Peut-on réparer ailleurs la nature détruite ici ? Comment libérer la compensation écologique des influences politiques

Source: The Conversation – in French – By Stéphanie Barral, Sociologue de l’économie et chargée de recherches, Inrae

La compensation écologique, qui consiste à restaurer des écosystèmes ailleurs pour compenser une perte de biodiversité ici, a le vent en poupe auprès des décideurs. Elle n’a pourtant rien d’une solution miracle : son efficacité réelle reste très débattue dans la communauté scientifique. Surtout, elle dépend de rapport de force où s’opèrent des arbitrages entre développement économique et protection de la nature. Une plus grande prise en compte des sciences sociales permettrait une meilleure appropriation de ces influences qui pèsent sur les politiques environnementales.


Depuis les années 1990, la compensation de la biodiversité s’est imposée à travers le monde comme un outil de politique environnementale. Son principe est de contrebalancer les pertes écologiques causées par les projets d’aménagement. L’idée est simple : lorsqu’un projet de construction ou d’aménagement affecte un écosystème, des mesures de compensation doivent être mises en place pour restaurer ou protéger une zone équivalente ailleurs.

Adoptée dans de nombreux pays, l’efficacité de ce mécanisme est toutefois insuffisante. Derrière cette idée comptable d’un équilibre que l’on pourrait restaurer se cache un processus complexe, soumis à de multiples arbitrages, contraintes techniques et enjeux temporels, comme le révèle une étude que nous avons publiée dans Nature Sustainability.

Dans celle-ci, nous avons mené une revue de publications scientifiques et institutionnelles internationales pour répondre à une question : comment les politiques de compensation de la biodiversité sont-elles conçues et influencées ?

Multiples acteurs, multiples influences

Les études en écologie scientifique postulent généralement que de meilleures connaissances scientifiques conduisent à de meilleures politiques environnementales, mais nous montrons la nécessité de prendre en compte les rapports de force structurels qui les affaiblissent.

En effet, la gouvernance de la compensation de la biodiversité, loin de reposer uniquement sur des données scientifiques et des métriques écologiques, est aussi marquée par les interactions entre différents acteurs – États, entreprises, ONG environnementales, institutions scientifiques et citoyens – qui cherchent à façonner les règles du jeu selon leurs intérêts. Parfois au risque de saper les fondements de ces programmes.

La compensation est souvent présentée comme une solution pragmatique conciliant développement économique et conservation de la nature, mais elle suscite en réalité de nombreux débats.

  • D’un côté, les gouvernements, les institutions internationales et les grandes ONG environnementales (comme l’Union internationale pour la conservation de la nature, UICN) la défendent comme un outil pragmatique permettant de concilier conservation et développement économique.

  • De l’autre, les lobbies industriels et les entreprises cherchent à encadrer ce dispositif de manière à maximiser leur flexibilité et à minimiser leurs coûts.

Les débats ne sont pas seulement techniques, ils touchent à des questions politiques sensibles. Par exemple, la compensation doit-elle être une obligation réglementaire ou un engagement volontaire ? Qui doit en assurer le contrôle ? Peut-elle être confiée à des acteurs privés à travers des marchés de crédits environnementaux ?




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Mise à l’agenda, élaboration et mise en œuvre

Les auteurs identifient trois grandes étapes à travers lesquelles tous ces acteurs tentent d’orienter les politiques de compensation écologique.

D’abord la mise à l’agenda, qui est le moment où la compensation devient un enjeu de politique publique. Cette phase est marquée par des discussions sur la nécessité de compenser les dommages causés à la biodiversité et sur les méthodes à adopter.

Différents acteurs y participent, notamment les gouvernements, les institutions internationales, les scientifiques et les ONG qui militent pour des mesures de conservation plus strictes. L’implication croissante d’acteurs privés à cette étape s’accompagne, depuis quelques décennies, d’un recours plus affirmé aux mécanismes de marché plutôt que réglementaires.

La deuxième étape est l’élaboration des politiques en elles-mêmes, lorsque la compensation est traduite en lois et en règlements. Des questions cruciales sont débattues, comme le type d’impacts environnementaux à compenser, les obligations imposées aux entreprises ou encore le mode de financement de ces mesures.

C’est aussi un moment où les lobbyistes interviennent pour orienter la réglementation dans un sens plus ou moins contraignant. Aux États-Unis, par exemple, la National Environmental Banking Association a plaidé pour des règles plus cohérentes afin de réduire l’incertitude pour les entreprises. En France, des représentants d’intérêts comme ceux des carrières participent activement aux discussions sous l’égide du ministère de l’écologie.

Les décisions et orientations des politiques de compensation reposent donc à la fois sur des considérations scientifiques (quels sont les écosystèmes à protéger, quels sont les impacts les plus importants, quels sont les meilleurs indicateurs pour piloter les politiques) et la participation de représentants sectoriels. Cela peut conduire à une politisation de l’écologie scientifique au profit d’intérêts particuliers.

Enfin, cette influence intervient aussi au moment de la mise en œuvre sur le terrain. En effet, l’application des politiques de compensation implique une multitude d’interactions entre les acteurs locaux, les entreprises et les agences environnementales. L’interprétation des règles, la définition des critères écologiques et la surveillance des compensations sont autant de points négociés qui influencent les résultats concrets des programmes.

En Australie, une étude montre que la compensation est appliquée différemment selon les États, certains adoptant une approche plus flexible, ce qui peut limiter les résultats écologiques.




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Les limites à une compensation efficace

Malgré son potentiel, la compensation de la biodiversité suscite donc des interrogations sur son efficacité réelle. Nous avons relevé plusieurs points critiques :

  • Le manque de transparence Les négociations sur la mise à l’agenda et sur la mise en œuvre des compensations se déroulent souvent dans des espaces peu accessibles au public, limitant la possibilité de vérifier leur pertinence et leur inscription dans un débat ouvert.

  • Le déséquilibre des pouvoirs Les entreprises et coalitions d’acteurs économiques privés disposent de ressources importantes pour influencer la conception des politiques, ce qui peut entraîner des compromis moins favorables à la biodiversité.

  • La science peut être un objet d’influence Des connaissances écologiques sont mobilisées dans la décision lors de toutes les étapes de la politique publique, y compris dans les contentieux administratifs. Les études peuvent être produites par des acteurs publics, privés ou encore associatifs, et la multiplicité des critères facilite l’instrumentalisation des connaissances au service d’intérêts particuliers.

  • La fragilité des résultats au plan écologique Certaines études montrent que les compensations ne parviennent pas toujours à restaurer les écosystèmes de manière équivalente, ce qui pose la question de leur efficacité à long terme. En France par exemple, une étude sur des sites restaurés a révélé que leur biodiversité restait inférieure à celle des sites naturels d’origine, malgré les efforts de compensation.

  • La définition du périmètre de la compensation C’est un enjeu majeur mais pourtant peu appréhendé dans les études scientifiques. Quels types d’écosystèmes et d’espèces doivent être protégés ? Certains pays, comme les États-Unis, se concentrent sur les espèces menacées, tandis que d’autres, comme la France, intègrent des approches basées sur les habitats. Ces choix ne sont jamais neutres : ils reflètent des arbitrages entre des exigences écologiques et des impératifs économiques qui ne sont pas uniquement guidés par la science et résultent généralement de négociations entre parties prenantes.

Une gouvernance à améliorer

Pour améliorer la gouvernance de la compensation de la biodiversité, nous suggérons plusieurs pistes et plaidons pour une meilleure intégration des sciences sociales dans l’action publique environnementale.

Il convient d’abord de mener davantage d’études comparatives pour évaluer comment les politiques sont mises en place dans différents pays. Cela permettrait de mieux comprendre les stratégies de contournement et d’obstruction dont elles font l’objet.

Pour renforcer l’indépendance des instances de régulation et assurer une plus grande transparence sur les relations entre entreprises, décideurs publics et experts scientifiques, nous appelons également à mieux encadrer l’influence du secteur privé afin de limiter les conflits d’intérêts.

Enfin, nous estimons qu’il est nécessaire de capitaliser sur les savoirs des sciences sociales. Une meilleure circulation de ces derniers renforcerait l’évaluation des politiques environnementales.

En définitive, la compensation de la biodiversité ne peut pas être considérée comme une solution miracle. Elle repose sur des compromis entre développement économique et préservation de la nature, ce qui en fait un domaine où les enjeux politiques et financiers sont omniprésents. Jusqu’à présent, elle n’a pas témoigné de sa capacité à enrayer l’érosion de la biodiversité et les études en écologie attestant ses limites s’accumulent.

Face à cela, les sciences sociales peuvent apporter une meilleure compréhension des stratégies d’influence d’acteurs engagés dans la protection de leurs intérêts particuliers. Elles ne se substitueront pas à un portage politique ambitieux, mais pourront certainement l’accompagner.

The Conversation

Stéphanie Barral a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche et de la Fondation Jefferson pour enquêter sur les politiques de compensation écologique.

Christine Jez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Peut-on réparer ailleurs la nature détruite ici ? Comment libérer la compensation écologique des influences politiques – https://theconversation.com/peut-on-reparer-ailleurs-la-nature-detruite-ici-comment-liberer-la-compensation-ecologique-des-influences-politiques-266797

Minerais critiques : une instabilité qui fragilise les pays émergents et en développement

Source: The Conversation – France (in French) – By Paola D’Orazio, Associate Professor, IÉSEG School of Management

La hausse de la demande en minerais critiques nécessaires pour mener à bien la transition énergétique n’est pas qu’une bonne nouvelle pour les pays producteurs. Elle les soumet à la volatilité des marchés. D’où l’exigence de mesurer leur exposition à ce risque nouveau.


Voitures électriques, panneaux solaires, éoliennes : la transition énergétique semble être une bonne nouvelle pour la planète. Pourtant, derrière ces technologies se cache une dépendance croissante à une poignée de minerais dits critiques : lithium, cobalt, nickel ou terres rares, entre autres. Ces ressources sont indispensables pour fabriquer des batteries, des moteurs électriques ou encore des turbines. Leur demande pourrait être multipliée par sept d’ici à 2040 selon l’Agence internationale de l’énergie (IEA).

Le changement climatique expose les pays émergents et en développement à deux grands types de risques. Les risques physiques proviennent des catastrophes naturelles – inondations, sécheresses, ouragans – qui détruisent les infrastructures perturbent l’agriculture et pèsent lourdement sur les finances publiques. Les risques de transition d’ordre économique apparaissent lorsque l’économie mondiale s’oriente vers un modèle bas carbone : nouvelles réglementations, innovations technologiques, marchés instables.

Les pays producteurs de minerais critiques se trouvent au premier plan de ces risques, car leur prospérité dépend de ressources de plus en plus demandées mais aux prix très volatiles. Or cette exposition est amplifiée par une autre réalité. La production mondiale de ces matériaux est concentrée dans un petit nombre de pays. La République démocratique du Congo fournit plus de 70 % du cobalt, la Chine domine les terres rares, le Brésil exporte graphite et nickel, tandis que le Pérou est un acteur majeur du cuivre. Cette concentration confère à ces pays un rôle stratégique, mais elle les rend aussi particulièrement vulnérables. Quand un budget national repose trop sur un seul minerai, la moindre variation de prix peut déstabiliser les finances publiques.




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Dangereux yo-yo

Les marchés des minerais critiques sont notoirement instables. Le cobalt, par exemple, a vu son prix doubler puis chuter de moitié en quelques années. Pour un État comme la République démocratique du Congo ou la Zambie, dont une grande partie des recettes publiques repose sur ce minerai, ces variations sont un casse-tête. Une année, elles financent écoles et hôpitaux ; l’année suivante, elles doivent couper dans leurs dépenses ou s’endetter davantage. L’Argentine, de son côté, dépend fortement du lithium, tandis que le Pérou repose sur le cuivre, pilier de ses finances publiques. En Indonésie ou au Brésil, le nickel suit les cycles de l’industrie mondiale.

Contrairement au problème classique de la rente pétrolière – et de ses implications fiscales – observées, par exemple, en Algérie ou au Nigéria, il ne s’agit pas ici d’un seul produit mais d’une mosaïque de minerais, chacun avec ses propres dynamiques de prix et de demande. En Afrique, la RDC dépend du cobalt, la Zambie du cuivre et du cobalt, le Mozambique et Madagascar du graphite ou des terres rares. En Amérique latine, l’Argentine mise sur le lithium, le Pérou sur le cuivre, tandis que le Mexique apparaît plus diversifié. En Asie, l’Indonésie est très exposée au nickel, quand le Kazakhstan ou les Philippines présentent des risques plus modérés. Cette diversité de situations rend la vulnérabilité plus diffuse et complique les réponses budgétaires.

Des économies vulnérables

Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la demande pour des minerais comme le lithium, le cobalt et le nickel pourrait être fortement multipliée d’ici à 2040. L’avenir dépendra des choix politiques des différents pays en matière de transition climatique. Si ceux-ci poursuivent les politiques actuelles, la croissance de la demande sera progressive, mais les États exportateurs resteront dépendants de leurs recettes minières. Dans un scénario plus ambitieux, où le monde viserait la neutralité carbone, la demande grimperait beaucoup plus vite, ce qui gonflerait les recettes fiscales, mais accentuerait aussi les risques liés à la volatilité des prix.

Or, si plusieurs travaux – par exemple, ceux de l’Agence internationale de l’énergie sur la sécurité d’approvisionnement en minerais critiques, de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) sur les chaînes de valeur et les restrictions à l’exportation, ou encore du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale sur la vulnérabilité budgétaire des pays riches en ressources – évaluent déjà les risques d’approvisionnement ou les enjeux géopolitiques liés à ces matières premières, il existe encore peu d’outils pour mesurer concrètement ce que cette volatilité implique pour les finances publiques des pays producteurs, alors qu’un tel indice est essentiel pour éclairer les décisions budgétaires et de gestion des risques.

Pour analyser ces dynamiques et mieux mesurer cette exposition, un indice de risque fiscal (Fiscal Revenue Risk Index) a été développé dans une étude récente que j’ai menée. Il prend en compte la dépendance des recettes publiques aux minerais, la volatilité historique des prix et l’évolution de la demande. Les résultats révèlent des contrastes marqués : le Mozambique, le Gabon et la République démocratique du Congo présentent des scores de risque élevés. L’Argentine, grande productrice de lithium, voit son risque croître fortement entre 2030 et 2040, tandis que le Mexique et les Philippines, grâce à des économies plus diversifiées, apparaissent plus stables.

Un impact réel pour les populations

La question n’est pas abstraite. Les recettes fiscales financent les services publics. Si elles s’effondrent à cause d’une chute du prix du cobalt ou du cuivre, les gouvernements risquent de réduire les dépenses sociales, de repousser des investissements en santé ou en éducation, ou encore d’augmenter brutalement les impôts. Autrement dit, la volatilité des minerais peut se traduire directement dans la vie quotidienne des populations.

Trois pistes ressortent des travaux récents sur la vulnérabilité fiscale liée aux minerais critiques :

  • Diversifier les économies : réduire la dépendance aux recettes minières en développant d’autres secteurs comme l’agriculture, l’industrie manufacturière ou les services.

  • Mettre en place des fonds de stabilisation : épargner une partie des revenus tirés des minerais lors des périodes de prix élevés pour amortir les chocs en cas de chute brutale. L’exemple des fonds souverains, comme celui de la Norvège alimenté par le pétrole, illustre ce mécanisme.

  • Renforcer la coopération internationale : les pays consommateurs et producteurs ont intérêt à mieux coordonner leurs politiques. L’Union européenne (UE), avec son Critical Raw Materials Act, cherche à sécuriser ses approvisionnements, mais elle pourrait aussi contribuer à aider les pays producteurs à gérer la volatilité et à investir dans un développement durable.




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Une promesse à double tranchant

L’Europe importe presque tous ses minerais critiques. Sa sécurité énergétique et industrielle dépend donc de la stabilité de pays comme la RDC, l’Argentine ou le Mozambique. Une crise budgétaire locale pourrait suffire à perturber la production mondiale de batteries et à ralentir la transition énergétique.

Minerais critiques : une instabilité qui fragilise les pays émergents et en développement

La transition verte est indispensable pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, mais elle crée aussi de nouvelles fragilités dans les économies du sud. Pour qu’elle réussisse, il ne suffit pas d’innover technologiquement : il faut aussi garantir que les pays producteurs en tirent des bénéfices durables, sans tomber dans le piège de la dépendance et de la volatilité.

En somme, l’énergie verte n’est pas seulement une affaire d’ingénierie. C’est aussi une question de fiscalité, de solidarité et de gouvernance mondiale.

The Conversation

Paola D’Orazio ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Minerais critiques : une instabilité qui fragilise les pays émergents et en développement – https://theconversation.com/minerais-critiques-une-instabilite-qui-fragilise-les-pays-emergents-et-en-developpement-268443

« N’oublions pas le climat ! », ou comment maintenir l’environnement à l’agenda dans un monde en crise

Source: The Conversation – France in French (3) – By Lucile Maertens, Professeure adjointe en science politique et relations internationales, Graduate Institute – Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID)

Les efforts de lutte contre le changement climatique sont régulièrement mis au second plan quand surviennent des crises immédiates nécessitant la mobilisation de moyens importants. On l’a constaté durant la pandémie de Covid-19 et dernièrement avec la guerre en Ukraine, entre autres. Comment préserver la conscience de l’urgence climatique et maintenir les programmes visant à y faire face dans un contexte où l’urgence change sans cesse de visage ?


Cet article a été co-écrit avec Lorenzo Guadagno, consultant en innovation climatique et mobilité à l’Organisation internationale des migrations (OIM).


La COP30 qui vient de se conclure au Brésil l’a encore une fois mis en évidence : la diplomatie climatique se heurte à un contexte géopolitique saturé par les urgences et l’obstruction politique. Guerres, crises humanitaires et gouvernements hostiles à l’action climatique détournent l’attention politique et médiatique de la cause environnementale et menacent de la reléguer au second plan. Pourtant, des stratégies d’action demeurent possibles pour éviter que la crise écologique ne disparaisse derrière d’autres impératifs internationaux.

L’équipe d’organisation brésilienne a ainsi lancé la campagne mondiale du « mutirão », inspirée des traditions autochtones : elle symbolise le travail collectif, fondé sur l’entraide et la réciprocité, d’une communauté qui s’engage pour une tâche commune, dans un esprit de solidarité et de responsabilité partagée. De son côté, le secrétaire général des Nations unies António Guterres continue de faire du climat sa priorité absolue, rappelant inlassablement que le dépassement de la limite de 1,5 °C constituerait un « échec moral et une négligence mortelle ».

Maintenir la crise écologique à l’agenda

Lorsqu’une crise internationale éclate, les regards s’orientent, à raison, vers les victimes et les solutions possibles pour résoudre rapidement la situation. L’urgence vient bousculer les priorités tandis que les problèmes dont l’échéance paraît plus lointaine perdent en visibilité, au risque de s’aggraver par manque d’action.

C’est pour éviter cette mise entre parenthèses que des organisations internationales, comme l’Organisation des Nations unies (ONU), se lancent dans ce que l’on a appelé le maintien à l’agenda : des efforts visant à maintenir un enjeu à l’ordre du jour alors que tous les regards sont rivés ailleurs.

Pour cela, quatre stratégies sont possibles : associer le défi de long terme à la crise immédiate ; le positionner comme une menace lente mais plus profonde ; garantir un espace politique pour agir sur cette question ; et préserver un sentiment d’urgence malgré la temporalité longue du problème.

Pandémie de Covid-19, guerre en Ukraine, crises humanitaires sont autant d’exemples d’urgences venant rediriger l’attention portée à la crise environnementale durant lesquelles agences onusiennes et autres organisations internationales ont tenté de maintenir cette dernière à l’agenda.

La gouvernance climatique et environnementale à l’épreuve de la crise sanitaire

En 2020, alors que la pandémie de Covid-19 monopolise l’attention politique et médiatique, les organisations internationales tentent d’éviter que la question écologique ne soit éclipsée, notamment en la reformulant à l’aune de la crise sanitaire.

D’emblée, les liens entre la dégradation environnementale, le déclin de la biodiversité et l’émergence de nouveaux pathogènes sont soulignés. On les retrouve tant dans les discours officiels d’institutions onusiennes, qu’à travers la publication de rapports dédiés ou la remise au premier plan One Health, approche intégrée de la santé humaine, animale et environnementale. Rapidement, António Guterres en appelle pour sa part à « reconstruire en mieux » (build back better), un slogan martelé pour encourager l’intégration systématique de mesures en faveur de la transition écologique dans la relance post-Covid.

D’autres s’efforcent de préserver la conscience de l’urgence de la crise climatique, par exemple en exigeant des États qu’ils présentent leur plan d’action malgré le report de la COP26. Rencontres et négociations internationales sont également conduites dans un format hybride, garantissant des espaces (virtuels) de prise de décision en matière d’environnement, malgré la pandémie.

Quand la guerre en Ukraine alerte sur les crimes environnementaux

Depuis le 24 février 2022, une autre crise, cette fois militaire, menace de reléguer les enjeux environnementaux au second plan : la Russie lance son invasion de l’Ukraine et exécute une stratégie consistant à détruire et tuer systématiquement des cibles militaires et civiles.

Alors que l’Europe s’inquiète de ce conflit et de ses effets sur les approvisionnements énergétiques, le gouvernement ukrainien cherche rapidement à sensibiliser l’opinion publique aux écocides commis dans le pays. Le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) contribue à ce débat, sa directrice exécutive s’entretenant personnellement avec les autorités ukrainiennes, afin de maintenir l’attention sur la crise écologique.

Dans un rapport, le PNUE présente la guerre en Ukraine comme un problème pour l’environnement et les dégradations environnementales comme un enjeu de sécurité publique. Il propose aussi des solutions communes telles que la « relance verte » qui vise à associer la reconstruction d’après-guerre à un plan d’action environnemental. Le programme onusien va jusqu’à emprunter la rhétorique militaire, pour entretenir un sentiment d’urgence qui justifie l’attention accordée à la crise écologique en temps de guerre.




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Crises humanitaires et crise écologique, même combat

Actuellement, les organisations internationales doivent composer avec un climat politique et budgétaire particulièrement défavorable. Face à une double crise de visibilité, de financement et d’espace opérationnel, affectant tant la crise écologique que le monde humanitaire, elles plaident pour une attention conjointe visant à maintenir les deux causes à l’agenda.

Depuis le début de l’année et l’effondrement du soutien états-unien en matière d’aide internationale, des organisations humanitaires alertent sur les conséquences directes des changements climatiques. À la COP30, la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge et l’Agence des Nations unies pour les réfugiés ont défendu des politiques environnementales fortes afin de réduire la fréquence et la portée des événements météorologiques extrêmes.

À l’inverse, les organisations environnementales mobilisent les crises humanitaires et cycles de violence, comme l’invasion israélienne de la bande de Gaza, pour quantifier les impacts des conflits armés sur les ressources naturelles, et estimer leurs conséquences à court et à long terme sur la santé et les droits fondamentaux des populations affectées. La boucle est bouclée : les effets dévastateurs des conséquences environnementales des crises humanitaires et violences armées requièrent des approches intégrées où la protection de l’environnement devient une composante essentielle de l’action humanitaire.

Alors que les crises se multiplient et se chevauchent, préserver l’attention politique pour les questions de fond est un véritable défi. C’est aussi à cela que servent les COP : nous rappeler que l’on ne peut pas mettre le changement climatique sur pause, même si d’autres enjeux peuvent sembler plus urgents dans l’immédiat. À l’échelle globale, les organisations internationales telles que l’ONU jouent un rôle central de maintien à l’agenda pour s’assurer que les urgences n’éclipsent pas totalement les problèmes de long terme qui ne peuvent pas, ou plus, attendre que le vent tourne.

The Conversation

Lucile Maertens a reçu des financements du Fonds national suisse de la recherche scientifique dans le cadre du projet « First things first ! How to keep the United Nations environmental agenda in times of crisis » (Subside n°100017_200834).

Adrien Estève a reçu des financements du Fonds national suisse de la recherche scientifique dans le cadre du projet « First things first ! How to keep the United Nations environmental agenda in times of crisis » (Subside n°100017_200834).

Luis Rivera-Vélez a reçu des financements du Fonds national suisse de la recherche scientifique dans le cadre du projet « First things first ! How to keep the United Nations environmental agenda in times of crisis » (Subside n°100017_200834).

Zoé Cheli a reçu des financements du Fonds national suisse de la recherche scientifique dans le cadre du projet « First things first ! How to keep the United Nations environmental agenda in times of crisis » (Subside n°100017_200834).

ref. « N’oublions pas le climat ! », ou comment maintenir l’environnement à l’agenda dans un monde en crise – https://theconversation.com/noublions-pas-le-climat-ou-comment-maintenir-lenvironnement-a-lagenda-dans-un-monde-en-crise-270203

« Le discours monotone du dictateur » ou comment Franco a construit un autoritarisme sans charisme

Source: The Conversation – France in French (3) – By Susana Ridao Rodrigo, Profesora catedrática en el Área de Lengua Española (UAL), Universidad de Almería

On associe volontiers les dictateurs aux discours tonitruants et exaltés d’un Hitler ou d’un Mussolini et à une mise en scène exubérante pensée pour galvaniser les foules. Franco, lui, a fait exactement l’inverse : les prises de parole de l’homme qui a verrouillé l’Espagne pendant près de quarante ans se distinguaient par une élocution froide et monotone et un style volontairement très austère.


Francisco Franco (1892-1975) a été le chef de l’État espagnol de la fin de la guerre civile (1936-1939) jusqu’à sa mort. Le régime franquiste a instauré une dictature autoritaire, qui a supprimé les libertés politiques et a établi un contrôle strict sur la société. Pendant près de quarante ans, son leadership a profondément marqué la vie politique, économique et culturelle de l’Espagne, dont l’empreinte durable a souvent fait et fait encore l’objet de controverses.

Mais d’un point de vue communicationnel, peut-on dire que Franco était un grand orateur ?

Cela dépend de la façon dont on définit « grand orateur ». Si l’on entend par éloquence la capacité à émouvoir, persuader ou mobiliser par la parole – comme savaient le faire Churchill ou de Gaulle –, Franco n’était pas un grand orateur. Cependant, si l’on analyse sa communication du point de vue de l’efficacité politique et symbolique, son style remplissait une fonction spécifique : il transmettait une impression d’autorité, de distance et de contrôle.

Son éloquence ne visait pas à séduire le public, mais à légitimer le pouvoir et à renforcer une image de stabilité hiérarchique. En ce sens, Franco a développé un type de communication que l’on pourrait qualifier de « discours de commandement », caractérisé par une faible expressivité et une rigidité formelle, mais qui cadrait avec la culture politique autoritaire du franquisme.

Sur le plan verbal, Franco s’appuyait sur un registre archaïque et protocolaire. Son lexique était limité, avec une abondance de formules rituelles (« tous espagnols », « glorieuse armée », « grâce à Dieu ») qui fonctionnaient davantage comme des marqueurs idéologiques que comme des éléments informatifs.

Du point de vue de l’analyse du discours, sa syntaxe tendait à une subordination excessive, ce qui générait des phrases longues, monotones et peu dynamiques. On observe également une préférence pour le mode passif et les constructions impersonnelles, qui diluent la responsabilité de l’émetteur : « il a été décidé », « il est jugé opportun », « il a été nécessaire ».

Ce choix verbal n’est pas neutre ; il constitue un mécanisme de dépersonnalisation du pouvoir, dans lequel la figure du leader est présentée comme l’incarnation de l’État, et non comme un individu qui prend des décisions. Ainsi, sur le plan verbal, Franco communique davantage en tant qu’institution qu’en tant que personne.

Communication paraverbale : voix, rythme et intonation

C’est un aspect caractéristique de sa communication. Franco avait une intonation monotone, avec peu de variations mélodiques. D’un point de vue prosodique, on pourrait dire que son discours présentait un schéma descendant constant : il commençait une phrase avec une certaine énergie et l’atténuait vers la fin, ce qui donnait une impression de lenteur et d’autorité immuable.

Le rythme était lent, presque liturgique, avec de nombreux silences. Cette lenteur n’était pas fortuite : dans le contexte politique de la dictature, elle contribuait à la ritualisation du discours. La parole du caudillo ne devait pas être spontanée, mais solennelle, presque sacrée.

Son timbre nasal et son articulation fermée rendaient difficile l’expressivité émotionnelle, mais renforçaient la distance. Ce manque de chaleur vocale servait la fonction propagandiste. Le leader n’était pas un orateur charismatique, mais une figure d’autorité, une voix qui émanait du pouvoir lui-même. En substance, sa voix construisait une « éthique du commandement » : rigide, froide et contrôlée.

Contrôle émotionnel

Sa communication non verbale était extrêmement contrôlée. Franco évitait les gestes amples, les déplacements ou les expressions faciales marquées. Il privilégiait une kinésique minimale, c’est-à-dire un langage corporel réduit au strict nécessaire.

Lorsqu’il s’exprimait en public, il adoptait une posture rigide, les bras collés au corps ou appuyés sur le pupitre, sans mouvements superflus. Ce contrôle corporel renforçait l’idée de discipline militaire et de maîtrise émotionnelle, deux valeurs essentielles dans sa représentation du leadership.

Son regard avait tendance à être fixe, sans chercher le contact visuel direct avec l’auditoire. Cela pourrait être interprété comme un manque de communication du point de vue actuel, mais dans le contexte d’un régime autoritaire, cela consistait à instaurer une distance symbolique : le leader ne s’abaissait pas au niveau de ses auditeurs. Même ses vêtements – l’uniforme, le béret ou l’insigne – faisaient partie de sa communication non verbale, car il s’agissait d’éléments qui transmettaient l’idée de la permanence, de la continuité et de la légitimité historique.

Charisme sobre d’après-guerre

Le charisme n’est pas un attribut absolu, mais une construction sociale. Franco ne jouait pas sur une forme de charisme émotionnel, comme Hitler ou Mussolini, mais il avait un charisme bureaucratique et paternaliste. Son pouvoir découlait de la redéfinition du silence et de l’austérité, car dans un pays dévasté par la guerre, son style sobre était interprété comme synonyme d’ordre et de prévisibilité. Son « anti-charisme » finit donc par être, d’une certaine manière, une forme de charisme adaptée au contexte espagnol de l’après-guerre.

Du point de vue de la théorie de la communication, quel impact ce style avait-il sur la réception du message ? Le discours de Franco s’inscrivait dans ce que l’on pourrait appeler un modèle unidirectionnel de communication politique. Il n’y avait pas de rétroaction : le récepteur ne pouvait ni répondre ni remettre en question. L’objectif n’était donc pas de persuader, mais d’imposer un sens.

En appliquant là théorie de la communication du linguiste Roman Jakobson, on constate que les discours solennels de Franco, la froideur de son ton, visaient à forcer l’obéissance de l’auditoire en empêchant toute forme d’esprit critique et en bloquant l’expression des émotions.

Anachronique devant la caméra

Au fil du temps, son art oratoire n’a évolué qu’en apparence. Dans les années 1950 et 1960, avec l’ouverture du régime, on perçoit une légère tentative de modernisation rhétorique, tout particulièrement dans les discours institutionnels diffusés à la télévision. Cependant, les changements étaient superficiels : Franco usait de la même prosodie monotone et du même langage rituel. En réalité, le média télévisuel accentuait sa rigidité. Face aux nouveaux dirigeants européens qui profitaient de la caméra pour s’humaniser, Franco apparaissait anachronique.

L’exemple de Franco démontre que l’efficacité communicative ne dépend pas toujours du charisme ou de l’éloquence, mais plutôt de la cohérence entre le style personnel et le contexte politique. Son art oratoire fonctionnait parce qu’il était en accord avec un système fermé, hiérarchique et ritualisé. Dans l’enseignement de la communication, son exemple sert à illustrer comment les niveaux verbal, paraverbal et non verbal construisent un même récit idéologique. Dans son cas, tous convergent vers un seul message : le pouvoir ne dialogue pas, il dicte.

Aujourd’hui, dans les démocraties médiatiques, ce modèle serait impensable ; néanmoins, son étude aide à comprendre comment le langage façonne les structures du pouvoir, et comment le silence, lorsqu’il est institutionnalisé, peut devenir une forme de communication politique efficace.

The Conversation

Susana Ridao Rodrigo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Le discours monotone du dictateur » ou comment Franco a construit un autoritarisme sans charisme – https://theconversation.com/le-discours-monotone-du-dictateur-ou-comment-franco-a-construit-un-autoritarisme-sans-charisme-270336

Pourquoi en France les start-ups dirigées par des femmes lèvent en moyenne 2,5 fois moins de fonds que celles dirigées par des hommes ? retour sur des biais partagés par tous (ou presque)

Source: The Conversation – in French – By Pauline Gibard, Maîtresse de conférences en entrepreneuriat, Université Jean Moulin Lyon 3

L’investisseuse est souvent perçue comme bienveillante, plus accessible et plus à l’écoute. Un stéréotype ancré chez certaines entrepreneures. Lightspring/Shutterstock

Le financement d’une entreprise n’est pas qu’une affaire d’argent. C’est une relation, une danse à deux où chaque partenaire projette des stéréotypes. Une étude donne la parole à des entrepreneures qui portent elles-mêmes ces représentations.


En France, les start-ups fondées par des femmes lèvent en moyenne 2,5 fois moins de fonds que celles fondées par des hommes. Ce constat illustre à quel point le financement reste l’un des principaux enjeux liés de l’entrepreneuriat féminin, parfois décrit comme un second plafond de verre. Il faut déjà s’imposer comme entrepreneuse, puis encore franchir la barrière de l’accès aux capitaux.

Jusqu’ici, c’est l’offre de financement qui a été principalement étudié : combien d’argent est disponible, comment fonctionnent les banques et les fonds ? Mais pour obtenir un financement, il faut d’abord… en faire la demande. Sur ce point, la recherche est encore rare.

C’est précisément ce que nous avons exploré dans notre étude publiée dans la Revue internationale PME, à travers 29 entretiens narratifs avec des entrepreneures. Leurs récits montrent que la demande de financement est avant tout une relation : une danse à deux entre entrepreneuse et financeurs, imprégnée d’attentes, de craintes et de stéréotypes.

La finance pensée comme un univers masculin

Dans cette danse, l’investisseur est spontanément imaginé comme un homme : « Quand je pense à un investisseur, je pense automatiquement à un homme » raconte une entrepreneure. Cela leur confère une légitimité « naturelle », rationnels, ambitieux, cartésiens.

Certaines entrepreneures y voient même un atout : « Je pense que les hommes investisseurs seraient plus à même de nous pousser dans nos retranchements pour faire avancer notre projet », estime l’une. Mais cette admiration s’accompagne souvent d’un malaise.

Plusieurs redoutent un regard condescendant ou un manque de crédibilité : « Si je demande un financement à un homme, j’aurais tendance à penser qu’il estime que j’ai moins de revenus », observe une autre. D’autres évoquent un sentiment de domination, voire le risque d’abus : « Je ne suis pas une friandise. Avec une femme au moins, on ne risque pas d’attouchement », insiste une fondatrice.

Les investisseuses, trop bienveillantes ?

Quand la partenaire de danse est une investisseuse, le pas change. Elle est souvent perçue comme plus accessible et plus à l’écoute « Je pense que les femmes seraient plus bienveillantes avec moi » estime une entrepreneure. Pour certaines, elles incarnent même un modèle inspirant.

On pourrait croire que les entrepreneures se tournent plus facilement vers des investisseuses. Mais la réalité est plus ambivalente. Certaines redoutent un excès de bienveillance, perçu comme un manque d’exigence :

« C’est très cliché, mais j’aurais peur qu’avec un trop-plein de bienveillance, on ne me “pousse” pas assez. J’ai l’impression qu’entre hommes, on fait plus d’argent, on pousse plus ».

D’autres craignent au contraire une rivalité ou un jugement plus sévère : « On a un peu plus de pression face à une femme, car c’est soit de la compassion, soit du mépris… » explique une autre.

« Pas prévu de faire des enfants ensemble »

Face à ces représentations contrastées, les entrepreneures apprennent à choisir leurs partenaires de danse.

Certaines privilégient les investisseuses pour des projets destinés à un public féminin, ou dans des situations particulières comme une grossesse perçue comme mieux acceptée par une femme. D’autres préfèrent des investisseurs masculins, jugés plus crédibles ou plus susceptibles de « pousser » leur projet.




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Notons que toutes ne se laissent pas enfermer dans ce jeu de projections :

« Pour mon financement, je cherche des investisseurs qui font écho à mes valeurs profondes. Fille ou garçon, nous n’avons pas prévu de faire des enfants ensemble donc ce n’est pas un problème » raconte une fondatrice.

Une danse à deux traversée de stéréotypes

Ces témoignages rappellent que le financement entrepreneurial n’est pas qu’une affaire de capitaux ou de business plans. C’est une relation, une danse à deux, où chaque partenaire projette des stéréotypes.

Nos résultats montrent que les entrepreneures elles-mêmes portent et mobilisent des représentations. Voir les hommes comme plus rationnels, ou les femmes comme plus bienveillantes, influe sur la façon dont elles valorisent une relation de financement, et parfois sur leur capacité à s’y engager.

Améliorer l’accès au financement ne peut pas se limiter à féminiser les instances d’investissement. Il faut aussi comprendre comment ces imaginaires se construisent et orientent les relations. Car finalement, lever des fonds, ce n’est pas seulement obtenir un chèque. C’est accepter de danser, et la danse n’a de sens que si les deux partenaires trouvent l’accord.

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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Pourquoi en France les start-ups dirigées par des femmes lèvent en moyenne 2,5 fois moins de fonds que celles dirigées par des hommes ? retour sur des biais partagés par tous (ou presque) – https://theconversation.com/pourquoi-en-france-les-start-ups-dirigees-par-des-femmes-levent-en-moyenne-2-5-fois-moins-de-fonds-que-celles-dirigees-par-des-hommes-retour-sur-des-biais-partages-par-tous-ou-presque-267562

COP30 : cinq raisons pour lesquelles la conférence sur le climat a manqué à sa promesse d’être un « sommet des peuples »

Source: The Conversation – in French – By Simon Chin-Yee, Lecturer in International Development, UCL

À Belém, au Brésil, la COP30 devait réconcilier ambitions climatiques et justice sociale. Elle a finalement exposé la fragilité du processus onusien, pris en étau entre le poids des industries fossiles et les frustrations croissantes des pays les plus vulnérables, sur fond d’urgence climatique. Voici cinq raisons qui illustrent en quoi ce grand sommet tient du rendez-vous manqué.


La promesse d’un « sommet des peuples » s’est éteinte avec les feux de la COP30, samedi 22 novembre 2025. Le dernier sommet des Nations unies sur le climat, organisé dans la ville brésilienne de Belém, s’est déroulé dans le contexte géopolitique habituel, avec en prime le chaos suscité par une inondation et un incendie.

Le sommet a été marqué par des manifestations de communautés de peuples autochtones d’une ampleur sans précédent, mais les négociations finales ont, une fois de plus, été dominées par les intérêts des énergies fossiles et les tactiques pour jouer la montre. Après dix ans d’(in)action climatique depuis l’accord de Paris, le Brésil avait promis que la COP30 serait une « COP de mise en œuvre ». Mais le sommet n’a pas tenu ses promesses, alors même que le monde a enregistré un réchauffement climatique de 1,6 °C l’année dernière.

Voici nos cinq observations principales à porter au bilan de la COP30.




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Des peuples autochtones présents mais pas assez impliqués

Le sommet se déroulait en Amazonie, ce qui a permis de présenter cette COP climat comme celle vouée aux populations en première ligne face au changement climatique. De fait, plus de 5 000 autochtones y ont participé et ont fait entendre leur voix.

Cependant, seuls 360 d’entre eux ont obtenu un laissez-passer pour la « zone bleue » ; principale zone consacrée aux négociations. Un chiffre à comparer aux 1 600 délégués de l’industrie des combustibles fossiles qui y ont été admis. À l’intérieur des salles de négociation régnait l’approche traditionnelle visant à privilégie la bonne marche des affaires (« business as usual »).

Les groupes autochtones n’avaient que le statut d’observateurs, privés du droit de voter ou d’assister aux réunions à huis clos.

Le choix du lieu, en Amazonie, était un symbole fort, mais qui s’est révélé délicat au plan logistique. Il a coûté des centaines de millions de dollars dans une région où une large partie de la population n’a toujours pas accès aux infrastructures de base.

Une image frappante de ces inégalités pourrait être la suivante : les chambres d’hôtel étant toutes occupées, le gouvernement brésilien a immobilisé deux bateaux de croisière pour les participants aux négociations. Or, ces derniers peuvent générer huit fois plus d’émissions de gaz à effet de serre qu’une nuitée en hôtel cinq étoiles par personne.




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Des manifestations qui ont permis des avancées locales

Mais il s’agissait du deuxième plus grand sommet des Nations unies sur le climat jamais organisé et le premier depuis la COP26 de Glasgow en 2021 à se dérouler dans un pays autorisant de véritables manifestations publiques.

Cela avait son importance. Des manifestations de toutes dimensions ont eu lieu tous les jours pendant les deux semaines de la conférence, notamment une « grande marche populaire » menée par les peuples autochtones le samedi 15 novembre au milieu de la conférence.

Cette pression, bien visible, a permis d’obtenir la reconnaissance de quatre nouveaux territoires autochtones au Brésil. Cela a montré que lorsque la société civile a voix au chapitre, elle peut remporter des victoires, même en dehors des négociations principales.




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L’absence des États-Unis, à la fois un vide et une opportunité

Lors du premier mandat de Donald Trump, après son retrait de l’accord de Paris, en 2016, les États-Unis avaient malgré tout envoyé une équipe réduite de négociateurs. Cette fois-ci, pour la première fois dans l’histoire, les États-Unis n’ont envoyé aucune délégation officielle.

Donald Trump a récemment qualifié le changement climatique de « plus grande escroquerie jamais perpétrée dans le monde ». Depuis son retour au pouvoir, les États-Unis ont ralenti le développement des énergies renouvelables et relancé celui du pétrole et du gaz. Ils ont même contribué à faire échouer, en octobre 2025, les plans visant à mettre en place un cadre de neutralité carbone pour le transport maritime mondial.




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Alors que les États-Unis reviennent sur leurs ambitions passées, ils permettent à d’autres pays producteurs de pétrole, comme l’Arabie saoudite, d’ignorer leurs propres engagements climatiques et de tenter de saper ceux des autres.

La Chine a comblé ce vide et est devenue l’une des voix les plus influentes dans la salle. En tant que premier fournisseur mondial de technologies vertes, Pékin a profité de la COP30 pour promouvoir ses industries solaire, éolienne et électrique et courtiser les pays désireux d’investir.

Mais pour de nombreux délégués, l’absence des États-Unis a été un soulagement. Sans la distraction causée par les États-Unis qui tentaient de « mettre le feu aux poudres » comme ils l’avaient fait lors des négociations sur le transport maritime, la conférence a pu se concentrer sur l’essentiel : négocier des textes et des accords pour limiter l’ampleur du réchauffement climatique.




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Une mise en œuvre non plus sur la scène principale, mais grâce à des accords parallèles

Qu’est-ce qui a été réellement mis en œuvre lors de la COP30 ? Cette année encore, l’action principale s’est traduite par des engagements volontaires de certains États plutôt que par un accord mondial contraignant.

Le pacte de Belém, soutenu par des pays tels que le Japon, l’Inde et le Brésil, engage ses signataires à quadrupler la production et l’utilisation de carburants durables d’ici 2035.

Le Brésil a également lancé un important fonds mondial pour les forêts, avec environ 6 milliards de dollars (environ 5,2 milliards d’euros) déjà promis aux communautés qui œuvrent pour la protection des forêts tropicales. L’Union européenne (UE) a emboîté le pas en s’engageant à verser de nouveaux fonds pour le bassin du Congo, la deuxième plus grande forêt tropicale du monde.

Il s’agit d’étapes utiles, mais elles montrent que les avancées les plus importantes lors des sommets climatiques de l’ONU se produisent désormais souvent en marge plutôt que dans le cadre des négociations principales.

Le résultat des discussions principales de la COP30 – le « paquet politique de Belém » – est faible et ne nous permettra pas d’atteindre l’objectif de l’accord de Paris visant à limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C.

Le plus frappant est l’absence des mots « combustibles fossiles » dans le texte final, alors qu’ils occupaient une place centrale dans l’accord de Glasgow sur le climat (en 2021, à la suite de la COP26, ndlr) et dans le consensus des Émirats arabes unis (en 2023, après la COP28, ndlr)… et qu’ils représentent bien sûr la principale cause du changement climatique.




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Le texte du « mutirão » mondial, une occasion manquée

Une avancée potentielle avait toutefois vu le jour dans les salles de négociation : le texte du « mutirão (effort collectif, en tupi-guarani, ndlr) mondial », une feuille de route proposée pour sortir des énergies fossiles. Plus de 80 pays l’ont signé, des membres de l’UE aux États insulaires du Pacifique vulnérables au changement climatique.

Tina Stege, envoyée spéciale pour le climat de l’un de ces États vulnérables, les îles Marshall, a pressé les délégués :

« Soutenons l’idée d’une feuille de route pour les combustibles fossiles, travaillons ensemble et transformons-la en un plan d’action. »

Mais l’opposition de l’Arabie saoudite, de l’Inde et d’autres grands producteurs d’énergies fossiles l’a édulcoré. Les négociations se sont prolongées, aggravées par un incendie qui a reporté les discussions d’une journée.

Lorsque l’accord final a été conclu, les références clés à l’élimination progressive des combustibles fossiles avaient disparu. La Colombie, par exemple, a réagi vivement à l’absence de mention de la transition vers l’abandon des combustibles fossiles dans le texte final. Cela a contraint la présidence de la COP à proposer un réexamen dans six mois en guise de geste d’apaisement.

Ce fut une énorme déception car, au début du sommet, l’élan semblait très fort.




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Un fossé qui se creuse

Ce sommet sur le climat a donc été une nouvelle fois source de divisions. Le fossé entre les pays producteurs de pétrole (en particulier au Moyen-Orient) et le reste du monde n’a jamais été aussi large.

Le sommet a toutefois eu un aspect positif : il a montré la force des mouvements organisés. Les groupes autochtones et la société civile ont pu faire entendre leur voix, même si leurs revendications n’ont pas été reprises dans le texte final.

Le sommet de l’année prochaine se tiendra en Turquie. Ces sommets annuels sur le climat se déplacent de plus en plus vers des pays autoritaires où les manifestations ne sont pas les bienvenues, voire totalement interdites. Nos dirigeants ne cessent de répéter que le temps presse, mais les négociations elles-mêmes restent enlisées dans un cycle sans fin de reports.

The Conversation

Mark Maslin est vice-recteur adjoint du programme « UCL Climate Crisis Grand Challenge » et directeur fondateur de l’Institut pour l’aviation et l’aéronautique durables de l’UCL. Il a été codirecteur du partenariat de formation doctorale NERC de Londres et est membre du groupe consultatif sur la crise climatique. Il est conseiller auprès de Sheep Included Ltd, Lansons, NetZeroNow et a conseillé le Parlement britannique. Il a reçu des subventions du NERC, de l’EPSRC, de l’ESRC, de la DFG, de la Royal Society, du DIFD, du BEIS, du DECC, du FCO, d’Innovate UK, du Carbon Trust, de l’Agence spatiale britannique, de l’Agence spatiale européenne, de Research England, du Wellcome Trust, du Leverhulme Trust, du CIFF, de Sprint2020 et du British Council. Il a reçu des financements de la BBC, du Lancet, de Laithwaites, de Seventh Generation, de Channel 4, de JLT Re, du WWF, d’Hermes, de CAFOD, de HP, du Royal Institute of Chartered Surveyors, de la John Templeton Foundation, de la Nand & Jeet Khemka Foundation et de la Quadrature Climate Foundation.

La professeur Priti Parikh est directrice de la Bartlett School of Sustainable Construction de l’UCL et vice-doyenne internationale de la Bartlett Faculty of Built Environment. Elle est membre et administratrice de l’Institution of Civil Engineers. Ses recherches sont financées par l’UKRI, la Royal Academy of Engineering, Water Aid, la British Academy, Bboxx Ltd, l’UCL, la Royal Society et le British Council. Son cabinet de conseil a reçu des financements de l’AECOM, du Cambridge Institute for Sustainable Leadership, de Water and Sanitation for the Urban Poor, de l’UNHABITAT, d’Arup, de l’ITAD et de la GTZ.

Simon Chin-Yee ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. COP30 : cinq raisons pour lesquelles la conférence sur le climat a manqué à sa promesse d’être un « sommet des peuples » – https://theconversation.com/cop30-cinq-raisons-pour-lesquelles-la-conference-sur-le-climat-a-manque-a-sa-promesse-detre-un-sommet-des-peuples-270475

Comprendre la cuisson parfaite des pâtes avec ou sans gluten grâce à la science

Source: The Conversation – France in French (2) – By Andrea Scotti, Senior lecturer of Physical Chemistry, Lund University

Et si la physique des particules pouvait améliorer la cuisson des pâtes ? En scrutant leur structure à l’échelle atomique, des chercheurs ont compris comment le gluten maintient la fermeté des spaghettis et pourquoi les versions sans gluten restent si fragiles.


Que vous préfériez vos spaghettis al dente ou délicieusement fondants, il n’est pas toujours facile d’atteindre la perfection à la maison. Beaucoup d’entre nous ont déjà vu leurs pâtes se transformer en une bouillie beige – surtout lorsqu’il s’agit d’alternatives sans gluten.

Alors, quelle quantité d’eau et de sel faut-il vraiment utiliser, et combien de temps faut-il cuire les pâtes pour obtenir un résultat optimal ? Et surtout, comment adapter sa méthode de cuisson quand on utilise des pâtes sans gluten ? Une étude récente que mes collègues et moi avons menée, publiée dans Food Hydrocolloids, apporte des réponses en dévoilant la physique du processus de cuisson.

En nous tournant vers le Diamond Light Source, le synchrotron national du Royaume-Uni (un accélérateur de particules circulaire), nous avons étudié la diffusion des rayons X sur des pâtes afin d’en révéler la structure interne. Nous nous sommes ensuite rendus à Isis et à l’Institut Laue-Langevin, deux centres de recherche situés respectivement au Royaume-Uni et en France, pour analyser à l’aide de neutrons (qui, avec les protons, composent le noyau atomique) la microstructure des spaghettis classiques et sans gluten soumis à différentes conditions de cuisson.

L’étude montre comment la structure cachée des pâtes se modifie au cours de la cuisson, et pourquoi les versions sans gluten se comportent de manière si différente.

Ce dispositif nous a permis d’examiner la structure de l’amidon et du gluten dans les spaghettis à des échelles très fines, allant de plusieurs dizaines de fois le rayon d’un atome à plusieurs milliers de fois. Nous avons ainsi pu comparer les transformations qui s’opèrent dans les pâtes classiques et sans gluten selon diverses conditions de cuisson – par exemple lorsqu’elles sont trop cuites ou cuites sans sel.

Nos expériences nous ont permis de « voir » séparément les différents composants des pâtes. En mélangeant de l’eau normale et de « l’eau lourde » (qui contient un isotope appelé deutérium), nous pouvions rendre soit le gluten, soit l’amidon invisible au faisceau de neutrons. De cette manière, nous avons pu isoler efficacement chaque structure à tour de rôle et comprendre le rôle respectif de l’amidon et du gluten pendant la cuisson.

Le rôle du gluten et du sel

Notre étude montre que, dans les pâtes classiques, le gluten agit comme une armature solide qui maintient les granules d’amidon en place même pendant l’ébullition, ce qui confère aux pâtes leur fermeté et leur lenteur de digestion. Dans les pâtes sans gluten, en revanche, les granules d’amidon gonflent et s’effondrent plus facilement – ce qui explique leur texture pâteuse et leur dégradation plus rapide lorsque ce type de pâtes est cuit dans des conditions non optimales.

Nous avons également étudié l’effet du sel contenu dans l’eau de cuisson sur la structure des pâtes. Nous avons constaté que le sel ne se contente pas d’améliorer leur goût : il influence fortement la microstructure des spaghettis. Lorsque des pâtes classiques sont bouillies dans une eau salée, le gluten conserve sa structure, et les granules d’amidon sont moins altérés par le processus de cuisson.

Alors, quelle quantité de sel faut-il ajouter pour préserver la structure microscopique des pâtes ? Notre étude a révélé que l’idéal est de sept grammes de sel par litre d’eau, avec une quantité d’eau plus importante nécessaire pour de plus grandes portions de pâtes. Le temps de cuisson idéal est de dix minutes pour les pâtes classiques et onze minutes pour les pâtes sans gluten. À l’inverse, lorsque la concentration en sel était doublée, l’ordre interne se dégradait plus rapidement et la structure des granules d’amidon était significativement altérée par la cuisson.

Spaghetti is taken out of the pan with tongs
La quantité idéale est de 7 grammes de sel par litre d’eau.
Kalashnikov Dmitrii/Shutterstock

Pour les pâtes sans gluten, les conclusions étaient encore différentes en raison de l’absence de la protection offerte par le gluten. Même de petites quantités de sel ne pouvaient compenser cette absence. Les composés artificiels à base d’amidons transformés, utilisés par les fabricants pour remplacer le gluten, se dégradaient rapidement. L’exemple le plus extrême de cette dégradation est survenu lorsque les spaghettis sans gluten étaient cuits trop longtemps – par exemple treize minutes au lieu de onze – et dans une eau très salée.

La principale conclusion est donc que les pâtes sans gluten sont structurellement plus fragiles et moins tolérantes à une cuisson prolongée ou à une mauvaise proportion de sel.

Améliorer les alternatives sans gluten

Comprendre la structure des pâtes à des échelles aussi infimes, invisibles même au microscope, aidera à concevoir de meilleurs aliments sans gluten. L’objectif est notamment de créer des alternatives sans gluten plus résistantes aux mauvaises conditions de cuisson et dont la texture se rapproche davantage de celle des spaghettis classiques.

Les pâtes de blé classiques ont un faible indice glycémique, car le gluten ralentit la dégradation des granules d’amidon lors de la digestion. Les pâtes sans gluten, fabriquées à partir de farines de riz et de maïs, manquent souvent de cette structure, ce qui entraîne une libération plus rapide des sucres. Grâce à la diffusion des neutrons, les scientifiques de l’alimentation peuvent désormais identifier quels ingrédients et quelles conditions de cuisson reproduisent le mieux la structure du gluten.

C’est aussi une illustration de la manière dont des outils expérimentaux de pointe, principalement utilisés pour la recherche fondamentale, transforment aujourd’hui la recherche alimentaire. La diffusion des neutrons a joué un rôle essentiel dans la compréhension des matériaux magnétiques, des batteries, des polymères et des protéines. Elle permet désormais aussi d’expliquer le comportement de nos aliments du quotidien à l’échelle microscopique.

The Conversation

Andrea Scotti reçoit des financements de la Fondation Knut et Alice Wallenberg ainsi que du Conseil suédois de la recherche.

ref. Comprendre la cuisson parfaite des pâtes avec ou sans gluten grâce à la science – https://theconversation.com/comprendre-la-cuisson-parfaite-des-pates-avec-ou-sans-gluten-grace-a-la-science-269202

Dick Cheney, une vie marquée par l’apogée et le crépuscule du néoconservatisme

Source: The Conversation – in French – By Gabriel Solans, Doctorant en civilisation américaine, Université Paris Cité

Secrétaire à la défense sous Bush père, vice-président sous Bush fils, grand artisan de l’intervention des États-Unis en Irak en 2003, Dick Cheney restera dans l’histoire comme une figure emblématique de la mise en œuvre des idées néoconservatrices – un mouvement en recul au sein du Parti républicain depuis que Donald Trump en est devenu la tête de pont.


Décédé le 3 novembre 2025 à l’âge de 84 ans, Dick Cheney était l’une des figures les plus controversées de la politique américaine. L’ancien vice-président des États-Unis durant les deux mandats de George W. Bush (2001-2009) est connu à la fois comme le « père » de l’intervention en Irak de 2003 et comme un symbole malgré lui d’un courant intellectuel dont il ne faisait pas partie et qui a traversé la politique du pays après la Seconde Guerre mondiale, le néoconservatisme.

Son décès sonne comme le glas symbolique de ce courant associé au Parti républicain, à une politique étrangère offensive et à la défense d’Israël. Sa carrière, qui a connu tous les honneurs que peut offrir un cursus honorum américain, est le symbole de la trajectoire de toute une droite née dans le sillage de l’arrivée de Ronald Reagan au pouvoir en 1980. Quel est l’héritage de Dick Cheney et son lien avec ce courant ? Que reste-t-il du néoconservatisme aujourd’hui ?

Un début de carrière fulgurant

Quittant le Wyoming de sa jeunesse avec sa future épouse, Lynne Cheney, qu’il a connue au lycée, Richard B. Cheney entame sa carrière par de brillantes études à Yale (Connecticut) et un doctorat inachevé en sciences politiques. À partir de 1969, il rejoint l’administration Nixon où il travaille notamment pour Donald Rumsfeld, qui devient son mentor.

Quand Donald Rumsfeld est nommé secrétaire à la défense en 1975 par Gerald Ford, Dick Cheney passe directeur de cabinet de la Maison Blanche (White House Chief of staff), un poste clé, puis directeur de campagne de Gerald Ford en 1976 contre le démocrate Jimmy Carter. Selon l’anecdote, Dick Cheney était présent avec Donald Rumsfeld lors de la fameuse démonstration de la théorie de l’offre par l’économiste Arthur Laffer sur une serviette, l’affaire de la « serviette de Laffer ». La théorie de l’offre allait être le socle des reaganomics plusieurs années plus tard.

En 1978, il est élu représentant du Wyoming (ouest des États-Unis), siège qu’il conservera jusqu’en 1989. À la Chambre, il est rapidement associé à un autre représentant nouvellement élu en 1978 (en Géorgie), Newt Gingrich. L’ouvrage de Thomas E. Mann et Norman J. Ornstein The Broken Branch (2006), qui propose une généalogie de la crise que traverse depuis plusieurs décennies le Congrès américain, associe Gingrich et Cheney et présente le second comme un soutien actif du premier.

Newt Gingrich, accusé d’être l’homme qui a détruit la politique américaine, joue un rôle clé pour transformer le Parti républicain au Congrès entre 1978 et 1994 afin de le rendre plus offensif et plus homogène, de façon à ce qu’il soit en mesure d’enfin remporter les élections législatives. Le parti est en effet resté minoritaire à la Chambre durant 40 ans sans discontinuité, entre 1954 et 1994.

Le représentant Dick Cheney en 1984.

En 1994, après une ascension au sein du parti, Gingrich mène la campagne du Contrat avec l’Amérique lors des élections de mi-mandat de Bill Clinton. Cette première campagne législative unifiée sous un slogan commun permet au Parti républicain de redevenir majoritaire au Congrès. Le compagnon de route de Gingrich, Mel Steely, confirme dans sa biographie The Gentleman from Georgia (2000) le rôle clé de Dick Cheney, avec Trent Lott (chef de la majorité républicaine au Sénat de 1996 à 2002), pour constituer un relais privilégié de ses stratégies auprès de la Maison Blanche dès 1983. Ces faits sont confirmés par l’étude des archives de Gingrich (les Newt Gingrich Papers, situés à Tulane, en Louisiane).

Qui sont les néoconservateurs ?

Mais Dick Cheney est principalement connu pour deux choses : son rôle direct dans la seconde guerre du Golfe à partir de 2003 en tant que vice-président de George W. Bush et sa proximité avec ceux que l’on appelle les « néoconservateurs ».

« Tous les néoconservateurs sont faucons, mais tous les faucons ne sont pas néoconservateurs », comme l’écrit Justin Vaïsse, auteur d’un livre de référence sur les néoconservateurs, rappelant que Dick Cheney, Donald Rumsfeld ou John Bolton ont été leurs alliés, sans l’être vraiment eux-mêmes.

Ce courant de pensée est accusé d’être derrière les interventions en Afghanistan en 2001 et en Irak en 2003 et de leurs bilans désastreux, incarnant l’impérialisme américain. Né en 1965 au sein de la revue The Public Interest, il voit ses représentants arriver aux manettes sous la première administration Reagan à partir de 1980 et développer leur réflexion dans des think tanks comme l’American Enterprise Institute et l’Hudson Institute. Il finit par se confondre avec le conservatisme classique à partir de l’ère Reagan, intégrant le credo « fusionniste », nom donné à la synthèse conservatrice née en 1955 de l’association des libertariens aux conservateurs sociétaux.

Quelles sont leurs idées ? Si Justin Vaïsse distingue trois grands âges du néoconservatisme, Francis Fukuyama a pour sa part listé quatre de leurs grands principes. Le premier est la conviction, inspirée du philosophe Leo Strauss (1899-1973), que le caractère interne des régimes a de l’importance et que la politique étrangère doit refléter les valeurs les plus profondes des sociétés démocratiques libérales. Le deuxième est la conviction que la puissance américaine a été et doit être utilisée à des fins morales, et que les États-Unis doivent rester engagés dans les affaires internationales. Le troisième est la défiance systématique à l’encontre des ambitieux projets d’ingénierie sociale, une méfiance au cœur du néoconservatisme depuis sa naissance. Enfin, le dernier principe est le scepticisme au sujet de la légitimité et de l’efficacité de la législation et des institutions internationales pour imposer la sécurité ou la justice.

Les néoconservateurs sont arrivés au pouvoir lors de la première administration Reagan, passant du Parti démocrate au Parti républicain. Issus du trotskysme, la révélation des crimes de Staline les fit passer à l’aile droite du Parti démocrate.

C’est l’article de Jeane Kirkpatrick de 1979 dans la revue Commentary au sujet du soutien aux dictatures anticommunistes « Dictatorships and double standards » qui marque un tournant. Ronald Reagan, ayant apprécié cette analyse, voulut rencontrer l’autrice, fin février 1980. Richard V. Allen, qui devint conseiller à la sécurité nationale de Reagan, entre 1981 et 1982, se chargea de faire l’entremetteur et de recruter 26 néoconservateurs pour faire partie des 68 conseillers officiels du président en politique étrangère.

Le rôle de Dick Cheney dans l’évolution post-guerre froide du mouvement

Quand en 1989 George H. W. Bush succède à Reagan, dont il avait été le vice-président au cours de ses deux mandats, il nomme Cheney au poste de secrétaire à la défense. À ce titre, ce dernier joue un rôle déterminant pour façonner la doctrine néoconservatrice post-guerre froide. Ni Dick Cheney ni Donald Rumsfeld ne font partie du mouvement néoconservateur. Ils sont plutôt, comme le formulent Ivo Daalder et James Lindsay, des « nationalistes agressifs » (« assertive nationalists ») souhaitant démontrer la force de l’Amérique au Moyen-Orient. Mais des néoconservateurs se trouvaient dans l’entourage du président.

En 1992, à la sortie de la guerre froide, Dick Cheney et son proche entourage jouent un rôle clé pour façonner la doctrine néoconservatrice post-guerre froide. Pierre Bourgois, auteur d’un ouvrage, en 2023, sur ce courant, narre cet épisode. C’est en février 1992 qu’est publié le document « Defense Planning Guidance », rédigé par Paul Wolfowitz, sous-secrétaire à la politique de défense de Dick Cheney et éminent néoconservateur, entouré de Scooter Libby et de Zalmay Khalilzad, eux aussi membres importants du courant.

Dans ce document, nous voyons poindre les bases de la vision néoconservatrice post-guerre froide dans le cadre du « moment unipolaire américain ». L’objectif est d’assurer le maintien de l’hégémonie de Washington. Le New York Times publie des extraits du brouillon le mois suivant, ce qui provoque une polémique du fait du militarisme et de l’unilatéralisme qui imprègnent le texte. Dick Cheney est alors contraint de le réviser. Il publie une ultime version en janvier 1993 sous le nom de « Defense Strategy for the 1990s : The Regional Defense Strategy », moins polémique mais insistant sur l’accroissement du budget de la défense malgré la chute du bloc soviétique.

Entre 1995 et 2000, entre les administrations Bush père et fils, Dick Cheney administra l’entreprise pétrolière texane Halliburton qui fut au centre de plusieurs polémiques avec les contrats juteux engrangés après la guerre en Irak mais aussi en raison de ses pratiques comptables « agressives » sous le mandat Cheney.

La vice-présidence de 2001 à 2009 et la guerre en Irak

Le point culminant de la carrière de Dick Cheney fut sa vice-présidence durant les deux mandats de George W. Bush.

Bande-annonce du film Vice (2019), consacré à Dick Cheney interprété par Christian Bale.

Les attentats du 11 septembre 2001 ont permis aux néoconservateurs de l’administration Bush, tels que Paul Wolfowitz, Doug Feith, Scooter Libby ou encore Elliott Abrams, de faire prévaloir leur vision, avec leurs alliés bien en place incarnés dans le duo habituel Cheney/Rumsfeld, ce dernier étant cette fois-ci le secrétaire à la défense, avec Paul Wolfowitz pour numéro deux. Les néoconservateurs sont tenus pour responsables des guerres en Afghanistan et en Irak.

Avec la fin de l’URSS, le Moyen-Orient était devenu leur sujet de prédilection. Dick Cheney était très influencé par Bernard Lewis et Fouad Ajami, deux experts du monde islamique issus de ce courant.

Toute l’administration Bush n’est pas néoconservatrice, toutefois. Colin Powell, secrétaire d’État, était un réaliste, fréquemment opposé aux néoconservateurs. Condoleezza Rice, alors conseillère à la sécurité nationale, ne l’était pas non plus, mais restait plus neutre. Donald Rumsfeld était sous le feu de critiques virulentes tant de la part du Parti républicain que des néoconservateurs, Bill Kristol, figure du mouvement depuis les années 1990, allant jusqu’à clamer que l’armée méritait un meilleur secrétaire à la Défense. Rumsfeld avait pourtant été plus proche du mouvement que Dick Cheney, faisant partie du Committee on the Present Danger à partir de 1978 et codirigeant le Committee for the Free World, deux structures néoconservatrices majeures des années 1970.

Le déclin des néoconservateurs

La démission du secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld en novembre 2006 marqua le début de leur déclin, suivie de la chute de Scooter Libby, chef de cabinet de Dick Cheney, et de la démission en 2006 du faucon John Bolton, nommé ambassadeur à l’ONU, à la suite des échecs en Irak.

Quid du néoconservatisme dans la droite étatsunienne actuelle ? Le Parti républicain et l’écosystème conservateur qui l’accompagne ont été profondément modifiés par l’arrivée de Donald Trump au pouvoir en 2016, qui a rompu idéologiquement avec l’héritage dit « fusionniste », ce mélange de conservatisme sociétal et de laissez-faire économique né en 1955, nous l’avons dit, avec la National Review, et enrichi plus tard du néoconservatisme en politique étrangère.

Imposant une rupture tant avec son prédécesseur démocrate qu’avec la ligne néoconservatrice de l’ère Bush, Trump a inauguré un nouveau rapport au monde fait de critique de la mondialisation néolibérale, de refus de l’interventionnisme en politique étrangère et de refus de l’immigration, laquelle était acceptée par les néoconservateurs. Dans un Parti républicain noyauté par Trump et ses proches, les derniers néoconservateurs sont partis en 2021, avec Liz Cheney, fille de Dick, représentante du Wyoming comme son père, qui n’a pas supporté l’assaut du Capitole du 6 janvier.

Ce qui reste de ce courant qui fut central durant trente ans dans le parti est rassemblé parmi les « Never Trumpers » avec la création, en 2018, du site The Bulwark soutenu par Bill Kristol, conçu avec les équipes de son Weekly Standard. Bill Kristol lança même en mai 2020 son Republican Accountability Project rassemblant des républicains militant contre Trump pour la présidentielle de 2020 dans le cadre d’une vaste campagne publicitaire à 10 millions de dollars (8,6 milliards d’euros) ciblant les Blancs diplômés des États clés.

Les think tanks historiques du néoconservatisme, l’American Enterprise Institute, qui a tant alimenté les administrations Bush, mais aussi l’Hudson Institute, sont aujourd’hui marginalisés, tandis que l’Heritage Foundation, think tank historique du reaganisme, a fait sa mue idéologique complète sous l’égide de Kevin D. Roberts, travaillant autant à fournir des milliers de curriculum vitæ à l’administration Trump 2 qu’à lui proposer le Projet 2025 clé en main.

Le scandale actuel autour de la fondation Heritage, consécutif à l’entretien du présentateur star de la galaxie MAGA Tucker Carlson, qui est officiellement associé à la fondation, avec l’influenceur antisémite Nick Fuentes, a déclenché un tollé au sein des derniers néoconservateurs, John Podhoretz, fils de Norman Podhoretz, l’un des penseurs clés du courant, accusant Kevin D. Roberts de souiller la mémoire de sa mère Midge Decter, de confession juive, qui fut longtemps présente au bureau du think tank. C’est une époque qui se clôt.

The Conversation

Gabriel Solans ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Dick Cheney, une vie marquée par l’apogée et le crépuscule du néoconservatisme – https://theconversation.com/dick-cheney-une-vie-marquee-par-lapogee-et-le-crepuscule-du-neoconservatisme-270099

Avec ou sans gluten : comprendre la cuisson parfaite des pâtes grâce à la science

Source: The Conversation – France in French (2) – By Andrea Scotti, Senior lecturer of Physical Chemistry, Lund University

Et si la physique des particules pouvait améliorer la cuisson des pâtes ? En scrutant leur structure à l’échelle atomique, des chercheurs ont compris comment le gluten maintient la fermeté des spaghettis et pourquoi les versions sans gluten restent si fragiles.


Que vous préfériez vos spaghettis al dente ou délicieusement fondants, il n’est pas toujours facile d’atteindre la perfection à la maison. Beaucoup d’entre nous ont déjà vu leurs pâtes se transformer en une bouillie beige – surtout lorsqu’il s’agit d’alternatives sans gluten.

Alors, quelle quantité d’eau et de sel faut-il vraiment utiliser, et combien de temps faut-il cuire les pâtes pour obtenir un résultat optimal ? Et surtout, comment adapter sa méthode de cuisson quand on utilise des pâtes sans gluten ? Une étude récente que mes collègues et moi avons menée, publiée dans Food Hydrocolloids, apporte des réponses en dévoilant la physique du processus de cuisson.

En nous tournant vers le Diamond Light Source, le synchrotron national du Royaume-Uni (un accélérateur de particules circulaire), nous avons étudié la diffusion des rayons X sur des pâtes afin d’en révéler la structure interne. Nous nous sommes ensuite rendus à Isis et à l’Institut Laue-Langevin, deux centres de recherche situés respectivement au Royaume-Uni et en France, pour analyser à l’aide de neutrons (qui, avec les protons, composent le noyau atomique) la microstructure des spaghettis classiques et sans gluten soumis à différentes conditions de cuisson.

L’étude montre comment la structure cachée des pâtes se modifie au cours de la cuisson, et pourquoi les versions sans gluten se comportent de manière si différente.

Ce dispositif nous a permis d’examiner la structure de l’amidon et du gluten dans les spaghettis à des échelles très fines, allant de plusieurs dizaines de fois le rayon d’un atome à plusieurs milliers de fois. Nous avons ainsi pu comparer les transformations qui s’opèrent dans les pâtes classiques et sans gluten selon diverses conditions de cuisson – par exemple lorsqu’elles sont trop cuites ou cuites sans sel.

Nos expériences nous ont permis de « voir » séparément les différents composants des pâtes. En mélangeant de l’eau normale et de « l’eau lourde » (qui contient un isotope appelé deutérium), nous pouvions rendre soit le gluten, soit l’amidon invisible au faisceau de neutrons. De cette manière, nous avons pu isoler efficacement chaque structure à tour de rôle et comprendre le rôle respectif de l’amidon et du gluten pendant la cuisson.

Le rôle du gluten et du sel

Notre étude montre que, dans les pâtes classiques, le gluten agit comme une armature solide qui maintient les granules d’amidon en place même pendant l’ébullition, ce qui confère aux pâtes leur fermeté et leur lenteur de digestion. Dans les pâtes sans gluten, en revanche, les granules d’amidon gonflent et s’effondrent plus facilement – ce qui explique leur texture pâteuse et leur dégradation plus rapide lorsque ce type de pâtes est cuit dans des conditions non optimales.

Nous avons également étudié l’effet du sel contenu dans l’eau de cuisson sur la structure des pâtes. Nous avons constaté que le sel ne se contente pas d’améliorer leur goût : il influence fortement la microstructure des spaghettis. Lorsque des pâtes classiques sont bouillies dans une eau salée, le gluten conserve sa structure, et les granules d’amidon sont moins altérés par le processus de cuisson.

Alors, quelle quantité de sel faut-il ajouter pour préserver la structure microscopique des pâtes ? Notre étude a révélé que l’idéal est de sept grammes de sel par litre d’eau, avec une quantité d’eau plus importante nécessaire pour de plus grandes portions de pâtes. Le temps de cuisson idéal est de dix minutes pour les pâtes classiques et onze minutes pour les pâtes sans gluten. À l’inverse, lorsque la concentration en sel était doublée, l’ordre interne se dégradait plus rapidement et la structure des granules d’amidon était significativement altérée par la cuisson.

Spaghetti is taken out of the pan with tongs
La quantité idéale est de 7 grammes de sel par litre d’eau.
Kalashnikov Dmitrii/Shutterstock

Pour les pâtes sans gluten, les conclusions étaient encore différentes en raison de l’absence de la protection offerte par le gluten. Même de petites quantités de sel ne pouvaient compenser cette absence. Les composés artificiels à base d’amidons transformés, utilisés par les fabricants pour remplacer le gluten, se dégradaient rapidement. L’exemple le plus extrême de cette dégradation est survenu lorsque les spaghettis sans gluten étaient cuits trop longtemps – par exemple treize minutes au lieu de onze – et dans une eau très salée.

La principale conclusion est donc que les pâtes sans gluten sont structurellement plus fragiles et moins tolérantes à une cuisson prolongée ou à une mauvaise proportion de sel.

Améliorer les alternatives sans gluten

Comprendre la structure des pâtes à des échelles aussi infimes, invisibles même au microscope, aidera à concevoir de meilleurs aliments sans gluten. L’objectif est notamment de créer des alternatives sans gluten plus résistantes aux mauvaises conditions de cuisson et dont la texture se rapproche davantage de celle des spaghettis classiques.

Les pâtes de blé classiques ont un faible indice glycémique, car le gluten ralentit la dégradation des granules d’amidon lors de la digestion. Les pâtes sans gluten, fabriquées à partir de farines de riz et de maïs, manquent souvent de cette structure, ce qui entraîne une libération plus rapide des sucres. Grâce à la diffusion des neutrons, les scientifiques de l’alimentation peuvent désormais identifier quels ingrédients et quelles conditions de cuisson reproduisent le mieux la structure du gluten.

C’est aussi une illustration de la manière dont des outils expérimentaux de pointe, principalement utilisés pour la recherche fondamentale, transforment aujourd’hui la recherche alimentaire. La diffusion des neutrons a joué un rôle essentiel dans la compréhension des matériaux magnétiques, des batteries, des polymères et des protéines. Elle permet désormais aussi d’expliquer le comportement de nos aliments du quotidien à l’échelle microscopique.

The Conversation

Andrea Scotti reçoit des financements de la Fondation Knut et Alice Wallenberg ainsi que du Conseil suédois de la recherche.

ref. Avec ou sans gluten : comprendre la cuisson parfaite des pâtes grâce à la science – https://theconversation.com/avec-ou-sans-gluten-comprendre-la-cuisson-parfaite-des-pates-grace-a-la-science-269202

Start-ups : Dépasser les stéréotypes de genre

Source: The Conversation – in French – By Pauline Gibard, Maîtresse de conférences en entrepreneuriat, Université Jean Moulin Lyon 3

L’investisseuse est souvent perçue comme bienveillante, plus accessible et plus à l’écoute. Un stéréotype ancré chez certaines entrepreneures. Lightspring/Shutterstock

Le financement d’une entreprise n’est pas qu’une affaire d’argent. C’est une relation, une danse à deux où chaque partenaire projette des stéréotypes. Une étude donne la parole à des entrepreneures qui portent elles-mêmes ces représentations.


En France, les start-ups fondées par des femmes lèvent en moyenne 2,5 fois moins de fonds que celles fondées par des hommes. Ce constat illustre à quel point le financement reste l’un des principaux enjeux liés de l’entrepreneuriat féminin, parfois décrit comme un second plafond de verre. Il faut déjà s’imposer comme entrepreneuse, puis encore franchir la barrière de l’accès aux capitaux.

Jusqu’ici, c’est l’offre de financement qui a été principalement étudié : combien d’argent est disponible, comment fonctionnent les banques et les fonds ? Mais pour obtenir un financement, il faut d’abord… en faire la demande. Sur ce point, la recherche est encore rare.

C’est précisément ce que nous avons exploré dans notre étude publiée dans la Revue internationale PME, à travers 29 entretiens narratifs avec des entrepreneures. Leurs récits montrent que la demande de financement est avant tout une relation : une danse à deux entre entrepreneuse et financeurs, imprégnée d’attentes, de craintes et de stéréotypes.

La finance pensée comme un univers masculin

Dans cette danse, l’investisseur est spontanément imaginé comme un homme : « Quand je pense à un investisseur, je pense automatiquement à un homme » raconte une entrepreneure. Cela leur confère une légitimité « naturelle », rationnels, ambitieux, cartésiens.

Certaines entrepreneures y voient même un atout : « Je pense que les hommes investisseurs seraient plus à même de nous pousser dans nos retranchements pour faire avancer notre projet », estime l’une. Mais cette admiration s’accompagne souvent d’un malaise.

Plusieurs redoutent un regard condescendant ou un manque de crédibilité : « Si je demande un financement à un homme, j’aurais tendance à penser qu’il estime que j’ai moins de revenus », observe une autre. D’autres évoquent un sentiment de domination, voire le risque d’abus : « Je ne suis pas une friandise. Avec une femme au moins, on ne risque pas d’attouchement », insiste une fondatrice.

Les investisseuses, trop bienveillantes ?

Quand la partenaire de danse est une investisseuse, le pas change. Elle est souvent perçue comme plus accessible et plus à l’écoute « Je pense que les femmes seraient plus bienveillantes avec moi » estime une entrepreneure. Pour certaines, elles incarnent même un modèle inspirant.

On pourrait croire que les entrepreneures se tournent plus facilement vers des investisseuses. Mais la réalité est plus ambivalente. Certaines redoutent un excès de bienveillance, perçu comme un manque d’exigence :

« C’est très cliché, mais j’aurais peur qu’avec un trop-plein de bienveillance, on ne me “pousse” pas assez. J’ai l’impression qu’entre hommes, on fait plus d’argent, on pousse plus ».

D’autres craignent au contraire une rivalité ou un jugement plus sévère : « On a un peu plus de pression face à une femme, car c’est soit de la compassion, soit du mépris… » explique une autre.

« Pas prévu de faire des enfants ensemble »

Face à ces représentations contrastées, les entrepreneures apprennent à choisir leurs partenaires de danse.

Certaines privilégient les investisseuses pour des projets destinés à un public féminin, ou dans des situations particulières comme une grossesse perçue comme mieux acceptée par une femme. D’autres préfèrent des investisseurs masculins, jugés plus crédibles ou plus susceptibles de « pousser » leur projet.




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Notons que toutes ne se laissent pas enfermer dans ce jeu de projections :

« Pour mon financement, je cherche des investisseurs qui font écho à mes valeurs profondes. Fille ou garçon, nous n’avons pas prévu de faire des enfants ensemble donc ce n’est pas un problème » raconte une fondatrice.

Une danse à deux traversée de stéréotypes

Ces témoignages rappellent que le financement entrepreneurial n’est pas qu’une affaire de capitaux ou de business plans. C’est une relation, une danse à deux, où chaque partenaire projette des stéréotypes.

Nos résultats montrent que les entrepreneures elles-mêmes portent et mobilisent des représentations. Voir les hommes comme plus rationnels, ou les femmes comme plus bienveillantes, influe sur la façon dont elles valorisent une relation de financement, et parfois sur leur capacité à s’y engager.

Améliorer l’accès au financement ne peut pas se limiter à féminiser les instances d’investissement. Il faut aussi comprendre comment ces imaginaires se construisent et orientent les relations. Car finalement, lever des fonds, ce n’est pas seulement obtenir un chèque. C’est accepter de danser, et la danse n’a de sens que si les deux partenaires trouvent l’accord.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Start-ups : Dépasser les stéréotypes de genre – https://theconversation.com/start-ups-depasser-les-stereotypes-de-genre-267562