Les bactéries miroirs pourraient conquérir la vie sur Terre : et si ce fantasme de scientifiques devenait une dangereuse réalité

Source: The Conversation – France in French (3) – By Kate Adamala, Assistant Professor of Genetics, Cell Biology and Development, University of Minnesota

À l’avenir, si des cellules synthétiques (dites « cellules miroirs »), correspondant à la version chimiquement inversée de cellules naturelles, se développaient sur Terre, quelles pourraient être les conséquences pour la santé humaine et l’environnement ? On fait le point sur les risques et les enjeux liés à cette vie miroir.


La plupart des grandes molécules biologiques, y compris toutes les protéines, l’ADN et l’ARN, s’orientent dans une direction ou dans une autre. En d’autres termes, elles sont chirales. Tout comme le gant gauche ne convient qu’à la main gauche et le gant droit à la main droite, les molécules chirales ne peuvent interagir qu’avec d’autres molécules dont la chiralité est compatible.

Deux chiralités sont possibles : gauche et droite, officiellement appelées L pour le latin laevus et D pour dexter. Toute vie sur Terre utilise des protéines L et des sucres D. Même les Archaea, un large groupe de microorganismes à la composition chimique inhabituelle, respectent cette règle concernant la chiralité des principales molécules qu’ils utilisent.

Depuis longtemps, les scientifiques spéculent sur la possibilité de créer des biopolymères qui reproduiraient les composés présents dans la nature, mais dans une orientation opposée, à savoir des composés constitués de protéines D et de sucres L. Ces dernières années, des avancées prometteuses ont été réalisées, notamment à travers la mise au point d’enzymes capables de fabriquer des ARN miroirs et des ADN miroirs.

Diagramme de deux modèles moléculaires qui sont des images miroirs l’un de l’autre, comme les deux mains sur lesquelles ils sont superposés
La chiralité désigne le fait qu’un élément ne peut pas être superposé à son image miroir, comme c’est le cas pour vos mains.
NASA

Quand les scientifiques ont observé que ces molécules miroirs se comportaient exactement comme leurs équivalents naturels, ils ont estimé qu’il serait possible de créer une cellule vivante complète à partir de ces molécules. Les bactéries miroirs, en particulier, ont le potentiel pour constituer des outils de recherche fondamentale précieux, ce qui pourrait peut-être permettre aux scientifiques d’étudier pour la première fois un nouvel arbre de la vie et de résoudre de nombreux problèmes en bioingénierie et biomédecine.

Cette « vie miroir », comme on la surnomme – faite de cellules vivantes constituées d’éléments de base ayant une chiralité opposée à celle des éléments qui composent la vie naturelle –, pourrait avoir des propriétés très similaires à celles des cellules vivantes naturelles. Ces cellules miroirs pourraient vivre dans le même environnement, se disputer les ressources et se comporter comme n’importe quel organisme vivant. Elles seraient capables d’échapper aux infections d’autres prédateurs et aux systèmes immunitaires, car ces adversaires ne seraient pas en mesure de les reconnaître.

Ses caractéristiques justifient pourquoi des chercheurs et chercheuses comme moi ont été immédiatement attirés par la vie miroir. Mais ses qualités constituent également des défauts majeurs qui permettent d’appréhender les problèmes posés par cette technologie.

Je suis spécialiste de la biologie de synthèse, j’étudie les façons d’utiliser la chimie pour créer des cellules vivantes. Je suis également bioingénieure et je développe des outils pour la bioéconomie.

En qualité de chimiste de formation, la vie miroir m’est d’abord apparue comme un moyen fascinant de répondre à des questions fondamentales sur la biologie et d’appliquer concrètement ces découvertes à l’industrie et à la médecine. Cependant, à mesure que j’en apprenais davantage sur l’immunologie et sur l’écologie de la vie miroir, j’ai pris conscience des conséquences potentielles de cette technologie sur l’environnement et sur la santé.

De réelles inquiétudes fondées sur une hypothétique « vie miroir »

Il est important de noter que les chercheurs seront probablement, d’ici dix ans à trente ans, en mesure de créer des bactéries miroirs. À l’échelle d’un domaine en perpétuelle évolution, comme la biologie de synthèse, une décennie correspond à une très longue période. La création de cellules synthétiques est difficile en soi et la création de cellules miroirs nécessiterait plusieurs avancées techniques.

Cependant, cela comporterait un risque. Si des cellules miroirs étaient libérées dans l’environnement, elles seraient probablement capables de proliférer rapidement sans grande restriction. Les mécanismes naturels qui maintiennent l’équilibre des écosystèmes, notamment les infections et la prédation, ne fonctionneraient pas sur la vie miroir.

Les bactéries, comme la plupart des formes de vie, sont sensibles aux infections virales. Des virus bactériens, ou bactériophages, pénètrent dans les bactéries en se liant à leurs récepteurs de surface, puis utilisent leur machinerie cellulaire pour se répliquer.

Mais tout comme un gant gauche ne convient pas à une main droite, les bactériophages naturels ne reconnaîtraient pas les récepteurs cellulaires miroirs et ne pourraient pas utiliser leur mécanisme. La vie miroir serait probablement résistante aux virus.

Image microscopique de nombreuses boules géométriques fixées à une sphère translucide par de fins filaments
Les bactéries miroirs pourraient être capables d’échapper aux bactériophages censés contribuer à les maintenir sous contrôle. Ici, plusieurs bactériophages sont fixés à la paroi cellulaire d’une bactérie.
Professor Graham Beards/Wikimedia, CC BY-SA

Les microorganismes qui se nourrissent dans l’environnement contribuent également à maintenir les populations de bactéries sous contrôle. Ils distinguent les aliments des non aliments à l’aide de récepteurs chimiques « gustatifs ». Tout ce à quoi ces récepteurs se lient, comme les bactéries et les débris organiques, est considéré comme comestible.

À l’inverse, les éléments qui ne peuvent pas se lier à ces récepteurs, comme les roches, sont classés comme non comestibles. Pensez à un chien qui fouille le sol de la cuisine : il mangera un morceau de pain, mais se contentera de renifler une cuillère avant de passer à autre chose. Pour les prédateurs des bactéries, la vie en miroir ressemblerait davantage à une cuillère qu’à du pain : les prédateurs la « renifleraient » avec leurs récepteurs et passeraient à autre chose, car ces cellules ne peuvent pas se lier à eux.

La garantie d’être en sécurité contre le risque d’être mangées serait une excellente nouvelle pour les bactéries miroirs, car cela leur permettrait de se reproduire librement. Ce serait une bien moins bonne nouvelle pour le reste de l’écosystème, car les bactéries miroirs pourraient accaparer tous les nutriments et se propager de manière incontrôlable.

Même si les bactéries miroirs n’attaquaient pas activement les autres organismes, elles consommeraient tout de même les sources de nourriture dont les autres organismes ont besoin. Et comme les cellules miroirs auraient un taux de mortalité beaucoup plus faible que les organismes normaux en raison de l’absence de prédation, elles prendraient lentement, mais sûrement, le contrôle de l’environnement.

Même si les cellules miroirs se développaient plus lentement que les cellules normales, elles seraient capables de se développer sans que rien ne les arrête.

Une immunité insuffisante

Un autre mécanisme de contrôle biologique qui ne serait pas capable de « détecter » les cellules miroirs est le système immunitaire.

Vos cellules immunitaires vérifient constamment tout ce qu’elles trouvent dans votre sang. L’arbre décisionnel d’une cellule immunitaire est assez simple. Tout d’abord, il détermine si quelque chose est vivant ou non, puis il le compare à la base de données du « soi » – vos propres cellules. Si cet élément est vivant mais ne fait pas partie de vous, il doit être détruit. Les cellules miroirs ne passeraient probablement pas la première étape de ce filtrage : elles ne provoqueraient pas de réponse immunitaire, car le système immunitaire ne serait pas capable de reconnaître ou de se lier aux antigènes des cellules miroirs. Cela signifie que les cellules miroirs pourraient infecter une large variété d’hôtes, une situation sans précédent.

Vous pensez certainement qu’une infection causée par des bactéries miroirs pourrait être traitée avec des antibiotiques de même nature. Cela fonctionnerait probablement, et ce serait même moins agressif pour votre intestin qu’un traitement antibiotique classique. En effet, comme les antibiotiques présentent également une polarité, les versions miroirs de ces médicaments n’auraient aucun effet sur votre microbiome intestinal, tout comme les antibiotiques classiques n’ont aucun effet sur les cellules miroirs.

Mais les humains ne représentent qu’une petite partie de l’écosystème. Tous les autres animaux et plantes peuvent également être sensibles à une infection par des pathogènes miroirs. S’il est possible d’imaginer que l’on puisse développer des antibiotiques miroirs pour traiter les infections humaines, il est physiquement impossible de traiter l’ensemble du monde végétal et animal.

Si tous les organismes sont sensibles à une infection, même lente, par des bactéries miroirs, il n’existe aucun traitement efficace qui puisse être déployé à l’échelle de l’ensemble de l’écosystème.

Mieux vaut prévenir que guérir

La vie miroir est un sujet de recherche passionnant et un outil potentiellement efficace pour des applications pratiques en médecine et en biotechnologie. Mais pour de nombreux scientifiques, dont je fais partie, aucun de ces avantages ne compense les graves conséquences que la vie miroir peut avoir sur la santé humaine et sur l’environnement.

Avec un groupe de chercheurs en immunologie, en écologie, en biosécurité et en sécurité, dont certains ont déjà travaillé activement sur la vie miroir, nous avons mené une analyse approfondie des motifs d’inquiétudes possibles concernant la création de la vie miroir. Quelle que soit la manière dont la question était examinée, de front ou à travers le miroir, nos conclusions étaient claires : les avantages potentiels de la création de la vie miroir ne valent pas les risques encourus.

« La vie en miroir est scientifiquement séduisante, mais éthiquement peu pertinente », CBC News.

Il n’existe aucun moyen de rendre quoi que ce soit totalement infaillible, y compris les dispositifs de sécurité intégrés à une cellule miroir, censés prévenir le risque de rejet accidentel ou délibéré dans l’environnement. Les chercheurs travaillant dans ce domaine, dont nous-mêmes, pouvons trouver cela décevant. Mais ne pas fabriquer de cellules miroirs peut garantir la sécurité et la sûreté de la planète. Une discussion plus approfondie au sein de la communauté scientifique mondiale, afin d’identifier les types de recherches sur les biomolécules miroirs et les technologies connexes les plus sûres, et réfléchir aux moyens à mettre en œuvre pour réglementer ces recherches, peut contribuer à prévenir les dangers potentiels.

Conserver les cellules miroirs à l’intérieur du miroir, plutôt que de les rendre physiquement réelles, est le moyen le plus sûr de garantir la sécurité.

The Conversation

Kate Adamala ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les bactéries miroirs pourraient conquérir la vie sur Terre : et si ce fantasme de scientifiques devenait une dangereuse réalité – https://theconversation.com/les-bacteries-miroirs-pourraient-conquerir-la-vie-sur-terre-et-si-ce-fantasme-de-scientifiques-devenait-une-dangereuse-realite-257145

Budget Bayrou : voter la confiance, puis l’amender peut être une bonne option

Source: The Conversation – France in French (3) – By François Langot, Professeur d’économie, Directeur adjoint de l’i-MIP (PSE-CEPREMAP), Le Mans Université

Lundi 1er septembre, le premier ministre, François Bayrou, débute des consultations avec les principaux leaders politiques à propos de son projet de budget pour 2026. Un autre budget est-il possible ? Peut-on à la fois réduire l’endettement, sans casser la croissance, tout en réduisant les inégalités ?


Cette année, l’État français versera 68 milliards d’intérêts aux marchés financiers. Au-delà de cette dépense contrainte, il déboursera 91 milliards d’euros de plus que ses recettes : le total de ses dépenses hors charges d’intérêts sera de 1 627 milliards d’euros, alors qu’il ne percevra « que » 1 535 milliards de recettes. Ce sont donc 159 milliards d’euros (91+68) qu’il faudra « trouver » en 2025, puis 170 milliards d’euros en 2026, si rien ne change dans la gestion des finances publiques.

Une gestion de la dette plus difficile

Pour s’opposer aux changements proposés par le gouvernement Bayrou, certains affirment que le niveau de la dette publique n’est pas un problème. Ils ont raison, mais uniquement dans un contexte particulier : si l’augmentation de la richesse créée en France chaque année à l’avenir est suffisante pour compenser les intérêts payés chaque année. Les prévisions pour 2025 indiquent que le taux d’intérêt sur la dette sera de 2,2 %, alors que la croissance ne sera que de 2 %. Il y aura donc un besoin de financement d’environ 7 milliards d’euros en 2025.

Même si les dépenses de l’État hors charges d’intérêts étaient égales à ses recettes, le surplus de revenus créés en 2025 serait inférieur de 7 milliards d’euros aux intérêts à couvrir sur la dette publique. Cela augmentera mécaniquement le ratio dette/PIB (la dette, augmentée de ses intérêts, croissant plus vite que le PIB). Pour 2026, la hausse des taux d’intérêt et le contexte international morose ne laissent pas envisager une croissance économique supérieure au taux d’intérêt, permettant de stabiliser la dette, même si les dépenses hors charges d’intérêts étaient égales aux recettes publiques.

Ainsi, le contexte conjoncturel (faible croissance et hausse des taux d’intérêt) doit conduire à s’inquiéter du niveau de la dette : plus il est élevé, plus un taux d’intérêt élevé par rapport au taux de croissance créera de nouveaux besoins de financement, faisant alors exploser la dette. Cette hausse de la charge d’intérêts a évidemment des conséquences immédiates : à niveau de recettes égales, les euros qui y sont consacrés ne peuvent servir à financer l’école, la santé, la sécurité ou les transferts aux ménages.




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Ne pas voter la confiance, si celle-ci porte sur l’état des finances publiques et le montant d’efforts budgétaires à fournir pour contenir la hausse de la dette, ne semble donc pas fondée économiquement. Toutefois, les pistes avancées par le premier ministre le 15 juillet dernier pourraient être amendées, notamment pour conjuguer la réduction de la dette et la préservation de la croissance économique. Cette dernière est d’autant plus nécessaire qu’elle peut contribuer à la réduction du poids la dette.

Un budget pour la croissance qui réduit les inégalités

Tout en réduisant l’écart entre les dépenses hors charges d’intérêts et les recettes publiques, afin de ne pas accroître comptablement l’endettement, ces amendements doivent alors poursuivre un double objectif :

  • soutenir la croissance, car elle facilite la gestion des finances publiques en finançant la charge des intérêts

  • et contenir les inégalités économiques pour que les mesures prises soient majoritaires approuvées dans l’opinion.

Ces mesures budgétaires doivent être calibrées afin qu’elles réduisent graduellement le déficit, d’au moins 40 milliards d’euros en 2026, puis d’une séquence à déterminer pour que le déficit soit ramené à 3 % du PIB en 2029 conformément aux engagements européens de la France). Pour que ces mesures soient efficaces, elles doivent cibler les baisses de dépenses et les hausses de recettes qui réduisent le moins la croissance et n’augmentent pas les inégalités.

Réduire les dépenses plutôt qu’augmenter les prélèvements

Les évaluations faites par le Cepremap et l’i-MIP des deux derniers budgets proposés par les gouvernements Barnier et Bayrou (voir les notes du Cepremap et de l’i-MIP), ont montré que deux types de mesures réduisent fortement la croissance : d’une part, les coupes dans les dépenses de fonctionnement de l’État et des collectivités, et d’autre part, les hausses de prélèvements, ces derniers réduisant peu le déficit du faut des réductions d’assiette qu’ils provoquent.

En revanche, les réductions des transferts indexés sur les revenus du travail (retraites et allocations chômage) permettent à la fois de réduire le déficit et de soutenir la croissance. En effet, ces économies affecteront les seniors qui peuvent, pour les compenser, puiser dans leur épargne s’ils sont retraités ou travailler plus longtemps s’ils sont encore actifs.

Ces mesures permettront à la fois de soutenir la demande par la remise en circulation de l’excès d’épargne accumulée depuis la crise du Covid – principalement par les plus de 60 ans, selon l’Insee (2025) – et d’accroître le taux d’emploi, encore trop faible en France, deux leviers fondamentaux de la croissance. Afin de ne pas creuser les inégalités, les transferts d’assistance, tels que le minimum vieillesse, peuvent être accrus, car tous les seniors ne disposent pas d’épargne ou d’opportunités pour prolonger leur activité.

Graphique 1 : Évolutions depuis 1995 des dépenses et des recettes de l’État (en pourcentage du PIB). Les écarts au début de chaque mandat présidentiel sont en point de pourcentage, comme l’écart minimal (vert) et l’écart maximal (en orange)


Fourni par l’auteur

Quelles dépenses cibler ? Corriger les déséquilibres passés

Respectant le cadrage budgétaire proposé par le gouvernement Bayrou, les amendements au budget doivent aussi corriger de certains déséquilibres passés. Les évolutions historiques des dépenses publiques et des recettes de l’État indiquent, contrairement aux analyses trop partielles, que les prélèvements sont encore au-dessus de leur niveau moyen de 0,4 point de pourcentage, alors que les dépenses sont encore à plus 3 points au-dessus de leur niveau moyen (entre 1995 et aujourd’hui, les recettes représentent 51 % du PIB et les dépenses 54 %, voir graphique 1). Courir après la hausse des dépenses en augmentant les prélèvements ne semble donc pas être une évidence aujourd’hui.

France 24 – 2025.

L’ouverture de négociations que le premier ministre propose doit alors permettre de mieux cibler les mesures réduisant les dépenses. Pour mener cette négociation, les mesures sélectionnées doivent, en premier lieu, soutenir la croissance et contenir les inégalités économiques en favorisant celles qui augmentent la consommation des ménages et le taux d’emploi, et en second lieu, tenir compte des évolutions passées, certains postes de dépenses ayant déjà connu des dérives tendancielles.

Le graphique 2 montre que si la baisse continue de la part des dépenses consacrées au fonctionnement de l’État peut se justifier (-4 points au total), celle consacrée à l’enseignement est plus surprenante (-1,5 point au total), contrastant, en particulier, avec la hausse continue de celle consacrée à la santé (+ 3,3 points au total). Si la perspective est de soutenir la croissance et de contenir les inégalités, il serait opportun d’arrêter de réduire le soutien aux affaires économiques observé pendant la présidence d’E. Macron – comme cela avait aussi le cas pendant celle de J. Chirac, alors qu’il avait fortement crû pendant celle de F. Hollande –, mais aussi parvenir à contenir la part des dépenses consacrées à la protection sociale, en hausse de 1,4 point de PIB depuis 1995. Le choix des postes où se feront les économies budgétaires ne peut donc pas être indépendant des relatifs efforts précédemment consentis et de leurs impacts sur la croissance.

Graphique 2 : Évolutions par mandat présidentiel des dépenses de l’État (en pourcentage du PIB) par postes


Lecture : pendant les présidences de J. Chirac, N. Sarkozy et F. Hollande, les dépenses de protection sociale ont augmenté de 1,2, 1 et 0,3 point de pourcentage respectivement (soit au total une hausse de 2,5 points) et baissé de 1,1 point pendant la présidence d’E. Macron.

The Conversation

François Langot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Budget Bayrou : voter la confiance, puis l’amender peut être une bonne option – https://theconversation.com/budget-bayrou-voter-la-confiance-puis-lamender-peut-etre-une-bonne-option-264166

Une nouvelle étude replace la révolte et le rôle des esclaves africains dans l’histoire agricole du sud de l’Irak

Source: The Conversation – in French – By Peter J. Brown, Honorary Fellow in Archaeology, Durham University

Des récits écrits racontent l’histoire de la révolte des Zanj, une révolte d’esclaves qui a eu lieu à la fin du IXe siècle dans le sud de l’Irak.
Parmi les insurgés figuraient des Africains, réduits en esclavage, qui travaillaient dans divers secteurs de l’économie locale.

Dans la plaine inondable du sud de l’Irak, on peut encore voir des milliers de digues et de canaux. On pense depuis longtemps qu’il s’agit des vestiges d’un vaste système agricole construit par ces esclaves. Leur construction et l’agriculture pratiquée ici pourraient avoir été à l’origine de la rébellion qui, selon une hypothèse largement répandue, aurait conduit au déclin rapide de la ville historique de Bassorah et de l’économie locale.

Pour la première fois, notre étude archéologique fournit une chronologie plus précise de l’agriculture dans cette région. Elle permet également de mieux comprendre l’impact de la rébellion des Zanj sur la région.

Nous avons daté quatre des 7 000 vestiges de remblais abandonnés qui couvrent une grande partie de la plaine inondable du Chatt al-Arab, attestant d’une période d’expansion agricole.

Notre étude révèle que ce système agricole a été utilisé pendant beaucoup plus longtemps qu’on ne le pensait auparavant. Ce qui remet en question l’impact de la rébellion sur l’agriculture et l’économie locale.

Nos conclusions enrichissent notre connaissance de l’histoire paysagère du sud de l’Irak. Elles rappellent aussi l’importance historique de ces éléments, longtemps négligés.

Le mystère des digues abandonnées

Des ouvrages de terrassement à l’abandon et en cours d’érosion jonchent la plaine inondable du Chatt al-Arab, le fleuve formé par la confluence du Tigre et de l’Euphrate. Celui-ci traverse le sud de l’Irak avant de se jeter dans le golfe Persique et l’océan Indien.

On remarque notamment des groupes de crêtes linéaires massives et surélevées, dont certaines s’étendent sur plus d’un kilomètre, disposées en formations régulières. Parmi ces éléments, on peut retracer les vestiges de canaux asséchés et de petits canaux secondaires adjacents.

Aujourd’hui, l’agriculture dans la plaine inondable est limitée à une bande d’environ 5 km autour du fleuve. Mais les vestiges abandonnés témoignent d’une agriculture dans le passé sur une zone beaucoup plus vaste. On ignore ce qui y était cultivé, mais il s’agissait probablement de céréales comme l’orge ou le blé, de dattes ou de canne à sucre.

Les récits des voyageurs qui ont visité la région, ainsi que les cartes historiques, indiquent que le modèle agricole moderne existe, pratiquement inchangé, depuis au moins le XVIIe siècle. Les éléments que nous voyons aujourd’hui dans le paysage ont donc dû être construits, utilisés et abandonnés à une époque antérieure.

De nouvelles méthodes scientifiques permettent désormais de dater plus précisément ces aménagements et de replacer cette phase d’expansion agricole dans son contexte historique.

En 2022, nous avons creusé de petites tranchées dans quatre des digues pour prélever des échantillons de sol. Grâce à une technique appelée luminescence stimulée optiquement, nous avons pu analyser chaque grain de sable. Cette méthode calcule le temps écoulé depuis leur dernière exposition à la lumière du soleil. Comme nos échantillons provenaient de l’intérieur des digues, où la lumière ne pénètre pas, ils nous indiquent le moment où le sol a été déposé pour construire ces ouvrages.

La rébellion des Zanj

Jusqu’à présent, aucune étude de terrain significative n’avait été menée pour étudier ces vestiges. Cependant, ces traces d’agriculture prémoderne ont souvent été associées à un épisode historique précis, mais sans preuve concrète. Des documents datant du début de la période islamique (du milieu du VIIe siècle au milieu du XIIIe siècle environ) décrivent en détail une révolte d’esclaves dans le sud de l’Irak à la fin du IXe siècle, entre 869 et 883.

La rébellion des Zanj a vu de grands groupes d’esclaves se rebeller contre les forces du califat abbasside qui régnait sur la majeure partie du monde islamique. La rébellion a donné lieu à des épisodes violents, notamment le pillage de la ville voisine de Bassorah et des affrontements avec les forces du calife envoyées pour réprimer la révolte. Cela a plongé le sud de l’Irak dans le chaos.

Illustration d'un navire transportant des hommes africains captifs, certains montant à bord de bateaux tandis que des hommes en tuniques tentent de les contrôler et qu'un autre navire s'approche.
Un navire négrier arabe dans la mer Rouge dans les années 1500 ou 1600.
New York Public Library

L’identité du peuple zanj impliqué dans le soulèvement a fait l’objet de débats. « Zanj » est un terme arabe utilisé tout au long de la période médiévale pour désigner la côte swahilie de l’Afrique de l’Est, bien qu’il ait également été utilisé pour désigner l’Afrique de manière plus générale. En conséquence, les Zanj ont généralement été considérés collectivement comme des esclaves transportés vers le sud de l’Irak depuis l’Afrique de l’Est.

Si les preuves de la traite des esclaves entre l’Afrique et l’Irak au début de la période islamique ne font aucun doute, l’ampleur de ce commerce a été remise en question. Sur la base de preuves génétiques et de la logistique nécessaire pour transporter un grand nombre de personnes vers le Golfe, il a été soutenu que la majorité des esclaves africains au moment de la révolte provenaient d’Afrique occidentale et d’Afrique centrale occidentale via les routes commerciales sahariennes, plutôt que de la côte est de l’Afrique.

Par ailleurs, la révolte n’était pas uniquement composée d’esclaves africains, car des paysans locaux se seraient également joints aux insurgés. Le groupe rebelle était donc hétérogène.

On dispose de peu d’informations sur la vie des Zanj avant la révolte de 869. Leur présence en Irak est attestée depuis plusieurs siècles, et des soulèvements de moindre ampleur avaient déjà éclaté dès la fin du VIIᵉ siècle. Toutefois, les sources concernant les conditions de vie des esclaves avant le IXᵉ siècle sont extrêmement rares.

Certains étaient chargés de tâches telles que le transport de la farine. D’autres étaient répartis en groupes de 50 à 500 personnes dans des camps de travail situés dans la plaine inondable. Nous ne disposons d’aucune information sur la vie dans ces camps, mais les sources écrites suggèrent que les esclaves étaient maltraités par les « agents » qui les surveillaient. À part pour l’agriculture, il est difficile d’expliquer pourquoi de tels camps auraient existé dans cette zone.

Ce que l’on sait des Zanj correspond à l’ampleur des vestiges visibles aujourd’hui. De très nombreux bras étaient nécessaires pour transporter la terre et construire les digues, puis pour cultiver les champs. Cela devait être un travail exténuant.

Questions sans réponse

On a souvent supposé que la rébellion des Zanj avait entraîné un déclin important de l’économie de la région, y compris des activités telles que l’agriculture. Nos résultats indiquent cependant que les travaux de terrassement datent de la période postérieure à la rébellion.

Si certains échantillons datent de la période immédiatement après la rébellion, d’autres remontent à un ou deux siècles plus tard, aux XIe, XIIe ou XIIIe siècles. Ces structures ne semblent donc pas avoir été créées en une seule fois, mais sur une longue durée, peut-être selon le rythme des cycles agricoles annuels.

Les échantillons que nous avons datés ne reflètent donc pas les débuts de l’agriculture dans cette zone, mais offrent une sorte d’instantané du travail en cours. Comme certains aménagements datent de peu après la révolte, il est probable que les esclaves mentionnés dans les sources écrites aient participé à leur construction. Mais l’agriculture a bel et bien continué dans la région pendant une très longue période après la fin du soulèvement.

Pourquoi une si vaste zone agricole a-t-elle ensuite été abandonnée ? On l’ignore encore. Les causes possibles vont du changement climatique aux pandémies, en passant par des bouleversements économiques et politiques plus larges. D’autres recherches sont nécessaires pour répondre à cette question.

Mais en établissant un lien plus précis entre ces caractéristiques du paysage et leur contexte historique, nous nous rapprochons un peu plus de la compréhension des processus sociaux et économiques qui ont eu lieu dans le sud de l’Irak au cours de la période médiévale.

L’archéologie ajoute une autre dimension à ce que nous savons déjà d’un événement historique tel que la rébellion des Zanj.

The Conversation

Peter J. Brown bénéficie d’un financement de la Fondation Gerda Henkel.

ref. Une nouvelle étude replace la révolte et le rôle des esclaves africains dans l’histoire agricole du sud de l’Irak – https://theconversation.com/une-nouvelle-etude-replace-la-revolte-et-le-role-des-esclaves-africains-dans-lhistoire-agricole-du-sud-de-lirak-263950

Le travail du sexe dans le Sénégal colonial était contrôlé par la France : un livre en retrace l’histoire raciste

Source: The Conversation – in French – By Caroline Séquin, Associate Professor of Modern European History, Lafayette College

Desiring Whiteness est un livre primé de l’historienne Caroline Séquin. Il explore les histoires entremêlées du commerce du sexe et de la politique raciale en France et dans l’empire colonial français, en particulier au Sénégal. Nous lui avons posé cinq questions sur son étude.


Comment le travail du sexe était-il réglementé en France ?

Un nouveau système de contrôle du commerce du sexe a été mis en place sous le Consulat de Napoléon au début des années 1800. Il a d’abord été mis en œuvre à Paris, puis dans toute la France. Connu sous le nom de réglementarisme, il tolérait le commerce du sexe plutôt que de l’interdire. Mais à certaines conditions.

Il accordait des licences aux maisons closes, à condition que les femmes qui vendaient des services sexuels (on supposait que les hommes ne le faisaient pas) soient enregistrées auprès de la police des mœurs. Elles devaient se soumettre à un examen gynécologique régulier afin de détecter toute infection sexuellement transmissible (IST) qu’elles pourraient transmettre par inadvertance à leurs clients.

À l’époque, la syphilis constituait une grave menace pour la santé publique. Les médecins ne savaient pas comment la traiter. Les femmes atteintes d’une IST ou qui enfreignaient les dispositions du réglementarisme étaient internées dans des hôpitaux ou des prisons sans procès en bonne et due forme.

Les historiens ont montré à quel point le réglementarisme était un système arbitraire et imparfait. Il visait principalement les femmes de la classe ouvrière pour le plaisir des hommes hétérosexuels.

Quelle forme a-t-il pris dans les colonies comme le Sénégal ?

Après l’abolition de l’esclavage en 1848, les autorités coloniales françaises ont adopté le même régime régime réglmentariste qu’en France.

L’empire français comprenait alors la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane française, la Réunion et certaines régions côtières de l’Algérie. À cela s’ajoutaient des comptoirs commerciaux français au Sénégal et en Inde, ainsi que plusieurs protectorats dans le Pacifique.

Au Sénégal, le réglementarisme a donc été adopté à Saint-Louis et sur l’île de Gorée. Les Français y avaient construit des comptoirs commerciaux qu’ils ont transformés en territoires coloniaux à peu près à la même époque.

Le réglementarisme était un moyen de contrôler le corps des femmes anciennement esclaves. Les autorités coloniales les considéraient comme une menace pour la santé publique des hommes français présents dans la région. Elles craignaient qu’après l’abolition, les femmes se tournent vers le commerce du sexe pour survivre. Cela contribuerait à la propagation des IST. Elles ont étendu ces politiques à tout le Sénégal colonial à la fin du XIXe siècle.

Comment les travailleuses du sexe sénégalaises ont-elles réagi ?

Pas comme l’auraient souhaité les autorités coloniales. Beaucoup de femmes africaines accusées de se livrer au commerce du sexe ont échappé aux contrôles de santé obligatoires ou à l’enregistrement par la police. Elles ont par exemple déménagé dans d’autres régions pour éviter d’être repérées.

Et bien que le nouveau décret colonial autorisât la création de maisons closes, il semble qu’il n’y en ait eu aucune dans la colonie avant le début des années 1900. Les autorités déploraient régulièrement le fait que les femmes africaines qui se prostituaient le faisaient « clandestinement ». C’est-à-dire en dehors des maisons closes agréées et du contrôle colonial.

Il ne faut pas ignorer le fait que certaines de ces femmes ont probablement été accusées à tort d’être des travailleuses du sexe. Le genre et les préjugés raciaux ont influencé la façon dont les autorités médicales et coloniales percevaient les femmes noires.

Je n’ai trouvé aucune preuve de l’existence de maisons closes employant des femmes africaines à Dakar ou dans le reste du Sénégal colonial. Toutes les maisons closes agréées employaient des femmes européennes et leurs services étaient réservés exclusivement aux hommes européens.

La réputation sexuelle des femmes blanches importait beaucoup aux autorités coloniales, car elle était censée refléter la supériorité morale française. Néanmoins, elles toléraient leur activité sexuelle, car les tenanciers de maisons closes refusaient l’accès à leurs établissements aux clients africains masculins. Cela contribuait à empêcher les relations sexuelles interraciales.

Les relations sexuelles avec une travailleuse du sexe blanche étaient préférables aux relations sexuelles ou conjugales avec des femmes africaines. Étant donné l’idée largement répandue à l’époque selon laquelle les hommes avaient des besoins sexuels naturels, les maisons closes étaient perçues comme un « mal nécessaire » pour maintenir l’ordre social, moral et racial.

La réglementation du commerce du sexe est donc devenue un outil essentiel pour le maintien de la domination coloniale. Celle-ci s’appuyait de plus en plus sur des hiérarchies raciales strictes et la préservation de la blanchité française.

Quelle est la situation actuelle ?

Le régime réglementarsite a été légalement aboli en France – et au Sénégal colonial – en 1946. Cependant, quelques années après la décolonisation et l’indépendance du Sénégal en 1960, une nouvelle loi a été adoptée par les autorités sénégalaises. Elle obligeait les travailleurs du sexe à s’enregistrer (auprès des autorités médicales plutôt que de la police) et à se soumettre à des contrôles réguliers pour dépister les IST. Celles qui ne se conformaient pas à cette loi risquaient d’être emprisonnées.




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Ce système est très similaire au système réglementariste mis en place pendant la période coloniale et qui est toujours en vigueur aujourd’hui.

Cette approche diffère de celle adoptée par d’autres pays africains anciennement sous domination coloniale française, qui associaient le réglementarisme à l’oppression coloniale. Après leur indépendance, ces pays ont pris des mesures pour l’éliminer. Certains chercheurs ont toutefois salué les lois de type réglementariste du Sénégal comme l’une des principales raisons pour lesquelles le pays affiche le taux de VIH le plus bas du continent.

Que souhaitez-vous que les lecteurs retiennent de votre livre ?

La réglementation du commerce sexuel ne visait pas seulement à contrôler le corps et la sexualité des femmes. Elle visait également à contrôler les relations raciales.

À partir de la fin du XIXᵉ siècle, alors que les discours coloniaux devenaient de plus en plus hostiles aux relations intimes entre Blancs et Noirs, les autorités françaises ont utilisé la prostitution pour limiter l’émergence de liens durables entre groupes raciaux. Ces relations menaçaient, selon elles, de brouiller le mythe de la « blancheur française » en donnant naissance à des enfants métis.

Les règles sur qui pouvait vendre ou acheter des services sexuels variaient entre la France et le Sénégal colonial. Mais au fond, la même logique raciale structurait les maisons closes, qu’elles soient métropolitaines ou coloniales.




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Mon livre contribue donc à un corpus de recherches en constante expansion qui a démystifié le mythe de l’aveuglement de la France à la couleur de peau, en révélant comment la réglementation du commerce du sexe n’était qu’un des nombreux moyens utilisés pour produire et maintenir les différences et les hiérarchies raciales au cours du siècle qui a suivi l’abolition de l’esclavage.

En ce sens, la France n’était pas une exception, mais plutôt similaire à d’autres nations impériales comme les États-Unis, où le contrôle de la sexualité et du mariage conjugalité est devenu crucial pour le projet racial de suprématie blanche au lendemain de l’abolition de l’esclavage.

The Conversation

Caroline Séquin does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Le travail du sexe dans le Sénégal colonial était contrôlé par la France : un livre en retrace l’histoire raciste – https://theconversation.com/le-travail-du-sexe-dans-le-senegal-colonial-etait-controle-par-la-france-un-livre-en-retrace-lhistoire-raciste-264069

Actionnaires et climat : un capitalisme de transition est-il possible ?

Source: The Conversation – in French – By Yves Rannou, Enseignant-chercheur en Finance, Clermont School of Business

Les actionnaires sont-ils des alliés des militants de la lutte contre le changement climatique ? Dans une vision classique, la recherche du profit et les comportements vertueux semblent opposés et la question posée relevait de la rhétorique. Pourtant, la réalité est bien plus complexe, plus subtile.


Après plusieurs mois de backlash anti-critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) qui a conduit de nombreux gérants d’actifs états-uniens à quitter les alliances sur la neutralité carbone, 26 fonds de pension britanniques, australiens, européens et états-uniens, représentant 1 500 milliards de dollars d’actifs sous gestion, ont publié une déclaration commune, il y a six mois, enjoignant les gestionnaires d’actifs à améliorer leur prise en compte du climat dans leur politique de vote.

Quelques semaines après, le fonds de pension britannique The People’s Pension nommait le gestionnaire d’actifs européen Amundi et l’Américain Invesco pour superviser 85 % de son portefeuille de 40 milliards de dollars. Jusque-là, ces sommes étaient gérées par State Street, troisième plus grand gestionnaire d’actifs des États-Unis, qui s’est depuis retiré de tout activisme climatique.

Une nouvelle approche de l’activisme actionnarial

Traditionnellement, l’activisme actionnarial était vu comme une action individuelle étudiée au niveau d’une relation entre un actionnaire engagé, qui cherche à accroître sa rentabilité financière de l’exercice de sa voix, et une entreprise cible dans laquelle il a investi. Toutefois, cette vision dyadique ne permet plus de rendre compte de l’activisme actionnarial lié aux enjeux ESG. Parmi ces enjeux ESG, les risques climatiques sont au centre de préoccupations des investisseurs.




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Parce que ces risques sont complexes du fait de leur nature systémique avec des liens étroits avec d’autres enjeux ESG, tels que la biodiversité et la juste transition climatique, ils nécessitent des moyens humains et des compétences techniques importantes. Par conséquent, l’actionnaire engagé n’agit plus seul, mais de manière collective au sein de coalitions impliquant tous les investisseurs du secteur de la gestion d’actifs.

Dans une étude publiée dans la revue British Journal of Management, nous ouvrons la boîte noire de ces coalitions en adoptant une vision systémique en vue de mieux comprendre comment elles se structurent et comment elles évoluent dans le temps. Nous soulignons le rôle essentiel des plateformes et d’alliances sur la neutralité carbone – que sont Climate Action 100+, les Principes pour l’investissement responsable, le réseau Eurosif et sa branche française : le Forum pour l’investissement responsable. – dans la structuration de ces coalitions et de leurs demandes.

Un cadre narratif commun

Ces initiatives contribuent à élaborer un cadre narratif commun à l’action collective à mener. Elles apportent notamment un éclairage sur la trajectoire carbone des entreprises et sur la faisabilité des plans de transition climatique échafaudés par les entreprises lorsqu’ils existent. À cette fin, elles se basent sur des modélisations de trajectoire bas carbone par secteur établies au niveau mondial (par ex. : Science Based Target Initiative (SBTI)) ou des méthodes d’évaluation des plans de transition climatiques élaborés au niveau national (par ex. : Accelerate Climate Transition (ACT), développé par l’Agence de la transition écologique [Ademe], en France).

En plus de ces plateformes, les coalitions font appel à l’expertise de cabinets de conseils spécialisés (par ex. : Ceres, I Care and Consult, Carbon4Finance), de juristes spécialisés, d’agences en conseil de vote (par ex. : ISS, Glass Lewis), mais aussi d’ONG spécialisées et militantes (par ex. : Reclaim Finance, Share Action, Follow This).

Trois cadres

Notre travail qualitatif a permis d’identifier trois cadres qui structurent l’activisme climatique des actionnaires.

  • La recherche de transparence : certains actionnaires exigent des données précises sur les émissions de gaz à effet de serre, notamment celles liées à la chaîne de valeur (les fameuses émissions « Scope 3 »). C’est un point de départ important, mais désormais pleinement intégré dans la régulation européenne (via la directive européenne Corporate Sustainability Reporting Directive, CSRD), ce qui en atténue la pertinence et l’intérêt.

  • La matérialité financière : ce cadre repose sur l’idée que le climat représente un risque financier. L’entreprise est invitée à se transformer pour préserver sa valeur économique à long terme. C’est une approche qui séduit une majorité d’investisseurs institutionnels, car elle parle leur langage.

  • La double matérialité : ici, l’entreprise est aussi responsable de son impact sur l’environnement et la société. Ce cadre, plus exigeant, mobilise une nouvelle génération d’investisseurs centrés sur l’impact réel de leurs placements, au-delà du seul rendement.

Logiques multiples

Contrairement à une idée reçue, les investisseurs ne s’enferment pas dans une logique unique. Au contraire, leurs stratégies de dialogue avec la direction ou le conseil d’administration des entreprises ciblées, avant ou durant la tenue des assemblées générales des actionnaires, sont évolutives et interconnectées. Ils modulent leurs approches selon les contextes et les résistances rencontrées. Par exemple :

  • si les démarches centrées sur la matérialité financière ne donnent pas de résultats, certains peuvent revendre leurs actions (« stratégie d’exit ») ;

  • à l’inverse, face à des enjeux sociétaux profonds, d’autres préfèrent maintenir la pression via un dialogue soutenu et des résolutions répétées (« stratégie du voice »).

France 24, 2025.

Ces stratégies ne sont pas indépendantes : elles interagissent, s’adaptent, évoluent.

Nous avons ainsi observé des effets d’entraînement : un groupe d’investisseurs mobilisé sur le climat peut, au fil des échanges, élargir son champ d’action à des enjeux qui y sont liés, comme la biodiversité. Ce basculement stratégique a plusieurs implications concrètes.

De nouvelles approches

Du côté des investisseurs, l’enjeu n’est plus seulement de dénoncer ou de sanctionner, mais de coconstruire des plans de transition crédibles avec les entreprises en intégrant des indicateurs d’impact en ligne avec les exigences de double matérialité de la Corporate Sustainability Reporting Directive (CSRD).

Pour les entreprises, il ne suffit plus de publier des rapports de durabilité. Il faut démontrer, plan d’action climatique à l’appui, comment l’entreprise entend contribuer à la neutralité carbone, et avec quels résultats concrets.

Rendre contraignants les votes annuels sur les plans climatiques des entreprises – via un mécanisme institutionnalisé de type Say-on-Climate (SOC) – suscite des réserves du côté des instances de régulation française et européenne. Une telle mesure pourrait entrer en contradiction avec les exigences de la directive européenne CSRD. Elle risque aussi de produire l’effet inverse de celui recherché : freiner l’adoption de stratégies climatiques de long terme et affaiblir le dialogue entre entreprises et investisseurs.

Notre recherche montre que le capitalisme actionnarial peut devenir un levier de transformation systémique, à condition de favoriser des alliances, de développer des outils d’évaluation, et de façonner de nouveaux récits pour accélérer la transition. Dans un monde où chaque tonne de CO2 évitée compte, leur rôle est loin d’être négligeable.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Actionnaires et climat : un capitalisme de transition est-il possible ? – https://theconversation.com/actionnaires-et-climat-un-capitalisme-de-transition-est-il-possible-260968

Repenser le risque : Comment l’incertitude peut renforcer les équipes et les organisations

Source: The Conversation – France (in French) – By Alec Waterworth, Associate Professor of Project Management, Montpellier Business School

La gestion traditionnelle des risques atteint ses limites lorsque l’imprévu survient. Pour mieux faire face à l’incertitude, nous devons changer de perspective : ouvrir le dialogue, encourager l’expression des préoccupations et impliquer davantage les équipes. Cette approche renforce à la fois la résilience organisationnelle et la dynamique d’équipe.


Si vous demandez à n’importe quel responsable expérimenté comment il gère les risques de son entreprise, vous entendrez probablement une réponse confiante. Après tout, se préparer à d’éventuels revers – en créant des registres de risques et en établissant des plans d’urgence – est devenu une pratique courante dans le paysage commercial actuel. Cette approche structurée rassure et donne un sentiment d’ordre face à l’inconnu. Mais la vie ne suit pas des listes de contrôle précises.

Les limites du contrôle

Le risque, par nature, est quelque chose que nous pouvons identifier et définir, mais qu’en est-il des inconnues, de l’imprévisible ? La vie est pleine d’incertitudes et des événements inattendus peuvent perturber même les plans les mieux préparés. La pandémie de Covid-19 l’a rappelé brutalement. Malgré des décennies de recherche sur les risques sanitaires mondiaux, sa propagation rapide et son impact dévastateur ont pris une grande partie du monde au dépourvu.

Le défi ne consiste pas seulement à planifier le risque, mais aussi à apprendre à vivre avec l’incertitude. Nous cherchons souvent à contrôler la situation pour nous sentir en sécurité, alors que certains des moments les plus marquants de la vie émergent de situations que nous n’avions pas du tout prévues.

Pour faire face à l’incertitude, il faut plus que de la préparation : l’adaptabilité, la résilience et la volonté de se lancer dans l’inconnu sont nécessaires.




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Au lieu de considérer l’incertitude comme quelque chose à éliminer, nous pourrions poser une question différente : comment pouvons-nous mieux nous équiper – non seulement en tant que dirigeants, mais aussi en tant qu’êtres humains – pour faire face à l’imprévisible avec clarté et confiance ?

Repérer les « inconnues inconnues »

Lorsque cette perspective plus large de la gestion des risques est présentée aux dirigeants des organisations, un sentiment de soulagement est souvent palpable, car ils réalisent qu’ils n’ont pas à craindre l’incertitude ou à l’affronter seuls. Comment font les organisations pour s’y attaquer efficacement, étant donné que souvent, comme l’a dit un chef de projet senior « l’incertitude est reconnue… mais je ne suis pas sûr qu’elle est pleinement comprise ».

Comme l’expliquent Tyson R. Browning et Ranga V. Ramasesh dans leur article, de nombreuses surprises peuvent être évitées si l’on prend le temps d’identifier les problèmes potentiels avant qu’ils ne surviennent. Nous travaillons souvent sous une forte pression pour avancer rapidement, ce qui laisse un fossé entre ce que nous savons et ce que nous pourrions savoir.

En utilisant la « reconnaissance dirigée », nous pouvons combler cet écart et mettre en lumière les inconnues inconnues qui nous guettent. Ce processus, également appelé « création de sens », consiste à approfondir sa compréhension du contexte dans lequel on travaille.

Les techniques de reconnaissance dirigée consistent à :

  • décomposer le travail en petites parties afin d’analyser les problèmes potentiels dans chaque partie ;

  • mener des entretiens approfondis avec les principales parties prenantes pour découvrir les risques cachés ;

  • l’utilisation de listes de contrôle issues de projets antérieurs pour guider la planification future ;

  • planifier des scénarios pour explorer les multiples possibilités futures et anticiper les incertitudes ;

  • favoriser une culture de l’alerte où les problèmes potentiels sont identifiés et partagés, et non cachés.

Explorer les incertitudes en toute sécurité

Ce dernier point de Browning et Ramasesh – la promotion d’une « culture de l’alerte » – est axé sur l’identification et le partage des problèmes potentiels qui, autrement, auraient pu être non détectés ou cachés. En faisant en sorte que les gens puissent exprimer leurs préoccupations, poser des questions difficiles et explorer les incertitudes en toute sécurité, nous transformons la manière dont nous abordons le risque – non pas comme quelque chose à craindre ou à ignorer, mais comme une partie naturelle de la navigation dans un monde imprévisible.

Fondée sur des conversations honnêtes, la curiosité et la responsabilité collective, cette approche considère que la reconnaissance des risques potentiels n’est pas une question de négativité, mais de résilience et de préparation.

Le pouvoir de la technique « pre-mortem »

Gary Klein, psychologue cognitif, propose une approche innovante et complémentaire avec sa technique dite « pre-mortem ». Contrairement à la technique post mortem, qui consiste à analyser l’échec après coup, la technique pre-mortem consiste à imaginer que l’on a déjà échoué, puis à remonter le temps pour en déterminer les raisons. Klein cite des recherches suggérant que le fait d’imaginer des événements ou des décisions futurs comme s’ils s’étaient déjà produits (comme dans le cas du pre-mortem) peut améliorer de 30 % notre capacité à prédire les raisons des résultats futurs.

Cette réflexion élargit la portée des approches traditionnelles en matière de risque et donne la parole à tous les membres de l’équipe, permettant ainsi de discuter d’opinions et d’idées qui, autrement, auraient pu rester tacites.

« Le pre-mortem crée un espace sûr pour que les gens contribuent et soulèvent des préoccupations », remarque un haut responsable.

Il peut également apporter de la curiosité et une énergie créative au processus, transformant une tâche habituellement banale en quelque chose d’engageant.

« C’est presque comme si vous étiez à l’aventure, ajoute un chef de projet, vous encouragez les gens à identifier les inconnues et la façon de les résoudre. »

Syntec recrutement, 2014.

Contribuer à un lieu de travail positif

L’incertitude n’est pas seulement un sujet intriguant, c’est aussi un sujet qui a un impact tangible sur le lieu de travail. Relever ce défi de manière proactive et collaborative peut apporter des avantages plus larges au sein de l’organisation, tels qu’une amélioration de la communication et une culture plus ouverte, comme le rapporte un chef de projet :

« Cela donne le sentiment que l’opinion de chacun compte. Dans cette salle, tout le monde est traité sur un pied d’égalité. Cela contribue à montrer que les dirigeants s’intéressent [aux] opinions et [aux] doutes [de tout le monde]. Il s’agit là d’un changement culturel qui s’opère au fil du temps. »

Ce point a été réaffirmé par un autre chef de projet, qui ajoute :

« La conséquence secondaire est que les gens sont plus disposés à lever la main et à annoncer les mauvaises nouvelles plus tôt, à exprimer leurs préoccupations plus tôt. »

Fondamentalement, accepter l’incertitude favorise un environnement de travail positif. Que ce soit par le biais d’une reconnaissance ciblée, d’une planification de scénarios ou de la technique du pre-mortem, reconnaître l’incertitude favorise une communication ouverte, remet en question les hypothèses et encourage l’inclusion de perspectives diverses. Elle s’est également révélée inestimable pour le processus d’innovation. Cela renforce non seulement l’organisation, mais rend également le lieu de travail plus sain et plus agréable.

Accepter continuellement l’incertitude

Comme toute technique de gestion efficace, l’acceptation de l’incertitude n’est pas un effort ponctuel. Elle doit être intégrée dans l’ensemble de l’organisation, avec des processus et des comportements constamment renforcés.

Les avantages sont considérables et les dirigeants devraient être encouragés à « considérer l’incertitude comme une opportunité plutôt que comme une menace », en « adoptant des activités telles que le pre-mortem comme un moyen vraiment efficace, collaboratif et engageant d’aborder l’incertitude, de la comprendre et d’essayer de la gérer efficacement » (chef de projet principal, organisation nationale d’infrastructure du Royaume-Uni).

En affrontant courageusement l’incertitude, en en partageant la responsabilité et en restant ouverts à de nouvelles possibilités, nous pouvons créer des organisations plus résilientes, plus innovantes et plus centrées sur l’être humain.

The Conversation

Alec Waterworth ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Repenser le risque : Comment l’incertitude peut renforcer les équipes et les organisations – https://theconversation.com/repenser-le-risque-comment-lincertitude-peut-renforcer-les-equipes-et-les-organisations-260742

Comment les migrants bouleversent et enrichissent les routines organisationnelles

Source: The Conversation – France (in French) – By Sina Grosskopf, Professeure de gestion interculturelle, International University of Monaco

Une étude met en lumière trois phases à travers lesquelles les migrants prennent l’initiative de changements dans les organisations : relecture des routines, négociation au sein des équipes et ancrage de nouvelles pratiques. Que peuvent apprendre les entreprises de ces dynamiques de transformation ?


Dans un marché du travail mondialisé, les salariés migrants doivent souvent s’adapter à des structures imprégnées de normes culturelles qui ne sont pas les leurs. Mais au lieu de se conformer passivement, beaucoup deviennent, consciemment ou non, des agents de transformation.

Cette étude s’intéresse à la manière dont les migrants multiculturels – c’est-à-dire ayant intériorisé plusieurs cultures sociétales – s’engagent dans les routines organisationnelles et les reconfigurent. Ce travail porte sur des migrants hautement qualifiés, dont les ressources réflexives, culturelles et linguistiques facilitent l’identification et la transformation des routines. À l’inverse, ceux qui ont un accès plus limité à la langue, à l’éducation ou à la participation sociale rencontrent davantage d’obstacles et disposent de moins de marge de manœuvre.

Les routines organisationnelles sont des schémas récurrents et reconnaissables d’actions interdépendantes de différents acteurs ; elles ne sont donc pas seulement rigides, mais, grâce aux personnes impliquées, dynamiques et susceptibles de changer. Ainsi, l’acteur – et, en particulier, ses actions dans des contextes spécifiques – passe au premier plan. Il en résulte que les routines organisationnelles se voient réinterprétées par ces salariés. Forts de leurs répertoires culturels variés, ils introduisent des pratiques et des significations alternatives qui viennent questionner le statu quo.

À partir d’une étude de cas multiple dans les secteurs de l’aéronautique et du conseil en Allemagne, trois processus interdépendants se dessinent : une relecture des routines, une négociation au sein des équipes, puis un changement organisationnel durable. Ces dynamiques restent fortement conditionnées par le contexte dans lequel elles émergent.

Relecture des routines

Le changement commence par la manière dont les migrants perçoivent les routines. En tant qu’individus multiculturels, ils observent les pratiques professionnelles avec un regard pluriel, détectant des contradictions ou des dysfonctionnements que d’autres ne voient pas ou ne voient plus, tant ceux-ci semblent « normaux ». Ils apportent ainsi une perspective inédite, nourrie de leurs expériences diversifiées.




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Cette relecture illustre la créativité culturelle des individus multiculturels, capables de générer des idées nouvelles en mobilisant une large palette d’expériences, de savoirs et de perspectives. En intégrant même des valeurs et pratiques contradictoires, ils expriment une complexité cognitive qui fait de leur répertoire multiculturel une ressource précieuse pour imaginer des alternatives aux routines établies.

Par exemple, un spécialiste roumain en informatique aéronautique attribue l’émergence de sa créativité à son expérience migratoire :

« Cette expérience a brisé toutes les structures figées et, lorsqu’on évolue dans un cadre plus libre, il devient plus facile d’être créatif. »

De leur côté, plusieurs collègues allemands estiment que les individus multiculturels « bénéficient de davantage de libertés – ou les revendiquent – et développent ainsi une pensée plus créative, capable de sortir des cadres établis. » L’ouverture à l’expérimentation apparaît, en effet, plus marquée chez ces derniers. Alors que beaucoup d’Allemands craignent de « détruire » quelque chose, les personnes multiculturelles relativisent :

« Qu’est-ce que je pourrais casser maintenant ? C’est presque déjà cassé de toute façon ! »

Un participant français ajoute :

« Les Français et les Italiens cherchent peut-être plus facilement des raccourcis, même en prenant des risques. Cela peut parfois constituer un avantage. »

Négociation interculturelle

Identifier des alternatives n’est qu’un début : les migrants doivent ensuite convaincre leur équipe. Dans cette phase de négociation interculturelle, leurs compétences communicationnelles et leur empathie culturelle sont décisives. Conformément aux recherches récentes, ces négociations interculturelles peuvent mener au rejet des idées proposées, à des compromis unilatéraux, à des compromis mutuels, voire à des innovations profitables à l’ensemble du groupe.

Dans le cadre de la recherche mentionnée ci-dessus, un ingénieur aéronautique indien raconte comment un environnement de travail allemand, très axé sur les tâches et sur les faits, s’est progressivement transformé en une ambiance plus conviviale et centrée sur les relations humaines – une évolution amorcée par l’introduction d’une nouvelle routine, inspirée de sa propre conception des relations de travail, sous la forme d’un « bureau de chahutage » :

« On plaisante, on parle de choses personnelles, de ce qu’on fait en dehors du travail. Parfois, on va faire du snowboard ou on joue au flipper, ce genre de trucs. Ensuite, on discute de nos scores, de qui a fait quoi, de comment ça s’est passé. On a aussi un système qu’on appelle le “keycount”. Celui qui était responsable au moment où un appareil du satellite a été non pas détruit directement, mais impliqué dans un incident, reçoit un keycount. […] Rien n’est caché dans notre groupe. La première règle, c’est que rien ne se fait dans le dos de quelqu’un – tout doit être dit en face, directement à la personne concernée. » Arian, ingénieur aéronautique indien.

Il montre comment le tableau d’affichage, soutenu par ses collègues, transforme l’orientation allemande vers la tâche en un environnement plus relationnel. La négociation interculturelle se traduit par l’introduction active de cette nouvelle routine et par la conviction générée autour du facteur plaisir – un élément enraciné dans la tradition collectiviste et relationnelle indienne. Le contraste entre deux cultures devient ainsi une source d’inspiration pour l’introduction et la négociation de cette nouvelle routine organisationnelle quotidienne, qui ne peut être reconnue, comprise et mise en œuvre que par quelqu’un ayant une connaissance des deux contextes.

Intégrer le changement

La troisième phase consiste à intégrer ces changements négociés dans les routines organisationnelles. Lorsqu’elle réussit, la contribution des migrants et la négociation collective dépassent le simple cadre des suggestions individuelles pour transformer en profondeur les modes de fonctionnement. Les routines cessent alors d’être de simples schémas répétitifs : elles deviennent des espaces dynamiques d’interaction et de transformation, facilitant une approche plus détendue du changement dans les pratiques et structures organisationnelles. Les équipes commencent à interroger les façons de faire habituelles et à envisager d’autres possibles.

Ce qui n’était au départ qu’une « petite suggestion » peut ainsi déclencher des réflexions plus larges sur les valeurs, sur la confiance et sur la collaboration. Ces moments ouvrent des perspectives d’apprentissage interculturel et de construction d’identités partagées, comme en témoignent ces salariés, qu’ils soient migrants ou non :

« Je pense que j’ai changé. Je ne suis clairement plus aussi étroit d’esprit qu’il y a dix ans. Et c’est quelque chose qu’il faut vraiment apprendre […] il faut accepter les opinions différentes, et surtout d’autres manières de travailler, qui peuvent elles aussi mener au succès. » (Hans, ingénieur aéronautique allemand)

« Je pense que les choses ont évolué dans le bon sens au cours des dix dernières années. Nous travaillons désormais plus étroitement avec des personnes de différentes nationalités. Les gens dans notre organisation sont devenus plus tolérants et compréhensifs. » (Camille, ingénieure aéronautique française)

« Je crois que le fait d’avoir fait partie du groupe depuis un certain temps a rendu le groupe un peu plus espagnol. » (José, ingénieur aéronautique espagnol)

Le rôle du contexte organisationnel

Cependant, tous les contextes organisationnels ne se montrent pas également réceptifs. En particulier, les situations de dépendance ou les structures hiérarchiques rigides – comme les relations avec des clients ou les rapports entre siège et filiales – peuvent freiner ces dynamiques de transformation. Les différentes études de cas de la recherche citée, chacune marquée par ses propres spécificités contextuelles, montrent que le rôle moteur des migrants peut parfois être entravé, ou cantonné à une fonction explicative ou justificative, plutôt qu’être pleinement reconnu comme une contribution active.

Fondation nationale pour l’enseignement de la gestion des entreprises (Fnege), 2021.

À l’inverse, les organisations qui favorisent les contacts interculturels grâce à un environnement international, à la diversité des équipes et à un état d’esprit global sont bien mieux placées pour tirer parti de la créativité culturelle que les migrants apportent.

Enjeux pour les entreprises

Comment les organisations peuvent-elles accompagner ce processus et valoriser pleinement leur main-d’œuvre multiculturelle ? Plusieurs pistes sont à suivre :

  • Valoriser la diversité des interprétations : plutôt que d’exiger une assimilation rapide, les entreprises devraient considérer les visions alternatives comme des opportunités d’apprentissage et de développement ;

  • Créer des espaces de négociation interculturelle : encourager un dialogue ouvert dans lequel les salariés peuvent proposer des changements, en expliquer les raisons et écouter les autres points de vue ;

  • Permettre l’évolution des routines : mettre en place des mécanismes de retour d’expérience permettant aux expérimentations réussies à petite échelle d’être étendues plus largement ;

  • Reconnaître l’innovation du quotidien : le changement ne vient pas toujours d’une stratégie décidée en haut. Soutenir les interprétations individuelles, les négociations interpersonnelles et les expérimentations locales, et donner aux équipes les moyens de faire évoluer les pratiques de manière organique.

Les migrants multiculturels ne sont pas simplement des salariés qui s’adaptent à une culture d’entreprise : ce sont aussi des innovateurs culturels. En créant des environnements ouverts à la réinterprétation et à la négociation, les organisations peuvent devenir plus agiles, inclusives et résilientes.

The Conversation

Sina Grosskopf est membre de l’Université de Passau, de l’International Association of Cross-Cultural Competence and Management, du Centre d’études en entrepreneuriat international et interculturel (Université du Québec à Montréal) et du International Organizations Network.

ref. Comment les migrants bouleversent et enrichissent les routines organisationnelles – https://theconversation.com/comment-les-migrants-bouleversent-et-enrichissent-les-routines-organisationnelles-258419

Bouger pour mieux apprendre : Comment lutter contre la sédentarité à l’école

Source: The Conversation – in French – By Boris Cheval, Associate professor, École normale supérieure de Rennes

L’école s’est longtemps construite autour d’une dualité entre le corps et l’esprit. Or l’activité physique bénéficie aux performances cognitives, nous dit la recherche, et la sédentarité a des effets néfastes à long terme sur le bien-être des jeunes. Comment changer la donne dans les établissements ?


Le manque d’activité physique est un facteur majeur de l’explosion mondiale des maladies cardiovasculaires, du diabète et de certains cancers. La sédentarité fragilise aussi la santé mentale et altère le bien-être quotidien des jeunes.

Malgré de solides preuves sur les vertus de l’exercice, les niveaux d’inactivité physique restent alarmants, et augmentent même depuis vingt ans chez les jeunes. Or, l’enfance et l’adolescence ne constituent pas de simples étapes de vie. Ce sont des périodes charnières au cours desquelles se forgent des habitudes de santé pour l’avenir. L’école – espace‑temps commun à presque tous les enfants de la nation – peut être un levier de changement essentiel.

Pourtant, loin de freiner cette tendance, l’école la nourrit. En France, entre le CP et la terminale, si l’on additionne toutes les heures de cours passées assis, nos enfants resteraient l’équivalent d’une année entière vissés sur une chaise, nuitées comprises. Constat d’autant plus marquant qu’il accompagne la baisse régulière de l’activité physique entre 7 ans et 15 ans. À cela s’ajoutent des disparités socioéconomiques et de genre : les petites filles issues de milieux défavorisés payant le plus souvent le prix de ces disparités.

Démystifier l’opposition entre corps et esprit

Une explication possible à l’omniprésence du temps sédentaire à l’école réside dans une croyance tenace, et pourtant infondée, qui oppose les apprentissages du corps à ceux de l’esprit. Le mouvement est ainsi souvent perçu comme un obstacle à l’apprentissage, associé à des comportements d’élèves jugés problématiques : « agités », « turbulents », « qui ne tiennent pas en place ».




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Le corps à l’école : une dimension oubliée


Si les enseignants reconnaissent volontiers l’importance de l’activité physique pour la santé, ils méconnaissent encore souvent ses vertus sur les apprentissages. Pourtant, les travaux de synthèse sont sans équivoque. Pratiquer davantage d’activité physique améliore les fonctions cognitives, la structure et le fonctionnement cérébral, ainsi que les performances académiques.

Dans le contexte scolaire, les synthèses de la littérature montrent qu’une augmentation du temps consacré à l’activité physique se traduit par une amélioration des performances en mathématiques. Fait notable : aucune étude n’a mis en évidence d’effet indésirable de cette augmentation du mouvement à l’école sur les résultats scolaires. Autrement dit, activité physique et réussite académique sont complémentaires, et non concurrentes.

Faire une place au mouvement dans la journée scolaire

S’il est urgent d’agir, comment faire ? Il ne s’agit pas simplement de pointer du doigt les enseignants ni de leur dicter ce qu’ils devraient faire. L’enjeu consiste à leur proposer des pistes concrètes et réalistes pour intégrer davantage du mouvement à l’école.

Pour y parvenir, il semble d’abord nécessaire de transformer la culture scolaire et les représentations de la communauté éducative pour que le mouvement cesse d’être une simple parenthèse et devienne un pilier de chaque établissement.

La généralisation, dès la rentrée 2025, des tests d’aptitude physique dans toutes les classes de sixième pourrait constituer une avancée majeure en valorisant la dimension corporelle de l’enseignement et en renforçant le rôle de l’école dans la promotion de la santé publique. Dans la même logique, intégrer la question du mouvement et de la place du corps dans les critères d’évaluation des établissements scolaires renforcerait la prise de conscience de leur importance et adresserait un signal institutionnel fort.




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Certaines expérimentations menées à l’étranger montrent également la voie au sein des classes. En Australie, la chercheuse Jo Salmon a développé un programme intitulé « Learning Through Moving » (« Apprendre en bougeant »), qui propose une plateforme pour aider les enseignants à intégrer le mouvement dans leurs classes. Ce programme mobilise plusieurs leviers comme des idées de pauses actives pour rompre la sédentarité en classe ou de leçons actives où le mouvement est directement lié aux contenus des apprentissages.

Dans une leçon active de chimie, par exemple, il est proposé d’illustrer les états de la matière en demandant aux élèves de modéliser le comportement des molécules dans les solides, les liquides et les gaz à travers des mouvements dans l’espace.

Au-delà de l’intégration du mouvement en classe, il s’agit aussi de repenser l’école elle-même, pour en faire un environnement propice à l’activité physique.

Un premier levier consiste à transformer les espaces scolaires afin de faire du mouvement l’option par défaut. Des expérimentations émergent déjà dans certains établissements, comme à Bruz (Ille-et-Vilaine), où élèves et personnels du lycée Anita-Conti sont encouragés à rester actifs tout au long de la journée grâce, notamment, à du mobilier actif (vélos-bureaux, bureaux assis-debout, etc.).

« Chalon-sur-Saône : des bureaux-vélos innovants dans une classe de CM 1 » (France 3 Bourgogne, 2018).

C’est dès la conception et la rénovation des écoles, collèges et lycées qu’il faut penser à cette intégration du mouvement, et le site Archiclasse propose des guides et des exemples inspirants.

Un second levier repose sur une réorganisation des temps scolaires, en intégrant dans les emplois du temps des créneaux spécifiquement consacrés au mouvement, comme au lycée d’État Jean-Zay (Paris). Dans un contexte de réflexion sur la refonte des rythmes scolaires, avec la convention citoyenne lancée en juin 2025, il est essentiel de rappeler que le mouvement doit y occuper une place centrale.

L’EPS : pilier essentiel, mais non exclusif dans la promotion du mouvement

L’EPS joue un rôle clé pour intégrer le mouvement à l’école, mais elle ne peut, à elle seule, répondre aux besoins quotidiens des élèves. Les associations sportives des établissements proposent aussi de nombreuses autres opportunités de pratique physique, mais peinent souvent à attirer les élèves qui en sont le plus éloignés.

Pour lutter efficacement contre la sédentarité, engager les élèves dans le mouvement doit devenir un objectif transversal, porté par toute la communauté éducative.

Le succès limité du récent dispositif « Trente minutes d’activité physique quotidienne » (avec 42 % des établissements ayant adopté la mesure), nous rappelle aussi que, si la recherche peut identifier des leviers d’action robustes, ces leviers ne sont pas toujours directement adaptés aux contextes spécifiques dans lesquels les enseignants exercent. En particulier, le nombre d’élèves par classe au sein d’espaces inadaptés constitue un obstacle évident dans la mise en place de tels dispositifs.




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L’enjeu consiste donc à former et à accompagner les enseignants dans la co-construction des interventions. Ce sont eux qui connaissent le mieux leurs élèves, leurs caractéristiques, les contraintes de leur établissement, et qui peuvent proposer les adaptations les plus pertinentes. L’expérience montre que c’est à cette condition que les initiatives peuvent s’ancrer durablement dans les pratiques scolaires et, in fine, produire des changements durables dans les comportements des jeunes.

Maintenir les élèves immobiles pour apprendre relève d’un héritage pédagogique dépassé : corps et esprit sont profondément liés, et le mouvement est essentiel non seulement à la santé, mais aussi aux apprentissages. Dans un monde où notre tendance naturelle au moindre effort est exacerbée par des environnements toujours plus sédentaires – y compris à l’école –, le mouvement doit devenir une priorité éducative.

The Conversation

Boris Cheval a reçu des financements de Rennes Métropole et de l’Union Européenne

Florent Desplanques et Silvio Maltagliati ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Bouger pour mieux apprendre : Comment lutter contre la sédentarité à l’école – https://theconversation.com/bouger-pour-mieux-apprendre-comment-lutter-contre-la-sedentarite-a-lecole-261877

Marché du pétrole : Quand l’Opep parle, le marché écoute

Source: The Conversation – in French – By Valérie Mignon, Professeure en économie, Chercheure à EconomiX-CNRS, Conseiller scientifique au CEPII, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières

C’est bien connu : en économie, la parole compte, qu’il s’agisse d’un PDG de grande entreprise ou d’un responsable de banque centrale. Dire peut avoir un effet sur le réel. Qu’en est-il du marché pétrolier et de l’un de ses acteurs majeurs, l’Opep ? Quel pouvoir les mots des producteurs de pétrole exercent-ils sur les cours du brut ?


Chaque déclaration de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) est scrutée comme une parole d’or. Les pays membres de cette organisation représentent près de 40 % de la production mondiale et la majorité des réserves prouvées de pétrole. Cela fait de cette organisation un acteur incontournable du secteur. Ses annonces peuvent déclencher d’importantes variations des prix du baril, faire évoluer la facture énergétique des ménages et peser sur l’inflation mondiale.

Mais une question persiste : ces communiqués apportent-ils réellement de l’information sur le marché, ou ne sont-ils qu’un exercice de communication diplomatique destiné à préserver l’image de l’organisation ?

Les communiqués passés au crible

Pour répondre à cette question, nous avons mené une étude visant à analyser plus de 260 déclarations publiées par l’Opep entre 2002 et 2021. Dépassant la simple lecture descriptive de ces communiqués, nous avons utilisé des outils d’analyse textuelle (Structural Topic Models) afin de mettre en évidence les grands thèmes récurrents et leur évolution au fil du temps.

Cette approche révèle que les messages de l’Opep sont bien plus riches qu’on ne l’imagine. Certes, ils traitent régulièrement de prix et de quotas, mais ils couvrent aussi des sujets comme la croissance économique mondiale, la stabilité de la demande et les pénuries, la coopération entre pays et, de plus en plus, ces dernières années, la transition et les politiques énergétiques ainsi que le climat.

L’Opep ne se limite donc pas à parler volumes de production et nombre de barils : elle construit de véritables récits qui replacent ses décisions dans un cadre plus large, les reliant à des facteurs fondamentaux comme la demande mondiale, l’offre disponible ou l’incertitude économique.




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Deux thèmes apparaissent comme étant particulièrement cruciaux : la capacité de production disponible et la cohésion entre les pays membres de l’organisation. Le premier est essentiel pour rassurer les marchés sur la possibilité de répondre à la demande. Le second est la clé de voûte de la crédibilité du message : une annonce de l’Opep n’a de portée que si l’organisation parvient à afficher une unité minimale.

Quand la parole apaise les marchés

En croisant ces discours avec des données financières afin d’en mesurer l’effet concret sur les marchés, le constat est frappant : les annonces de l’Opep réduisent la volatilité des prix du pétrole, en particulier sur les contrats à plus long terme.

Lorsqu’elle insiste sur sa capacité à maintenir la stabilité en rassurant sur ses capacités de production ou lorsqu’elle met en avant la coopération entre ses membres, l’organisation parvient à calmer les marchés. Ainsi, même sans toucher aux robinets, l’Opep remplit une des missions principales qu’elle affiche : stabiliser le marché pétrolier.

Tous les acteurs ne réagissent cependant pas de la même manière. Les acteurs physiques – producteurs, raffineurs, industriels – ajustent leurs positions lorsque l’Opep évoque la croissance économique ou la demande. Les investisseurs financiers, eux, sont davantage sensibles aux signaux liés à l’offre et aux politiques énergétiques. Cette différence met en évidence des interprétations de ces communiqués selon les prismes et les intérêts des uns et des autres. Dans tous les cas, un mot revient, apparaissant comme décisif : coopération.

Lorsque l’Opep affiche son unité, sa parole est crédible. En revanche, si des divergences entre pays membres apparaissent, les annonces de l’organisation perdent de leur impact et de leur efficacité.

Une influence renforcée en période de crise

L’effet stabilisateur de la communication de l’Opep est encore plus marqué en période de crise. Lors de la crise financière de 2008 ou de la pandémie de Covid-19, les signaux envoyés par l’organisation ont joué un rôle essentiel pour orienter les anticipations des investisseurs. En période de forte incertitude, les marchés se fient davantage aux annonces publiques ; investisseurs et industriels cherchent, en effet, une boussole, et la parole de l’Opep leur offre un point de repère.

RTL, 2025.

Même lorsque ses décisions de production étaient difficiles à appliquer dans un contexte de désorganisation, l’Opep a pu limiter la panique par le simple poids de ses annonces. Ces épisodes montrent que sa communication constitue un instrument à part entière de gestion des marchés, parfois aussi important que les choix de production eux-mêmes.

Pourquoi cela importe aujourd’hui

Nos recherches montrent ainsi que les communiqués de l’Opep ne sont pas de simples discours politiques. Ils constituent un signal crédible, capable de réduire la volatilité et d’orienter les décisions des investisseurs comme des industriels.

Derrière les mots, l’Opep détient donc une arme puissante, même si elle n’est pas très visible : la capacité de stabiliser les marchés sans produire un seul baril de plus. Ce pouvoir souligne l’importance de sa communication comme instrument de politique énergétique internationale.

À l’heure où la transition énergétique s’accélère et où le prix du brut reste volatil, comprendre les messages de l’Opep est plus que jamais essentiel pour anticiper les mouvements du pétrole et, plus largement, pour saisir les équilibres de l’économie mondiale.

The Conversation

Valérie Mignon est conseiller scientifique au CEPII, membre du Cercle des économistes, présidente de la section 05 (sciences économiques) du CNU et secrétaire générale de l’AFSE.

Marc Joëts ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Marché du pétrole : Quand l’Opep parle, le marché écoute – https://theconversation.com/marche-du-petrole-quand-lopep-parle-le-marche-ecoute-263821

Désastres macroéconomiques : Comment la perception de leur fréquence influence nos décisions financières

Source: The Conversation – in French – By Camille Cornand, Directrice de recherche en économie, CNRS, chercheuse au sein du GATE, Université Lumière Lyon 2

Les désastres économiques, comme la crise du Covid-19, ont-ils un impact sur les comportements d’investissement financier ? Échaudés par une chute extrême des valeurs, les investisseurs sont-ils ensuite moins enclins à investir ? Au cœur de l’analyse se trouve la fréquence perçue des catastrophes macroéconomiques. Plus on les surestime, plus on est prudent en matière d’investissement financier. Mais des parades existent !


Les désastres macroéconomiques sont caractérisés par des baisses profondes et persistantes du produit intérieur brut (PIB), supérieures à 10 % sur une période prolongée. Ils sont le résultat de guerres, de crises financières, de pandémies ou encore de catastrophes climatiques. Bien qu’ils surviennent rarement, ils ont des répercussions majeures sur l’économie mondiale. Des recherches antérieures ont démontré que ces « désastres rares » jouent un rôle important dans la compréhension de l’appétit pour le risque des investisseurs financiers. Cependant, la manière dont les acteurs économiques perçoivent ces désastres reste mal comprise.

Cet article explore la perception de la fréquence des désastres macroéconomiques et comment elle influence les décisions d’investissement financier. Il analyse également la diffusion d’information sur les désastres macroéconomiques passés en se demandant si elle permet aux individus de mieux estimer la fréquence de ces désastres et de les conduire à des décisions d’investissement plus performantes.

D’importants biais cognitifs

La perception des événements rares est sujette à des biais comportementaux du fait, à la fois, de leur rareté dans l’histoire économique et de l’empreinte des événements sur les esprits quand ils surviennent. Ainsi, avant qu’un désastre se produise, les individus ont souvent tendance à sous-estimer la probabilité de ce type d’événement. Mais une fois un événement rare survenu, la perception du risque est souvent exagérée, avec la conviction que de nouveaux désastres sont imminents.




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Ce phénomène peut être expliqué par « le biais de récence », un biais cognitif qui accorde une importance excessive aux événements récents et saillants, comme le montrent les recherches de Tversky et Kahneman.

La crise du Covid-19 et ses répercussions sur l’économie mondiale ont ravivé l’intérêt pour l’étude des désastres macroéconomiques. Non seulement la pandémie a provoqué une chute spectaculaire des marchés financiers, mais elle a également modifié la perception du risque économique et les décisions d’investissement des individus. Selon des études récentes, les personnes qui ont vécu des pertes importantes pendant la crise sanitaire forment ainsi des anticipations plus pessimistes concernant la reprise économique et sont plus enclines à éviter les investissements risqués, ce qui se traduit par une baisse de performance significative de leur épargne.

Surestimation systématique des désastres

Afin de mieux comprendre comment les individus perçoivent la fréquence des désastres macroéconomiques, une étude expérimentale avec des incitations financières a été menée en 2023-2024 auprès de deux groupes de participants en France : 346 experts en finance et 590 personnes non expertes issues de la population générale. L’idée sous-jacente à l’étude de ces deux populations est que les connaissances et la pratique financières pourraient être des déterminants importants des biais dans les perceptions et les décisions financières des individus.

La fréquence historique des désastres macroéconomiques est définie comme le nombre d’épisodes de désastres dans un échantillon historique de plus de 6 000 observations de PIB réel par habitant de 1870 à 2021 sur 42 pays de différentes régions du monde. Cet échantillon est basé sur l’ensemble de données historiques de Barro et Ursua (2008), mis à jour jusqu’en 2021, dans lequel la probabilité d’un épisode de désastre est de 3 % par an.

Les résultats de l’étude ont mis en évidence que les participants surestiment systématiquement la fréquence historique des désastres macroéconomiques. En moyenne, les personnes non expertes ont estimé que la fréquence des désastres macroéconomiques dans l’échantillon de données historiques était de 21,8 %. Même les experts ont surestimé la fréquence des désastres, avec une estimation moyenne de 15 %.

Figure 1 – Estimation moyenne (et intervalle de confiance à 95 %) de la fréquence des désastres macroéconomiques


Graphique réalisé par les auteurs, Fourni par l’auteur

Un sous-investissement dans les actifs financiers risqués

Cette surestimation a eu des conséquences sur les décisions d’investissement des participants. Les participants devaient, dans un second temps, répartir un certain montant entre un actif sans risque, rapportant avec certitude un rendement faible, et un actif risqué, offrant un rendement élevé en l’absence de réalisation d’un désastre macroéconomique et un rendement négatif en cas de désastre. L’occurrence éventuelle d’un désastre était déterminée par un tirage aléatoire calibré sur la fréquence des désastres macroéconomiques dans l’échantillon historique.

Les résultats montrent que la surestimation de la fréquence des désastres macroéconomiques a conduit les participants à sous-investir dans l’actif risqué, réduisant ainsi leurs gains.

Le rôle de la communication

Face à cette surestimation marquée de la fréquence des désastres macroéconomiques par les deux groupes de participants, une question se pose : la communication sur la fréquence réelle de ces événements extrêmes peut-elle remédier à un problème d’information ou aider à corriger des erreurs de jugement et in fine améliorer la prise de décision en matière d’investissement financier ?

Pour répondre à cette question, l’étude a inclus trois traitements informationnels. Le premier d’entre eux a consisté à informer les participants que trois désastres macroéconomiques ont été observés sur 100 données historiques tirées de plus de 6 000 observations de la base de données. Le second a fourni aux participants une information plus précise en indiquant que 30 désastres macroéconomiques ont été observés sur 1 000 données historiques. Le troisième traitement était similaire au premier, mais fournissait en plus aux participants une brève description de trois désastres macroéconomiques spécifiques, récents et saillants : la crise de la dette grecque (2008-2013) et les épisodes de pandémie de COVID-19 au Royaume-Uni et en Espagne (2020).

Ce traitement avait pour but de tester si les individus réagissent différemment lorsqu’ils reçoivent de l’information sur des événements proches dans le temps et géographiquement.

Des perceptions réévaluées

Les résultats ont montré que, effectivement, fournir aux participants de l’information sur la fréquence historique des désastres macroéconomiques leur permet de réévaluer leur perception de cette fréquence dans le bon sens. Après avoir reçu des informations, les experts et les non-experts ont révisé leurs estimations à la baisse, comme en témoignent les deux graphiques ci-dessous. Ils ont, dès lors, alloué une part plus importante de leur investissement à l’actif risqué.

Figure 2 – Comparaison de la réévaluation de la fréquence de désastre macroéconomique selon le traitement informationnel pour la population générale et pour la population d’experts (moyennes et intervalles de confiance à 95 %)


Graphiques réalisés par les auteurs, Fourni par l’auteur

Cependant, si la précision des informations fournies n’a pas eu un impact significatif sur la réévaluation de la fréquence estimée des désastres, et ce, tant pour les experts que pour les non-experts, les informations présentées de manière saillante et concrète ont eu un impact différent pour les non-experts. Ces derniers ont eu tendance à accorder plus de poids aux événements récents mentionnés et ont donc moins diminué leur estimation de la fréquence de désastre macroéconomique après réception de l’information par rapport aux autres cas.

Banque de France, 2021.

Implications pour la communication financière

Les résultats de cette étude ont des implications pratiques importantes en termes de communication financière. La communication sur la fréquence historique des désastres macroéconomiques peut influencer de manière significative les perceptions de ce type de risque extrême et les décisions d’investissement financier qui en découlent.

Fournir des informations quantitatives sur les désastres macroéconomiques peut améliorer leur perception par les investisseurs et réduire le sous-investissement observé dans les actifs risqués, en particulier parmi les non-experts. Cependant, l’impact de cette communication dépend de la manière dont l’information est présentée et du public qu’elle vise. La précision de l’information ne semble ainsi pas être aussi déterminante que la référence à des exemples saillants et récents, notamment pour la population générale.

The Conversation

Camille Cornand a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche.

Brice Corgnet et Pauline Gandré ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Désastres macroéconomiques : Comment la perception de leur fréquence influence nos décisions financières – https://theconversation.com/desastres-macroeconomiques-comment-la-perception-de-leur-frequence-influence-nos-decisions-financieres-263849