Élections hongroises : un tournant européen aux accents nationaux

Source: The Conversation – in French – By Alexandre Massaux, Chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Le 12 avril, la Hongrie met fin à 16 années de pouvoir de Viktor Orban : son parti est battu par le TISZA de Péter Magyar, qui s’impose avec une majorité. Au-delà de l’alternance, ce résultat marque un tournant politique majeur, susceptible de redéfinir les institutions du pays et ses relations avec l’Union européenne, la Russie, l’Ukraine et les États-Unis.


Dans ce contexte, la transition politique hongroise ne se limite pas à un changement de gouvernement, mais ouvre une phase d’incertitude sur les orientations futures du pays.

En tant que chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand et spécialiste des relations internationales, j’analyse les politiques en Europe centrale et les enjeux liés aux nouvelles technologies.

Lié au pouvoir… jusqu’en 2024

La trajectoire de Péter Magyar éclaire en partie sa victoire. Le dirigeant de TISZA (Parti Respect et liberté) a travaillé au sein du parti de Viktor Orban (FIDESZ) pendant 20 ans dès les années 2000. Après la victoire du parti en 2010, il a occupé plusieurs fonctions au sein du ministère des Affaires étrangères, puis dans la représentation permanente de la Hongrie auprès de l’Union européenne, et enfin dans le cabinet du premier ministre Viktor Orban en 2015.

Peter Magyar rompt les liens avec FIDESZ et joint TISKA en 2024, en pleine crise politique : un ancien directeur adjoint d’un foyer pour enfants, condamné en 2022 pour avoir couvert les agissements de son supérieur dans une affaire de pédocriminalité, obtient une grâce présidentielle. À cela s’ajoute des accusations de corruption au sommet de l’État.

TISZA s’inscrit dans le Parti populaire européen (PPE), principal groupe politique de l’Union européenne au centre droit. Celui-ci rassemble notamment comme partis la CDU-CSU allemande du chancelier Friedrich Merz ainsi que la Plateforme civique polonaise du premier ministre Donald Tusk. À noter que le FIDESZ était, lui aussi, jusqu’en 2021 membre du PPE, avant de le quitter.

Ces éléments indiquent que Péter Magyar n’est pas un opposant historique du FIDESZ mais qu’il s’oppose à ce qu’est devenu le parti. C’est probablement la raison de sa victoire : proposer de revenir à ce qu’était la proposition politique d’il y a 16 ans. Le cœur de son programme repose sur la lutte contre la corruption et le capitalisme de connivence.

Constitution et immigration

Le fait d’avoir une majorité constitutionnelle donne à TISZA la capacité de modifier la constitution hongroise qui avait été adoptée en 2011, puis amendée plusieurs fois par le gouvernement d’Orban. Il est trop tôt pour savoir en quoi consisteraient précisément les changements opérés par TISZA, mais il est prévisible qu’il s’agirait d’un alignement sur l’Union européenne en matière d’équilibre des pouvoirs.

Sur les questions sociétales, ses positions restent aussi à définir. Sur l’immigration, Péter Magyar adopte une ligne de fermeté assumée, proche de celle de Viktor Orban : il défend une politique de contrôle strict des flux migratoires et s’inscrit dans un discours de protection des intérêts nationaux, allant jusqu’à soutenir des mesures restrictives vis-à-vis de l’entrée de nouveaux migrants.




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Une prise de distance vis-à-vis de la Russie

L’un des points les plus importants du programme de Péter Magyar est sa politique étrangère. Sous Viktor Orban, la Hongrie s’était imposée comme l’un des États membres les plus proches de Moscou au sein de l’Union européenne, freinant à plusieurs reprises les initiatives européennes, notamment sur le dossier ukrainien. Péter Magyar entend rompre avec cette ligne et rapprocher Budapest des autres capitales européennes.

L’un des enjeux immédiats est le rétablissement des relations avec les institutions européennes afin de débloquer des fonds gelés à la suite des tensions entre Bruxelles et Budapest, évalués à plus de 6 milliards d’euros. La Hongrie est l’un des principaux bénéficiaires nets du budget de l’Union européenne.

Toutefois, cet alignement sur l’UE risque de ne pas être absolu. TISZA a eu tendance à voter au parlement européen de la même manière que le FIDESZ sur un certain nombre de sujets, notamment sur les questions migratoires. Sur l’Ukraine, les positions restent ambiguës : Péter Magyar s’est opposé à une accélération de l’adhésion ukrainienne à l’UE, tout en soutenant la levée du veto hongrois concernant l’aide européenne à Kiev, estimée à 90 milliards d’euros.

Il faut également s’attendre à une relance du groupe de Visegrad, le V4, avec un rapprochement vers la Pologne du premier ministre Donald Tusk, qui a soutenu Péter Magyar. Le V4, un format de coopération entre la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie et la Hongrie, constitue un cadre informel destiné à porter les positions de l’Europe centrale au sein de l’Union européenne. Fragilisé depuis 2022 par les divergences entre Varsovie et Budapest sur la question russe, le groupe pourrait retrouver une forme de cohésion avec l’arrivée de TISZA au pouvoir.




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Des alliances assumées, mais une souveraineté revendiquée

Concernant les relations avec les États-Unis, Péter Magyar entend maintenir des liens étroits avec Washington. Lors de la visite du vice-président JD Vance en Hongrie pour soutenir Viktor Orban, Péter Magyar a déclaré sur son compte X que son gouvernement verrait les États-Unis comme un partenaire clé en tant qu’allié dans l’OTAN et comme partenaire économique.

Toutefois, il a aussi déclaré que « l’histoire de la Hongrie ne s’écrit ni à Washington, ni à Moscou, ni à Bruxelles ». Ce qui résume bien sa vision politique internationale.

Finalement, la politique gouvernementale devrait adopter une ligne diplomatique globalement pro-européenne, mais marquée par une volonté de préserver des marges de manœuvre nationales, ce qui pourrait maintenir certains désaccords avec Bruxelles.

La Conversation Canada

Alexandre Massaux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Élections hongroises : un tournant européen aux accents nationaux – https://theconversation.com/elections-hongroises-un-tournant-europeen-aux-accents-nationaux-280507

Marina Abramović, Li Binyuan et Paula Garcia… Quand les performances artistiques apprennent à observer le fonctionnement des organisations

Source: The Conversation – France (in French) – By Yanina Rashkova, Assistant Professor of Organizational Behavior at EDHEC, EDHEC Business School

Quoi de commun entre un séminaire de cadres dirigeants et une performance artistique ? Vous êtes vraisemblablement tenté de répondre d’un définif : « Rien ! » Et pourtant, si les buts n’ont évidemment rien à voir, le monde des performances offre d’intéressants enseignements pour les praticiens du management. Illustration avec les happenings signés Marina Abramović, Li Binyuan et Paula Garcia.


L’art contemporain, en particulier les performances artistiques, est souvent perçu comme ambigu et inaccessible. Prenons l’exemple de cette femme silencieuse, assise à une table dans un musée, sans rien faire, invitant des inconnus à s’asseoir en face d’elle. Quelle signification revêt cette action pour le grand public ? Faut-il la vivre, la penser ou la ressentir ?

En quoi une telle action peut-elle contenir aussi une leçon pour les managers ? Que peut apprendre d’un tel acte, quelqu’un chargé de diriger une équipe et/ou une organisation complexe ?

L’art de la performance ne concerne pas seulement l’expression per se, mais aussi la perception. Il rend visible l’invisible. Et en ce sens, il peut offrir aux managers quelque chose de profondément pratique et utile pour eux : de nouvelles façons de voir.

Dans mes recherches, j’explore comment le travail de l’artiste de renommée internationale Marina Abramović, ainsi que celui des artistes associés à son institut, peut inspirer les managers à repenser la manière dont ils observent, interagissent avec et remodèlent leurs organisations.




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L’attention est source de transformation

En 2010, au Museum of Modern Art de New York, Marina Abramović est restée assise en silence dans l’atrium du musée pendant trois mois. Huit heures par jour. Immobile. En face d’elle se trouvait une chaise vide, et les visiteurs étaient invités à s’asseoir aussi longtemps qu’ils le souhaitaient. Elle ne parlait pas, ne bougeait pas. Elle restait simplement pleinement présente. Les visiteurs ont réagi de manière inattendue. Beaucoup ont pleuré, certains ont souri, d’autres ont tremblé. Dans le silence, des émotions longtemps enfouies (par exemple, le chagrin, la vulnérabilité, le désir, le soulagement) ont refait surface.

Cette performance met en lumière une idée cruciale : l’attention est source de transformation. Lorsqu’une personne se sent véritablement vue, ce qui est caché devient souvent visible. Pour les managers et dirigeants, cette possibilité ouvre des pistes très intéressantes et pertinentes.

Comment rendre visible l’invisible ?

Dans les organisations, les individus cachent souvent non seulement leurs inquiétudes et leurs frustrations, mais aussi leurs idées. Les réunions sont précipitées et les conversations sont décousues. Les managers écoutent d’une oreille distraite tout en consultant leurs smartphones ou en préparant leur prochaine réponse.

Le travail d’Abramović suggère une alternative radicale : offrir une présence sans partage. Créer des espaces où les employés ne sont ni interrompus, ni jugés, ni pressés. Lorsque les managers sont pleinement attentifs, sans agenda, sans être en train de réaliser d’autres tâches, ils commencent à remarquer ce que les systèmes de reporting standard ratent : les tensions subtiles, les courants émotionnels sous-jacents et, surtout, les idées plus ou moins grandes.

Cette présence que l’on peut nommer totale (ou en pleine conscience) peut devenir une pratique analytique. Elle permet alors aux managers et dirigeants de détecter des problèmes latents avant qu’ils ne s’aggravent ou de soutenir les premiers signes de grandes innovations. Ils peuvent aussi voir plus, et plus loin.

Démonter pour comprendre

Dans Breakdown, Li Binyuan grimpe sur un pilier de quatre mètres de haut qui ressemble à un monument. Une fois au sommet, il commence à marteler la structure même qui se trouve sous ses pieds. Morceau par morceau, il démantèle la base qui le soutient. La structure se révèle à travers sa désintégration. En détruisant le pilier par le haut, Li Binyuan en dévoile la construction : ses couches et sa logique interne. Ce qui rend cette performance si puissante, c’est qu’elle illustre le fait que pour comprendre quelque chose, il faut le démonter.

Pour les managers et les dirigeants, c’est une leçon percutante. Les organisations apparaissent souvent comme des entités solides et monolithiques : « la culture », « la stratégie », « la structure ». Mais ces abstractions sont constituées d’éléments plus petits et interconnectés, tels que les routines, les incitations, les normes informelles, les relations de pouvoir et les habitudes quotidiennes. Tant que ces éléments – et d’autres – restent intacts et incontestés, l’organisation peut sembler impénétrable.

Pour vraiment comprendre comment fonctionne une organisation, les managers doivent la démonter – conceptuellement, et parfois concrètement. Cela ne signifie pas une destruction au sens littéral. Cela signifie isoler et examiner ses éléments constitutifs pour mieux la cerner.

Se transformer pour révéler les liens

Dans Noise Body, Paula Garcia commence par se présenter le corps dénudé et visible tel qu’il est. Elle fixe ensuite de puissants aimants sur elle-même. Un à un, des collaborateurs ajoutent des fragments de métal industriel (boulons, éclats, ferraille) jusqu’à ce que son corps soit presque entièrement recouvert de débris mécaniques. À mesure que le métal s’accumule, nous commençons à percevoir des relations jusque-là invisibles : la force magnétique qui lie les éléments entre eux. L’acte de transformation rend visible la structure des liens.

Pour les managers, cette performance comporte une autre leçon. Parfois, on ne comprend les liens entre les éléments de l’organisation que lorsque l’on modifie délibérément leur disposition. Les organisations sont des réseaux de composants interconnectés : rôles, technologies, incitations, flux de communication, espaces physiques.

Ce qui sous-tend la hiérarchie

Pourtant, ces liens restent souvent cachés. Nous voyons des départements ou des services, pas des dépendances. Par exemple, passer de primes individuelles à des récompenses à l’échelle d’une équipe révèle souvent à quel point les tâches sont, en réalité, étroitement interdépendantes. Les employés qui percevaient auparavant leur travail comme autonome se rendent soudain compte dans quelle mesure ils dépendent de la contribution des autres. Cette refonte fait apparaître le réseau qui sous-tend la hiérarchie.

Fondation Beyeler, 2015.

Le travail artistique de Garcia suggère que la compréhension ne vient pas toujours de l’observation d’un système stable. Parfois, nous devons modifier la configuration ou réorganiser les éléments pour mieux voir la façon dont ils s’attirent, se repoussent ou se contraignent mutuellement.

Le management, un art de l’observation

Après tout, l’art de la performance n’est pas si abstrait ni si ambigu, et peut même s’avérer utile aux managers d’organisations contemporaines en leur apprenant à mieux percevoir leur environnement organisationnel.

Le travail de Marina Abramović nous enseigne que lorsque les managers ralentissent le rythme et accordent toute leur attention, des éléments cachés apparaissent. Celui de Li Binyuan démontre que pour comprendre une structure, il faut être prêt à la démonter. Enfin, les performances de Paula Garcia montrent que lorsque l’on réorganise les éléments d’une structure, les liens qui les unissent deviennent visibles.

Si l’art de la performance ne fournit pas de techniques de gestion toutes faites, il met en avant des conseils pratiques pour aider les managers à affiner leur capacité d’observation. Et dans les organisations complexes, cette capacité à voir plus clair pourrait bien constituer l’avantage stratégique par excellence.

The Conversation

Yanina Rashkova ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Marina Abramović, Li Binyuan et Paula Garcia… Quand les performances artistiques apprennent à observer le fonctionnement des organisations – https://theconversation.com/marina-abramovic-li-binyuan-et-paula-garcia-quand-les-performances-artistiques-apprennent-a-observer-le-fonctionnement-des-organisations-279395

Sentir le goût des mots, entendre le son des couleurs… Comment la science explique-t-elle la synesthésie ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Sophie Smit, Postdoctoral Research Associate in Cognitive Neuroscience‬, University of Sydney

Les synesthètes présentent des associations durables entre plusieurs sens. Vitally Gariev/Unsplash

De 1 % à 4 % de la population mondiale présenterait une synesthésie. Ce phénomène, qui se traduit par l’association de plusieurs sens, fascine et intrigue les scientifiques.


Avez-vous déjà « goûté » un mot, ou vu des couleurs en écoutant de la musique ? Si c’est le cas, vous faites peut-être partie des 1 % à 4 % de personnes dotées d’une fascinante particularité : la synesthésie.

La synesthésie est un phénomène neurologique par lequel l’activation d’un sens – l’ouïe, par exemple – déclenche celle d’un autre sens, habituellement indépendant, comme la vue. Les personnes synesthètes vivent donc d’autres expériences sensorielles que celles du commun des mortels.

En tant que scientifiques, nous avons consacré beaucoup de temps à l’étude de ce phénomène rare. Si bien des questions restent ouvertes, ce que nous avons déjà appris montre clairement que nous ne percevons pas tous le monde de la même façon.

Qu’est-ce que la synesthésie ?

Les personnes présentant une synesthésie sont appelées « synesthètes ». Ce trait semble être plus fréquent chez les femmes, cependant cette conclusion pourrait refléter des biais d’échantillonnage. Il semblerait, par ailleurs, que la probabilité de développer une synesthésie soit influencée par des facteurs génétiques.

Nous intégrons tous naturellement des informations provenant de différents sens. Lorsque nous regardons quelqu’un parler, notre cerveau fusionne ce que nous voyons et ce que nous entendons afin de mieux comprendre le message. Si, dans la synesthésie, ces associations fonctionnent différemment (un son peut, par exemple, susciter une expérience visuelle), elles reposent peut-être néanmoins sur les mêmes mécanismes fondamentaux.

Il existe de nombreuses formes de synesthésie. Certaines personnes présentent une synesthésie auditivo-visuelle : elles voient des couleurs lorsqu’elles entendent des sons. D’autres perçoivent des couleurs en lisant, en entendant ou en pensant à des lettres ou des chiffres – c’est ce que l’on appelle la synesthésie graphème-couleur. Autre exemple : la synesthésie miroir, dans laquelle une personne ressent des sensations sur son propre corps lorsqu’elle voit quelqu’un d’autre être touché.

Les synesthètes ne maîtrisent pas la façon dont leurs sens se croisent. Ces expériences sont spontanées, vivaces, et demeurent généralement stables dans le temps. Ainsi, une personne ayant une synesthésie graphème-couleur qui perçoit la lettre « A » en rouge aujourd’hui la percevra très probablement dans la même teinte des années plus tard.

Précisons que la synesthésie n’est pas une maladie ni un trouble. Elle ne cause ni préjudice ni handicap, bien que certains synesthètes puissent la trouver envahissante par moments. Pour les personnes qui ressentent une douleur à chaque fois qu’elles voient quelqu’un souffrir, une simple séance de cinéma peut constituer une épreuve.

Toutefois, dans l’ensemble, la synesthésie ne semble pas interférer avec le quotidien des individus concernés. De fait, nombreux sont celles et ceux qui ignorent être synesthètes, tant cette perception leur paraît naturelle.

Quelles en sont les causes ?

Les causes précises de la synesthésie ne sont pas encore connues. Deux grandes théories ont néanmoins été formulées par les scientifiques.

La première, connue sous le nom de théorie de l’activation croisée, postule que les synesthètes auraient davantage de connexions cérébrales entre différentes régions du cerveau. Cela pourrait s’expliquer par le fait que, chez eux, le processus d’élagage synaptique (qui se produit au cours du développement et élimine certaines connexions inutilisées entre les neurones pour optimiser le fonctionnement du cerveau) se serait déroulé différemment.

Selon cette théorie, chez les personnes présentant une synesthésie graphème-couleur, la région vouée à la reconnaissance des lettres serait directement reliée à celle qui traite les couleurs, si bien que la perception d’une lettre s’accompagne automatiquement de celle d’une couleur.

Une seconde théorie postule quant à elle que les synesthètes présenteraient une activité cérébrale légèrement différente de celle des autres individus. Ils disposeraient des mêmes connexions neuronales que les non-synesthètes, mais leur particularité résulterait du fait que certains chemins neuronaux, plus « saillants », seraient davantage « parcourus ».

La synesthésie semble d’ailleurs mettre en œuvre des mécanismes partagés par tous. Lorsque l’on regarde la photo d’une banane grise, nous savons que sa couleur normale est le jaune. L’imagerie cérébrale révèle des motifs d’activité cérébrale qui en témoignent : observer une représentation en noir et blanc d’un objet dont on connaît la couleur réelle active dans le cerveau les régions associées à la représentation des couleurs. Le cerveau des personnes présentant une synesthésie graphème-couleur pourrait procéder de la même façon avec les lettres : la perception de caractères noirs activerait des couleurs spécifiques.

En résumé, le débat scientifique sur les causes de la synesthésie se résume à cette question fondamentale : les synesthètes ont-ils un cerveau structurellement différent de celui des autres, ou font-ils simplement un usage différent d’un cerveau identique ?

La synesthésie favorise-t-elle la créativité ?

Vous avez peut-être déjà lu ou entendu des témoignages d’artistes, tels que le peintre Vassily Kandinsky, l’un des pionniers de l’art abstrait, ou la musicienne Lorde, évoquant leurs expériences synesthésiques. Certains éléments tendent à montrer que la synesthésie est effectivement plus répandue dans les milieux créatifs.

Une vaste enquête menée auprès de synesthètes australiens a par exemple révélé qu’environ 24 % d’entre eux exerçaient une profession créative (artiste, musicien, architecte ou graphiste…), tandis que cette proportion est de moins de 2 % dans la population générale.

Cet écart est saisissant, même si nous n’en comprenons pas encore réellement les ressorts. Une hypothèse est que les synesthètes établissent des liens inhabituels entre les idées et les sensations, ce qui favoriserait l’émergence d’une pensée plus créative que la moyenne. Des travaux de recherche suggèrent par ailleurs que certaines formes de synesthésie pourraient être associées – mais seulement dans une certaine mesure – à des souvenirs plus robustes ou à une imagination plus vive que la moyenne.

Quoi qu’il en soit, la synesthésie offre aux scientifiques un point de vue privilégié sur la façon dont notre cerveau construit du sens à partir du monde qui l’entoure. Elle nous rappelle que notre perception n’est pas un processus figé, similaire pour tous. Notre cerveau l’élabore activement, et de façon plus variée et plus riche qu’on ne le suppose généralement.

The Conversation

Anina Rich reçoit des financements de l’Australian Research Council.

Sophie Smit ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Sentir le goût des mots, entendre le son des couleurs… Comment la science explique-t-elle la synesthésie ? – https://theconversation.com/sentir-le-gout-des-mots-entendre-le-son-des-couleurs-comment-la-science-explique-t-elle-la-synesthesie-280602

Pollution après l’incendie de Notre-Dame de Paris : peut-on se baigner dans la Seine sans danger ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Olivier Evrard, Directeur de recherche, Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA); Université Paris-Saclay

L’incendie de Notre-Dame de Paris en 2019 a-t-il durablement pollué la Seine au plomb ? Grâce à l’étude fine des sédiments et de leur signature isotopique, nous avons pu retracer l’origine du plomb retrouvé dans les sédiments du fleuve. Les résultats sont globalement rassurants, mais, en 2024, l’élargissement du panel d’analyse à d’autres substances (médicaments, drogues, pesticides…) plaide pour un suivi plus exhaustif de la qualité des eaux de baignade, au-delà des seules bactéries indicatrices de contamination fécale, qui sont aujourd’hui le seul critère encadré par la réglementation européenne.


L’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris, le 15 avril 2019, a ravivé les inquiétudes concernant la contamination au plomb dans la ville et son fleuve. Or, pour pouvoir mettre en évidence une pollution associée au plomb émis lors de l’incendie, il faut établir sa « signature » isotopique, c’est-à-dire le rapport entre la concentration des différents isotopes de cet élément.

On peut ensuite la comparer à celles d’autres sources potentielles de plomb dans la ville. Celles-ci ne manquent pas, tant les sources de plomb sont omniprésentes dans le Paris haussmannien (tuyaux, toitures, fontaines, peintures, etc.), auxquelles il faut ajouter les additifs au plomb des essences (dont la commercialisation est interdite depuis 2000).

Dans le cadre du chantier de restauration de Notre-Dame porté par le ministère de la culture et le CNRS, l’analyse de poussières prélevées sur le banc de l’orgue situé au premier étage de la cathédrale incendiée a permis de caractériser la signature du plomb émis par l’incendie. Cela a permis de prouver qu’elle est bien différente de celles du Paris haussmannien, des additifs de l’essence plombée et de la signature du plomb présent naturellement dans les sols du bassin de la Seine.

Mais il restait à suivre dans le temps les effets de cette contamination au plomb dans la capitale. C’est ce que nous avons fait à travers l’étude des sédiments déposés sur les quais de la Seine à Paris.

Ce que les crues de la Seine révèlent de la pollution au plomb

Les sédiments ont été prélevés à plusieurs occasions :

  • lors de la crue exceptionnelle de juin 2016, avant l’incendie ;

  • après des crues hivernales plus classiques survenues après l’incendie, en 2020 et en 2021 ;

  • puis, en 2024, juste avant les Jeux olympiques, au moment où la Seine a été ouverte à la baignade.

La signature isotopique de la contamination au plomb des sédiments permet de connaître leur provenance.
O. Evrard et coll., 2026

Les sédiments de la crue majeure de 2016 provenaient surtout des sols de l’amont du bassin parisien et ne présentaient donc pas de contamination très importante en plomb et en autres métaux.

Au contraire, en 2020, après l’incendie de 2019, les niveaux de plomb les plus élevés ont été mesurés au sein des dépôts prélevés autour de l’île de la Cité, où se trouve la cathédrale. Leur signature isotopique était également particulièrement proche de celle de l’incendie, comme le montre le schéma ci-dessus.

Par contre, lors des crues suivantes, en 2021 puis en 2024, les niveaux de plomb ont baissé. Leur signature s’est alors éloignée de celle de l’incendie pour se rapprocher de la signature du Paris haussmannien. Selon ces résultats, la reconstruction de la cathédrale n’aurait pas entraîné de contamination au plomb supplémentaire.

Le seul site présentant une contamination importante en plomb en 2021 et qui ne correspondait pas à la signature de Notre-Dame était celui des dépôts prélevés à proximité de la tour Eiffel.

De fait, des travaux de peinture y étaient en cours pour refaire une beauté à la dame de fer en vue des Jeux olympiques. Cette rénovation pourrait être en cause dans l’augmentation des niveaux de cuivre, de zinc et de plomb mesurés à proximité.




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Un panel d’analyse élargi en 2024

Nos recherches, menées dans le cadre du programme PIREN Seine, nous ont conduits à renouveler l’analyse sédimentaire au cours du temps.

Lors de la crue de mars 2024, et en prévision des Jeux olympiques de Paris 2024, en plus du plomb et des métaux, le panel de substances analysées a été élargi. Il intégrait également des molécules pharmaceutiques (par exemple, le tramadol, le paracétamol ou le diclofénac), des molécules courantes telles que la caféine (susceptible d’affecter les écosystèmes) ainsi que des drogues (par exemple, la cocaïne et la kétamine) et des pesticides.

En effet, même si la qualité de la Seine s’améliore continuellement depuis les années 1970 et que la directive européenne qui encadre la gestion de la qualité des eaux de baignade n’impose que l’analyse des bactéries indicatrices de contamination fécale, nos résultats confirment que la Seine reste le réceptacle de l’ensemble des substances qui sont utilisées dans le bassin parisien.

C’est notamment le cas lorsque des orages surviennent. Ils génèrent un ruissellement intense sur les surfaces urbaines et une partie des eaux usées et pluviales peuvent être rejetées dans le fleuve sans traitement. Et cela, en dépit des importants travaux réalisés ces dernières années – notamment pour l’aménagement d’un gigantesque bassin à Austerlitz.

Bassin d’Austerlitz : la cathédrale souterraine.

Un herbicide interdit retrouvé dans les sédiments

Les dépôts de sédiments étudiés en 2024 ont ainsi révélé des tendances contrastées : les concentrations en drogues, en produits pharmaceutiques et en plomb qui augmentent de l’amont vers l’aval, tandis que les concentrations en pesticides agricoles diminuent, au contraire, selon le même transect (ou coupe urbaine, ndlr).

En ce qui concerne les métaux, les concentrations dites « sans effet prévisible » pour les organismes aquatiques, soit les concentrations maximales pour lesquelles aucun effet indésirable n’est attendu pour l’environnement (aussi appelées PNEC, Predicted No Effect Concentration) ont été dépassées en 2024 pour le plomb à proximité de deux des sites de baignade actuels (le bras Marie au centre de Paris et le bras Grenelle, au sud-ouest). Mais l’incendie de Notre-Dame de Paris n’est pas en cause : on retrouve la signature isotopique du plomb urbain du Paris haussmannien.

Parmi les pesticides analysés en 2024, enfin, les concentrations les plus élevées ont été trouvées pour deux herbicides, à savoir la pendiméthaline et le diflufénican, les valeurs mesurées dépassant également souvent les PNEC. En outre, au moins une substance interdite depuis longtemps, à savoir l’atrazine, interdite en 2003 en France, a été détectée dans plusieurs échantillons pour lesquels la PNEC a également été dépassée.




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Quelles implications sanitaires pour la baignade ?

Même si la présence de ces composés dans les sédiments ne reflète pas directement leurs concentrations dissoutes dans l’eau – et n’implique donc pas nécessairement de risque direct pour la santé humaine, les sédiments constituent une matrice utile pour caractériser le « profil » des sources potentielles de contamination susceptibles d’affecter les sites de baignade, comme le demande explicitement la directive européenne.

À la suite de ces résultats, nos recherches menées dans le cadre du programme PIREN Seine montrent qu’il serait important d’analyser plus fréquemment d’autres paramètres de qualité de l’eau, tels que le plomb, les pesticides, les médicaments et les virus dans les sédiments de la Seine.

Une telle vue d’ensemble permettrait d’améliorer l’information du public en lien avec les activités de baignade pendant les périodes à haut risque. En effet, le site Web associé aux lieux de baignade dans la Seine à Paris indique seulement si ces sites sont ouverts ou fermés à la baignade.

Cette vue d’ensemble permettrait aussi d’identifier les mesures complémentaires qui pourraient être prises pour améliorer davantage la qualité de la Seine, en identifiant les sources persistantes de polluants qui aboutissent dans le fleuve.

The Conversation

Olivier Evrard a reçu des financements du PIREN-Seine (https://www.piren-seine.fr/).

Anthony Foucher a reçu des financements du PIREN- (https://www.piren-seine.fr/).

Rémi Bizeul a reçu des financements du PIREN-Seine (https://www.piren-seine.fr/) et du programme OneWater – Eau Bien Commun (https://www.onewater.fr/fr).

Sophie Ayrault a reçu des financements de ANR-22-CE01-0016 ANTIMONY et PIREN-SEINE.

Thomas Thiebault a reçu des financements de du PIREN-Seine.

Notre recherche est financée par le projet PIREN-Seine

– ref. Pollution après l’incendie de Notre-Dame de Paris : peut-on se baigner dans la Seine sans danger ? – https://theconversation.com/pollution-apres-lincendie-de-notre-dame-de-paris-peut-on-se-baigner-dans-la-seine-sans-danger-278491

Enquête mémorielle : les « Stolpersteine », un projet citoyen pour transmettre aux lycéens l’histoire de la Shoah

Source: The Conversation – France (in French) – By Anke Bédoucha, Chercheuse associée, enseignante agrégée d’allemand, Université de Rouen Normandie

Comment enseigner la Shoah et transmettre aux jeunes générations le désir d’agir contre l’oubli ? Avec la littérature et le travail sur des corpus de témoignages, l’enquête historique sur les traces de personnes disparues invite les élèves à croiser savoir et expérience, leur permettant de nouer un autre lien avec l’histoire, selon le principe de la pédagogie de la résonance chère au philosophe Hartmut Rosa.


Lorsque l’on aborde les événements de la Seconde Guerre mondiale en classe, particulièrement la Shoah, la lecture de la littérature des survivants ou des survivantes, comme l’incontournable texte de Primo Levi, Si c’est un homme, déclenche chez les élèves le désir d’agir contre l’oubli.

De nombreux enseignants et des institutions comme le mémorial de la Shoah de Paris conçoivent des ateliers où l’on étudie par exemple des passages de la BD Maus d’Art Spiegelman, retraçant la vie de ses parents en tant que Juifs polonais pendant la persécution et la déportation des Juifs en centre de mise à mort, ou des textes de descendants de la troisième génération comme Daniel Mendelsohn, les Disparus, qui relatent l’enquête historiographique familiale.




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Parler de la Shoah aux lycéens et contribuer à leur formation éthique


Il s’agit d’aborder en classe une persécution spécifique, menant à l’assassinat de personnes pour « ce qu’elles sont » et qui touche particulièrement les adolescents en construction d’identité. Lorsque les élèves nouent des liens avec un élément particulier d’un récit, cet enseignement peut commencer comme une sorte d’autoformation. Son contenu est nécessairement historique, spécifique, fondé sur la recherche scientifique, mais il est également émotionnel,particulièrement affectif par l’importance que les jeunes lui accordent.

Le récit construit un sentiment de reconnaissance de l’autre qui résonne avec soi-même. L’objectif ne consiste pas seulement à susciter une identification compassionnelle avec les victimes, qui rendrait les élèves vulnérables et incapables d’élaborer une pensée à partir de ces connaissances, au contraire, il s’agit de les rendre capables de traduire ces catastrophes humaines en un élément important dans leur monde. En s’interrogeant et en enquêtant sur ce que le récit signifie pour eux aujourd’hui, celui-ci résonne avec leur vie.

En tant qu’enseignante d’allemand au lycée et chercheuse associée en philosophie, j’interroge les implications méthodologiques et éthiques de cette démarche dont un concept clé mérite d’être évoqué : le concept de résonance du philosophe contemporain Hartmut Rosa, qui permet de définir et de comprendre l’expérience des élèves.

Hartmut Rosa réfléchit au phénomène de l’accélération qui caractérise notre époque et ne nous permet paradoxalement pas de disposer de plus de temps, temps pourtant nécessaire pour entrer en relation avec le monde, les autres et les objets. Ces relations se situent, selon le modèle de Rosa, sur des axes de résonances et ouvrent un espace commun.

L’expérience d’un hommage vivant

Le projet présenté ici a commencé par la lecture d’extraits de récits de survivants, de leurs enfants et petits-enfants. Plusieurs groupes d’élèves ont successivement mené l’enquête dans leur ville et dans les archives départementales puis organisé une cérémonie de commémoration. Ils ont été inspirés par le travail de l’artiste allemand Gunter Demnig, qui a concrétisé le concept de mémorial décentralisé à initiative citoyenne des Stolpersteine, posés devant le dernier domicile librement choisi des personnes déportées en 1992 à Cologne. La cérémonie a été organisée en avril 2024. Depuis, les élèves entretiennent ces pavés, en se rendant sur les lieux à des dates symboliques, comme le 27 janvier, jour de la libération du camp d’Auschwitz, où la plupart des personnes juives déportées de France ont été assassinées.




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Gunter Deming a posé plus de 100 000 Stolpersteine permettant ainsi de réunir symboliquement des familles dispersées et assassinées lors de la persécution des juifs en Europe. Leurs pas semblent résonner de nouveau dans ce dernier lieu librement choisi où ils ont vécu une vie de famille et de citoyen. Quand nous nous penchons sur ces pavés, en lisant les noms des personnes inscrits : « Ici habitait », nous faisons l’expérience d’un hommage vivant et nous comprenons pourquoi l’artiste refuse d’y voir des pierres tombales.

Ainsi, les lycéens ont pu réunir des éléments biographiques du couple Aszendorf, retracer leur trajet depuis Lviv, une ville polonaise à l’époque. Isaac, fromager venu en France en 1930, s’est marié avec Bronislawa lors d’une visite à Lviv en 1936, et on accomplit des démarches pour qu’elle puisse enfin le rejoindre en 1939. Elle a travaillé en tant que couturière. Progressivement, les élèves ont investi l’enquête et noué une relation avec le couple. Retracer leur vie est devenu important aux yeux de tous, l’écrire et la raconter également. Ce processus s’inscrit dans la logique de l’enquête, selon le philosophe de l’éducation John Dewey.

Dewey souligne le lien intime et nécessaire entre expérience et éducation, la démarche de la pose des pavés correspond à tous les critères d’un processus qui engendre un savoir vivant. Cette expérience « féconde », « créatrice » s’inscrit dans un « continuum expérimental » : les rencontres avec les personnes déportées constituent une mémoire vivante qui fait partie de leur monde. En résonnant, celle-ci se propage à d’autres expériences à venir. Deux ans après la pose, il est remarquable que les effets de ce projet perdurent et s’amplifient. On peut tenter de le comprendre grâce au concept de résonance de Rosa.

Se vivre comme un citoyen responsable de son action

Hartmut Rosa distingue deux rapports possibles au monde : soit le monde devient indisponible et l’axe reste muet, fermé, soit je me situe sur un axe de résonance, le monde s’amplifie et il s’ensuit une transformation réciproque.

Le projet des Stolpersteine commence devant un écran d’ordinateur : le Mémorial de la déportation des Juifs de France permet de rechercher les personnes déportées dans la ville où se trouve le lycée. Avec raison, Hartmut Rosa critique l’accès unique au monde par un écran d’ordinateur. Il est indispensable de multiplier les canaux d’accès par une visite aux archives départementales pour toucher les dossiers de la police des étrangers, les photos d’identité qui surgissent parmi des formulaires et ensuite se rendre à l’adresse du dernier domicile des Aszendorf, qui est également le lieu de leur arrestation en juillet 1942.

Un pavé est posé à fleur de revêtement du trottoir sur la voie publique par Gunter Demnig, invité par les élèves, aidé par la maire. Pendant que la cérémonie se déroulait, que certains élèves lisaient leurs discours, l’artiste travaillait avec sa truelle pour les insérer dans le trou préparé en avance. Chaque Stolperstein comporte la même inscription : « Ici habitait, né·e, arrêté·e, interné·e, assassiné·e… » Le trottoir correspond justement à ce trait horizontal, qui rappelle le concept d’Hartmut Rosa : « L’axe de résonance horizontal de la famille, de l’amitié et de la politique. »

« Les Stolpersteine » (Karambolage – Arte, 2025).

L’ancrage dans le sol du pavé (96x96x100 mm) ouvre un axe vertical de résonance qui fonde les dimensions fondamentales de l’amour et du sens. L’inscription dans une dimension affective permet de se vivre comme acteur responsable de son action et de produire des souvenirs, des textes, des discours et/ou des œuvres plastiques, iconographiques ou sonores à partir d’images personnelles. Lors de la cérémonie de pose, les lycéens vivent non seulement la réhabilitation des disparus dans la communauté, mais aussi leur propre capacité à toucher autrui. Hartmut Rose évoque une forme de co-présence où l’histoire se vit par une résonance diachronique en lien entre les générations.

Reste l’axe diagonal, c’est celui du monde des objets, mais aussi celui des institutions, des fondations utiles d’une société. Il traverse l’espace cubique du pavé de part et d’autre. L’institution scolaire, les archives départementales et la municipalité font partie de cet espace. Les mains et les choses se mettent en rapport pour concrètement poser le pavé, en sollicitant l’autorisation de l’installer sur la voie publique, en publiant une note biographique sur le site Web des Stolpersteine.

Pour conclure, soulignons que Hartmut Rosa insiste par ailleurs sur une forme de résonance narrative qui fait écho à l’approche littéraire proposée dans les ateliers au lycée en expliquant la spécificité narrative de chaque extrait. Citons-le :

« En lisant, les êtres humains et les choses changent de détermination. Je plonge dans une relation au monde entièrement différente […]. Je peux les sentir, les entendre et les humer […] et cela modifie, comme par magie, ma relation à moi-même, mon estime de moi. »

The Conversation

Anke Bédoucha ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Enquête mémorielle : les « Stolpersteine », un projet citoyen pour transmettre aux lycéens l’histoire de la Shoah – https://theconversation.com/enquete-memorielle-les-stolpersteine-un-projet-citoyen-pour-transmettre-aux-lyceens-lhistoire-de-la-shoah-278914

L’opéra et le ballet, dépassés ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Guillaume Plaisance, Maître de conférences en sciences de gestion spécialiste de la gouvernance et du management non-lucratif, Université de Bordeaux; IAE Bordeaux – Université de Bordeaux

En affirmant, lors d’une interview, que « plus personne n’en a rien à faire » de l’opéra et du ballet, l’acteur Timothée Chalamet a suscité de vives réactions. Ses propos réactivent une opposition classique entre formes culturelles dites légitimes et pratiques culturelles populaires.

L’opéra est, en effet, pour beaucoup, la quintessence de la culture bourgeoise. Est-il pour autant dépassé ?


En déclarant que l’opéra et le ballet sont des arts dépassés, Timothée Chalamet a provoqué une levée de boucliers dans le monde de la culture. Beaucoup de maisons d’opéras, de danseurs et même de chanteurs y sont allés de leur commentaire humoristique ou plus amer, se mobilisant sur les réseaux sociaux pour démontrer combien ces arts sont d’une pleine actualité… À raison ?

Un public qui se diversifie peu à peu et répond toujours présent

En premier lieu, du point de vue du public, la fréquentation des maisons d’opéra tend à connaître une grande stabilité : les taux de remplissage des salles sont en moyenne de 84 % pour les œuvres de danse et de 77 % pour les opéras. Néanmoins, tel que le rappelle la Cour des comptes, lorsque les œuvres jouées jouissent d’une plus grande notoriété, les taux de remplissage peuvent atteindre 92, voire 99 % (et l’exemple retenu par la Cour des comptes est celui de Pelléas et Mélisande, qui reste un opéra très classique). Ce sont en moyenne deux millions de spectateurs par an qui se rendent dans des maisons d’opéra en France. La danse et le ballet comme l’opéra continuent donc bien à attirer le public.




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Contrairement au stéréotype, en France, le prix des places ne constitue pas plus une barrière à l’entrée que dans certains autres domaines du spectacle vivant : le prix moyen d’un opéra est de 40,90 € et celui des spectacles chorégraphiques est de 17,50 €. A titre de comparaison, le prix moyen d’une place de concert est de 43 €.

Bien sûr, les prix atteignent parfois plus de 300 € pour les meilleures places d’opéra (autant que pour certaines stars au Stade de France… ou pour Céline Dion !), mais les maisons d’opéra se sont efforcées de diversifier leurs tarifs et, par extension, leurs publics, notamment les plus jeunes. Ainsi, malgré une moyenne d’âge autour de 51,5 ans, un spectateur sur trois a moins de 46 ans et 19 % a moins de 30 ans.

Il faut aussi noter toute une stratégie de diversification qui leur permet de diffuser leurs œuvres au cinéma, en streaming, de proposer des œuvres enregistrées sur Apple Music Classical, qui affirme être « le plus grand catalogue de musique classique au monde avec plus de 5 millions de morceaux »… En somme, quitter les murs de la maison d’opéra pour tenter de toucher le plus grand nombre. Ces efforts semblent payer : « depuis 2006, près de 30 millions de billets vendus pour les diffusions en salles » des opéras du Metropolitan Opera de New York, tandis que l’Opéra de Paris a dépassé la barre des 100 000 billets vendus.

Un rapport à la culture qui interroge

Affirmer que « personne n’en a plus rien à faire » de ces deux arts revient aussi à considérer que jouer et faire vivre des œuvres datant de siècles passés présente peu d’intérêt pour les contemporains. Il s’agit d’un rapport à la culture linéaire, qui hiérarchise le présent par rapport au passé. Ce dernier ne constituerait plus des fondements sur lesquels construire l’avenir mais plutôt un temps duquel s’affranchir.

La philosophe Hannah Arendt, dans la Crise de la culture (1961), proposait l’idée opposée. Loisir et culture sont distincts : le premier renvoie à une forme de consommation de produits conçus pour satisfaire un public sans effort qui ne cherche qu’une distraction. La culture, elle, exige un rapport actif à l’œuvre, une réflexion et un jugement. Or ce glissement de la seconde vers le premier réveillait une inquiétude chez Arendt, appelée la culture de masse : les œuvres culturelles seraient vidées de tout message, de portée critique ou mémorielle, pour ne devenir que des loisirs à des fins de divertissement.

Ainsi, si l’on prolonge cette analyse, ce n’est pas l’opéra qui serait « dépassé », mais plutôt que les sociétés contemporaines allouent de moins en moins de temps et d’attention aux activités qui requièrent un effort. Il est vrai que l’accès à un opéra ou à un ballet présuppose un effort, voire un apprentissage de la tradition, dirait Arendt.

Critiquer le ballet et l’opéra renvoie donc à notre rapport à la durée, à l’effort et à la transmission des clés de compréhension d’un art.

C’est souvent du fait de cette transmission et parce qu’elle est facilitée au sein des catégories socioprofessionnelles dites supérieures que l’opéra ou le ballet ont été renvoyés aux formes culturelles dites légitimes, opposées à la culture plus populaire.

Les propos de Chalamet, avatar de films plutôt populaires, pourrait donc s’interpréter comme une revanche de cette culture sur les cultures « légitimes »… mais la sociologie contemporaine critique cette vision duale, notamment parce qu’elle étudie la culture « par le haut » et que les cultures hybrides sont de plus en plus fréquentes, le dernier album de la chanteuse pop espagnole Rosalia étant un exemple parmi tant d’autres.

Des œuvres qui éclairent le présent

Enfin, cette attaque contre les opéras ou les ballets serait renier le caractère intemporel de beaucoup de messages portés par ces arts. Certains tiennent des propos ou mettent en scène des actions ou des personnages qui, au XXIe siècle, interrogent. Des metteurs en scène proposent des relectures d’œuvres (sans modifier le livret ou la musique) afin de transmettre un message particulièrement contemporain. Le ballet Giselle par Akram Khan est ainsi revisité sous l’angle des inégalités et des immigrations.

Les choix de programmation des maisons d’opéra peuvent également être particulièrement dans l’air du temps : prenons l’exemple de la création sur le féminicide de Carmen par Alexandra Lacroix et Diana Soh, Carmen Case, un opéra contemporain jugeant José, son assassin ; du futur opéra Perle noire proposé à l’Opéra de Paris en hommage à Joséphine Baker, ou encore des opéras de Philip Glass qui, par la musique, ouvrent la porte de l’histoire (le pharaon Akhenaton ou Gandhi avec Satyagraha).

Les arts qui ont traversé les siècles peuvent apprendre à penser autrement, au-delà de l’immédiateté, d’une forme de surconsommation culturelle et de scrolling : l’art vivant est une forme de slow culture qui pousse à l’introspection et à la contemplation. Ce sont des qualités qui seront indispensables pour penser les défis de demain.

Surtout, et sans que ces dernières lignes prétendent épuiser la question, qui, dans une société, doit et peut définir ce qui est dépassé ? Un acteur de la culture peut-il, en soi, déterminer si les autres sont toujours d’actualité ? De cette maladresse, nous pourrons tirer un riche débat de fond.

The Conversation

Guillaume Plaisance ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. L’opéra et le ballet, dépassés ? – https://theconversation.com/lopera-et-le-ballet-depasses-279785

Créer des modèles de poumon en laboratoire pour mieux comprendre les maladies respiratoires

Source: The Conversation – France in French (2) – By Isabelle Dupin, Professeure des universités, Université de Bordeaux

Les bronchioïdes peuvent aider à modéliser des pathologies pulmonaires et à chercher des pistes de traitement. CNordic Nordic/Unsplash, CC BY

Dans les années 2010, les biologistes ont appris à exploiter une propriété fascinante des cellules souches : leur capacité à s’auto-organiser. Placées dans les bonnes conditions, elles peuvent former spontanément des structures tridimensionnelles miniatures, que l’on appelle « organoïdes », qui reproduisent certains aspects structurels et fonctionnels d’un organe. Cette approche impacte profondément la recherche biomédicale. Mais, dans le cas du poumon, elle montre aujourd’hui ses limites et conduit à intégrer d’autres approches : pour progresser, il faut guider, voire contraindre, cette auto-organisation.


Modéliser le poumon humain reste un défi majeur. Sa structure en arbre, avec une vingtaine de divisions successives jusqu’aux alvéoles, ses propriétés mécaniques spécifiques liées aux mouvements respiratoires et, surtout, son exposition constante à l’air en font un organe à part. Pendant longtemps, les modèles animaux, notamment les rongeurs, ont servi de référence en recherche préclinique.

Mais ils présentent des différences importantes avec le poumon humain, notamment au niveau des voies respiratoires les plus petites, qui correspondent aux dix dernières divisions de l’arbre bronchique. Or ces zones sont justement atteintes très tôt dans certaines maladies comme la bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO). Cette maladie, principalement causée par le tabagisme, se caractérise par une obstruction progressive et permanente des bronches. Elle touche plus de trois millions de Français, et à ce jour, il n’existe pas de traitement pharmacologique pour guérir ces patients.

Dans le domaine de la santé respiratoire, les organoïdes ont apporté une alternative prometteuse. Ces modèles ont déjà fait leurs preuves. Dans la mucoviscidose, par exemple, des organoïdes dérivés de patients permettent de reproduire les défauts de sécrétion de fluides et de prédire l’efficacité de nouveaux traitements, une avancée majeure vers une médecine personnalisée.

Mais la promesse n’est pas totalement tenue : l’auto-organisation a ses limites. Les organoïdes bronchiques classiques ont une forme de sphères creuses, remplies d’eau et de mucus. Une géométrie bien éloignée de celle des bronches humaines, qui sont des tubes ramifiés. Plus problématique encore : leur architecture fermée rend difficile l’accès à leur intérieur. Stimuler ces modèles par des virus respiratoires, ou bien tester des médicaments inhalés, au cœur des traitements respiratoires, devient alors un défi technique.

Quand les cellules souches prennent forme

Plutôt que de s’en remettre uniquement aux capacités d’auto-organisation des cellules souches, nous avons décidé de guider leur organisation grâce à la bio-ingénierie. Notre pari : imposer une structure tubulaire aux cellules souches pour contraindre leur organisation spatiale, tout en préservant leur capacité à se différencier.

Concrètement, nous avons fabriqué, avec l’aide de nos collègues en biophysique, un moule tubulaire en hydrogel de très petite dimension (environ 0,5 millimètre de diamètre), dans lequel nous avons introduit les cellules souches, purifiées à partir de tissus pulmonaires humains.

Schéma de la fabrication d’un bronchioïde
Schéma de la fabrication d’un bronchioïde.
Fourni par l’auteur

Les cellules ne se contentent pas de survivre dans cette structure : elles recréent progressivement un épithélium respiratoire fonctionnel, en présence d’un milieu de culture riche en facteurs de croissance. En quelques semaines apparaissent les cellules fonctionnelles de la bronche, les cellules ciliées et des cellules sécrétrices de mucus, le long de la paroi interne du tube. Les cils des cellules ciliées battent bien à la fréquence attendue, soit 15 battements par seconde ! Ces battements sont essentiels pour mettre en mouvement le mucus et assurer la défense de nos bronches face aux agressions de l’environnement.

Surtout, cette architecture ouverte change tout. Pour la première fois, il devient possible de perfuser ces structures et d’y faire circuler de l’air. Il est également possible de les infecter avec des virus respiratoires et d’observer la dynamique de l’infection.

Modéliser la maladie

L’intérêt de notre modèle, que nous avons appelé « bronchioïde », se révèle également lorsqu’on utilise des cellules issues de patients. En recréant des bronchioïdes à partir de cellules de patients atteints de BPCO, nous observons des altérations caractéristiques de la maladie : des battements ciliaires perturbés et une apparition excessive et précoce des cellules sécrétrices de mucus. Autrement dit, le modèle ne reproduit pas seulement des bronches saines, il peut aussi simuler des anomalies pathologiques.

Cette capacité ouvre des perspectives concrètes : mieux comprendre les mécanismes précoces des maladies respiratoires, telles que l’asthme ou la BPCO, tester des traitements dans des conditions plus réalistes et, à terme, adapter les thérapies à chaque patient.

Faut-il parler de « mini-bronches » en laboratoire ? On en est encore loin. Ces modèles restent incomplets. Ils ne contiennent pas, à ce stade, toute la diversité cellulaire du poumon, notamment les cellules de soutien, essentielles au fonctionnement de l’organe. Ils ne reproduisent pas non plus la complexité de l’arbre bronchique, avec son intégration dans les systèmes vasculaire, immunitaire et nerveux. Enfin, les aspects mécaniques dynamiques de la respiration sont généralement absents des modèles organoïdes.

Mais la combinaison de l’auto-organisation et des contraintes physiques imposées par la bio-ingénierie est prometteuse. Les possibilités offertes par cette discipline sont quasiment infinies.

Une équipe grenobloise a récemment réussi à intégrer des organoïdes dans des dispositifs microfluidiques, qui sont des supports contenant des canaux très fins. Ceci a permis de vasculariser les organoïdes, une avancée majeure pour apporter suffisamment d’oxygène et de nutriments à ces structures tridimensionnelles. Une équipe suisse a, quant à elle, reproduit un réseau d’alvéoles grâce à une membrane biologique souple et étirable, qui imite les mouvements de respiration.

Avec l’espoir un peu fou de pouvoir développer grâce à ces outils une médecine plus prédictive et mieux adaptée aux patients !

The Conversation

Isabelle Dupin a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), de la Région Nouvelle Aquitaine et de l’European Research Concil (ERC, project KINTSUGI, 101170266). Les points de vue et opinions exprimés sont toutefois uniquement ceux de l’autrice et ne reflètent pas nécessairement ceux de l’Union européenne ni de l’European Research Concil. Ni l’Union européenne ni l’autorité de financement ne peuvent en être tenues responsables.

– ref. Créer des modèles de poumon en laboratoire pour mieux comprendre les maladies respiratoires – https://theconversation.com/creer-des-modeles-de-poumon-en-laboratoire-pour-mieux-comprendre-les-maladies-respiratoires-278913

De la dépendance à la refondation : l’aide internationale à l’heure du basculement

Source: The Conversation – France in French (3) – By Pierre Micheletti, Responsable du diplôme «Santé — Solidarité — Précarité» à la Faculté de médecine de Grenoble, Université Grenoble Alpes (UGA)

Depuis la réélection de Donald Trump, plus de 200 millions de personnes dans le monde se trouvent en situation de vulnérabilité. Les États-Unis étaient jusqu’alors les principaux contributeurs financiers d’organisations internationales. Mais, dès son retour à la Maison-Blanche, le président a opéré un retrait financier massif, laissant de nombreuses ONG, agences humanitaires des Nations unies ou encore la Croix-Rouge en grande difficulté.

Dans son ouvrage Action humanitaire : le crépuscule des dieux ?, qui vient de paraître aux éditions Un monde nouveau, Pierre Micheletti, membre du Conseil d’administration de SOS Méditerranée et président d’honneur d’Action contre la faim, analyse les mécanismes qui ont conduit à cette situation et propose une nouvelle organisation de l’aide humanitaire.


L’interruption brusque des financements octroyés par le gouvernement des États-Unis d’Amérique aux acteurs humanitaires sidère l’ensemble des organisations effectrices de cette forme de solidarité internationale. Le mouvement international de la Croix-Rouge, les organisations onusiennes, les organisations non gouvernementales internationales (ONGI) calculent déjà comment les restrictions annoncées vont impacter leurs actions sur le terrain. Avec les conséquences sociales que tous les dirigeants ont en tête.

Il s’est aussitôt engagé un sauve-qui-peut entre ces trois grandes familles d’acteurs humanitaires pour protéger leurs programmes et les personnes qu’elles soutiennent, en même temps que l’avenir de leurs employés dans les sièges des différentes organisations comme dans les pays où elles interviennent.

Ce séisme est la conséquence extrême d’un système de financement qui concentrait sur quelques pays occidentaux le versement de la quasi-totalité des sommes engagées chaque année. Les États-Unis constituant, avant leur retrait, et devant l’Union européenne, le premier financeur mondial de l’aide d’urgence. Le désengagement du premier contributeur est pourtant survenu sur un modèle économique de l’aide humanitaire dont on constatait les imperfections et les faiblesses depuis plusieurs années. Le « Sommet de Paris pour un nouveau pacte financier mondial » avait ainsi été l’occasion d’une prise de parole conjointe des dirigeants de différentes familles d’acteurs humanitaires, pour pointer les incontournables évolutions nécessaires. Une étape supplémentaire a été franchie en 2025 qui constitue un point de rupture.

Dénoncer les conséquences humaines de l’effondrement financier du modèle qui prévalait jusqu’à début 2025, analyser les mécanismes qui se cumulent de longue date et ont rendu possibles les désastreuses conséquences à venir, et imaginer comment résister et refonder un dispositif d’aide internationale d’urgence, pointent d’emblée un « inconscient collectif » qu’il convient de remettre en cause : l’Occident ne peut ni revendiquer ni assumer le monopole de la compassion à l’égard des malheurs du monde.

La capacité financière pour alimenter la solidarité internationale, comme les stratégies et acteurs pouvant apporter un soutien vital à des populations confrontées à des crises majeures, ne peuvent relever du mandat d’une partie réduite de l’humanité dans un monde aujourd’hui globalisé.

Le concept d’Occident – qui fait débat – est parfois l’objet de manipulations de ceux qui veulent réaffirmer la primauté du fait culturel sur toute autre considération, pour décrire les espaces composites qui structurent la société internationale mondiale. Le terme « Occident » est utilisé dans le présent ouvrage non pas comme une construction identitaire, mais comme une aire géographique évolutive, fruit d’une coopération politique, économique, juridique et militaire de différents pays, dans les suites de la Deuxième Guerre mondiale.

Dans le cas des États-Unis, cette distinction est d’autant plus cruciale que l’abandon de l’aide humanitaire s’accompagne précisément, de la part des nouveaux dirigeants de ce pays, d’un discours qui réaffirme (entre autres) la dimension d’une « culture » partagée comme nécessaire carburant de la solidarité. Ce dont témoigne l’émergence du concept de « diplomatie chrétienne » dans l’administration du président Trump. Pour éviter tout débat ou polémique le nécessaire « décentrement » évoqué par l’historienne et politiste Sophie Bessis fait, dans les pages à suivre une référence au pas de côté, désormais impératif, pour répondre aux urgences humanitaires. Un décentrement par rapport au groupe restreint des 20 gouvernements donateurs primordiaux qui composaient jusqu’ici le club restreint des financeurs.

Le parti-pris développé, et qui sert pour une large part aux analyses et propositions qui en découlent, est que le modèle économique met en chiffres la réalité tangible des logiques politiques que l’on peut attribuer au mode de financement. Ses pays sources, ses modalités de répartition et de mise en œuvre, les choix d’attribution par les donateurs, sont porteurs de sens et d’intérêts géopolitiques de la part des financeurs.

L’effondrement des budgets de début 2025, via le retrait des États-Unis comme premier financeur de l’aide humanitaire mondiale, constitue l’une des composantes (minoritaire en volume) d’un dispositif plus large d’aide publique au développement (APD) également impacté par le retrait des États-Unis via la disparition de son agence de développement, l’US Aid (United States Agency for International Development).

La dynamique ayant présidé à l’émergence du concept d’APD obéit à des logiques historiques dont la connaissance est indispensable à la compréhension du modèle dominant de la solidarité internationale. Dominant au sens non d’une dictature imposée, mais de l’imprégnation par les logiques qui ont présidé à la construction de cette aire que constitue les pays occidentaux depuis 1945.

La structuration du multilatéralisme propre à l’action humanitaire vient de se fracturer. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, on a assisté à l’évolution d’un ordre international en mutation permanente, sans que cela ne débouche sur de significatives évolutions du modèle économique de la solidarité internationale. Les années 2020 ont donné lieu à des moments de rupture dont le séisme financier de début 2025 constitue le dernier symptôme en date, esquissant les contours d’une dépression aux multiples facettes.

C’est dans l’analyse des facteurs de causalité de la crise financière, avec les conséquences désastreuses de la situation actuelle pour les populations abandonnées à leur sort, que l’on peut dégager des pistes pour rebondir et relancer un système que l’on peut espérer améliorer.

Un système mieux protégé des enjeux de rivalités politiques qui structurent et pénalisent le mode de solidarité internationale qui prévalait jusqu’au désengagement de son mentor historique.

Il s’agit à la fois de résoudre l’équation financière, mais aussi d’imaginer et de mettre en place la gouvernance d’un modèle pérenne à inventer. Autrement dit, de rebattre les cartes des rivalités politiques et des rapports de force qui réémergent entre pays, pour réaffirmer une volonté partagée d’agir de concert, face aux urgences humanitaires majeures d’aujourd’hui et de demain.

C’est ainsi l’émergence d’une nouvelle forme du multilatéralisme, y compris des sociétés civiles, qui se pose. Un multilatéralisme qui devra tenir compte du large refus d’un schéma de solidarité internationale calqué sur les objectifs et modalités de l’entraide mutuelle mise en place, par une partie des vainqueurs, après la victoire sur le nazisme.

Il s’agit, chemin faisant, de prendre acte de l’évolution du concept de « frontières » dont s’affranchissent des phénomènes mondiaux tels que les dégradations environnementales ou l’émergence de nouvelles pathologies infectieuses. De réaffirmer, comme ciment du vivre-ensemble, l’impérative commune volonté de protéger de ce qu’il est désormais convenu d’appeler les « biens publics mondiaux », dont la paix. Dans cette nouvelle conception des relations internationales, la solidarité ne relève pas d’une compassion basée sur une asymétrie de moyens, mais sur la conscience d’un destin partagé de la communauté humaine.

The Conversation

Pierre Micheletti ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. De la dépendance à la refondation : l’aide internationale à l’heure du basculement – https://theconversation.com/de-la-dependance-a-la-refondation-laide-internationale-a-lheure-du-basculement-280081

Le chiisme, facteur majeur de la résilience du régime iranien

Source: The Conversation – France in French (3) – By Pierre Firode, Professeur agrégé de géographie, membre du laboratoire Médiations (Sorbonne Université), Sorbonne Université; Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

Après avoir subi plus d’un mois de bombardements qui ont détruit une grande partie de ses capacités et tué plusieurs de ses leaders de premier plan, le régime iranien, loin de s’effondrer, a affiché une résilience inattendue. Celle-ci est enracinée dans une idéologie puissante : le chiisme voue un culte à ses martyrs tandis que le khomeinisme y ajoute un discours anti-impérialiste porteur auprès d’une partie non négligeable de la population mondiale, y compris dans les pays occidentaux.


À l’évidence, l’évolution de la guerre lancée par Donald Trump et Benyamin Nétanyahou en Iran, qui vient – temporairement ? – de s’interrompre à la suite de l’annonce d’un cessez-le-feu le 7 avril, après trente-huit jours de bombardements, n’a pas correspondu aux plans initiaux des états-majors israélien et états-unien. Alors que Wahsington et Tel-Aviv avaient parié sur un effondrement rapide du régime une fois éliminés plusieurs de ses principaux dirigeants, l’intensité de l’effort de guerre iranien et, surtout, sa capacité à durer dans le temps ont surpris.

De nombreux experts ont bien souligné à quel point les États-Unis n’avaient pas anticipé la résilience du Corps des gardiens de la révolution, dont le maillage très étroit et décentralisé s’étend sur l’ensemble du territoire iranien, si bien que les coups portés au sommet du régime n’ont pas semblé affecter sa capacité à lutter dans les 31 provinces qui composent la République islamique d’Iran. De plus, les observateurs ont abondamment mis en avant la maîtrise par Téhéran d’un nouvel art de la guerre asymétrique qui s’est décliné à l’échelle mondiale, l’Iran ayant pris en otage l’économie mondiale en exploitant au maximum sa capacité de nuisance sur le détroit d’Ormuz et en imposant à ses voisins une stratégie du chaos face à laquelle l’administration américaine est apparue démunie.

Toutefois, ces analyses mettent peut-être de côté l’un des aspects les plus évidents de cette résilience du régime iranien, qui tient à son idéologie religieuse, le chiisme duodécimain, et à son extension politique depuis 1979, le khomeinisme.

En effet, par son culte des martyrs, par sa vision eschatologique de l’histoire et par son aspiration révolutionnaire à libérer le Moyen-Orient, voire le monde entier, de l’impérialisme hégémonique des États-Unis, l’idéologie du régime iranien fournit un dogme à la fois parfaitement adapté à la nature asymétrique de la guerre actuelle et capable de rallier à lui une partie non négligeable de la population mondiale, malgré l’incroyable barbarie dont font preuve ses dirigeants.

Le chiisme, une doctrine née d’un combat asymétrique

Parce qu’il repose sur la mémoire des martyrs, le chiisme se nourrit de la guerre asymétrique. Le combat asymétrique du fort au faible élève le martyr au rang de personnage saint et de héros, dont le souvenir garantit la pérennité du chiisme à travers les générations.

À cet égard, la naissance même du chiisme est riche d’enseignements puisque ce courant de l’islam, qui regroupe aujourd’hui environ 20 % des musulmans du monde, apparaît avec le martyre des partisans d’Ali et de ses descendants (« les gens de la Maison de Mahomet », les ahl-al-bayt en arabe) appelés imams. L’événement que les chiites, toutes branches confondues hormis les zaydites, considèrent comme fondateur est le meurtre par les premiers califes omeyyades d’Hussein, fils d’Ali et successeur légitime de Mahomet. Or, dans la tradition chiite, en plus d’être mort en martyr sur ordre des usurpateurs omeyyades, Hussein périt au terme d’un véritable combat asymétrique. La bataille de Kerbala en 680 où il trouve la mort constitue en effet un combat du fort au faible où Hussein, accompagné par quelques dizaines de fidèles, se fait massacrer par une armée de plusieurs milliers de combattants aux ordres du calife omeyyade Yazid.

« Sunnites et chiites : la grande discorde » avec Laurence Louër, Pierre-Jean Luizard, Agnès Levallois, Iremmo, 2017.

La disproportion du rapport de force entre l’armée de Yazid et la poignée de fidèles d’Hussein rend le sacrifice de ce dernier d’autant plus mémorable. Dans cette optique, plus le combat est disproportionné, plus il est asymétrique, plus il est digne d’être commémoré et donc susceptible de résister à l’oubli. La nature asymétrique et donc injuste du martyre d’Hussein légitime la soif de vengeance que les chiites perpétuent au travers des siècles.

Le « syndrome de Kerbala » moteur de la guerre actuelle

De ce point de vue, le syndrome de Kerbala transforme le chiisme en une véritable doctrine asymétrique : le martyre d’Hussein est certes une défaite militaire sur le temps court pour les partisans d’Ali, mais il constitue une victoire sur le temps long puisqu’il constitue un événement mémorable dont les musulmans garderont la mémoire.

À la défaite militaire, les chiites opposent la victoire mémorielle et idéologique sur le temps long, exactement comme le font les stratèges de la guerre asymétrique. En cela, le chiisme est bel et bien une doctrine de combat asymétrique comme le montre son utilisation par la République islamique d’Iran dans sa guerre médiatique dirigée contre les États-Unis et Israël.

Dans une vidéo publiée sur le compte Facebook francophone du défunt Ali Khamenei intitulée « Le martyre est le début… Le martyre de l’imam Khamenei n’est pas la fin, tout comme le martyre de l’imam Hussein ne le fut pas », datée du 6 mars 2026, le régime iranien dresse un parallèle entre le martyre d’Hussein face à Yazid et celui de Khamenei face à Trump.

Conformément à la tradition chiite, la mort de Khamenei suit le modèle du martyr d’Hussein : elle constitue un modèle de résistance à « l’oppression » et nourrit une soif de vengeance dont l’humanité gardera le souvenir, ce qui contribuera à la victoire finale du régime iranien et de la « parole divine ».

La guerre contre l’« oppression universelle » comme moteur du conflit

Dès lors, la martyrologie chiite permet le développement d’un narratif où le martyre de Khamenei comme celui d’Hussein renvoie à la vocation universelle du chiisme à lutter contre l’oppression. Grâce à son martyre, Khamenei devient une figure qui dépasse le cadre strict de la communauté chiite pour devenir le symbole de la lutte contre l’oppression des États-Unis sur le monde.

La vidéo précédemment mentionnée est à cet égard révélatrice : la figure de Khamenei y est présentée comme l’étendard de « ceux qui luttent pour la liberté » et contre « l’impérialisme ». Ce discours à la jonction de la martyrologie chiite et du rejet de la tutelle impérialiste de l’Occident sur le monde musulman, emprunté aux thèses des Frères musulmans, résume assez bien le khomeinisme, qui tente de faire du chiisme iranien une doctrine révolutionnaire décoloniale.

En publiant des vidéos développant ce discours, la République islamique entend fédérer autour d’elle tous ceux qui luttent contre l’hégémonie américaine dans le monde et conférer à sa propagande une dimension universelle destinée à séduire des populations extérieures au monde chiite, y compris occidentales.

Le régime iranien sait que l’issue de la guerre se joue plus dans la bataille de l’opinion que sur le terrain militaire. Les dernières vidéos publiées par le régime montrent à quel point le régime investit les réseaux sociaux en utilisant des codes visuels et une rhétorique clairement à destination des opinions occidentales. Dans une vidéo devenue virale, le régime utilise l’univers des Lego pour représenter Trump et Nétanyahou, assis en compagnie du diable autour des dossiers Epstein.

La vidéo établit alors un lien direct entre le déclenchement de la guerre et les dossiers Epstein, suggérant que Trump a attaqué l’Iran pour détourner l’attention de l’opinion publique du scandale, prisonnier du chantage effectué par un Nétanyahou diabolique. En associant le diable, Israël et l’affaire Epstein, le régime utilise les codes universels de l’antisémitisme et espère mobiliser la partie de la sphère MAGA opposée à Israël qui peut, elle aussi, flirter avec l’antisémitisme. Le régime iranien a parfaitement conscience que l’affaire Epstein divise l’opinion MAGA et qu’elle a réveillé la frange antisémite du mouvement, qui pourrait se mobiliser contre la guerre en jugeant que, dans celle-ci, Washington se montre inféodé aux intérêts israéliens.

Trump, allié malgré lui du khomeinisme

Ainsi, la résilience du régime iranien ne se résume pas à sa capacité de nuisance, mais tient aussi à son idéologie. La martyrologie chiite fait de la guerre asymétrique une source de légitimité et, par la mémoire des martyrs comme celui d’Hussein ou de Khamenei, transforme des défaites militaires sur le court terme, comme celle que subit actuellement l’Iran du point de vue de ses capacités conventionnelles, en de véritables victoires idéologiques sur le temps long.

D’autant que le khomeinisme, en tant qu’idéologie révolutionnaire tournée contre « l’oppression » et le sionisme, peut séduire une partie des opinions occidentales, principalement la franche antisémite du mouvement MAGA et ceux qui, à l’autre extrémité du paysage politique, se réclament de mouvements décoloniaux anti-impérialistes.

De ce point de vue, la propagande du régime iranien se trouve paradoxalement renforcée par les dérives du trumpisme, qui, en substituant partout la force brutale au droit, donne un surcroît de visibilité à la propagande anti-impérialiste du régime des mollahs.

The Conversation

Pierre Firode ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le chiisme, facteur majeur de la résilience du régime iranien – https://theconversation.com/le-chiisme-facteur-majeur-de-la-resilience-du-regime-iranien-280058

Qu’est-ce que l’aphasie, cause du rapatriement d’urgence des astronautes de l’ISS ?

Source: The Conversation – in French – By Didier Courbet, Professeur et Chercheur en Sciences de la Communication & Psychologie de la santé, Aix-Marseille Université (AMU)

Mike Fincke, astronaute de la Nasa et ingénieur de vol de l’Expédition 73, à bord de l’International Space Station (ISS), la Station spatiale internationale, en août 2025. NASA, CC BY-NC-SA

L’aphasie, une subite perte de la parole, ne se retrouve sous le feu des projecteurs que lorsqu’elle touche des personnalités médiatiques. Pourtant, ce trouble, qui entraîne non seulement de grandes difficultés de communication, mais aussi une grande détresse psychique, affecte des centaines de milliers de personnes en France.


En janvier dernier a eu lieu la première « évacuation médicale » de l’histoire de la Nasa. Quatre astronautes de la Station spatiale internationale (ISS) ont été ramenés sur Terre en urgence. Ce n’est toutefois que le 27 mars que l’agence spatiale états-unienne a donné plus de détails sur l’incident à l’origine de ce rapatriement exceptionnel.

Le public a alors appris que, le 7 janvier dernier, un membre de l’équipage, l’astronaute Mike Fincke, a expérimenté un épisode d’aphasie. Cet ancien colonel de l’US Air Force âgé de 59 ans s’est subitement retrouvé incapable de parler, alors qu’il était en train de prendre son repas.

En France, on estime que plus de 300 000 personnes souffrent d’aphasie. Pourtant, cette affection reste peu connue du grand public. Rien d’étonnant à cela, puisque ce sujet fait rarement la une des médias, sauf lorsqu’une célébrité en est victime, comme ce fut le cas pour Jean-Paul Belmondo et Sharon Stone au début des années 2000, ou Bruce Willis en 2022. Voici ce qu’il faut savoir de ce trouble.

Quand le langage se perd

L’aphasie est une déficience acquise du langage. Elle résulte le plus souvent d’un accident vasculaire cérébral (AVC), mais peut également survenir à la suite d’un traumatisme crânien, d’une tumeur cérébrale, d’une infection ou d’une maladie neurodégénérative.

Ce trouble se manifeste par des difficultés d’expression ou de compréhension du langage oral ou écrit. Mike Fincke, l’astronaute de l’ISS, a rapidement retrouvé ses capacités à parler. Malheureusement, ce n’est pas le cas de la majeure partie des personnes aphasiques, lesquelles vivent en permanence avec cette affection.

L’aphasie est reconnue par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) comme un « handicap de communication ». Elle entraîne en effet des limitations importantes en matière de communication, qui conduisent également à des restrictions durables de participation sociale, familiale, professionnelle et même citoyenne.

Des capacités cognitives préservées

Globalement, chez les personnes aphasiques, les pensées, les sentiments, « l’intelligence » et les capacités cognitives utilisées dans la vie quotidienne ne sont pas altérées. De nombreux travaux ont montré que les processus cognitifs fondamentaux peuvent demeurer préservés malgré des atteintes sévères du langage.

Les personnes aphasiques savent ce qu’elles veulent dire, formulent des intentions de communication claires et conservent leur capacité à comprendre le monde et à prendre des décisions. Elles sont capables d’évaluation, de jugement, de discernement, de décision et gardent de manière générale leurs aptitudes à effectuer des choix fondés sur des préférences, à planifier des actions, à élaborer des solutions pour des situations problématiques du quotidien.

Ces patients rencontrent cependant des difficultés parfois majeures pour exprimer leurs pensées et interagir avec autrui. Ce problème constitue une source de frustration et de souffrance intenses et persistantes non seulement pour elles, mais également pour leur entourage.

Un point important à garder à l’esprit est que les conséquences de l’aphasie vont au-delà de problèmes pratiques de communication. Les personnes qui en souffrent développent souvent des troubles psychologiques majeurs. Si l’on considère l’ensemble des maladies et des handicaps, l’aphasie est celle qui est liée aux souffrances psychologiques et sociales les plus fortes, davantage encore que les handicaps lourds, comme la tétraplégie, ou des maladies fortement angoissantes, comme le cancer.

En témoigne le taux important de suicides, de troubles dépressifs et anxieux ainsi que de stress délétère chez les personnes qui souffrent d’aphasie. En outre, leurs aidants, souvent démunis, se retrouvent eux-mêmes fréquemment en forte détresse psychologique.

Une détresse sévère et insuffisamment prise en charge

Dans les mois qui suivent un AVC, quasiment toutes les personnes aphasiques souffrent d’une détresse psychologique élevée. Celle-ci résulte d’un fort sentiment de solitude et d’une faible satisfaction sociale. Par ailleurs, les trois quarts d’entre elles présentent des symptômes de dépression.

Cette situation ne s’améliore guère avec le temps. En effet, un an après l’AVC, plus de 60 % des patients sont encore concernés. Sur la durée, environ une personne sur deux continue de présenter des symptômes dépressifs. Et deux ans après l’AVC, une personne aphasique sur trois souffre d’une dépression avérée.

Par ailleurs, environ 44 % des personnes aphasiques développent d’importants symptômes anxieux et beaucoup sont en plus soumis à un fort stress chronique associé à une détresse émotionnelle. Plus inquiétant encore, le risque de souffrance psychologique reste élevé très longtemps et persiste toujours dix-huit ans après l’accident vasculaire.

Ce handicap de communication contraint de nombreux individus à développer des stratégies d’évitement : limiter les contacts téléphoniques, abandonner des loisirs impliquant des échanges verbaux ou des discussions avec les autres, comme des repas entre amis. La participation sociale diminue dans un grand nombre de cas. Les relations avec les amis se raréfient, limitant alors les contacts à la famille proche, à la condition que celle-ci ne les délaisse pas à son tour… L’individu est souvent isolé socialement, parfois marginalisé.

Il ressent dès lors une « solitude existentielle » liée à la difficulté à participer pleinement aux échanges de la vie quotidienne. L’identité individuelle et sociale, tout comme l’image de soi, s’altèrent également. Il est difficile pour la personne aphasique de parler d’elle, de ses idées, de se confier, de s’affirmer, de se défendre, c’est-à-dire de développer ces comportements essentiels à l’équilibre mental et au lien social.

La difficulté à parler peut en outre dégrader le sentiment d’autonomie, de compétence et l’estime de soi. Ce mouvement est alimenté par de fréquentes expériences sociales déclenchant des malentendus et des dévalorisations, possibles sources d’anxiété sociale. De plus, certains des rôles sociaux antérieurs à l’aphasie (professionnels, associatifs, etc.) sont souvent profondément modifiés ou abandonnés, ce qui prive la personne de fonctions socialement valorisées et de repères identitaires majeurs.

Des erreurs de jugement aux conséquences considérables

Largement méconnu du grand public et de certains professionnels de santé insuffisamment formés, ce handicap invisible est mal compris socialement, ce qui conduit fréquemment à des interprétations erronées.

Nombreux sont les expériences vécues et témoignages rapportés par les cadres de la Fédération nationale des aphasiques de France, révélant des situations aussi choquantes qu’intolérables au regard des droits humains. C’est, par exemple, le cas de cet homme aphasique qui s’est retrouvé placé en cellule de dégrisement par des représentants des forces de l’ordre qui pensaient, à tort, qu’il était ivre.

Aberrante aussi, la situation de cette femme aphasique qui, à la suite d’une expertise judiciaire, a été jugée comme n’étant plus en possession de ses capacités intellectuelles. Le psychologue, désigné « expert judiciaire », ne connaissait pas l’aphasie… Après s’être entretenu avec elle, il a estimé, de manière erronée, qu’il était impossible qu’elle ait pu prendre elle-même des décisions concernant ses achats et ses dépenses, ce qui a conduit à accuser son aidant familial d’avoir agi à sa place. Les proches de cette femme ainsi que les médecins qui la suivaient ont alors dû rapidement se mobiliser pour faire innocenter son aidant, injustement accusé.

Ces situations révèlent combien la confusion entre troubles du langage et altération des capacités intellectuelles peut conduire à des jugements erronés, avec des conséquences parfois graves, au point de dénier les droits humains fondamentaux. La méconnaissance de l’aphasie contribue non seulement à la mise à l’écart des personnes qui en sont victimes, mais aussi à leur « infantilisation », voire au développement d’attitudes agressives à leur égard.

Ce déficit de sensibilisation renforce leur stigmatisation sociale, leur isolement relationnel, et donc leur mal-être. Les problèmes psychologiques et sociaux liés à l’aphasie sont aujourd’hui largement documentés, et les recherches dépeignent un tableau particulièrement alarmant.

Quelles solutions ?

Malgré l’ampleur de ces difficultés et la souffrance ressentie, l’accès aux soins psychologiques demeure fortement restreint. Les psychothérapies classiquement pratiquées par les psychologues et les psychiatres reposent essentiellement sur le langage verbal, ce qui les rend peu accessibles aux personnes aphasiques. Leur souffrance est donc rarement prise en compte.

C’est d’autant plus problématique que les politiques publiques ignorent l’aphasie, en dépit de son coût économique considérable, estimé pour la France à plus d’un milliard d’euros annuels, en intégrant les dépenses de soins, les pertes de productivité et l’aide informelle apportée par les proches aidants.

Heureusement, des recherches scientifiques récentes montrent que des solutions existent pour venir en aide aux personnes aphasiques. Par exemple, il existe des psychothérapies non centrées sur le langage dont l’efficacité est scientifiquement documentée. Cependant, ces dernières ne sont pas connues en France, car les personnels soignants sont insuffisamment formés aux troubles du langage en général, et à ce handicap de la communication en particulier.

Dès lors, des personnes aphasiques et leurs aidants ont pris eux-mêmes les choses en main, via le tissu associatif, dans une logique « d’empowerment collectif ».

Ainsi, la Fédération nationale des aphasiques de France (FNAF), qui se mobilise depuis des années pour améliorer la reconnaissance, la visibilité et l’accompagnement des personnes aphasiques dans notre pays, s’apprête à lancer bénévolement un plan de grande ampleur pour contribuer à agir pour la santé mentale et le bien-être des personnes aphasiques, en proposant des formations gratuites aux psychiatres, aux psychologues et aux orthophonistes de l’Hexagone.

Au niveau international, l’Association internationale aphasie (AIA) cherche à mettre en place une journée internationale de l’aphasie. La FNAF a également demandé qu’une telle journée soit reconnue par l’État en France et, plus particulièrement, par le ministère de la santé, qui est chargé des personnes en situation de handicap.

Pour prendre en charge un problème d’aphasie, la Nasa n’a pas hésité à rapatrier ses astronautes depuis l’espace. Reste maintenant aux pouvoirs publics français à montrer qu’ils ont eux aussi « les pieds sur terre », en soutenant a minima les actions associatives visant à mieux faire connaître l’aphasie et à améliorer l’accompagnement des personnes qui en sont victimes.

The Conversation

Didier Courbet est membre du conseil d’administration et du conseil scientifique de la Fédération Nationale des
Aphasiques de France (FNAF).

– ref. Qu’est-ce que l’aphasie, cause du rapatriement d’urgence des astronautes de l’ISS ? – https://theconversation.com/quest-ce-que-laphasie-cause-du-rapatriement-durgence-des-astronautes-de-liss-279937