus violent des groupes terroristes opérant dans la région, compte tenu de l’ampleur de ses attaques.

Le groupe veut imposer sa propre interprétation stricte de l’islam et de la charia. Il a récemment intensifié ses opérations dans certaines zones du Mali. Cela a mis à rude épreuve les routes commerciales et l’approvisionnement en produits de première nécessité, notamment en carburant.

Face à cela, plusieurs médias s’inquiètent d’une crise sécuritaire qui s’aggrave. Cependant, en tant que chercheurs maliens, nous pensons que certaines de leurs affirmations sont exagérées. Nous travaillons dans les domaines des études africaines, de l’anthropologie sociale, de l’histoire, de l’économie et des études en développement, et menons des travaux de terrain à Bamako depuis six mois. Notre analyse s’appuie aussi sur nos recherches sur les marchés urbains et la résilience sociale en Afrique de l’Ouest.

Nous estimons que ce qui est rapporté relève davantage de conjectures fondées sur certains signaux que sur des conclusions solides étayées par des preuves empiriques.

Par exemple, la crise du carburant à Bamako a été interprétée comme uniquement la conséquence directe d’activités terroristes. Mais les limites institutionnelles, structurelles et gouvernementales à bien organiser l’approvisionnement et le stockage du carburant ont dû jouer aussi un rôle important dans cette situation.

Les efforts du gouvernement n’ont pas encore permis de stabiliser durablement la situation. Mais cela ne signifie pas pour autant que la capitale est assiégée.

Nos observations de terrain montrent une réalité différente. Bamako est sous forte pression et certaines activités sont perturbées. Mais les marchés continuent de fonctionner et les habitants font preuve d’une solidarité et d’une capacité d’adaptation remarquables dans leur vie quotidienne.

La nuance est importante. Il ne s’agit pas de minimiser la crise, mais de la décrire avec précision, en tenant compte de sa complexité et des réalités locales.

Au-delà du récit de l’effondrement

Décrire Bamako comme « assiégée » risque d’occulter une réalité sociale complexe. Les routes sont certes moins sûres, mais la ville continue de fonctionner.

Les marchés continuent de fonctionner, même si les conditions sont difficiles. Les écoles, bien que fermées par intermittence, ont rouvert après deux semaines de fermeture. Beaucoup de communautés urbaines mobilisent des formes locales de résilience. Les analyses externes négligent trop souvent ces aspects.

Qualifier cette situation de « blocus » revient à confondre perturbation logistique et encerclement militaire. Un blocus impliquerait qu’aucun mouvement de personnes ou de marchandises n’est possible, ce qui n’est pas le cas. Ce à quoi nous assistons, c’est un étouffement progressif des artères économiques de la ville, et non un siège total.

Réalités quotidiennes : marchés et difficultés

Pour comprendre la crise actuelle autour de Bamako, il faut retracer son histoire. Comme l’explique l’anthropologue social émérite Georg Klute, les conflits dans la région du Sahara-Sahel ont longtemps pris la forme de « petites guerres » asymétriques et nomades.

Il ne s’agissait pas de guerres totales, mais de confrontations mobiles et négociées, fondées sur des stratégies d’autonomie et de survie dans des environnements marginaux. Ce que nous observons aujourd’hui s’inscrit dans la continuité de cette tradition de contestation localisée.

Ces « petites guerres» asymétriques ont évolué pour devenir des insurrections hybrides mêlant modes de résistance historiques, revendications politiques depuis les années 1990 et idéologie terroriste transnationale.

Cette trajectoire était déjà visible il y a plus de dix ans, lorsque le coup d’État de 2012 a été suivi par l’occupation du nord du Mali par des séparatistes touaregs et des groupes terroristes islamistes.

Autrefois célébré comme un modèle de démocratie, le Mali est entré dans un cycle prolongé de fragilité, marqué par des coups d’État militaires, une autorité fragmentée et l’effritement de la confiance publique.

Si Bamako est confrontée à des pénuries et à une hausse des prix, l’épicentre des difficultés économiques se situe plus au nord et à l’est, dans les régions de Mopti, Kayes et Ségou. Des études récentes montrent comment les groupes armés se sont immiscés dans la vie économique quotidienne. Ils contrôlent les marchés, taxent les routes commerciales et réglementent la mobilité.

À Mopti, des factions « djihadistes » ont mis en place des systèmes de gouvernance parallèles, collectant des impôts « zakat », appliquant leurs propres codes de justice et offrant une sécurité minimale en échange de la conformité.

À Ségou, les réseaux de transport sont étroitement surveillés. Les agriculteurs et les commerçants sont souvent contraints de payer des taxes informelles pour transporter des marchandises entre les villages. Ces mesures ont perturbé les économies locales, réorienté les chaînes de valeur et imposé de nouvelles hiérarchies de contrôle.

Ce qui avait commencé comme une insurrection localisée dans les périphéries nomades touche désormais le cœur urbain de la vie politique et économique du Mali.

Pourtant, comme nous l’avons observé lors de notre récente étude de terrain au Grand Marché de Bamako, il ne s’agit pas d’une guerre menée uniquement avec des armes, mais aussi d’une lutte pour la survie, la dignité et la souveraineté.

Résilience et solidarité

Au cours de nos récentes recherches sur le terrain consacrées à la dynamique des marchés urbains et aux contestations en Afrique de l’Ouest, nous avons pu constater à quel point la crise actuelle a bouleversé la vie quotidienne à Bamako.

Au Grand Marché, le cœur commercial de la ville, les commerçants et les consommateurs sont confrontés à des difficultés. La pénurie de carburant a perturbé la circulation des marchandises et des personnes, rendant les transports rares et coûteux.

Cette pénurie a déclenché une réaction en chaîne. Les prix des produits de base ont explosé et les coupures d’électricité se sont multipliées. Cela affecte le stockage frigorifique, les petites industries et les moyens de subsistance des ménages. Bien que nous ne disposions pas de données officielles, nous avons observé que les travailleurs « non déclarés » – qui constituent la majorité de la main-d’œuvre de Bamako – ont vu leurs sources de revenus s’effondrer.

Pourtant, la résilience et la solidarité restent frappantes. De nombreux commerçants continuent de parcourir de longues distances à pied pour se rendre au marché, souvent sans savoir si des clients viendront. Le samedi, lorsque le carburant est devenu un peu plus disponible, les marchés ont retrouvé leur ambiance et attiré de nombreux vendeurs et acheteurs.

Partout dans la ville, de longues files d’attente se forment devant les stations-service. Les habitants attendent patiemment et s’entraident en partageant de l’eau, des informations et en multipliant les petits gestes de solidarité.

De ces scènes se dégage une forte impression de solidarité, une volonté collective de tenir et de s’adapter. Face au manque de carburant, les habitants de Bamako réinventent leur vie quotidienne grâce à l’entraide, à la persévérance et à un sentiment d’appartenance à la communauté.

Dans ce contexte, la leçon est claire : une escalade militaire seule ne saurait pas résoudre une crise qui a pris racine dans le tissu social. Comme le montrent nos observations sur le terrain, constats et recherches à long terme, seule une négociation (ancrée dans les réalités locales et le sens de l’histoire) peut offrir une solution durable.

La négociation, pas la militarisation

A partir du cœur du Grand Marché, on aperçoit la véritable nature de la crise actuelle à Bamako. Il ne s’agit pas d’un effondrement imminent mais d’une lassitude accumulée. La résilience du peuple ne peut pas compenser indéfiniment la paralysie de la gouvernance.

La crise malienne a démontré à maintes reprises les limites d’une réponse strictement militaire. Le désespoir social et économique auquel nous assistons aujourd’hui renforce l’urgence d’un dialogue sociopolitique. Il ne s’agit pas, en l’occurrence, d’un signe de faiblesse, mais d’une reconnaissance pragmatique de la réalité.

La négociation doit dépasser la simple opposition entre « État et groupes armés ». Elle doit inclure des leaders religieux, des acteurs du marché, des organisations de la société civile, des chercheurs universitaires et des communautés locales.

Un tel processus s’annonce ardu, notamment compte tenu de l’engagement en faveur de la laïcité dans le cadre constitutionnel du Mali. Mais persister dans le refus du dialogue ne ferait qu’accroître l’isolement du pays, sur les plans politique, social et humanitaire.

Plutôt que de dépeindre la capitale malienne comme une cité assiégée, il faut y voir une métropole qui, sous une pression extrême, continue de lutter, de respirer et de s’adapter.

Plutôt que de présenter la capitale malienne comme une ville assiégée, nous devrions la reconnaître comme une ville qui lutte sous une pression immense, mais qui continue de respirer, de résister et de s’adapter. La négociation, et non la militarisation, reste la voie la plus crédible vers une paix durable à Bamako.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Bamako est sous pression, mais pas assiégée : la différence a toute son importance – https://theconversation.com/bamako-est-sous-pression-mais-pas-assiegee-la-difference-a-toute-son-importance-270450

Syndrome du bébé secoué : seule une mère sur deux en France a reçu le plan de gestion des pleurs du nourrisson

Source: The Conversation – France in French (3) – By Luc Goethals, Chercheur en santé publique, Inserm; Université Paris Cité

Les plans de gestion des pleurs du nourrisson visent à prévenir les traumatismes crâniens non accidentels, également appelés syndrome du bébé secoué. Une étude nationale, menée par l’Université Paris Cité, l’Inserm, l’AP-HP, Santé publique France et le CHU de Nantes et publiée dans la revue « Child Abuse & Neglect », a révélé que le plan de gestion des pleurs du nourrisson est remis à seulement une mère sur deux en maternité en France.


Chaque année en France, des centaines de nourrissons sont hospitalisés pour des traumatismes crâniens infligés. Ces blessures ne doivent rien à des accidents et sont la conséquence d’un secouement violent du bébé, un geste grave qui peut provoquer des lésions cérébrales irréversibles, des lésions oculaires, voire la mort.

On parle alors de syndrome du bébé secoué ou, plus récemment, de traumatisme crânien non accidentel, car on sait maintenant que le secouement n’est pas le seul mécanisme en cause. Au-delà de la violence du geste et de ses conséquences légales, c’est un problème de santé publique majeur qui révèle la difficulté d’accompagner et de soutenir les parents dans cette période souvent difficile des premiers mois de vie du bébé.

Allo Parents Bébé : 0 800 00 3 4 5 6
Service et appel gratuit : des professionnels de la petite enfance à votre écoute

  • Les lundis, mardis, mercredis et vendredis de 10 heures à 13 heures et de 14 heures à 18 heures.
  • les jeudis : uniquement de 14 heures à 18 heures.

Les pleurs du nourrisson

Depuis une trentaine d’années, les pleurs du nourrisson sont rapportés dans la littérature scientifique comme le principal facteur déclencheur des traumatismes crâniens non accidentels. Il est important de noter que cela ne veut pas dire que les pleurs entraînent le secouement, mais plutôt que l’instant des pleurs du bébé coïncide souvent avec le moment où le secouement se produit.

Les bébés pleurent naturellement et cette activité atteint son pic entre la cinquième et la sixième semaine de leur existence avant de décroître. C’est une forme de communication associée à son développement neurologique et à la gestion de ses émotions.

L’intensité, la répétition et la durée de ces pleurs peuvent déstabiliser certains parents. Par ailleurs, la fatigue et l’exaspération des parents face à ces pleurs peuvent générer un sentiment d’impuissance. Lorsque ce contexte émotionnel spécifique n’est pas accompagné, en particulier par des outils pour le gérer, il peut engendrer des situations à risque de secouement pour les bébés.

Les plans de gestion des pleurs : un levier de prévention

Face à ces constats, plusieurs pays dont la France ont mis en place des recommandations concernant la diffusion des plans de gestions des pleurs, notamment durant la période périnatale et à destination des futurs parents. Ces plans de gestion des pleurs ont pour objectif d’informer tous les parents durant la période périnatale sur la normalité et la temporalité des pleurs, leur donner des stratégies et des outils pour y faire face et rappeler la dangerosité des secouements.

Ainsi, trois messages essentiels sont mis en avant :

  • les pleurs du nourrisson sont normaux, fréquents et transitoires ;

  • il est sûr de poser le bébé, toujours sur le dos, dans son lit et de s’accorder une pause en s’éloignant si la tension devient trop forte ;

  • en cas de détresse, il faut demander de l’aide à un proche ou à un professionnel.




À lire aussi :
Prévention de la mort subite du nourrisson : 80 % des photos sur les paquets de couches font fi des recommandations


Une étude réalisée à partir des données de l’Enquête nationale périnatale

Si les recommandations internationales existent, leur diffusion reste inégale. C’est à partir de ce constat que des chercheurs de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), de l’Université Paris Cité, de l’Assistance publique–Hôpitaux de Paris (AP-HP), de Santé publique France, du Centre hospitalo-universitaire (CHU) de Nantes (Loire-Atlantique) et d’autres structures partenaires ont voulu évaluer la manière dont ces messages de prévention sont transmis aux parents en France et plus particulièrement aux mères. Ils se sont appuyés sur des données de l’Enquête nationale périnatale (ENP).

L’ENP est réalisée environ tous les cinq ans depuis 1995 afin de décrire les conditions de grossesse, d’accouchement et de naissance en France. L’édition 2021 s’est déroulée pendant une semaine, en mars, dans toutes les maternités de métropole et d’outre-mer. Ont été incluses environ 12 700 femmes, ces dernières ayant été suivies deux mois après la naissance.

Cette enquête est pilotée par l’Inserm et Santé publique France, sous l’égide du ministère de la santé (Direction générale de la santé, Direction générale de l’organisation des soins, Drees), et financée sur fonds publics. L’ENP fournit des données essentielles pour orienter les politiques de santé périnatale et évaluer les pratiques de soins. C’est à partir de ces données qu’a été menée notre étude.

Nous nous sommes intéressés à une question précise posée deux mois après la naissance :

« Durant la grossesse et depuis votre accouchement, avez-vous reçu des conseils pour calmer ou soulager les pleurs répétitifs ou prolongés de votre bébé ? »

Une mère sur deux déclare ne pas avoir eu cette information

Les résultats sont éloquents : parmi les plus de 7 000 mères ayant répondu à cette question, 50 % déclarent n’avoir reçu aucun conseil sur la gestion des pleurs des nourrissons. Parmi celles qui ont été informées, les principales sources citées étaient les médecins généralistes, les sages-femmes et les pédiatres (82 %), les équipes de maternité (63 %) et les services de protection maternelle et infantile (39 %).

L’étude révèle également de fortes disparités territoriales. En Nouvelle-Aquitaine, 44 % des mères n’ont pas reçu d’information, contre 56 % en Provence-Alpes-Côte d’Azur. Ces écarts s’expliquent sans doute par des différences d’organisation des réseaux périnataux plus que par le profil des mères.

Par ailleurs, certains groupes de mères apparaissent particulièrement peu informés :

  • les mères de plus de 30 ans ;

  • celles ayant déjà un ou plusieurs enfants ;

  • celles n’ayant pas suivi de séances de préparation à la naissance ;

  • et celles n’ayant pas bénéficié de visite postnatale à domicile.

Les auteurs interprètent les deux premiers facteurs comme pouvant refléter des biais implicites. Certaines mères plus âgées, ou ayant déjà des enfants, peuvent être perçues comme moins prioritaires par les soignants, ces derniers les considérant comme probablement déjà informées.

Plus généralement, les auteurs suggèrent que le constat de l’absence d’information d’une mère sur deux serait le signe d’un manque de structuration des contenus, lors des séances ou visites pré- et postnatales, qui ne sont pas standardisés au niveau national.

En effet, la France ne dispose pas encore d’un programme national structuré de diffusion des plans de gestion des pleurs disponibles en français. Des recommandations écrites figurent dans le carnet de santé, mais aucun protocole n’impose leur présentation systématique avant la sortie de maternité. Les parents souvent fatigués et parfois débordés après l’accouchement lisent peu les nombreuses documentations qui leur sont remises.

Pourtant, d’autres supports existent, notamment des vidéos en français, très bien faites et gratuites. La question d’une hiérarchisation des messages périnataux de prévention en fonction de la gravité des problèmes de santé ciblés se pose. Les messages les plus importants doivent probablement faire l’objet d’une délivrance à la fois pendant la grossesse, juste après l’accouchement et pendant les premières semaines de vie du nourrisson, pour optimiser leur bonne réception ou leur mémorisation par les deux parents.

Vers une prévention universelle

Les résultats de l’étude soulignent la nécessité d’une action de prévention structurée à l’échelle nationale. Les chercheurs plaident pour la mise en place d’un programme cohérent, reposant sur des outils existants et validés.

Plusieurs leviers d’action peuvent être mobilisés :

  • renforcer la formation des professionnels de santé et de la petite enfance afin qu’ils remettent et expliquent systématiquement les plans de gestion des pleurs aux parents ;

  • impliquer plus largement les réseaux périnataux dans la diffusion de ces messages ;

  • et envisager, à terme, une remise obligatoire ou le visionnage de ces documents et outils avant le retour à domicile.

Prévenir le syndrome du bébé secoué ne se limite pas à transmettre une information ponctuelle. Il s’agit de construire une culture commune de prévention autour du nourrisson, partagée par les professionnels, les institutions et les familles.


Cet article a été rédigé collectivement par Luc Goethals (Inserm), Flora Blangis (Inserm, CHU de Nantes), Sophie Brouard (Inserm, CHU de Nantes), Pauline Scherdel (Inserm, CHU de Nantes), Marianne Jacques (Inserm, CHU de Nantes), Marie Viaud (Inserm), Nolwenn Regnault (Santé publique France), Karine Chevreul (Inserm, Kastafiore), Camille Le Ray (Inserm, Université Paris Cité, AP-HP, Hôpital Cochin), Enora Le Roux (Inserm, Université Paris Cité, AP-HP, Hôpital Universitaire Robert-Debré), Martin Chalumeau (Inserm, Université Paris Cité, AP-HP, Hôpital Necker-Enfants malades) et le Groupe de travail ENP 2021(Inserm).

The Conversation

Flora Blangis a reçu des financements de la fondation Mustela, fondation Université Paris Cité, l’Oréal-UNESCO prix jeunes talents France, Hôpitaux du Grand-Ouest, prix de thèse de la Direction générale de la santé, prix de thèse de la Chancellerie des Universités de Paris

Martin Chalumeau a reçu des financements de : QIM VEAVE, la région Ile-de-France ; FHU VEAVE, APHP-Université Paris Cité- Inserm ; Projets VEAVE – Fondation AXA.

Luc Goethals ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Syndrome du bébé secoué : seule une mère sur deux en France a reçu le plan de gestion des pleurs du nourrisson – https://theconversation.com/syndrome-du-bebe-secoue-seule-une-mere-sur-deux-en-france-a-recu-le-plan-de-gestion-des-pleurs-du-nourrisson-270321

Jeunesse populaire : sur les réseaux, un nouvel art de l’engagement – Exemple en Seine-Saint-Denis, avec Snapchat

Source: The Conversation – France in French (3) – By Rosa Bortolotti, Docteure en Sciences de l’éducation et de la formation, chercheuse au Laboratoire ÉMA (École, Mutations, Apprentissages), CY Cergy Paris Université

Dans les quartiers populaires, la question du racisme mobilise fortement sur les réseaux sociaux. Fethi Benattallah/Unsplash, CC BY

On les dit désengagés, indifférents, repliés sur leurs écrans. Et si les jeunes, notamment ceux des quartiers populaires, inventaient simplement d’autres manières de s’impliquer ? Sur les réseaux sociaux, leurs « likes », partages et prises de parole esquissent une nouvelle forme de citoyenneté, plus diffuse mais bien réelle.


L’engagement est souvent entendu comme une participation pérenne à une organisation syndicale ou partisane. Focalisée sur le capital politique, cette conception ignore les formes d’engagement émergentes dites « par le bas ». Elle se limite à considérer l’habitus politique qui se manifeste à travers l’investissement associatif, la prise de parole publique, le goût du débat, et repose sur une disponibilité matérielle et temporelle au bénévolat.

Mais alors, qu’en est-il de celles et ceux qui ne présentent pas ces dispositions et ces ressources ? Sont-ils dépourvus de toute capacité de réflexion critique et de participation au monde qui les entoure ?

C’est précisément autour de ces interrogations que j’ai centré une partie importante de mon travail doctoral. Si les jeunes de classes populaires s’inscrivent peu dans des collectifs associatifs traditionnels, ils n’en sont pas moins animés de combats et de convictions.

En m’inspirant d’un ensemble de travaux qui étudient les mobilisations juvéniles, je montre qu’ils développent de nouvelles formes d’engagement à travers leurs sociabilités numériques. C’est l’un des enseignements que je tire d’une ethnographie en ligne, menée pendant un an sur les comptes Snapchat de 14 jeunes (8 filles et 6 garçons) de cités de Seine-Saint-Denis, le département le plus pauvre de France hexagonale ?

L’engagement des jeunes aujourd’hui : associations et causes partagées sur les réseaux sociaux

L’engagement se définit comme la capacité d’une personne à s’impliquer volontairement, dans une certaine durée, en faveur d’une cause. Il implique une forme de contrat moral qui unit une personne à ce qu’elle entend défendre. L’engagement ne repose donc pas systématiquement sur la participation à des collectifs associatifs – même si cette dimension demeure essentielle dans certains contextes –, mais sur la défense d’une cause en laquelle on croit, quels qu’en soient les voies et les moyens.

Aujourd’hui, divers chercheurs de la jeunesse s’accordent à dire que les formes d’engagement se sont transformées, non seulement dans les causes qui en sont l’objet, passant de luttes sociales à des enjeux civils, mais aussi dans leurs modes d’expression. Ces travaux montrent que les réseaux sociaux numériques offrent un terrain privilégié de visibilité et de socialisation.

Pour étudier l’engagement des jeunes, il ne suffit plus en effet de mesurer leur taux de participation aux élections politiques ou leur mobilisation associative. Il convient également de prendre en compte des formes d’investissement liées aux loisirs (sport, art, culture) ainsi qu’à d’autres actions moins visibles : être délégué de classe ou signer une pétition en ligne par exemple. En élargissant le spectre, on constate aisément que les jeunes ne se désintéressent pas des causes sociales qui traversent leur quotidien.

Le dernier rapport de l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (Injep), « État d’esprit et engagement des jeunes en 2025 » enseigne que trois jeunes âgés de 15 à 30 ans sur dix déclarent avoir consacré bénévolement du temps à une association au moins une fois par mois au cours des douze derniers mois.

Si l’engagement est plus important chez les jeunes ayant de bonnes conditions matérielles, autrement dit du temps et de l’argent, le rapport souligne la réalité d’un engagement « multidomaines » : éducation, culture ou loisirs, environnement, causes humanitaires ou sociales, etc. La principale forme de participation à la vie citoyenne et politique tient même dans la signature de pétitions ou la défense d’une cause en ligne : une pratique qui concerne 40 % des jeunes de 15 à 30 ans.

L’engagement des jeunes sur les réseaux sociaux : solidarités et dénonciation des injustices

Les jeunes de quartiers populaires développent sur leurs espaces numériques de véritables pratiques engageantes. Différents profils se dégagent : ceux qui dénoncent directement les injustices, ceux qui préfèrent en rester spectateurs, et ceux qui cherchent à élargir leur audience en partageant massivement des informations qui circulent. Parcourant leur quotidien, leurs combats vont du soutien au commerce local à la dénonciation d’inégalités de genre (notamment pour les filles), de violences commises par la police, jusqu’à l’expérience du racisme.

Les jeunes partagent également des informations pour promouvoir des initiatives locales : une mère qui vend des gâteaux, un voisin qui ouvre son restaurant, un nouveau garage de bricolage dans le quartier… En rendant visibles ces activités, ils cherchent à « donner de la force » à ceux qui essaient de s’en sortir. C’est le cas de Zayan (19 ans) :

« Un chanteur du quartier va sortir une musique, il va nous dire de partager, on va partager. Quelqu’un du quartier commence à travailler dans un garage, là il travaille, on va partager son garage. On va donner de la force un peu. On va faire en sorte que son nom soit entendu sur les réseaux. »

Des filles investies dans le féminisme antiraciste

Concernant la thématique des injustices sociales, deux grandes causes ressortent. Les filles, particulièrement les majeures, font en ligne l’apprentissage d’un féminisme antiraciste. Certaines suivent plusieurs pages de collectifs ou de personnalités militantes (par exemple, la page d’Assa Traoré rencontre un grand succès).

Dans leurs échanges, la sémantique rappelle les milieux militants comme l’expression « beauty privilege ». Celle-ci renvoie au combat des femmes noires, longtemps réduites au statut d’objet sexuel et exclues du cercle des « beautés nobles ». Cherchant à renverser les stigmates dont elles sont la cible, elles utilisent les réseaux sociaux pour affirmer leur présence : elles y publient des photos d’elles très maquillées, parfois sexualisées, là où elles se voient opprimées dans un espace public contrôlé par le machisme. Par cette pratique défiant la culture traditionnelle, elles revendiquent une liberté d’existence. Comme le dit Lisa, 18 ans :

« Avant je me sentais pas bien, je publiais rien et je jugeais aussi les filles qui publiaient des photos d’elles. Après j’ai appris qu’elles étaient vraiment jugées de faire ça. Maintenant que je sais qu’est-ce que ça fait, par exemple une personne va me dire que c’est pas bon je vais le faire pour nous soutenir. »

Jade, 18 ans, appuie cette idée d’émancipation :

« Par exemple une fille ronde et qui se dit : “J’ai pas envie de montrer tout ça”, ou comme une fille très mince elle va se dire “Ouais, je suis très mince, je ne me plais pas car j’ai pas de masse, en gros, c’est pas bien.” Mais moi, je montre que je m’en fous, que je suis ronde et je vais me montrer comme une fille mince peut se montrer aussi. Ça ne change rien. »

Une dénonciation des violences policières

Les violences commises par la police à l’encontre des jeunes garçons racisés (noirs ou maghrébins) et l’expérience du racisme forment une autre thématique qui mobilise fortement. La médiatisation massive des faits, relayés aussi bien par les chaînes télévisées que par les réseaux sociaux, contribue à attester leur gravité. Par leurs publications, les jeunes nourrissent l’espoir d’une reconnaissance de ces injustices en même temps qu’ils se construisent une communauté de vécu face à des réalités qui les encouragent à se soutenir les uns entre les autres :

« Eux, les gens riches, ils ne vont pas poster des voitures cramées, des voitures qui brûlent. Eux, ils vont poster des trucs simples, des trucs beaux, de l’art par exemple. Les gens de cités vont publier la police qui est en train de passer, de les insulter, c’est pour ça qu’après, certains adultes vont critiquer les jeunes de cités. » Umar, 17 ans.

Le terreau de luttes émancipatrices ?

Les résultats de ma thèse rejoignent ainsi des conclusions exprimées par diverses recherches : ils démontrent une véritable capacité d’agir des jeunes par rapport à leur vie dans la cité.

Sur les réseaux sociaux, ces jeunes apprennent entre eux, partagent leurs modes d’existence et leurs combats quotidiens, comme autant de prémisses d’une conscientisation des rapports de domination qui les entourent. Le processus s’accompagne parfois d’un esprit de révolte susceptible d’encourager des mouvements de protestation violents.

Il suffit d’observer l’actualité récente – qu’il s’agisse du soulèvement de la génération Z au Népal, au Maroc ou des émeutes en France à l’été 2023. Ces mobilisations urbaines ont été largement orchestrées via les réseaux sociaux numériques.

N’en déplaise à ceux qui jugent de façon péremptoire que la jeunesse « n’est plus ce qu’elle était », ces épisodes démontrent que l’engagement de la jeunesse n’est pas en voie de disparition. Elle se manifeste dans d’autres espaces de socialisation que la recherche, mais, surtout, les acteurs éducatifs devraient plus prendre au sérieux et de façon désensibilisée.

The Conversation

Rosa Bortolotti a reçu des financements du Conseil Départemental de la Seine-Saint-Denis pour la réalisation d’une partie de la recherche doctorale.

ref. Jeunesse populaire : sur les réseaux, un nouvel art de l’engagement – Exemple en Seine-Saint-Denis, avec Snapchat – https://theconversation.com/jeunesse-populaire-sur-les-reseaux-un-nouvel-art-de-lengagement-exemple-en-seine-saint-denis-avec-snapchat-265609

Au Mali, les djihadistes prennent-ils pour modèle leurs homologues syriens ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Pierre Firode, Professeur agrégé de géographie, membre du Laboratoire interdisciplinaire sur les mutations des espaces économiques et politiques Paris-Saclay (LIMEEP-PS) et du laboratoire Médiations (Sorbonne Université), Sorbonne Université

Bina Diarra, porte-parole du JNIM, s’adresse en bambara aux Maliens dans une vidéo publiée en novembre 2025.
Capture d’écran X (anciennement Twitter)

Des années durant, l’organisation islamiste Hayat Tahrir al-Cham, dit HTC, n’a contrôlé qu’un petit bout du territoire de la Syrie, avant de saisir l’occasion, fin 2024, de faire chuter le régime Assad et de s’emparer de l’ensemble du pays. Un développement qui, semble-t-il, n’a pas échappé à un autre groupe djihadiste, à des milliers de kilomètres de là : au Mali, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans paraît s’inspirer de l’évolution qu’a connue HTC, en recentrant son djihad sur l’échelon national, quitte à délaisser toute ambition globale.


Les visites récentes du président intérimaire syrien Ahmed Al-Charaa à Moscou, le 15 octobre, et à Washington, le 10 novembre, ont particulièrement retenu l’attention de la presse, qui y voit l’acte final d’une lente et progressive métamorphose d’un groupe terroriste en une force politique de gouvernement reconnue par la communauté internationale.

Cette trajectoire de Hayat Tahrir al-Cham (Organisation de libération du Levant, ou HTC, dont Al-Charaa est à la tête), depuis la clandestinité terroriste jusqu’aux chancelleries des grandes puissances, n’échappe évidemment pas à l’attention des différents stratèges de la nébuleuse djihadiste mondiale, comme le montre l’évolution actuelle, au Mali, du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jama’at Nusrat ul-Islam wa al-Muslimin, ou JNIM). Le mouvement terroriste sahélien, filiale d’Al-Qaida dans la région, semble entraîné dans une métamorphose identique que celle qu’a connue le HTC dans la province d’Idlib en Syrie de 2017 à la chute d’Assad.

Comme le HTC, le JNIM abandonne progressivement le djihad global au profit d’une lutte politique purement nationale dans laquelle l’enracinement auprès des populations locales l’emporte sur l’agenda djihadiste. Peut-on parler d’une syrisation des acteurs terroristes au Sahel ?

Un essor de l’islamo-nationalisme sur le modèle syrien

Comme le HTC dans la bande d’Idlib de 2017 à 2024, le JNIM a profondément changé de stratégie depuis le départ des Français en 2022 à la suite de l’échec de l’opération Barkhane. À l’origine force djihadiste – le mouvement Ansar Dine – alliée aux Touaregs du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), le JNIM aspire désormais à fédérer autour de lui des représentants des différentes ethnies du pays et à se métamorphoser ainsi en une force politique nationale, voire nationaliste.

Abandonnant progressivement le terrorisme tourné contre les civils au profit d’actions de déstabilisation du régime, le JNIM entend devenir une force d’alternative à la junte militaire en s’implantant durablement auprès des populations civiles. C’est dans cette optique que nous pourrions analyser la politique d’ouverture du JNIM aux ethnies importantes du pays : d’abord adressé aux Touaregs en guerre ouverte contre Bamako depuis 2012, le mouvement s’est ouvert aux Peuls depuis l’ouverture de sa branche méridionale très active au Burkina Faso, la Katibat Macina, puis plus récemment aux Bambaras, l’ethnie majoritaire de la région de Bamako.

Le choix de Bina Diarra, dit Al-Bambari, comme porte-parole du groupe montre le refus du JNIM d’être désormais assimilé aux ethnies minoritaires du nord du Mali, alliées régulières des djihadistes, ainsi que le projet des djihadistes de créer autour d’eux un véritable consensus populaire qui dépasse le clivage habituel entre les ethnies nomades plus arabisées du Nord (comme les Touaregs) et les ethnies sédentaires subsahariennes.

Cette politique n’est pas sans rappeler celle menée par le HTC dans la bande d’Idlib de 2017 à 2024. Comme le JNIM, le groupe HTC avait tenté de s’implanter durablement dans les structures sociales locales en s’attirant le soutien des chefs de tribus arabes (les cheikhs). Que ce soit dans une société tribale comme le nord de la Syrie ou dans un cadre multiethnique comme au Mali, les djihadistes aspirent à construire une forme de consensus national autour d’eux afin de pérenniser leur pouvoir.

L’abandon de la lutte contre les « déviants »

D’autant que le JNIM, comme le HTC dans la province d’Idblib de 2017 à 2024, semble renoncer aux modes d’action classique des djihadistes. Depuis le départ des Français, le JNIM n’a revendiqué aucun attentat en dehors du Sahel et semble même abandonner progressivement l’utilisation du terrorisme envers les populations locales comme a pu le faire le HTC à Idlib pendant la guerre civile syrienne.

Depuis l’été 2025, le JNIM concentre ses attaques sur des cibles militaires et économiques (notamment les convois ravitaillant la capitale en carburant) mais renonce de plus en plus aux massacres de civils éloignés de son rigorisme religieux. À cet égard, il est intéressant de relever l’abandon des persécutions contre les Dogons dont AQMI et Ansar Dine avait autrefois combattu violemment les pratiques animistes, au point d’avoir suscité la mobilisation de l’Unesco.

De plus, les politiques systématiques de destruction du patrimoine malien semblent abandonnées par le JNIM. À l’inverse d’Ansar Dine, qui avait, en 2012, saccagé la mosquée de Sankoré à Tombouctou, vestige d’un islam maraboutique syncrétique à l’antithèse du dogmatisme salafiste, le JNIM renonce aux persécutions envers le patrimoine et les identités locales, de peur de perdre le soutien des populations. Cette politique qui n’est pas sans rappeler celle d’Al-Joulani et du HTC envers les chrétiens et les chiites de la bande d’Idlib de 2017 à 2024 et témoigne, comme en Syrie, d’une volonté de pérenniser l’implantation du JNIM dans le paysage politique local.

En effet, comme le HTC, le JNIM entend substituer au djihad global un djihad populaire tourné contre les régimes tyranniques locaux opprimant les civils. L’agence de propagande Al-Zallaqa met souvent en scène le groupe dans un rôle de protecteur des populations contre la violence des juntes militaires. Le JNIM a particulièrement communiqué sur les massacres de Solenzo en mars 2024, perpétrés par l’armée burkinabée sur les civils peuls, et a mené une action de représailles à Diapaga ciblant une base militaire.

À travers ces actions au Burkina Faso comme au Mali, le JNIM veut abandonner son image de groupe terroriste hors sol pour apparaître comme le bouclier des populations locales face à la brutalité des juntes. On retrouve ici la synthèse, à l’origine du succès du HTC en Syrie, entre un djihad régional non global (idée plutôt empruntée à Daech) et le refus de persécuter les populations locales pour s’enraciner dans le paysage politique local (thème cher à plusieurs penseurs d’Al-Qaida comme Al-Zawahiri, notamment lors de sa querelle avec Al-Zarqawi en 2004).

Le même décalage entre la base et les chefs en Syrie et au Mali

Le parallèle entre la Syrie et le Mali devient encore plus éclairant lorsqu’on envisage les limites, voire les relatifs échecs de l’islamo-nationalisme.

Comme en Syrie, la base du JNIM n’approuve pas forcément le refus du djihad intransigeant et les concessions faites par les chefs du groupe à la réalité sociale locale. C’est peut-être ce que montre l’assassinat de la tiktokeuse Mariam Cissé par les miliciens du JNIM, le 7 novembre 2025. Ce meurtre va à l’encontre de la politique d’implantation du JNIM au sein de la population locale et de la propagande qu’il construit depuis plusieurs années. Si bien que l’on pourrait émettre l’hypothèse (invérifiable pour l’instant) que ce meurtre ne reflète pas une décision prise par le commandement du JNIM mais s’apparente à une initiative locale, assez spontanée.

Ces exactions perpétrées par les djihadistes sont d’ailleurs monnaie courante, comme le montre le développement des milices d’autodéfense appelées dozo. Sachant que le massacre de civils dessert objectivement les intérêts politiques du JNIM et s’oppose à son discours de propagande, on peut légitiment penser que ces massacres sont l’action de combattants qui ne partagent pas forcément les efforts de Realpolitik des chefs. Comme en Syrie avec le HTC, la base du JNIM pourrait refuser l’infléchissement que tentent de lui imposer ses leaders, ce qui déboucherait sur des massacres spontanés, comme ceux dont les alaouites ont été victimes après la chute d’Assad en Syrie.

D’autant qu’au Levant comme au Mali, les groupes affiliés à Al-Qaida, en s’implantant dans le tissu social local, se privent du soutien politique des partisans du djihad global et intransigeant. Ces djihadistes les plus radicaux pourraient ainsi grossir les rangs de l’orgnisation État islamique en Syrie ou de sa filiale au grand Sahara.

Les limites de la comparaison

Pour conclure, le djihad syrien entre en résonance avec la métamorphose actuelle du JNIM. Le groupe sahélien s’emploie à implanter le djihad dans le paysage politique malien et dans ses spécificités régionales, témoignant ainsi d’une syrisation du conflit, pour utiliser un néologisme, au point qu’on pourrait considérer la métamorphose du djihad en Syrie comme un nouveau paradigme pour analyser tous les mouvements djihadistes et leurs relations avec leur environnement politique et social régional.

Néanmoins, cette comparaison ne doit pas conduire à oublier ce qui distingue la Syrie du Mali : le JNIM ne peut s’appuyer ni sur une armée nombreuse comme celle de HTC, ce qui l’empêchera de contrôler le pays à court terme, ni sur une puissance tutélaire capable de le financer comme la Turquie en Syrie. Même si la comparaison entre le HTC et le JNIM ne saurait à elle seule expliquer le nouveau visage de la guerre civile au Mali, elle permet bien de prendre la mesure de la révolution copernicienne que la victoire de Joulani (nom de guerre d’Ahmed Al-Charaa) représente aujourd’hui pour l’ensemble des mouvements se réclamant d’Al-Qaida.

The Conversation

Pierre Firode ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Au Mali, les djihadistes prennent-ils pour modèle leurs homologues syriens ? – https://theconversation.com/au-mali-les-djihadistes-prennent-ils-pour-modele-leurs-homologues-syriens-270228

Est-ce une bonne idée d’utiliser des IA comme confidentes ou comme soutien psychologique ?

Source: The Conversation – in French – By José Sánchez Santamaría, Profesor Titular de Equidad Educativa y Aprendizaje a lo Largo de la Vida. Coordinador de GRIOCE – UCLM. Vocal de FEAE-CLM, Universidad de Castilla-La Mancha

De plus en plus de personnes, notamment des jeunes, ont recours à des chatbots entraînés avec des IA pour gérer leurs émotions. Mais ces outils numériques ne peuvent se substituer à une relation humaine ni, le cas échéant, à une prise en charge par un spécialiste. SeventyFour/Shutterstock

Ils offrent une écoute immédiate, sont toujours disponibles et répondent calmement sans porter de jugement. Les agents conversationnels entraînés par IA (chatbots) séduisent, notamment les adolescents. Mais le « réconfort numérique » ponctuel qu’ils peuvent apporter ne doit pas être confondu avec les relations que l’on peut entretenir avec un ami, ni avec le soutien psychologique proposé par un professionnel.


« Bonjour ! Je vois que tu cherches à être un peu au calme. Tu n’es pas seul(e). Je suis là pour t’aider à respirer, à comprendre ce que tu ressens et à trouver un peu de réconfort. Veux-tu me dire ce qui te préoccupe en ce moment ? »

Ceci est le « texte initial » d’un chatbot (agents conversationnels entraînés par IA, ndlr) de soutien émotionnel. Il y a peu, cela relevait encore de la science-fiction. Mais aujourd’hui, beaucoup de gens attendent de l’IA plus que des réponses rapides : ils veulent de la compréhension, de la compagnie et du réconfort.

Par exemple, Nora, 14 ans, utilise un chatbot lorsqu’elle se dispute avec ses amies, nous a-t-elle confié. Quel que soit notre âge, nous pouvons être tentés d’utiliser cette technologie pour améliorer nos relations professionnelles ou trouver quelqu’un qui est toujours « à l’écoute ».

Une machine peut-elle vraiment être à notre écoute ?

On a l’impression que l’IA peut nous écouter et nous comprendre. Mais l’IA est une machine : elle n’écoute pas au sens humain du terme, mais traite des données. Elle fonctionne comme un système de prédiction statistique qui génère des réponses mot à mot.

Cela soulève des questions importantes : une IA peut-elle être un véritable soutien émotionnel ? Peut-elle remplacer un ami ? Ou même un psychologue ? Et quel est l’impact de tout cela sur notre bien-être ?

C’est quoi un chatbot ?

Un chatbot est un programme informatique avec lequel nous interagissons par le biais de texte, de voix ou d’images. Son fonctionnement est le suivant : il reçoit, interprète, décide, consulte et répond. Imaginez que vous écriviez : « Je souhaite modifier mon vol de samedi ». Il effectue alors les opérations suivantes : « modifier vol » + « vendredi », vérifie votre réservation dans l’ API, vous propose des options et confirme la modification.

Il existe plusieurs catégories de chatbots :

  • Des chatbots avec des réglages fixes : ces chabots donnent des réponses prérédigées. Elles sont courantes dans les services à la citoyenneté ou à la clientèle : ISSA (qui est l’équivalent espagnol d’Amelibot de l’Assurance maladie en France, ndlr) ou Rufus d’Amazon.
  • Des chatbots généralistes alimentés par IA : ils répondent à presque toutes les questions à l’aide de texte, d’images ou de voix, et servent à de nombreuses finalités différentes : ChatGPT, Perplexity ou Deepseek.

  • Des chatbots spécialisés alimentés par IA : ils ressemblent aux précédents, mais sont entrainés sur des thématiques spécifiques comme la santé émotionnelle (Wysa), l’éducation (Tutor AI) ou pour vous tenir compagnie (Replika).

  • Des assistants virtuels alimentés par IA : ils aident dans les tâches quotidiennes. Ils sont capables de suivre des instructions et d’effectuer des actions très concrètes, et proposent des alternatives : Siri (Apple), Alexa (Amazon) ou l’Assistant Google.

  • Des assistants personnalisés alimentés par IA : il s’agit de chatbots personnels et individuels créés par soi-même. Vous pouvez adapter leur style de réponse, leur ton et leurs fonctions pour apprendre une langue, planifier des voyages ou même pour effectuer des recherches ou obtenir des conseils juridiques : Watsonx Assistant, le chat Watson, la fonction GPT de ChatGPT ou le Gem de Gemini.

Des chatbots spécialisés dans la gestion des émotions

Le premier chatbot dédié à la gestion des émotions est apparu en 1966 et s’appelait Eliza. Il simulait une thérapie psychologique « centrée sur la personne », une technique développée par le psychologue Carl Rogers. Il s’agissait d’un chatbot basé sur des règles : si l’utilisateur disait « Je suis triste », Eliza répondait « Pourquoi pensez-vous être triste ? »

Actuellement, une étude américaine indique que la moitié des adultes voient d’un bon œil l’utilisation des chatbots de soutien émotionnel, une tendance que l’on retrouve en Europe.

En Espagne, 24 % de la population interrogée (dans une enquête menée par Axa sur la santé mentale, ndlr) (reconnaît utiliser des chatbots pour obtenir un soutien émotionnel, dont 45 % ont entre 18 et 24 ans.

Une autre enquête montre la même chose et souligne le fait que les filles les utilisent davantage. De notre côté, nous avons pu observer que les adolescents utilisent les chatbots pour exprimer et gérer leurs émotions, aussi pour se sentir accompagnés et compris dans les moments de tristesse ou quand ils rencontrent des difficultés. Voici quelques extraits de ce qu’ils nous ont confié dans notre récente étude :

« Je parle beaucoup avec ChatGPT. Cela me donne l’impression d’être accompagnée, surtout quand je me sens triste et que je ne me comprends pas très bien. »

« Une fois, je me suis disputée avec mon petit ami, je me sentais très mal et j’ai fini par me confier à l’IA. »

Pourquoi sont-ils si attrayants ?

Les chatbots offrent quelque chose que certains jeunes peuvent avoir du mal à obtenir par ailleurs : une écoute immédiate et sans jugement. Ils sont toujours disponibles, répondent calmement et permettent de parler dans un anonymat apparent. Dans les moments de confusion ou de solitude, cela peut générer un sentiment de contrôle et de soulagement, en nous permettant de nous défouler. Leur ton amical et le langage empathique qu’ils utilisent renforcent cette dépendance émotionnelle.

Dans une autre étude que nous avons menée, certains adolescents ont déclaré qu’ils confiaient à l’IA « des choses qu’ils ne diraient à personne » et que cela les aidait « à se calmer lorsqu’ils ont des problèmes », car cela ne les fait pas se sentir « remis en question » ni mal à l’aise par rapport à ce qu’ils partagent.

Peuvent-ils se comporter comme des amis ou des psychologues ?

Mais un chatbot ne remplace pas une amitié ni une thérapie. Il peut servir de « soutien ponctuel » ou d’espace d’expression – avec quelques nuances. Mais il ne substituera jamais à une relation humaine ni au jugement clinique d’un professionnel. Il y a au moins 10 raisons à cela :

  1. Il n’a aucune responsabilité éthique ou légale.

  2. Il ignore notre histoire et notre contexte.

  3. Il offre des réponses logiques, mais il peut se tromper et il est limité.

  4. Il cherche à satisfaire, non à défier. Il peut toujours donner raison, créant ainsi un effet bulle.

  5. Il n’est pas neutre.

  6. Il manque d’empathie.

  7. Il ne sait pas réagir en cas d’urgence.

  8. Il peut créer une dépendance émotionnelle.

  9. Il ne garantit ni la confidentialité ni une transparence totale.

  10. Il ne prévoit aucun suivi thérapeutique. Il ne sait pas interpréter les changements émotionnels.

Comment tirer bénéfice des chatbots pour la santé

Les chatbots spécialisés ne sont ni des psychologues ni des amis. La clé réside dans une utilisation réfléchie et éthique de ces outils :

  1. S’interroger sur les raisons qui nous amènent à les utiliser. Pour se défouler, mieux se comprendre, se distraire, ou alors se sentir accompagné ou soutenu ? Ils ne devraient pas servir à remplacer ou à fournir une solution rapide et facile à des situations émotionnelles complexes.

  2. Se demander pourquoi nous en avons besoin. Ce que dit un chatbot nous aide-t-il à comprendre comment nous nous sentons ou à prendre des décisions ? Que la réponse soit oui ou non, nous devons la remettre en question et ne pas lui accorder une crédibilité absolue. Même si ce que dit le chatbot était correct, cela pourrait avoir des effets psychologiques négatifs à moyen et long terme, que nous ne connaissons pas encore.

  3. S’informer. Il est essentiel de savoir comment fonctionne le chatbot, ce qu’il peut et ne peut pas faire, et quelles sont ses erreurs les plus courantes.

Apprendre à utiliser les chatbots

L’utilisation d’une technologie numérique n’est pas négative. Les chatbots peuvent « accompagner », mais ils ne remplacent pas l’affection, l’amitié ou l’attention psychologique d’ordre professionnel. Même en psychologie, on utilise de plus en plus d’outils entrainés par l’IA, bien que leurs limites fassent encore l’objet d’un débat.

Il convient d’être prudent, car nous ne connaissons pas encore leur impact et les risques associés. Notre bien-être émotionnel dépend également de la sécurité face à l’IA. Il ne faut pas confondre le réconfort numérique et le soutien prodigué par des professionnels ou les relations humaines. C’est l’un des défis que pose la vie numérique actuelle.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Est-ce une bonne idée d’utiliser des IA comme confidentes ou comme soutien psychologique ? – https://theconversation.com/est-ce-une-bonne-idee-dutiliser-des-ia-comme-confidentes-ou-comme-soutien-psychologique-270342

Les plateformes de streaming, repaire d’une génération en quête de repères : le cas Twitch

Source: The Conversation – in French – By Lucas Pithon, Maître de conférences en psychologie clinique et psychopathologie, Université d’Angers

Les plateformes de streaming représentent un fait social qui ne se résume pas au drame de la mort en direct du streamer Jean Pormanove sur la plateforme Kick. Une analyse récente de Twitch montre en effet comment ces espaces en ligne peuvent participer à la construction identitaire de jeunes adultes, si la modération, la régulation, l’accompagnement et l’éducation numérique sont au rendez-vous.


La mort en direct du streamer français Jean Pormanove sur la plateforme Kick, après douze jours de diffusion en continu marqués par des humiliations et des violences encouragées par le public, a suscité une vive émotion.




À lire aussi :
Décès de Jean Pormanove : pourquoi la régulation de la plateforme Kick a échoué


Si cet épisode tragique révèle une dérive inquiétante quant à la consommation en direct du spectacle de la souffrance, il met aussi en lumière un fait social, le rôle central qu’occupent désormais les plateformes de streaming dans la vie de ses principaux utilisateurs, les jeunes adultes.

Les plateformes de streaming, signe d’un malaise générationnel ?

Au-delà du fait divers, cette affaire semble signer le symptôme d’un malaise générationnel profond, qui plonge ses racines dans les circonvolutions d’un monde particulièrement instable. Les repères traditionnels – travail stable, éducation, couple, famille, trajectoire linéaire – s’effritent et les institutions politiques peinent à suivre le rythme des réalités sociales, dans un climat marqué par la montée des populismes et une incertitude climatique et géopolitique croissante.

Si ces métamorphoses ouvrent de nouvelles possibilités, elles participent aussi au sentiment de flottement qui accompagne l’entrée dans l’âge adulte.

L’individu porte, seul, la responsabilité de construire son avenir.

Dans ce contexte, certaines plateformes numériques prennent une place surprenante. C’est le cas de Twitch, espace en ligne où des vidéastes (streamers) diffusent en direct des parties de jeux, des discussions ou des émissions interactives sur des sujets aussi divers que variés. Des centaines de milliers de jeunes s’y connectent chaque jour. Mais au-delà du divertissement, que viennent-ils y chercher ? Selon nous, leurs usages de Twitch traduisent autant un besoin de lien social et de reconnaissance qu’une manière de se positionner dans un monde fragmenté.

Twitch : un lieu pour se construire

En effet, notre étude le montre : loin d’incarner, comme certains discours tendent à le soutenir, un temple moderne de l’addiction, Twitch apparaît au contraire, pour ses utilisateurs, comme un espace d’expérimentation, de partage et de découverte des différentes facettes de leur personnalité.

La plateforme fonctionne comme un lieu de socialisation et de construction de l’identité. Les jeunes adultes y trouvent un espace dans lequel leurs passions – parfois marginalisées dans la société, comme les jeux vidéo, l’informatique ou la culture Internet – deviennent des sources légitimes de reconnaissance et de valorisation. En outre, l’interactivité, les codes partagés ainsi que les références culturelles et générationnelles communes participent à la création d’un langage collectif et d’un sentiment d’appartenance.

Plus globalement, Twitch permet de s’exposer anonymement à une variété de sujets allant du divertissement aux débats politiques ou scientifiques, en passant par le militantisme, l’art, l’apprentissage, la spiritualité, ainsi que les questions de genre ou de sexualité, qui contribuent au développement personnel et social des utilisateurs.

Un « safe-space » disponible sur demande

Cette possibilité repose sur le fait que Twitch est une plateforme encadrée, à la fois par des règles internes et par des équipes de modération choisies par les streamers. Cela en fait un espace sûr, où l’on ne peut ni tout dire ni tout faire, contrairement à Kick. Ce cadre sécurisant offre un lieu de reconnaissance que les utilisateurs peuvent mobiliser à tout moment, notamment pour partager des moments difficiles avec d’autres.

Certains décrivent Twitch comme une « bulle sociale », où l’on se sent à l’aise, respecté, et parfois mieux compris que dans son entourage réel. La plateforme agit ainsi comme une zone tampon, capable d’apaiser les doutes, émotions et incertitudes du passage à l’âge adulte. Fait notable, le sentiment de connexion persiste même sans communication directe : la simple présence sur un live suffit à éprouver le plaisir d’appartenir à un collectif, d’être et de faire avec les autres.

C’est ce dont témoigne Clémence, 22 ans :

« Il y a un côté euh… rassurant, safe place un peu, un peu cocon rassurant. […] Enfin voilà c’est (le streamer, ndlr) quelqu’un que je connais bien et du coup le fait de pouvoir l’avoir à… à disposition d’un claquement de doigts, boom ! je peux le mettre sur mon écran à gauche là quand je veux pour qu’il… pour qu’il fasse le saltimbanque là… »

Dans la société contemporaine, cette possibilité revêt une importance capitale tant elle participe à briser « l’épidémie de solitude » qui fait rage chez les jeunes adultes. Twitch offre la possibilité de rencontrer (même passivement) un ou des autres, avec lesquels on a le sentiment de partager quelque chose.




À lire aussi :
Réseaux sociaux : une hyper-conscience de soi qui amplifie le mal-être des jeunes ?


Cette notion de partage est d’ailleurs capitale pour la plupart des utilisateurs interrogés. Si l’on vient sur la plateforme, c’est d’abord pour investir une communauté dans laquelle on se reconnaît et avec qui on a le sentiment de partager le même univers, le même rapport au monde, qui s’exprime dans les centres d’intérêt, les valeurs, ou même les points de vue politiques convergents.

Le rôle central du diffuseur

Toutefois, cette dynamique collective ne prend sens qu’à travers celui ou celle qui l’incarne et la fédère. En effet, c’est autour du diffuseur que se cristallisent les affinités : sa personnalité, sa manière d’interagir, sa régularité et son authenticité donnent chair au collectif et comptent énormément dans l’attachement que les spectateurs développent à son égard. Pour beaucoup d’adultes en émergence, cette relation, bien qu’asymétrique, prend une dimension affective forte : le streamer devient une présence familière, réconfortante, voire même inspirante.

Dans une société où les figures tutélaires traditionnelles tendent à se raréfier ou à être en décalage avec les modes de vie et aspirations contemporaines, le créateur ou la créatrice incarne alors une figure d’idéal, une version possible de soi, qui encourage à s’épanouir et à oser être soi-même. C’est à la fois quelqu’un dont on a le sentiment qu’il nous ressemble mais c’est aussi, et peut-être surtout, quelqu’un à qui, sous certains aspects, l’on aurait bien envie de ressembler.

C’est ce qu’expliquent des spectateurs que nous avons rencontrés dans nos travaux de recherche :

« J’ai les mêmes délires que lui et tout, il aime bien tel jeu, ben l’avantage c’est que c’est un peu un sceau de validation pour moi. » (Alexandre, 25 ans)

ou encore

« Donc voilà, y a l’idée de pouvoir s’identifier au mec je sais pas… de pouvoir partager quelque chose avec lui au niveau de la personnalité, de pouvoir lui ressembler. » (Léo, 20 ans)

Dès lors, l’on comprend mieux le risque de l’absence de modération dans l’investissement de certains « modèles » : sans garde-fous, l’influence qu’ils exercent peut glisser de l’inspiration bienveillante à la promotion de conduites destructrices, faisant de la communauté non plus un bord protecteur, mais une chambre d’écho dangereuse pour les identités les plus vulnérables.

Au-delà du virtuel, de nouveaux rituels sociaux

Enfin, il nous semble important de situer Twitch au-delà de la sphère numérique du spectacle car la plateforme donne également lieu à des formes inédites de rassemblements collectifs.

Le Zevent, événement caritatif français en est peut être l’exemple le plus éclatant. Pendant tout un week-end, des dizaines de créateurs unissent leurs voix et leurs communautés autour d’une cause commune, récoltant chaque année des millions d’euros pour des associations.

Mais ce qui s’y joue excède de loin la performance financière. Ces rassemblements fonctionnent comme de nouveaux rituels sociaux, où l’exaltation partagée et le sentiment d’unité réintroduisent du commun dans un monde fragmenté.

La participation collective au bien commun rejoue, dans un langage contemporain, les logiques du fonctionnement démocratique : chacun, par sa présence, son don ou même son simple soutien symbolique, contribue à une œuvre qui dépasse ses intérêts individuels.

Twitch devient alors le support d’une réintégration des individus au tissu social, là où une génération parfois décrite comme égocentrée, isolée ou désabusée montre au contraire sa capacité à inventer de nouvelles formes de solidarité et d’appartenance.

L’affaire Jean Pormanove rappelle toutefois combien ces espaces demeurent fragiles, et combien la modération, la régulation, l’accompagnement et l’éducation numérique sont cruciaux pour préserver leur potentiel social. Car au-delà du divertissement, c’est bien une partie de la vie collective qui s’y joue : celle d’une génération qui expérimente, en direct, de nouvelles manières d’être au monde.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Les plateformes de streaming, repaire d’une génération en quête de repères : le cas Twitch – https://theconversation.com/les-plateformes-de-streaming-repaire-dune-generation-en-quete-de-reperes-le-cas-twitch-270111

Comment Téhéran a transformé une défaite militaire en victoire symbolique

Source: The Conversation – in French – By Hanieh ZIaei, Politologue spécialiste du monde iranien et chercheuse en résidence au CÉRIUM, Université de Montréal

La guerre des douze jours, qui a opposé Israël à la République islamique d’Iran en juin dernier, n’était pas seulement un conflit militaire limité ou une opération dite « ciblée ». Elle a surtout servi de levier de propagande pour Téhéran.

Le conflit a éclaté dans la nuit du 12 au 13 juin, lorsque des frappes israéliennes coordonnées ont surpris Téhéran en visant plusieurs sites militaires, nucléaires et scientifiques. La rapidité et la précision de l’opération ont marqué les observateurs internationaux, avant que la République islamique d’Iran ne réplique par des missiles et des drones, et qu’un cessez-le-feu fragile soit instauré le 24 juin.

Sous l’ancien régime iranien, Israël était considéré comme un allié stratégique. Depuis la révolution islamique de 1979, l’État hébreu n’a jamais été reconnu et a été qualifié de « petit Satan » par l’ayatollah Khomeini. L’Iran considère la création d’Israël comme un acte de colonialisme sur une terre musulmane ; depuis lors, le discours officiel nie la légitimité de cet État en terre d’islam.

En tant que politologue chercheure en résidence au CÉRIUM de l’Université de Montréal, de même que chercheure associée à l’Observatoire sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord à la chaire Raoul-Dandurand (UQAM), je m’intéresse à l’histoire, la politique et la société de l’Iran contemporain.




À lire aussi :
Le corps des femmes iraniennes devient un champ de bataille


La guerre comme levier de propagande

Ce conflit a offert au régime iranien une occasion de réactiver et de remodeler sa propagande idéologico-politique, en alliant posture victimaire et exaltation d’une fierté nationale puisée dans la mémoire historique et préislamique du pays. Dès le déclenchement des hostilités, les autorités ont adopté un double récit : celui de la victime agressée par Israël et les États-Unis, ses deux ennemis historiques, et celui du gardien de l’intégrité nationale.

Cette stratégie s’inscrit dans une continuité : depuis 1979, la République islamique a toujours instrumentalisé les conflits extérieurs pour consolider sa légitimité interne et revitaliser un discours religieux en perte de souffle.

Dans les médias d’État, Israël est dépeint comme l’agresseur violant le droit international, alors que l’Iran s’est lui-même affranchi de ces normes à plusieurs reprises, notamment lors de la prise d’otages à l’ambassade américaine en 1979 et le non-respect de conventions internationales telles que la Convention de Genève.

Cette rhétorique d’inversion morale renforce l’image d’un Iran « assiégé mais résistant ». Les civils et les sites nucléaires frappés deviennent des symboles de courage et moins de martyre. Le régime reconnaît les dégâts matériels, mais transforme la survie nationale en victoire symbolique : Israël et les États-Unis ont frappé, mais l’Iran, « grande nation résistante », est resté debout.

Fait significatif, le Guide suprême ne parle plus seulement de la « République islamique », mais de l’Iran en tant que civilisation millénaire. Le vocabulaire change : les références à la grandeur perse, aux symboles préislamiques et à la continuité historique du pays remplacent progressivement les slogans religieux. Cette mutation révèle une stratégie claire : nourrir la fibre nationaliste face à l’épuisement idéologique du discours théologique après plus de quatre décennies.

La guerre a également permis au régime de justifier une intensification de la répression intérieure, sous couvert de sécurité nationale. L’arrestation de prétendus « espions » ou « agents sionistes » est présentée non comme une faiblesse sécuritaire, mais comme la preuve de la puissance de l’ennemi et du courage iranien face à lui. Cette rhétorique de l’espionnage, déjà utilisée depuis la révolution de 1979, est amplifiée : toute forme de dissidence devient trahison et peut être condamnée à mort, transformant la peur en outil de contrôle interne.

La cause palestinienne comme vitrine extérieure

La propagande de la République islamique ne se limite pas à un usage interne : elle vise également à mobiliser l’opinion publique arabe et internationale. Lors de l’Assemblée générale des Nations unies en septembre 2025, le président iranien, Masoud Pezeshkian, a affirmé que la République islamique d’Iran se positionne comme le défenseur du peuple palestinien et le soutien stratégique du Hamas.

Le régime cherche ainsi à présenter sa politique étrangère comme légitime, humanitaire et anticoloniale. Cette narration s’inscrit dans la consolidation de l’« axe de la résistance », une alliance politico-militaire regroupant le Hezbollah au Liban, les Houthis au Yémen et plusieurs groupes palestiniens, tous unis par l’opposition à Israël et à l’influence américaine au Moyen-Orient.

En s’érigeant en chef de file de cette coalition, la République islamique renforce son poids régional, séduit certains mouvements de gauche internationaux et justifie son soutien matériel et financier au Hamas, notamment depuis les attaques du 7 octobre 2023, présentées comme une prolongation des luttes anticoloniales.

Malgré les pertes subies, le conflit a offert au régime un levier idéologique majeur. Il permet de resserrer le contrôle interne, de réactiver le nationalisme, et de se présenter comme un rempart face aux menaces extérieures. La peur devient un ciment social ; la résistance, un impératif moral. Ce faisant, la guerre ravive une légitimité fragilisée et offre au pouvoir un récit héroïque : celui d’une nation assiégée mais indestructible.

Israël, les États-Unis et la logique de la survie hégémonique

Du côté israélien, la guerre est présentée comme un impératif de sécurité nationale : protéger les citoyens et neutraliser les menaces balistiques iraniennes légitime, selon Israël, les frappes contre Téhéran. Pourtant, cette logique de survie crée un paradoxe : elle nourrit un cycle de représailles sans fin, accélère la course à l’armement et accentue l’instabilité régionale. La démonstration de force se transforme alors en démonstration de vulnérabilité.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Pour Washington, ce conflit constitue également une scène de démonstration, celle de sa puissance militaire et de sa capacité de dissuasion. En rappelant sa suprématie, les États-Unis cherchent à contenir les ambitions régionales et à préserver leur rôle d’arbitre hégémonique au Moyen-Orient. Mais cette stratégie a un coût : l’espace du dialogue diplomatique s’amenuise, le droit international s’effrite, et les populations civiles deviennent les premières victimes d’un affrontement d’influences où la logique de puissance l’emporte sur celle de la paix.




À lire aussi :
Le régime iranien est un apartheid des genres. Il faut le dénoncer comme tel


Propagande, nationalisme et légitimation

La guerre des douze jours met en lumière la centralité du nationalisme iranien comme instrument idéologique. À mesure que les symboles religieux perdent de leur pouvoir de mobilisation, le régime réactive les mythes de la grandeur perse et de la continuité civilisationnelle pour consolider l’adhésion populaire. La République islamique se redéfinit ainsi comme nation éternelle, substituant au vocabulaire religieux celui de la fierté nationale et de la résistance patriotique. Les martyrs, hier sanctifiés au nom de la foi, le sont désormais au nom de la patrie.

Cette guerre démontre que, dans la région, la force et la propagande demeurent des leviers essentiels de survie politique, mais au prix des populations civiles. Comme l’écrivait Leo Tolstoï dans Guerre et Paix, « l’histoire des peuples est écrasée par les ambitions des puissants ».

La paix véritable ne naîtra ni de la dissuasion militaire ni de la rhétorique victimaire, mais d’une diplomatie fondée sur la reconnaissance mutuelle, la justice et le respect du droit international. Tant que ces conditions ne seront pas réunies, le cycle de la violence continuera d’être instrumentalisé par des régimes qui transforment la guerre en outil de légitimation et de survie existentielle.

La Conversation Canada

Hanieh ZIaei ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment Téhéran a transformé une défaite militaire en victoire symbolique – https://theconversation.com/comment-teheran-a-transforme-une-defaite-militaire-en-victoire-symbolique-269994

Que penser de la justice restaurative dans les cas de violences de genre ?

Source: The Conversation – in French – By Delphine Griveaud, Chargée de recherche au Fonds national de la recherche scientifique belge (FNRS), Université catholique de Louvain (UCLouvain)

Le film _Je verrai toujours vos visages_ (2023), de Jeanne Herry, restitue avec acuité la pratique de la justice restaurative en France. Christophe Brachet/Chifoumi Prod/Trésor Films/StudioCanal/France 3 Cinéma

La justice restaurative consiste à accompagner des victimes et des auteurs d’infractions qui souhaitent dialoguer. Ce type de médiation ne prétend pas remplacer la justice pénale, mais offrir une option supplémentaire à celles et ceux qui y aspirent. La majorité de ces mesures concernent des violences sexuelles et de genre. Mais pour ce type de violences, la justice restaurative est-elle vraiment adaptée ?


Le film Je verrai toujours vos visages (2023), de Jeanne Herry, a permis au grand public de découvrir l’existence des mesures de justice restaurative prévues par le système judiciaire français. Fidèle à la réalité, cette fiction montre notamment le processus par lequel une jeune femme en vient à rencontrer son frère, qui l’a plusieurs fois violée enfant. Elle souhaite convenir avec lui d’une séparation des espaces de la ville dans laquelle elle et lui vont devoir cohabiter alors qu’il vient de sortir de prison. Ce cas a suscité des réactions critiques, soulignant les débats houleux qui entourent la justice restaurative dans le cas de violences de genre.

Peut-on traiter à égalité, dans le processus d’une médiation, les propos et attentes d’une victime d’inceste et de celui qui l’a violée ? Cela revient-il à minimiser les faits ? Ne serait-il pas dangereux, au moins psychiquement, pour une victime de violence sexuelle de rencontrer son agresseur ? Y a-t-il là un trop fort risque d’instrumentalisation du processus de la part de l’auteur des faits ?

Ces questions agitent les discussions sur la justice restaurative en cas de violences de genre, mais à l’aune de nos recherches en sciences sociales auprès des premières personnes concernées, elles tendent à réduire la complexité de la pratique.

Justice restaurative : de quoi parle-t-on ?

Depuis 2014, l’article 10-1 du Code de procédure pénale indique qu’une mesure de justice restaurative peut être proposée

« à l’occasion de toute procédure pénale et à tous les stades de la procédure, y compris lors de l’exécution de la peine, [à] la victime et l’auteur d’une infraction, sous réserve que les faits aient été reconnus ».

Ces mesures sont mises en place si victimes et auteurs le souhaitent. Elles développent une approche différente de la justice pénale : il s’agit moins de punir l’auteur des faits que de créer un dialogue entre victimes et auteurs pour réparer les victimes et responsabiliser les auteurs.

Différentes pratiques restauratives coexistent en France aujourd’hui. Les plus répandues sont les médiations restauratives : des processus, longs, menés par des animateurs et animatrices formées à cet effet, qui offrent un cadre sécurisant à une victime ou un auteur de délit/crime pour revenir sur ce qu’il s’est passé, et se préparer à une rencontre avec l’autre (son auteur, sa victime) s’ils le souhaitent.

Ces mesures reposent sur la libre participation de celles et ceux qui le souhaitent, elles ne peuvent en aucun cas être imposées. Étant donné le peu de moyens alloués et le manque d’information des justiciables, elles sont peu nombreuses. En 2023, l’Institut français pour la justice restaurative, l’association prenant en charge la majorité des mesures de justice restaurative sur le territoire dénombrait 89 mesures terminées et 158 en cours, dont plus de 90 % de médiations restauratives. En agrégeant à cela les mesures restauratives de toutes les autres organisations, à l’activité quantitativement plus restreinte, on ne dépasse pas les 200 mesures terminées sur l’année 2023. Selon les estimations les plus récentes, les deux tiers de ces mesures concernent des violences de genre, cette proportion ayant progressivement augmenté depuis 2014.

La justice restaurative : un danger pour les victimes de violences de genre ?

Parce qu’elle s’appuie sur une approche relationnelle qui tend à (ré)instaurer une communication entre eux par un processus qui propose autant d’écoute et de considération à l’un qu’à l’autre, on peut considérer que la justice restaurative tend à symétriser les positions de victime et d’auteur.

Cette démarche égalitariste peut entrer en conflit avec la perspective des associations de lutte contre les violences sexuelles (et/ou conjugales, incestueuses, etc.) qui mettent l’accent sur le rapport de pouvoir existant entre auteur et victime et sur les risques que cette asymétrie engendre en cas de face-à-face. Elles craignent que cela réinstaure l’« emprise » de l’auteur sur la victime et accroisse le risque de « revictimiser » la victime.

Reposant sur une compréhension individuelle des violences, qui emprunte à des savoirs psychologiques très diffusés actuellement, une telle approche amène à considérer le pouvoir que prennent les auteurs sur les victimes en matière de violences de genre moins comme le produit d’un contexte social inégalitaire que comme une faculté individuelle des auteurs, qui leur permet de prendre l’ascendant psychique sur leur victime pour les déposséder de leur libre arbitre. Dans cette perspective, la source du pouvoir n’est pas un ensemble de mécanismes sociaux mais la personnalité de l’auteur lui-même.

Par ailleurs, certaines associations féministes voient dans les « médiations restauratives » une manière déguisée de contourner l’interdiction pour une autorité publique d’imposer une médiation dans les situations de violences dans le couple ; celle-ci a justement été posée pour couper court aux risques d’emprise des hommes violents sur leurs victimes par la Convention d’Istanbul sur la lutte contre la violence à l’égard des femmes, ratifiée par la France en 2014.

Pourtant, la médiation restaurative n’est pas une médiation obligatoire telle qu’interdite dans la Convention, elle ne peut pas être imposée, elle n’est pas un acte de procédure pénale et n’a pas les mêmes objectifs que celle-ci. Mais ces distinctions semblent floues pour beaucoup, et les pouvoirs publics prennent donc de grandes précautions au sujet de la justice restaurative en cas de violence conjugale.

Ce sont alors d’autres types de pratiques restauratives qui sont privilégiées, des pratiques indirectes, qui accompagnent auteurs et victimes à des rencontres avec d’autres auteurs et victimes qui ont commis ou subi le même type de délit/crime, mais qui ne se connaissent pas au préalable. Ces dispositifs sont appelés « rencontres détenus-victimes ».

Les réticences sont moins grandes du côté des pouvoirs publics dans les cas de violences sexuelles extérieures au couple, mais elles ont pu émerger du côté des associations : en 2022, la Fédération des CIDFF (centres d’information sur les droits des femmes et des familles) s’est ainsi opposée à la justice restaurative au niveau national, tandis que le rapport de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Civiise) de 2023 la rejetait catégoriquement dans les cas de violences incestueuses.

Ce que les victimes de violences de genre font de la justice restaurative

Les débats sur la pertinence de la justice restaurative dans les cas de violences de genre sont souvent théoriques, et détachés de l’analyse de ce qu’il se passe réellement quand des mesures de justice restaurative sont mises en place. Surtout, ces débats sont menés au nom du bien-être et de la protection des victimes, sans connaissance réelle de la méthode de travail des associations spécialisées et sans qu’on entende les voix de celles qui ont bénéficié ou sont engagées dans une mesure de justice restaurative.

Entre 2022 et 2023, notre terrain d’enquête nous a amenées à rencontrer 14 d’entre elles : neuf victimes de violences sexuelles et cinq victimes de violences conjugales (dont les violences étaient à la fois psychologiques, physiques et sexuelles). Certaines se sont lancées dans la justice restaurative après une mauvaise expérience avec la justice pénale, au cours de laquelle elles ne s’étaient pas senties écoutées. D’autres sont dans des situations beaucoup plus rares en France, mais qui tendent à se développer : elles ont été prises en charge par des associations qui, contrairement à celles travaillant sous financement du ministère de la justice, acceptent d’accompagner des médiations restauratives hors de toute reconnaissance judiciaire. Elles n’ont donc jamais déposé plainte. Cinq ont fait l’expérience d’une rencontre entre détenus et victimes ; neuf d’une médiation restaurative. Ce nombre de victimes est trop peu élevé pour que nos observations puissent avoir un caractère représentatif, mais il nous donne un aperçu de ce que peut être la justice restaurative en cas de violences de genre.

Tout d’abord, les raisons qui ont amené ces personnes à s’engager dans la justice restaurative sont multiples : souvent, elles saisissent une main tendue et l’opportunité, rare, d’une écoute gratuite et inconditionnelle, elles espèrent que cela leur permettra d’aller mieux, mais elles peuvent aussi vouloir poser des questions à un ou à leur auteur ou espérer que la démarche pourra transformer l’auteur et ainsi protéger d’autres femmes ou enfants. Ensuite, elles s’approprient de manières disparates les dispositifs. À rebours de l’image de passivité prêtée aux victimes, l’une d’entre elles nous a raconté avoir parlé sans discontinuer pendant une heure lors de la rencontre avec son frère qui l’avait violée enfant. Elle lui a dit tout ce qu’elle n’avait jamais pu lui dire dans le cadre familial qui, contrairement au cadre créé par la justice restaurative, ne légitimait pas sa parole.

Enfin, toutes les personnes que nous avons rencontrées ont souligné l’importance d’avoir été reconnues et écoutées par les praticiennes de la justice restaurative, sans remise en cause de leur récit ni injonction à s’expliquer, se justifier.

Témoignages de praticiennes de la justice restaurative.

Cette considération est racontée comme étant en elle-même réparatrice, et ce, aussi parce qu’elle contraste avec le peu d’attention apportée aux victimes par leur entourage. Les personnes rencontrées qui sont, ou ont été, engagées dans une procédure judiciaire opposent par ailleurs une justice pénale froide, technique et pragmatique à une justice restaurative chaleureuse, empathique, et laissant place aux émotions.

En pratique donc, les victimes de violences de genre avec qui nous avons échangé ne se sentent pas vulnérabilisées par les mesures de justice restaurative. Au contraire, elles se disent renforcées par elles. Ces expériences sont produites, selon les cas, à la fois par la considération et la reconnaissance accompagnant l’entrée dans les mesures, par le travail émotionnel des praticiennes, par la resocialisation permise par la mesure (sortie de l’isolement que connaissent de nombreuses victimes à la suite des violences, formation d’amitiés avec d’autres victimes rencontrées pendant le parcours, et même avec des auteurs participant aux cercles de parole) et par la revalorisation de soi qu’elle permet bien souvent également.

Ces résultats indiquent sans doute l’importance du contexte que la justice restaurative produit pour la rencontre entre victime et auteur : considérant auteurs et victimes à parts égales, il peut donner de fait plus de pouvoir aux victimes qu’elles n’en avaient dans les relations violentes qui les liaient à leurs agresseurs, d’autant plus que ce cadre s’éloigne de la figure de passivité attribuée aux victimes pour ouvrir la possibilité d’une prise en main de leur histoire. En revanche, si le cadre créé par la justice restaurative établit une égalité entre auteur et victime au moment de leur rencontre, il ne change pas les inégalités sociales qui ont permis la violence. En cela, selon nous, la justice restaurative ne constitue pas tant un moyen de lutte contre les violences de genre que la rustine d’une société qui tolère, et favorise, ces violences.

The Conversation

Delphine Griveaud a reçu pour cette recherche des financements du Fonds national de la recherche scientifique belge (FNRS), de l’Institut Robert Badinter (CNRS – Ministère de la Justice), de la Direction et l’Ecole nationale de la protection judiciaire de la jeunesse, et du Service d’aide aux victimes et à l’aide juridictionnelle.

Emeline Fourment a reçu pour cette recherche des financements de l’Institut Robert Badinter (CNRS – Ministère de la Justice) et du Centre Rouennais d’Etudes Juridiques (CUREJ).

ref. Que penser de la justice restaurative dans les cas de violences de genre ? – https://theconversation.com/que-penser-de-la-justice-restaurative-dans-les-cas-de-violences-de-genre-260935