Explorant les failles et la défaite de la gauche américaine, les films Une bataille après l’autre, de Paul Thomas Anderson, et The Mastermind, de Kelly Reichardt, sont sortis en 2025, tandis que Donald Trump faisait un retour en force. Chacun à leur manière, ils invitent les membres et les partisans du parti démocrate comme les activistes de la gauche radicale à faire leur introspection.
La victoire de Donald Trump en novembre 2024 a provoqué une profonde remise en question dans les forces de gauche de la politique états-unienne. Après avoir échoué, les dirigeants du Parti démocrate ont passé l’essentiel de l’année 2025 à panser leurs plaies, tandis que Trump lançait ce que ses opposants considèrent comme une attaque frontale contre la démocratie américaine.
La nouvelle année a commencé par de nouveaux scandales, tant sur le plan intérieurqu’extérieur, l’administration Trump agissant avec une impunité de plus en plus effrayante.
Combinée à la poursuite de la montée du populisme de droite et de l’autoritarisme dans le monde entier, la version « 2.0 » de Trump est vécue comme une crise existentielle pour la gauche.
Le pays a déjà connu une telle situation. Les mouvements de protestation de gauche des années 1960 aux États-Unis ont contribué à d’importants changements législatifs – en particulier dans le domaine des droits civiques –, mais ils ont souvent été caricaturés comme étant « antipatriotiques », notamment s’agissant de la guerre du Vietnam. Le sentiment que le pays se désagrégeait sous l’action de jeunes radicaux violents a conduit la « majorité silencieuse » conservatrice à offrir la victoire électorale à Richard Nixon en 1968.
Depuis lors, la gauche institutionnelle étasunienne s’est détournée de l’idéalisme des années 1960 et a plutôt proposé des changements progressifs et limités. Mais cette stratégie ne s’est sans doute pas révélée très efficace au cours du dernier demi-siècle.
Dans le contexte d’une nouvelle défaite et d’un énième cycle d’introspection, il semble donc approprié que deux films portant sur les échecs de la politique révolutionnaire de gauche des années 1960 et 1970 émergent presque simultanément avec le retour en force de Trump.
Explorer l’activisme de gauche
Bien que très différents par leur style et leur ton, Une bataille après l’autre (2025), de Paul Thomas Anderson, et The Mastermind (2025), de Kelly Reichardt, critiquent ce qu’ils présentent comme l’insuffisance stratégique et l’autosatisfaction de l’activisme de gauche, tout en explorant son coût personnel.
Une bataille après l’autre met en scène l’ancien révolutionnaire Pat Calhoun, alias Bob, (Leonardo DiCaprio) qui tente de sauver sa fille Willa (Chase Infiniti) des griffes d’un colonel suprémaciste blanc, qui a tout d’un psychopathe, Lockjaw (Sean Penn). Bien que Bob ait autrefois résisté aux politiques d’immigration cruelles et racistes du gouvernement fédéral à travers une série de raids audacieux contre des centres de détention, la paternité et une consommation excessive de cannabis ont émoussé son ardeur révolutionnaire.
Au lieu de cela, Bob est désormais un bouffon quelque peu incompétent. Le film exploite à des fins comiques ses tentatives chaotiques pour communiquer avec la « French 75 », l’armée révolutionnaire dont il faisait autrefois partie, inspirée de groupes révolutionnaires réels des années 1960 et 1970, comme les Weathermen.
Déambulant en peignoir, il a oublié tous les codes et les conventions nécessaires pour évoluer dans cet univers. Des mots de passe aux pronoms, Bob est en décalage avec son époque.
Cependant, le film se permet aussi de se moquer du moralisme de la gauche. Alors que Bob devient de plus en plus agressif faute d’obtenir des informations sur un point de rendez-vous crucial, le radical à qui il parle au téléphone l’informe que le langage qu’il emploie nuit à son bien-être. Si Bob manque de compétences pour soutenir la révolution, ceux qui la dirigent sont trop fragiles pour en mener une à bien.
À l’inverse, The Mastermind suit J. B. Mooney (Josh O’Connor) dans ses tentatives d’échapper aux autorités après avoir orchestré le vol de quatre œuvres d’art dans un musée de banlieue. Mari, père et fils d’un juge, Mooney est privilégié, sans direction, désorganisé, égoïste et, semble-t-il, indifférent à l’impact de la guerre du Vietnam alors que le conflit fait rage autour de lui.
Sa désorganisation est évidente dès le moment où il réalise que l’école de ses enfants est fermée pour une journée de formation des enseignants, le jour du casse. Son privilège apparaît clairement lorsqu’il lui suffit de mentionner le nom de son père lors de son premier interrogatoire par la police pour qu’on le laisse tranquille.
Même ses tentatives de convaincre sa femme, Terri (Alana Haim), qu’il a agi pour elle et pour leurs enfants sont maladroites, puisqu’il finit par admettre qu’il l’a aussi fait pour lui-même.
Alors qu’il est en fuite, Mooney semble ignorer ce qui se passe réellement autour de lui, des jeunes hommes noirs qui discutent de leur déploiement imminent au Vietnam, aux bulletins d’information relatant la réalité de la guerre. Sans rien dévoiler, Mooney ne peut finalement échapper aux conséquences de la guerre du Vietnam sur la société américaine.
Des moments révélateurs dans les deux films suggèrent également l’engagement vacillant envers la révolution de la part de ses anciens adeptes. Dans The Mastermind, Mooney se cache chez Fred (John Magaro) et Maude (Gaby Hoffmann), un couple avec lequel il a fréquenté l’école d’art. Malgré son passé militant, Maude refuse de l’héberger plus d’une nuit par crainte d’attirer l’attention des autorités. Dans Une bataille après l’autre, la volonté de Bob de prendre des risques pour sa sécurité et sa liberté diminue lorsqu’il devient parent et il est, de manière assez problématique, prompt à juger la mère de Willa, Perfidia (Teyana Taylor), qui continue à agir à ses risques et périls.
Le cinéma politique des années 1970
Les deux films rappellent inévitablement les œuvres tout aussi politiques produites par le cinéma états-unien à la fin des années 1960 et au début des années 1970, telles que Cinq pièces faciles (1970), Macadam à deux voies (1971) et Chinatown (1974). Au cœur du contrecoup nixonien face au radicalisme des années 1960, ces films adoptent un ton de résignation défaitiste, mettant en scène des protagonistes sans direction et des fins malheureuses.
La conclusion de The Mastermind ressemble à celle de ces films des années 1970. Le film s’achève sur des policiers présents lors d’une manifestation contre la guerre du Vietnam, se félicitant mutuellement après avoir arrêté un nouveau groupe de manifestants et de les avoir envoyés en prison.
Bien qu’Une bataille après l’autre soit beaucoup plus pétillant dans son style, la politique révolutionnaire de gauche y apparaît aussi comme une impasse. Des victoires à plus petite échelle restent possibles : Sergio (Benicio del Toro) continue de se battre pour les immigrés sans papiers, et Willa s’enfuit pour rejoindre une manifestation Black Lives Matter à la fin du film.
Mais en regardant ces deux films depuis la perspective d’une nouvelle année où l’administration Trump menace de provoquer de nouveaux bouleversements violents, tant au plan national qu’international, je repense à la lamentation mélancolique de Captain America (Peter Fonda) vers la fin du classique de la contre-culture Easy Rider (1969) :
« On a tout gâché. »
Gregory Frame ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
La valeur de l’industrie de défense est en train de muter vers le monde du logiciel. Le monde d’hier est donc bien caduc.Imperial War Museums
Alors que le contexte géopolitique change en profondeur, de nouvelles entreprises émergent dans le monde de la défense. Après des décennies dominées par la puissance d’entreprises industrielles à l’ancienne, les start-up du logiciel deviennent des actrices clés. Retour sur une mutation en cours et décryptage des nouveaux enjeux qu’elle pose.
Dans le contexte de la guerre en Ukraine où l’« autonomie stratégique » devient un problème concret apparaît, à côté du traditionnel « complexe militaro-industriel »), un nouveau modèle que l’on pourrait décrire comme étant un complexe technocapitaliste. Un écosystème où start-up, fonds de capital-risque, fonds souverains, initiatives européennes et philanthropes techno-nationalistes investissent massivement dans la défense et la sécurité.
Non pas pour remplacer d’un coup la base industrielle et technologique de défense (BITD) – et ce malgré les annonces tonitruantes de certains de ces acteurs –, mais pour en modifier progressivement l’architecture, les acteurs et les temporalités.
Le dernier souper est servi
Le modèle qui domine encore aujourd’hui a pris forme dans les années 1990, avec la grande consolidation de l’industrie américaine de défense sous l’administration Clinton. Durant cette période, la base industrielle de défense américaine a connu une consolidation d’une ampleur inédite. Surnommé le last supper, ce moment d’accélération des fusions a donné naissance aux cinq géants qui dominent encore largement la défense américaine – Lockheed Martin, Boeing, Northrop Grumman, Raytheon et General Dynamics. Quelques grands maîtres d’œuvre – ces fameux Big Five – se partagent ainsi depuis l’essentiel des grands programmes : avions de combat, frégates, satellites, systèmes de commandement intégrés.
Leur logique est celle de la commande publique lourde : des besoins définis par l’État, des appels d’offres longs, des cycles de développement qui se comptent en décennies, une forte intégration verticale, une relation quasi organique avec les ministères de la Défense. Ce modèle assure une certaine visibilité budgétaire et une capacité à gérer des systèmes d’une complexité extrême. Il produit aussi une grande inertie tant sur le plan technologique que procédural.
L’arrivée du monde du logiciel
Depuis une dizaine d’années, ce paysage est bousculé par des acteurs qui viennent, pour l’essentiel, du monde du logiciel : Anduril, Palantir, Helsing, Shield AI, et en France des entreprises comme Command AI. Leur point de départ n’est pas une plateforme matérielle (un avion, un navire, un char), mais le logiciel : fusion de données, IA, capteurs distribués, systèmes autonomes, couches de command & control.
Leurs méthodes de travail et de production, héritées de la tech consistent en itérations rapides, tests fréquents, déploiements progressifs, adaptation au retour du terrain plutôt qu’exécution d’un cahier des charges figé. Aux États-Unis, des dispositifs comme les Other Transaction Authority (OTA) ont été créés pour faciliter cette collaboration avec des acteurs non traditionnels, ce qui permet d’en contourner certaines lourdeurs réglementaires.
Traverser la « vallée de la mort »
Au sein de ces organisations, on sait prototyper plus vite, expérimenter plus tôt, et ce qu’elles que soient leurs origines géographiques. Mais le cœur du problème reste entier : beaucoup de ces start-up valident un démonstrateur… puis butent sur la « vallée de la mort » entre prototypes financés en mode agile et programmes pérennes inscrits en loi de finances. L’appareil budgétaire, taillé pour les grands industriels historiques, peine à absorber des solutions issues de ce nouveau monde.
En Europe, on tente d’importer cet esprit à travers des marchés d’innovation, des programmes d’expérimentation accélérée, des dispositifs dual-use. Mais la culture d’acquisition reste largement calibrée pour les grands programmes industriels, plutôt que pour des produits logiciels qui changent de version plusieurs fois par an.
La défense devient une classe d’actifs
Parallèlement à cette rupture technologique, c’est la structure du financement de la défense qui se transforme. La sécurité n’est plus seulement affaire de budgets ministériels ; elle devient aussi un segment identifié du capital-risque. Aux côtés des commandes publiques et des investissements des grands groupes se constitue un nouvel écosystème d’investisseurs composé :
des fonds privés spécialisés dans la défense, la sécurité et les technologies dites « civilisationnelles » (IA, autonomie, cyber, spatial, résilience d’infrastructures) ;
des fonds souverains et publics qui cherchent à orienter l’innovation vers des priorités de souveraineté ;
des dispositifs européens (fonds de fonds, véhicules dédiés) qui tentent de structurer un marché encore fragmenté ;
des philanthropes techno-nationalistes qui investissent par conviction politique ou civilisationnelle autant que pour le rendement (Peter Thiel par exemple).
Tous partagent la conviction que certaines technologies – IA militaire, lutte anti-drones, robotique autonome, surveillance avancée, sécurité spatiale – vont devenir structurantes, et que la valeur se créera très en amont, bien avant les grands contrats publics. Le schéma de l’industriel finançant la R&D sur fonds propres pour vendre ensuite un produit à marge encadrée recule. Le risque est socialisé dans le capital : les VC, les fonds souverains, les programmes européens prennent le risque initial, en misant sur l’hypothèse qu’un jour, une partie de la commande publique basculera vers ces nouvelles solutions.
Ce mouvement ne remplace pas le financement traditionnel par les États ; il l’encercle, le complète et le pousse à se réorganiser. Ministères de la Défense, Union européenne, Otan tentent désormais de co-concevoir des instruments (fonds, equity facilities, fonds d’innovation) pour ne pas laisser au seul capital privé le soin de définir, par ses paris, l’architecture future de la BITD.
Un dialogue nécessaire entre deux modèles
On l’aura compris, dans ce nouvel environnement, deux grandes logiques industrielles cohabitent. Du côté des industriels historiques, la chaîne de valeur part de l’expression de besoin : l’État formalise une exigence (un avion de combat, un système de défense antiaérienne, une frégate de nouvelle génération), lance un appel d’offres, sélectionne un industriel, et s’engage sur des décennies. La robustesse, la certification, l’intégration dans des architectures complexes sont centrales. Les marges sont encadrées, le risque est partagé, mais le tempo reste celui du temps long.
Les start-up de défense, à l’inverse, développent des produits avant que le besoin ne soit formalisé. Elles financent le développement puis se tournent vers les États en disant, en substance : « voilà ce que nous savons déjà faire, regardez si vous pouvez vous en passer ».
Cette asymétrie se voit dans la façon dont on conçoit les systèmes. Là où les grands industriels ont longtemps construit d’abord la plateforme matérielle, puis ajouté des couches logicielles au fil du temps, les nouveaux entrants adoptent une logique software first.
Un nouveau rapport de forces
Le cas d’Anduril est emblématique. Au cœur de sa stratégie se trouve un système d’exploitation tactique, conçu pour connecter capteurs, drones, effecteurs et flux de données. À partir de cette brique logicielle, l’entreprise déploie ensuite ses propres drones, capteurs, systèmes d’armes, en gardant la maîtrise de l’architecture logicielle qui fait la jonction. Le tout étant principalement focalisé sur La clientèle militaire.
Cette inversion du rapport de force – la valeur se loge dans le logiciel, la plateforme matérielle devient, jusqu’à un certain point, substituable – rend très concrète la question de la souveraineté : qui contrôle la brique logicielle qui orchestre l’ensemble ? Qui décide du rythme des mises à jour ? Où se situent les dépendances critiques ?
Elle rebat aussi les cartes du Hi–Low mix : comment articuler des systèmes lourds, rares et coûteux (avion de combat, frégate) avec des objets plus simples, distribués, produits en masse (drones, capteurs, effecteurs low cost). Les nouveaux acteurs occupent volontiers ce bas et ce milieu du spectre, la « masse agile » ; les industriels historiques doivent, eux, apprendre à descendre vers des produits plus modulaires, plus rapides, tout en continuant à garantir l’excellence sur les systèmes de très haute complexité.
Des horizons temporels différents
La rencontre entre capital-risque et défense met aussi au jour une tension structurante : celle des horizons temporels. Le Venture Capital (VC, ou capital-risque) raisonne en cycles de cinq à sept ans, avec l’idée que l’entreprise doit, soit atteindre une taille critique, soit être rachetée, soit entrer en bourse. Les ministères de la défense, eux, raisonnent sur vingt ou trente ans, voire davantage.
Ce décalage pose des questions très concrètes. Que se passe-t-il si un acteur clé de l’IA tactique ou du contre-drone, devenu indispensable sur le terrain, se retrouve fragilisé par la conjoncture financière, ou racheté par un acteur étranger ? Comment garantir la continuité d’une capacité opérationnelle dont la brique critique est portée par une entreprise structurée selon les logiques de la tech ?
Trois idées structurantes
À l’inverse, la défense ne peut plus ignorer le rythme d’innovation propre au logiciel. Attendre dix ans pour figer une architecture revient souvent à se condamner à déployer des systèmes déjà dépassés. D’où la montée en puissance de trois idées structurantes :
Le dual-use : privilégier les technologies qui ont, par construction, des débouchés civils et militaires (cyber, spatial, IA, robotique, résilience d’infrastructures). Cela élargit la base industrielle, répartit le risque et évite de concentrer des capacités critiques sur des marchés de niche.
Le « software-defined, hardware-enabled » : concevoir des systèmes où le cœur de valeur est dans l’algorithme (détection, fusion de capteurs, décision), et où le matériel – drone, capteur, effecteur – peut évoluer plus librement.
La modularisation et les architectures ouvertes : prévoir dès la conception des points d’insertion réguliers pour de nouvelles briques logicielles, de nouveaux capteurs, sans devoir réinventer tout le système.
Ces leviers ne font pas disparaître la tension entre temps court financier et temps long doctrinal, mais ils la rendent plus gérable. L’État peut, en théorie, remplacer une brique sans casser l’ensemble. Et le capital peut se concentrer sur des modules identifiables plutôt que sur des mégaprogrammes monolithiques.
BFM, 2025.
Jungle et zoo ou concilier l’inconciliable
On décrit parfois la situation actuelle comme la rencontre d’un « zoo » – celui des grands programmes, très régulés, très documentés, pensés pour durer – et d’une « jungle » peuplée d’insurgés technologiques, financés par les VC, en constante exploration.
Les nouveaux acteurs occupent des niches, souvent à la périphérie des grands programmes, mais avec un fort potentiel de diffusion. Pour l’instant, une grande partie d’entre eux reste dépendante de tremplins publics (contrats d’étude, expérimentations, appels à projets). Le marché réel, celui des grands volumes, demeure largement capté par les industriels historiques.
Dans le même temps, et le point est clé, les investisseurs privés se concentrent progressivement sur des profils plus mûrs : des entreprises qui ont déjà fait la preuve de leur solidité technique, de leur capacité à dialoguer avec les armées, de leur compréhension des contraintes réglementaires. On s’éloigne du fantasme de la start-up de défense sortie de nulle part pour se rapprocher d’acteurs hybrides, où se mêlent les cultures tech, industrielle et stratégique. Dit autrement, malgré le marketing ambiant, les investisseurs préfèrent accélérer des sociétés ayant une forme de maturité plutôt qu’une forme de risque extrême à tout va.
Quelles réponses européennes ?
Pour l’Europe, l’enjeu n’est pas de choisir entre la jungle et le zoo, ni de rêver à une table rase. Il est d’apprendre à articuler ces deux univers :
en assumant plus clairement une politique industrielle de défense, qui fixe des priorités et des lignes rouges ;
en construisant des passerelles institutionnelles et financières entre fonds souverains, VC et industriels historiques ;
en pensant la souveraineté non seulement en termes de plates-formes matérielles, mais aussi en termes d’architectures logicielles, de données, de standards.
Le « complexe technocapitaliste » ne supprime pas le complexe militaro-industriel. Il le met à l’épreuve, l’oblige à se transformer et offre, si l’on sait le canaliser, de nouveaux leviers pour renforcer une souveraineté européenne qui ne peut plus se contenter de dépendre des choix technologiques et politiques des autres.
Nicolas Minvielle est membre du comité d’orientation de La Fabrique de la Cité, et du collectif Making Tomorrow
Marie Roussie travaille au sein de Alt-a et est membre du Collectif Making Tomorrow.
Le Conseil constitutionnel français admet qu’une activité numérique relève du champ de l’impôt taxé dans la juridiction des utilisateurs.ToninT/Shutterstock
Le 12 septembre 2025, le Conseil constitutionnel français approuve une taxe sur les services numériques (TSN). Il assume l’existence d’un régime fiscal distinct applicable aux grandes plateformes numériques, sans rupture d’égalité devant l’impôt. Une révolution copernicienne ? Oui, car l’impôt n’est plus fondé sur la localisation des entreprises, mais sur celle de ses utilisateurs. En l’occurrence, en France et non aux États-Unis.
Un clic à Paris. Une réservation à Milan. Une vidéo à Londres. Trois gestes anodins, trois fractions de seconde offertes aux plateformes. Pour les marchés financiers, ces actes valent des milliards. Pour les administrations fiscales, ils ne valaient presque rien, les entreprises concernées évitant l’imposition de leurs bénéfices respectifs par des pratiques d’optimisation fiscale.
Pour y remédier, les autorités françaises ont introduit une taxe sur les services numériques (TSN) en 2019 comme une mesure transitoire pour appréhender les bénéfices réalisés en France par les entreprises multinationales dites du « numérique ». Elle rapporterait environ 700 millions d’euros en 2024.
Cette taxe initialement de 3 % s’applique sur le chiffre d’affaires des plateformes de services numériques – intermédiation, publicité ciblée, vente de données, etc.
Comment fonctionne concrètement cette taxe Gafam ? Quelles implications sur notre économie ? Pourquoi
Seule la juridiction des utilisateurs compte
Le 12 septembre 2025, le Conseil constitutionnel admet qu’une activité purement numérique – l’interaction entre une plateforme et ses utilisateurs situés en France – relève du champ de l’impôt. L’absence d’un établissement stable – usine, bureau ou filiale – ne fait plus obstacle à l’imposition des revenus issus d’utilisateurs localisés en France. Cette décision consacre une évolution majeure : une activité immatérielle est localisée par ses utilisateurs justifiant son imposition par la juridiction (pays) de ces derniers.
En reconnaissant ce principe, le Conseil donne un socle constitutionnel à la taxe sur les services numériques (TSN) française et, au-delà, à une fiscalité de l’usage. La présence économique ne se mesure plus en mètres carrés, en nombre de salariés, en valeur des immobilisations corporelles mais en interactions, en données et en attention des utilisateurs.
Cette décision considère l’activité numérique des utilisateurs comme une base fiscale autonome. Elle constitue une rupture discrète, mais historique, dans un débat planétaire portant sur la source de valeur à l’ère numérique.
Les États-Unis vent debout contre cette réforme
Le retrait des États-Unis en janvier 2025 du Global Tax Deal a ravivé la pertinence de solutions unilatérales.
Le 2 décembre 2019, les États-Unis avaient rapidement réagi à l’adoption par la France, en juillet de la même année, de la loi créant la taxe sur les services numériques, en menaçant de rétorsion tarifaire non seulement la France, mais aussi d’autres pays ayant adopté une taxe similaire, comme le Royaume-Uni, l’Espagne, l’Autriche et l’Italie.
L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) est alors chargée de trouver une solution multilatérale dans le cadre des règles globales anti-érosion de la base imposable. La solution proposée repose sur deux piliers :
La (ré)allocation d’une partie des profits résiduels des grandes multinationales, en particulier numériques, vers les juridictions de marché indépendamment de la présence physique ;
L’instauration d’un impôt minimum mondial sur les sociétés, afin de limiter la concurrence fiscale et l’érosion des bases. L’administration de Donald Trump a rejeté en janvier 2025 cette solution et leurs engagements antérieurs dans l’accord de l’OCDE datant de 2021.
Dans ce contexte, la décision du Conseil constitutionnel rapproche la France de la position des Nations unies, sans rompre avec celle de l’OCDE. Dès 2021, l’article 12B du Modèle de Convention fiscale de l’ONU autorise les États à imposer les revenus tirés des « services automatisés fournis à distance », comme le cloud, le streaming, les logiciels, la publicité en ligne, les moteurs de recherche ou les plateformes. Cette approche protège davantage les intérêts des pays du Sud, davantage de consommateurs de services numériques que les « producteurs » de ceux-ci ou les hébergeurs des sièges des entreprises multinationales du numérique.
« Servicisation numérique »
La définition de l’assiette taxable des services numériques est sensiblement plus large dans l’approche des Nations unies que dans les législations fiscales européennes.
L’intérêt de cette définition étendue est d’anticiper les évolutions industrielles actuelles et futures comme la « servicisation numérique ». Cette dernière désigne le passage de la vente de produits physiques à celle de services numériques. Par exemple, la valeur d’un équipement industriel ne repose pas tant sur celle de l’équipement physique que sur les services numériques dédiés à la performance de l’équipement.
La « servicisation numérique » transfère la création de valeur et de profits d’actifs physiques vers des actifs intangibles, comme des droits de propriété intellectuelle ou des services numériques. Le transfert des bénéfices vers des centres étrangers de services numériques localisés dans des pays à faible fiscalité participe à l’érosion des bénéfices imposables.
La taxe sur les services numériques (TSN) devient un moyen de limiter le risque de transfert de profits qui concerne la plupart des secteurs économiques.
Taxation optimale
Par sa forme, la taxe sur les services numériques est simple. Elle repose sur le chiffre d’affaires réalisé dans le pays où habite l’utilisateur. Cette forme évite la renégociation des conventions fiscales bilatérales.
Elle reste critiquée par les partisans de la théorie de la taxation optimale. Pourquoi ? Parce qu’elle réduit l’efficience de la production en taxant chaque transaction, en ignorant les marges bénéficiaires qui varient d’une entreprise à l’autre.
Par exemple, une taxe de 3 % sur le chiffre d’affaires d’une entreprise ayant une marge de 30 % correspond à une taxe de 10 % sur ses bénéfices. La même taxe appliquée à une entreprise moins profitable, ayant une marge de 5 % par exemple, supporterait alors une taxe de 60 % sur ses bénéfices.
Présence économique significative indienne
Son alternative est la présence économique significative (PES) introduite en Inde en 2018, puis au Nigeria notamment.
Ce régime taxe le profit supposé réalisé dans le pays. Si cette forme de taxation respecte davantage l’orthodoxie fiscale en taxant les bénéfices, elle est plus complexe à mettre en œuvre. Elle nécessite d’estimer non seulement le chiffre d’affaires réalisé dans le pays, mais également les coûts associés à l’activité dans le pays concerné.
L’article 12B du Modèle de Convention fiscale de l’ONU laisse le choix aux pays de taxer le chiffre d’affaires ou le profit.
La décision du Conseil constitutionnel a confirmé la compétence fiscale de l’État à taxer la valeur créée par un utilisateur français de services numériques d’entreprises étrangères. Cette décision ne règle pas toutes les difficultés, et de nouveaux défis et oppositions existent concernant la définition ou l’estimation de la valeur taxable.
Elle est pourtant une première étape vers un système fiscal à l’ère du numérique.
Cet article a été co-rédigé avec Abdel-Malek Riad, chercheur associé au CERDI–CNRS et président-directeur général d’AMR IM.
Grégoire Rota-Graziosi est membre de la FERDI. Il est expert en politique fiscales et assure des missions auprès d’institutions nationales, régionales ou internationales.
L’océan joue un rôle important pour absorber le carbone présent dans l’atmosphère terrestre et le stocker. Des start-ups cherchent à favoriser ce stockage dans le but de limiter les impacts du changement climatique, mais l’efficacité et les risques de ces techniques sont mal connus.ESA, CC BY-SA
Le mot « géo-ingénierie » recouvre un grand nombre de techniques, du « parasol spatial », qui limite l’arrivée de lumière du soleil dans l’atmosphère, à l’ensemencement de l’océan pour lui faire absorber encore plus de carbone qu’il ne le fait naturellement.
Manuel Bellanger étudie à l’Ifremer le développement des techniques de géo-ingénierie marine avec son regard d’économiste. Cet interview, réalisée par Elsa Couderc, cheffe de rubrique Sciences et Technologies, constitue le second volet de « regards croisés » sur la géo-ingénierie climatique. Dans le premier, nous explorons avec Laurent Bopp, climatologue et académicien, les nouveaux risques climatiques que ces techniques pourraient faire émerger.
The Conversation : La géo-ingénierie marine est mal connue en France, pourtant elle se développe à l’étranger. Qui développe ces projets ?
Manuel Bellanger : En ce qui concerne l’océan, le spectre des acteurs et des techniques de géo-ingénierie est très varié.
Les initiatives les plus prudentes sont en général pilotées par des instituts de recherche, par exemple aux États-Unis ou en Allemagne. Leur finalité est plutôt de comprendre si ces interventions sont techniquement possibles : peut-on développer des méthodes pour capturer du CO₂ atmosphérique par l’océan, mesurer la quantité de carbone stockée durablement, vérifier les affirmations des différents acteurs, étudier les impacts écologiques, tenter de définir des bonnes pratiques et des protocoles ? Ces projets de recherche sont typiquement financés par des fonds publics, souvent sans objectif de rentabilité immédiate.
Il existe aussi des collaborations entre institutions académiques et partenaires privés et, enfin, à l’autre bout du spectre, un certain nombre de start-up qui font la promotion du déploiement rapide et massif de ces techniques.
Peut-on espérer gagner de l’argent grâce à la géo-ingénierie marine ?
M. B. : Le modèle économique de ces start-up repose sur la vente de crédits carbone qu’elles espèrent pouvoir mettre sur les marchés volontaires du carbone – c’est-à-dire qu’elles cherchent à vendre des certificats à des acteurs privés qui veulent compenser leurs émissions.
Pour cela, la séquestration doit être certifiée par des standards ou des autorités. Sachant qu’il y a aussi des initiatives privées qui développent des certifications… aujourd’hui, c’est un peu la jungle, les marchés volontaires du carbone. Et l’achat de ces crédits certifiés reste sur la base du volontariat, puisqu’il n’y a généralement pas d’obligation réglementaire pour les entreprises de compenser leurs émissions.
Pouvez-vous nous donner des exemples de telles start-up et l’état de leurs travaux ?
M. B. : Running Tide, aux États-Unis, a tenté de développer des crédits carbone issus de la culture d’algues sur des bouées biodégradables qui devaient couler sous leur propre poids dans les profondeurs abyssales. Mais ils ne sont pas parvenus à produire des quantités significatives d’algues. L’entreprise a finalement eu recours au déversement de milliers de tonnes de copeaux de bois dans les eaux islandaises pour essayer d’honorer les crédits carbone qu’ils avaient vendus. Mais les experts et observateurs ont critiqué le manque de preuves scientifiques montrant que cette approche permettait réellement de séquestrer du CO₂ et l’absence d’évaluation des impacts sur les écosystèmes marins. L’entreprise finalement a cessé ses activités en 2024 pour des raisons économiques.
Une start-up canadienne, Planetary Technology, développe une approche d’augmentation de l’alcalinité océanique visant à accroître l’absorption du CO₂ atmosphérique et son stockage à long terme sous forme dissoute dans l’océan. Pour cela, ils ajoutent à l’eau de mer du minerai alcalin, de l’hydroxyde de magnésium. Ils ont annoncé avoir vendu des crédits carbone, notamment à Shopify et British Airways.
Une autre société, californienne cette fois, Ebb Carbon, cherche également à augmenter l’alcalinité océanique, mais par électrochimie : ils traitent de l’eau de mer pour la séparer en flux alcalins et acides, puis renvoient la solution alcaline dans l’océan. Cette société a annoncé avoir signé un contrat avec Microsoft pour retirer des centaines de milliers de tonnes de CO₂ sur plusieurs années.
L’écosystème commercial fleurit déjà en Amérique du Nord, même si on n’en entend pas forcément parler ici.
Il y a aussi une sorte de fonds, appelé Frontier Climate, qui engage des contrats anticipés pour des tonnes de CO₂ qui seront retirées de l’atmosphère dans le futur : ils achètent par avance des crédits carbone à des sociétés qui sont en phase de développement et qui ne sont pas encore réellement en train de capturer et de séquestrer du carbone. Derrière ce fonds-là, il y a des géants de la tech, comme Google ou Facebook, parmi les membres fondateurs. On peut supposer que c’est une manière pour ces entreprises, qui ont une consommation énergétique assez importante, de s’acheter une vertu climatique. Donc, eux, ils ont déjà annoncé avoir acheté pour 1,75 million de dollars (plus de 1,5 million d’euros) de crédits carbone à des entreprises d’alcalinisation de l’océan.
Et pourtant, vous disiez tout à l’heure qu’on n’est pas encore sûrs de savoir mesurer scientifiquement si l’océan a bien absorbé ces tonnes de carbone.
M. B. : Effectivement, les bases scientifiques de ces techniques-là ne sont vraiment pas solides aujourd’hui. On ne sait pas encore quelles quantités de CO₂ elles vont permettre de capturer et de séquestrer et on ne sait pas non plus quels vont être les impacts sur l’environnement.
Et côté scientifique, il n’y a donc pour l’instant pas de consensus sur la capacité des techniques de géo-ingénierie marine à retirer suffisamment de carbone de l’atmosphère pour réellement freiner le changement climatique ?
M. B. : Il y a même pratiquement un consensus scientifique pour dire que, aujourd’hui, on ne peut pas présenter les techniques de géo-ingénierie marine comme des solutions. En fait, tant qu’on n’a pas drastiquement réduit les émissions de gaz à effet de serre, beaucoup considèrent qu’il est complètement futile de vouloir commencer à déployer ces techniques-là.
En effet, aujourd’hui, les ordres de grandeur évoqués (le nombre de tonnes que les entreprises annoncent séquestrer) n’ont rien à voir avec les ordres de grandeur qui permettraient de changer quoi que ce soit au climat. Par exemple, pour la culture de macroalgues, certaines modélisations estiment qu’il faudrait recouvrir 20 % de la surface totale des océans avec des fermes de macroalgues – ce qui est déjà presque absurde en soi – pour capturer (si ça marche) 0,6 gigatonne de CO₂ par an… à comparer aux 40 gigatonnes que l’humanité émet aujourd’hui chaque année. Si ces techniques pouvaient jouer un rôle dans le futur pour compenser les émissions que le Giec désigne comme « résiduelles » et « difficiles à éviter » (de l’ordre de 7 à 9 gigatonnes de CO₂ par an à l’horizon 2050) et atteindre des objectifs de neutralité carbone, les déployer aujourd’hui ne pourrait en aucun cas remplacer des réductions d’émissions rapides et massives.
Alors, qui pousse ces développements technologiques ?
M. B. : Un certain nombre d’initiatives semblent être poussées par ceux qui ont un intérêt au statu quo, peut-être même par certains qui n’auraient pas de réelle volonté de déployer la géo-ingénierie, mais qui ont un intérêt à faire diversion pour retarder l’action qui viserait à diminuer les émissions aujourd’hui.
On pense plutôt aux acteurs des énergies fossiles qu’aux géants de la tech, dans ce cas ?
M. B. : Les acteurs des énergies fossiles ont effectivement cet intérêt à retarder l’action climatique, mais ils sont de fait moins visibles aujourd’hui dans le financement direct des techniques de géo-ingénierie – il semble qu’ils soient plus dans le lobbying et dans les discours qui vont légitimer ce genre de techniques.
De fait, investir dans la géo-ingénierie ne fait-il pas courir le risque de détourner l’attention des citoyens et des gouvernements de l’urgence de réduire nos émissions de gaz à effet de serre ?
M. B. : C’est un risque clairement identifié dans la littérature scientifique, parfois sous le nom d’« aléa moral climatique », parfois d’« effet de dissuasion ». Derrière, il y a l’idée que la promesse de solutions technologiques futures, comme la géo-ingénierie marine, pourrait affaiblir la volonté politique ou sociétale de réduire les émissions dès maintenant. Donc le risque d’être moins exigeants envers nos décideurs politiques pour qu’ils tiennent les engagements climatiques et, in fine, que le décalage entre les objectifs et l’action climatique réelle soit toujours plus grand.
Par ailleurs, on a des ressources financières, ressources en main-d’œuvre, en expertise, qui sont somme toute limitées. Tout ce qui est investi dans la recherche et le développement ou pour l’expérimentation de ces technologies de géo-ingénierie peut se faire au détriment des ressources allouées pour les mesures d’atténuation connues et démontrées : l’efficacité énergétique, les énergies renouvelables, la sobriété. On sait que ces solutions fonctionnent : ce sont elles qu’il faudrait mettre en œuvre le plus rapidement.
La priorité absolue – on n’arrête pas de le répéter –, c’est la diminution rapide des émissions de gaz à effet de serre. Donc la position de la plupart des scientifiques, c’est que ces techniques de géo-ingénierie marine devraient être explorées d’un point de vue de la recherche, par exemple pour évaluer leur efficacité et leurs effets environnementaux, économiques et sociaux, de manière à éclairer les choix politiques et sociétaux à venir. Mais, encore une fois, aujourd’hui la géo-ingénierie marine ne peut pas être présentée comme une solution à court terme.
C’est pour cela que la communauté scientifique appelle à une gouvernance internationale de la géo-ingénierie, avant un déploiement massif de ces techniques. Quelles instances internationales seraient à même de mener une gouvernance sur le sujet ?
M. B. : Il faut en effet que les États s’impliquent fortement dans la gouvernance de la géo-ingénierie, et il faut des traités internationaux. Pour l’instant, c’est assez fragmenté entre différents instruments juridiques, mais il y a ce qu’on appelle le protocole de Londres, adopté en 1996, pour éviter la pollution en mer par dumping (le fait de pouvoir décharger des choses en mer). Ce protocole permet déjà en partie de réguler les usages de géo-ingénierie marine.
Par exemple, la fertilisation des océans par ajout de fer visant à stimuler le phytoplancton qui capture le CO₂ par photosynthèse. Cette technique rentre dans le cadre existant du protocole de Londres, qui interdit la fertilisation de l’océan à des fins commerciales et impose un cadre strict pour la recherche scientifique depuis plus d’une quinzaine d’années. Le protocole pourrait être adapté ou amendé pour réguler d’autres techniques de géo-ingénierie marine, ce qui est plus facile que de créer un nouveau traité international.
Les COP sur le climat sont aussi importantes pour deux raisons : elles rassemblent plus de nations que le protocole de Londres, et elles sont le cadre privilégié pour discuter des marchés carbone et donc pour éviter la prolifération d’initiatives commerciales non contrôlées, pour limiter les risques environnementaux et les dérives du type crédits carbone douteux.
Il y a des précédents avec ce qu’il s’est passé sur les crédits carbone forestiers : une enquête publiée par le Guardian en 2022 a montré que plus de 90 % des projets certifiés par Verra – le principal standard mondial – n’ont pas empêché la déforestation ou ont largement surévalué leurs bénéfices climatiques. Sans encadrement, la géo-ingénierie marine pourrait tout à fait suivre le même chemin.
Enfin, il y a bien sûr des enjeux d’équité, si ceux qui mettent en œuvre une action ne sont pas ceux qui risquent de subir les impacts ! Là aussi, il y a des précédents observés sur des projets forestiers certifiés pour générer des crédits carbone, où les bénéfices économiques sont captés par les investisseurs tandis que les communautés locales subissent des restrictions d’accès aux ressources forestières ou sont exposées à des changements dans leur mode de vie.
Concrètement, quels sont les risques pour les populations qui vivent à proximité de l’océan ou s’en servent de ressource nourricière, par exemple ?
M. B. : Ça dépend vraiment de la technique de géo-ingénierie utilisée et de l’endroit où ça va être déployé. Par exemple, si on imagine un déploiement massif de cultures d’algues, ça pourrait modifier les écosystèmes côtiers, et par ailleurs générer une concurrence pour l’espace avec la pêche ou l’aquaculture traditionnelle.
Sur les littoraux, où les activités maritimes sont souvent très denses, il y a déjà des conflits d’usage, que l’on observe par exemple dans les tensions autour des installations de parcs éoliens en mer.
Propos recueillis par Elsa Couderc.
Manuel Bellanger a reçu des financements dans le cadre du programme ANR n° 21-POCE-0001 PPR Océan & Climat.
Source: The Conversation – in French – By Nicolas Mathevon, Professeur (Neurosciences & bioacoustique – Université de Saint-Etienne, Ecole Pratique des Hautes Etudes – PSL & Institut universitaire de France), Université Jean Monnet, Saint-Étienne
S’ils sont discrets, les crocodiles sont aussi bavards entre eux, et ce, avant même l’éclosion de l’œuf.Nicolas Mathevon/Université Jean-Monnet, Fourni par l’auteur
On l’imagine chasseur solitaire et discret, constamment à l’affût d’une proie. Pourtant, l’armure d’écailles du crocodile dissimule une vie sociale complexe. Tendez l’oreille : le seigneur des fleuves a beaucoup à dire.
Lorsque l’on se représente un crocodile, on pense à un prédateur silencieux, un tronc d’arbre flottant au milieu du fleuve, attendant patiemment qu’une proie s’approche pour faire brusquement claquer ses mâchoires. Cette image, bien que partiellement vraie – il est sagement déconseillé de nager au milieu de crocodiles –, occulte une réalité biologique fascinante : les crocodiliens (crocodiles, alligators, caïmans et gavials) sont les reptiles les plus vocaux et les plus sociaux de la planète.
Ces animaux possèdent un système de communication acoustique sophistiqué et une ouïe d’une finesse redoutable, peut-être hérités de leurs ancêtres communs avec les oiseaux et les dinosaures. Depuis près de trois décennies, notre équipe de recherche en bioacoustique s’attelle à décoder ce qu’ils disent et à comprendre comment ils perçoivent leur environnement sonore. Voici ce que nos études révèlent du monde sonore des crocodiliens.
La première conversation : parler depuis l’œuf
L’histoire acoustique d’un crocodile commence avant sa naissance. Contrairement à la majorité des reptiles qui pondent leurs œufs et les abandonnent, les mères ou les pères crocodiliens montent la garde près du nid. Mais comment savoir quand les petits sont prêts à sortir, enfouis sous des dizaines de centimètres de sable ou de végétation ? Nos recherches ont démontré que les embryons de crocodiles ne sont pas passifs. Lorsqu’ils sont prêts à sortir de l’œuf, après trois mois d’incubation, ils commencent à émettre des vocalisations particulières, appelées cris d’éclosion.
Les cris d’éclosion des petits crocodiles encore dans l’œuf. Nicolas Mathevon/Université Jean-Monnet, Fourni par l’auteur91,5 ko(download)
Ces sons, audibles à travers la coquille et à l’extérieur du nid, remplissent une double fonction. D’une part, ils s’adressent à la fratrie. Lors d’expériences consistant à émettre des sons depuis un haut-parleur près d’œufs de crocodiles du Nil prêts à éclore, nous avons observé que l’audition de ces cris incite les autres embryons à vocaliser à leur tour et à briser leur coquille. Ce mécanisme permet de synchroniser l’éclosion : toute la nichée va sortir ensemble. Pour des proies aussi vulnérables que des nouveau-nés de quelques dizaines de grammes, c’est une belle stratégie de survie face aux prédateurs.
D’autre part, ces cris sont un signal impérieux pour la mère ou le père. Une femelle crocodile qui monte la garde depuis trois mois réagit immédiatement à l’audition de ces cris d’éclosion : elle se met à creuser le nid avec ses pattes. Sans ce comportement parental en réponse à leur signal sonore, les petits resteraient prisonniers sous terre.
Cependant, la mère ne réagit pas au premier petit bruit venu. Nos expériences sur le crocodile du Nil ont montré que la femelle réagit à des cris isolés par des mouvements de tête, enfouissant son museau dans le sol comme pour en sentir les vibrations, mais elle ne commence à creuser activement que si les cris forment une séquence continue et rythmée. Ceci évite à la femelle d’ouvrir le nid trop tôt pour un seul petit précocement bavard, ce qui mettrait en danger le reste de la couvée.
Le langage des jeunes crocos
Une fois sortis de l’œuf et délicatement transportés à l’eau dans la gueule de leurs parents, les jeunes crocodiliens restent groupés en crèches sous la protection de l’adulte pendant des semaines, voire des mois. Durant cette période, la communication acoustique entre parent et jeunes est vitale.
Le répertoire vocal des juvéniles est structuré autour de deux types de signaux principaux : les cris de contact et les cris de détresse. Le cri de contact est utilisé pour maintenir la cohésion du groupe de jeunes. C’est un son d’intensité assez faible et dont la fréquence varie peu. Le cri de détresse, lui, est émis lorsqu’un jeune est saisi par un prédateur. Il est plus fort et sa fréquence est plus modulée. Il présente souvent une structure acoustique plus chaotique, ce qui le rend un peu rugueux à l’oreille.
Les jeunes crocodiles s’expriment, soit pour signaler un danger, soit pour maintenir la cohésion du groupe. Nicolas Mathevon/Université Jean-Monnet, Fourni par l’auteur
La mère sait faire la différence : un cri de contact suscite une simple attention, tandis qu’un cri de détresse déclenche une réaction agressive de défense immédiate. Mais un parent reconnaît-il la voix de ses petits ? Visiblement pas : nos analyses acoustiques des crocodiles du Nil indiquent qu’il n’y a pas de signature vocale chez les nouveau-nés qui permettrait aux parents de les identifier individuellement. En revanche, nous avons découvert que plus le crocodile est petit, plus le cri est aigu. Lors d’expériences réalisées dans la nature, les mères crocodiles du Nil ont réagi plus intensément aux cris les plus aigus. C’est logique : les plus petits sont les plus vulnérables aux prédateurs et nécessitent une protection accrue.
Les parents, ici une femelle, surveillent leurs jeunes au sein de crèches et restent attentifs à leurs vocalisations. Nicolas Mathevon/Université Jean-Monnet, Fourni par l’auteur
Une ouïe entre l’eau et l’air
Le crocodile est un animal amphibie, vivant à l’interface entre l’air et l’eau, mondes aux propriétés acoustiques radicalement différentes. Mais son audition est d’abord aérienne. Lorsque le crocodile flotte, immobile, ce qui est sa position favorite pour attendre une proie, ses oreilles se trouvent juste au-dessus de la ligne de flottaison. Si l’animal plonge, une paupière vient protéger l’oreille, et l’on ne sait pas encore si les crocodiles entendent bien sous l’eau.
Un yacare à l’affut. Ce caïman, comme les autres crocodiliens, garde ses oreilles juste au-dessus de l’eau lorsqu’il s’immerge. Nicolas Mathevon/Université Jean-Monnet, Fourni par l’auteur
Comment un animal dont la tête est à moitié immergée fait-il pour localiser une proie, un petit ou un rival ? Chez l’humain ou d’autres mammifères et oiseaux, la localisation repose sur deux indices principaux : le son arrive plus vite à l’oreille tournée vers la source et est également plus fort, puisque la tête fait écran. Dans des expériences, nous avons entraîné des crocodiles à se diriger vers des haut-parleurs pour obtenir une récompense, et les résultats montrent qu’ils utilisent également ces deux sources d’information. Pour les sons graves, ils se fient surtout au temps ; pour les aigus, ils utilisent plutôt la différence d’intensité.
Distinguer dans le bruit
Les crocodiliens vivent souvent dans des environnements bruyants. Pour survivre, ils doivent être capables d’isoler un signal pertinent du bruit de fond, mais aussi d’identifier ce qu’ils entendent. Un bruit dans les roseaux est-il une proie ou un congénère ? Au laboratoire, nous avons découvert quel paramètre acoustique ils utilisent pour faire cette distinction. Ce n’est pas la hauteur du son ni son rythme mais l’enveloppe spectrale, c’est-à-dire le timbre du son. C’est exactement le même paramètre que nous, humains, utilisons pour distinguer les voyelles (« a » ou « o ») ou pour reconnaître la voix de quelqu’un au téléphone. Et la catégorisation des sons opérée par les crocodiles n’est pas totalement figée, elle peut être affinée par l’apprentissage, preuve d’une vraie plasticité cognitive.
En particulier, les crocodiles savent reconnaître et sont particulièrement appâtés par les signaux de détresse d’autres animaux. Quand on diffuse des enregistrements de pleurs de bébés humains, bonobos ou chimpanzés à des crocodiles du Nil, les résultats sont frappants : les crocodiles sont très fortement attirés par ces pleurs. Mais pas n’importe comment.
Les humains jugent la détresse d’un bébé principalement à la hauteur de son cri (plus c’est aigu, plus on pense que le bébé exprime de la douleur). Les crocodiles, eux, se basent sur un critère acoustique plus fiable : le chaos, qui se traduit par la rugosité de la voix qui survient lorsque les cordes vocales sont poussées à leurs limites physiques sous l’effet du stress ou de la douleur.
Les crocodiles se sont donc révélés meilleurs que les humains pour évaluer le niveau de détresse des bébés, en particulier des bonobos. Là où nous surestimons la détresse des bonobos à cause de leurs cris suraigus, les crocodiles ne réagissent intensément qu’aux pleurs contenant beaucoup de chaos acoustique, signe d’une véritable urgence, et donc d’une proie vulnérable.
Entre congénère et proie, que privilégier ?
Si les jeunes crocodiliens sont particulièrement bavards, les adultes ne sont pas en reste. Les mères, et les pères pour les espèces où ils s’occupent de leur progéniture, émettent des grognements qui attirent les jeunes. Femelles et mâles adultes rugissent lors des parades nuptiales et pour défendre leur territoire. Lorsqu’ils se sentent menacés, les adultes peuvent souffler de manière bruyante, ce qui passe l’envie de les approcher. On observe cependant de grandes différences dans l’usage des signaux sonores entre les groupes de crocodiliens : si les alligators et les caïmans sont particulièrement vocaux, les autres crocodiles deviennent plus silencieux à l’âge adulte.
Le rugissement d’un caïman noir adulte. Nicolas Mathevon/Université Jean Monnet, Fourni par l’auteur30,2 ko(download)
Imaginez un jeune crocodile affamé qui entend un congénère l’appeler, mais qui sent en même temps une odeur de viande. Que fait-il ? Nous avons testé ce conflit sensoriel. Les résultats montrent que l’état de satiété modifie la réponse comportementale. Un crocodile rassasié est très attentif aux sons sociaux : il se dirige vers les cris de contact de ses congénères. Un crocodile affamé privilégie la recherche d’une source de nourriture. Cela suggère une modulation de l’attention : la priorité de l’animal peut basculer selon les besoins physiologiques.
Loin de l’image du monstre primitif, le crocodile est un animal doté d’une vie sensorielle et cognitive riche. Il naît dans un monde sonore, synchronisant son éclosion avec ses frères et sœurs. Il communique avec l’adulte qui s’occupe de lui pour obtenir protection. Il analyse son environnement sonore avec des outils sophistiqués (localisation binaurale, démasquage spatial) dignes des oiseaux ou des mammifères. Il catégorise les sons sur la base de leur timbre pour distinguer les congénères des en-cas. Et il est même capable d’évaluer le niveau de détresse dans la voix d’autres espèces.
Ces études sur les crocodiles ont impliqué de nombreux collaborateurs et collaboratrices, dont Thierry Aubin (CNRS), Nicolas Grimault (CNRS), Nicolas Boyer (Université de Saint-Étienne), Amélie Vergne, Léo Papet, Julie Thévenet et Naïs Caron-Delsbosc. Je remercie les parcs zoologiques La Ferme aux crocodiles (Pierrelatte, France) et Crocoparc (Agadir, Maroc) pour leur soutien.
Nicolas Mathevon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Source: The Conversation – in French – By Baptiste Chide, Chargé de Recherche CNRS à l’IRAP (Université de Toulouse, CNES), Observatoire Midi-Pyrénées
Pour la première fois, un microphone placé sur le rover Perseverance de la Nasa a permis de découvrir l’existence de petites décharges électriques dans les tourbillons et les tempêtes martiennes de poussière. Longtemps théorisés, ces petits éclairs sur Mars deviennent une réalité grâce à des enregistrements acoustiques et électromagnétiques inédits que nous venons de publier dans la revue Nature. Cette découverte, aux conséquences multiples sur nos connaissances de la chimie et de la physique ainsi que sur le climat de la planète rouge, révèle de nouveaux défis pour les futures missions robotiques et habitées.
Un souffle de vent martien, et soudain, un claquement sec : les dust devils, ces tourbillons de poussière qui parcourent la planète rouge, viennent de nous livrer un secret bien gardé : ils sont traversés de petits arcs électriques ! Ils ont été vus, ou plutôt entendus, de manière totalement fortuite, grâce au microphone de l’instrument SuperCam sur le rover Perseverance qui sillonne Mars depuis 2020.
Ce microphone est notre oreille à la surface de Mars. Il alimente depuis 2021 une « playlist » de plus de 30 heures composée de brefs extraits quotidiens du paysage sonore martien : le microphone est allumé environ 3 minutes tous les deux jours, pour des raisons de partage du temps du rover avec les autres instruments.
Un jackpot scientifique
Parmi ses morceaux les plus écoutés ? Le ronflement basse fréquence du souffle du vent, le crépitement aigu des grains de sable et les grincements mécaniques des articulations du robot. Mais le dernier titre de cette compilation d’un autre monde est une pépite : un dust devil capté en direct alors qu’il passait au-dessus de notre microphone. Qu’un dust devil passe au-dessus de Perseverance, ce n’est pas forcément exceptionnel – ils sont très actifs dans le cratère de Jezero où est posé Perseverance. Mais, qu’il survole le rover à l’instant même où le microphone est allumé, cela relève du jackpot scientifique.
Le son du tout premier éclair enregistré sur Mars. NASA/JPL-Caltech/LANL/CNES/CNRS/IRAP, Fourni par l’auteur214 ko(download)
Au cœur de cet enregistrement se cachait un signal fort que nous avons peiné à interpréter. Notre première hypothèse fut celle d’un gros grain de sable ayant impacté la zone proche de la membrane du microphone. Quelques années plus tard, alors que nous assistions à une conférence sur l’électricité atmosphérique, nous avons eu une illumination : s’il y avait des décharges sur Mars, la façon la plus directe de les détecter serait de les écouter parce qu’aucun autre instrument à bord de Perseverance ne permet d’étudier les champs électriques.
Évidemment, l’enregistrement le plus favorable pour vérifier cette hypothèse était précisément celui-ci. Réexaminé à la lumière de cette interprétation, il correspondait bien au signal acoustique d’une décharge électrique. Ce n’était pas tout !
Cette onde de choc était précédée d’un signal étrange qui ne ressemblait pas à quelque chose de naturel mais qui provenait en réalité de l’interférence électromagnétique de la décharge avec l’électronique du microphone. Nous savions que celle-ci était sensible aux ondes parasites, mais nous avons tourné ce petit défaut à notre avantage. Grâce à la combinaison de ces deux signaux, tout était devenu clair : nous avions détecté pour la première fois des arcs électriques sur Mars. Pour en être absolument convaincus, nous avons reproduit ce phénomène en laboratoire à l’aide de la réplique de l’instrument SuperCam et d’une machine de Wimshurst, une expérience historiquement utilisée pour générer des arcs électriques. Les deux signaux – acoustique et électromagnétique – obtenus étaient rigoureusement identiques à ceux enregistrés sur Mars.
En soi, l’existence de ces décharges martiennes n’est pas si surprenante que cela : sur Terre, l’électrification des particules de poussière est bien connue, notamment dans les régions désertiques, mais elle aboutit rarement à des décharges électriques. Sur Mars en revanche, l’atmosphère ténue de CO2 rend ce phénomène beaucoup plus probable, la quantité de charges nécessaire à la formation d’étincelles étant beaucoup plus faible que sur Terre. Cela s’explique par le frottement de minuscules grains de poussière entre eux, qui se chargent en électrons puis libèrent leurs charges sous forme d’arcs électriques longs de quelques centimètres, accompagnés d’ondes de choc audibles. Le vrai changement de paradigme de cette découverte, c’est la fréquence et l’énergie de ces décharges : à peine perceptibles, comparables à une décharge d’électricité lorsqu’on touche une raquette à moustiques, ces étincelles martiennes sont fréquentes, en raison de l’omniprésence de la poussière sur Mars.
Des implications au niveau du climat martien
Ce qui est fascinant, c’est que cette découverte intervient après des décennies de spéculations sur l’activité électrique martienne, touchant une arborescence de phénomènes encore peu ou mal expliqués. Par exemple, l’activité électrique de la poussière a longtemps été suspectée de fournir un moyen très efficace pour soulever la poussière du sol martien. Les champs électriques derrière les arcs électriques entendus sur Mars sont a priori suffisamment forts pour faire léviter la poussière.
En absorbant et en réfléchissant la lumière solaire, la poussière martienne contrôle la température de l’air et intensifie la circulation atmosphérique (les vents). Et parce que les vents contrôlent en retour le soulèvement de la poussière, la boucle de rétroactions poussière-vent-poussière est à l’origine des tempêtes globales qui recouvrent intégralement la planète de poussière tous les 5 ou 6 ans. Vu l’importance de la poussière dans le climat martien, et alors que les meilleurs modèles ne savent pas encore prédire correctement son soulèvement, les forces électrostatiques ne pourront plus être ignorées dans le cycle global de la poussière sur Mars.
Expliquer la disparition du méthane
L’autre sujet qui attire les regards des scientifiques concerne le très controversé méthane martien. La communauté débat depuis plus de vingt ans à son sujet en raison de ses implications potentielles, à savoir une activité géophysique ou biologique éventuelle sur Mars, deux hypothèses fascinantes.
Au-delà du caractère énigmatique de ses détections sporadiques, sa disparition – des centaines de fois plus rapide que ce que prédisent les modèles de chimie atmosphérique les plus sophistiqués – a longtemps laissé les experts circonspects. L’un des mécanismes de destruction du méthane les plus prometteurs, proposé il y a une vingtaine d’années, fait précisément intervenir l’action de champs électriques intenses sur la chimie atmosphérique. En accélérant ions et électrons, ces champs permettent de casser les molécules de méthane, mais surtout celles de la vapeur d’eau, produisant ainsi de puissantes espèces réactives capables de détruire le méthane bien plus efficacement encore.
Qui plus est, la présence d’arcs électriques à l’échelle planétaire pourrait s’avérer déterminante dans la préservation de la matière organique. Des expériences de laboratoire ont montré la destruction brutale de biomarqueurs causée par le recyclage d’espèces chlorées induite par l’activité électrostatique de la poussière.
On le voit, la portée de ces nouveaux sons martiens dépasse largement le seul cadre de la communication grand public. Ils redessinent plusieurs pans de notre compréhension de Mars et ouvrent un nouveau champ d’investigations, qui nécessitera un nombre accru d’observations.
Peut-être lors de futures missions ? L’ESA avait déjà tenté l’expérience – sans succès – avec l’atterrisseur Schiaparelli, qui devait réaliser les premières mesures des champs électriques martiens avant de s’écraser à la surface de la planète. L’exploration future, humaine ou non, se devra de mieux caractériser ces champs pour mieux cerner leurs implications. D’ici là, Perseverance restera l’unique témoin in situ de ce phénomène qui est sans doute loin de nous avoir tout révélé.
Franck Montmessin a reçu des financements de l’ANR et du CNES.
Baptiste Chide ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Source: The Conversation – in French – By Laurent Bopp, Directeur de recherche, Centre national de la recherche scientifique (CNRS); École normale supérieure (ENS) – PSL; Académie des sciences
L’idée d’injecter des aérosols dans l’atmosphère pour imiter l’effet des éruptions volcaniques et masquer les rayons du Soleil n’est pas nouvelle, mais elle nous expose au risque de « choc terminal » : un réchauffement brutal si l’injection venait à s’arrêter. Ici, une éruption du volcan Tonga, dans le Pacifique.Goes-West Satellite/NOAA/RAMMB/CIRA, CC BY
La « géo-ingénierie climatique » recouvre un ensemble de techniques qui visent à manipuler le climat à grande échelle afin d’éviter les risques du changement climatique. Ces techniques sont très variées, depuis les parasols spatiaux pour limiter l’arrivée des rayons du soleil dans l’atmosphère jusqu’à la fertilisation des océans pour que le phytoplancton consomme davantage de CO₂, en passant par la restauration et la conservation de zones humides où le carbone est stocké de façon préférentielle.
En octobre 2025, l’Académie des sciences a publié un rapport qui détaille ce que l’on sait et ce que l’on ignore encore sur les éventuels bénéfices de ces techniques et sur les nouveaux risques qu’elles font surgir.
Elsa Couderc, cheffe de rubrique Sciences et Technologies, explore ici avec Laurent Bopp, climatologue et académicien, les nouveaux risques climatiques que ces techniques pourraient faire émerger. Le second volet de ces « regards croisés » est un entretien avec Manuel Bellanger, qui étudie à l’Ifremer le développement des techniques de géo-ingénierie marine avec un regard d’économiste.
The Conversation : Pourquoi l’Académie des sciences s’empare-t-elle aujourd’hui du sujet de la géo-ingénierie climatique, alors qu’on en parle relativement peu en France ?
Laurent Bopp : Le sujet est de plus en plus présent dans la littérature scientifique, dans le débat scientifique et dans le débat politique qui entoure les discussions sur le changement climatique. On ne s’en rend pas bien compte en France, mais aux États-Unis, en Angleterre, en Allemagne, au Canada, le débat est beaucoup plus présent.
Certains climatologues, y compris de renom, se prononcent pour faire beaucoup plus de recherches sur ces technologies, mais aussi parfois pour envisager leur déploiement à grande échelle afin d’éviter un réchauffement trop important. L’argument est simple : un niveau de réchauffement trop élevé génère des risques importants et pourrait conduire au dépassement de certains points de bascule potentiels dans le système climatique, par exemple une fonte irréversible des calottes glaciaires du Groenland et de l’Antarctique, ce qui pourrait entraîner une élévation du niveau de la mer de plusieurs mètres additionnels.
En France, nous avons besoin collectivement de plus d’informations et de plus de débats autour de ces techniques. Nous avons eu le sentiment que certains de nos représentants se sont retrouvés en partie dépourvus dans des arènes de négociations internationales, face à des représentants d’autres gouvernements qui ont un agenda très agressif sur ces technologies. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles l’Académie des sciences s’est emparée du sujet.
L’idée des interventions de géo-ingénierie climatique, c’est de réduire les risques liés au changement climatique. Mais ces interventions pourraient-elles induire de nouveaux risques et lesquels ?
L. B. : Un des intérêts de ce rapport, c’est de mettre la lumière sur ces nouveaux risques.
Mais, avant de rentrer dans le détail, il faut, quand nous parlons de géo-ingénierie climatique, distinguer deux grandes catégories de techniques – ces deux catégories sont fondées sur des approches très différentes et présentent des risques, là aussi, très différents.
Pour la première de ces catégories, il s’agit de modifier de façon assez directe le rayonnement solaire. On parle en anglais de Solar Radiation Management ou SRM. Dans ce cas-là, l’action s’apparente plutôt à une sorte de pansement sur la plaie d’une blessure, sans s’attaquer du tout à la cause du changement climatique : l’idée est de refroidir la Terre de façon artificielle, en utilisant par exemple des particules atmosphériques ou des miroirs spatiaux qui limiteraient la pénétration du rayonnement solaire jusqu’à la surface de la Terre. Ce refroidissement pourrait compenser, en partie au moins, le réchauffement lié aux gaz à effet de serre qui continueraient à augmenter dans l’atmosphère.
L’injection d’aérosols dans la haute atmosphère vise à imiter des éruptions volcaniques de très grande taille qui, par le passé, ont pu refroidir la Terre. Une des limites premières de cette approche, c’est que cette façon de refroidir la Terre est très différente de la façon dont elle se réchauffe aujourd’hui à cause des gaz à effet de serre : les échelles de temps et les échelles spatiales associées sont très différentes, et cela engendre un certain nombre de conséquences. Les risques sont à lire en fonction de ces deux échelles.
Les aérosols que l’on pourrait injecter dans la haute atmosphère ont une durée de vie courte. Ils vont disparaître de l’atmosphère assez rapidement, tandis que les gaz à effet de serre qui réchauffent le système Terre, le CO₂ en particulier, sont dans l’atmosphère pour très longtemps.
Cette différence majeure entraîne l’un des risques les plus préoccupants : le risque de « choc terminal ». Concrètement, si l’on décidait d’arrêter brutalement l’injection d’aérosols après s’être engagé dans ce type de stratégie – et les raisons pourraient être multiples, qu’il s’agisse de problèmes de gouvernance, de financement ou de conflits internationaux – le réchauffement climatique jusque-là partiellement masqué réapparaîtrait d’un seul coup. On subirait alors, en très peu de temps, plusieurs années de réchauffement accumulé. On aurait des taux de réchauffement temporels très très rapides, et donc des conséquences sur la biodiversité ou sur les sociétés humaines difficiles à anticiper.
En d’autres termes, si le réchauffement arrive relativement lentement, la mise en place de mesures d’adaptation est possible ; s’il est très rapide, les conséquences sont potentiellement bien plus dévastatrices.
L’autre risque majeur est lié aux échelles spatiales : refroidir avec des aérosols par exemple, ce n’est pas du tout la même chose que ne pas refroidir en émettant moins de CO₂. Les effets régionaux du refroidissement vont être très différents de ce qu’ils auraient été si on avait réchauffé un peu moins. La localisation des précipitations, l’intensité de la mousson notamment ont des conséquences sur l’agriculture, sur la santé. Sur ces effets régionaux, il y a encore beaucoup d’incertitudes aujourd’hui, c’est quelque chose que les modèles décrivent moins bien que les effets temporels dont je parlais tout à l’heure.
Face à ce risque majeur, l’Académie recommande d’arrêter le déploiement des techniques de modification du rayonnement solaire, et même les recherches sur cette technique de géo-ingénierie…
L. B. : Effectivement, notre rapport recommande de ne pas utiliser ces techniques, et nous allons même jusqu’à suggérer un traité international qui interdirait leur déploiement.
Nous pensons aussi qu’il ne faut pas financer, de façon importante, de la recherche qui soit spécifiquement fléchée sur ces techniques de modification du rayonnement solaire, pour éviter de légitimer ces approches trop dangereuses.
Bien sûr, nous avons besoin de bien plus de recherche sur le climat et sur les processus climatiques importants, donc sur les processus qui lient, par exemple, les aérosols dans la haute atmosphère avec la modification du rayonnement, mais nous pensons vraiment qu’il faut éviter les projets fondamentalement pensés pour pousser l’avènement de ces technologies. Les risques associés sont trop importants.
La géo-ingénierie climatique inclut une deuxième approche, celle qui consiste à augmenter l’efficacité des puits de carbone naturels, par exemple les forêts, les tourbières ou les océans qui absorbent naturellement du carbone. En quoi est-ce fondamentalement différent de la modification du rayonnement solaire ?
L. B. : Il ne s’agit plus de refroidir la Terre pour compenser un réchauffement qui serait lié à l’augmentation des gaz à effet de serre, mais d’éliminer du CO₂ qui est déjà présent dans l’atmosphère. Le terme consacré est celui d’« élimination du dioxyde de carbone », ou Carbon Dioxide Removal (CDR) en anglais.
D’abord, soyons clairs : la priorité des priorités reste de réduire les émissions actuelles de façon drastique. Ces « puits de carbone » additionnels ne doivent intervenir que comme un complément, après la réduction des émissions de façon massive et immédiate.
Pour stabiliser le climat et répondre aux objectifs de l’accord de Paris à 1,5 ou 2 °C de réchauffement par rapport à l’époque préindustrielle, nous avons besoin d’aller collectivement vers des émissions nettes nulles !
Comme il y aura sans doute des secteurs difficiles à décarboner, comme la sidérurgie ou le transport aérien, nous savons qu’il y aura sans doute besoin d’un peu de ces puits de carbone pour compenser ces émissions résiduelles.
On est donc sur une ligne de crête compliquée à tenir : ne pas mettre ces techniques d’élimination du CO₂ en avant, pour ne pas décourager la réduction des émissions – en raison du potentiel de décarbonation limité de ces techniques, nous allons y revenir – et en même temps continuer à soutenir la recherche sur ces technologies parce qu’elles pourraient se révéler utiles, au moins dans une certaine mesure.
En augmentant l’efficacité des puits de carbone naturels, si on reprend l’analogie avec le pansement et la blessure, on ne s’attaque toujours pas à la cause (l’émission de gaz à effet de serre), mais on remonte dans la chaîne de causalité en s’attaquant à quelque chose de plus amont que dans le cas de la modification du rayonnement solaire.
Il existe de nombreux types de méthodes d’élimination du CO₂, à la fois naturelles et technologiques. Présentent-elles toutes le même potentiel et les mêmes risques ?
L. B. : Pour éliminer du CO₂ déjà dans l’atmosphère, il y a une très grande diversité de techniques, en partie parce qu’il existe plusieurs « réservoirs » dans lesquels il serait possible de stocker le CO₂ retiré de l’atmosphère : dans le sous-sol, dans l’océan, dans la biomasse continentale.
Pour simplifier, je dirais qu’il y a une série de techniques qui sont aujourd’hui considérées comme « gagnant-gagnant » : elles permettent de retirer du CO₂ de l’atmosphère et elles ont d’autres bénéfices.
Prenons par exemple la restauration et la conservation des écosystèmes côtiers, comme les mangroves ou les herbiers marins : ces actions permettent un stockage de carbone et, par exemple, de mieux protéger les côtes contre la montée du niveau marin et les épisodes de submersion côtière. D’autres techniques, en foresterie, en agroforesterie ou en stockant le carbone dans les sols, permettent aussi de développer des pratiques agricoles qui sont plus vertueuses.
Malheureusement, comme évoqué dans le rapport, ces approches sont difficiles à mettre à l’échelle, en raison des surfaces souvent limitées et des quantités phénoménales de carbone qu’il faudrait pouvoir stocker dans ces réservoirs naturels pour avoir un effet significatif.
Et puis il y a, à l’autre bout du spectre, des techniques qui sont jugées peu efficaces et dont on sait qu’elles ont sans doute des effets dommageables sur les écosystèmes. Compte tenu des connaissances actuelles, l’Académie des sciences recommande de ne pas poursuivre dans ces directions-là.
L’exemple le mieux documenté est celui de la fertilisation par le fer du plancton marin, car elle a été envisagée il y a déjà longtemps, à la fin des années 1980. L’idée est d’aller en pleine mer, dans des régions où le développement du phytoplancton est limité par la faible abondance d’un nutriment bien particulier : le fer. Dans ces régions, il n’y a pas besoin d’ajouter beaucoup de fer pour fertiliser le plancton, qui va se développer davantage, et pour cela absorber plus de CO₂. Une partie de la matière organique produite coule ensuite vers les profondeurs de l’océan, emportant avec elle le carbone qu’elle contient. Ce carbone est ainsi isolé de l’atmosphère dans l’océan profond, potentiellement pour des centaines d’années.
Plusieurs expériences scientifiques ont été menées en pleine mer dans les années 1990 et 2000. À court terme, elles ont effectivement mis en évidence une augmentation du flux de carbone de l’atmosphère vers l’océan.
Toutefois, des travaux plus récents, notamment fondés sur la modélisation, montrent que cette technique est probablement beaucoup moins efficace qu’on ne l’imaginait initialement. Surtout, en modifiant fortement les écosystèmes marins pour capter du carbone, elle entraîne toute une série d’effets indésirables : l’émission d’autres gaz à effet de serre, une diminution de l’oxygène dans les eaux profondes, ou encore l’épuisement de certains nutriments essentiels, qui ne sont alors plus disponibles pour d’autres écosystèmes.
Ces constats ont conduit la communauté internationale à réagir. En 2008, les États ont amendé le protocole de Londres afin d’y introduire une interdiction de ce type de pratiques en haute mer.
Dans le cas de la fertilisation des océans, les risques sont donc bien documentés – ils ne concernent pas directement le climat mais des dommages collatéraux ?
L. B. : Oui. Malheureusement, on voit en ce moment une résurgence de certains projets poussés par certains chercheurs qui continuent à défendre ce type de techniques, par exemple aux États-Unis. Mais pour nous, il semble clair qu’il ne faut pas recommander ces techniques aux effets collatéraux bien documentés.
Entre les techniques trop risquées, comme la fertilisation des océans, et les techniques de conservation et de restauration, que j’appelais « gagnant-gagnant » tout à l’heure, il y a d’autres techniques, pour lesquelles on a besoin de davantage de recherche – c’est le cas, par exemple, des techniques d’alcalinisation de l’océan.
Il s’agit d’une technique chimique cette fois : on augmente le pouvoir tampon de l’océan en ajoutant du matériel alcalin. Un des points positifs, c’est que cette technique consiste en l’accélération d’un phénomène naturel qui est l’altération des roches sur les continents. Quand les roches s’altèrent, elles apportent de l’alcalinité à l’océan, donc elles augmentent le pouvoir tampon de l’océan qui absorbe plus de CO₂ – c’est un processus très lent, qui a un rôle très important sur les échelles de temps très, très longues et qui régule en partie le cycle du carbone sur les échelles de temps géologiques.
Deuxième avantage : le CO2 ainsi stocké dans l’océan l’est de manière très durable, bien plus que dans des approches reposant sur du carbone organique (comme la fertilisation des océans) où le stockage est beaucoup plus incertain. Troisième point positif, cette augmentation de l’alcalinité permet aussi de réduire partiellement l’acidification des océans.
Mais ces bénéfices s’accompagnent de nombreuses incertitudes et de risques. Ajouter des matériaux alcalins modifie parfois fortement la chimie de l’eau de mer. Quels effets cela pourrait-il avoir sur les écosystèmes marins, le plancton ou les espèces côtières dont dépendent de nombreuses populations humaines ? À ce stade, nous manquons encore de données pour répondre clairement à ces questions.
L’efficacité même de la technique reste également incertaine. Pour qu’elle fonctionne, l’alcalinité ajoutée doit rester dans les couches de surface de l’océan, là où les échanges avec l’atmosphère ont lieu. Si elle est rapidement entraînée vers les profondeurs, son impact sur l’absorption du CO₂ devient très limité.
Enfin, il y a beaucoup de questions sur le coût de ces techniques. En particulier, un certain nombre de start-up et d’entreprises s’orientent vers des méthodes électrochimiques, mais c’est très coûteux d’un point de vue énergétique. Il faut faire le bilan sur l’ensemble du cycle de vie de ces techniques.
En somme, on a une gamme de techniques, parfois appelées abusivement « solutions » : certaines que l’on ne recommande pas aujourd’hui parce que les risques sont énormes ; d’autres qu’il faut prioriser et recommander, mais qui ont une efficacité somme toute limitée. Et puis entre les deux, des méthodes sur lesquelles il faut continuer à travailler.
À l’échelle internationale, où et quand se discutent les nouveaux risques des techniques de géo-ingénierie climatique ?
L. B. : La question des puits de carbone est déjà largement débattue dans le cadre des COP Climat, notamment parce que les gouvernements peuvent les intégrer dans leurs objectifs de réduction des émissions. C’est le cas, par exemple, des stratégies d’afforestation (boisement) et de reforestation. En revanche, il reste encore beaucoup de travail à faire sur les modalités concrètes de mise en œuvre de certaines techniques d’élimination du CO₂ que nous avons évoquées. En particulier, les questions de mesure et de vérification du CO₂ réellement retiré de l’atmosphère sont complexes et loin d’être résolues. Le Giec a d’ailleurs été mandaté par les gouvernements pour produire un rapport méthodologique spécifiquement consacré à ces enjeux.
En ce qui concerne la modification du rayonnement solaire, mon inquiétude est nettement plus forte. Certains pays affichent désormais ouvertement leur intérêt pour un déploiement potentiel de ces techniques.
Dans le prochain rapport du Giec, la géo-ingénierie occupera une place plus importante que dans les précédents. J’espère que cela permettra de documenter de façon précise et convaincante les risques potentiels associés à ces approches.
Propos recueillis par Elsa Couderc.
Bopp Laurent a reçu des financements du CNRS, de l’Agence Nationale de la Recherche, de la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité, du Programme Horizon Europe de la Commission Européenne, et de la Fondation Schmidt Sciences.
Source: The Conversation – in French – By Olasunkanmi Habeeb Okunola, Senior Research Associate, United Nations University – Institute for Environment and Human Security (UNU-EHS), United Nations University
Lors du sommet mondial sur le climat de 2025, la COP30, qui s’est tenu à Belém, au Brésil, une décision a eu des conséquences majeures pour l’Afrique. Les pays se sont mis d’accord sur un nouvel ensemble d’indicateurs pour mesurer les progrès.
Bien que le nom puisse sembler technique, l’idée est simple. Pour la première fois, les pays disposent désormais d’un moyen commun de déterminer si le monde s’adapte réellement mieux aux effets du changement climatique. L’adaptation au climat consiste à prendre des mesures pour se préparer et faire face aux effets du changement climatique. Ces effets comprennent les inondations, les sécheresses, les vagues de chaleur, l’érosion côtière, les pertes de récoltes et les déplacements de populations liés au climat.
Alors, que sont exactement les indicateurs de Belém et comment fonctionnent-ils ?
Il s’agit d’un nouvel ensemble de 60 mesures simples qui aident les pays à suivre leur niveau d’adaptation au changement climatique. Ils examinent les éléments qui affectent la vie quotidienne des populations. Il s’agit notamment de la sécurité de l’approvisionnement en eau, des systèmes alimentaires, de la santé, du logement, des systèmes d’alerte précoce, des écosystèmes et des économies locales. Au lieu de se concentrer uniquement sur les politiques écrites sur papier, les indicateurs examinent si les communautés deviennent réellement plus sûres et mieux à même de faire face aux inondations, aux sécheresses, aux vagues de chaleur et aux autres menaces climatiques.
Les indicateurs sont regroupés en thèmes clés, tels que :
réduire les risques climatiques : systèmes d’alerte précoce, préparation aux catastrophes
renforcer la résilience : systèmes de santé, sécurité alimentaire et hydrique
protéger les écosystèmes : forêts, zones humides et zones côtières
soutenir les personnes vulnérables : genre, handicap, groupes autochtones
suivre les finances et les ressources : comment les fonds destinés à l’adaptation sont acheminés vers les communautés.
Ensemble, ces 60 mesures offrent aux pays un moyen commun de comprendre et de suivre les progrès réalisés et les domaines dans lesquels un soutien est nécessaire de toute urgence.
Pendant des années, l’adaptation a été abordée en termes généraux, souvent sans mesures claires des progrès réalisés. Les indicateurs de Belém visent à changer cela en fournissant un langage commun pour décrire ce qu’implique la résilience et si les populations, en particulier les plus vulnérables, deviennent plus sûres.
En tant que spécialiste de la réduction des risques de catastrophe et de l’adaptation au changement climatique, j’ai examiné les nouveaux indicateurs de Belém et leur pertinence pour l’Afrique. Ils représentent une étape importante à l’échelle mondiale, mais leur succès dépendra d’un financement solide, d’une conception inclusive et d’une mise en œuvre localement ancrée Avec la COP32 qui se tiendra à Addis-Abeba, l’Afrique peut contribuer à transformer ces indicateurs d’ambition en impact réel.
Dans le même temps, les communautés africaines trouvent leurs propres solutions, qu’il s’agisse de systèmes d’alerte précoce locaux, de projets basés sur la nature, de groupes d’épargne communautaires ou de pratiques agricoles innovantes.
Mais jusqu’à présent, il n’existait aucun moyen global de reconnaître ces efforts, de suivre les progrès ou d’identifier les endroits où l’aide est la plus nécessaire. Les indicateurs de Belém commencent à combler cette lacune.
Pour l’Afrique, c’est important. Trop souvent, les moyennes nationales masquent de fortes inégalités. Elles cachent des écarts entre les zones rurales et urbaines, entre les familles riches et pauvres, et entre les groupes exposés à des menaces climatiques très différentes. Mettre l’accent sur l’équité permet d’éviter que les personnes les plus exposées ne soient ignorées.
Si l’adoption des indicateurs d’adaptation de Belém constitue une avancée majeure, ils ne sont toutefois pas, à mon avis, l’outil abouti dont le monde a besoin.
De nombreux négociateurs, observateurs et experts techniques ont noté que plusieurs éléments ont été édulcorés lors des dernières phases de négociation, rendant certains indicateurs plus généraux ou moins précis que prévu initialement. D’autres nécessitent des informations que de nombreux pays africains ne sont pas encore en mesure de collecter régulièrement, faute de systèmes ou de ressources.
Les pays manquent souvent de données fiables sur les dommages annuels causés par les effets du changement climatique, tels que les inondations ou les sécheresses. Ils ne disposent pas toujours d’évaluations locales permettant d’identifier les communautés les plus exposées et les raisons de cette exposition. En outre, ils ont du mal à vérifier si les fonds alloués à l’adaptation parviennent réellement aux personnes qui en ont besoin.
Ces défis ne remettent pas en cause la valeur du cadre. Ils mettent plutôt en évidence une réalité pratique : s’accorder sur des indicateurs mondiaux n’est qu’une première étape. Pour les rendre significatifs, mesurables et équitables, en particulier pour les pays confrontés aux risques climatiques les plus élevés, il faudra les affiner davantage. C’est pourquoi la prochaine phase de travail est d’une grande importance.
Afin de renforcer les indicateurs, les pays se sont mis d’accord sur ce qu’on appelle la «Vision Belém-Addis», un processus de deux ans visant à affiner le cadre et à le rendre plus pratique. Le moment est symbolique : la COP32, en 2027, se tiendra à Addis-Abeba, en Éthiopie. Le monde s’attend à ce que les indicateurs soient plus clairs, plus faciles à utiliser et mieux adaptés aux différentes régions d’ici là.
Ce parcours de deux ans, de Belém à Addis, offre une opportunité unique à l’Afrique. La COP32 sera le premier véritable test pour déterminer si ces indicateurs peuvent aider les pays à évaluer et à communiquer les progrès réalisés en matière d’adaptation.
L’Afrique peut montrer la voie, et non se contenter de suivre
La contribution de l’Afrique sera essentielle pour deux raisons.
Premièrement, les défis climatiques du continent sont divers et évoluent rapidement. Les solutions qui fonctionnent dans un domaine peuvent ne pas fonctionner dans un autre. Cette diversité fait de l’Afrique le meilleur terrain d’essai pour les indicateurs mondiaux qui visent à refléter la complexité du monde réel.
Mais pour que l’Afrique puisse jouer ce rôle, elle aura besoin d’aide.
Une étape importante, mais le travail reste à faire
Les indicateurs d’adaptation de Belém apportent au monde ce qui lui manquait depuis longtemps : une approche commune, compréhensible et ciblée pour discuter de l’adaptation, axée sur ce qui importe le plus, à savoir la sécurité et le bien-être des populations. Mais ils ne sont pas une solution définitive. Ils sont un point de départ.
Avec la COP32 qui se tiendra à Addis-Abeba, l’Afrique a une occasion rare d’influer sur la prochaine génération d’outils d’adaptation mondiaux et de s’assurer qu’ils fonctionnent pour ceux qui vivent en première ligne du changement climatique.
Si le voyage de Belém à Addis est utilisé à bon escient, le monde sera mieux outillé pour construire des sociétés résilientes. Sinon, un temps précieux aura été perdu dans une décennie où chaque année compte.
Olasunkanmi Habeeb Okunola est chercheur principal à l’Institut pour l’environnement et la sécurité humaine (UNU-EHS) de l’Université des Nations Unies. Il a reçu de nombreuses bourses de recherche axées sur l’adaptation au changement climatique et la réduction des risques de catastrophe.
On dépense des milliards de dollars à rechercher la molécule qui soignera la maladie d’Alzheimer. Mais l’adoption de certaines habitudes de vie pourrait, entre-temps, réduire significativement le risque d’en développer les symptômes, jusqu’à près de la moitié des cas, souligne le Dr Louis Bherer.
Professeur au département de médecine de l’Université de Montréal, chercheur et directeur du Centre ÉPIC, le centre de médecine préventive et d’activité physique de l’Institut de cardiologie de Montréal, ses travaux portent sur l’impact du style de vie, de l’exercice physique et de la stimulation cognitive sur la santé cérébrale des personnes âgées et des patients atteints de maladies cardiovasculaires.
À son laboratoire montréalais, le Dr Bherer et son équipe élaborent des programmes d’exercices tant physiques que cognitifs. Les résultats corroborent ceux d’autres recherches sur l’importance du mode de vie dans la prévention des démences, une donnée négligée par la santé publique, explique celui qui est également directeur de laboratoire à l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal.
Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.
La Conversation Canada : Une nouvelle étude de Statistique Canada sur l’espérance de vie en bonne santé indique un recul substantiel au Canada : en 2023, elle était de 66,9 ans, une baisse de 3,5 ans par rapport au sommet de 70,4 ans atteint entre 2010 et 2012. Ça vous surprend ?
Dr Louis Bherer : Oui et non. Mais le fait est que ce qu’on appelle le Healthspan-Lifespan Gap, c’est-à-dire l’écart entre l’espérance de vie et l’espérance de vie sans maladie, s’accentue. Par exemple, neuf personnes sur dix ont au moins un facteur de risque de maladie cardiovasculaire après 65 ans : surpoids, mauvais sommeil, inactivité, hypertension, etc. Comme l’espérance de vie augmente, ça fait plus d’années en moins bonne santé.
Notre mode de vie n’est pas optimal. Le stress, l’anxiété augmentent. C’est un fléau. Par ailleurs, les gens sont inactifs, ils ont des problèmes de sommeil, leur alimentation est négligée : on mange vite, du fast food ou des aliments ultra-transformés. Pourtant, l’information est là, disponible, mais on n’adopte pas toujours les actions nécessaires. On ne l’enseigne pas non plus à nos enfants. L’éducation physique devrait faire partie du cursus scolaire au quotidien, et il faudrait aussi enseigner les bases de la nutrition.
Par ailleurs, les gens se tournent vite vers la médication. La popularité de l’Ozempic en est un exemple. On souhaite perdre du poids, mais on ne s’attaque pas aux causes de ce surpoids. On ne fait pas grand-chose pour inciter les gens à changer leur mode de vie. Or, on évalue que près de la moitié des démences (soit 45 %) pourraient être évitées avec un mode de vie adéquat. Quatorze facteurs de risques modifiables (FRM) ont ainsi été identifiés.
Les quatorze facteurs de risques modifiables qui contribuent aux démences ont été identifiés par la professeure Gill Livingston, de l’University College de Londres. (Alzheimer’s Disease International)
LCC : Bien des gens se disent : j’ai 65, 70 ans, il est trop tard pour moi, j’aurais dû commencer avant…
L.B. : Il n’est jamais trop tard, même si on sait que l’éducation (un facteur atténuant des démences) s’acquiert généralement jeune. Au contraire des troubles de l’audition, qui surviennent plus tard dans la vie. Bien des gens ne les prennent pas tant au sérieux, ou les camouflent, et pourtant, c’est un facteur associé à l’augmentation des risques de troubles cognitifs majeurs, ou de démence. Et bien sûr, la santé psychologique joue un rôle majeur : une personne sera inactive, car elle se sent un peu déprimée ou moins motivée, mais ça accentue les risques. On ne réalise pas que les facteurs de santé globale sont tous interreliés. La santé cardiaque et cérébrale, ça va ensemble. Ce qui est bon pour le cœur est bon pour le cerveau.
LCC : Votre laboratoire, axé sur la santé cognitive, est justement installé à l’Institut de cardiologie de Montréal. En quoi consiste vos travaux ?
L.B. : À l’aide de programmes de stimulation, on évalue l’impact des exercices sur la santé physique et cognitive. L’âge de nos participants varie entre 50 et 95 ans, avec une moyenne entre 68 et 70 ans. On les suit entre trois mois et un an. Ils peuvent avoir des déficits cognitifs légers, notés par leur entourage, et parfois souffrir d’anxiété, une condition qui peut avoir un impact sur la mémoire et être un prédicateur de démence. D’autres participants n’ont pas d’enjeux cognitifs, mais ils présentent des risques en raison de leur hypertension, diabète, etc. Nos programmes comportent des jeux de mémoire, sur les téléphones par exemple, qui améliorent le côté cognitif, notamment la vitesse psychomotrice, ainsi que des exercices physiques : vélo stationnaire, tapis roulant, renforcement musculaire, etc. Le mieux est la combinaison des deux.
L.B. : On voit des améliorations cliniquement significatives. Des participants qui ont des troubles cognitifs légers peuvent voir des améliorations après six mois d’entraînement, des différences au niveau de leur attention, de leur vigilance, de leur vitesse de réponses. Ils sont plus éveillés, et ce, après quelques semaines seulement. On voit aussi un impact sur la mémoire, même si ça prend plus de temps. À l’aide de biomarqueurs, nos recherches tentent de faire le lien entre les paramètres qui changent, tant sur le plan physique que cognitif et les effets sur le cerveau. Avec l’imagerie cérébrale, on peut mesurer les améliorations du flux sanguin et des structures du cerveau, comme l’hippocampe par exemple, qui joue un rôle clé dans la mémoire.
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L’entraînement physique, que les participants font trois fois par semaine, stimule la production de protéines qui favorisent la neuroplasticité. Quand les muscles travaillent, ils produisent et libèrent des myokines et d’autres exerkines. Ces molécules jouent un rôle important sur le métabolisme, l’inflammation, la santé osseuse et même l’humeur. Comme on le dit souvent, l’exercice est la pilule miracle pour la santé globale.
LCC : Bien des gens entreprennent des changements en profondeur de leur mode de vie, mais ces bonnes intentions ne tiennent pas toujours…
L.B. : Oui, et c’est dommage, car les effets positifs de l’entraînement disparaissent en un mois, un mois et demi. Et plus on vieillit, plus c’est rapide. Idéalement il faut choisir des activités qui s’intègrent facilement dans la routine quotidienne, je pense à la course, par exemple, un exercice très complet, très facile à faire, qui ne coûte pas cher. La marche rapide, aussi, mais l’idée est de suer un peu. Et de compléter avec des exercices pour accroître la force musculaire, et d’autres pour améliorer la posture et la mobilité. C’est un facteur important d’autonomie en vieillissant. La peur de chuter est une préoccupation pour plusieurs personnes âgées. Les exercices d’équilibre et de contrôle de la posture, comme le yoga, peuvent vraiment faire une énorme différence sur la santé et les habitudes de vie des personnes âgées.
Louis Bherer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Tout indique que les négociations portant sur l’arrêt de la guerre en Ukraine sont au point mort. Divers enjeux laissent penser que cette situation est voulue par le Kremlin, qui peut non seulement s’en saisir afin d’accroître ses gains territoriaux et renforcer ses leviers à la table de négociations, mais aussi pour exposer les divisions au sein de l’Union européenne (UE).
Initiées depuis plusieurs mois par les États-Unis, l’Ukraine, la Russie et les États européens représentés par la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne, les négociations n’ont pas connu d’avancée significative vers un cessez-le-feu ou un accord de paix. Cette situation va perdurer tant que le président Poutine refusera de s’asseoir à la table de négociation avec le président Zelensky.
Professeur en relations internationales à l’Université Laval et spécialiste de la politique étrangère russe, je m’intéresse depuis 2014 à la guerre en Ukraine et à la réaction internationale vis-à-vis du conflit.
Il est donc facile de réfuter l’argument de Poutine, puisqu’il repose sur une simplification – voire une négation – de la réalité ukrainienne.
Rappelons que suite à l’agression russe du 24 février 2022, l’Ukraine a déclaré la loi martiale, laquelle suspend la tenue des élections. Les centaines de drones et de bombes qui s’abattent quotidiennement sur le territoire de l’Ukraine, en tuant les civiles et en détruisant les infrastructures du pays, ne permettent pas l’organisation d’élections démocratiques. L’instauration de la loi martiale en temps de guerre est une pratique ancienne et reconnue, d’ailleurs encadrée par le droit international des droits humains.
Poutine sait tout cela.
Il faut d’abord conclure un cessez-le-feu entre les belligérants afin que des élections présidentielles puissent être organisées. En repoussant les négociations directes avec l’Ukraine, le Kremlin cherche à maximiser ses gains territoriaux dans le Donbass, au détriment de l’Ukraine.
L’Union européenne méprisée
Plutôt que d’entamer des négociations directes avec l’Ukraine, Poutine s’est tourné vers le président Trump. Sa stratégie diplomatique poursuit deux objectifs. Le premier concerne l’affaiblissement à moyen terme des relations entre les États-Unis et l’UE, ainsi que le renforcement de ses propres relations avec les États-Unis. Le second objectif de la diplomatie russe vise la fissuration du soutien politique et économique de l’UE à l’égard de l’Ukraine.
Comme le montre le document de l’administration Trump intitulé « Stratégie de Sécurité Nationale » (National Security Strategy) publié le 5 décembre 2025, la perception que les États-Unis ont de l’UE est très négative, voire méprisante. L’UE est perçue comme une organisation en « déclin économique » confrontée à un « effacement civilisationnel » en raison de sa politique d’immigration hors de contrôle.
Dans une entrevue au site Politico le 8 décembre 2025, Trump a critiqué sur le même ton les dirigeants de l’UE : « Ils parlent, mais ils n’agissent pas, et la guerre ne cesse pas de s’éterniser » en Ukraine. Les mêmes reproches avaient déjà été exprimés par le vice-président des États-Unis J.D. Vance en février 2025 à la conférence de Munich. Ces deux prises de parole exemplifient le peu de poids politique dont jouit l’UE à Washington.
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Réorientation des États-Unis
La nouvelle doctrine de sécurité nationale de l’administration américaine est bien reçue à Moscou. Pour Poutine, cette constellation diplomatique est perçue d’un œil favorable, car elle ouvre la porte à une entente entre la Russie et les États-Unis au détriment de l’Ukraine et de l’Europe.
Bref, un nouveau traité de Yalta, organisant une nouvelle division de l’Europe en deux blocs opposés tant désirée par Poutine, pourrait voir le jour.
Pour arriver à un accord de paix en Ukraine, les États-Unis pourraient s’inspirer des accords de Dayton. Signés en 1995, ces accords ont mis fin aux guerres en ex-Yougoslavie. Le président américain Bill Clinton (1993-2001) et son diplomate Richard Holbrook responsable des négociations ont réussi à rassembler à la table de négociation le président serbe Slobodan Milosevic, responsable des guerres en ex-Yougoslavie, le président de Croatie Franjo Tudjman et le président de Bosnie Alia Izetbegovic.
Ce format de négociations a permis de mettre fin à la guerre. La médiation diplomatique américaine était décisive pour parvenir à la fin de la guerre et elle était soutenue par les alliés européens. Trente ans après la signature des accords de Dayton, la paix perdure entre la Bosnie, la Croatie et la Serbie.
Frapper l’économie
Après le départ du président américain Joe Biden, l’UE est devenue le premier livreur de l’aide économique et militaire de l’Ukraine. Dorénavant, les armes livrées par les États-Unis à l’Ukraine sont payées par l’Ukraine et l’UE.
Pour soutenir l’effort de guerre ukrainienne, l’UE a imposé 19 paquets de sanctions économiques à la Russie, a gelé des avoirs russes, a exclu partiellement des banques russes du système Swift. De nombreuses autres mesures visant l’affaiblissement de son économie afin d’obtenir en cessez-le-feu en Ukraine ont également été mises en place.
Pour la Russie, l’UE est devenue un belligérant dangereux. Surtout après que l’UE a décidé, le 12 décembre 2025, d’immobiliser les actifs russes jusqu’à la fin de guerre en Ukraine. Ces actifs, d’une valeur de 210 milliards d’euros, se trouvent en Belgique, dans la société Euroclear, une institution financière de dépôt basée à Bruxelles. L’intention de la Commission de l’UE était d’utiliser une partie de cet argent pour faire un prêt à l’Ukraine. Après l’opposition de la Belgique, de la Hongrie, de la Slovaquie et de la Tchequie, la Commission a décidé de faire un prêt de 90 milliards d’euros à Kiev en utilisant ses propres fonds financiers.
Ce recul marquait une victoire diplomatique de Poutine contre les dirigeants européens jugés hostiles à la Russie.
Dans sa dernière conférence de presse tenue le 19 décembre 2025, Poutine a qualifié les dirigeants européens « de porcelets » décidés à provoquer « l’effondrement » de la Russie. Briser l’unité de l’UE est l’objectif primordial de la Russie, car après la diminution de l’aide américaine, l’UE reste le premier bailleur de fonds de l’Ukraine.
Renéo Lukic ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.