L’Univers a-t-il un début ? Le Big Bang contre la théorie de l’état stationnaire

Source: The Conversation – France in French (2) – By Waleed Mouhali, Enseignant-chercheur en Physique, ECE Paris

La question de l’évolution de l’Univers a attisé de nombreux débats au cours de l’histoire de la physique. Au début du XXe siècle, deux camps de scientifiques s’affrontèrent : d’un côté, les tenants d’un Univers stable et ayant toujours existé, de l’autre, les physiciens qui adhèrent au modèle d’un atome primitif, ancêtre de notre théorie du Big Bang.


Au cours du XXe siècle, la cosmologie a été bouleversée par deux visions concurrentes du Cosmos. D’un côté, Georges Lemaître proposait l’hypothèse d’un « atome primitif », précurseur du Big Bang, selon laquelle l’Univers a une histoire et un commencement. De l’autre, Fred Hoyle, Thomas Gold et Hermann Bondi défendaient en 1948 une alternative : l’état stationnaire, un modèle où l’Univers, en expansion, reste inchangé à grande échelle grâce à une création continue de matière.

Cette théorie séduisait par son élégance : elle évitait l’idée d’un début absolu et renouait avec de vieilles intuitions philosophiques – puisqu’elles remontent à la Grèce antique – selon lesquelles le Cosmos était éternel et immuable. Mais elle allait bientôt se heurter à l’épreuve des observations. Le déclin de cette théorie fascinante s’inscrit dans une querelle scientifique majeure, au terme de laquelle le modèle de l’atome primitif de Georges Lemaître s’est imposé.

Le modèle de l’état stationnaire : un Univers éternel et immuable

En 1948, Fred Hoyle, Thomas Gold et Hermann Bondi introduisent le modèle cosmologique de l’état stationnaire. Leur approche repose sur deux principes fondamentaux. D’une part, le principe cosmologique parfait : non seulement l’Univers est homogène et isotrope dans l’espace – cela signifie qu’à grande échelle, l’Univers présente les mêmes propriétés en tout point et dans toutes les directions d’observation, aucun lieu ni direction n’est privilégiés – mais il l’est aussi dans le temps – ses propriétés sont globalement les mêmes à toutes les époques. D’autre part, ils postulent la création continue de matière pour compenser l’expansion observée de l’Univers mise en évidence par Hubble, de la matière est continuellement créée à un rythme très faible (de l’ordre d’un atome d’hydrogène par mètre cube tous les milliards d’années).

Ce modèle évite un commencement à l’Univers, et par conséquent la question philosophique et scientifique de la création de quelque chose à partir du néant. Il offre un cadre élégant, statique à grande échelle, dans lequel l’Univers n’a ni origine ni fin. D’un point de vue philosophique, il s’inscrit dans la continuité d’une vision éternelle du Cosmos, une position qui était majoritaire parmi les savants de l’Antiquité jusqu’au XVIIIe siècle, une idée déjà défendue par les stoïciens ou Aristote. À noter qu’Aristote s’interroge sur les limites de l’Univers et rejette l’idée d’un Univers infini, qu’il juge physiquement insoutenable.

Pourquoi le modèle de l’état stationnaire a-t-il séduit ?

Le modèle de l’état stationnaire a longtemps bénéficié d’un certain prestige pour plusieurs raisons. D’abord, sa simplicité philosophique, que l’on vient de décrire, mais aussi sa stabilité mathématique, puisqu’il repose sur des solutions simples des équations cosmologiques formulées par Einstein dans le cadre de sa relativité générale. Enfin, il séduit aussi du fait de son esthétique scientifique : un Univers inchangé dans le temps apparaît comme harmonieux et prévisible.

Le modèle de l’état stationnaire avait donc tout pour plaire. Sûr de sa théorie, c’est Fred Hoyle, en voulant se moquer et tourner en dérision le modèle concurrent de l’atome primitif qu’il considérait comme absurde, qui forge le terme de Big Bang lors d’une émission de radio sur la BBC en 1949. Et pourtant…

Le modèle de l’atome primitif de Lemaître : un précurseur du Big Bang

Avant même la formulation du Big Bang moderne tel que nous le concevons aujourd’hui, le prêtre et physicien belge Georges Lemaître avait développé en 1931 une hypothèse audacieuse : le modèle de l’atome primitif. Selon lui, l’Univers aurait été créé à partir de la désintégration d’un « atome cosmique », un point originel dense et chaud, à l’origine de l’expansion de l’espace. Il complète ainsi un modèle qu’il avait commencé à formuler dès 1927, dans lequel il proposait déjà un Univers en expansion.

Photo d’époque en noir et blanc des trois scientifiques
George Lemaître, au centre, en compagnie d’Albert Einstein, à droite, et de Robert Andrews Millikan à gauche.
Wikimedia

Lemaître s’appuie sur les solutions dynamiques des équations d’Einstein et sur les observations de Edwin Hubble, astronome américain ayant découvert que les galaxies s’éloignent des unes des autres. Il conçoit un Univers en expansion, mais doté d’un passé à la fois physique et avec un commencement. Lemaître imaginait l’atome primitif comme un noyau contenant toute la matière de l’Univers dont la fission aurait déclenché l’expansion cosmique. Il interprétait les rayons cosmiques, récemment découverts, comme des résidus de cette désintégration initiale. Cette hypothèse s’est avérée inexacte puisqu’ils proviennent en réalité de phénomènes astrophysiques situés dans notre environnement cosmique proche.

Contrairement à Hoyle, il accepte la notion de début sans lien avec une quelconque création religieuse, qu’il considère en tant qu’ecclésiaste comme une notion philosophique et non pas comme un événement particulier. Le modèle de l’atome primitif est le précurseur direct de ce que l’on appellera par découvertes successives le modèle du Big Bang, qui s’imposera plus tard, notamment grâce à ses prédictions observables.

Les preuves observationnelles contre l’état stationnaire

Malgré son attrait initial, le modèle de l’état stationnaire a commencé à vaciller face à des données de plus en plus précises. Le coup le plus dur arrive en 1964, quand Arno Penzias et Robert Wilson détectent par hasard un signal radio bruité provenant de toutes les directions d’observation. Ce bruit, appelé rayonnement cosmologique, est en fait la lueur fossile laissée par l’Univers très jeune, exactement comme l’avaient prédit les partisans du Big Bang. Le modèle stationnaire, lui, n’a aucun moyen d’expliquer un tel vestige. Le fond diffus cosmologique, découvert en 1965, est le témoin le plus direct du Big Bang. Ses détails ont ensuite été étudiés par les satellites COBE (1992), WMAP (2003) et Planck (2009).

Trois cartes du fond diffus cosmologiques au fil du temps, selon les premières mesures de Penzias et Wilson puis suite aux mesures des missions spatiales COBE et WMAP
Avec les missions spatiales successives, le fond diffus cosmologique a pu être mesuré de plus en plus précisément. Son existence-même est un argument en faveur du modèle du Big Bang.
NASA/Wikimedia

D’autres indices vont dans le même sens : les galaxies lointaines – dont l’image qui nous parvient d’elle date du moment où elles étaient encore jeunes – n’ont pas la même apparence que les galaxies actuelles. De plus, les quasars, sortes de noyaux galactiques hyperactifs, étaient bien plus nombreux dans le passé qu’aujourd’hui. Ces différences montrent que l’Univers évolue au fil du temps, contrairement à ce qu’affirmait l’état stationnaire.

Enfin, le Big Bang prédit avec une grande précision les proportions des éléments légers (hélium, deutérium, lithium) formés durant les toutes premières minutes. Les mesures des éléments fossiles qui sont parvenus jusqu’à nous confirment ces valeurs. Le modèle stationnaire, qui n’inclut pas de phase chaude et dense initiale, est incapable de les expliquer.

L’évolution de la cosmologie moderne

Face à ces observations, la communauté scientifique adopte progressivement le modèle du Big Bang comme modèle standard. Pourtant, Fred Hoyle, dans les années 1990, refusant d’abandonner son hypothèse, propose un modèle dit quasi stationnaire, mais il reste marginal.

Aujourd’hui, le modèle ΛCDM (Lambda Cold Dark Matter), une version étendue du Big Bang qui intègre la constante cosmologique, l’idée selon laquelle il existe une minuscule énergie du vide, identique partout, exerçant une pression qui accélère l’expansion de l’Univers, est considéré comme le cadre le plus complet pour décrire l’évolution de l’univers. Introduite par Einstein en 1917 pour contrecarrer l’effet de la gravité dans un Univers qu’il pensait lui-même statique, elle a été réhabilitée sous le nom d’énergie sombre pour expliquer l’accélération observée, est considéré comme le cadre le plus complet pour décrire l’évolution de l’Univers.

Le modèle de l’état stationnaire illustre un cas typique d’élégance théorique confrontée à la rigueur de l’expérimentation. Cette controverse a stimulé les débats, inspiré des développements mathématiques et permis une meilleure compréhension de ce qu’est une bonne théorie scientifique : cohérente, testable, et surtout, réfutable.

Elle rappelle aussi que la science avance non par dogme, mais par confrontation avec la réalité du cosmos. Et si certaines théories comme celle de la simulation ou du multivers flirtent aujourd’hui avec la frontière de ce que l’on est capable de tester, elles perpétuent une tradition millénaire : tenter de comprendre ce qui, depuis toujours, nous dépasse.

The Conversation

Waleed Mouhali ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’Univers a-t-il un début ? Le Big Bang contre la théorie de l’état stationnaire – https://theconversation.com/lunivers-a-t-il-un-debut-le-big-bang-contre-la-theorie-de-letat-stationnaire-269855

Les champignons d’Ötzi, l’homme des glaces du Néolithique

Source: The Conversation – France (in French) – By Hubert Voiry, Mycologue, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Amadouvier, Polypore du bouleau et Ötzi CC BY

On l’oublie trop souvent mais les champignons ont accompagné l’histoire de l’humanité : médecine, géopolitique, psychologie, architecture, gastronomie, ils s’invitent dans de nombreux champs de nos vie depuis le Néolithique.

Dans cet extrait de son ouvrage 10 champignons qui ont changé la vie des hommes (Éditions Actes Sud), le mycologue Hubert Voiry nous parle des deux champignons retrouvés par les archéologues dans la besace d’Ötzi, l’homme préhistorique découvert fortuitement en 1991 à 3200 mètres d’altitudes, dans les Alpes italiennes. Il tâche de comprendre pourquoi cet homme avait, avec lui des amadous et des polypores du bouleau


Ötzi portait un petit sac en cuir rempli de matière noire. Dans ce sac, il y avait aussi trois outils en silex et un os en forme de poinçon. Au début, on a pensé que la matière noire était de la résine et que ce sac était une sorte de “kit” de réparation d’outils. Or, la substance, une fois séchée, a montré une teinte virant au brun. L’examen microscopique de cet objet a révélé qu’il s’agissait de la chair d’un champignon, l’amadouvier (Fomes fomentarius). Cette chair brune que l’on trouve sous la croûte (la face supérieure) du champignon avait été travaillée manuellement pour obtenir un produit de consistance fibreuse que l’on appelle l’amadou. Mélangées à cette matière, on a détecté aussi des traces de pyrite. Silex, pyrite et amadou ainsi réunis permettent d’allumer le feu et de le conserver.

Ce n’est pas le témoignage le plus ancien de l’usage de l’amadou pour le feu. Celui-ci a en effet été retrouvé en grande quantité associé à des nodules de pyrite sur le site archéologique de Star Carr en Angleterre qui date de près de 10 000 ans. On a fait les mêmes observations dans les fouilles archéologiques de Maglemose au Danemark, site qui remonte à 8 000 ans. Il existe aussi des témoignages plus récents datant de l’âge du bronze en Suisse, dans les sites préhistoriques d’anciens villages lacustres. L’amadou a donc la propriété de produire et de transporter le feu. Contrairement à une idée reçue, les humains de cette époque ne frappaient pas deux silex l’un contre l’autre pour allumer un feu, car les étincelles résultant de leur percussion sont trop éphémères pour enflammer un combustible. Ils avaient recours essentiellement à deux techniques : celle de la friction avec du bois et celle de la percussion, vraisemblablement utilisée par Ötzi. Dans la première, on dispose un morceau de bois à la verticale d’un autre placé au sol. On frotte le morceau de bois sur l’autre en lui donnant un mouvement de rotation avec les mains. Cela produit de la sciure échauffée qui va donner quelques braises. Ensuite, il faudra les mettre en contact avec des brindilles sèches. Ce procédé n’a pas laissé de traces archéologiques. L’autre méthode consiste à utiliser, comme Ötzi, pyrite, silex et amadou. La percussion d’un morceau de disulfure de fer (pyrite ou marcassite) contre une roche dure comme le silex produit des étincelles. L’amadou au contact de l’étincelle est capable de s’embraser facilement du fait de sa structure fibreuse, et le feu peut couver longtemps, ce qui facilite son transport. Il reste à produire des flammes en mettant par exemple en contact l’amadou incandescent avec des herbes très sèches ou des fibres d’écorce.

Pour faciliter l’embrasement, on a perfectionné la technique. L’amadou est débité en tranches fines qui sont amollies à coups de maillet puis qui sont mises à sécher. Au cours des siècles, des traitements au salpêtre ou aux cendres ont été mis au point pour qu’il s’enflamme plus facilement. Le célèbre mycologue Christiaan Hendrik Persoon en donne la description dans son ouvrage Traité sur les champignons comestibles, contenant l’indication des espèces nuisibles paru en 1818. Il précise que les bûcherons des Vosges avaient une technique moins recommandable pour traiter l’amadou : ils enterraient les tranches du “bolet” et les arrosaient pendant un certain temps avec de l’urine.

À partir de l’âge du fer, les morceaux de disulfure sont remplacés par des briquets, petits objets en acier qui au Moyen Âge avaient une forme de crochet aplati. Actuellement, on peut se procurer, dans le commerce, ce type de briquet appelé aussi briquet à silex et ainsi reproduire les gestes de nos ancêtres en frappant l’acier sur un silex aiguisé. On recueille les étincelles avec un morceau d’amadou ou à défaut avec un morceau de coton carbonisé. Les briquets “à amadou” qui apparaissent vers 1840 ne contiennent curieusement pas d’amadou. Le nom a été repris, mais c’est une mèche de coton trempée dans une solution chimique qui joue le rôle de l’amadou.

De nos jours, l’amadou est encore utilisé de façon traditionnelle pour le transport du feu, comme en Autriche lors du Weihfeuertragen, littéralement “le transport de feu consacré”. Le samedi de Pâques, le prêtre catholique réunit les familles de paroissiens autour d’un feu qu’il bénit au cours d’une cérémonie. Ensuite, les enfants récupèrent les braises à l’aide de bidons métalliques et passent dans les maisons du village apporter le feu béni. Pour faciliter le transport, ils ajoutent aux braises des morceaux d’amadou. En plus d’être le polypore le plus efficace pour la fabrication et le transport du feu, grâce à sa chair, l’amadouvier a aussi des vertus médicinales et artisanales, voire spirituelles. Un peuple de l’île d’Hokkaidō au Japon, les Aïnous, procédait, en cas de maladie ou d’épidémie, à un rituel de fumée autour des habitations. Ils faisaient brûler toute la nuit des fructifications de F. fomentarius pour éloigner les démons. Un rite analogue était pratiqué en Sibérie chez les Khantys et en Amérique du Nord dans des tribus amérindiennes.

[…]

Le deuxième champignon retrouvé dans les affaires d’Ötzi est le polypore du bouleau, en latin : Fomitopsis betulina. Il se présentait sous forme de deux fragments enfilés sur une lanière de cuir. L’un de forme sphérique et l’autre de forme conique. Le polypore du bouleau, une fois séché, s’enflamme rapidement mais le feu ne couve pas. Ötzi ne l’a pas probablement pas utilisé pour le transport du feu, d’autant qu’il possédait déjà de l’amadou. Quel usage faisait-il donc des morceaux de ce polypore ?

Cette question a naturellement suscité des débats, dont sont ressorties deux grandes hypothèses. La première a été avancée par l’anthropologue italien Luigi Capasso : il suggère que l’Homme des Glaces était conscient de la présence de ses parasites intestinaux et les combattait avec des doses adaptées de Fomitopsis betulina. Ce champignon, qui est comestible – nous en reparlerons plus loin –, était probablement le seul vermifuge disponible à l’époque. L’autre hypothèse est défendue par la biologiste autrichienne Ursula Peintner : elle a fait le rapprochement avec certaines coutumes d’Amérindiens, rapportées par le biologiste américain Robert Blanchette. Ils possédaient des objets décorés avec des morceaux de forme ronde ou ovale d’Haploporus odorus, polypore à l’odeur très suave. Ces fragments étaient enfilés sur des lacets en cuir puis attachés aux tuniques sacrées ou aux colliers des guérisseurs. Ce polypore était aussi considéré comme ayant des vertus médicinales : on le faisait brûler pour produire une fumée agréable pour les personnes malades. Comme souvent dans les traditions, les aspects spirituel et médical sont mêlés. Concernant l’Homme des Glaces, nous avons bien noté que les bouts de F. betulina étaient enfilés sur une lanière de cuir de façon élaborée. S’il s’était agi d’un simple transport, ils auraient été placés sans perforation dans un récipient. On peut donc penser que les morceaux de F. betulina jouaient un rôle spirituel et médicinal. Robert Blanchette évoque aussi l’importance d’un autre champignon, Fomitopsis officinalis, aux propriétés médicinales pour les Amérindiens et leurs chamanes qui l’appellent “le pain des fantômes”. Les chamanes utilisaient des masques sculptés dans ces polypores pour effectuer des rites destinés à guérir certaines maladies. À leur mort, les masques étaient placés à la tête de la tombe et protégeaient l’esprit des chamanes. En Autriche, des fructifications de polypore du bouleau étaient sculptées pour protéger les animaux de ferme de la malchance. Le fragment conique du polypore d’Ötzi pourrait évoquer une sculpture qui n’aurait pas été très bien conservée. On pourrait donc considérer qu’Ötzi était un chamane qui portait sur lui, comme un talisman, ces deux fragments d’un champignon aux vertus médicinales et spirituelles. Rappelons que les affaires d’Ötzi n’ont pas été pillées, ce qui laisse supposer qu’on ne voulait pas s’approprier ses objets : c’était peut-être un personnage important.

The Conversation

Hubert Voiry est l’auteur de l’ouvrage « 10 champignons qui ont changé la vie des hommes », publié aux éditions Actes Sud dont ce texte est tiré.

ref. Les champignons d’Ötzi, l’homme des glaces du Néolithique – https://theconversation.com/les-champignons-dotzi-lhomme-des-glaces-du-neolithique-270020

Les toilettes peuvent rendre les routes africaines plus sûres, selon cette nouvelle étude

Source: The Conversation – in French – By Festival Godwin Boateng, Senior Research Associate, University of Oxford

Voyager sur les routes africaines comporte de nombreux défis. La principale difficulté consiste à arriver à destination en toute sécurité. Le continent est l’une des régions du monde les plus touchées par des accidents de la route. Le nombre de morts de l’Afrique sur les routes représente un quart des victimes dans le monde, alors que le continent compte moins de 4 % du parc automobile mondial.

La situation en Afrique subsaharienne est particulièrement grave. Les accidents de la route touchent cette région plus que toute autre au monde. Son taux de mortalité routière de 27 pour 100 000 habitants est trois fois plus élevé que la moyenne européenne de 9 et bien supérieur à la moyenne mondiale de 18.

Il y a ensuite le problème des infrastructures routières en Afrique. Malgré la récente augmentation des investissements dans le développement routier, la qualité des routes dans de nombreux pays africains est généralement médiocre. Ce constat a été confirmé par des recherches, des enquêtes du Forum économique mondial et le classement international de la qualité des routes du Fonds monétaire international.

Les accidents et les mauvaises routes ne sont pas les seuls éléments qui peuvent rendre les déplacements moins agréables. Le manque de toilettes en est un autre. Lorsque l’envie de faire ses besoins presse, on se retrouve dans une situation compliquée. Les autorités prévoient rarement des toilettes adéquates, sûres et propres pour les voyageurs.

En 2020, un avocat qui défend l’intérêt public, Adrian Kamotho Njenga, a poursuivi en justice avec succès certaines autorités au Kenya. Il les a obligées à mettre des toilettes à la disposition des voyageurs.

Ce problème n’est pas propre à l’Afrique. Des défis similaires existent aux États-Unis et au Royaume-Uni.

La différence est que dans ces pays, des chercheurs étudient la question et produisent des connaissances pour sensibiliser et faire évoluer les choses.

Je suis chercheur senior en gouvernance de la mobilité à l’Unité d’études sur les transports de l’université d’Oxford. Mes recherches portent notamment sur l’accès aux toilettes dans les systèmes de mobilité. Dans un article récent, j’ai attiré l’attention sur les avantages des toilettes en matière de sécurité routière.

Je soutiens que l’amélioration de l’accès convenable des conducteurs aux toilettes peut avoir des avantages en matière de sécurité routière comparables à ceux de l’application des lois contre la conduite en état d’ivresse ou la fatigue au volant.

J’ai effectué des recherches dans des bases de données universitaires telles que Scopus et examiné plusieurs articles. J’ai constaté que l’amélioration de l’accès aux toilettes pour les conducteurs était rarement étudiée en tant que stratégie de sécurité routière en Afrique. Or, elle peut renforcer la sécurité routière en réduisant la distraction des conducteurs et d’autres pratiques de conduite dangereuses qui conduisent à des accidents de la route.

Les pertes liées aux accidents de la route en Afrique sont immenses. Il n’y a pas si longtemps, l’Union africaine déplorait qu’elles représentent environ 2 % du PIB annuel de ses États membres. Pour y remédier, il faudra une approche intégrant des solutions diverses, y compris des mesures innovantes, telles que faciliter l’accès aux toilettes pour les conducteurs sur la route.

Les avantages des toilettes pour la sécurité routière

Conduire alors que l’on a envie d’aller aux toilettes peut être une expérience éprouvante et une source importante de distraction. Cela peut rendre les conducteurs dangereux pour eux-mêmes et les autres usagers en détournant leur attention de la route et des conditions de circulation. Une urgence de se soulager peut affecter leur jugement et leur capacité à réagir face à des situations dangereuses.

La distraction et l’urgence peuvent rendre le conducteur impatient et l’inciter à rouler trop vite, à suivre de trop près les véhicules devant lui ou à tenter des manœuvres imprudentes pour se rendre à l’endroit le plus proche où il pourra se soulager.

Des recherches ont montré que les personnes qui ne peuvent pas uriner lorsque leur vessie est pleine souffrent d’une altération cognitive ou d’une baisse de concentration équivalente à celle d’une personne restée éveillée pendant 24 heures.

La détérioration cognitive associée à l’envie extrême d’uriner équivaut également à un taux d’alcoolémie de 0,05 %. Cela équivaut ou dépasse les limites de taux d’alcoolémie imposées aux conducteurs en Tunisie (0,05 %), au Soudan et en Mauritanie (0 %), au Maroc (0,02 %), au Mali (0,03 %), à Madagascar (0,04 %) et d’autres pays africains.

Tout cela suggère que conduire en ayant envie d’aller aux toilettes est aussi dangereux que conduire en état d’ivresse ou en état de fatigue. Cela implique également que l’amélioration de l’accès aux toilettes peut avoir des effets bénéfiques sur la sécurité routière comparables à ceux de l’application des lois contre la conduite en état d’ivresse ou en état de fatigue.

Les toilettes devraient être intégrées dans les projets d’aménagement routier et les systèmes de mobilité.

Il est temps d’investir dans l’accès aux toilettes dans les systèmes de mobilité

Pour commencer, les gouvernements du continent peuvent construire davantage de toilettes publiques. L’Afrique est l’une des régions les plus touchées par le manque de toilettes dans le monde. Selon l’Organisation mondiale de la santé, quelque 779 millions de personnes sur le continent n’ont pas accès de manière convenable à des toilettes adéquates, sûres et propres. La construction de toilettes publiques supplémentaires peut contribuer à lutter contre la pénurie générale de toilettes sur le continent, ainsi que dans le contexte de la mobilité.

Il est réjouissant de constater qu’au Ghana, par exemple, des promoteurs privés investissent dans des aires de repos le long des autoroutes. Ces infrastructures sociales de transport routier permettent aux voyageurs de se détendre, d’accéder à des biens et services et de socialiser pendant leur pause. Elles sont souvent équipées de toilettes payantes. Les gouvernements peuvent explorer des moyens de soutenir ces initiatives privées afin qu’elles se développent et deviennent plus abordables.

Cependant, les aires de repos sont souvent situées en périphérie. La plupart des conducteurs et autres usagers de la route circulent en ville. Lorsqu’ils ont besoin d’aller aux toilettes pendant leurs déplacements, certains conducteurs et autres voyageurs en milieu urbain sont susceptibles d’utiliser les toilettes disponibles dans les stations-service, les hôtels, les restaurants, les banques, les cafés, les salons de coiffure et autres établissements situés en ville.

On ne sait pas grand-chose sur leur coût, leur sécurité, leur propreté et leur emplacement, ni sur la gêne que peuvent ressentir ceux qui les utilisent. Les chercheurs devront étudier ces questions et partager leurs conclusions avec le public.

Lorsque davantage de personnes seront sensibilisées à ces questions, il pourrait y avoir un changement de mentalité pour exiger et soutenir un meilleur accès aux toilettes dans le cadre de la politique de mobilité.

The Conversation

Festival Godwin Boateng est affilié à l’American Restroom Association (ARA).

ref. Les toilettes peuvent rendre les routes africaines plus sûres, selon cette nouvelle étude – https://theconversation.com/les-toilettes-peuvent-rendre-les-routes-africaines-plus-sures-selon-cette-nouvelle-etude-270478

Pourquoi en France les start-ups dirigées par des femmes lèvent en moyenne 2,5 fois moins de fonds que celles dirigées par des hommes ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Pauline Gibard, Maîtresse de conférences en entrepreneuriat, Université Jean Moulin Lyon 3

L’investisseuse est souvent perçue comme bienveillante, plus accessible et plus à l’écoute. Un stéréotype ancré chez certaines entrepreneures. Lightspring/Shutterstock

Le financement d’une entreprise n’est pas qu’une affaire d’argent. C’est une relation, une danse à deux où chaque partenaire projette des stéréotypes. Une étude donne la parole à des entrepreneures qui portent elles-mêmes ces représentations.


En France, les start-ups fondées par des femmes lèvent en moyenne 2,5 fois moins de fonds que celles fondées par des hommes. Ce constat illustre à quel point le financement reste l’un des principaux enjeux liés de l’entrepreneuriat féminin, parfois décrit comme un second plafond de verre. Il faut déjà s’imposer comme entrepreneuse, puis encore franchir la barrière de l’accès aux capitaux.

Jusqu’ici, c’est l’offre de financement qui a été principalement étudié : combien d’argent est disponible, comment fonctionnent les banques et les fonds ? Mais pour obtenir un financement, il faut d’abord… en faire la demande. Sur ce point, la recherche est encore rare.

C’est précisément ce que nous avons exploré dans notre étude publiée dans la Revue internationale PME, à travers 29 entretiens narratifs avec des entrepreneures. Leurs récits montrent que la demande de financement est avant tout une relation : une danse à deux entre entrepreneuse et financeurs, imprégnée d’attentes, de craintes et de stéréotypes.

La finance pensée comme un univers masculin

Dans cette danse, l’investisseur est spontanément imaginé comme un homme : « Quand je pense à un investisseur, je pense automatiquement à un homme » raconte une entrepreneure. Cela leur confère une légitimité « naturelle », rationnels, ambitieux, cartésiens.

Certaines entrepreneures y voient même un atout : « Je pense que les hommes investisseurs seraient plus à même de nous pousser dans nos retranchements pour faire avancer notre projet », estime l’une. Mais cette admiration s’accompagne souvent d’un malaise.

Plusieurs redoutent un regard condescendant ou un manque de crédibilité : « Si je demande un financement à un homme, j’aurais tendance à penser qu’il estime que j’ai moins de revenus », observe une autre. D’autres évoquent un sentiment de domination, voire le risque d’abus : « Je ne suis pas une friandise. Avec une femme au moins, on ne risque pas d’attouchement », insiste une fondatrice.

Les investisseuses, trop bienveillantes ?

Quand la partenaire de danse est une investisseuse, le pas change. Elle est souvent perçue comme plus accessible et plus à l’écoute « Je pense que les femmes seraient plus bienveillantes avec moi » estime une entrepreneure. Pour certaines, elles incarnent même un modèle inspirant.

On pourrait croire que les entrepreneures se tournent plus facilement vers des investisseuses. Mais la réalité est plus ambivalente. Certaines redoutent un excès de bienveillance, perçu comme un manque d’exigence :

« C’est très cliché, mais j’aurais peur qu’avec un trop-plein de bienveillance, on ne me “pousse” pas assez. J’ai l’impression qu’entre hommes, on fait plus d’argent, on pousse plus ».

D’autres craignent au contraire une rivalité ou un jugement plus sévère : « On a un peu plus de pression face à une femme, car c’est soit de la compassion, soit du mépris… » explique une autre.

« Pas prévu de faire des enfants ensemble »

Face à ces représentations contrastées, les entrepreneures apprennent à choisir leurs partenaires de danse.

Certaines privilégient les investisseuses pour des projets destinés à un public féminin, ou dans des situations particulières comme une grossesse perçue comme mieux acceptée par une femme. D’autres préfèrent des investisseurs masculins, jugés plus crédibles ou plus susceptibles de « pousser » leur projet.




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Notons que toutes ne se laissent pas enfermer dans ce jeu de projections :

« Pour mon financement, je cherche des investisseurs qui font écho à mes valeurs profondes. Fille ou garçon, nous n’avons pas prévu de faire des enfants ensemble donc ce n’est pas un problème » raconte une fondatrice.

Une danse à deux traversée de stéréotypes

Ces témoignages rappellent que le financement entrepreneurial n’est pas qu’une affaire de capitaux ou de business plans. C’est une relation, une danse à deux, où chaque partenaire projette des stéréotypes.

Nos résultats montrent que les entrepreneures elles-mêmes portent et mobilisent des représentations. Voir les hommes comme plus rationnels, ou les femmes comme plus bienveillantes, influe sur la façon dont elles valorisent une relation de financement, et parfois sur leur capacité à s’y engager.

Améliorer l’accès au financement ne peut pas se limiter à féminiser les instances d’investissement. Il faut aussi comprendre comment ces imaginaires se construisent et orientent les relations. Car finalement, lever des fonds, ce n’est pas seulement obtenir un chèque. C’est accepter de danser, et la danse n’a de sens que si les deux partenaires trouvent l’accord.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Pourquoi en France les start-ups dirigées par des femmes lèvent en moyenne 2,5 fois moins de fonds que celles dirigées par des hommes ? – https://theconversation.com/pourquoi-en-france-les-start-ups-dirigees-par-des-femmes-levent-en-moyenne-2-5-fois-moins-de-fonds-que-celles-dirigees-par-des-hommes-267562

Homme « performatif » : la nouvelle masculinité des jeunes attire curiosité, ironie et jugement

Source: The Conversation – in French – By Jillian Sunderland, PhD candidate in Sociology, University of Toronto

Sur TikTok et les campus universitaires, les jeunes hommes redéfinissent aujourd’hui la masculinité, parfois avec des lattes au matcha, des Labubus, des appareils photo argentiques et des sacs fourre-tout achetés d’occasion.

À l’Université métropolitaine de Toronto, un concours intitulé « homme performatif » (performative male, en anglais) a récemment attiré une foule considérable en se moquant de ce nouvel archétype de la masculinité sur TikTok. Ce terme désigne les jeunes hommes qui se construisent délibérément une image douce, sensible et émotionnellement consciente, marquant leur rejet de la « masculinité toxique ».

Lors de ces concours, les participants rivalisent pour faire rire et attirer l’attention des femmes en récitant des poèmes, en exhibant des vêtements d’occasion ou en distribuant des produits d’hygiène féminine afin de montrer qu’ils font partie des « gentils ».

Des événements similaires ont eu lieu de San Francisco à Londres, reflétant un changement plus large dans la façon dont la génération Z aborde le genre. Des recherches montrent que les jeunes hommes expérimentent le genre en ligne, mais le public réagit souvent avec humour ou scepticisme.

Cela soulève une question importante : à l’heure où la « masculinité toxique » est dénoncée, pourquoi les réactions du public face à des versions plus douces de la masculinité oscillent-elles entre curiosité, ironie et jugement ?

Pourquoi la génération Z parle de « performatif »

La méfiance de la génération Z envers ces jeunes hommes peut s’expliquer en partie par des changements culturels plus larges.

Comme le montrent les recherches sur les réseaux sociaux, les jeunes attachent de l’importance à l’authenticité, qu’ils perçoivent comme un gage de confiance. Si la génération Y a perfectionné l’art de se mettre en scène via égoportraits et vidéos montrant ses meilleurs moments, la génération Z valorise la spontanéité et le naturel.

Des études sur TikTok révèlent que de nombreux utilisateurs partagent et consomment davantage de contenus émotionnellement « bruts », en contraste avec l’esthétique plus travaillée d’Instagram.

Dans ce contexte, « l’homme performatif » se distingue parce qu’il semble mettre trop d’efforts afin de paraître sincère. Le latte au matcha, l’appareil photo argentique, le sac fourre-tout : ce ne sont que des accessoires, pas des valeurs. Ainsi, ceux qui ont réellement intégré ces valeurs n’auraient pas besoin de le signaler en se promenant avec un carnet Moleskine ou un essai de la poétesse Sylvia Plath.

Mais comme l’explique la philosophe Judith Butler, tous les genres sont « performatifs » : ils se construisent par des actions répétées. Les sociologues Candace West et Don Zimmerman appellent cela « faire son genre » – le travail quotidien consistant à montrer que l’on est « homme » ou « femme ».

Ce cadre permet de comprendre pourquoi « l’homme performatif » peut sembler hypocrite : le genre est toujours performatif et contrôlé, destiné à paraître maladroit avant de sembler naturel.

À cet égard, la moquerie des « hommes performatifs » sert à maintenir les hommes dans la « boîte masculine », c’est-à-dire les limites étroites de la masculinité acceptée. Des études montrent que depuis l’école jusqu’au travail, les hommes sont jugés plus sévèrement que les femmes lorsqu’ils sortent des normes de genre. De cette manière, la moquerie envoie un message à tous les hommes, leur indiquant qu’il existe des limites à la manière dont ils peuvent s’exprimer.




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Quand le progrès reste un privilège

Cependant, de nombreux chercheurs mettent en garde contre le fait que ces nouveaux styles masculins pourraient encore renforcer certains privilèges.

Dans l’ère post-#MeToo, où la « masculinité toxique » est critiquée, de nombreux hommes revisitent leur identité. Les appels en faveur d’une « masculinité saine » et de modèles masculins positifs témoignent d’une culture en quête de nouvelles façons d’être un homme, encore incertaines.

Dans ce contexte, de nombreux commentateurs publics affirment que ces hommes se présentent comme conscients d’eux-mêmes, proches du féminisme et « différents des autres hommes » pour séduire plus facilement.

Les sociologues Tristan Bridges et C.J. Pascoe parlent de « masculinité hybride » : certains hommes privilégient une esthétique progressiste ou queer pour consolider leur statut tout en conservant leur autorité.

Une analyse de 2022 sur les créateurs masculins populaires de TikTok montre que plusieurs brouillent les frontières de genre par la mode et la présentation de soi, tout en renforçant certaines normes de blancheur, de musculature et de désirabilité hétérosexuelle.

Cela rejoint les critiques fréquentes des « hommes performatifs » : ils utilisent le langage du féminisme ou de la thérapie sans changer leur approche du partage de l’espace, de l’attention ou de l’autorité.

Ces petites expériences ont-elles de l’importance ?

Pourtant, comme l’affirme la sociologue Francine Deutsch dans sa théorie du « défaire le genre », le changement commence souvent par des actes partiels et imparfaits. Des études montrent que copier et expérimenter les genres sont des moyens essentiels pour apprendre de nouveaux rôles de genre.


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À première vue, il n’y a rien de fondamentalement néfaste à ce que les hommes s’adonnent à la tenue d’un journal intime, à la collection de disques vinyles ou à l’art du latte.

En fait, les recherches sur la jeunesse et la lutte contre la radicalisation suggèrent que ces activités pourraient constituer des outils pratiques pour contrer la radicalisation et l’isolement en ligne, un autre problème qui touche les jeunes hommes.




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À quoi ressemblerait le changement ?

En réalité, nous ne disposons peut-être pas encore des outils nécessaires pour reconnaître le changement. Une grande partie de notre monde est créée pour être partagée et consommée sur les réseaux sociaux. La domination masculine semble ainsi difficile à remettre en question.

Un signe positif est que, plutôt que d’être sur la défensive, de nombreux créateurs masculins se moquent de la situation et utilisent la parodie comme un moyen d’explorer à quoi pourrait ressembler un homme plus sensible.

Et peut-être que la tendance « homme performatif » nous renvoie l’image de nos propres contradictions. Nous exigeons de l’authenticité, mais nous consommons du spectacle ; nous supplions les hommes de changer, mais nous les critiquons lorsqu’ils essaient ; nous demandons de la vulnérabilité, mais nous reculons lorsqu’elle semble trop forcée.

L’« homme performatif » peut sembler ironique, mais il expérimente également ce que signifie être un homme aujourd’hui.

Il n’est pas encore certain que cette expérience mènera à un changement durable ou qu’elle ne sera qu’une autre mode en ligne, mais elle donne un aperçu de la manière dont la masculinité est en train d’être réécrite, latte après latte.

La Conversation Canada

Jillian Sunderland a précédemment reçu des financements du Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) et de la Bourse d’études supérieures de l’Ontario (BESO).

ref. Homme « performatif » : la nouvelle masculinité des jeunes attire curiosité, ironie et jugement – https://theconversation.com/homme-performatif-la-nouvelle-masculinite-des-jeunes-attire-curiosite-ironie-et-jugement-270341

Cent quarante ans après sa pendaison, le métis Louis Riel divise encore

Source: The Conversation – in French – By Christophe Premat, Professor, Canadian and Cultural Studies, Stockholm University

Cent quarante ans après sa pendaison, Louis Riel divise encore. Rebelle, prophète, député, traître ou père du Manitoba, son héritage raconte un pays qui peine toujours à comprendre ses propres fondations.

Le 16 novembre marquait les 140 ans de l’exécution de Louis Riel (1844‑1885), chef politique et religieux des Métis, défenseur des droits territoriaux et culturels de son peuple dans les Prairies canadiennes. Jugé pour trahison à la suite de la Rébellion du Nord-Ouest de 1885, sa mort ne se réduit pas à un simple événement historique : elle permet de revisiter un moment fondateur du Canada moderne et d’évaluer la manière dont les enjeux soulevés par Riel, à savoir souveraineté, droits territoriaux, pluralisme culturel, restent profondément actuels. Loin d’être figé dans les archives ou dans les livres d’histoire, Riel revient régulièrement dans les débats politiques, dans les créations artistiques et dans les discussions sur l’identité canadienne.

En tant que directeur du Centre d’études canadiennes à l’Université de Stockholm, j’ai remarqué l’intérêt des étudiants pour les questions liées au multilinguisme au Canada et notamment pour la construction de la Confédération canadienne. L’un de mes domaines de recherche concerne la lutte pour la visibilité des cultures autochtones.

Riel, porte-voix d’un peuple métis en quête d’autonomie

Riel occupe en effet une place singulière dans la mémoire collective. Issu d’une communauté qui naît de l’entrelacement entre populations autochtones et colons européens, il devient le porte-parole d’un espace culturel distinct, attaché à ses terres, à ses traditions et à sa langue. Dans la Résistance de la Rivière Rouge en 1869 puis dans celle du Nord-Ouest en 1885, il défend la légitimité d’un peuple métis cherchant à préserver son autonomie dans un contexte d’expansion étatique vers l’Ouest.

Derrière le conflit militaire se cache une confrontation entre deux visions du pays. D’un côté, un projet de construction nationale centré sur un pouvoir fédéral fort et un modèle colonial de gestion du territoire. De l’autre, une conception enracinée dans la pluralité linguistique, la reconnaissance des peuples autochtones et la gouvernance locale.




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Une pensée politique portant sur la reconnaissance des droits culturels

Contrairement à d’autres grandes figures politiques, Riel n’a jamais publié de livre. En effet, il a laissé un ensemble impressionnant de manuscrits, de mémoires, de lettres, de réflexions religieuses et de textes politiques. Ses écrits de prison, le Mémoire sur les droits des Métis de 1885 ou encore les documents associés au mouvement de l’Exovedate témoignent d’une pensée riche et complexe. L’Exovedate était un conseil politique formé autour de Louis Riel en 1874, chargé de guider son action religieuse et nationale et de réfléchir à l’avenir politique des Métis.

Ces écrits dévoilent un homme convaincu que les Métis pouvaient participer pleinement à la création d’un Canada respectueux des différences culturelles, à condition que leurs droits soient reconnus de manière équitable. Ils montrent également un individu profondément marqué par l’isolement politique, souvent incompris par les autorités fédérales comme par certains de ses propres partisans.

L’héritage vivant des Métis aujourd’hui

Cet héritage textuel nourrit aujourd’hui la réflexion des Métis du Canada, dont la position politique a évolué de manière significative ces dernières décennies. La reconnaissance constitutionnelle, les avancées judiciaires en matière de droits territoriaux, la structuration d’organisations métisses provinciales, ou encore le renouveau linguistique autour du michif, donnent un nouveau relief aux aspirations portées par Riel au XIXe siècle.

Pour beaucoup, sa vie et son action rappellent que les droits métis sont une réalité historiquement ancrée dans les Prairies canadiennes. Les revendications contemporaines concernant les terres, les ressources naturelles, la gouvernance locale ou la représentation institutionnelle prolongent directement les débats dans lesquels Riel s’était engagé.

La figure de Riel dans la culture populaire

Ce retour de Riel dans la conversation nationale est également visible dans la culture populaire. Le cinéma, la littérature et les arts visuels réinterprètent régulièrement son image. Le film The Universal Language en offre un exemple récent et marquant. Ce film de Matthew Rankin tourné au Manitoba en farsi propose une fable politico-linguistique où l’histoire et la mémoire métisse deviennent les ressorts d’une réflexion inventive sur les langues minoritaires et la résistance culturelle. Riel y apparaît comme une figure de résistance culturelle, un symbole de la fragilité des langues minoritaires et de la résilience des communautés marginalisées. Le film capte la manière dont Riel est devenu un repère visuel et narratif pour réfléchir aux rapports entre langue, pouvoir et appartenance.

Dans d’autres œuvres, qu’il s’agisse de romans graphiques, de performances artistiques ou de pièces de théâtre, Riel est évoqué tour à tour comme visionnaire, martyr politique ou acteur incompris de son époque. Son exécution, longtemps présentée comme une sanction contre un rebelle armé, est aujourd’hui interprétée à la lumière des injustices structurelles qui ont marqué l’histoire des relations entre l’État canadien et les peuples autochtones.

Les droits territoriaux des Métis

Si Riel continue de fasciner, c’est aussi parce que les questions qu’il posait demeurent ouvertes. L’articulation entre souveraineté autochtone et cadre fédéral canadien reste au cœur des discussions contemporaines sur les traités modernes et l’autonomie gouvernementale. Les enjeux fonciers, qui avaient déclenché une partie des tensions dans les Prairies, reviennent dans les litiges actuels concernant les droits territoriaux des Métis.


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La question linguistique, qu’il s’agisse de la place du français ou des langues autochtones, s’inscrit dans une réflexion plus large sur la capacité du Canada à protéger la diversité culturelle qui le caractérise. Enfin, la place de Riel dans les commémorations publiques révèle à quel point le pays continue de débattre de son propre récit national.

Reconnaissance nationale tardive

Le Canada a mis du temps à reconnaître officiellement la contribution de Riel. Ce n’est qu’en 2019 que le Parlement a officiellement désigné le 16 novembre comme Journée Louis-Riel, marquant une relecture plus nuancée de son rôle politique ; la province du Manitoba, qui lui rend hommage depuis longtemps à travers une journée fériée provinciale et diverses commémorations officielles, avait déjà reconnu son apport historique essentiel. Cette reconnaissance s’inscrit dans un processus plus large de réévaluation du passé colonial et de prise en compte des injustices faites aux peuples autochtones. Dans ce contexte, Riel devient un médiateur entre mémoire et présent, un point de départ pour mieux comprendre comment le pays a été construit et comment il pourrait évoluer.

Commémorer les 140 ans de son exécution revient à interroger les fondements mêmes du Canada contemporain. Riel incarnait une conception du pays qui reposait sur le dialogue, la pluralité et la reconnaissance des entités politiques autochtones. Revisiter cette vision, c’est se demander si le Canada actuel est en mesure de donner une place réelle aux Métis, aux Premières Nations et aux Inuit dans la manière dont il se pense lui-même.

La Conversation Canada

Christophe Premat est directeur du Centre d’études canadiennes de l’Université de Stockholm depuis 2017. Il a fondé un cours d’été d’introduction aux études canadiennes dont la première édition a eu lieu en 2021 grâce au financement du Conseil Nordique des Ministres (NPHE-2020/10138). Il a récemment dirigé un ouvrage avec Sara Bédard-Goulet intitulé “Nordic and Baltic Perspectives in Canadian Studies” (https://stockholmuniversitypress.se/books/e/10.16993/bci).

ref. Cent quarante ans après sa pendaison, le métis Louis Riel divise encore – https://theconversation.com/cent-quarante-ans-apres-sa-pendaison-le-metis-louis-riel-divise-encore-269856

Boissons au cannabis : comment une faille juridique a créé une industrie de plusieurs milliards de dollars que le Congrès veut maintenant interdire

Source: The Conversation – in French – By Magalie Dubois, Docteur en Economie du vin, Burgundy School of Business

Une disposition passée inaperçue dans le budget fédéral des États-Unis signé par le président Trump pourrait bouleverser une industrie florissante : celle des boissons au THC.


Le 12 novembre 2025, le Congrès américain a voté une loi limitant les produits à base de chanvre à 0,4 mg de delta-9-tétrahydrocannabinol, autrement dit THC, par contenant. Cette mesure, après une période de grâce d’un an, interdit de facto la plupart des nombreuses boissons, gommes et cigarettes électroniques (« vapes ») au THC actuellement vendues dans les stations-service, supermarchés et bars américains. Pour comprendre l’importance de cette nouvelle, il faut d’abord expliquer comment ce marché fonctionne, et pourquoi cette interdiction pourrait être appliquée… ou ignorée.

Cannabis, chanvre et THC : un peu d’histoire

La plante de cannabis contient plus de cent « cannabinoïdes », des composés chimiques qui interagissent avec le système endocannabinoïde humain. Le THC (tétrahydrocannabinol) est considéré principal responsable des effets psychoactifs. Légal aux États-Unis au XIXe siècle, le cannabis est progressivement interdit à partir de 1937, puis classé en 1970 comme narcotique de catégorie I – la plus strictement prohibée.

Depuis 1996, certains États américains ont commencé à légaliser le cannabis, d’abord à usage médical, puis récréatif à partir de 2012. Aujourd’hui, plus de 40 États l’autorisent sous une forme ou une autre, mais il reste illégal au niveau fédéral.

Dans ce contexte de contradictions entre lois fédérales et étatiques, une nouvelle distinction va tout changer : celle entre « cannabis » et « chanvre ».

Une industrie née d’un vide juridique

Vous n’en avez probablement jamais entendu parler, pourtant selon Fortune Business Insight le marché des boissons au THC génère déjà plus de 3 milliards de dollars (plus de 2,6 milliards d’euros) aux États-Unis.

Tout commence en 2018, lorsque le Farm Bill américain légalise le « chanvre » – défini comme du cannabis contenant 0,3 % ou moins de THC. L’objectif initial était de relancer l’industrie du chanvre industriel pour produire des textiles et des matériaux. Mais la loi contient une ambiguïté cruciale : ce seuil de 0,3 % s’applique au poids à sec de la plante, sans préciser de norme pour les produits transformés.

Des industriels américains ont rapidement identifié une opportunité. Pour une gomme typique de 5 grammes contenant 10 milligrammes de THC, soit une dose standard, le THC ne représente que 0,2 % du poids total. Pour une boisson de 355 grammes (12 onces) la même dose, le THC ne représente que 0,003 % du poids total. Techniquement, ces produits sont du « chanvre » légal, même s’ils produisent des effets psychoactifs identiques au cannabis.




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Résultat : dès 2021, des boissons et gommes au THC psychoactif ont commencé à apparaître dans les magasins et les bars des États où aucune loi sur le cannabis récréatif n’existait.

L’innovation qui change tout

Concernant les boissons, cette faille juridique n’aurait jamais créé une industrie de plusieurs milliards de dollars sans une percée technologique cruciale apparue au début des années 2020, la nano-émulsion.

Le THC est une molécule lipophile qui se sépare naturellement de l’eau. Pendant des années, les fabricants ont tenté de créer des boissons stables au THC. Les émulsions traditionnelles prenaient de soixante à cent vingt minutes pour produire leurs effets : vitesse bien trop lente pour concurrencer ceux de l’alcool.

La nano-émulsion change la donne. En réduisant les gouttelettes de THC à l’échelle nanométrique, cette technologie permet au THC de se dissoudre efficacement dans l’eau et d’être absorbé par l’organisme en vingt minutes environ : un délai comparable à celui d’une bière ou d’un cocktail.

Pour la première fois, les boissons au THC peuvent se positionner comme des substituts fonctionnels aux boissons alcoolisées.

Le paradoxe du marché

L’innovation technologique ne suffit pas à expliquer le succès commercial. Les mêmes boissons au THC affichent des résultats diamétralement opposés selon leur canal de distribution.

Dans les États où le cannabis récréatif est légal (en Californie ou à New York, par exemple), les boissons au THC ne sont vendues que dans des dispensaires (boutiques spécialisées dans la vente de cannabis), où elles représentent moins de 1 % des ventes totales de cannabis. En cause : les consommateurs habitués des dispensaires ne s’y rendent pas pour acheter leurs boissons quotidiennes comme ils achèteraient de la bière, par exemple, mais plutôt pour acquérir des produits plus forts comme la fleur de cannabis et les cigarettes électroniques. Une boisson au THC à 7 dollars (6 euros) offre une dose unique, alors qu’une recharge de cigarette électronique à 15 dollars (près de 13 euros) en fournit entre dix et vingt. De plus, les dispensaires doivent également composer avec des contraintes de réfrigération et d’espace qui pénalisent les produits volumineux comme les canettes.

Dans les États où le cannabis récréatif n’est pas légal comme le Texas, la Floride ou la Caroline du Nord par exemple, la situation est différente. Ces mêmes boissons au THC, étiquetées « chanvre », sont distribuées dans les supermarchés et les bars aux côtés des boissons alcoolisées. Elles sont proposées à un prix inférieur (4 ou 5 dollars, soit 3 ou 4 euros) que dans les dispensaires, en raison d’une réglementation plus souple et plus avantageuse fiscalement. Des enseignes, comme les stations-service Circle K, les grandes surfaces Target ou la chaîne de restaurants Applebee’s, ont intégré ces produits à leur offre. D’après des sources internes, les boissons au THC représenteraient 12 % du chiffre d’affaires texan de Total Wine la plus grande chaîne américaine de distribution de boissons alcoolisées.

Contexte concurrentiel

La différence réside dans le contexte concurrentiel. Dans les supermarchés et les bars, les boissons au THC se placent face à la bière, au vin et aux spiritueux, un marché en déclin aux États-Unis, notamment chez les jeunes consommateurs.

Mais certains acteurs de l’industrie des boissons alcoolisées y voient une opportunité commerciale pour la vente sur place et à emporter. Un client ne consommant pas d’alcool et qui commandait autrefois un verre d’eau au bar peut désormais acheter un cocktail au THC et générer du chiffre d’affaires pour l’établissement.

Slate, 2022.

L’interdiction sera-t-elle appliquée ?

L’interdiction votée le 12 novembre 2025 entrera en vigueur dans un an. Elle rendra illégaux au niveau fédéral la plupart des produits au chanvre psychoactif actuellement commercialisés. Mais le Texas et plusieurs autres États, souvent conservateurs, ont déjà légalisé ces produits en légiférant au niveau étatique.

Cette contradiction entre la loi fédérale et les lois étatiques n’a rien d’inédit. Plus de 40 États américains ont légalisé le cannabis médical ou récréatif alors qu’il reste interdit au niveau fédéral. Dans la pratique, les forces de l’ordre locales appliquent les lois étatiques, non les lois fédérales. Le Texas, dont l’industrie du chanvre pèse 4,5 milliards de dollars (soit 3,8 milliards d’euros), rejoint ainsi les nombreux États dont les législations entrent en conflit avec Washington.

Une distinction juridique technique (le seuil de 0,3 % de THC en poids sec établi par le Farm Bill de 2018) a créé en quelques années une industrie de plusieurs milliards de dollars qui concurrence directement le marché des boissons alcoolisées. Malgré la nouvelle tentative du Congrès pour l’empêcher, cette industrie pourrait suivre la trajectoire du cannabis récréatif : interdite au niveau fédéral, mais florissante dans les États qui choisissent de ne pas appliquer cette nouvelle mesure.

The Conversation

Robin Goldstein a reçu des financements de l’Université de Californie.

Magalie Dubois ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Boissons au cannabis : comment une faille juridique a créé une industrie de plusieurs milliards de dollars que le Congrès veut maintenant interdire – https://theconversation.com/boissons-au-cannabis-comment-une-faille-juridique-a-cree-une-industrie-de-plusieurs-milliards-de-dollars-que-le-congres-veut-maintenant-interdire-269748

Et si l’accent « neutre » n’existait pas ?

Source: The Conversation – in French – By Marc Chalier, Maître de conférences en linguistique française, Sorbonne Université

Croire que l’on n’a pas d’accent ou que l’on a un accent « neutre » revient bien souvent à ne pas s’apercevoir que l’on en effectivement a un. Pixabay, CC BY

À en croire un sondage récent, les accents régionaux seraient en train de s’effacer. Derrière cette inquiétude largement relayée se cachent deux réalités que nous connaissons tous mais que nous préférons souvent oublier : la prononciation, par nature éphémère, change constamment et le nivellement actuel des accents n’a rien d’exceptionnel. Quant à l’« accent neutre » auquel nous comparons ces accents régionaux, il n’a jamais existé ailleurs que dans nos imaginaires linguistiques.


Chaque année ou presque, un sondage annonce que les accents seraient « en voie de disparition ». La dernière étude en date, publiée en septembre 2025 par la plateforme Preply et largement propagée par le biais des réseaux sociaux, va dans ce sens : plus d’un Français sur deux (55 %) estimerait que les accents régionaux disparaissent. De manière assez remarquable, cette inquiétude serait surtout portée par les jeunes : près de 60 % des participants de 16 à 28 ans disent constater cette disparition. Cette crainte occulte pourtant deux réalités essentielles : un accent n’est jamais figé, et l’idée d’un accent « neutre » relève davantage du mythe que de la réalité.

L’accent « neutre » est une illusion

Dans les représentations de bon nombre de francophones, il existe une prononciation « neutre » sans marque régionale ou sociale que beaucoup considèrent aussi comme la « bonne prononciation ». Mais cette vision ne résiste pas à l’analyse. Tous les modèles de prononciation avancés jusqu’à aujourd’hui (par exemple, le roi et sa cour au XVIIe siècle, plus tard la bourgeoisie parisienne, et récemment les professionnels de la parole publique, notamment dans les médias audiovisuels) ont en commun un ancrage géographique bien précis : Paris et ses environs, et parfois aussi la Touraine où les rois de France avaient leurs résidences d’été.

L’accent dit « neutre » est donc avant tout un accent parisien. Et la plupart des locuteurs non parisiens le reconnaîtront comme tel. Il n’est pas dépourvu de traits caractéristiques qui nous permettent de le reconnaître, mais il est simplement l’accent du groupe social dominant. D’ailleurs, une enquête menée auprès de différentes communautés parisiennes dans les années 2000 le montrait déjà : les représentations de l’accent parisien varient fortement selon la perspective du locuteur, interne ou externe à la communauté parisienne.

Ainsi, hors de la capitale, de nombreux locuteurs associent Paris à un accent non pas « neutre », mais « dominant » et qu’ils associent implicitement au parler des couches sociales favorisées de la capitale. À Paris même, les perceptions du parler parisien sont beaucoup plus hétérogènes. Certains locuteurs affirment ne pas avoir d’accent, d’autres en reconnaissent plusieurs, comme l’« accent du 16e » (arrondissement) associé aux classes favorisées, « l’accent parigot » des anciens quartiers populaires, ou encore l’« accent des banlieues » socialement défavorisées. Cette pluralité confirme donc une chose : même à Paris, il n’existe pas de prononciation uniforme, encore moins neutre.

Les différentes formes de prestige d’un accent

Dans une large enquête sur la perception des accents du français menée avec mes collègues Elissa Pustka (Université de Vienne), Jean-David Bellonie (Université des Antilles) et Luise Jansen (Université de Vienne), nous avons étudié différents types de prestige des accents régionaux en France méridionale, au Québec et dans les Antilles. Nos résultats montrent tout d’abord à quel point cette domination de la région parisienne reste vivace dans nos représentations du « bon usage ». Dans les trois régions francophones, les scores liés à ce que l’on appelle le « prestige manifeste » de la prononciation parisienne sont particulièrement élevés. Il s’agit de ce prestige que l’on attribue implicitement aux positions d’autorité et que les locuteurs interrogés associent souvent à un usage « correct » ou « sérieux ». Mais les résultats montrent également l’existence d’un « prestige latent » tout aussi marqué. Il s’agit là d’un prestige que les accents locaux tirent de leur ancrage identitaire. Ce sont souvent les variétés régionales qui sont ainsi caractérisées comme étant « chaleureuses » ou « agréables à entendre », et elles semblent inspirer la sympathie, la confiance, voire une certaine fierté.

Ces deux axes expliquent aussi qu’on puisse, dans la même conversation, dire d’un accent qu’il « n’est pas très correct » tout en le trouvant « agréable à entendre ». Ce jeu de perceptions montre bien que la prétendue neutralité du français « standard » n’existe pas : elle est simplement le reflet d’un équilibre de pouvoirs symboliques continuellement renégocié au sein de la francophonie.

L’émancipation des accents « périphériques »

Notre étude montre également que cette association de l’accent parisien au prestige manifeste et des accents dits « périphériques » au prestige latent n’est pas fixée à tout jamais. Dans les trois espaces francophones étudiés, les accents autrefois perçus comme des écarts à la norme deviennent peu à peu porteurs d’un prestige plus manifeste. Ils commencent donc à s’imposer comme des modèles légitimes de prononciation dans de plus en plus de contextes institutionnels ou médiatiques autrefois réservés à la prononciation parisienne.

Ce mouvement s’observe notamment dans les médias audiovisuels. Au Québec, par exemple, les journalistes de Radio-Canada assument et revendiquent aujourd’hui une prononciation québécoise, alors qu’elle aurait été perçue comme trop locale il y a encore quelques décennies. Cette prononciation n’imite plus le français utilisé dans les médias audiovisuels parisiens comme elle l’aurait fait dans les années 1960-1970, mais elle intègre désormais ces traits de prononciation propres au français québécois qui étaient autrefois considérés comme des signes de relâchement ou de mauvaise diction.

Ces changements montrent que la hiérarchie traditionnelle des accents du français se redéfinit. L’accent parisien conserve une position largement dominante, mais son monopole symbolique s’effrite. D’autres formes de français acquièrent à leur tour des fonctions de prestige manifeste : elles deviennent acceptables, voire valorisées, dans des usages publics de plus en plus variés. Ce processus relève d’une lente réévaluation collective des modèles de légitimité linguistique.

Une dynamique normale du changement

Revenons à la question des changements perçus dans les accents régionaux évoquée en introduction. La langue est, par nature, en perpétuel mouvement, et la prononciation n’y échappe pas : certains traits s’atténuent, d’autres se diffusent sous l’effet de facteurs notamment sociaux. La mobilité des locuteurs, par exemple, favorise le contact entre des variétés de français autrefois plus isolées les unes des autres. Ce phénomène est particulièrement visible dans des métropoles comme Paris, Marseille ou Montréal, où se côtoient quotidiennement des profils linguistiques hétérogènes. À cela s’ajoute l’influence des médias, amorcée avec la radio et la télévision au début du XXe siècle et aujourd’hui démultipliée par les réseaux sociaux. Ces dynamiques expliquent en partie le nivellement actuel de certains accents, avec la raréfaction de certains traits locaux. Mais cela ne signifie pas pour autant la disparition de toute variation. Des mouvements parallèles de différenciation continuent d’exister et font émerger de nouveaux accents, qu’ils soient liés à l’origine géographique des locuteurs ou à leur appartenance à un groupe social.

À côté de ces changements « internes à la langue », les valeurs sociales que l’on associe à ces variétés évoluent elles aussi. Les frontières de ce qui paraît « correct », « populaire », « légitime » se déplacent avec les représentations collectives. Ainsi, aussi bien les accents que les hiérarchies qui les encadrent se reconfigurent régulièrement. Une observation qui distingue notre époque, cependant, c’est le fait que les normes langagières ne se redéfinissent plus seulement « par le haut » sous l’influence « normative » d’institutions comme l’Académie française, mais aussi « par le bas » sous l’effet des usages de la langue quotidienne qui s’imposent simplement par la pratique.

En somme, même si l’on redoute la disparition des accents, la variation continuera toujours de suivre son cours. Nul ne peut la figer. Et l’accent prétendument « neutre » n’a jamais existé autrement que dans nos représentations fantasmées. Ainsi, la prochaine fois que vous entendez quelqu’un vous dire qu’il ou elle ne pense pas avoir d’accent, souvenez-vous que ce n’est pas qu’il n’en a pas, mais que c’est simplement le sien qui (jusqu’ici) a dominé – pour reprendre les propos de Louis-Jean Calvet – dans la Guerre des langues et les politiques linguistiques (1987).

The Conversation

Marc Chalier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Et si l’accent « neutre » n’existait pas ? – https://theconversation.com/et-si-laccent-neutre-nexistait-pas-269987

Combien de CO₂ votre voyage en avion a-t-il vraiment émis ? Comment vérifier les calculs d’empreinte carbone de l’aérien

Source: The Conversation – in French – By Finn McFall, KTP Associate, University of Surrey

La plupart des calculateurs d’empreinte carbone de l’aérien livrent des chiffres largement sous-estimés. Vladimir Sukhachev/Shutterstock

D’un outil à l’autre, l’empreinte carbone évaluée pour un vol en avion peut varier considérablement. Cela tient aux hypothèses de calcul, au périmètre exact de celui-ci et à la source des données, qui peuvent être à l’origine de nombreuses incertitudes. Pour un usage éclairé de ces calculateurs, utiles mais approximatifs, par les voyageurs aériens, il est indispensable de mieux en cerner les limites.


Lorsque deux personnes réservent le même vol, elles peuvent penser avoir une empreinte carbone très différente, si elles sont passées par deux calculateurs en ligne différents. En effet, de nombreux calculateurs d’empreinte carbone passent sous silence une large partie de l’impact climatique du transport aérien – ou encore, s’appuient sur des hypothèses trop simplifiées.

Le point sur leurs limites et pourquoi elles sont importantes. Malgré tout, quelques précautions de bon sens peuvent vous aider à évaluer les estimations fournies.

Le CO₂ ne suffit pas

Si un outil en ligne ne rend compte d’un résultat qu’en kilogramme de dioxyde de carbone (CO2), il omet deux autres groupes d’émissions importants.

En effet, l’équivalent CO2 est une unité de mesure qui convertit l’impact des autres gaz à effet de serre, tels que le méthane, en équivalent dioxyde de carbone à l’aide de données scientifiques qui montrent leur potentiel de réchauffement climatique. Si un calculateur n’affiche que le CO2, il sous-estime donc l’empreinte carbone.

Un calculateur qui fait référence à des émissions équivalent CO2 inclut ainsi le CO2 ainsi que les autres émissions de gaz à effet de serre, ce qui le rend plus complet. Les bonnes pratiques citent le chiffre utilisé et renvoient au tableau des métriques utilisées pour le calcul. (par exemple, la valeur retenue pour le potentiel de réchauffement global du gaz considéré, ou PRG, ndlr).

Les impacts non liés au CO2 doivent également être pris en compte. Concrètement, il s’agit de l’effet sur le climat des oxydes d’azote, de la vapeur d’eau et des traînées de condensation émis par les avions. Ceux-ci emprisonnent la chaleur et agissent comme une couverture qui réfléchit la chaleur de la Terre vers le sol. Des recherches montrent que ces effets non liés au CO2 peuvent être comparables, voire supérieurs à ceux du CO2 seul, sur des horizons temporels moyens.

Cela signifie qu’un calcul basé uniquement sur les émissions de CO2 sous-estime l’impact climatique total du transport aérien, car il ne tient pas compte de l’effet des oxydes d’azote, de la vapeur d’eau et des traînées de condensation. L’ampleur des impacts non liés au CO2 varie en fonction de l’altitude, de la latitude, des conditions météorologiques et de l’heure de la journée, mais elle est trop importante pour être ignorée.

Les calculateurs devraient les quantifier de manière plus transparente, quitte à fournir un résultat avec un niveau d’incertitude chiffré. Les meilleurs calculateurs réalisent à la fois un calcul en équivalent CO2, puis prennent en compte les effets non liés au CO2.




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Les avions ne volent pas vraiment en ligne droite

Une autre source de sous-estimation de l’empreinte carbone de l’aérien est le calcul des distances. De nombreux outils supposent un trajet dit « orthodromique » (c’est-à-dire, la distance la plus courte entre les aéroports de départ et d’arrivée compte tenu de la courbure de la Terre), auquel s’ajoute une petite distance fixe. Or, les vols réels sont influencés par les vents, les tempêtes, la congestion aérienne, les zones militaires à éviter et les fermetures d’espace aérien qui obligent à faire de longs détours. Même les itinéraires réguliers entre une ville A et une ville B peuvent changer quotidiennement en raison de ces variables.

Des études montrent que ces détours peuvent, en moyenne, atteindre un allongement de plus de 7,5 % de la distance totale, même en temps « normal » et sans parler de la situation géopolitique actuelle dans le monde. Or, une distance plus longue implique une consommation de carburant et des émissions plus importantes. Ainsi, si une calculatrice ne tient pas compte des déviations d’itinéraire, elle sous-estimera la consommation de carburant.

En utilisant les données historiques récentes observées sur un itinéraire donné, on peut ajuster ces estimations. De quoi mieux refléter la façon dont cet itinéraire est vraiment parcouru dans la pratique, et non pas dans des conditions idéales.

Quel périmètre les compagnies aériennes doivent-elles prendre en compte ?

Même lorsque la distance et les émissions de gaz à effet de serre sont correctement prises en compte, de nombreux outils éludent d’indiquer clairement le périmètre du calcul et ses limites, sans préciser ce qui est inclus ou exclus. Ainsi, de nombreux outils ne tiennent pas compte des émissions liées à l’extraction des matériaux pour construire les avions et aux activités pétrolières permettant de produire du carburant.

Une empreinte carbone complète et conforme aux normes en vigueur comprendrait les émissions « du puits au réservoir » (well-to-tank, ce qui intègre les étapes d’extraction, de raffinage et de transport du carburant), les services en vol et le cycle de vie des avions et même des aéroports.

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Certains calculateurs d’empreinte carbone pour le transport aérien se basent sur des hypothèses de calcul trop généreuses.
EamesBot/Shutterstock

La norme internationale ISO 14083 de 2023, qui porte sur la quantification et la déclaration des émissions de gaz à effet de serre provenant des chaînes de transport, établit pourtant des règles communes. Les bons calculateurs s’alignent sur cette norme afin de rendre leur champ d’application explicite et comparable.

Mais les meilleurs calculateurs vont au-delà de ces exigences et couvrent l’ensemble des émissions liées au vol. Si un calcul d’empreinte carbone exclut les émissions en amont ou celles liées aux infrastructures aériennes, on peut s’attendre à ce que le résultat soit inférieur à celui qu’une analyse complète du cycle de vie livrerait.

L’allocation des émissions de l’appareil au passager

Le calcul des émissions par passager consiste à répartir l’impact climatique de l’avion entre les sièges occupés par les passagers et le fret (transport en soute). Or, la classe de cabine et la densité des sièges modifient l’espace disponible par passager. Les sièges en classe affaires ou en première classe peuvent donc avoir un impact par passager plusieurs fois supérieur à celui de la classe économique dans le même avion.

Les coefficients de remplissage (c’est-à-dire, le taux d’occupation d’un avion) modifient également ce calcul. Les passagers d’un avion à moitié plein devraient se voir attribuer deux fois plus d’émissions.

Les bonnes méthodes de calcul devraient utiliser des coefficients de remplissage et les plans de sièges spécifiques à chaque trajet, en fonction de la compagnie aérienne et de la saison, plutôt que des hypothèses globales généralisées.

Bagages en soute et transport de fret

Du point de vue du voyageur, il semble injuste qu’un passager voyageant uniquement avec un bagage à main bénéficie se voit allouer la même empreinte carbone qu’une personne ayant enregistré 30 kg de bagages. De fait, la plupart des calculateurs se basent sur un poids moyen unique pour les bagages. Le calcul est donc surestimé pour les voyageurs légers et sous-estimé pour les voyageurs lourds.

De meilleures approches permettraient aux utilisateurs de déclarer leurs bagages lors du calcul, ou d’appliquer des facteurs spécifiques à leur itinéraire.

De plus, la plupart des vols passagers transportent également du fret en soute. Si un calculateur attribue toutes les émissions de l’avion aux passagers, il surestime les chiffres par passager. Une pratique plus équitable consisterait à répartir les émissions entre les passagers et le fret aérien.

Comment faire mieux ?

Sur la base de récents travaux de recherche évalués par les pairs, voici une liste de contrôle que vous pouvez appliquer à tout calculateur de vol.

La prochaine fois que vous lirez une estimation de l’empreinte carbone de votre vol, demandez-vous si elle est :

  • complète : inclut-elle uniquement le CO2, un équivalent CO2 et les émissions hors CO2 ? Est-elle conforme à la norme ISO 14083 ou supérieure et couvre-t-elle l’ensemble des émissions générées par un passager aérien ?

  • précise : utilise-t-elle des méthodes modernes basées sur des données réelles régulièrement actualisées pour prédire la trajectoire de vol et la consommation de carburant ? Prend-elle en compte toutes les variables, y compris les facteurs de charge de l’appareil et les configurations des sièges à bord ?

  • transparente : les méthodes et les sources de données utilisées sont-elles indiquées avec leurs limites ? Ont-elles fait l’objet d’une évaluation par des pairs ?

  • communiquée efficacement : fournit-elle une ventilation claire des sources d’émissions de votre vol ? Est-elle facile à comprendre et à utiliser pour prendre des décisions ciblées en matière de climat ?

Lorsque les calculateurs cochent toutes ces cases, on peut faire passer le débat de l’examen d’un seul chiffre à l’action sur les principales causes. C’est à cette condition que le calcul de l’empreinte carbone, plutôt que de simples chiffres sur un écran, peut devenir un outil de changement.




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The Conversation

Finn McFall travaille sur un partenariat de transfert de connaissances entre Therme Group et l’université du Surrey, cofinancé par UKRI via Innovate UK.

Xavier Font travaille pour l’université du Surrey. Il fait partie de l’équipe universitaire qui travaille sur un partenariat de transfert de connaissances entre Therme Group et l’université du Surrey, cofinancé par UKRI via Innovate UK.

ref. Combien de CO₂ votre voyage en avion a-t-il vraiment émis ? Comment vérifier les calculs d’empreinte carbone de l’aérien – https://theconversation.com/combien-de-co-votre-voyage-en-avion-a-t-il-vraiment-emis-comment-verifier-les-calculs-dempreinte-carbone-de-laerien-270582

Comment lutter contre le changement climatique sans creuser les inégalités entre Nords et Suds ?

Source: The Conversation – in French – By Rihi Yanis, Doctorant en économie politique du développement, Université Paris-Saclay

Alors qu’à Belém, la COP30 a échoué à accélérer la lutte contre le changement climatique, une question demeure, abyssale : peut-on lutter contre le changement climatique sans accroître les inégalités entre populations ? En d’autres termes, peut-on œuvrer à une transition juste ? Pour répondre à cette question, il faut tout à la fois revenir en arrière et ausculter les différentes dimensions de la justice climatique.


Peut-on légitimement demander au Mozambique ou au Sénégal de renoncer à leurs ressources fossiles alors qu’ils remboursent chaque année davantage en dette extérieure qu’ils ne reçoivent d’aide climatique ? Comment construire une transition mondiale juste tandis qu’une partie des pays les plus vulnérables doivent s’endetter pour financer leur propre adaptation ? Et comment imaginer une trajectoire commune alors que les responsabilités historiques liées à l’exploitation des ressources des Suds continuent d’être ignorées ?

Voici quelques-unes des interrogations qui émergent lorsqu’on pense à une réponse globale au changement climatique dans un monde profondément inégal. Elles ont pour toile de fond une tension de plus en plus visible au cœur des politiques climatiques : la transition vers des économies décarbonées peine encore à se déployer sans reproduire les déséquilibres historiques, tant à l’intérieur des pays qu’à l’échelle internationale.

Dans ce contexte, l’idée de « transitions justes » prend de l’ampleur. Elle propose d’articuler l’action climatique autour de principes de justice, d’équité et de responsabilité historique. Pour de nombreux pays, notamment dans les Suds, les récits qui s’y rattachent deviennent un horizon éthique et politique essentiel pour penser les transformations écologiques à partir des réalités locales, des vulnérabilités propres et des capacités d’action inégales.

Des luttes ouvrières à l’agenda climatique mondial

Cette idée d’une transition juste n’est pourtant pas nouvelle. Elle puise ses origines dans les mouvements syndicaux états-uniens des années 1970, au moment où l’écologie politique émerge. À cette époque, Tony Mazzocchi, alors vice-président du syndicat des travailleurs du pétrole, de la chimie et de l’atome (Oil, Chemical and Atomic Workers Union, OCAW) défend un principe simple : les protections environnementales sont nécessaires, certes, mais leurs coûts ne doivent pas être supportés exclusivement par les travailleurs dans les secteurs les plus exposés.

Il propose donc la création du Superfund for Workers, destiné à indemniser les travailleurs affectés par les nouvelles régulations environnementales. Le fonds voit le jour en 1993, puis est rebaptisé Just Transition Fund en 1995, faisant entrer l’expression dans le vocabulaire politique.

Par la suite, dans les années 1990, la Confédération syndicale internationale (CSI) internationalise le concept. En amont de la COP15 de Copenhague (2009), elle mobilise syndicats et ONG pour rappeler que la transition écologique ne peut se faire au détriment des plus vulnérables. La transition juste s’inscrit dès lors au croisement du développement durable et de la lutte contre le changement climatique. Elle vise une reconnaissance claire de la nécessité de garantir la justice sociale dans les processus de transition et les stratégies de résilience climatique.

Mais à mesure qu’il circule entre institutions, gouvernements et organisations internationales, le concept se transforme. Avec son inscription subséquente dans le préambule de l’accord de Paris (2015), il glisse vers des cadres plus technocratiques, au risque de s’éloigner de sa dimension contestataire initiale.

Une même transition pour tous ?

Dans les Nords, les transitions justes sont généralement envisagées comme des mécanismes d’accompagnement social : reconversion professionnelle, soutien aux territoires dépendants des énergies fossiles, garanties sociales. L’enjeu est essentiellement domestique, le concept servant à limiter les effets sociaux de la décarbonation, sans remettre en question les fondements extractivistes et énergivores du modèle économique actuel.

Dans les Suds, la signification tend à être radicalement différente. En Amérique latine, en Afrique ou en Asie du Sud-Est, universitaires, mouvements sociaux et représentants gouvernementaux s’en saississent comme d’un objet de discours critique, parfois explicitement décolonial, pour questionner les règles du jeu global. Ici, les transitions justes incluent les dimensions internationales : les injonctions extérieures, la cohérence des politiques climatiques globales, les impacts socio-économiques transnationaux, les conditionnalités financières et la répartition mondiale des coûts et des opportunités.

Selon cette dynamique, les transitions justes apparaissent alors comme une rupture possible avec le paradigme dominant actuel. Là où depuis les années 1990 le développement durable s’est construit dans des cadres descendants, les propositions issues des Suds s’appuient plutôt sur des démarches ascendantes, portées par des syndicats, des mouvements sociaux ou des collectifs comme la Pan African Climate Justice Alliance ou Climate Strategies. Certaines coalitions comme Just Transition Africa, revendiquent, à titre d’exemple, une réappropriation souveraine des trajectoires de développement, fondée sur les besoins locaux et affranchie des conditionnalités financières internationales.

Ces voix posent, en creux, une interrogation essentielle : à qui profite réellement la transition, et qui en définit les règles ?

Les pays des Suds doivent-ils choisir entre développement et climat ?

Ce débat met également au jour un dilemme d’éthique climatique majeur : comment concilier le droit au développement des pays des Suds avec les contraintes globales de la décarbonation ? Les pays industrialisés ont bâti leur croissance sur l’exploitation massive des ressources naturelles, notamment dans les Suds, au prix d’une importante dette carbone. Les Suds, eux, sont aujourd’hui invités à limiter leur industrialisation, alors même que beaucoup n’ont pas encore atteint des niveaux de développement humain fondamentaux. Une situation inégale qui, encore aujourd’hui, demeure un facteur majeur de sous-développement et d’accroissement des inégalités à l’échelle mondiale.

Cela nous renvoie d’ailleurs au principe des « responsabilités communes mais différenciées », inscrit dans la déclaration de Rio (1992). Mais aussi, plus clairement, au bagage normatif de la notion même de développement. Réduire celui-ci à la seule croissance économique revient en effet à occulter sa dimension sociale, politique et environnementale, et crée des tensions avec d’autres droits essentiels.

Comme le rappelle le philosophe camerounais Thierry Ngosso, un « droit au développement » compris dans une perspective strictement productiviste peut devenir paradoxal dans la mesure où il risque de nuire précisément aux populations qu’il prétend protéger, en sacrifiant leurs conditions de vie ou leur environnement au nom de la croissance.

Or ce sont les groupes les plus pauvres, aux Suds comme aux Nords, qui subissent déjà le plus fortement les impacts du dérèglement climatique. L’enjeu consiste donc à articuler justice sociale et soutenabilité écologique en concevant des trajectoires de développement adaptées à la pluralité de société des Suds, plutôt que de reproduire des modèles hérités et inadaptés.




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La finance climatique perpétue-t-elle l’injustice ?

Penser des transitions justes, c’est aussi se pencher sur le financement climatique, qui cristallise une grande partie des tensions internationales. À la COP29, les négociations ont abouti, dans le cadre du New Collective Quantified Goal on Climate Finance à un compromis non contraignant prévoyant de tripler les financements climatiques publics destinés aux pays en développement, pour atteindre 300 milliards de dollars (un peu moins de 260 milliards d’euros) d’ici 2035, par rapport à ceux fixés en 2009.

L’accord prévoit également de mobiliser jusqu’à 1 300 milliards de dollars (soit plus de 1 125 milliards d’euros) par an à la même échéance, en combinant ressources publiques et privées. En outre, l’absence d’engagements fermes, ainsi que l’élusion de la question des modalités d’application et de fonctionnement du Fonds de réponse aux pertes et préjudices (Fund for responding to Loss and Damage), élément pourtant central de la justice climatique, ont suscité de vives critiques, notamment de la part de négociateurs africains et d’organisations de la société civile.

Frise montrant l'évolution du concept de transition juste.
Frise montrant l’évolution du concept de « transition juste ».
Fourni par l’auteur

Mais au-delà des montants, c’est la nature même du financement qui pose problème. La majorité des fonds destinés aux pays en développement prennent la forme de prêts, souvent conditionnés à des projets d’atténuation jugés sur des critères de rentabilité. À l’inverse, l’adaptation, la résilience ou les réparations reçoivent des financements limités.

Cette logique entretient un cercle vicieux : en 2023, les pays en développement ont consacré plus de 1 400 milliards de dollars (soit plus de 1 210 milliards d’euros) au service de leur dette, bien davantage que les fonds reçus pour faire face à la crise climatique. Ainsi, loin de réduire les vulnérabilités, la finance climatique contribue souvent à les renforcer, limitant au passage leur marge de manœuvre pour investir dans des politiques écologiques transformatrices.

Dans la continuité, le Fund for responding to Loss and Damage créé à l’issue de la COP27, et temporairement géré par la Banque mondiale depuis 2024, est lui aussi illustratif de certaines tensions. Peut-on parler de justice climatique lorsque les créanciers, pour la plupart rattachés aux Nords, déterminent les modalités de financement des victimes du changement climatique ? Pour de nombreux acteurs des Suds, ces mécanismes perpétuent ainsi les logiques de dépendance et de domination, donnant lieu à des inégalités reproductives, tout en éludant les questions fondamentales d’équité et de responsabilité.

Penser les transitions à la lumière de quelques principes de justice

Au fil des dernières années, l’idée de transitions justes s’est progressivement élargie. Désormais pensée au pluriel, elle désigne moins un modèle clé en main qu’un ensemble de principes visant à garantir que les politiques climatiques engagent et protègent les personnes et les communautés les plus vulnérables.

Ainsi, mobiliser la notion de justice ne consiste pas à établir une norme singulière de ce que devrait être une « bonne » transition, mais plutôt à ouvrir une grille de lecture critique pour interroger les modalités concrètes du changement : les effets sociaux, économiques, territoriaux et politiques de la transition.

À ce titre, quatre dimensions de la justice permettent d’éclairer la profondeur, ou les limites, des transformations en cours :

  • La justice distributive : elle interroge la répartition équitable des coûts, opportunités et risques liés aux politiques climatiques et à leurs effets. Qui paie, qui bénéfice ? Dans de nombreux cas, les mesures climatiques produisent des impacts très inégaux, renforçant les déséquilibres existants.

  • La justice procédurale : elle concerne la capacité réelle des personnes affectées à participer aux décisions qui les touchent. Qui a voix au chapitre ? Qui décide, et selon quelles règles ? Dans la pratique, les politiques climatiques sont souvent élaborées par des experts ou des institutions éloignées du terrain, laissant de côté les communautés les plus concernées.

  • La justice corrective, restaurative ou réparatrice : elle met l’accent sur la reconnaissance et la réparation des dommages historiques liés au changement climatique et aux modèles de développement à l’origine de la crise écologique. Comment reconnaître et réparer les inégalités issues de l’exploitation, de la pollution, de la dette écologique ou de la dépossession foncière ?

  • La justice de reconnaissance : elle porte sur les formes de domination symbolique et sur la manière dont elles influencent les trajectoires de transition. Quels savoirs, quelles visions du monde sont prises en compte ? Lesquelles sont ignorées, minorées ou rendues invisibles ? Elle vise ainsi à ouvrir la voie à des transformations sociétales réellement inclusives.

Ces dimensions invitent à se pencher sur les conflits de valeurs, les asymétries de pouvoir, et les rapports de domination enracinés dans l’histoire coloniale et postcoloniale du capitalisme. Comme le montre une partie croissante de la recherche issue des Suds, ignorer ces registres de justice revient à passer sous silence les rapports de force qui structurent les transitions, au risque, parfois même, de reproduire des dynamiques extractivistes sous couvert d’écologie.

Plus clairement, appréhender les transitions à l’aune de ces quatre modalités relève moins d’une prescription normative que d’une invitation à questionner les conditions mêmes du changement.

Une transition est-elle possible sans justice ?

Dans les pays des Suds, les [transitions justes demeurent largement expérimentales]. Si le concept s’est installé dans les discours, il peine encore à se traduire en politiques publiques du fait de certaines réalités structurelles, comme l’informalité des marchés du travail, l’insécurité foncière, la précarité énergétique ou la dépendance aux financements extérieurs.

Des initiatives existent, mais elles rappellent surtout combien la justice reste une condition centrale de toute transformation durable dans l’espace et le temps. Qu’il s’agisse de partenariats Nords-Suds ou de coopérations Sud-Sud, leur réussite dépend moins des montants mobilisés que de leur capacité à renforcer la souveraineté des pays concernés et à inscrire les décisions dans les besoins sociaux et écologiques réels.

En définitive, les transitions justes ouvrent un espace où se confrontent tensions, contradictions et aspiration autour de la justice climatique. D’un côté, elles ont le mérite de mettre au jour les conflits entre impératifs climatiques, justice sociale et rapports de pouvoir internationaux. De l’autre, elles interrogent en profondeur notre conception même du développement, des responsabilités et des éthiques censées orienter les transformations à venir.

Reste alors une question ouverte, celle de savoir si la transition sera un projet réellement collectif, pensé aussi depuis les Suds, ou bien une nouvelle déclinaison des logiques qui ont façonné les inégalités passées ?

The Conversation

Rihi Yanis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment lutter contre le changement climatique sans creuser les inégalités entre Nords et Suds ? – https://theconversation.com/comment-lutter-contre-le-changement-climatique-sans-creuser-les-inegalites-entre-nords-et-suds-269725