Le nouveau Code du statut personnel en Irak : menaces pour les droits des femmes

Source: The Conversation – in French – By Imad Khillo, Maître de conférences de droit public à Sciences Po Grenoble / Université Grenoble Alpes. Chercheur au Centre d’études et de recherche sur la diplomatie, l’administration publique et le politique (CERDAP²). Codirecteur du séminaire de recherche « Construction nationale et religions en Méditerranée » au Collège des Bernardins., Sciences Po Grenoble – Université Grenoble Alpes

En Irak, depuis l’adoption du nouveau Code du statut personnel en 2025, la condition des femmes se détériore. Entre mariages précoces et transferts automatiques de la garde de l’enfant au père, les effets de la réforme sont de plus en plus visibles dans la société irakienne. La mort de Yanar Mohammed, militante pour les droits des femmes, en mars 2026, symbolise cette répression de la voix des femmes.


La militante irakienne et présidente de l’Organization of Women’s Freedom in Iraq (OWFI), Yanar Mohammed, a été abattue le 2 mars 2026 devant son domicile à Bagdad. Cet assassinat s’inscrit dans un climat de tensions accrues, marqué par des tentatives de réduction au silence des voix engagées en faveur des droits des femmes.

Un an après son adoption par le Parlement irakien, le 21 janvier 2025, et son entrée en vigueur le 17 avril suivant, le nouveau Code du statut personnel commence à produire ses effets, tout en suscitant d’importantes controverses. Ce texte, qui rompt avec l’équilibre juridique instauré par la loi de 1959, encadre des dimensions essentielles de la vie privée – mariage, divorce, filiation, garde des enfants ou encore successions – dans un contexte politique particulièrement sensible. Depuis les années 2000, l’Irak connaît une recomposition progressive de ses institutions, marquée par le renforcement des logiques confessionnelles et par un rôle accru des autorités religieuses dans l’organisation de la vie sociale. Dans cet environnement, les droits des femmes, déjà fragilisés par des structures patriarcales persistantes, se trouvent d’autant plus exposés.

La réforme adoptée en 2025 dépasse largement le cadre d’un simple ajustement du droit de la famille. Elle traduit une inflexion plus profonde dans la manière dont l’État articule ses relations avec le fait religieux et la diversité de la société irakienne. Si ses partisans y voient une reconnaissance des identités confessionnelles, ses détracteurs soulignent les risques qu’elle fait peser sur la cohérence du système juridique et, plus encore, sur la protection des droits des femmes.

Une transformation profonde du droit familial : vers une pluralisation confessionnelle du système juridique

Pour mesurer l’impact de cette réforme, il est essentiel de rappeler que le droit du statut personnel en Irak reposait historiquement sur la loi n° 188 de 1959. À l’époque, ce texte fut considéré comme l’un des cadres juridiques les plus progressistes du monde arabe, malgré certaines dispositions inégalitaires. Son objectif principal fut d’unifier les règles relatives au mariage, au divorce, à la garde des enfants et aux successions, indépendamment des distinctions confessionnelles.

S’inspirant à la fois de la charia islamique et du droit civil moderne, il introduisait certaines protections pour les femmes, tout en maintenant des dispositions discriminatoires. La polygamie, par exemple, restait possible mais soumise à l’autorisation d’un juge (article 3). La répudiation n’était pas totalement abolie, même si l’article 40 permettait à la femme de demander le divorce pour préjudice. L’article 7 fixait par ailleurs un âge minimum de 18 ans pour le mariage, sous contrôle judiciaire. Malgré ces avancées, des inégalités structurelles subsistaient, notamment en matière d’héritage, où les règles de la charia continuaient de s’appliquer.

La réforme de 1990 a introduit certains ajustements procéduraux – notamment en matière de divorce et de reconnaissance du consentement des époux – sans remettre en cause les fondements patriarcaux du système. À partir de 2003, dans un contexte de recomposition politique consécutive à la chute du régime de Saddam Hussein, des projets plus ambitieux ont cherché à instaurer des régimes juridiques distincts selon les appartenances religieuses.

La résolution n° 137 du 29 décembre 2003, adoptée par le Conseil de gouvernement irakien, proposait de confier à chaque communauté la gestion de son propre droit familial. Elle fut toutefois rapidement suspendue, puis abandonnée. La société civile, les organisations de défense des droits des femmes et la communauté internationale s’y opposèrent, dénonçant les risques de fragmentation juridique et les atteintes possibles aux droits des femmes, notamment à travers la reconnaissance de pratiques comme le mariage précoce ou la garde unilatérale des enfants (la garde accordée exclusivement au père).

La réforme de 2025 s’inscrit dans le prolongement de ces évolutions, tout en opérant un changement d’ampleur. Elle rompt totalement avec la logique d’unification en instaurant une pluralité de régimes juridiques et en plaçant les juridictions religieuses au cœur du système. Les rites jafarites chiites sont désormais explicitement admis comme référentiel juridique en matière de statut personnel, aux côtés d’autres traditions confessionnelles. Les citoyens peuvent ainsi choisir le système applicable à leur situation, introduisant une diversification sans précédent du droit familial.

« Mariages forcés en Irak : la parole des jeunes filles se libère », Paris Match, 23 novembre 2025.

Ce choix s’opère lors de l’enregistrement du mariage ou à l’occasion d’un litige devant la juridiction compétente. Les parties peuvent déterminer le référentiel religieux applicable, soit d’un commun accord, soit à l’initiative de l’une d’elles. Dans la pratique, ce choix peut également dépendre de l’appartenance confessionnelle déclarée ou de la juridiction saisie. Une fois le référentiel retenu, toutes les règles (mariage, divorce, garde des enfants) sont appliquées selon l’interprétation religieuse correspondante, entraînant des différences notables dans les droits et obligations des individus.

Cette réforme traduit une décentralisation normative majeure. Dès lors, l’État n’impose plus un cadre unique, mais organise la coexistence de plusieurs systèmes parallèles, dans lesquels les conditions du mariage, du divorce, les droits des époux, la garde des enfants et les successions peuvent varier selon la tradition religieuse choisie. Présentée comme une reconnaissance de la diversité et une extension de la liberté de choix, cette flexibilité crée en réalité une incertitude juridique accrue, complexifie l’accès au droit, rend les décisions judiciaires moins prévisibles et fragilise le principe d’égalité devant la loi.

Plus largement, le nouveau Code marque une évolution vers un modèle pluraliste et confessionnel du droit familial, où la religion devient un critère central de régulation sociale. Les conséquences sont profondes : complexification du système juridique, affaiblissement des garanties offertes aux individus – surtout aux femmes et aux enfants – et renforcement des dynamiques de fragmentation sociale. Loin de se limiter à un simple ajustement législatif, cette réforme constitue une recomposition structurelle du rapport entre l’État, le droit et le religieux en Irak.

Une réforme controversée : risques de fragmentation et régressions pour les droits des femmes

Les critiques du nouveau Code du statut personnel se concentrent principalement sur les droits fondamentaux, et plus particulièrement sur les droits des femmes. De nombreuses ONG, ainsi que des juristes et acteurs de la société civile mettent en garde contre un recul notable, et des exemples récents montrent concrètement ces dangers.

En octobre 2025, Human Rights Watch rapporte le cas de Ghazal H., une femme assignée en justice après que son ex-mari a demandé l’application rétroactive à leur mariage du nouveau code jafarite, sans son accord, afin de lui retirer la garde de leur fils de 10 ans. Cette affaire illustre comment la réforme peut devenir un instrument de contrôle sur la vie des femmes et des enfants.

Sous la loi de 1959, la garde des enfants, en cas de divorce, était en principe confiée à la mère, dans une logique de protection de l’intérêt de l’enfant, avec un contrôle judiciaire pour apprécier les conditions concrètes de prise en charge. Ce système permettait, au moins en théorie, de maintenir la garde maternelle au-delà d’un certain âge, si cela correspondait au bien-être de l’enfant.

Avec le nouveau Code, certaines interprétations autorisent désormais un transfert automatique de la garde au père à partir d’un âge fixé (généralement autour de 7 ans), sans examen judiciaire individualisé de la situation. Ainsi, une mère qui assurait jusque-là la garde quotidienne peut la perdre au profit du père, même si les conditions de vie de ce dernier sont moins favorables. Ce changement réduit le rôle du juge et relègue au second plan le critère de l’intérêt supérieur de l’enfant, au profit de normes rigides basées sur l’autorité paternelle.

À ce sujet, Sarah Sanbar, chercheuse sur l’Irak pour Human Rights Watch, affirme :

« Le nouveau Code du statut personnel institutionnalise davantage la discrimination à l’égard des femmes, les reléguant légalement au rang de citoyennes de seconde classe. Il prive les femmes et les filles de leur capacité à décider de leur vie et transfère ce pouvoir aux hommes. Il devrait être abrogé immédiatement. »

Plusieurs organisations féministes ont réclamé l’abrogation de ces dispositions, dénonçant leur impact délétère sur les droits des femmes et la protection des enfants. La World March of Women (organisation féministe internationale) a publié le 27 janvier 2025 (peu après l’adoption du nouveau Code), une déclaration condamnant ces modifications et alertant sur les menaces qu’elles font peser sur les droits humains fondamentaux. De son côté, Amnesty International avait déjà exhorté en 2024 le Parlement irakien à rejeter ces amendements avant même leur adoption.

Malgré ces alertes, en septembre 2025, la Cour suprême fédérale d’Irak a rejeté une action intentée par des organisations de défense des droits des femmes et des droits humains contestant la validité des amendements adoptés par le Parlement. La Cour suprême a estimé que la procédure législative était conforme à la Constitution irakienne, garantissant aux citoyens la liberté de choisir la loi religieuse applicable à leur statut personnel. Elle a validé les amendements, y compris ceux reconnaissant l’application de la jurisprudence jafarite, consolidant ainsi leur mise en œuvre et mettant fin aux principaux recours judiciaires. Cette décision renforce la position du Parlement et des partisans de cette réforme, montrant que, malgré les critiques, elle reste dans les limites constitutionnelles.

Les premiers effets concrets de la réforme se sont manifestés dès février 2026. Un tribunal de Bagdad avait validé le mariage d’une fille de 17 ans avec un homme de 20 ans, sans examiner le consentement ni le bien-être de la mariée. Si le nouveau Code maintient en principe 18 ans comme âge minimal pour le mariage, il ménage la possibilité d’y déroger selon le référentiel religieux choisi. Ainsi, dans le cadre des rites jafarites, l’âge légal du mariage peut être inférieur à 18 ans et descendre jusqu’à 9 ans pour les filles (alors qu’il est fixé à 14 ans pour les garçons). Ces situations montrent comment une réforme d’apparence neutre peut en réalité engendrer des régressions sociales significatives.

Yanar Mohammed, jusqu’à son assassinat, se trouvaient au premier rang des mobilisations contre ces changements législatifs. Avocats, médecins et experts de la société civile ont également exprimé leur opposition, estimant que la loi amendée « victimise » les enfants et « sape les droits des femmes ». Certains juristes ont averti que l’attribution automatique de la garde au père et la restriction de l’accès des femmes à la propriété ou à l’héritage risquent de déstabiliser profondément les familles. Des experts des Nations unies ont dénoncé les amendements. En critiquant l’absence de débat transparent et inclusif avant l’adoption, ils ont affirmé qu’ils pouvaient « ébranler les droits des femmes et des enfants ».

Au-delà des effets individuels, la réforme soulève une question structurelle : en instituant des régimes différenciés selon les appartenances confessionnelles, elle accentue la fragmentation juridique et politique de l’Irak. Ce passage progressif d’un modèle unifié encadré par l’État à une organisation fragmentée et confessionnelle du droit fragilise la cohésion nationale et complique l’accès au droit pour les citoyens.

Les partisans de la réforme mettent en avant la reconnaissance des identités religieuses et la liberté de choix qu’elle offre. Cependant, les cas concrets de mariages précoces, de changements unilatéraux du droit et de transferts automatiques de garde montrent que ces arguments peinent à convaincre. Les risques pour l’égalité des droits et la protection des femmes et des enfants sont aujourd’hui évidents.

Un débat qui reflète les interrogations de la société irakienne

L’adoption du nouveau Code du statut personnel en Irak marque une étape majeure dans l’évolution juridique et institutionnelle du pays. Si elle reflète une volonté de reconnaître les identités confessionnelles, elle soulève de graves questions en matière d’égalité, de cohésion nationale et de respect des droits fondamentaux.

Les risques de fragmentation juridique et de recul pour les droits des femmes constituent les principales sources de tension. Ils illustrent les dilemmes auxquels l’Irak est confronté aujourd’hui dans la construction de son ordre juridique moderne. Dans un contexte régional en mutation, marqué par les guerres, cette évolution interroge la capacité de l’État irakien à concilier pluralisme religieux et protection effective des libertés individuelles, en particulier celles des femmes.

Comme dans l’ensemble du monde arabe, les femmes irakiennes avancent sur un chemin semé d’obstacles, où chaque droit conquis résulte d’une lutte incessante…

The Conversation

Imad Khillo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le nouveau Code du statut personnel en Irak : menaces pour les droits des femmes – https://theconversation.com/le-nouveau-code-du-statut-personnel-en-irak-menaces-pour-les-droits-des-femmes-280318

Commission sur l’audiovisuel public : quand la quête du clash pulvérise le débat de fond

Source: The Conversation – in French – By Arnaud Mercier, Professeur en Information-Communication à l’Institut Français de presse (Université Paris-Panthéon-Assas), Université Paris-Panthéon-Assas

Pendant des mois, la commission parlementaire sur l’audiovisuel public a donné lieu à des passes d’armes tendues et confuses entre son rapporteur, Charles Alloncle, député ciottiste, proche de Jordan Bardella, et les responsables et vedettes de la télévision. Que retenir de cette commission, sur la forme et le fond ?


Le fonctionnement de la commission parlementaire sur l’audiovisuel public aura été inhabituel jusqu’à son terme. En effet, le 27 avril 2026, à huis clos, les 31 députés qui la composent devront voter à la majorité simple sur la publication ou non du rapport, après avoir eu le droit de le lire dans des conditions rigoureuses de confidentialité. Procédure prévue dans les textes et qui n’aboutit presque jamais à un refus de publication. Mais cette fois, l’incertitude règne.

Le rapporteur, Charles Alloncle (Union des droites pour la République, groupe créé sous l’impulsion d’Éric Ciotti), a, dès le mois de février, fait état de « risques » de voir son rapport enterré. Opinion née des nombreuses tensions entre lui et le président Jérémie Patrier-Leitus (groupe Horizons) et des critiques d’autres membres quant à la façon de conduire, à charge, et souvent de façon plutôt véhémente, les auditions.

Les membres de la commission sont d’ailleurs conscients d’être aujourd’hui face à un piège. S’ils décident de voter contre la publicité du rapport, cela permettrait à son rapporteur d’endosser une flatteuse posture de victimisation, celle de l’homme qu’on veut faire taire car toutes les vérités ne seraient pas bonnes à dire en matière d’audiovisuel public. S’ils laissent publier, ils entérinent de facto une conduite des auditions très contestée.

Revenons donc sur les enseignements qu’on peut tirer de cette séquence si controversée.

Alloncle en rupture avec les conventions parlementaires

Le rapporteur a endossé une posture anti-service public, aux accents populistes, en mettant en avant des frais qui seraient indus, des situations présentées comme abusives, des propos tenus dans des contextes totalement différents qui seraient scandaleux. Ce proche de Jordan Bardella, encore très peu connu, est ambitieux, et quoi de mieux, pour crever le plafond de verre médiatique, que de bousculer des vedettes de l’audiovisuel, en donnant le sentiment de jouer à égalité, alors qu’il ne bénéficie ainsi que d’une notoriété d’emprunt ?

Loin du ton compassé qui sied à ce type de dispositif, les altercations répétées entre le président et le rapporteur (au point parfois de suspendre les travaux ou avec les auditionnés, ont sonné comme l’importation dans l’hémicycle d’une culture du clash. D’ailleurs, Charles Alloncle a régulièrement rendu compte de ces passes d’armes, dans une logique autopromotionnelle, à coup de montages nerveux sur ses réseaux sociaux, et pas toujours d’une véracité irréprochable. La PDG de Radio France Sibyle Veil a d’ailleurs écrit une lettre au président de la commission pour dénoncer ce qu’elle qualifie de « déformations publiques » de ses propos. L’animateur Samuel Étienne s’en est plaint également ouvertement, accusant la recherche du buzz de virer au harcèlement en ligne.

À ce jeu de la dénonciation à charge, le sentiment dominant pour tous, observateurs comme parlementaires, est celui de la confusion, entre « coups de sang, mensonges et débats houleux ». Les débats sont régis par un grand mélange des genres, où la comptabilité (parfois mal comprise) se mêle à la dénonciation de propos d’humoristes, associée à la mise en cause salariale ou politique nominative de personnalités très connues, ou à des jugements aussi politiques que dépréciatifs.

On peut surtout voir dans ces travaux, une « CNewsisation » de la commission, animée par la volonté du rapporteur de s’offrir une tribune pour diffuser ses idées, inlassablement répétées, en espérant qu’elles deviennent vraies dans l’esprit d’une partie du public, tout en dénonçant les supposées dérives d’élites. Dans leurs discours, nombre de députés de droite et d’extrême droite partagent une grande défiance vis-à-vis des médias d’information du service public, véhiculant l’idée que la majorité des journalistes seraient hostiles à la droite, donc pas neutres du tout. C’est l’application en France d’un vieil argumentaire de défiance tenu par la droite conservatrice américaine, dénonçant depuis les années 1980, un « liberal bias » qui ferait de tout journaliste un quasi-gauchiste. Pour une partie des électeurs, c’est donc une gourmandise de voir les responsables de l’audiovisuel public et leurs stars être (enfin) secoués, rabaissés, sommés de s’expliquer.

Alors que retenir des 67 auditions, et des réponses des 234 personnes auditionnées ?

Les réponses des auditionnés face aux mises en cause

Concernant le traitement de l’information, de la PDG de France TV aux journalistes mis en cause, chacun s’est employé à réaffirmer l’importance du pluralisme et des équilibres exigibles pour un média de service public. Ainsi, lorsque le rapporteur mettait en doute les choix éditoriaux de l’émission Complément d’enquête, son rédacteur en chef rappelait : « En cinq saisons, on a fait dix portraits politiques et on est sur une égalité parfaite. On a fait Jean-Luc Mélenchon, Sophia Chikirou, Sandrine Rousseau, Anne Hidalgo, Édouard Philippe, Alexis Köhler, Éric Dupont-Moretti, Rachida Dati, Éric Zemmour et Jordan Bardella », donc « autant de personnes à gauche qu’à droite [et] qu’au centre ».

Concernant certains dérapages à l’antenne (Gaza qualifié de possible Riviera par exemple), rappelés par la commission, on notera que toutes les affaires avaient déjà été traitées en interne, avec des sanctions.

Parmi les échanges tendus, Léa Salamé a pu avancer qu’une femme n’était pas obligée de penser comme son mari et de lui obéir (« Jamais personne n’a pu entendre que mon compagnon ou quiconque tenait mon stylo ») et qu’elle s’engageait (non sous pression mais comme une évidence déontologique pour elle et sa rédaction) à suspendre sa présentation du 20 heures si son compagnon, Raphaël Glucksmann, était candidat à la présidentielle de 2027 (« S’il est candidat, je sors de l’antenne »).

Sur le plan des affaires comptables et financières, les débats et passes d’arme ont été ou très techniques ou très polarisés, chacun campant sur ses positions. On a compris que le rapport de la Cour des comptes de 2025, souvent cité, avait pointé des soucis et des voies d’amélioration à emprunter. Pourtant, le rapporteur Alloncle a plusieurs fois été contredit lorsqu’il évoquait une « quasi-faillite » de l’audiovisuel public par mauvaise gestion. Ses interlocuteurs ont, eux, pointé des restrictions budgétaires répétées et assez fortes qui ont mis à mal le fonds de roulement notamment.

Le statut de la société de production Mediawan a aussi été très débattu, les données produites par ses responsables indiquant qu’il s’agissait bien d’une société majoritairement française contrairement aux soupçons répétés du rapporteur. La présentation des contrats passés avec les principales sociétés de production comme des « arrangements entre copains », a pu être relativisée par la production de données internes indiquant que les parts de ces contrats dans le chiffre d’affaires global de ces sociétés ne leur permettaient pas de se « gaver » sur le dos du service public.

Le rapporteur a dénoncé des « frais de cocktails et de réceptions » de près d’un million d’euros en 2020. Le mot cocktail fleurant la gabegie d’élites indécentes pendant que les Français se serrent la ceinture. Pourtant, il s’agissait de frais de repas et « d’achats alimentaires » destinés à tous les salariés, quel que soit leur statut, travaillant alors que les cantines du groupe étaient fermées à cause du Covid-19.

Un projet fourre-tout depuis le début

Voici les missions de cette commission présentées sur le site de l’Assemblée nationale :

On est donc amené à penser que la volonté de traiter, dans un grand tout indifférencié, tant de sujets divers, comme cela a été justifié dès le démarrage des travaux, ne pouvait que conduire à ce patchwork décousu et confus. Loin de défendre un véritable contre-projet pour l’audiovisuel public, ce qui transparaît finalement de tous ces moments de tension, c’est que la commission, et son rapporteur en particulier, ont procédé par picorage d’exemples disparates, pointant des faits déjà connus ou mis au jour par d’autres instances, afin d’accréditer l’idée préconçue que tout partait à vau-l’eau. Comme si le but était en fait d’éroder l’édifice à coups de pioche de-ci de-là. Certaines mises en cause (frais de taxi croissants, pantouflage de licenciés vers des sociétés de production travaillant pour France TV, amélioration incomplète de la comptabilité analytique…) ont pu en effet placer des auditionnés en difficulté.

Au final, on a surtout la sensation que les débats et les attaques de cette commission visaient à jeter la suspicion sur l’audiovisuel public afin sans doute de préparer les esprits, un jour, à accepter sa privatisation ou la fermeture de plusieurs de ses branches.

The Conversation

Arnaud Mercier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Commission sur l’audiovisuel public : quand la quête du clash pulvérise le débat de fond – https://theconversation.com/commission-sur-laudiovisuel-public-quand-la-quete-du-clash-pulverise-le-debat-de-fond-280486

Ce que les créatures des abysses voient dans le noir

Source: The Conversation – in French – By Juliette Ravaux, Maître de conférences, Sorbonne Université

Lorsque l’on descend en profondeur au-delà de la zone éclairée par le soleil, la palette de couleurs se fait plus restreinte, le rouge et le noir dominent. (Sur ces clichés, les méduses des profondeurs _Pandea rubra_, _Atolla wyvillei_ et _Crossota norvegica_.) NOAA/Wikipédia, CC BY

Dans l’ouvrage Secrets de l’océan profond, tout juste publié aux éditions Quae, Juliette Ravaux, maîtresse de conférences à Sorbonne Université en biologie animale, et Sébastien Duperron, professeur au Muséum national d’histoire naturelle et spécialiste d’écologie microbienne, nous font découvrir des espèces animales mystérieuses et des ressources mal connues de l’océan profond. Leur but est de mieux comprendre ce bien commun, pour mieux le préserver. Dans cet extrait, ces spécialistes nous donnent à voir ce que perçoivent les curieuses espèces vivant dans les abysses, qu’ils ont tous deux pu observer lors de leurs plongées à bord du Nautile, sous-marin de la flotte scientifique à la fois unique… et exigu.


La vie dans l’océan profond s’accompagne d’un panel de contraintes environnementales, parmi lesquelles l’absence de lumière solaire et la rareté de la nourriture. À elles seules, ces deux conditions affectent des fonctions essentielles des organismes telles que l’orientation dans leur environnement à la recherche de nourriture ou de partenaires, mais aussi le métabolisme, la croissance et la reproduction. En conséquence, les espèces des profondeurs possèdent une vaste diversité d’adaptations dont certaines sont présentées ici, mais dont beaucoup restent encore à découvrir !

Descendons sur la dorsale de l’océan Atlantique, à plus de 2 000 mètres de fond, au plus près des fumeurs noirs qui crachent un fluide brûlant. Là, sur les parois des cheminées hydrothermales, des crevettes se rassemblent par milliers en nuées grouillantes. Ce sont des crevettes aveugles, Rimicaris exoculata, une espèce emblématique de ces environnements atlantiques. Les adultes ne possèdent pas les yeux pédonculés typiques des crevettes, ce qui leur vaut ce surnom. Et pourtant, elles possèdent bien des yeux, difficilement reconnaissables car ils sont très modifiés : ce sont des plaques rosées en forme de V qui se situent sur leur dos. Ces plaques ne leur permettent pas de voir leur environnement sous forme d’une image comme le font nos yeux.

Mais elles sont très sensibles à la lumière et détectent des sources lumineuses de très faible intensité, invisibles pour l’œil humain. Elles sont constituées d’une couche très épaisse de cellules photoréceptrices, sous laquelle se trouve une couche réfléchissante de cellules blanches qui renvoie la lumière vers les photorécepteurs, augmentant ainsi la quantité de lumière perçue.

Grâce à ces capteurs hypersensibles, les crevettes Rimicaris sont donc spécialisées dans la détection de lumière ténue. Reste encore à déterminer quels signaux lumineux elles perçoivent dans leur environnement parmi les sources potentielles, comme celle émise par le fluide hydrothermal sous forme de rayonnement thermique.

Les animaux bioluminescents, ou pourquoi il ne fait pas totalement noir dans les abysses

À l’instar de Rimicaris, les espèces abyssales évoluent dans des environnements obscurs dépourvus de lumière solaire. Il existe cependant une autre source lumineuse majeure : la bioluminescence. Plus faible que la lumière solaire, elle n’est apparente que la nuit dans les eaux de surface, mais elle est nettement visible en profondeur grâce au contraste avec le fond noir. Cette lumière émise par les organismes révèle la présence de partenaires, de prédateurs, de sources de nourriture, et peut aussi servir de défense, de leurre ou de camouflage. Dans la zone crépusculaire, diverses espèces arborent ainsi un ventre bioluminescent qui les rend moins visibles aux prédateurs et aux proies situés en dessous. Cette contre-illumination leur permet en effet de se fondre dans la faible luminosité provenant de la surface.

Au-delà de 1 000 mètres, la bioluminescence constitue la principale, sinon la seule, source de lumière. Elle apparaît de façon intermittente sous forme d’éclairs lumineux, le plus souvent de couleur bleue ou verte, qui durent quelques dixièmes de secondes à quelques secondes. Des observations menées au large de New York dans les années 1950 rapportent des fréquences de signaux bioluminescents allant jusqu’à 94 éclairs par minute dans le champ de vision du photomètre pour des profondeurs au-delà de 1 000 mètres. Dans les années 2000, un inventaire de la faune au large de la côte californienne, de la surface jusqu’à 3 900 mètres de profondeur, a révélé que plus de trois quarts des individus de la colonne d’eau émettent de la lumière. Les océans crépitent d’un feu d’artifice silencieux et le paysage lumineux des profondeurs se présente comme un fond noir piqueté d’étincelles bleutées.

Les yeux adaptés aux paysages obscurs

Dans ces paysages obscurs, les animaux sont-ils aveugles ? Les yeux des poissons téléostéens peuplant les profondeurs sont souvent décrits comme étant « régressés » ou « dégénérés ». Pourtant, ces yeux existent bel et bien et les poissons des profondeurs ne sont généralement pas aveugles, bien au contraire. Les yeux des poissons bathypélagiques présentent une grande variété de morphologies : ils sont parfois clairement régressé avec une rétine absente ou défectueuse, comme chez les « poissons-baleines » du genre Cetomimus, ou au contraire très grands et développés, comme ceux de l’alépocéphale à bec (Alepocephalus rostratus).

Dans l’ensemble, à quelques exceptions près, les yeux des espèces bathypélagiques ont toutefois tendance à être plus petits (par rapport à la taille du corps) que ceux de leurs cousins de la zone mésopélagique. Ils sont néanmoins parfaitement fonctionnels et particulièrement efficaces pour détecter des éclairs de bioluminescence ponctuels, grâce à deux caractéristiques notables : une large pupille et une rétine riche en photorécepteurs très sensibles à la lumière. Le record est actuellement détenu par la dirette argentée, une espèce abyssale qui possède un nombre exceptionnel de pigments responsables de la détection de faible luminosité, les rhodopsines. Alors que l’humain ne possède qu’un seul exemplaire de rhodopsine, la dirette en possède 38 ! Chacune de ces rhodopsines serait capable de détecter une couleur dans la gamme des bleus et des verts. Cet exceptionnel répertoire de pigments permet donc à la dirette de distinguer davantage de nuances de lumière bleue et de lumière verte que l’être humain, ce qui s’avère très utile pour identifier différentes sources de bioluminescence, et ainsi distinguer les prédateurs et les proies.

Comme la dirette, la majorité des poissons des grands fonds possède une vision limitée aux longueurs d’onde bleues et vertes. Ils ne peuvent percevoir les autres couleurs, et sont de ce fait daltoniens ! Les poissons bathypélagiques seraient en théorie capables de voir un flash bioluminescent à une distance pouvant aller jusqu’à 100 mètres dans une eau limpide. Cependant, cette distance est en réalité inatteignable pour la plupart des poissons pélagiques, qui n’ont pas l’énergie suffisante pour nager jusqu’à une source lumineuse à une telle distance en un laps de temps court. Ainsi, même si les poissons des profondeurs peuvent voir des éclairs lointains, ils ne réagissent probablement qu’à ceux produits à une distance plus proche.

Tout comme les poissons bathypélagiques, les crustacés de ces profondeurs présentent une grande variété de morphologie des yeux. Là encore, on retrouve des exemples d’yeux particulièrement sensibles à la lumière et adaptés à la détection de la bioluminescence. Le record revient probablement aux grands yeux de l’ostracode Gigantocypris muelleri, qui possèdent des réflecteurs qui ressemblent à des phares de voiture et des photorécepteurs géants qui lui confèrent une sensibilité à la lumière impressionnante. Il est ainsi capable de distinguer les silhouettes de proies et de prédateurs qui se profilent contre la faible lumière descendant dans la colonne d’eau au-dessus de lui, et il peut déjouer le camouflage en contre-illumination des espèces bioluminescentes de la zone crépusculaire. S’il est capable de détecter efficacement la bioluminescence, ce crustacé ne peut en revanche voir avec précision l’organisme qui la produit, car ses yeux possèdent une faible résolution, ce qui fait qu’il voit flou !

Dans les grands fonds, on trouve donc des espèces dont la vision s’est adaptée pour percevoir de très faibles intensités lumineuses, et dans un répertoire de couleurs spécialisé, plutôt que pour produire une image nette et détaillée de leur environnement.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Ce que les créatures des abysses voient dans le noir – https://theconversation.com/ce-que-les-creatures-des-abysses-voient-dans-le-noir-280281

Le jour où nous porterons tous des lunettes connectées… est plus proche que vous ne le croyez !

Source: The Conversation – in French – By Julien Pillot, Enseignant-Chercheur en Economie, INSEEC Grande École

Les lunettes connectées pourraient bien être le prochain terminal pour bien des usages numériques. Alors que le marché des smartphones marque le pas, tout semble réuni pour un développement rapide et leur adoption à grande échelle. Tout ? Enfin presque tout.


Imaginez un matin ordinaire, vous quittez votre domicile et, d’un simple battement de paupières, le monde s’enrichit d’une couche invisible. Les panneaux publicitaires murmurent votre nom ; les visages des passants s’ornent discrètement de leur profil professionnel ; votre agenda flotte dans l’air devant vous tel un fantôme bienveillant. La réalité, soudain, s’augmente d’une surcouche d’informations entièrement paramétrable. Et devient ipso facto « négociable ».

Ce jour-là, nous ne regarderons plus le monde : nous le consulterons. Nous ne croiserons plus un regard, nous l’analyserons. Et c’est précisément là, dans cet infime glissement entre perception et information, que tout basculera. Car ce ne sont pas seulement nos yeux qui changeront de monture. C’est notre humanité elle-même qui se trouvera augmentée… ou peut-être, simplement, mise à nu.

Récit dystopique pour les uns, utopique pour les autres, il dépeint une réalité qui pourrait advenir bien plus vite que vous ne le pensez. Car, en coulisses, tout est en place pour effectuer la prochaine grande disruption de l’électronique grand public : la bascule du smartphone vers les lunettes connectées. Analyse en trois temps.




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Le smartphone, ce produit « disruptable »

Première condition pour qu’une disruption advienne, il faut que le standard de marché arrive en bout de cycle de vie et montre quelques sérieux signes d’essoufflement. Nous disposons d’une batterie d’indicateurs qui atteste du fait que le smartphone est solidement ancré dans cette phase de maturité :

  • son taux de croissance ne progresse plus (Figure 1) et est essentiellement tiré par les renouvellements d’équipement et le marché de seconde main,

  • le marché est oligopolistique (Figure 2),

  • les barrières à l’entrée sont très élevées,

  • les parts de marché sont stables tout comme l’indice de concentration (l’indice de Herfindahl-Hirschman est stable autour de 1058, signe d’un marché modérément concentré),

  • les innovations autour du standard sont essentiellement incrémentales (reconnaissance faciale, IA, déverrouillage par empreinte digitale, amélioration tendancielle des capteurs vidéos…) et de moins en moins rentables pour les fabricants,

  • les marges des constructeurs sont sous pression, surtout sur le moyen et bas de gamme.

Résultat des courses : nul industriel de l’électronique ne cherche actuellement le produit qui sera susceptible, à terme, de remplacer le smartphone, ou à tout le moins à coexister avec lui. La question n’est donc plus de savoir si le smartphone sera remplacé, mais par quoi et quand ?

Un écosystème déjà bien avancé

Deuxième condition à la survenue d’une disruption : il convient de pouvoir s’appuyer sur un écosystème d’innovation complet qui, par sa complémentarité, offre une valeur d’usage potentielle très importante aux utilisateurs. Le smartphone, par exemple, n’aurait pu s’imposer comme il l’a fait sans un vivier très important de développeurs d’applications, des équipementiers tiers, ou des réseaux téléphoniques permettant un accès Internet (très haut débit).

Dans un autre registre, la voiture électrique ne peut s’imposer d’elle-même sur le marché. Elle doit compter sur le développement parallèle de réseaux de charge, de réseaux de maintenance, voire d’infrastructures de recyclage de batteries.

Or, à y regarder de près, les lunettes connectées disposent déjà d’un écosystème complet et prêt à soutenir l’innovation dans son passage à l’échelle (Figure 3). Non seulement cet écosystème partage avec celui des smartphones des briques technologiques essentielles, permettant un « départ lancé », mais il est en outre composé d’entreprises qui ont les incitations autant que les moyens technologiques et financiers de faire basculer le marché dans le camp de la lunette connectée.

Figure 3 : Écosystème simplifié de la lunette connectée

Un produit voué au déclin

D’un côté, pour les géants de l’électronique, de l’IA, de la pub et du software qui seraient exclus ou outsiders du marché du smartphone, l’occasion est trop belle de se positionner stratégiquement sur un marché d’équipement au potentiel colossal de plusieurs dizaines, voire centaines de millions d’unités écoulées par an. De l’autre, si les leaders du marché du smartphone sont confrontés au dilemme de l’innovateur, ils ne veulent se retrouver coincés avec un produit voué au déclin et dont les marges s’effritent.

Ils placent donc stratégiquement leurs pions dans ce nouvel écosystème ; nul doute qu’à l’instar d’Edison en son temps, ils sauront arbitrer entre distinction et conformisme pour gagner, comme le souligne fort justement Philippe Silberzhan, la bataille si cruciale de l’adoption.

Les bons usages pour stimuler l’adoption

Troisième et dernière grande condition à la survenue d’une disruption : l’adoption massive de l’innovation. Or, l’histoire a montré que si certains critères tels que le prix, le design, ou le marketing sont essentiels, rien ne pèse davantage dans les dynamiques d’adoption que la valeur perçue des cas d’usage. C’est cette valeur perçue qui, non seulement, augmente l’utilité du produit innovant, mais dégrade en parallèle celle des produits standards.

À titre illustratif, malgré un regain d’intérêt récent, les baladeurs numériques type iPod n’ont guère plus d’utilité, quand s’impose le combo smartphone + plate-forme de streaming. Le fait d’avoir déjà investi dans l’acquisition d’un smartphone qui permet la lecture de musique freine _ipso facto les incitations à investir dans un appareil entièrement dédié à cette fonction, quand bien même la qualité d’écoute s’avèrerait supérieure.

Figure 4 : Cartographie des cas d’usage des lunettes connectées

Or, comme on peut le constater dans la Figure 4, les lunettes connectées sont appelées à faire tout ce qu’un smartphone fait déjà (téléphone, musique…), tout en améliorant l’interface humain-machine (comme dans le cas de la traduction en temps réel, ou la navigation assortie d’une interface HUD nettement plus pratique qu’un écran de téléphone), ajoutant des couches informationnelles contextuelles – qui affolent déjà les directions marketing du monde entier – et des fonctionnalités supplémentaires notamment dans le domaine du partage social. Quand l’ensemble de ces usages sera stable et performant, il y a fort à parier qu’un acheteur ayant fait l’acquisition de lunettes connectées, quelle qu’en soit la raison ou la motivation, ne renouvellera pas son smartphone une fois celui-ci devenu obsolète.

D’importants risques juridiques

Les freins à l’adoption de ces lunettes restent encore largement à découvrir. Bien sûr, le prix sera déterminant, tout autant que le design, la valeur perçue des usages, la qualité de l’interface, sans oublier l’acceptation sociale d’un objet susceptible de se montrer encore plus intrusif que ne l’est le smartphone (si, c’est possible !).

À ce sujet, de nombreux règlements français et européens pourraient entraver le déploiement de certaines fonctionnalités clés des lunettes connectées, et par là même, en réduire l’utilité. Le RGPD, par exemple, prévoit le consentement explicite pour la captation d’images ou de vidéos, et estime l’enregistrement sonore en continu comme disproportionné (ce qui a en partie contribué au retrait du collier connecté friend.com du marché).

Le Figaro, 2025.

Sans oublier que la reconnaissance faciale via IA est si strictement encadrée, tant au titre du RGPD que de l’IA Act, que ses applications commerciales dans l’UE paraissent aujourd’hui illusoires. Rappelons que l’IA Act catégorise la biométrie, la notation sociale ou la manipulation inconsciente au rang des risques inacceptables, que les domaines des applications médicales, de sécurité ou d’éducation sont étroitement surveillés car considérés à « haut risque », et que la détection des émotions ou la génération de contenu contextuel sont perçues comme des « risques spécifiques » qui justifient un contrôle renforcé. Autant de garde-fous salutaires pour les uns, ou d’entraves à l’innovation pour les autres, qui pourraient limiter le déploiement de certaines fonctionnalités en Europe, et partant, la valeur d’usage des lunettes connectées.

Cette fois, c’est différent

Ces incertitudes font qu’il est prématuré de dire que les lunettes connectées vont rapidement trouver leur public. Mais, on parle d’un marché potentiellement énorme qui aiguise naturellement les appétits : 4 milliards de personnes portent des lunettes dans le monde, avec un cycle de renouvellement de deux ans à deux ans et demi, et un volume annuel de 950 millions de montures écoulées. Les ventes progressent déjà de façon si spectaculaire (Figure 5) que Meta a décidé de décaler le lancement européen de ses « Ray-Ban Display » en Europe.

Preuve que les investisseurs sont prêts à suivre, les marchés frémissent à chaque nouvelle annonce d’un géant de la tech faisant part de son intention de se lancer (comme Apple ou Samsung) ou de se relancer sur ce marché (comme Google, pus de 10 ans après l’échec de ses Smart Glasses).

L’histoire qui, comme chacun le sait, a tendance à bégayer, a montré que, lorsque tant d’entreprises, aussi puissantes et influentes que celles qui apparaissent dans l’écosystème des lunettes connectées, ont conjointement investi des sommes considérables pour développer et promouvoir un produit, elles finissent par former une « communauté de destin » qui est solidairement intéressée au succès de l’innovation… quitte à précipiter le déclin du standard de marché. C’est là « le facteur X » qui laisse à penser que, contrairement aux premières tentatives des années 2010, cette fois, c’est vraiment différent.

The Conversation

Julien Pillot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le jour où nous porterons tous des lunettes connectées… est plus proche que vous ne le croyez ! – https://theconversation.com/le-jour-ou-nous-porterons-tous-des-lunettes-connectees-est-plus-proche-que-vous-ne-le-croyez-280519

« Je suis stressé·e »… mais de quoi parlons-nous ? Du mécanisme physiologique à l’épuisement professionnel

Source: The Conversation – France in French (3) – By Nour Chiboub, Doctorant, Université Savoie Mont Blanc

Le stress fait partie du quotidien, mais savons-nous réellement ce qu’il recouvre ? Quels sont les fondements du stress et comment, lorsqu’il devient chronique au travail, conduit-il à l’épuisement professionnel ?


Le stress est devenu un mot du quotidien. Une échéance qui approche, une mauvaise nuit, un conflit au travail… Vous avez forcément entendu la phrase : « Je suis stressé·e. » Une évidence qui mérite pourtant d’être interrogée.

Dans les Confessions (Livre XI, chapitre 14), Saint-Augustin écrivait à propos du temps : « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; si je veux l’expliquer à celui qui me le demande, je ne le sais plus. » Il en va de même pour le stress. Parlons-nous d’un événement, d’un état intérieur ou d’une réaction du corps ? En pratique, le terme sert souvent à désigner ces trois dimensions à la fois.

Cette utilisation polysémique donne l’impression que tout le monde parle de la même chose. Pourtant, ce n’est pas le cas. Cette confusion façonne notre manière de penser le stress, souvent de manière négative.

Le stress est avant tout un concept scientifique issu de la biologie et de la physiologie, qui a ensuite été étendu à la psychologie et aux sciences sociales.

Le stress : un concept scientifique

Le concept de stress s’inscrit dans l’étude de l’adaptation biologique. Au XIXᵉ siècle, Claude Bernard introduit la notion de milieu intérieur. Walter Cannon formalise ensuite le concept d’homéostasie, qui désigne la capacité de l’organisme à maintenir un équilibre interne malgré les variations de l’environnement.

Dans ce cadre, l’endocrinologue Hans Selye propose, en 1936, une conceptualisation fondatrice du stress. Dans un article publié dans la revue scientifique Nature, il définit le stress comme :

« La réponse non spécifique de l’organisme à toute demande qui lui est faite. »

À partir des années 1960, cette conception strictement biologique s’enrichit. Les travaux de Mason et Levine montrent que la réponse de stress dépend aussi de facteurs psychologiques, comme la signification émotionnelle d’une situation ou encore l’imprévu et la nouveauté.

Ces recherches ouvrent la voie au modèle transactionnel proposé par Lazarus et Folkman. Le stress apparaît lorsqu’un individu perçoit un déséquilibre entre les exigences d’une situation et les ressources dont il dispose pour y faire face. Ainsi, deux personnes confrontées à une même situation peuvent ressentir des niveaux de stress très différents.

Pourquoi le stress est indispensable à la vie

Le stress constitue un mécanisme essentiel d’adaptation. Face à une situation perçue comme menaçante, le cerveau déclenche une réponse coordonnée souvent décrite comme la réaction « de combat ou de fuite » (fight or flight).

Cette réponse mobilise rapidement le système nerveux sympathique, entraînant la libération d’adrénaline et de noradrénaline, puis l’activation de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien et la sécrétion de cortisol, hormone centrale du stress chez l’humain.

Cette réponse est loin d’être chaotique : elle repose sur une organisation temporellement coordonnée des médiateurs biologiques, un peu à l’image d’une belle symphonie. Lorsqu’elle est aiguë et transitoire, cette activation peut être bénéfique. Par exemple, elle améliore temporairement la vigilance, certaines performances cognitives et physiques et peut même renforcer certaines réponses immunitaires.

Alors, plutôt pas mal le stress finalement. Vous ne trouvez pas ?

Quand l’adaptation devient coûteuse : l’allostasie

Mais… si le stress est utile, pourquoi parle-t-on si souvent de ses effets négatifs sur la santé ?

Pour répondre à cette question, les chercheurs Sterling et Eyer ont proposé, à la fin des années 1980, le concept d’allostasie, qui désigne la capacité de l’organisme à ajuster ses systèmes biologiques afin de maintenir la stabilité face aux exigences de l’environnement.

Dans les années 1990, les neuroscientifiques McEwen et Stellar ont approfondi ce cadre théorique en introduisant le concept de charge allostatique, qui correspond à l’usure progressive des systèmes biologiques lorsque les réponses de stress sont activées de manière répétée ou prolongée et sans récupération suffisante.

Nous pouvons voir cela comme une forme de « dette » qui s’accumule lorsque l’organisme mobilise ses ressources sans avoir le temps de les reconstituer.

Le monde du travail constitue un terrain particulièrement propice à l’accumulation de cette dette. Dans cette perspective, l’épuisement professionnel ou burn out est souvent défini comme un syndrome résultant de la chronicisation (processus par lequel une douleur devient chronique, ndlr) d’une réponse de stress dans un milieu professionnel.

Cela se manifeste généralement par une grande fatigue émotionnelle, une forme de distance ou de détachement vis-à-vis de son travail et des personnes avec qui l’on travaille, ainsi qu’un sentiment de ne plus accomplir son travail de manière satisfaisante.

Agir face au stress chronique, l’exemple du travail

La recherche montre d’abord que les conditions de travail jouent un rôle central dans l’apparition de l’épuisement professionnel. Certaines caractéristiques du travail, comme une charge excessive, des demandes émotionnelles élevées ou un manque d’autonomie, sont associées à un risque accru de burn out. Le manque de soutien des collègues ou de la hiérarchie constitue également un facteur important.

Ces résultats rappellent que le burn out n’est pas un problème individuel. Il dépend largement de l’organisation du travail. Il s’agit avant tout d’une problématique sociétale. L’individu ne devrait pas porter seul la responsabilité de son propre épuisement. Cela ne signifie pas pour autant que nous sommes totalement démunis face à la chronicisation du stress.

Autrement dit, il serait réducteur d’attribuer l’épuisement uniquement à l’individu, tout comme il le serait de l’en déresponsabiliser entièrement.

Quelques pistes pour des prises en charge individuelles

Les thérapies cognitivo-comportementales (TCC) constituent un cadre scientifiquement validé pour mieux gérer le stress.

Il est possible d’identifier certaines pensées automatiques qui amplifient la réaction de stress et déforment la réalité. Par exemple, une erreur au travail peut parfois être interprétée comme la preuve d’une incompétence.

Cette conclusion transforme un événement ponctuel en jugement global sur soi. Ce qui, bien qu’économique pour le cerveau, est un raccourci souvent dénigrant envers soi. Je peux alors me « décentrer » de la situation : que dirais-je à un ou une amie dans la même situation ?

Il peut aussi être utile de distinguer les éléments sur lesquels l’individu a une marge d’action de ceux qui échappent à son contrôle. Lors d’une présentation importante, par exemple, la préparation relève de notre contrôle, alors que la réaction du public ne dépend pas de nous. L’idée est donc de concentrer son énergie sur ce qui est contrôlable pour ne pas s’épuiser.

Enfin, le soutien social constitue une ressource importante. Parler avec ses proches ou ses collègues peut aider à réguler le stress, à condition d’identifier clairement son besoin initial. Demandez-vous par exemple : dans cette situation, est-ce que je veux être écouté·e ou recevoir des conseils ? Il est important de ne pas craindre la verbalisation explicite de ses besoins.

Apprendre à mieux vivre avec le stress

Nous proposons donc de porter un autre regard sur le stress. Utilisé à tort et à travers, et parfois diabolisé, il s’agit pourtant d’un concept scientifique central pour comprendre l’adaptation.

Le stress n’est pas l’ennemi. Il constitue un mécanisme indispensable à la vie. L’enjeu n’est donc pas de l’éliminer mais d’éviter qu’il ne s’installe durablement. Il s’agit plutôt de retrouver une temporalité plus équilibrée, où les périodes d’activation s’accompagnent de véritables moments de récupération.

Nous pouvons voir le stress comme un colocataire avec lequel nous cohabitons en permanence. Lorsque les règles sont bien établies, ce colocataire peut être un allié précieux. Mais lorsqu’il décide de mettre les pieds sur la table, alors il devient toxique.

Le véritable enjeu n’est peut-être pas de chasser le stress, mais d’apprendre à mieux vivre avec lui.

The Conversation

Nour Chiboub a reçu des financements de la Fondation de France.

Gauchet Aurélie a reçu des financements de Fondation de France pour la thèse de Nour Chiboub.

ref. « Je suis stressé·e »… mais de quoi parlons-nous ? Du mécanisme physiologique à l’épuisement professionnel – https://theconversation.com/je-suis-stresse-e-mais-de-quoi-parlons-nous-du-mecanisme-physiologique-a-lepuisement-professionnel-281201

La Coupe du monde de soccer 2026 peut-elle encore contribuer à l’unité mondiale ?

Source: The Conversation – in French – By Paul R. Carr, Professeur/Professor (Université du Québec en Outaouais) & Titulaire/Chair, Chaire UNESCO en démocratie, citoyenneté mondiale et éducation transformatoire/ UNESCO Chair in Democracy, Global Citizenship and Transformative Education., Université du Québec en Outaouais (UQO)

La Coupe du monde masculine de la FIFA se déroulera en Amérique du Nord, du 11 juin au 19 juillet. Le Canada, le Mexique et les États-Unis accueilleront l’événement. Cette édition, qui réunira 48 pays, sera la plus grande jamais organisée.

Les pays hôtes de la Coupe du monde 2026 ont été désignés en 2018, et les préparatifs sont en cours depuis lors. Cependant, la politique des États-Unis a considérablement changé avec l’arrivée de Donald Trump au pouvoir en janvier 2025.

La communauté internationale est confrontée à une avalanche de mesures, de menaces et de déclarations de la part du gouvernement américain, qui ont engendré du chaos, de la confusion, de l’instabilité et une importante vulnérabilité politique, économique et socioculturelle.

Cette situation a donné lieu à des appels au boycottage de la Coupe du monde, notamment de la part de Sepp Blatter, ancien président de la FIFA.

Il est manifestement trop tard pour envisager de modifier, de transférer, de suspendre ou de remanier cet événement international qui nécessite de longs préparatifs. Les conséquences d’un changement de statut de ce tournoi seraient trop nombreuses et importantes.

Pourquoi maintenant ?

Une série d’actions récentes menées par les États-Unis soulève de sérieuses questions quant à leur capacité à accueillir la Coupe du monde de la FIFA.

Voici quelques exemples : déstabilisation d’alliés, imposition de droits de douane sans motif valable, lancement d’une offensive militaire contre l’Iran en collaboration avec Israël, attaque contre le Venezuela et capture de son président, menace d’annexer le Groenland et le Canada, suppression de l’USAID, exposant des millions de personnes à la famine, aux maladies et à la mort, ainsi que violences infligées par les agents de l’ICE (Service de l’immigration et des douanes des États-Unis), qui mettent en danger des citoyens et des résidents américains.

De plus, il est impossible de garantir un traitement juste et équitable aux personnes souhaitant se rendre aux États-Unis. La politique américaine actuelle pourrait empêcher des ressortissants de nombreux pays d’assister à l’événement.

Il existe un risque sérieux que des personnes soient arrêtées, surveillées ou persécutées. Le profilage racial est une menace réelle, en raison des pratiques de l’ICE au sein des communautés immigrantes aux États-Unis.

Beaucoup s’inquiètent également de la violence aux États-Unis, qui est nettement plus élevée que dans la plupart des pays occidentaux.

Par ailleurs, les États-Unis se sont retirés de nombreuses organisations et accords internationaux, ce qui empêche toute coopération sur les enjeux mondiaux et bloque les possibilités d’échanges nécessaires et constructifs.

Toutes ces réalités vont à l’encontre de l’esprit de solidarité qui caractérise les événements sportifs internationaux, comme la Coupe du monde, dont l’objectif est de promouvoir la paix et la compréhension interculturelle.

Historique de la FIFA

Les allégations de corruption au sein de la FIFA perdurent depuis des années. Elles sont consignées dans un acte d’accusation du département américain de la Justice ainsi que dans le rapport Garcia commandé par la FIFA.

Si la FIFA est sensible à ces critiques, et si certaines réformes ont été mises en œuvre pour rendre l’organisation plus transparente et plus crédible, de nombreux groupes continuent d’affirmer que la corruption y est endémique.

La question des droits de la personne est soulevée depuis longtemps dans le cadre d’événements de la FIFA. La Coupe du monde 2022 au Qatar a notamment suscité des inquiétudes concernant les droits des personnes LGBTQ+, et de nombreux joueurs ont porté le brassard « One Love » en signe de protestation. L’enjeu des droits des travailleurs et des migrants, victimes d’exploitation et de discrimination, a aussi fait l’objet de préoccupations.

L’empreinte carbone d’un événement d’une telle ampleur soulève également des préoccupations d’ordre environnemental. Cependant, l’argument selon lequel cet événement favorise la solidarité mondiale est tout aussi valable.

La FIFA est imprégnée de valeurs capitalistes, et cet événement promet d’énormes profits pour une poignée de personnes. La Coupe du monde 2026 devrait rapporter plus de 10 milliards de dollars à l’organisation.

On ne sait pas vraiment si les contribuables et les citoyens d’un pays hôte tirent un avantage économique de l’organisation de la Coupe du monde, d’autant plus qu’ils financent une grande partie des coûts par leurs impôts.

De même, les droits de marketing, de diffusion télévisée et de distribution constituent un secteur lucratif, mais ces revenus ne servent pas à lutter contre la pauvreté, la faim et les conditions de vie inacceptables que connaissent de nombreux citoyens.

Les boycottages sont-ils efficaces ?

L’utilité des boycottages fait l’objet d’un débat. Celui des Jeux olympiques d’été de 1980 à Moscou, à la suite de l’invasion de l’Afghanistan, et celui de 1984 à Los Angeles, mené par le bloc soviétique en représailles, n’ont pas entraîné de réel changement politique.

Certains soulignent l’ampleur des conséquences liées à la suppression de toute interaction interculturelle et diplomatique.

En revanche, le boycottage sportif de l’Afrique du Sud pendant l’apartheid, de 1964 à 1992, a bel et bien contribué à des changements importants dans le pays.

Le mouvement actuel de boycottage, de désinvestissement et de sanctions contre Israël, bien qu’il ne soit pas appuyé par les États-Unis et de nombreux autres pays, connaît un succès mitigé. Toutefois, le simple fait qu’il existe et qu’il recueille un large soutien revêt une importance politique.

Les coûts d’un boycottage

Modifier ou boycotter la Coupe à ce stade reviendrait inévitablement à pénaliser les équipes nationales et les athlètes pour des raisons politiques qui échappent à leur contrôle. Cet événement de la FIFA a le potentiel de créer un climat collaboratif, de favoriser la compréhension à l’échelle mondiale et d’avoir un effet rassembleur, en particulier pour les pays du Sud, souvent victimes d’une image négative.

Certains affirment qu’un boycottage toucherait davantage les joueurs et les supporters que la FIFA. Les répercussions économiques seraient également considérables. Or, le boycottage vise plutôt à influencer les attitudes, les comportements et les actions.

Certains ont soumis d’autres voies pour faire évoluer les choses, notamment par le biais de manifestations et d’une mobilisation citoyenne.

Parmi les autres propositions visant à susciter le changement, on peut citer les boycottages ciblés de commanditaires, d’institutions ou de secteurs spécifiques. Certains militants pourraient s’attaquer à une politique particulière, comme les mesures répressives à l’encontre des migrants aux États-Unis ou la corruption au sein de la FIFA.

Une force au service de l’intérêt public mondial ?

Les boycottages sont complexes et ont davantage été associés aux Jeux olympiques qu’à la Coupe du monde. Cependant, citoyens et militants cherchent tous à construire un monde plus juste et plus équitable.

Des manifestants brandissent des cartons rouges lors d’un événement appelant au boycottage de la Coupe du monde de la FIFA au Qatar, organisé par le collectif « Carton rouge pour le Qatar » à Paris en 2022.

En 2021, les violations des droits de la personne au Qatar suscitaient également de vives inquiétudes. Bien qu’un sondage Statista mené auprès de 4 201 personnes dans 120 pays ait révélé que la plupart des personnes interrogées estimaient que leur pays devrait boycotter la Coupe du monde 2022 au Qatar, très peu de supporters étaient prêts à le faire eux-mêmes.

Cependant, la FIFA n’est pas un parti politique. C’est une organisation sportive et commerciale. Bien qu’elle soit perçue favorablement, elle n’a pas besoin de l’approbation de la population pour faire des choix. Par ailleurs, les commanditaires risquent d’être pris pour cible et de voir leur image ternie si l’opinion publique se retourne brusquement contre l’événement.

La Coupe du monde de la FIFA sera-t-elle l’occasion pour les États-Unis d’aborder des problèmes tels que le racisme, la discrimination fondée sur le genre, les discours bellicistes visant à annexer d’autres pays, les abus de l’ICE et le dénigrement des migrants ? Ou ces questions seront-elles simplement balayées sous le tapis ?

La Coupe du monde pourrait offrir une tribune permettant d’engager un dialogue mondial fondé sur la souveraineté, les droits de la personne et les avantages mutuels. Des modalités d’accueil organisées par les trois pays hôtes pourraient favoriser la coopération transfrontalière, même si les relations sont tendues.

Le climat politique actuel aux États-Unis ne permet pas de faire de la Coupe du monde de la FIFA un événement propice à la promotion de la paix et de la solidarité. Or, le monde en a désespérément besoin.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. La Coupe du monde de soccer 2026 peut-elle encore contribuer à l’unité mondiale ? – https://theconversation.com/la-coupe-du-monde-de-soccer-2026-peut-elle-encore-contribuer-a-lunite-mondiale-280687

Michael Rousseau et le français : les trois quarts des commentaires sur le Québec dans les médias canadiens sont négatifs, selon une étude

Source: The Conversation – in French – By Yulia Bosworth, Associate Professor of French and Linguistics, Binghamton University, State University of New York

Pourquoi un message livré dans une seule langue peut-il provoquer une telle onde de choc ? Au Canada, la langue ne relève pas seulement de la communication : elle touche à l’identité, au pouvoir et à la reconnaissance. Mais jusqu’où notre appartenance linguistique façonne-t-elle notre perception des langues, et de celles et ceux qui les parlent.


Les enjeux linguistiques dans le contexte canadien suscitent régulièrement des controverses et alimentent des discours polarisants, relayés et amplifiés par les médias.

Le message de condoléances du PDG d’Air Canada Michael Rousseau à la suite de la tragédie survenue le 23 mars à l’aéroport LaGuardia à New York, livré en anglais, a provoqué un vif tollé à travers le pays, comme en témoigne l’importante couverture médiatique.

Malgré un large consensus parmi les journalistes et commentateurs anglo-canadiens et francophones du Québec quant au caractère inapproprié du message unilingue, les opinions exprimées par les membres du grand public apparaissent plus partagées — surtout à l’égard de l’importance accordée par les francophones du Québec à la langue du message.

Pour mieux comprendre les dynamiques de ces controverses, de leur origine à leur déploiement, la sociolinguistique s’intéresse non seulement aux usages de la langue, mais aussi aux discours sur la langue, ainsi qu’à l’interprétation et à la portée de ces discours.




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Les représentations défavorables du Québec et du bilinguisme

Dans le cadre d’une étude en cours visant à analyser les discours médiatiques relatifs à la controverse, j’examine environ 3000 commentaires de lecteurs et lectrices publiés dans les sections de discussion d’une série d’articles du Globe and Mail jugés pertinents pour l’étude. Que peut nous apprendre une telle étude sur les attitudes et les postures du public anglophone ?

Le français, le Canada, le Québec, l’anglais, et le bilinguisme, par ordre décroissant de fréquence d’occurrences des termes, sont les cinq axes thématiques qui émergent d’un traitement automatique de l’ensemble des commentaires.

Une analyse manuelle que j’ai réalisée à partir d’un échantillon aléatoire de 500 commentaires révèle que 75 % des propos portant sur le Québec expriment une attitude négative envers la province. Ces attitudes se construisent principalement au moyen de références défavorables envers la distinction du Québec au sein du Canada ainsi que ses politiques et préoccupations linguistiques.

Tandis que la plupart des références au Canada sont également conçues négativement, le qualifiant à plusieurs reprises de « pays non sérieux », cette posture est largement élaborée à travers des références défavorables au Québec. Plus précisément, l’échec perçu du Canada est souvent attribué au fait de céder aux pressions du Québec, à la langue française et au bilinguisme officiel.

Dans certains commentaires, ce sentiment s’exprime à travers un lexique à connotation péjorative, tel que du « catering » (céder aux exigences), du « kowtowing » (se soumettre servilement) ou « pandering au Quebec » (flatter ou courtiser de manière opportuniste). Ces prises de position s’inscrivent dans un registre de ressentiment envers le Québec et ses politiques linguistiques.

Bien que 62,5 % des commentaires relatifs au message unilingue du PDG témoignent d’une posture critique, 55,7 % expriment une attitude négative envers le bilinguisme, lequel s’articule notamment autour d’un registre de la contrainte : « forcé à devenir bilingue », « bilinguisme imposé aux cadres ».

L’unilinguisme français, lui aussi qualifié de « forcé » (« l’unilinguisme forcé à l’intérieur du Québec ») est associé à de nombreuses allusions à la « police linguistique ».

La tension entre le choix linguistique individuel et la langue protégée par l’état, qui reflète deux visions divergentes de la langue, oppose les deux communautés linguistiques.




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Les représentations divergentes des deux langues

Les sociolinguistes, telles que la sociolinguiste acadienne Annette Boudreau, professeure émérite de l’Université de Moncton, constatent un lien étroit entre les attitudes défavorables envers des personnes et la langue qui leur est associée, dans le contexte canadien. De plus, selon plusieurs études, la langue peut servir de vecteur socialement acceptable de stigmatisation des locuteurs.

Les attitudes négatives à l’endroit du Québec se manifestent ainsi à travers les désignations péjoratives du français québécois, telles que « la langue internationale des plaintes » et « la deuxième (non officielle moribonde) langue du Canada ».

Les représentations stéréotypées ayant pour but de remettre en question le statut du français québécois comme variété légitime de français le décrivent comme « une langue moribonde » ou « morte », voire comme « un dialecte vieux de 400 ans », qui « n’est compris qu’au Québec ».

En revanche, plusieurs commentaires présentent l’anglais comme la langue « internationale » et « dominante », et, notamment, « la langue dominante au Canada », soulignant son statut de langue de la réussite sociale (« un levier de la réussite »).


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La langue comme miroir et moteur des attitudes

Quelles représentations et idées reçues sur la langue, naturalisées et largement incontestées au sein de chaque communauté respective, sous-tendent ces discours dévalorisants ?

Pour les francophones, le français constitue un vecteur d’appartenance et un pilier de la culture et de la cohésion sociale, auquel est associé un fort attachement affectif. Dans une telle logique, la langue est étroitement liée à l’identité, tant individuelle que collective, ainsi qu’à la culture commune. Dès lors, la dévalorisation d’une langue est susceptible d’être perçue comme une dévalorisation des personnes qui la parlent.

À l’inverse, dans le Canada anglophone, l’anglais, largement reconnu comme la langue la plus valorisée sur le marché linguistique, est davantage envisagé comme un outil de communication — émotionnellement neutre — plutôt que comme un marqueur identitaire. Dans cette logique dite instrumentale, dévaloriser une langue ne revient pas systématiquement à dévaloriser la communauté linguistique associée.

Ces logiques, ou idéologies linguistiques concurrentes, y compris dans le contexte canadien, comme le montre des travaux de la sociolinguiste à l’Université Carleton Rachelle Vessey, sont rarement explicitées. Ainsi, les locuteurs n’en sont généralement pas conscients ni sensibilisés à leur portée.

Lorsque ces idéologies divergentes se rencontrent dans un même espace social, elles peuvent entrer en conflit et générer des tensions. La prise en compte de ces logiques, et des attitudes et représentations qu’elles engendrent, peut contribuer à un meilleur éclairage — et éventuellement à une forme de conciliation — de ces incompréhensions structurelles.

La Conversation Canada

Yulia Bosworth ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Michael Rousseau et le français : les trois quarts des commentaires sur le Québec dans les médias canadiens sont négatifs, selon une étude – https://theconversation.com/michael-rousseau-et-le-francais-les-trois-quarts-des-commentaires-sur-le-quebec-dans-les-medias-canadiens-sont-negatifs-selon-une-etude-280109

La manière dont les primates élèvent leurs petits peut inspirer les parents humains

Source: The Conversation – in French – By Libby Ware, PhD, Biological Anthropology, Université de Montréal

Que vous les ayez recherchés ou non, vous avez sans doute déjà croisé des créateurs de contenu sur la parentalité sur les réseaux sociaux à un moment ou à un autre au cours des deux dernières décennies.

Dans la section des commentaires, vous avez sans doute vu des parents être félicités pour leurs méthodes d’éducation. Et vous avez probablement aussi constaté de nombreux désaccords, du « mom-shaming » ou des critiques sur les styles parentaux.

La « parentalité douce » — une approche fondée sur l’empathie visant à élever des enfants confiants grâce à la compréhension et au respect — a par exemple connu un regain de popularité. Et puis, comme on pouvait s’y attendre, elle a été suivie de critiques acerbes.

Le plus souvent, l’éducation des enfants est présentée comme un choix entre des styles figés, mais les résultats de la recherche sur les primates suggèrent qu’une éducation efficace est flexible et s’adapte au contexte.

L’éducation des enfants est plus complexe que ces catégories

Selon Diana Baumrind, une psychologue clinique et du développement américaine influente, il existe trois grands styles parentaux chez l’humain : l’autoritatif, l’autoritaire et le permissif.

L’approche autoritative se caractérise par une grande chaleur parentale et une discipline stricte, l’approche autoritaire par une faible chaleur parentale et une discipline stricte, et l’approche permissive par une grande chaleur parentale et une discipline laxiste.

Les humains, cependant, sont loin d’être les seuls animaux à élever leurs petits. Les primates non humains ont des approches parentales variées, et les chercheurs se sont tournés vers nos plus proches parents pour comprendre comment les soins parentaux s’adaptent selon les environnements.




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Les stratégies de soins maternels chez les primates varient de permissives à protectrices, tout comme les styles parentaux humains.

Les mères primates consacrent davantage d’énergie et de temps à nourrir, à être auprès de et, de manière générale, à s’occuper de leur progéniture, de la petite enfance à l’indépendance, que ne le font les mâles. Cela reflète les rôles familiaux traditionnels selon les normes patriarcales chez les humains.

Des similitudes apparaissent également dans la manière dont les mères primates humaines et non humaines adaptent parfois leur parentalité pour mieux répondre aux besoins et à l’environnement de leur progéniture.

L’évolution favorise une parentalité réactive

Dans une étude récente menée par des psychologues et des primatologues comparant les humains et les bonobos, gibbons et siamangs en captivité, les chercheurs ont découvert que, chez toutes les espèces étudiées, les mères adaptaient leur comportement aux risques potentiels auxquels leurs petits étaient exposés.

Elles modifiaient également leur approche en fonction de l’âge, réduisant généralement les comportements protecteurs et augmentant certains comportements permissifs à mesure que les enfants grandissaient. Imaginez par exemple ce scénario : votre enfant devient adolescent et bénéficie d’un couvre-feu plus tardif (permissivité accrue) et est autorisé à passer la nuit chez des amis (protection réduite). Cela correspondrait à l’approche autoritative.




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Il est intéressant de noter que les soins protecteurs étaient plus importants tant chez les humains que chez les bonobos. Cette similitude peut s’expliquer par notre génétique commune (environ 99 %). La permissivité peut comporter davantage de risques, selon l’environnement.

La flexibilité des soins maternels chez les différentes espèces de primates suggère que l’éducation des enfants n’est pas aussi simple que de choisir un style ou une approche unique. S’adapter selon les axes de la permissivité et de la protection, ainsi que selon les niveaux de chaleur et d’implication, semble être la clé d’une éducation efficace avec les meilleurs résultats.

Ce qui fonctionne le mieux semble être la capacité à s’adapter en fonction du contexte. Cette flexibilité s’étend également aux autres personnes qui s’occupent des enfants, y compris les pères, dont le rôle a souvent été sous-estimé.


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Ce que la recherche dit à propos des pères

Les soins paternels sont présents chez les primates, mais rares chez les autres mammifères. C’est une autre raison pour laquelle les primates non humains et les humains constituent un modèle plus comparable pour les soins parentaux que les autres animaux.

Les pères jouent un rôle important dans la survie de la progéniture chez les ouistitis, les tamarins, les titis et les singes-chouettes, ainsi que chez certains lémuriens et siamangs. Ce rôle se manifeste souvent par le toilettage, le soutien lors de confrontations et la protection contre l’infanticide.

Il est courant que les adultes, en particulier les mâles, se montrent agressifs envers les jeunes membres du groupe. Chez de nombreuses espèces, il s’agit d’une forme de socialisation visant à enseigner aux jeunes leur place au sein de la hiérarchie sociale. Ce phénomène est plus fréquent dans les hiérarchies sociales plus strictes, comme chez les chimpanzés, et peut faire évoluer le rôle des mâles vers une catégorie autoritaire.




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Il est bien établi que les styles parentaux et l’implication des parents ont une influence sur les enfants. Alors que de nombreuses études sur les mammifères se concentrent sur l’influence de la mère, une étude sur les ouistitis a révélé que pendant les 30 premières semaines de vie, la présence du père peut améliorer à la fois les chances de survie et la croissance des petits.

Ces résultats s’appliquent également aux pères ayant plusieurs petits et constituent l’une des premières preuves démontrant ce phénomène chez les ouistitis sauvages. Ces animaux forment des couples durables et sont en grande partie monogames, ce qui rend leur modèle social d’autant plus comparable au nôtre.

Ces résultats concordent avec des études chez l’homme montrant l’importance de la paternité sur la santé des enfants. Il s’agit d’un parallèle entre les soins prodigués par les primates et les styles parentaux humains qui encouragent l’implication paternelle, un aspect qui a longtemps été négligé.

L’implication des mâles dans l’éducation remet en question les idées reçues sur l’importance des pères chez les animaux non humains. Les pères jouent clairement un rôle dans la réussite de leur progéniture jusqu’à l’âge adulte.

Ainsi, si l’éducation des enfants est fondamentalement adaptative, les débats sur le style parental idéal sont peut-être moins utiles qu’on ne le pense. Cela a des implications pour la culture des conseils parentaux et la manière dont nous concevons les systèmes de soutien.

La Conversation Canada

Libby Ware ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La manière dont les primates élèvent leurs petits peut inspirer les parents humains – https://theconversation.com/la-maniere-dont-les-primates-elevent-leurs-petits-peut-inspirer-les-parents-humains-281276

Mali : pourquoi les djihadistes ferment les écoles

Source: The Conversation – in French – By Lamine Savané, PhD science politique, ATER, CEPEL (UMR 5112) CNRS, Montpellier, Post doctorant PAPA, Université de Ségou

Longtemps épargnées par les groupes djihadistes, les écoles du village de Dia à Ténenkou dans la région de Mopti, ont finalement été fermées sous la pression des groupes armés, notamment la Katibat Macina, affiliée au JNIM, principal groupe djihadiste actif dans cette région. Cette fermeture serait anecdotique si elle ne touchait que la région de Mopti. Or, la quasi-totalité des régions du Mali est touchée par cette fermeture des écoles.

En tant que chercheurs en sciences politiques et de l’éducation, nous avons récemment publié une recherche dans un ouvrage collectif sur l’école africaine face aux crises sécuritaires. Cette recherche se base sur des enquêtes menées principalement dans les régions de Ségou (cercle de Farako) et de Mopti (cercle de Ténenkou) de 2022 à 2025.

Nous voulions comprendre, entre autres questions, pourquoi l’école était une des premières institutions à laquelle les groupes djihadistes s’attaquaient chaque fois qu’ils veulouaient étendre leur influence dans une localité. Au-delà de l’école, les groupes djihadistes s’en prennent à tous les services sociaux de base qu’il s’agisse des administrations publiques, des commissariats de police ou des marchés hebdomadaires

Fragilités du système éducatif bien avant la crise

Au Mali, comme dans d’autres pays voisins, plus d’un million d’enfants ne sont pas scolarisés, pour des raisons indépendantes de la crise sécuritaire. Il demeure d’importants déséquilibres entre enfants des zones rurales et ceux du monde urbain. Leur accès à l’école étant fortement déterminé par leur localité de résidence, les enfants vivant en milieu rural sont souvent obligés de marcher plusieurs kilomètres pour atteindre l’école primaire la plus proche. Il y a aussi une disparité villes/villages en termes d’enseignants qualifiés, les villages servant de lieux d’affectation pour les débutants .

Toutes ces difficultés vont s’accentuer avec la crise sécuritaire, surtout que les zones rurales sont plus propices à l’influence des groupes djihadistes. Les chiffres globaux sur la fermeture des écoles n’ont cessé de croître sur l’ensemble du territoire malien depuis le début de la crise en 2012. Selon les données fournies par Cluster Education sur le Mali, au mois de janvier 2026, 2343 écoles sur un total de 10766 étaient non fonctionnelles, affectant 702 900 enfants non scolarisés.

Ce taux de fermeture des écoles représente 22 % des écoles au Mali. Dans la région de Ségou, 24 % des écoles ne sont pas fonctionnelles, tandis que ce taux monte à 35 % dans la région de Mopti, derrière Ménaka (52 %).

L’impact de la crise sécuritaire sur les écoles

La fermeture des écoles n’impacte pas seulement les élèves : les enseignants sont aussi concernés. Ils sont 14 058 enseignants à être au chômage technique selon la même source. Néanmoins, la menace contre les écoles est essentiellement celle des groupes djihadistes. Il s’agit principalement de zones où l’on constate un retrait de l’État (administrations, justice, forces de sécurité). L’administration n’est présente que partiellement dans ces localités sous pression des groupes djihadistes. Les populations accèdent difficilement aux services sociaux de base.

Toutes ces difficultés que l’école rencontrait vont s’accentuer avec la crise sécuritaire. En effet, les groupes djihadistes constituent les premiers acteurs de l’insécurité. Ils sont responsables de nombreuses attaques, qu’elles soient dirigées contre les Forces armées maliennes (FAMA), les autres groupes armés non étatiques, les représentants de l’État, les communautés ou la population civile qui leur résiste de manière générale. La fermeture des écoles est le principal indicateur de la présence djihadiste. Plus les écoles restent ouvertes, plus c’est la preuve que l’influence djihadiste est amoindrie.

A contrario, la fermeture des écoles est la manifestation d’une présence djihadiste accrue. L’école est une cible de prédilection des groupes djihadistes en raison de l’esprit critique qu’elle développe. Dans les zones sous influence djihadiste, les écoles sont souvent saccagées, voire brûlées en guise d’avertissement. Les enseignants qui veulent résister, en continuant à dispenser les cours sont menacés par les djihadistes.

Plusieurs enseignants ont été arrêtés avant d’être relâchés, parfois suite à des médiations. Face à ces risques réels, certains finissent par abandonner leur poste. Les mouvements djihadistes se rejoignent tous sur ce point, leur opposition à « l’école républicaine » ou « formelle ». La consigne est on ne peut plus claire : pas « d’école formelle » dans les zones sous leur influence. C’est ce que nous explique cet agent d’une ONG dans la région de Mopti. Originaire de la zone, il a pu voir l’impact de l’insécurité sur les écoles. Cette insécurité émane essentiellement des djihadistes :

S’agissant des écoles, dans plusieurs cas, elles ont été saccagées, les portes et les fenêtres ont toutes été enlevées. Les djihadistes sont partis avec tout ce qu’on peut enlever comme les tables-bancs. Il n’y a plus rien qui reste de l’école et la question d’une éventuelle réouverture n’est pas à l’ordre du jour (entretien, mai 2023, Ténenkou).

Les écoles dans leur ensemble sont attaquées par les mouvements djihadistes. À cet égard, l’étymologie du mouvement terroriste nigérian Boko Haram est illustrative. Son nom signifie littéralement en langue haoussa que le « livre » ou l’école occidentale, sous-entendu « la civilisation occidentale », est haram, c’est-à-dire interdite par la religion. Dans la phraséologie Boko Haram, le détournement des deniers publics par les élites nigérianes, la mauvaise gouvernance, l’injustice, la dépravation des moeurs, toutes les tares de la société nigériane ont une même et unique cause: l’école occidentale.

Les mouvements djihadistes reprochent aux écoles républicaines de propager l’enseignement des mécréants (occidentaux) qu’ils jugent contraires à leur vision de l’islam salafiste à l’encontre des valeurs de l’islam salafiste. Les djihadistes imposent donc que ces écoles deviennent des écoles coraniques ou que l’enseignement soit dispensé en arabe. Les populations sont plutôt encouragées à envoyer leurs enfants dans les écoles coraniques.

Déscolarisation et vulnérabilité

La conséquence de cette pression des djihadistes est la privation de plus de 702 900 enfants de leurs droits à l’éducation, compromettant ainsi leur avenir. Les enseignants de ces localités, intimidés voire menacés — plusieurs d’entre eux ayant été arrêtés avant d’être relâchés à Farako — finissent par abandonner leur poste, par peur pour leur vie. En revanche, les populations sont plutôt encouragées à envoyer leurs enfants dans les écoles coraniques. L’objectif est clair : c’est la fin de toute présence d’école dans ces zones.

Ils agressent physiquement les enseignants, récupèrent leurs biens, brûlent le matériel didactique, et dans certains cas, récupèrent les vivres destinés aux élèves. Une des conséquences directes de cette interdiction est la privation de milliers d’enfants maliens de leurs droits à l’éducation, compromettant ainsi leur avenir. De ce fait, ces enfants sans éducation peuvent constituer un large vivier de recrutement futur pour ces diverses organisations djihadistes.

Mopti et Ségou affectées

Dans les régions de Mopti et de Ségou, les écoles dans leur majorité ont commencé à être affectées à partir de 2017, avec des exceptions comme dans le cercle Ténenkou où l’on constate des fermetures depuis 2012, avec le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), un groupe indépendantiste touareg devenu aujourd’hui le Front de libération de l’Azawad (FLA). Mais beaucoup de ces écoles de Ségou et de Mopti ont fermé leurs portes en 2018. Les fermetures ont concerné d’abord la région de Mopti, bastion d’origine de la Katibat Macina. Déjà à cette époque, la plupart des écoles dans les communes rurales sont/étaient fermées.

A partir de 2019, on trouvait des écoles fonctionnelles principalement dans les chefs-lieux des cercles de la région de Mopti tels que Mopti ville, Ténenkou, Youwarou. Certains enseignants se sont donc refugiés dans les capitales régionales, à la suite de menaces de la part des groupes djihadistes.

Les chiffres sur la fermeture des écoles sont expressifs dans la région de Mopti. Sur les 829 écoles de la région, 289 sont fermées suite à la menace djihadiste, ce qui fait un taux de fermeture de 35 %. Ces fermetures affectent plus de 86700 enfants qui se retrouvent déscolarisés, et 1734 enseignants qui quittent les communes rurales.

Les stratégies observables sur le terrain

Malgré le nombre élevé d’écoles non fonctionnelles, certaines demeurent ouvertes. Deux stratégies principales apparaissent dans la pratique : la sécurisation des écoles et l’engagement communautaire. La sécurisation des écoles est ce qu’on a appelé la stratégie par le « haut », c’est-à-dire celle déployée par les autorités étatiques. Cette stratégie porte sur le déploiement des détachements militaires dans les villes pour restaurer la présence de l’État.

La présence militaire rassure le personnel scolaire et lui permet de travailler sereinement. Les villes qui se caractérisent par une forte présence militaire sont les moins affectées par les fermetures d’écoles. A Ténenkou ville et à Dioura, les écoles fonctionnent normalement en raison de la présence militaire dissuasive.

C’était le cas à Diondjori dont le blocus a été levé en novembre 2023 – et à Diafarabé avant que ces deux communes ne soient l’objet d’un blocus.

La deuxième stratégie par le « bas » porte sur l’engagement communautaire. Cette stratégie par le « bas », profite à la fois d’imaginaires populaires qui confèrent un statut spécifique à certaines localités, mais aussi, de contacts avec les groupes djihadistes.

Le village de Dia, chef-lieu de la commune de Diaka, était illustratif de cette stratégie. Sans présence des forces militaires et des groupes d’autodéfenses dozos, des dynamiques locales communautaires parvenaient à préserver le fonctionnement des écoles. Il s’agissait de la primauté de la coexistence pacifique comme mode de gouvernance de la société.

Avec la fermeture des écoles dernièrement à Dia, c’est la limite de la stratégie par le « bas » qui nous invite à analyser les groupes djihadistes à l’aune de leur matrice idéologique réfractaire à toute critique.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Mali : pourquoi les djihadistes ferment les écoles – https://theconversation.com/mali-pourquoi-les-djihadistes-ferment-les-ecoles-280023

Comment la chasse à la baleine s’est étendue du Pays basque au reste du monde… jusqu’à être interdite

Source: The Conversation – in French – By Álex Aguilar, Profesor de Biología Animal, Universitat de Barcelona

Pendant des siècles, la chasse à la baleine a fait vivre des économies entières. Jan Pieter Strijbos/Nationaal Archief

Entre prospérité économique, surexploitation et régulation tardive, près de mille ans de chasse à la baleine ont laissé une empreinte durable sur les sociétés et les littoraux.


Les archives les plus anciennes attestant l’existence d’une pêche à la baleine organisée remontent au XIe siècle au Pays basque. De là, l’activité s’est rapidement étendue aux ports du littoral cantabrique, de la Galice jusqu’au Labourd, puis à l’ensemble de l’Atlantique, atteignant des pays comme le Brésil et l’Islande.

Bien qu’elle soit aujourd’hui presque abandonnée, cette activité a longtemps constitué un secteur très rentable. À tel point que l’ampleur des captures et leur mauvaise gestion ont conduit à son interdiction afin de protéger les cétacés.

Les débuts de la chasse à la baleine

Au Pays basque, la pêche se pratiquait à partir de petites embarcations à rame, qui prenaient la mer dès qu’une baleine était repérée. Une fois le cétacé atteint, il était immobilisé à l’aide de harpons lancés à la main, puis achevé à la lance. Le corps était ensuite remorqué jusqu’à la plage pour être exploité.

Par ailleurs, les baleiniers recherchaient activement les petits, sachant que s’ils s’en emparaient, la mère les suivrait jusqu’à des eaux abritées, ce qui facilitait sa capture ultérieure.

Dans la pêche côtière traditionnelle, les baleines étaient généralement traitées sur les plages, à la force des bras, avec de simples hachettes, couteaux et crocs.
Dans la pêche côtière traditionnelle, les baleines étaient généralement traitées sur les plages, à la force des bras, avec de simples hachettes, couteaux et crocs.
Gravure extraite de l’Histoire générale des drogues, de Pierre Pomet, París 1694

Pendant des siècles, les baleines étaient principalement pêchées pour leur lard, dont on tirait l’huile, utilisée pour l’éclairage et la fabrication de savon, essentiel à l’industrie lainière.

Bien que la capture du cétacé comporte des risques — car, aussi paisible soit-il, un animal blessé se retourne toujours contre son attaquant — les bénéfices faisaient vivre des économies locales entières. À tel point qu’une cinquantaine de ports du littoral cantabrique se sont engagés dans cette activité.

Expansion de l’activité à l’échelle mondiale

À partir du XVIe siècle, les Basques ont étendu cette activité à l’Atlantique, jusqu’à atteindre l’Islande, le Groenland, Terre-Neuve et même le Brésil. Cette expansion n’est pas passée inaperçue et, dès cette époque, d’autres puissances comme la France, le Royaume-Uni et les Pays-Bas se sont lancées à leur tour dans la chasse à la baleine, faisant fortement augmenter les captures à l’échelle mondiale.

Dès la première moitié du XIXe siècle, la chasse à la baleine était pratiquée dans tous les océans du globe et sa rentabilité atteignait des niveaux exceptionnels : les taux de profit annuels se situaient généralement entre 25 % et 50 %, permettant d’amortir rapidement les investissements nécessaires à une expédition.

Le Lagoda, un trois-mâts barque américain de New Bedford (Massachusetts), a ainsi rapporté à ses armateurs, en seulement douze ans, une somme cent vingt fois supérieure à l’investissement initial, avec certains dividendes annuels atteignant 361 %.

Au XXe siècle, la modernisation s’est traduite par l’utilisation de navires en fer équipés de moteurs à vapeur et de canons tirant des harpons de 80 kilos munis de grenades explosives, ce qui a encore accru la létalité et la rentabilité de cette activité. Rentabilité qui dépassait souvent 100 % par an, avant de commencer à diminuer avec l’épuisement progressif des populations de cétacés.

Un business juteux qui n’a jamais cherché à être durable

Dans le même temps, l’expérience accumulée par des générations de baleiniers a montré que le rendement exceptionnel des baleines était limité par leur lente reproduction. Logiquement, il aurait fallu adapter les captures à la capacité de renouvellement des populations. Mais l’industrie a fait un autre choix : maximiser les profits, quitte à épuiser rapidement les ressources d’une zone avant de se déplacer ailleurs lorsque les stocks locaux s’effondraient.

Pour permettre cette stratégie, des usines baleinières démontables et transportables ont été mises au point, adaptées à une exploitation intensive et mobile.

La saga familiale norvégienne des Herlofson, qui a introduit la chasse à la baleine moderne sur les côtes espagnoles, en est un bon exemple. Le patriarche, Peter, commence ses activités en Norvège dans les années 1880. En 1896, il installe une première station en Islande, qu’il ferme cinq ans plus tard pour la transférer en 1902 sur l’île de Harris, en Écosse.

Il est ensuite remplacé par son fils Carl, qui déplace en 1921 le centre d’opérations vers le golfe de Cadix, puis en 1925 vers la Galice. En 1928, il s’installe à Terre-Neuve, avant d’opérer en Namibie à partir de 1932, pour finir sa carrière à bord d’un navire-usine en Antarctique. À eux deux, père et fils ont exploité en cinquante ans huit zones de pêche baleinière différentes — soit en moyenne une tous les six ans.

Dans une lettre, Carl exposait clairement sa stratégie : il fallait prélever rapidement « la crème » de chaque caladero (zone de pêche) — autrement dit en tirer le maximum — puis, une fois la zone épuisée, se déplacer vers la suivante.

Baleine fraîchement harponnée par un navire de la compagnie galicienne Industria Ballenera SA en 1982.
Baleine fraîchement harponnée par un navire de la compagnie galicienne Industria Ballenera SA en 1982.
Alex Aguilar

La régulation et la Commission baleinière internationale

Ces abus ont profondément transformé la perception publique. La baleine est passée du statut de créature redoutée — pensons à Moby Dick — à celui de symbole de la conservation. En 1946, la Commission baleinière internationale (CBI) a été créée afin de réguler cette activité. Dans les années 1970, la CBI avait déjà protégé de nombreuses populations et encadrait l’exploitation des autres au moyen de quotas stricts. La pêche était enfin sous contrôle.

Cependant, le passé pesait trop lourd et la pression écologiste, très active dans les années 1980, a conduit à l’adoption d’un moratoire sur la chasse commerciale entré en vigueur en 1986, initialement prévu pour durer cinq ans. La mesure a été adoptée de justesse, avec un rôle décisif de l’Espagne, dont le vote a fait basculer le résultat.

Bien que la fin du moratoire ait été envisagée pour 1991, celui-ci a été prolongé indéfiniment en raison de sa forte portée symbolique. Pour beaucoup, l’idée de relancer la chasse à la baleine restait inacceptable. Le Japon, la Norvège et l’Islande, pays aux intérêts baleiniers importants, ont contesté cette décision en faisant valoir que les populations qu’ils exploitaient étaient en bon état — un point appuyé par des études scientifiques — et ont quitté la CBI, reprenant la chasse dans le cadre de quotas nationaux. Aujourd’hui, les deux tiers des captures de baleines ont lieu en dehors de cette organisation, selon des règles fixées par chaque pays.

Une grande partie de ses revenus provenant des cotisations versées par les pays membres — elles-mêmes liées à leur activité baleinière —, la CBI a été contrainte de vendre son siège et d’espacer ses réunions. Paradoxalement, cette organisation, pionnière dans la régulation internationale d’une ressource halieutique, traverse aujourd’hui une profonde crise en raison même de son succès. L’efficacité de son action a été dépassée par l’inertie d’une perception sociale forgée à une époque où l’exploitation des baleines était peu régulée et souvent abusive.

La CBI s’est depuis réinventée en s’intéressant à des enjeux comme le tourisme d’observation des baleines ou les effets de la pollution.

Vestiges de la vigie baleinière de Mendata, dans la commune basque de Deva.
Vestiges de la vigie baleinière de Mendata, dans la commune basque de Deva.
Alex Aguilar

Près de mille ans de pêche à la baleine ont laissé sur le littoral cantabrique une empreinte profonde et bien visible. Les petits ports du nord de la péninsule Ibérique abritent musées, monuments, vestiges de vigies et d’anciennes usines, blasons ornés de motifs baleiniers, ainsi que linteaux, sépultures et pierres tombales décorés de harpons et de scènes de chasse aux cétacés. Un patrimoine historique de premier plan, qui subsiste comme le témoignage d’une activité aujourd’hui disparue.

The Conversation

Álex Aguilar a reçu des financements du Plan Nacional de Investigación no Orientada.

ref. Comment la chasse à la baleine s’est étendue du Pays basque au reste du monde… jusqu’à être interdite – https://theconversation.com/comment-la-chasse-a-la-baleine-sest-etendue-du-pays-basque-au-reste-du-monde-jusqua-etre-interdite-281450