« La peinture n’est pas mon art » : Michel-Ange se définissait avant tout comme dessinateur

Source: The Conversation – France (in French) – By Anna Swartwood House, Associate Professor of Art History, University of South Carolina

Dès son plus jeune âge, Michel-Ange préféra le dessin et la sculpture à la peinture. Ian Nicholson/PA via Getty Images

C’est à travers la pratique du dessin que Michel-Ange s’accomplissait vraiment : un art considéré, dans la Renaissance italienne, comme le plus noble et celui dont découlaient tous les autres.


Un dessin à la sanguine de 12,7 cm sur 10,2 cm représentant le pied d’une femme, réalisé par Michel-Ange, a été vendu aux enchères et adjugé 27,2 millions de dollars (23,08 millions d’euros) le 5 février 2026, dépassant largement les 1,5 à 2 millions de dollars attendus.

Les experts pensent qu’il s’agit d’une étude pour la figure de la Sibylle de Libye, une prophétesse qui apparaît sur le plafond de la chapelle Sixtine à Rome. Michel-Ange a peint ces fresques emblématiques entre 1508 et 1512, mais il en a d’abord esquissé la composition générale et les détails dans une série de dessins préparatoires. Seuls une cinquantaine de ces dessins ont survécu jusqu’à aujourd’hui.

Si cette vente a suscité beaucoup de réactions, ce n’est pas seulement en raison de cette somme astronomique. Conservé dans des collections privées pendant des siècles, le dessin n’a été révélé au grand public qu’après que le propriétaire eut envoyé une photo à la maison de ventes Christie’s. Un expert en dessins l’a identifié comme l’une des rares études existant encore des fresques de la chapelle Sixtine.

Comme historienne de l’art spécialiste de la Renaissance italienne, je me réjouis de cette vente non pas en raison de la somme qu’elle a rapportée, mais parce qu’elle a attiré l’attention sur le dévouement de Michel-Ange au dessin, un médium qu’il privilégiait par rapport à la peinture.

« Ce n’est pas mon art »

Les historiens de l’art connaissent bien Michel-Ange grâce aux lettres et aux poèmes qu’il a rédigés ainsi qu’à deux biographies écrites de son vivant par des proches, Giorgio Vasari et Ascanio Condivi.

En 1506, le pape Jules II suspend les travaux de sculpture de Michel-Ange sur le tombeau papal de la basilique Saint-Pierre, réaffectant les fonds destinés au tombeau à la rénovation de la basilique elle-même. Michel-Ange réagit en fermant son atelier et ordonne à ses assistants d’en vendre tout le contenu, abandonnant 90 charrettes de marbre. Il quitte Rome, dégoûté.

En 1508, Jules II et son intermédiaire, le cardinal Francesco Alidosi, parviennent à ramener Michel-Ange à Rome en lui promettant une rémunération de 500 ducats et un contrat pour peindre la chapelle Sixtine. Bien qu’il ait accepté, l’artiste s’est beaucoup plaint de cette nouvelle commande. Il écrivit à son père que la peinture n’était pas son métier et déclara au pape que la peinture n’était pas son art. C’est bel et bien la sculpture, et non la peinture, qui était au cœur de l’identité de Michel-Ange.

Un morceau de papier jauni avec un texte écrit en italien et un gribouillage représentant un homme s’efforçant de peindre une image au plafond
Michel-Ange se plaignit de la peinture de la chapelle Sixtine dans un poème qu’il envoya à son ami Giovanni da Pistoia.
Wikimedia

Selon la biographie de Condivi, que Michel-Ange approuva et contribua à façonner, l’artiste aurait quitté l’atelier du peintre Domenico Ghirlandaio vers 1490 pour se former dans le jardin de sculptures du puissant mécène florentin Lorenzo de Médicis. Michel-Ange plaisantera plus tard en disant qu’il était devenu sculpteur dès son plus jeune âge, grâce au lait maternel de sa nourrice, qui était la fille de tailleurs de pierre.

Au-delà de son enthousiasme pour la sculpture et de son ressentiment à l’égard de la chapelle Sixtine – qu’il qualifiait de « tragédie du tombeau » –, Michel-Ange considérait la peinture à fresque comme un travail éreintant.

« Cette torture m’a valu un goitre », écrivit-il à son ami Giovanni da Pistoia dans un poème illustré.

« Mon estomac est écrasé sous mon menton, ma barbe pointe vers le ciel, mon cerveau est broyé dans un cercueil, ma poitrine se tord comme celle d’une harpie. Mon pinceau, toujours au-dessus de moi, dégouline de peinture, si bien que mon visage fait un excellent sol pour les gouttes ! »

« Ma peinture est morte, conclut-il. Je ne suis pas à ma place – je ne suis pas peintre. »

Un grand dessein

La caricature qui accompagne le poème de Michel-Ange montre non seulement un esprit acariâtre et agité, mais aussi la façon dont il utilisait le dessin pour refléter ses émotions.

Le début du XVIᵉ siècle a vu l’essor du dessin, et celui de Michel-Ange en premier lieu. Plutôt que de se limiter à copier ou à fournir des modèles pour la peinture, le dessin a été considéré comme un exercice intellectuel, exploratoire et créatif important. Vasari, le biographe de Michel-Ange, a utilisé le terme célèbre de « disegno » pour signifier à la fois le dessin physique et la « conception » ou le concept global d’une œuvre, conférant ainsi à l’artiste un pouvoir créatif quasi divin.

Ce double sens se reflète dans le titre de l’exposition très populaire de 2017 consacrée aux dessins de Michel-Ange au Metropolitan Museum of Art de New York, « Michel-Ange : dessinateur et concepteur divin ».

Michel-Ange a réalisé de nombreux dessins pour la chapelle Sixtine, qui reflétaient les différentes significations du mot « disegno ». Il y avait ses croquis de modèles ainsi que ses rendus architecturaux et ses plans pour organiser cet immense espace. Puis il y avait les « cartons » grandeur nature dessinés pour transférer ses dessins directement sur le plafond lui-même.

Esquisses de formes architecturales et de membres humains sous différents angles
Le plan de Michel-Ange pour la décoration de la voûte de la chapelle Sixtine ainsi que ses études de bras et de mains.
The Trustees of the British Museum (Londres), CC BY-SA

Le beau pied

Michel-Ange a également réalisé de nombreuses études de parties du corps et de gestes pour la chapelle Sixtine, notamment des yeux, des mains et des pieds. Dans un dessin pour le plafond de la chapelle Sixtine, aujourd’hui conservé au British Museum, diverses mains – peut-être inspirées des siennes – se répètent sur le côté droit de la page.

Les pieds revêtaient une importance particulière dans la conception globale de la figure humaine, et ils se situent à la croisée des intérêts de Michel-Ange pour l’art classique et l’anatomie humaine.

Le contrapposto était la posture emblématique des figures se tenant debout dans les peintures et les sculptures. Le poids du corps représenté repose sur une jambe tandis que l’autre jambe est fléchie. Le David de Michel-Ange se tient en contrapposto et même les médecins d’aujourd’hui sont impressionnés par la précision anatomique des muscles et des veines de chaque pied.

Un pied sculpté dans le marbre blanc
Le pied gauche détendu du David de Michel-Ange.
Franco Origlia/Getty Images

Le dessin vendu par Christie’s représentant le pied de la Sybille a probablement été réalisé d’après un modèle vivant, Michel-Ange mettant en valeur l’élégance de la prophétesse Sibylle de Libye à travers son pied dramatiquement cambré. Dans la fresque achevée, le corps de la Sibylle est une sorte de machine élégante. La musculature de ses bras tendus, son torse enroulé et son orteil pointé fonctionnent tous en harmonie. Ce petit dessin montre comment l’énergie intense exprimée par une seule partie du corps pouvait contribuer au « disegno » global de cette fresque monumentale.

Si le processus de peinture du plafond fut ardu, celui de sa conception à travers le dessin fut manifestement gratifiant pour Michel-Ange.

Peinture colorée représentant une jeune femme posant en position assise, se tournant vers les spectateurs tout en tenant un grand livre ouvert
La fresque achevée de la Sibylle de Libye dans la chapelle Sixtine.
Wikimedia

Le dessin comme pivot

Malgré la popularité des fresques de la chapelle Sixtine, Michel-Ange ne revint que rarement à la peinture après les avoir achevées. En 1534, le pape Clément VII lui commanda de peindre le Jugement dernier sur le mur de l’autel de la chapelle Sixtine. Mais ce n’est qu’après la mort de Clément plus tard dans l’année – et après que son successeur le pape Paul III eut nommé Michel-Ange architecte en chef, sculpteur et peintre du palais du Vatican – que l’artiste a commencé à travailler sur le mur de l’autel.

Si beaucoup de gens aujourd’hui pensent aux fresques de la chapelle Sixtine ou à la Joconde de Léonard de Vinci lorsqu’ils évoquent la Renaissance italienne, ces artistes ne se considéraient pourtant pas avant tout comme des peintres.

Dans une célèbre lettre de présentation adressée au duc de Milan, Ludovico Sforza, Léonard de Vinci détaille ses nombreuses compétences en matière de fortifications, d’infrastructures et d’armement. Il se vante de son aptitude à construire des ponts, des canaux, des tunnels et des catapultes. Ce n’est qu’après dix paragraphes qu’il ajoute une seule phrase admettant qu’il est également capable « de réaliser des sculptures en marbre, en bronze ou en argile, et qu’en peinture, il peut accomplir n’importe quel type de travail aussi bien que n’importe quel homme ».

Tout comme ceux de Michel-Ange, les dessins de Léonard témoignent d’un esprit vorace. Ils explorent, plutôt que de simplement observer, tout ce qui va des machines militaires à l’anatomie humaine. En 1563, Michel-Ange fut nommé maître de l’Accademia del Disegno de Florence, qui avait pour objectif d’enseigner le dessin et la conception en tant que compétences fondamentales nécessaires à la sculpture, à l’architecture et à la peinture.

Le dessin, en fin de compte, était l’art qui unifiait les nombreuses activités de l’« homme de la Renaissance ».

The Conversation

Anna Swartwood House ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. « La peinture n’est pas mon art » : Michel-Ange se définissait avant tout comme dessinateur – https://theconversation.com/la-peinture-nest-pas-mon-art-michel-ange-se-definissait-avant-tout-comme-dessinateur-279586

« Cold case » : Comprendre le profil de la victime pour retrouver le meurtrier

Source: The Conversation – France in French (3) – By Magalie Sabot, Psychocriminologue à l’Office central pour la répression des violences aux personnes, Université Paris Cité

Les enquêtes sur les cold cases, ces meurtres non résolus depuis des décennies, reposent sur des méthodes souvent méconnues. L’analyse victimologique et la connaissance du cercle proche des victimes permettent de faire émerger de nouveaux indices. Récit d’une enquête portant sur le meurtre d’une adolescente, survenu il y a quarante ans.


Lorsque les policiers arrivent sur son lieu de travail, Anne ne peut imaginer que c’est pour elle qu’ils font le déplacement. De l’annonce, elle ne retient que quelques mots, secs et hachurés : sa fille unique de 16 ans a été tuée de plusieurs coups de couteau au sein du domicile familial. Malgré le choc, les proches sont rapidement entendus : la famille, puis les amis, les camarades et les voisins.

Nous sommes dans les années 1980, l’enquête sur le meurtre de Sophie ne fait que débuter (le prénom de la victime et certains éléments ont volontairement été modifiés).

À l’époque, l’ADN n’est pas encore au cœur des investigations criminelles et aucune trace génétique ne sera collectée. Alors, quand l’Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP) reprend l’affaire quarante ans plus tard, il faut mobiliser d’autres leviers pour retrouver le meurtrier.

L’unité d’analyse comportementale (UACP), formée de trois psychocriminologues, constitue l’un des outils mis à la disposition des enquêteurs pour reprendre ces affaires complexes restées irrésolues.

L’entourage : premier suspect

L’annonce d’un décès dans des circonstances criminelles constitue, pour les proches, une épreuve émotionnelle. Elle les confronte à une réalité brutale susceptible d’altérer temporairement leurs capacités de compréhension, de réaction et d’expression. Si certaines manifestations sont attendues (pleurs, cris, colère), d’autres réponses, telles que la sidération, la distanciation ou une apparente froideur, peuvent également survenir. Ces réactions ne sauraient être interprétées comme une absence d’affect : elles relèvent fréquemment d’un état de choc. Il importe, dès lors, de ne pas assimiler ces mécanismes défensifs à des indices de dissimulation.

Cependant, cette lecture clinique ne peut occulter les réalités de l’enquête criminelle qui conduit souvent à orienter les investigations vers l’entourage de la victime. Les statistiques criminologiques montrent en effet que, dans de nombreux homicides, l’auteur appartient au cercle familial ou relationnel.

D’après les données du ministère de l’intérieur, en 2023, sur les 996 personnes décédées à la suite d’un homicide en France, environ une sur quatre l’a été dans un cadre familial. Et lorsque l’on considère spécifiquement les victimes féminines, plus d’une sur deux a été tuée dans un contexte intrafamilial.

À l’échelle internationale, les recherches criminologiques menées à partir d’homicides résolus montrent que les meurtres commis par des auteurs totalement inconnus de leurs victimes restent rares. Ils représentent en moyenne entre 9 % et 20 % des cas, selon les pays et les périodes étudiées. Une recherche menée en 2021 en Algérie confirme encore ces résultats : dans plus de 80 % des homicides étudiés, un lien de connaissance existe entre la victime et son meurtrier (dans 21 % des cas il s’agit d’un membre de la famille, dans 12 % d’une relation intime, dans 28 % d’un voisin, dans 14 % d’un ami, dans 6 % d’une relation professionnelle).

S’agissant du meurtre de Sophie, un facteur de vulnérabilité spécifique doit aussi être intégré à l’analyse : l’adolescence. Des travaux menés en 2024 en Italie indiquent que, entre 13 et 18 ans, les jeunes femmes sont tuées par un partenaire intime dans neuf cas sur dix (62 % par le partenaire actuel, 26 % par un ancien partenaire).

Lorsque l’auteur est identifié, le profil correspond à celui d’un jeune homme légèrement plus âgé que la victime (environ + 3,9 ans). Dans plus de la moitié des situations, le passage à l’acte s’inscrit dans un contexte de rupture ou de conflit amoureux.

Au vu de ces éléments, les enquêteurs procèdent dès que possible à l’audition de l’entourage de la victime, afin de mieux cerner quelles étaient ses préoccupations, ses dynamiques relationnelles et ses histoires adolescentes. Si l’on en croit ces données chiffrées, le criminel serait juste là, caché dans son cercle de connaissance.

Les biais cognitifs dans les enquêtes

Les parents endeuillés sont-ils vraiment des témoins fiables ? Tandis que l’enquête vise à objectiver le profil d’une victime, les parents évoquent avant tout leur enfant, investi d’une forte charge affective. Cette proximité favorise l’émergence de biais cognitifs lors des déclarations initiales : idéalisation post-mortem, minimisation des conflits, biais de loyauté familiale ainsi que des mécanismes défensifs liés à la honte ou à la culpabilité. En relisant les premières auditions, cela transparaît souvent dans certaines formules récurrentes des proches, telles que « Elle n’aurait jamais fréquenté de mauvaises personnes », « Elle était appréciée de tous » ou encore « J’aurais dû être au domicile ce jour-là ».

S’y ajoutent des phénomènes de contamination intertémoins, les échanges intrafamiliaux contribuant à l’élaboration d’un récit homogénéisé. Il en résulte fréquemment la construction d’un portrait lissé : famille sans difficulté, adolescente sans problème, dans lequel certains aspects de la vie intime restent dans l’ombre.




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Afin de limiter les effets des biais cognitifs dans la conduite des enquêtes, les services de police recourent à des grilles structurées d’exploration victimologique. Ces outils méthodologiques visent à examiner de manière systématique l’ensemble des dimensions de la vie de la victime : sphère affective et sexuelle, relations sociales et professionnelles, vulnérabilités, habitudes de vie ainsi que d’éventuels changements récents de comportement.

La structuration des informations recueillies permet ensuite une mise en perspective comparative des données, faisant apparaître les convergences, les divergences, les zones d’ombre ou encore les éléments susceptibles d’avoir été tus. Dans le cadre de la réouverture d’un dossier ancien, ces portraits victimologiques constituent un appui essentiel aux nouvelles auditions : ils orientent les investigations vers les éléments demeurés lacunaires, insuffisamment explorés ou précédemment passés sous silence, et favorisent ainsi une reprise d’enquête plus exhaustive et méthodologiquement sécurisée.




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Dans l’affaire criminelle du meurtre de Sophie, l’analyse conduite au sein de l’OCRVP a mis en évidence une période de remaniement identitaire marquée, où la contestation des normes parentales et les conduites transgressives s’inscrivaient dans un processus adolescent classique.

Les auditions des amies se révèlent, à cet égard, particulièrement fécondes. Elles font émerger des éléments souvent ignorés du cercle familial : des expériences affectives et sexuelles, l’usage de cannabis et d’alcool en soirée et, un projet de fugue pour rejoindre celui qu’elle pensait être son grand amour.

Toutefois, l’examen psychocriminologique suggère également l’existence d’un décalage possible entre les récits livrés au groupe de pairs et la réalité des conduites de Sophie : certaines expériences semblent avoir été enjolivées pour se donner une image plus téméraire, plus audacieuse. Dès lors, l’enjeu analytique ne réside pas seulement dans l’accumulation d’informations factuelles, mais aussi dans l’appréhension des écarts entre les différentes représentations sociales de la victime afin de cerner, au plus près, la dynamique identitaire à l’œuvre.

L’analyse victimologique

L’analyse victimologique, dans le cadre de l’enquête criminelle, est l’étude de la victime permettant de déduire les circonstances de sa sélection par l’auteur et la dynamique du crime. À l’OCRVP, cette analyse est réalisée par les psychologues de l’Unité d’analyse comportementale psychocriminologique.

Cependant, cette discipline a longtemps occupé une place secondaire au profit du profilage criminel, focalisé quasi exclusivement sur le criminel recherché. Le profilage s’est, en effet, historiquement construit à partir de l’analyse des traces comportementales laissées sur la scène de crime (mode opératoire, signature, mise en scène), à partir desquelles les enquêteurs tentaient d’inférer les caractéristiques du suspect.

Pourtant, les travaux de criminologues spécialisés dans l’analyse comportementale, comme Wayne Petherick ou Brent Turvey, soulignent le rôle central de la connaissance de la victime dans la compréhension du processus criminel. C’est en croisant l’analyse victimologique et le profilage criminel du suspect que l’on peut éclairer trois aspects essentiels de l’enquête : le contexte du crime, les liens éventuels entre auteur et victime, et les pistes d’investigation à privilégier.

Le lieu dans lequel se trouvait la victime, sa vulnérabilité et sa capacité à se défendre donnent des indices sur la façon dont le meurtrier a agi. Celui-ci choisit souvent sa victime en fonction de ce qu’elle lui permet de réaliser : satisfaire des fantasmes, répondre à ses pulsions ou simplement profiter d’une opportunité donnée. L’analyse victimologique, articulée aux éléments objectivés sur la scène de crime, permet ainsi d’inférer le mode d’approche, le mode d’attaque, les risques assumés et, dans une certaine mesure, le mobile.

L’analyse victimologique du meurtre de Sophie éclaire plusieurs traits du comportement de l’auteur. L’adolescente n’ouvrait pas la porte aux inconnus, suggérant une approche par ruse mobilisant certaines compétences sociales. Le crime survient alors qu’elle est seule à son domicile, dans le cadre d’une activité routinière, laissant penser à un repérage préalable et à une capacité d’anticipation.

Son caractère « calme », sa petite corpulence et ses faibles capacités de résistance physique indiquent de la part de l’agresseur une violence disproportionnée et une perte de contrôle émotionnel, suggérant un auteur colérique et impulsif. L’autopsie révèle également que Sophie n’a pas été violée, ce qui nous oriente vers un mobile non sexuel. Enfin, le corps n’a pas été déplacé et la scène n’a fait l’objet d’aucune mise en scène, ce qui laisse penser à un départ précipité.

Affaire à suivre

La reprise du dossier par les enquêteurs de l’OCRVP ouvrira la voie à l’exploration de nouvelles hypothèses, notamment par la réaudition des témoins de l’époque. Leur mémoire sera-t-elle altérée par les années ? Ou le temps deviendra-t-il un allié ?

Certains dossiers traités au sein de l’OCRVP enseignent que les années passées peuvent transformer les dynamiques psychologiques et relationnelles des témoins. L’éloignement émotionnel, la maturation individuelle ou la reconfiguration des liens interpersonnels sont susceptibles de lever d’anciennes inhibitions et de délier certains secrets.

Ces remaniements psychiques favorisent parfois l’émergence d’éléments demeurés tus au moment des faits : un terrain d’analyse privilégié pour les psychocriminologues.


Créé en 2023, le Centre de recherche de la police nationale pilote la recherche appliquée au sein de la police nationale. Il coordonne l’activité des opérateurs scientifiques pour développer des connaissances, des outils et des méthodes au service de l’action opérationnelle et stratégique.

The Conversation

Magalie Sabot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. « Cold case » : Comprendre le profil de la victime pour retrouver le meurtrier – https://theconversation.com/cold-case-comprendre-le-profil-de-la-victime-pour-retrouver-le-meurtrier-277144

Comment manger un éléphant : des fossiles en Tanzanie révèlent les premiers dépeçages d’éléphants

Source: The Conversation – in French – By Manuel Domínguez-Rodrigo, Professor of Anthropology, Rice University

Carcasse d’un éléphant d’Afrique adulte. By Geraldshields11 – Own work, CC BY-SA 4.0, , CC BY-SA

Imaginez une créature faisant près de deux fois la taille d’un éléphant d’Afrique moderne (qui peut peser jusqu’à 6 000 kg. Il s’agissait d’Elephas (Paleoxodon) recki, un titan préhistorique qui parcourait les terres de l’actuelle Tanzanie il y a près de deux millions d’années. Imaginez maintenant un groupe de nos ancêtres debout devant sa carcasse, puis en train de la dépecer et de la manger.

Depuis des décennies, les archéologues débattent de la date à laquelle les hominidés, ancêtres de l’homme, ont commencé à se nourrir de mégafaune – des animaux pesant plus de 1 000 kg.

Dans une nouvelle étude, notre équipe d’archéologues, qui étudie l’évolution des premiers humains en Afrique, a identifié l’un des tout premiers cas de dépeçage d’éléphant.

Cette découverte a eu lieu dans la gorge d’Olduvai en Tanzanie. Il s’agit d’un site célèbre qui abrite quelques-uns des restes les plus anciens et les mieux préservés de nos ancêtres humains. Datant d’il y a 1,80 million d’années, cette découverte sur le site connu sous le nom d’EAK révèle que nos ancêtres interagissaient avec la mégafaune bien plus tôt qu’on ne le pensait auparavant (l’estimation précédente pour Olduvai était d’environ 1,5 million d’années) et de manière plus sophistiquée.

Cette découverte suggère que les hominidés (très probablement l’Homo erectus) vivaient peut-être en grands groupes sociaux à cette époque, sans doute parce que leur cerveau se développait et exigeait une alimentation plus calorique et riche en acides gras.

Les « preuves irréfutables »

L’une des raisons pour lesquelles notre régime alimentaire ancestral fait l’objet de débats est qu’il n’est pas facile de trouver des preuves de la quantité de nourriture animale que les premiers humains consommaient et de la manière dont ils se la procuraient.

En archéologie traditionnelle, la « preuve irréfutable » de la découpe (le découpage des carcasses) est une marque de coupe laissée sur un os par un outil en pierre. Cependant, lorsqu’il s’agit de grands animaux comme les éléphants, ces marques sont difficiles à trouver. La peau d’un éléphant mesure plusieurs centimètres d’épaisseur, et sa masse musculaire est si importante qu’un outil de dépeçage pourrait ne jamais toucher l’os.

De plus, des millions d’années d’enfouissement peuvent altérer la surface de l’os, effaçant toute trace subtile. Et si un os est déposé dans un sédiment abrasif, le piétinement d’autres animaux peut générer sur les os des marques qui ressemblent à des traces de coupe.

Sur le site EAK, nous avons trouvé le squelette partiel d’un seul individu d’Elephas recki au même endroit que des outils en pierre oldowayens.
Mais pour prouver qu’il ne s’agissait pas simplement d’une mort naturelle ou de l’œuvre de charognards, nous ne pouvions pas nous fier aux marques sur les os. Nous nous sommes donc tournés vers un nouveau type d’enquête : la taphonomie spatiale. Il s’agit de l’étude de la répartition spatiale des artefacts en pierre et des os sur un même site. Nous nous sommes également appuyés sur des preuves plus directes : les os de ces éléphants fossilisés qui avaient été fracturés alors qu’ils étaient encore frais (« fractures vertes »).

La géométrie d’une carcasse

Pour résoudre ce mystère vieux de 1,8 million d’années, nous avons analysé la manière dont les os étaient dispersés sur le site. Chaque agent qui interagit avec une carcasse – qu’il s’agisse d’une troupe de lions, d’un groupe d’hyènes ou d’une bande d’humains – laisse une « empreinte spatiale » unique. Les lions et les hyènes ont tendance à traîner les os, les dispersant selon des schémas prévisibles en fonction de leur poids et de la quantité de viande qui y est attachée. Les morts naturelles, comme celle d’un éléphant dans un marécage, entraînent un « effondrement » squelettique différent, plus localisé.

En utilisant des statistiques spatiales avancées, puis en comparant le site EAK à plusieurs carcasses d’éléphants modernes que nous avons étudiées au Botswana (étude non encore publiée), nous avons constaté que la configuration spatiale à EAK était unique. Le regroupement des os et la densité des outils en pierre parmi eux ne correspondaient pas aux modèles « aléatoires » ou « induits par les charognards ». Au contraire, cela reflétait un événement de traitement ciblé et de haute intensité. La signature spatiale correspondait à celle d’un abattage par des hominidés, qui a également été documenté sur les sites d’Olduvai, datant d’environ un demi-million d’années.

Cela a été confirmé par la présence d’os longs cassés en deux, non seulement à EAK, mais aussi à plusieurs endroits du site où d’autres carcasses d’éléphants et d’hippopotames avaient été dépecées. Aujourd’hui, seuls les humains sont capables de briser la diaphyse des os longs d’éléphant ; même les hyènes tachetées, qui possèdent des mâchoires très puissantes, n’y parviennent pas.

On peut également observer des traces de ce comportement sur d’autres sites. Par exemple, un fragment d’os présentant des marques de coupe provenant d’un grand animal (probablement un hippopotame) a été documenté à El-Kherba (Algérie) et daté de 1,78 million d’années.

Ces découvertes fréquentes et répétées de multiples carcasses d’éléphants et d’hippopotames dépecées dans différents sites indiquent que les humains dépeçaient les restes de grands animaux, qu’ils aient été chassés ou récupérés.

Pourquoi un repas d’éléphant est-il important ?

Cette découverte ne concerne pas seulement un menu préhistorique ; elle concerne l’évolution du cerveau humain et de la structure sociale. Il existe une théorie de longue date en paléoanthropologie appelée « hypothèse des tissus coûteux ». Elle suggère que, à mesure que le cerveau de nos ancêtres grossissait, ils avaient besoin d’une augmentation massive de calories de haute qualité, en particulier de graisses et de protéines.

Les grands mammifères comme les éléphants sont en quelque sorte d’énormes « réservoirs » de ces calories. La transformation d’un seul éléphant fournit un apport calorique considérable, suffisant pour nourrir un groupe pendant des semaines.

Désosser un éléphant est toutefois une tâche colossale. Cela nécessite des outils en pierre tranchants et, surtout, une coopération sociale. Nos ancêtres devaient travailler ensemble pour défendre la carcasse contre des prédateurs tels que les tigres à dents de sabre et les hyènes géantes, tandis que d’autres s’employaient à extraire la viande et la moelle.

Cela suggère que, même il y a 1,8 million d’années, nos ancêtres possédaient déjà un niveau d’organisation sociale et de conscience environnementale véritablement « humaine ».

Cette découverte revêt également une autre dimension. Les humains de l’époque, à l’instar des carnivores modernes, consommaient des animaux dont la taille était proportionnelle à celle de leur propre groupe. Les petites troupes de lions mangent des gnous ; les plus grandes mangent des buffles et, dans certaines régions, même des éléphants juvéniles. Les preuves indiquant que ces premiers humains chassaient de gros animaux vont de pair avec des preuves selon lesquelles ils vivaient sur des sites beaucoup plus vastes qu’auparavant, ce qui reflète probablement la taille plus importante de leurs groupes.

La raison pour laquelle les premiers humains ont commencé à vivre en grands groupes à cette époque reste à expliquer, mais cela indique qu’ils avaient certainement besoin de plus de nourriture.

Un changement dans l’écosystème

Le site d’EAK nous renseigne également sur l’environnement. En analysant les minuscules fossiles de plantes et d’animaux microscopiques trouvés dans les mêmes couches de sol, nous avons reconstitué un paysage qui était en train de passer d’une rive d’un lac luxuriante et boisée à une savane plus ouverte et herbeuse. Nos ancêtres consommaient déjà du petit gibier.

Des preuves indiquent qu’il y a deux millions d’années, ils chassaient des animaux de petite et moyenne taille (comme des gazelles et des cobes à croissant). Un peu plus tôt, ils avaient commencé à utiliser la technologie (des outils en pierre) pour contourner leurs limites biologiques.

Les preuves issues de la gorge d’Olduvai montrent que nos ancêtres étaient remarquablement adaptables, capables de prospérer dans des climats changeants en développant de nouveaux comportements.

Lorsque nous observons la disposition spatiale de ces restes anciens, nous ne regardons pas seulement les os d’un éléphant disparu. Nous observons les traces d’un moment charnière de notre propre histoire – lorsqu’un petit groupe d’hominidés a regardé un géant et y a vu non seulement une menace, mais aussi la clé de sa survie.

The Conversation

Manuel Domínguez-Rodrigo does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Comment manger un éléphant : des fossiles en Tanzanie révèlent les premiers dépeçages d’éléphants – https://theconversation.com/comment-manger-un-elephant-des-fossiles-en-tanzanie-revelent-les-premiers-depecages-delephants-280180

Attaque, défense, digestion… les venins de fourmis révèlent enfin leurs secrets

Source: The Conversation – France in French (2) – By Axel Touchard, Chercheur, Inrae; Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Les venins de fourmis commencent à révéler leurs secrets. Ils sont longtemps restés dans l’ombre, car la quantité produite par chaque individu est très faible, mais de nouvelles techniques permettent de les analyser et de comprendre leur fascinante complexité.


En étudiant des espèces de fourmis de la forêt amazonienne de Guyane, nos recherches mettent en lumière une diversité et une sophistication inattendues largement façonnées par les proies qu’elles consomment, leur socialité mais aussi par la nécessité de se protéger contre les prédateurs. Ces résultats, publiés dans Molecular Ecology et dans Science, offrent un nouvel éclairage sur l’évolution des venins chez les insectes sociaux.

Nous avons découvert que toutes les fourmis d’une même colonie ne possèdent pas une composition de venin identique. Chez les fourmis légionnaires, le venin des soldats contient des enzymes digestives, probablement impliquées dans la prédigestion des proies. Chez la fourmi Neoponera goeldii, le venin contient une molécule qui imite une hormone de vertébré, provoquant une douleur immédiate pour dissuader les prédateurs.

Des venins encore largement méconnus

Les venins sont des mélanges complexes de dizaines voire de centaines de molécules biologiquement actives utilisées pour immobiliser des proies et se défendre. Ils contiennent des molécules appelées « toxines », souvent des protéines, qui perturbent rapidement des fonctions vitales, telles que la transmission nerveuse ou la coagulation sanguine.

Les recherches se sont surtout concentrées sur les grands animaux venimeux, comme les serpents, les scorpions ou les araignées. Cela s’explique par la quantité de venin qu’ils produisent, mais aussi par leur dangerosité pour l’humain. Aujourd’hui, ces venins sont également étudiés pour leur potentiel thérapeutique, car certaines toxines ont déjà inspiré des médicaments commercialisés. Une molécule issue du venin d’une vipère d’Amazonie (Bothrops jararaca) a, par exemple, conduit au développement du Captopril, un médicament aujourd’hui largement prescrit dans le traitement de l’hypertension artérielle.

Historiquement, le tout premier composé de venin à avoir été caractérisé est l’acide formique, isolé à partir de la distillation des fourmis du genre Formica par John Wray en 1670. Si presque toutes les fourmis sont venimeuses, toutes ne piquent pas. Certaines projettent des substances chimiques, souvent à base d’acide formique ou d’autres composés volatils. Environ la moitié des espèces possèdent toutefois un aiguillon fonctionnel comparable à celui des guêpes et des abeilles, leur permettant d’injecter un venin riche en protéines.

Ces venins sont longtemps restés peu étudiés. La raison en est simple : chaque fourmi ne produit que quelques nanolitres de venin, ce qui rend leur collecte et leur analyse difficiles. Pourtant, avec presque 15 000 espèces décrites, les fourmis constituent un immense réservoir de diversité chimique encore largement inexploré.

Un défi technique pour les scientifiques

Avant d’étudier les venins, les chercheurs doivent d’abord prospecter dans la forêt afin de localiser les espèces et collecter les colonies. Les fourmis occupent en effet toutes les strates de l’écosystème terrestre, du sous-sol jusqu’à la canopée, et certaines espèces peuvent s’avérer particulièrement difficiles à trouver.

Une fois au laboratoire, les fourmis sont disséquées individuellement sous loupe binoculaire. À l’aide de pinces extrêmement fines, notre équipe de recherche extrait les réservoirs à venin. Des dizaines, voire des centaines d’individus sont souvent nécessaires pour obtenir une quantité de venin suffisante pour les analyses.

La composition du venin est étudiée grâce à des techniques de pointe : la spectrométrie de masse identifie précisément les protéines présentes, tandis que le séquençage des ARN permet de lire les instructions génétiques utilisées par les fourmis pour les produire. En combinant ces méthodes, nous pouvons relier chaque molécule à son gène, révélant toute la richesse chimique de ces venins.

Chez les fourmis légionnaires, une division des tâches jusqu’au venin

Parmi les espèces étudiées, nous nous sommes intéressés aux fourmis légionnaires (Eciton hamatum), dont le venin n’avait encore jamais été exploré. Ces fourmis se distinguent par leur mode de vie nomade : elles ne construisent pas de nid fixe, ce qui les rend particulièrement vulnérables aux prédateurs.

Pour y faire face, elles ont développé une organisation sociale très spécialisée. Certaines ouvrières, appelées « soldats », ont des mandibules hypertrophiées en forme de crochet qu’elles utilisent pour pincer efficacement les vertébrés susceptibles de les attaquer. Les autres ouvrières, appelées « minors », assurent l’ensemble des tâches de la colonie tout en participant également à sa défense. Ainsi, toutes les fourmis légionnaires disposent d’un venin douloureux. Ces insectes sont également de redoutables prédatrices : elles organisent des raids massifs, parfois mobilisant des milliers d’individus, pour capturer une grande variété de proies, principalement d’autres fourmis, des guêpes, mais aussi des araignées et parfois de petits vertébrés, comme des lézards.

L’étude du venin de la fourmi légionnaire a montré que celui des soldats présente une composition en protéines plus simple que celui des autres ouvrières. Tous ces venins provoquent une douleur chez les vertébrés, mais seul celui des soldats est capable de paralyser efficacement les insectes. Plus surprenant encore, ce venin contient également des enzymes digestives, les chymotrypsines. Cela suggère que le venin ne sert pas uniquement à immobiliser les proies ou à provoquer de la douleur, mais qu’il pourrait aussi contribuer à leur prédigestion.

Cette hypothèse prend tout son sens lorsque l’on considère le cycle de vie de ces fourmis. Les colonies alternent entre une phase statique d’environ vingt jours, durant laquelle elles restent en bivouac, chassent intensivement tandis que la reine pond massivement, et une phase nomade d’environ quinze jours, marquée par le déplacement quotidien de la colonie pour répondre aux besoins alimentaires élevés des larves nouvellement écloses. Or, les fourmis adultes ne peuvent consommer que des liquides, car leur système digestif filtre les particules solides. Ce sont donc les larves qui digèrent habituellement les proies. Mais lors de la phase statique, les larves sont rares, voire absentes. En temps normal, ce sont donc les larves qui assurent la digestion des proies. Nous avançons ainsi l’hypothèse que les enzymes présentes dans le venin des soldats permettraient de prédigérer les proies, facilitant ainsi l’alimentation des adultes, même en l’absence de larves.

Imiter son ennemi pour mieux se défendre

Une autre stratégie a été mise en évidence chez la fourmi Neoponera goeldii. Son venin contient en effet une toxine qui imite la bradykinine, une hormone propre aux vertébrés et impliquée dans la douleur et l’inflammation. Or, les insectes ne possèdent ni cette hormone ni les récepteurs qui lui sont associés. Autrement dit, cette molécule ne cible pas les proies, mais leurs prédateurs, notamment les oiseaux et les mammifères. En activant les récepteurs de la douleur chez les vertébrés, elle provoque une douleur immédiate et intense, ce qui constitue une défense efficace contre les prédateurs.

Dans notre étude, nous avons également identifié des toxines imitant la bradykinine dans certains venins de guêpes, mais Neoponera goeldii est la seule espèce de fourmis connue pour posséder une telle toxine.

L’écologie de cette espèce éclaire cette adaptation. Neoponera goeldii est une fourmi arboricole qui vit dans des structures étonnantes appelées « jardins de fourmis ». Les ouvrières construisent leurs nids en assemblant des débris végétaux, des fibres et de la terre, formant ainsi un terreau suspendu dans la végétation. Elles y intègrent des graines de plantes épiphytes, c’est-à-dire des plantes qui poussent sur d’autres sans les parasiter (comme certaines broméliacées ou orchidées), qui germent directement dans le nid. Avec le temps, les racines de ces plantes grandissent et stabilisent la structure, tandis que les fourmis bénéficient d’un abri durable en hauteur. Cette association forme de véritables « jardins suspendus », parfois volumineux et très visibles dans la canopée. Cependant, cette visibilité a un coût : contrairement aux espèces discrètes qui vivent dans le sol ou le bois mort, ces colonies sont exposées en permanence aux prédateurs. Dans ce contexte, la fuite ou la dissimulation sont peu efficaces. La défense repose donc sur un venin capable de provoquer une douleur chez un prédateur.

Ces résultats montrent à quel point la composition des venins de fourmis est liée au mode de vie des espèces : ce sont des cocktails chimiques façonnés par l’évolution pour répondre à des contraintes écologiques très spécifiques.

The Conversation

Axel Touchard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Attaque, défense, digestion… les venins de fourmis révèlent enfin leurs secrets – https://theconversation.com/attaque-defense-digestion-les-venins-de-fourmis-revelent-enfin-leurs-secrets-279826

Des milieux pauvres en oxygène ont-ils permis l’émergence des photosymbioses qui ont changé la face la Terre ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Christophe Robaglia, Professeur de biologie, Aix-Marseille Université (AMU)

La photosynthèse fixe le carbone atmosphérique sous forme de molécules organiques essentielles à la vie et produit l’oxygène présent dans l’atmosphère et dans les mers. Elle a été acquise par le monde vivant via des intégrations cellulaires successives en « poupées russes », les photosymbioses. En mimant les étapes précoces des photosymbioses, nous suggérons, dans notre article publié dans Current Biology que l’oxygène serait un facteur déterminant pour les initier en milieu hypoxique (faible teneur en oxygène). La fourniture de carbone pouvant être un évènement secondaire.


En convertissant le rayonnement solaire en énergie utilisable par le monde vivant, la réaction de photosynthèse a profondément modifié l’ensemble de la planète Terre. La photosynthèse permet la conversion du carbone provenant du dioxyde de carbone (CO2) atmosphérique en matière organique complexe, principalement sous forme de sucres qui alimentent une grande partie des formes de vie, dont les sociétés humaines. Une autre conséquence de la photosynthèse, qui a eu des conséquences majeures à l’échelle planétaire, est la production d’oxygène. Celle-ci est causée par la cassure de molécules d’eau qui initie le flux énergétique d’électrons qui permet la fixation du carbone en sucres.

La photosynthèse oxygénique est apparue chez un groupe particulier de bactéries, les cyanobactéries, dont des traces fossiles remontent à 3,8 milliards d’années et dont des descendants existent encore aujourd’hui. L’oxygène produit a permis le métabolisme aérobie, plus énergétique, qui a conduit à l’émergence d’organismes unicellulaires prédateurs. Certains ont intégré des cyanobactéries, bénéficiant à leur tour de la photosynthèse, c’est ce que l’on appelle la photosymbiose. Les lointains descendants de ces organismes sont devenus les algues et les plantes actuelles.

Des emboîtements en « poupées russes » secondaires et tertiaires

L’histoire ne s’arrête pas là puisque, à plusieurs reprises, d’autres organismes prédateurs ont intégré ceux déjà issus de la première photosymbiose, créant des emboîtements en « poupées russes » secondaires et tertiaires. Par exemple, les coraux, apparus il y a environ 500 millions d’années, sont des animaux hébergeant des organismes photosynthétiques unicellulaires issus d’une photosymbiose secondaire, les dinoflagellés.

Nous avons développé un système expérimental permettant l’évolution en laboratoire d’étapes précoces de la transition entre une relation prédateur-proies vers une relation hôte-photosymbionte. Il comprend un organisme unicellulaire prédateur du groupe des ciliés, Tetrahymena thermophila et des proies photosynthétiques. Les ciliés sont des unicellulaires, très abondants dans les écosystèmes aquatiques, dont font partie les paramécies. la cyanobactérie Synechoccoccus elongatus permet de mimer les événements de photosymbiose primaire et la microalgue verte eucaryote Chlorella variabilis permet de mimer les événements de photosymbiose secondaire.

Des cellules de Tetrahymena thermophila ont phagocyté des algues unicellulaires (Chlorella variabilis), celles-ci ne sont pas digérées et peuvent fournir de l’oxygène issu de la photosynthèse.
Fourni par l’auteur

Grâce à la fluorescence naturelle des organismes photosynthétiques, nous avons combiné la microscopie et la cytométrie de flux, qui permet de quantifier et de trier des cellules suivant leur taille ou leur fluorescence pour observer le trajet des proies à l’intérieur des cellules prédatrices.

Une gloutonnerie extraordinaire

Nous avons ainsi caractérisé cette dynamique de la phagocytose jusqu’à l’élimination sous forme de boulettes fécales. Ceci a montré la gloutonnerie du prédateur unicellulaire qui peut ingérer jusqu’à 160 cyanobactéries ou 40 microalgues en moins d’une heure, et les élimine progressivement pendant plusieurs heures. Curieusement, de nombreuses proies sont rejetées sans être digérées totalement, voire pas du tout, suggérant qu’une transition simple entre l’état de proie et celui de symbionte intracellulaire ne nécessiterait que l’interruption de la rejection.

Afin d’évaluer les conditions environnementales permettant l’initiation d’une symbiose, nous avons placé le prédateur et ses proies dans des milieux pauvres en carbone assimilable ou en absence oxygène, et mesuré la survie du prédateur. Nous avons ainsi montré que les proies photosynthétiques favorisent considérablement la survie en milieu hypoxique alors qu’elles procurent un avantage faible, voire inexistant, dans un milieu pauvre en carbone. L’hypoxie induit aussi une condition physiologique atténuant sa propre cause, puisque le transit intracellulaire des proies est considérablement ralenti, favorisant ainsi l’utilisation de l’oxygène produit par la photosynthèse des proies.

Ce résultat n’était pas vraiment attendu car il est généralement admis que le moteur principal des photosymbioses est la fourniture de carbone sous forme de sucres. Nous montrons donc que la production d’oxygène en conditions hypoxiques peut être une cause primaire de l’initiation d’une symbiose photosynthétique.

Les milieux hypoxiques ont été prépondérants pendant une grande partie de l’histoire de notre planète et sont toujours fréquents, en particulier dans les environnements aquatiques et marins. Leur incidence augmente même sous l’influence de perturbations anthropiques et de l’augmentation des températures. L’exploration de ces milieux pourrait donc révéler de nouvelles associations photosymbiotiques. Nous anticipons maintenant que le système expérimental que nous avons développé nous permettra d’étudier les mécanismes moléculaires et cellulaires stabilisant une proie en symbionte, qui restent largement inconnus. Au-delà de la compréhension d’un mécanisme fondamental d’association entre organismes ces travaux pourraient avoir des applications de biologie synthétique, pour construire, par exemple, de nouvelles associations productrices de biocarburants.

The Conversation

Christophe Robaglia a reçu des financements de l’ANR, Projet-ANR-21-CE20-0035 PHOCEE

Gaël Brasseur et Loïc Quevarec ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

– ref. Des milieux pauvres en oxygène ont-ils permis l’émergence des photosymbioses qui ont changé la face la Terre ? – https://theconversation.com/des-milieux-pauvres-en-oxygene-ont-ils-permis-lemergence-des-photosymbioses-qui-ont-change-la-face-la-terre-278135

Pourquoi lire « J’ai mal » suffit à déclencher la douleur

Source: The Conversation – France in French (2) – By Richard Palluel-Germain, Enseignant Chercheur en Psychologie, Université Grenoble Alpes (UGA)

Lire est une source d’émotions intenses… et réelles. Annie Spratt/Unsplash, CC BY

Au CHU de Grenoble, des patients épileptiques ont lu des phrases, comme « Je me cogne », « Je me brûle », « Je goûte » ou « Il me chatouille », pendant qu’on enregistrait leur activité cérébrale. Résultat : l’insula postérieure, une zone du cerveau qui est impliquée dans le ressenti de la douleur, la température ou le dégoût, s’active comme si le corps vivait réellement la scène. Voici un décryptage de cette étude récente, parue fin 2025 dans iScience.


Vous êtes tranquillement installé avec un bon livre. Survient alors une scène si tendue que vos muscles se crispent et votre cœur accélère. Ce basculement d’une suite de caractères d’imprimerie vers des sensations physiques est très fréquent et commence tout juste à être mieux compris par les neurosciences cognitives. Comprendre un mot, ce n’est pas seulement le voir – c’est activer tout un réseau de connaissances et d’expériences. Par exemple, dès l’instant où vous lisez le mot

… vous percevez sa couleur, la forme des caractères, ses lettres. Puis, presque instantanément, son sens émerge : un fruit rond, sucré ou acidulé, peut-être le souvenir de la tarte Tatin de votre mamie, voire même l’image de Newton sous son arbre ?

Comprendre un mot, au delà de le voir, c’est activer tout un réseau de connaissances et d’expériences. Comment ces sensations et ces images arrivent-elles dans nos cerveaux ? Le traitement cognitif lors de la lecture est-il un calcul purement abstrait, ou le sens des mots est-il ancré dans des expériences sensorielles ou motrices qui remontent à la surface ?

Pour répondre à ces questions, nous vous proposons de comprendre d’abord les enjeux théoriques majeurs en psychologie concernant l’accès à la signification des mots ; puis de plonger avec nous dans nos expériences.

Comment percevons-nous le monde ?

Les individus interagissent avec leur environnement par l’intermédiaire de multiples modalités d’entrée et de sortie. Une modalité est un canal par lequel nous faisons l’expérience du monde ou agissons sur celui-ci. Il peut s’agir d’une modalité sensorielle, comme la vision qui nous permet de percevoir les formes et les couleurs, la somesthésie, qui va nous aider à ressentir le toucher et la douleur, ou encore la modalité verbale, qui nous permet de traduire nos pensées en mots.

À chaque fois que vous interagissez avec une pomme, votre cerveau entre en ébullition. Si vous la regardez, vos zones visuelles s’activent ; si vous la croquez, ce sont vos zones gustatives qui prennent le relais… Ces activités sont dites « spécifiques » : elles sont les échos directs de vos sens. Puis grâce à des chefs d’orchestre comme l’hippocampe, ces sensations éphémères ne s’évaporent pas. Elles se transforment en traces mnésiques durables. Paradoxalement, bien que ces souvenirs soient bâtis à partir de vos sens, ils ne restent pas cantonnés dans les zones de la vision ou du toucher. Ils migrent vers des « zones de convergence » neutres, de véritables carrefours cérébraux où l’information est stockée à long terme. Jusqu’ici, tout le monde est plus ou moins d’accord.

C’est sur la suite que les chercheurs se divisent : comment réutilisons-nous ces souvenirs pour penser ou pour comprendre ce qu’on lit ?

Selon les théories dites « désincarnées », le cerveau fonctionne comme un ordinateur ultrapuissant. Une fois qu’une expérience (manger une pomme) est stockée, elle est transformée en un symbole abstrait, un code pur. Pour penser au concept de « pomme », votre cerveau n’aurait plus besoin de se souvenir de la sensation de la pomme ; il manipule simplement des données logiques, déconnectées de vos sens.

La théorie de la cognition « incarnée », à l’inverse, soutient que la pensée reste profondément ancrée dans le corps. Selon elle, on ne peut pas penser à une « pomme » sans que le cerveau ne réactive secrètement les zones sensorielles du toucher, de la vue, du goût, etc. Penser, ce serait en quelque sorte re-vivre l’expérience physique à basse intensité. Le sens d’un mot ne serait pas un code abstrait mais une simulation sensorielle.

Le débat reste ouvert : notre pensée est-elle une simulation sensorielle ou un pur calcul abstrait ? La réponse se cache peut-être dans la manière dont ces traces mnésiques s’animent lorsque nous lisons.

Observer comment le cerveau réagit lors de la lecture

Un élément de réponse est peut-être à trouver dans des travaux en imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf).

En effet, ces recherches montrent que lire ou entendre un mot d’action comme « manger » active les régions motrices qui sont observées lors de l’action effective de manger.

De plus, il a été montré que si l’action concerne la main ou le pied, ce sont les zones motrices correspondantes qui s’activent – il y aurait une « somatotopie », c’est-à-dire une organisation cérébrale reflétant la topographie de notre corps. En clair : l’activité provoquée par des phrases évoquant le pied, la bouche ou la main chevauche précisément les zones motrices vouées à ces mêmes parties du corps.

Ces résultats semblent donc contredire l’hypothèse dite « désincarnée », selon laquelle les zones motrices somatotopiques ne devraient jouer aucun rôle dans la compréhension des phrases ou la représentation du sens des verbes.

De la même manière, les mots liés aux couleurs mobilisent les aires visuelles spécialisées, les mots liés aux odeurs activent les régions olfactives et les phrases décrivant des mouvements sollicitent les zones impliquées dans la perception du mouvement.




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Ces études présentent cependant des limites. L’IRM fonctionnelle ne permet pas notamment de mesurer précisément le moment où ces activations apparaissent. Or, la question du temps est centrale dans le débat entre cognition incarnée et cognition symbolique. En effet, selon l’hypothèse incarnée, l’activation des régions sensorimotrices surviendrait au moment même où le sens émerge.

Zoom sur l’insula grâce à une résolution temporelle d’exception

Pour pallier cette limite de l’IRM fonctionnelle, notre équipe s’est intéressée à la dynamique de l’activité cérébrale dans le cortex insulaire (résultats publiés fin 2025).

Nous nous sommes penchés spécifiquement sur cette zone, car le cortex insulaire, ou insula, constitue une véritable « tour de contrôle » de nos sensations. Il est subdivisé en plusieurs sous-régions, organisées en deux grandes zones qui coopèrent pour transformer un simple message nerveux en une expérience subjective. De manière schématique, on distingue l’insula antérieure et l’insula postérieure. Chacune de ces deux parties traite des informations distinctes en provenance du corps et de l’environnement.

Ainsi, l’insula postérieure est impliquée dans le traitement des signaux issus des organes internes (informations intéroceptives, telles que les battements du cœur ou les sensations viscérales) ainsi que des signaux liés à une menace pour l’intégrité des tissus (informations nociceptives, comme celles générées lors d’une coupure ou d’une brûlure). L’insula antérieure, quant à elle, présente une dimension plus intégrative et cognitive, contribuant à l’élaboration du sens des sensations, notamment à travers leur dimension émotionnelle et cognitive.




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Pour évaluer la dynamique de l’activité cérébrale de l’insula, nous avons utilisé une méthode offrant l’une des meilleures précisions temporelles et spatiales disponibles chez l’être humain : l’électroencéphalographie intracrânienne (iEEG). L’iEEG est une méthode de neuro-imagerie dite invasive, utilisée uniquement pour des raisons médicales, impliquant l’exploration de l’activité électrique cérébrale à l’aide des électrodes implantées à l’intérieur du cerveau. Cette méthode permet ainsi une mesure de l’activité neuronale très précise d’un point de vue de la localisation et du décours temporel. Elle est notamment employée chez des patients souffrant d’une épilepsie pharmacorésistante (dont les crises ne peuvent être contrôlées par un médicament) afin de localiser la zone du cerveau responsable des crises.

C’est ainsi que nous avons collaboré avec 16 patients implantés avec des iEEG au CHU de Grenoble-Alpes pour raisons médicales. Nous leur avons demandé de lire de courtes phrases appartenant à différentes catégories sémantiques : abstraites (par exemple, « Je réfléchis »), liées à l’action (par exemple, « Je cours ») et liées à des sensations somesthésiques (par exemple, « Je me brûle »).

Nos résultats montrent que l’insula postérieure n’est pas seulement impliquée dans la perception de sensations ou de douleurs qui sont effectivement induites physiquement, mais peut également être sélectivement mobilisée lors du traitement de phrases décrivant des sensations somesthésiques, comme la douleur (par exemple, « Je me brûle »). Cette réponse neuronale survient très tôt dans le temps, environ 150 millisecondes après l’apparition du mot « brûle » sur l’écran. De manière intéressante, l’insula antérieure ne montre pas cette dynamique temporelle.

Cette temporalité extrêmement courte suggère que l’insula postérieure pourrait contribuer au traitement lexico-sémantique des phrases liées aux sensations corporelles. En d’autres termes, lors du traitement de phrases liées aux sensations, le cerveau simulerait des expériences sensorielles et douloureuses, réactivant partiellement des régions habituellement impliquées dans le traitement des sensations réelles.

L’implication de l’insula postérieure en réponse à de telles phrases apporte des éléments de réponse aux débats sur la cognition incarnée ou désincarnée, selon laquelle l’accès au sens de mots liés à des sensations implique une re-expérience partielle de l’état sensoriel correspondant.

Pour résumer, il existe donc un ensemble d’études, utilisant diverses méthodologies, remettant en question l’hypothèse dite « désincarnée » qui dominait les théories du langage jusqu’à la fin du XXᵉ siècle. Les zones cérébrales spécifiques à une modalité – incluant les cortex visuel, auditif et moteur –, dont on savait depuis longtemps qu’elles jouent un rôle crucial dans la perception et la production de la forme des mots, semblent désormais également impliquées dans l’instanciation du sens des mots.

Bien sûr de nombreuses questions restent en suspens. Une question cruciale est sans doute la suivante : comment les simulations spécifiques à une modalité sensori-motrice peuvent-elles représenter des concepts abstraits comme le temps, la justice ou le bonheur ? Les objets concrets (comme une pomme) ou les actions concrètes (comme lancer) peuvent être représentés par des simulations sensorielles ou motrices. Mais comment représenter des idées que nous ne pouvons ni percevoir avec nos sens ni manipuler avec nos muscles ?


Le projet LAMI (ANR-22-CE28-0026) est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Richard Palluel-Germain a reçu des financements l’Agence Nationale de la Recherche, grant/
award number: LAMI-ANR-22-CE28-0026.

Marcela Perrone-Bertolotti a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche, grant/ award number: LAMI-ANR-22-CE28-0026..

– ref. Pourquoi lire « J’ai mal » suffit à déclencher la douleur – https://theconversation.com/pourquoi-lire-jai-mal-suffit-a-declencher-la-douleur-280292

Anticiper une éruption : ce que le réveil du piton de la Fournaise nous apprend

Source: The Conversation – France in French (2) – By Zacharie Duputel, Sismologue, Chargé de recherche au CNRS, Observatoire Volcanologique du Piton de la Fournaise, Institut de physique du globe de Paris (IPGP)

Quelques heures après le début de l’éruption, le 13 février 2026, une fissure éruptive s’ouvre sur le flanc est-sud-est du piton de la Fournaise. La photo est réalisée par un drone survolant la zone dans le cadre du suivi de l’activité éruptive. ©OVPF-IPGP, Fourni par l’auteur

Le piton de la Fournaise, situé sur l’île de La Réunion, est souvent présenté comme l’un des volcans les mieux surveillés au monde. Depuis 1979, l’Observatoire volcanologique du Piton de la Fournaise suit l’activité du volcan 24 heures sur 24 grâce à un réseau de plus de 100 instruments qui enregistrent les moindres soubresauts du volcan : séismes, déformations du sol et émissions de gaz.

Cette surveillance étroite, même si elle ne permet pas une prédiction au sens strict – à savoir prédire la date et l’heure exactes du début d’une éruption –, permet de reconnaître les phases de réactivation nous renseignant sur une augmentation de la probabilité d’une éruption.


Le piton de la Fournaise a connu 86 éruptions depuis la création, en 1979, de l’Observatoire volcanologique qui suit son activité. Toutes ont pu être anticipées grâce à différents signaux avant-coureurs, comme l’augmentation de sismicité, l’inflation du volcan ou l’augmentation des flux de CO₂ dans le sol, permettant à l’observatoire de donner l’alerte aux autorités.

L’éruption du 13 février 2026 en est un bon exemple : pendant plusieurs semaines, le volcan a montré des signaux de réactivation, d’abord discrets et profonds, puis de plus en plus superficiels et clairs. Leur analyse montre qu’une éruption peut souvent être anticipée, même si son déclenchement final peut être extrêmement rapide. Cette éruption a connu trois phases d’activité : du 13 février au 25 mars, du 28 mars au 2 avril, puis du 8 au 12 avril 2026. Au 13 avril, elle est à l’arrêt, mais une reprise reste possible.

la lave traverse la route
Le 13 mars 2026, un mois après le début de l’éruption, la coulée de lave a traversé de la route nationale 2.
©OVPF-IPGP, Fourni par l’auteur

Des signaux d’abord discrets, puis de plus en plus clairs

À la suite de l’éruption de juillet à août 2023, le piton de la Fournaise était entré dans une phase de repos sans aucun signe d’activité ni en surface ni en profondeur, après plusieurs années particulièrement actives marquées par une à cinq éruptions par an depuis 2014.

Les instruments de l’observatoire ont enregistré les premiers signes de réveil à la mi-septembre 2025, avec de la sismicité profonde à environ 20 kilomètres de profondeur sous la région des Plaines (à 15 kilomètres au nord-ouest du sommet du volcan) qui a duré et augmenté jusqu’en novembre. Ces séismes sont le signe d’un mouvement de magma ou d’une montée en pression dans la partie profonde du système d’alimentation du volcan.

Cartographie des coulées de lave de l’éruption du 13 février 2026 – en date du 10 avril 2026. Les segments noirs indiquent la localisation des fissures éruptives. Les zones colorées indiquent le contour des coulées de lave à différentes dates indiquées en légende. Ces contours sont obtenus par interprétation d’images satellites.
©LMV-IRD-OSUL-Université de la Réunion — OVPF-IPGP, Fourni par l’auteur

À partir du 22 novembre 2025, l’activité sismique est devenue plus superficielle et s’est rapprochée du sommet : d’abord entre 4 et 5 kilomètres de profondeur, puis entre 1 et 2,5 kilomètres, dans la zone du réservoir magmatique superficiel.

Fin novembre, l’inflation de l’édifice volcanique (c’est-à-dire le « gonflement » du volcan) confirmait la mise en pression du réservoir magmatique superficiel situé sous le sommet.

À ce stade, les signaux sismiques et géodésiques convergeaient et nous indiquaient clairement qu’une remontée de magma des profondeurs vers le système d’alimentation superficiel du volcan était en train de se produire. Nous avons donc alerté les autorités de cette situation, et le préfet de La Réunion a déclenché, le 28 novembre 2025, la phase de vigilance du plan Orsec « Piton de la Fournaise », le dispositif de gestion de crise en cas de menace éruptive. Ce niveau d’alerte signifie qu’une éruption est possible à moyen terme, c’est-à-dire dans les jours ou les semaines qui suivent. Les randonneurs sont ainsi informés qu’une éruption peut se produire, mais ils peuvent toujours accéder au sommet du piton de la Fournaise à condition de rester sur le sentier balisé.




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Le réveil du volcan

Le réveil du volcan s’est manifesté par trois intrusions magmatiques (injections de magma qui n’atteignent pas la surface, ce sont en quelque sorte des éruptions avortées) – les 5 décembre 2025, 1er janvier 2026 et 6 et 7 février 2026 – ainsi que par une première éruption brève, sur le flanc nord du volcan, du 18 au 20 janvier 2026.

Chacun de ces épisodes a été précédé par une crise sismique, c’est-à-dire un essaim de séismes très rapprochés dans le temps et l’espace, pouvant atteindre plusieurs centaines d’événements par heure, ainsi que par des mouvements rapides du sol, liés à la remontée du magma depuis le réservoir magmatique superficiel situé à environ deux kilomètres sous le sommet.

carte de sismicité
Séismes localisés du piton de la Fournaise entre le 1ᵉʳ septembre 2025 et le 13 février 2026. Chaque point correspond à un séisme dont la couleur indique la date, et la taille la magnitude du séisme. Le réveil du volcan a débuté par une activité sismique à environ 20 km sous les plaines à partir de mi-septembre 2025 puis, à partir de novembre, par une activité sous le sommet à environ 5 km de profondeur, suivie par une sismicité sommitale.
©WebObs/OVPF-IPGP, Fourni par l’auteur

Ces crises sismiques déclenchent des alarmes automatiques permettant d’avertir la personne d’astreinte de l’observatoire, et ainsi d’alerter rapidement les autorités, afin que le préfet puisse activer les niveaux correspondants du plan OrsecC : d’abord l’alerte 1, « éruption imminente », puis, lorsque l’éruption débute, l’alerte 2-1, « éruption en cours dans l’Enclos sans menace particulière », alerte 2-2, « éruption en cours dans l’Enclos avec menace pour les biens et l’environnement » ou alerte 2-3 « éruption en cours Hors Enclos avec menace pour les personnes, les biens et l’environnement ». L’Enclos étant une structure caldérique inhabitée où se sont produits 95 % des éruptions récentes.

Entre chacune de ces intrusions et éruptions, l’activité sismique et l’inflation de l’édifice ont perduré, traduisant la poursuite de la pressurisation du réservoir superficiel. Ces observations ont conduit, sous recommandation de l’observatoire, au maintien de la phase de Vigilance du plan Orsec de la part du préfet de La Réunion entre chacune de ces phases.

Des signaux précoces, mais un déclenchement parfois très rapide

Même si les éruptions du piton de la Fournaise sont toutes précédées par des crises sismiques, indiquant le début de la remontée finale du magma depuis le réservoir superficiel vers la surface, une éruption peut se mettre en place très rapidement.

Ainsi, contrairement à l’éruption de janvier 2026 dont la crise sismique avait duré 3,18 heures (soit 191 minutes), l’éruption du 13 février a débuté environ trente-cinq minutes seulement après le début de la crise sismique. Même si nous avons donné l’alerte rapidement aux autorités d’une probabilité forte de l’imminence d’une éruption, l’évacuation complète du volcan n’a pas pu être menée dans un délai si court. Certains randonneurs ont ainsi assisté au début de l’éruption au sommet avant d’être rapidement pris en charge par le peloton de gendarmerie de haute montagne. Les fissures étaient alors situées à 300 mètres du sentier autorisé.

Fissure éruptive sur le flanc est-sud-est du piton de la Fournaise quelques heures après le début de l’éruption, le 13 février 2026. Survol en drone réalisé dans le cadre du suivi de l’activité éruptive.
©OVPF-IPGP, Fourni par l’auteur

Le temps écoulé entre le début de la crise sismique et celui de l’éruption dépend de la localisation des fissures éruptives. Cela s’explique par le fait que les injections magmatiques au Piton de la Fournaise se déroulent en deux étapes : d’abord une migration verticale du magma depuis le toit du réservoir superficiel, puis, pour les éruptions latérales – excentrée par rapport au sommet – une migration latérale vers l’un des flancs du volcan. Plus le site éruptif est éloigné du sommet, plus cette propagation latérale prend du temps. À l’inverse, lorsque les fissures s’ouvrent au sommet, directement au droit du réservoir magmatique comme le 13 février 2026, la distance à parcourir par le magma est courte et la durée de propagation avant l’arrivée du magma en surface est en général inférieure à une heure, car le magma n’a essentiellement qu’un trajet vertical à parcourir dans un milieu déjà très fracturé.

Aujourd’hui, nous savons estimer la position approximative de l’injection magmatique au sein de l’édifice volcanique grâce à la localisation des séismes qu’elle provoque et aux sources de déformation. C’est ainsi qu’au cours de la crise sismique nous informons les autorités sur la zone où le magma se propage. En revanche, nous ne savons pas pour le moment prédire avec exactitude l’emplacement du futur site éruptif, ni l’heure précise du début de l’éruption, même si des avancées récentes permettent de prédire si une injection magmatique atteindra ou non la surface.




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De nouveaux outils pour mieux anticiper les éruptions et la propagation des coulées de lave

Ainsi, de nouveaux outils d’analyse, notamment fondés sur l’apprentissage automatique, permettent aujourd’hui de mieux détecter la sismicité et d’analyser en temps réel des mesures fines de déformation. Et le Piton de la Fournaise, véritable volcan-laboratoire, permet de tester ces nouvelles méthodes.

Parmi ces avancées, nous avons développé et implémenté à l’observatoire la méthode Jerk. Cette méthode est basée sur la détection de très faibles mouvements du sol enregistrés à près de 8 km du volcan, associés à l’ouverture brutale des fractures lors d’une injection magmatique. Elle permet d’émettre des alertes automatiques, fondées sur un unique paramètre associé à une valeur seuil, indiquant la probabilité forte qu’une injection de magma aboutisse à une éruption.

Ainsi, cette méthode a permis de lancer une alarme en temps réel avant 92 % des 24 éruptions étudiées entre 2014 et 2023, parfois plusieurs heures avant l’arrivée du magma en surface. Le système Jerk a très bien fonctionné lors des éruptions de janvier et février 2026.

Lors d’une éruption, nous cherchons également à mieux anticiper les trajectoires des coulées de lave, en simulant les zones probables de recouvrement par les laves. Ces cartes, en complément des relevés de terrain réalisés grâce à des survols par des drones opérés par l’observatoire volcanologique, le service départemental d’incendie et de secours et la gendarmerie, ont été mises à jour et partagées avec les autorités tout au long de la gestion de crise, notamment pour définir les zones potentiellement impactées par les coulées de lave.

Ainsi, durant les 48 heures précédant la coupure de la route nationale RN2 (route qui relie le sud au nord de l’île sur la côte est) par les coulées de lave, nous avons suivi au plus près, sur le terrain et grâce aux caméras de l’observatoire, la position des résurgences de lave afin d’affiner ces simulations. Ces simulations ont également été précieuses pour définir à l’avance le point d’arrivée de la lave à l’océan, dont l’interaction avec l’eau de mer a généré un panache de gaz acide.


Le projet LAVA (ANR-16-CE39-0009) est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Oryaëlle CHEVREL a reçu des financements de l’Institut de Recherche pour le Développement et Agence nationale de la recherche (projet LAVA ANR-16 CE39-0009).

Aline Peltier, François Beauducel et Zacharie Duputel ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

– ref. Anticiper une éruption : ce que le réveil du piton de la Fournaise nous apprend – https://theconversation.com/anticiper-une-eruption-ce-que-le-reveil-du-piton-de-la-fournaise-nous-apprend-280473

Migrer « facilement » au Québec : le mythe à nuancer des privilèges français

Source: The Conversation – in French – By Capucine Coustere, Postdoctoral research fellow, Institute for Research on Migration and Society, Concordia University

Migrer au Québec en tant que ressortissant français est généralement présenté comme un parcours facilité. Accords privilégiés, mobilité encadrée, réseau institutionnel dense : tout semble indiquer une circulation fluide. Pourtant, derrière cette apparente simplicité, le système migratoire produit aussi des formes d’instabilité et de précarité auxquelles les Français n’échappent pas.


Les ressortissants français bénéficient d’un statut à part au Québec. Depuis 1965, la province a noué avec la France une relation « privilégié [e] » faite d’un réseau dense d’accords bilatéraux en matière économique, culturelle, éducative et de mobilité.

En effet, une trentaine d’entre eux visent à faciliter les migrations réciproques d’étude, de stage, de travail et d’installation. Par exemple, ils ont permis la création de l’Office franco-québécois pour la jeunesse, dédié aux mobilités des jeunes dans les deux territoires, facilitent la reconnaisses des diplômes, l’obtention d’un permis de conduire et l’accès à la RAMQ ou encore réduisent les frais de scolarité. Ils produisent donc pour leurs bénéficiaires un véritable privilège de nationalité.

Depuis plusieurs années, les Français forment la première nationalité parmi les nouveaux immigrants, comme les résidents temporaires au Québec, et leur nombre ne cesse de croître. Entre 2016 et 2021, la province a vu une hausse de 36 % de leurs arrivées avec la résidence permanente et de 86 % avec la résidence temporaire, selon les données combinées de Statistique Canada et du gouvernement du Québec.

Or, le statut de résidence temporaire est associé à des droits limités, variables selon le permis temporaire détenu, qui le rendent précarisant. Pour les personnes qui veulent rester, le passage à la résidence temporaire à la résidence permanente est possible, mais c’est un processus très complexe, sélectif, et précarisant.

Au Québec, il leur faut en effet passer un double processus administratif : être sélectionnés par la province, principalement via le Programme de l’expérience québécoise (PEQ), avant d’être admis par le gouvernement fédéral. Or, depuis 2019, le PEQ a connu de nombreuses réformes jusqu’à sa suppression en 2025 par le gouvernement de la Coalition avenir Québec. Les délais de traitement au fédéral ont également été particulièrement longs à partir de 2019 et durant la pandémie.

Dans ce contexte, est-il si facile pour les Français de migrer et de s’installer au Québec ? Je me suis penchée sur cette question à partir de données issues d’une recherche longitudinale qualitative menée entre 2019 et 2022 au Québec.




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Une arrivée facile

Se rendre au Québec est généralement perçu comme facile. Beaucoup ont entendu parler de cette destination par des amis ou sur les réseaux sociaux. Ils bénéficient fréquemment de soutien à différentes étapes des démarches pour s’inscrire aux études, trouver un employeur ou obtenir un permis de résidence temporaire.

Grâce à leur nationalité, ils sont éligibles aux trois permis migratoires du programme Expérience internationale Canada dans des conditions avantageuses (par exemple, deux ans pour le permis vacances-travail et des quotas d’éligibilité élevés).

À l’arrivée, les conditions de séjour s’avèrent souvent bonnes pour ces Français. Aux études, ils ont droit à des frais de scolarité réduits (équivalents à ceux des Canadiens résidant hors Québec au baccalauréat et à ceux des Québécois à la maîtrise et au doctorat) et à la RAMQ (comme seulement 10 autres nationalités).

En emploi, la disponibilité du permis vacances-travail accroît leur chance d’avoir un permis de travail ouvert, permettant de changer librement d’employeur. Trouver un travail, un logement, tout apparaît donc facile pour la plupart.




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Un permis souvent peu flexible

Nuançons un petit peu. Beaucoup arrivent aussi avec un permis de travail fermé, qui empêche de changer d’employeur et produit des conditions de travail non libre. Les droits accessibles varient selon le type de permis. Par exemple, les personnes en visa vacances-travail n’ont pas droit à la RAMQ.

Mais en général, c’est lorsque les Français veulent rester au-delà du premier permis que la situation se gâte. La plupart des permis de travail ouverts ne sont pas renouvelables, imposant d’obtenir un permis de travail fermé. Plusieurs dans ce cas racontent avoir été traités différemment de leurs collègues québécois, notamment en matière d’avancement professionnel. L’employeur n’avait pas besoin de les inciter à rester, le permis les immobilisait déjà.

Tenter d’obtenir un nouveau permis comprend également son lot de risques. Par exemple, les démarches administratives impliquent généralement une étape provinciale et une étape fédérale, ce qui augmente les probabilités d’erreurs et les délais de traitement. Plusieurs se trouvent pour cette raison entre deux permis et perdent le droit à la RAMQ.

Pour celles et ceux qui veulent s’installer au Québec, s’ajoute à cela la difficile transition vers la résidence permanente. Bien sûr, les Français sont a priori mieux positionnés que la plupart des ressortissants d’autres pays pour être sélectionnés, notamment grâce à la maîtrise de la langue française. Toutefois, le processus de sélection, comme les longues démarches administratives, est complexe et précarisant. Fait a priori inattendu au regard des avantages que les accords procurent, plusieurs ont perdu leur statut de résidence et travaillé de manière irrégulière à un moment du processus à cause de la difficulté à naviguer ce complexe système migratoire.




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Un système migratoire précarisant

Alors, facile le processus migratoire pour les Français au Québec ? Un peu plus que pour les autres, mais pas tant.

La situation est sans doute plus compliquée encore depuis 2023. D’abord, obtenir la résidence permanente au Québec est très incertain, notamment avec la disparition du PEQ et la faible sélection de candidats dans le seul dispositif d’immigration économique restant, le Programme de sélection des travailleurs qualifiés (PSTQ).

Le programme favorise la maîtrise de la langue française, mais il est si sélectif, imprévisible et long, que les aspirants candidats qui le peuvent ont plutôt intérêt à déménager dans une autre province, où l’accès à la résidence permanente des francophones est favorisé.

Par ailleurs, depuis 2023, le gouvernement fédéral a réduit les cibles de la résidence temporaire. Cela rend d’autant plus difficile d’obtenir ou de renouveler un permis temporaire pour venir au Québec et y rester durant la transition vers la résidence permanente.

Ces réformes risquent de réduire l’attractivité du Québec pour les Français et d’augmenter les risques de précarisation et de départ indésiré de celles et ceux déjà sur place. Cette situation n’est pas unique, les personnes à statut temporaire au Québec sont très fortement impactées par ces réformes en général.

Est-ce donc la fin de « l’âge d’or » pour les Français dans la Belle Province ? Cela reste à voir, tant ils continuent à être avantagés pas les accords et la priorité donnée à la maîtrise de la langue française. Il est cependant certain qu’ils ne sont pas immunisés contre les effets restrictifs et précarisant du système migratoire québéco-canadien.

La Conversation Canada

La recherche servant de base à cet article a été financée par une bourse doctorale du Fond de recherche du Québec – Société et culture (FRQSC). Capucine Coustere détient une bourse postdoctorale du Fond de recherche du Québec – Société et culture (FRQSC) afin de la poursuivre. Elle est également chercheuse affiliée au projet Bridging Divides, au centre de recherche CELAT et au partenariat Voies vers la Prospérité.

– ref. Migrer « facilement » au Québec : le mythe à nuancer des privilèges français – https://theconversation.com/migrer-facilement-au-quebec-le-mythe-a-nuancer-des-privileges-francais-279914

Le blocus américain du détroit d’Ormuz est-il légal ?

Source: The Conversation – in French – By Donald Rothwell, Professor of International Law, Australian National University

La menace d’un blocus américain du détroit d’Ormuz fait craindre une reprise des hostilités. Un tel blocus, légal en temps de guerre, pourrait perturber fortement l’approvisionnement mondial en pétrole et accentuer les tensions diplomatiques, même si sa portée exacte reste incertaine. Cette stratégie constituerait un levier de pression économique majeur sur l’Iran, tout en remettant en question le principe fondamental de liberté de navigation mais pourrait aussi, à terme, déboucher sur une réouverture durable du détroit.


Les négociations de paix entre les États-Unis et l’Iran ayant échoué au Pakistan, le fragile cessez-le-feu est à nouveau au bord de l’effondrement. Donald Trump a de nouveau durci son discours et annoncé que la marine américaine allait bloquer le détroit d’Ormuz.

Le président a déclaré que les États-Unis intercepteraient les navires ayant payé un péage à l’Iran pour traverser le détroit, accusant Téhéran de procéder à un « racket » en imposant cette redevance.

Cependant, le New York Times rapporte que l’armée américaine prévoit de bloquer uniquement les ports et les zones côtières iraniens, tout en autorisant le passage des navires d’autres pays, ce qui semble constituer un assouplissement par rapport à la déclaration initiale du président.

Si un tel blocus venait à être mis en place, quelles en seraient les implications ?

En temps de guerre, le blocus est légal

À l’heure actuelle, la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran se trouve dans une sorte d’impasse. Des pourparlers de paix ont été conduits – mais ont échoué – et les combats ont pour l’heure été interrompus. Cependant, la paix n’est pas non plus définitivement établie.

La question cruciale est donc de savoir si les États-Unis ou l’Iran se livrent à des agissements qui mettent en péril le cessez-le-feu – et le blocus par des navires de la marine américaine du détroit d’Ormuz, voie de communication économique vitale, aurait certainement un tel effet. D’un point de vue strictement juridique, si les États-Unis imposent un blocus, alors le cessez-le-feu n’a plus cours et les hostilités reprennent.

Depuis le début de la guerre, le 28 février, l’Iran interdit de facto la navigation dans le détroit. Le comportement de Téhéran peut se justifier par le fait qu’un conflit armé est en cours et que la sécurité de tous les navires transitant par le détroit est menacée. Certains navires ont traversé le détroit soit sous escorte iranienne, soit, selon certaines informations, après avoir versé une sorte de « péage » à l’Iran. Cette pratique doit être appréhendée dans le contexte d’un conflit armé international où les libertés normales de navigation sont suspendues.

Il est également important de distinguer les différents acteurs de ce scénario. En droit international, on parle de « belligérants » et de « neutres » dans le contexte d’un conflit armé. Il ne fait aucun doute que les États-Unis, Israël et l’Iran sont des belligérants dans ce cas précis. Cela signifie donc que les États-Unis, en tant que belligérant, peuvent légitimement imposer un blocus en vertu du droit international – plus précisément, du droit de la guerre maritime.

L’imposition de blocus maritimes comme méthode de guerre est une méthode très ancienne. L’exemple le plus récent remonte à décembre 2025, lorsque les États-Unis ont imposé un blocus aux pétroliers entrant et sortant du Venezuela, en plus d’imposer des sanctions à ce pays.

Compte tenu de l’importance cruciale du détroit d’Ormuz pour le transit du pétrole brut, lequel est indispensable pour l’approvisionnement en carburant de nombreux pays de la planète, un blocus limiterait encore davantage cet approvisionnement et provoquerait une nouvelle hausse des prix de l’essence.

Trump a également menacé la Chine de lui imposer des droits de douane de 50 % s’il s’avérait qu’elle aide l’Iran dans ce conflit.

Quelle issue ?

On ne sait pas encore exactement comment et sous quelle forme ce blocus sera mis en place, ni même s’il sera effectivement instauré.

La déclaration initiale de Trump selon laquelle l’armée américaine bloquerait l’ensemble du détroit et prendrait pour cible les navires ayant versé de l’argent à l’Iran pour être autorisés à passer est de nature à provoquer de nouvelles tensions diplomatiques avec les pays du monde entier. Le président a déclaré que d’autres pays, outre les États-Unis, participeraient au blocus, mais aucun État ne semble à ce stade pressé de contribuer à cette opération.

Si l’intention est de limiter le blocus aux ports iraniens, il s’agirait alors d’une forme très classique de blocus naval entre « belligérants ». Les navires qui ne proviennent pas de ports iraniens et qui, jusqu’à présent, se sont vu interdire de quitter le golfe Persique par le détroit pourraient alors, en théorie, commencer à traverser le détroit pour rejoindre l’océan Indien.

Si le blocus est mis en place, l’armée américaine aura fait étalage de ses immenses capacités, étant donné qu’une telle nécessitera le déploiement de très importants moyens navals. Et l’affirmation de Trump selon laquelle les États-Unis contrôlent la région aura été confirmée par les faits.

Il s’agit également d’une tactique de négociation redoutable, en raison des difficultés économiques que cette mesure infligera à l’Iran s’il se trouve dans l’incapacité de poursuivre ses exportations de pétrole. Cela ne fera qu’aggraver les souffrances déjà intenses du peuple iranien.

La liberté de navigation dans les détroits internationaux tels que celui d’Ormuz est l’un des principes fondamentaux du droit international sur lequel reposent le commerce international et l’économie mondiale. C’est un principe que les États-Unis ont toujours défendu avec fermeté. La menace d’un blocus américain de l’Iran et les opérations de déminage associées à ce projet pourraient constituer un petit pas vers la réouverture de cette voie maritime essentielle.

The Conversation

Donald Rothwell a reçu des financements de l’Australian Research Council.

– ref. Le blocus américain du détroit d’Ormuz est-il légal ? – https://theconversation.com/le-blocus-americain-du-detroit-dormuz-est-il-legal-280628

IA : le piège d’un langage statistique qui ressemble au nôtre

Source: The Conversation – in French – By Mazarine Pingeot, Professeure de philosophie, Sciences Po Bordeaux

L’intelligence artificielle générative, telle que ChatGPT et consorts, produit du texte cohérent sans perception, sans corps, sans vécu et sans conscience. Telle est la nouveauté radicale qu’il s’agit de penser.


Lorsqu’on questionne ChatGPT, Claude ou autre « Chat » sur n’importe quel sujet, il répond comme s’il était un interlocuteur omniscient. Pourtant, ce langage est produit de façon statistique, en intégrant la multiplicité des contextes – ce qui lui permet de répondre de façon adéquate et à chaque fois différente, en fonction du contexte d’énonciation –, en agrégeant d’immenses masses de données (les large langage models ou LLM). Cette spécificité introduit une nouvelle dimension : si la machine parle comme l’humain, alors même que le langage était perçu par un certain nombre de philosophes, au premier rang desquels René Descartes, comme l’indice de la pensée, et donc de la reconnaissance chez l’autre de son « humanité », comment distinguer l’humain de la machine ?

Cette question, à la base du test de Turing, pourrait paraître rhétorique, pourtant, nombreuses sont les pratiques qui attestent de cette confusion, l’intelligence artificielle (IA) générative étant parfois utilisée comme assistant, comme ami, et pouvant faire éventuellement fonction de psychologue. Ne serait-ce que dans notre manière de lui poser des questions, nous nouons avec elle un dialogue et sommes donc victimes d’une projection anthropomorphique fort naturelle dès lors que l’autre – machine ou humain – nous répond. La façon dont nous nous adressons à notre « chat » en témoigne : nous lui parlons parfois avec politesse, en utilisant souvent la deuxième personne du singulier « Tu ».

Comment repenser alors le langage s’il n’est plus l’indice d’une pensée consciente ? Et comment distinguer le langage humain du langage de la machine ? Dans sa structure, sa syntaxe, sa cohérence, il est identique.

Pourtant, le fait que les textes produits par l’IA générative soient bientôt majoritairement issus non plus de textes écrits par des humains, mais d’autres textes générés par l’IA pose un premier problème de référentialité.

Une production statistique déconnectée de la vérité

On le sait depuis les travaux du linguiste Roman Jakobson, le langage a plusieurs fonctions (informer, entrer en contact, créer du lien, de la beauté, etc.). La fonction référentielle est celle qui lie le langage au réel et qui en fait le lieu de la vérité au sens d’une adéquation entre un énoncé et la réalité dont il parle. C’est là, la fameuse définition de Thomas d’Aquin (env. 1225-1274) « Veritas est adaequatio rei et intellectus » (« La vérité est l’adéquation de la chose et de l’intellect »). Ainsi, « seuls des énoncés peuvent être vrais ou faux. Les choses, quant à elles, même si, par un abus de langage, il arrive qu’on les qualifie de “vraies” ou de “fausses”, sont réelles ou irréelles, authentiques ou artificielles. Mais elles ne sauraient être “vraies”» », peut-on lire dans l’article de l’Encyclopédie Universalis sur la vérité au sens général.

Ainsi, l’énoncé « il fait beau » a du sens s’il fait beau, et il est censé donner une information sur le temps qu’il fait, à des fins multiples (organiser sa journée, choisir de prendre ou non son vélo, etc.). À quoi sert de dire « il fait beau » si ce n’est pour communiquer cette information, ou pour créer un lien avec un autre du seul fait que je m’adresse à lui (on parle alors de fonction phatique du langage.

Certes, l’écriture va médiatiser l’idée même de communication mais elle demeure le vecteur d’un savoir, d’une information, d’une relation entre celui qui lit, celui qui écrit, et ce sur quoi porte l’écrit.

Voici que le langage pourtant s’émancipe de ses fonctions référentielle et phatique.

La production du langage s’autonomise de la réalité

L’énoncé produit par l’intelligence artificielle générative ne fait plus signe vers une extériorité, et ce de façon structurelle, puisqu’elle fonctionne de façon statistique, en prenant en compte le contexte, à partir de bases de données numériques. La médiation risque d’être exponentielle, si les textes produits par l’IA finissent par remplacer ceux produits par l’humain. L’IA générative produit à partir d’elle-même et de façon algorithmique un énoncé qui n’a, par définition, aucune intention communicative. Il est le fruit d’un calcul.

Quel enseignement en tirer ? Que la structure même de la production du langage s’autonomise de la réalité : on ne peut pas en vouloir à la machine de ne pas lever les yeux au ciel pour confirmer qu’il fait beau.

Ainsi c’est la condition même de la vérité qui est évacuée. Dans « Vérité et politique », la philosophe Hannah Arendt distingue la « vérité de fait » et la « vérité de raison », renvoyant cette dernière à la vérité scientifique, et la première à « ce qui a eu lieu », autrement dit un réel minimal, condition du commun. Or, c’est cette vérité que les idéologies totalitaires ont remise en question, substituant à la réalité un système plus au moins cohérent d’idées ou de croyances. Mais les démocraties de masse ne sont pas en reste : pour Arendt, la publicité propose elle aussi un substitut au réel.

Aujourd’hui, l’idéologie n’est plus nécessaire pour substituer au rapport au monde un discours délié du monde. C’est la condition même d’énonciation qui rend caduque la catégorie de « vérité de fait » puisque l’intelligence artificielle générative, dans son fonctionnement même, ne se réfère pas au réel pour produire du langage, même si un lien au second degré demeure, puisque la production statistique de LLM part d’énoncés produits hors LLM. La déliaison est consommée entre produire du langage (qui est pourtant supposé être le lieu de la vérité), et le réel sur lequel porte le langage.

Ainsi la post-vérité dans laquelle nous vivons désormais est structurellement consolidée : il ne s’agit pas seulement d’une indifférence à la vérité, il s’agit d’une production de contenu délié, ou indépendant de la possibilité même du vrai ou du faux, même si un grand nombre de textes qui nourrissent les LLM proviennent encore des humains. L’idéologie n’est pas dans ce qui est dit, produit, écrit : elle est dans l’émancipation d’une production du langage par rapport au réel et à l’idée même de référentialité. L’intelligence artificielle générative n’a pas inventé la post-vérité, mais par son fonctionnement, elle en consolide la structure.

Un langage formaté en amont par des entreprises privées ?

À cela s’ajoute le fait que cette production est le monopole d’entreprises privées. Nous vivons dans un monde capitaliste, nul ne l’ignore, dont le principe est que les moyens de production sont concentrés entre les mains de quelques-uns. C’est ce que Marx appelait l’infrastructure, la superstructure désignant toutes les autres sphères – la politique, la culture. Or, aujourd’hui, l’infrastructure produit du langage. Et le langage est sous-jacent à toutes les superstructures : comme le dit le linguiste Klemperer, il est le moyen de propagande le plus public et le plus secret à la fois. Public, puisque nous ne pouvons nous passer du langage pour vivre en société ; secret, parce que nous ne nous rendons pas compte à quel point le langage est traversé par des normes qui nous façonnent plus que nous les façonnons et que nous véhiculons à notre tour en parlant.

« À chaque époque correspondent des techniques de reproduction bien déterminées » écrivait Walter Benjamin. La technique influe sur l’usage de la langue : au XIXᵉ siècle, la presse de masse transformait la manière d’écrire, entraînant un nouveau genre littéraire – le roman – que Benjamin dans le Raconteur oppose au récit, mais aussi la prolifération d’une presse à sensation, s’intéressant aux faits divers et proposant une « narration » attractive.

Le langage serait donc de plus en plus inféodé à ses moyens de production techniques. Certes, on peut considérer qu’il l’était déjà dans son usage public, mais c’est désormais le cas également des usages intimes, professionnels, amicaux, autrement dit de quasiment tous les usages, y compris lorsqu’on n’a nul besoin de la technologie pour communiquer : il nous arrive de correspondre par mail lorsqu’on partage le même bureau, d’assister à des réunions en visioconférence alors que quelques mètres nous séparent, de communiquer par Instagram assis côté à côte… Ce qui a des conséquences décisives notamment sur la politique, et plus spécifiquement sur la démocratie, dont le matériau premier est précisément le langage et les différents droits qui lui sont associés.

« Être politique, écrit Hannah Arendt, vivre dans une polis, cela signifiait que toutes choses se décidaient par la parole et la persuasion et non pas par la force ni la violence. » Elle ajoutait que c’est en apparaissant aux yeux de tous que la parole devenait politique. Il fallait donc un espace pour que celle-ci soit entendue, un espace « public » pour « une parole politique ».

Mais qu’est-ce qu’un espace public et qu’une parole politique, lorsque le langage s’émancipe dans sa production, à la fois du réel, et du sujet d’énonciation ? En étant productrice autonome de langage sans référentialité, l’IA générative accomplit techniquement le fantasme d’une énonciation sans sujet.

Que le langage ne soit plus ce qui distingue la machine de l’humain a ainsi des conséquences à la fois politiques et métaphysiques. Le rapport au réel est en train de se transformer au profit de médiations invisibles qui privatisent le langage : celui-ci ne permet plus de reconnaître dans le destinateur ou le destinataire un « autrui ». Pourtant, le langage n’a de sens qu’à être adressé à un autre être humain. Pour la machine, il est asémantique. Sauver le sens du langage, c’est sauver l’idée même de sujet. C’est à cette condition qu’il gardera ses vertus émancipatrices.


Mazarine M. Pingeot est l’autrice d’Inappropriable. Ce que l’IA fait à l’humain, (Flammarion, février 2026).

The Conversation

Mazarine Pingeot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. IA : le piège d’un langage statistique qui ressemble au nôtre – https://theconversation.com/ia-le-piege-dun-langage-statistique-qui-ressemble-au-notre-276544