« Binge drinking » : ce n’est pas seulement « combien » on boit, c’est aussi « combien de fois » – et le cerveau trinque

Source: The Conversation – in French – By Mickael Naassila, Professeur de physiologie, Directeur du Groupe de Recherche sur l’Alcool & les Pharmacodépendances GRAP – INSERM UMR 1247, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Les conséquences du binge drinking ne sont pas seulement liées à la quantité d’alcool ingérée. Des travaux de recherche expérimentaux menés sur des rongeurs suggèrent que la fréquence des épisodes d’alcoolisation importante altère la plasticité cérébrale, qui plus est de façon différente selon le sexe. Des résultats qui expliqueraient pourquoi, chez les jeunes, des déficits mnésiques peuvent apparaître dès les premiers épisodes de binge drinking.


Les conséquences délétères du binge drinking, pratique qui consiste à boire une grande quantité d’alcool en un temps très court, sont souvent pensées comme résultant du volume d’alcool ingurgité en une seule occasion.

Or, nos travaux suggèrent qu’un paramètre clé à prendre en compte est le « schéma » de consommation. En effet, la répétition d’épisodes de binge drinking perturbe des mécanismes cellulaires essentiels à l’apprentissage et à la mémoire. Bonnes nouvelles, cependant : certaines altérations semblent réversibles lorsque les épisodes cessent, et des pistes thérapeutiques commencent à émerger.

Le « binge drinking », fréquent et pas anodin

En France, les enquêtes montrent que les comportements de consommation d’alcool chez les jeunes évoluent : la proportion de ceux qui ne boivent pas augmente depuis quelques années. Cependant, des profils à risque persistent, notamment dans certains contextes : formation professionnelle en apprentissage, sortie du système scolaire, précarité…

Pourquoi s’y intéresser ? Parce que l’adolescence et le début de l’âge adulte sont des périodes clés du développement cérébral. À ces âges, le cerveau continue de se remodeler, au moment même où se construisent des compétences essentielles, telles que mémoire, prise de décision, contrôle du comportement, toutes indispensables à la réussite scolaire, professionnelle et sociale.

Un comportement, et non un simple « écart »

On qualifie de binge drinking le fait de consommer rapidement et massivement de l’alcool : boire environ 6 à 7 verres d’alcool en deux heures, ce qui entraîne une alcoolémieAlcoolémie
taux d’alcool par litre de sang ou par litre d’air expiré.
d’environ 1 à 1,5 gramme d’alcool par litre de sang. Certains jeunes atteignent même deux à trois fois ce niveau, ce que l’on qualifie de binge drinking extrême ou à haute intensité.

Surtout, le binge drinking n’est pas un événement isolé. Il s’inscrit dans un pattern de consommation caractérisé par :

  • la vitesse de consommation ;
  • l’intensité des épisodes ;
  • l’alternance entre ivresses et périodes d’abstinence ;
  • et, point crucial, la fréquence des épisodes.

Dans un article de conceptualisation du binge drinking publié récemment, nous avons proposé, plutôt que de se focaliser sur la seule quantité d’alcool consommée, d’analyser conjointement ces différentes dimensions.

En effet, une de nos études menées chez des jeunes a révélé que la fréquence des ivresses contribue fortement à définir la sévérité du comportement de binge drinking. De manière convergente, des travaux français ont montré que le binge drinking fréquent (deux fois par mois et plus, entre 18 et 25 ans) triple le risque de développer une alcoolodépendance après 25 ans, comparativement à l’absence de pratique ou à une pratique occasionnelle.

Depuis plusieurs années, notre équipe explore les effets du binge drinking sur le cerveau et la cognition, chez l’animal comme chez l’humain. Nos travaux ont contribué à élucider les mécanismes cellulaires à l’origine de ces comportements, dont les conséquences peuvent s’avérer particulièrement délétères.

Des effets qui varient selon le sexe

Chez l’animal, nous avons démontré que, dès les premiers épisodes, le binge drinking altère la plasticité synaptique dans l’hippocampe, une région du cerveau essentielle pour la mémoire et l’apprentissage, notamment via des récepteurs impliqués dans les mécanismes de plasticité synaptique : (les récepteurs NMDA).

Nos travaux menés chez le rat ont révélé que la vulnérabilité à ces effets diffère selon le sexe. En effet, les différences entre les sexes ne tiennent pas seulement aux quantités d’alcool consommées, mais aussi au contexte hormonal. Nous avons notamment mis en évidence une interaction entre l’alcool et les œstrogènesŒstrogènes
les œstrogènes sont des hormones féminines qui jouent un rôle clé dans le développement sexuel et la reproduction.
au niveau de l’hippocampe.

Concrètement, à l’adolescence, les œstrogènes potentialisent les effets de l’alcool sur le cerveau : lorsque leurs niveaux sont élevés, l’alcool perturbe plus fortement les mécanismes de la mémoire chez les rats femelles que chez les rats mâles. Ainsi, chez les rates adolescentes, l’alcool altère la plasticité synaptique uniquement lorsqu’il est consommé pendant les périodes de pic d’œstrogènes, autrement dit durant le proœstrus (qui est l’équivalent de la phase préovulatoire chez la femme).

En outre, lorsque l’on administre aux animaux de l’estradiol, un puissant œstrogène, en même temps que l’alcool, les mêmes altérations apparaissent, y compris chez les mâles ou chez des femelles prépubères normalement peu exposées aux œstrogènes.

Cette interaction entre alcool et œstrogènes crée ainsi une fenêtre de vulnérabilité spécifique, à un moment où le cerveau est encore en pleine maturation.

Une prise de décision altérée, même entre les épisodes

Le binge drinking perturbe également la prise de décision et le fonctionnement d’un système clé du cerveau impliqué dans la motivation, l’apprentissage par la récompense et l’évaluation des conséquences des actions (le système dopaminergique striatal). Cette situation peut entretenir un cercle vicieux, une prise de décision altérée favorisant la répétition des ivresses.

Nous avons constaté que le binge drinking altère la prise de décision principalement chez les mâles, qui deviennent moins capables de faire des choix avantageux. Chez les femelles, il augmente surtout l’impulsivité et modifie le fonctionnement du système dopaminergique, sans altération majeure de la décision elle-même.

Soulignons que ces déficits de prise de décision sont observés en période d’abstinence (24 heures après la dernière consommation), ce qui indique que ce problème ne se limite pas aux périodes durant lesquelles les effets de l’alcool sont aigus : il peut persister entre les épisodes de binge drinking.

Dans nos études cliniques (menées chez l’être humain, donc), nous avons observé chez les jeunes binge drinkers des perturbations spécifiques de la mémoire verbale, touchant l’encodage, le stockage et la récupération des informations. Concrètement, ces perturbations pourraient se traduire par des difficultés à retenir un cours ou à restituer spontanément des informations apprises. Elles sont aussi observées en dehors des épisodes d’ivresse, en période d’abstinence, ce qui indique que l’altération de la mémoire persiste là aussi entre deux épisodes de binge drinking.

Le binge drinking et la mémoire.

Tous ces résultats convergent vers une idée simple : le binge drinking n’est pas un « dérapage » ponctuel, mais un mode de consommation susceptible de laisser des traces neurobiologiques mesurables et d’affecter des comportements essentiels de la vie des jeunes.

Les résultats de notre dernière étude vont dans ce sens, puisqu’ils indiquent que la fréquence des épisodes de binge drinking change la signature cérébrale des atteintes des mécanismes cellulaires de la mémoire.

« Binge drinking » et mémoire : la fréquence change la donne

La question peut paraître simple en apparence, mais elle était jusqu’ici restée sans réponse : le temps qui sépare deux épisodes de binge drinking a-t-il un impact sur le cerveau ?

Basée sur un modèle expérimental où des rats adolescents sont exposés à deux fréquences différentes d’épisodes de binge drinking (espacés ou rapprochés), notre dernière étude révèle que les atteintes cérébrales dépendent du rythme des épisodes de binge drinking.

Schéma montrant l’impact d’une haute fréquence d’épisodes de binge drinking (en haut) et d’une basse fréquence (en bas) sur les mécanismes synaptiques dans l’aire CA1 de l’hippocampe jouant un rôle clé dans la mémoire. À droite, on observe qu’une haute fréquence augmente l’amplitude de la plasticité alors que la basse fréquence abolit la plasticité synaptique.
Olivier Pierrefiche / Margot Debris, Fourni par l’auteur

Parmi les points à retenir, ces travaux démontrent que les altérations de certaines formes de plasticité de l’hippocampe dépendent de la fréquence des épisodes de binge drinking, avec des effets opposés.

Lorsque les épisodes sont rapprochés (haute fréquence), l’alcool bloque ou réduit fortement une forme clé de plasticité synaptique impliquée dans la mémoire, ce qui suggère une incapacité du cerveau à affaiblir certaines connexions synaptiques lorsque cela est nécessaire. À l’inverse, lorsque les épisodes sont plus espacés (basse fréquence), cette même plasticité est exagérée, c’est-à-dire plus intense que la normale.

Pour le dire autrement, à quantité d’alcool comparable, répéter les épisodes à des fréquences différentes modifie différemment le fonctionnement cérébral, en augmentant ou en abolissant la plasticité synaptique.

Des effets sur la mémoire et l’apprentissage qui restent à explorer

Ces deux situations sont potentiellement délétères pour l’apprentissage et la mémoire, car elles traduisent un déséquilibre des mécanismes qui permettent normalement au cerveau d’ajuster, de renforcer ou d’affaiblir les connexions neuronales en fonction de l’expérience.

Une plasticité réduite ou absente peut limiter la capacité à modifier des réseaux neuronaux existants, entravant l’acquisition de nouvelles informations. À l’inverse, une plasticité excessive peut rendre les traces mnésiques moins stables ou moins sélectives, favorisant des apprentissages moins précis ou plus labiles.

Toutefois, les conséquences cognitives exactes de ces altérations opposées restent encore à déterminer. L’étude montre clairement des modifications des mécanismes synaptiques clés de la mémoire, mais des travaux complémentaires sont nécessaires pour établir précisément comment ces déséquilibres se traduisent, à long terme, en termes de performances mnésiques et d’apprentissage.

Autre enseignement de ces travaux : l’arrêt des épisodes de binge drinking permet une récupération spontanée de ces perturbations en deux semaines environ, ce qui suggère l’existence d’une capacité de récupération fonctionnelle.

Enfin, ces recherches nous ont également permis d’explorer les possibilités de réparer les atteintes causées par les épisodes de binge drinking grâce à un traitement précoce original.

Les anti-inflammatoires, une piste à explorer

Notre étude montre qu’après une exposition répétée à des binge d’alcool, un traitement par un anti-inflammatoire (minocycline) (anti-inflammatoire) atténue les perturbations de plasticité induites par l’alcool.

Ce résultat s’inscrit dans un ensemble de travaux suggérant que le binge drinking déclenche une réponse neuro-inflammatoire précoce dans le cerveau, en particulier à l’adolescence. L’alcool active notamment les cellules immunitaires du cerveau (microglie) et augmente la production de médiateurs pro-inflammatoires (cytokines), susceptibles de perturber la transmission entre les neurones.

On sait que le binge drinking est particulièrement toxique pour le cerveau, car entraîne une mort neuronale et des atteintes de la substance blanche (les axones, les extensions des neurones). Ces atteintes sont relayées par des processus de neuro-inflammation.

« Binge drinking : quand le cerveau trinque ! »

Attention toutefois : ces résultats ne justifient pas à ce stade une utilisation clinique systématique de médicaments anti-inflammatoire. Leur intérêt potentiel se situerait plutôt en amont de l’addiction, dans une logique de prévention ou d’intervention précoce, par exemple chez des jeunes exposés à des épisodes répétés de binge drinking mais ne présentant pas encore d’addiction à l’alcool.

Par ailleurs, il est important de souligner que ces observations découlent de travaux précliniques, donc menés uniquement chez l’animal. Pour l’instant, les premiers essais de modulateurs neuro-inflammatoires menés chez des patients souffrant de troubles de l’usage d’alcool ont donné des résultats mitigés.

En effet, chez les personnes souffrant d’addiction installée, les mécanismes en jeu sont plus complexes et durables, et l’efficacité de stratégies anti-inflammatoires seules reste à démontrer dans des essais cliniques contrôlés.

Pourquoi est-ce important ?

Les repères de réduction des risques insistent déjà sur des limites hebdomadaires et sur le fait d’avoir des jours sans alcool.

Mais dans la vie réelle, que ce soit en médecine générale ou aux urgences par exemple, les épisodes de binge drinking sont parfois banalisés (« Ce n’est que le week-end »). Or, nos résultats soutiennent que la répétition pourrait être un facteur clé des atteintes neurocognitives : cela plaide pour un repérage systématique de la fréquence des épisodes et pour des interventions brèves ciblées. En consultation, les médecins doivent avoir conscience que demander « combien de fois ? » peut être aussi important que « quelle quantité ? »

Le fait que l’on constate une récupération de certaines atteintes de la transmission synaptique après l’arrêt peut se traduire facilement en un puissant message de santé publique : réduire la fréquence (ou interrompre la séquence d’épisodes) du binge drinking pourrait permettre au cerveau de recouvrer des fonctions essentielles d’apprentissage à l’adolescence. C’est un levier motivant, notamment pour les jeunes : on ne parle pas seulement de risques lointains, mais d’effets mesurables et potentiellement réversibles à court terme.

Enfin, ces travaux pourraient ouvrir des pistes thérapeutiques, cibler la neuro-inflammation, mais avec prudence, car leur efficacité chez l’humain dans le cadre du binge drinking ou de l’addiction à l’alcool n’est pas encore démontrée.

Ces résultats vont dans le sens des constats posés par des synthèses récentes qui soulignent que, chez les jeunes, des déficits mnésiques peuvent apparaître très tôt et impliquer des mécanismes de neuro-inflammation ou d’épigénétique.

Ils renforcent une idée structurante : en matière de binge drinking et de consommation d’alcool en général, il faut sortir d’une vision « dose totale = risque total ». Pour comprendre et prévenir, on doit intégrer le pattern, autrement dit le schéma de consommation, dont la fréquence des épisodes.

The Conversation

Mickael Naassila est Président de la Société Française d’Alcoologie et d’Addictologie (SF2A) et de la Société Européenne de Recherche Biomédicale sur l’Alcoolisme (ESBRA); Vice-président de la Fédération Française d’Addictologie (FFA) et vice-président junior de la Société Internationale de recherche Biomédicale sur l”Alcoolisme (ISBRA). Il est membre de l’institut de Psychiatrie, co-responsable du GDR de Psychiatrie-Addictions et responsable du Réseau Nationale de Recherche en Alcoologie. Il a reçu des financements de l’ANR, de l’IReSP/INCa Fonds de lutte contre les addictions. Il est membre sénior de l’IUF Institut Universitaire de France.

Margot Debris a reçu des financements du ministère français de l’Enseignement supérieur et de la Recherche dans le cadre de son doctorat. Elle est membre de l’ESBRA (European Society for Biomedical Research on Alcohol).

Olivier Pierrefiche est membre de l’ESBRA (European Society for Biomedical Research on Alcoholism) et de la Société française des Neurosciences.

ref. « Binge drinking » : ce n’est pas seulement « combien » on boit, c’est aussi « combien de fois » – et le cerveau trinque – https://theconversation.com/binge-drinking-ce-nest-pas-seulement-combien-on-boit-cest-aussi-combien-de-fois-et-le-cerveau-trinque-273205

Polyarthrite rhumatoïde : en l’absence de traitement pour la guérir, de nouvelles pistes pour la prévenir

Source: The Conversation – in French – By Kevin Deane, Professor of Medicine and Rheumatology, University of Colorado Anschutz Medical Campus

Un massage doux peut aider à soulager les douleurs articulaires et les gonflements liés à la polyarthrite rhumatoïde. Toa55/iStock/Getty Images Plus

La polyarthrite rhumatoïde est une maladie inflammatoire auto-immune qui déforme douloureusement les articulations et handicape parfois lourdement les personnes qui en souffrent. Si les traitements se sont améliorés et permettent parfois une rémission, ils ne peuvent garantir une guérison. Pour cette raison, une partie des recherches s’oriente vers la prévention.


Plus de 18 millions de personnes dans le monde souffrent de polyarthrite rhumatoïde, dont près de 1,5 million d’Américains (et environ 320 000 Français, NdT).

Il s’agit d’une forme de rhumatisme inflammatoire d’origine auto-immune : le système immunitaire s’attaque aux articulations, provoquant une inflammation importante. Celle-ci peut entraîner douleurs, raideurs et gonflements articulaires ; de nombreux patients décrivent aussi une fatigue marquée et une sensation pseudo-grippale.

En l’absence de traitement, la maladie peut entraîner de lourds dommages aux articulations. Mais même lorsqu’elle est prise en charge, elle peut progresser et être à l’origine de handicaps significatifs. Préparer les repas, s’occuper d’enfants, s’habiller… Accomplir les gestes du quotidien peut devenir très difficile, en particulier lorsque la polyarthrite rhumatoïde revêt une forme très active, ou quand elle atteint un stade avancé.

Jusqu’ici, la prise en charge intervenait généralement après l’apparition des symptômes. Or un corpus croissant de données suggère qu’il est possible d’identifier la maladie plus tôt – et laisse même espérer pouvoir peut-être, à terme, la prévenir.

En tant que médecin-chercheur spécialiste de la polyarthrite rhumatoïde, j’ai mené un essai clinique visant à évaluer des traitements ciblant cette affection. Selon moi, ces travaux constituent un pas de plus vers une médecine capable d’identifier les personnes à risque de polyarthrite rhumatoïde avant que la maladie ne se déclare, dans l’optique de leur proposer des stratégies pour en retarder l’apparition, voire l’empêcher. J’espère que ces recherches conduiront dans les années à venir à améliorer la prise en charge de cette affection.

Dépister la maladie avant qu’elle ne cause des dommages

Aujourd’hui, lorsqu’une personne consulte pour des douleurs articulaires ou parce qu’elle manifeste des symptômes évoquant un possible problème auto-immun, elle passe un examen clinique qui consiste notamment à inspecter ses articulations afin de détecter tout gonflement. Il s’agit là de la base du diagnostic, lequel est ensuite confirmé par des analyses sanguines visant à mettre en évidence la présence de marqueurs particuliers, appelés auto-anticorps.

Si tous les patients ne présentent pas de telles anomalies biologiques, il faut savoir que jusqu’à 80 % d’entre eux possèdent dans leur organisme deux auto-anticorps : le facteur rhumatoïde et les anticorps anti-peptides cycliques citrullinés (anti-CCP).

Au-delà des douleurs articulaires, la polyarthrite rhumatoïde affecte l’ensemble du système immunitaire (vidéo en anglais).

Plusieurs études ont par ailleurs confirmé que la polyarthrite rhumatoïde se développe en passant initialement par une phase préclinique. Durant cette période, certains marqueurs biologiques, tels que le facteur rhumatoïde et les anti-CCP, deviennent détectables dans le sang, alors même que les articulations ne sont pas encore atteintes par le gonflement caractéristique de la maladie. Leur présence indique qu’une réaction auto-immune est en cours, même si l’organisme fonctionne encore correctement : durant cette phase préclinique, une personne à risque peut ne ressentir absolument aucun symptôme.

En pratique, maintenant que les chercheurs ont identifié ce stade préclinique, il devient envisageable pour les praticiens de repérer les personnes à risque avant que ne se déclenche l’inflammation articulaire, en s’appuyant sur la présence de certains marqueurs biologiques, tels que les auto-anticorps, ainsi que sur certains signes cliniques évocateurs, tels qu’une raideur articulaire matinale qui se prolonge.

Précisons que, pour l’instant, la capacité à prédire le risque d’évolution de cette phase préclinique vers une polyarthrite rhumatoïde fait encore l’objet de recherches. Cependant, les spécialistes de la polyarthrite rhumatoïde tendent vers la mise en place d’approches permettant d’évaluer ledit risque au cours de visites médicales de routine (à la façon dont la mesure du cholestérol renseigne sur le risque cardiovasculaire).

Explorer le stade préclinique de la polyarthrite rhumatoïde

Grâce aux progrès réalisés en matière de prédiction, les chercheurs peuvent désormais s’atteler à identifier les traitements les plus à même de retarder ou d’empêcher l’apparition de la polyarthrite rhumatoïde.

Des essais cliniques impliquant des personnes positives aux anti-CCP ou présentant d’autres facteurs de risque (tels que des douleurs articulaires et une inflammation infraclinique, c’est-à-dire détectée par des techniques d’imagerie comme l’IRM) ont notamment été menés.

À ce jour, la plupart de ces travaux ont visé à évaluer l’efficacité en matière de prévention de médicaments immunomodulateurs déjà utilisés dans la prise en charge de la maladie une fois celle-ci déclarée. On peut citer par exemple le méthotrexate, l’hydroxychloroquine ou le rituximab. Pourquoi tous ces médicaments présenteraient-ils un intérêt en prévention ? Selon les chercheurs, leur administration sur une courte durée pourrait induire une « réinitialisation » durable du système immunitaire, et ainsi empêcher l’évolution vers la maladie.

Deux études ont en particulier démontré qu’un médicament immunosuppresseur, l’abatacept, était capable de retarder le déclenchement de la polyarthrite rhumatoïde, et ce, même après l’arrêt du traitement.

Bien que pour l’instant, aucune de ces molécules n’a encore reçu d’autorisation dans un contexte de prévention de la polyarthrite rhumatoïde, ces travaux laissent espérer que les chercheurs finiront par identifier la molécule adéquate – ainsi que la dose et la durée optimales de traitement.

Il reste cependant encore plusieurs obstacles à franchir avant que les traitements préventifs ne deviennent la norme. La première difficulté concerne le manque de connaissances concernant la biologie de la phase préclinique, liée au fait que jusqu’à très récemment, la plupart des études portaient essentiellement sur des patients atteints de polyarthrite rhumatoïde déclarée. Les personnes à risque étaient ignorées.

Désormais, il est possible grâce à certains marqueurs sanguins, tels que les anti-CCP, de les identifier plus aisément. De ce fait, un nombre croissant d’études porte aujourd’hui sur des personnes positives aux anti-CCP, éclairant d’une lumière nouvelle les mécanismes biologiques qui sous-tendent le développement de la maladie.

On sait par exemple désormais que le stade préclinique s’accompagne de multiples anomalies : altérations de la régulation de certaines cellules immunitaires, présence d’auto-anticorps, ou encore inflammation systémique. Les chercheurs espèrent maintenant identifier des moyens permettant de cibler ces dérèglements avant que les articulations des patients ne commencent à se déformer.

Les chercheurs ont aussi découvert que les anomalies du système immunitaire observées durant la phase préclinique de la maladie pourraient provenir d’autres endroits du corps que des articulations. Ainsi, selon l’hypothèse des origines muqueuses, les problèmes auto-immuns initiaux résulteraient d’une inflammation des surfaces muqueuses, telles que les gencives, les poumons et l’intestin). Les articulations ne seraient atteintes que plus tard, au cours de la progression de la maladie.

Cette hypothèse, si elle devait être confirmée, expliquerait pourquoi la maladie parodontale, l’emphysème ou d’autres atteintes pulmonaires, ainsi que l’exposition au tabac ou aux fumées d’incendies de forêt sont associées à un risque accru de développer une polyarthrite rhumatoïde. Elle pourrait également expliquer pourquoi certaines bactéries ont aussi été associées à la maladie. Il ne s’agit cependant pour l’instant que d’une hypothèse, et des recherches pour la confirmer (ou l’infirmer) devront être encore menées. De futurs essais cliniques impliquant des approches ciblant les processus muqueux pourraient notamment aider à préciser la nature des mécanismes potentiellement à l’origine de ces observations.

nurse draws blood from patient with outstretched arm
À terme, le dépistage de biomarqueurs de la polyarthrite rhumatoïde pourrait se faire en routine. Toutefois, à l’heure actuelle, les professionnels de santé rencontrent encore souvent des difficultés lorsqu’il s’agit d’identifier parmi leurs patients ceux qui présentent un risque de développer la maladie.
MoMo Productions/DigitalVision via Getty Images

Affiner les prédictions

Même si la présence de biomarqueurs, tels que les anti-CCP, est fortement prédictive du risque de développer une polyarthrite rhumatoïde, en matière de diagnostic, les professionnels de santé se heurtent à une difficulté persistante : certaines personnes positives pour lesdits biomarqueurs ne développeront jamais la maladie.

Selon les études, seuls 20 % à 30 % environ des individus positifs aux anti-CCP développent une polyarthrite rhumatoïde dans les deux à cinq ans qui suivent les analyses ; cependant, la combinaison de la présence de ces biomarqueurs avec d’autres facteurs de risque permet d’identifier les personnes qui présentent un risque supérieur à 50 % de développer la maladie dans l’année qui suit le résultat.

Cette incertitude complique le recrutement pour mener les essais cliniques destinés à évaluer les méthodes de prévention : si l’on ne sait pas précisément qui développera la maladie, il devient difficile de démontrer que les interventions mises en place l’empêchent réellement de survenir…

Jusqu’à présent, les chercheurs ont tenté de recruter pour les essais cliniques des personnes ayant consulté pour des symptômes précoces de la maladie, sans toutefois présenter de gonflements articulaires. Si cette approche s’est révélée efficace, un nombre beaucoup plus important de personnes à risque passent probablement sous les radars des scientifiques, n’ayant pas encore sollicité de soins. Tant que le dépistage systématique des marqueurs sanguins ne sera pas mis en place, les chercheurs devront continuer à s’appuyer sur des réseaux internationaux les plus vastes possibles, afin de recruter – après tests d’identification de facteurs de risque, tels que les auto-anticorps – les candidats destinés à intégrer les essais cliniques de prévention.

Certes, il reste encore beaucoup de travail à accomplir. Toutefois, les avancées actuelles nous rapprochent un peu plus chaque jour du moment où la prévention deviendra enfin une composante de la prise en charge de routine de la polyarthrite rhumatoïde.

The Conversation

Le Dr Deane a reçu des subventions de la Fondation contre l’arthrite, des Instituts nationaux de la santé, de Boehringer Ingelheim, de Gilead et de ThermoFisher, et a participé à des comités consultatifs auprès de Werfen, Boehringer Ingelheim, AllInBio et Lilly. Le Dr Deane fait également partie de groupes de travail sur la prédiction de la polyarthrite rhumatoïde, parrainés par l’American College of Rheumatology et l’European Alliance of Associations for Rheumatology.

ref. Polyarthrite rhumatoïde : en l’absence de traitement pour la guérir, de nouvelles pistes pour la prévenir – https://theconversation.com/polyarthrite-rhumato-de-en-labsence-de-traitement-pour-la-guerir-de-nouvelles-pistes-pour-la-prevenir-274401

Quand l’IA fait parler les morts : une prouesse peu réconfortante

Source: The Conversation – in French – By Tom Divon, Researcher , Hebrew University of Jerusalem

Depuis que les humains enterrent leurs morts, ils cherchent à les maintenir symboliquement à leurs côtés. Les portraits du Fayoum
— ces images saisissantes de réalisme insérées dans les bandelettes des momies égyptiennes — fixaient des visages voués à demeurer présents bien après que la vie a quitté le corps.

Les effigies de différentes cultures avaient le même objectif : rendre présent l’absent, garder le mort à proximité sous une forme ou une autre.

Mais toutes ces tentatives avaient une limite fondamentale. Elles étaient vivantes, mais elles ne pouvaient pas répondre. Les morts restaient morts.

Au fil du temps, une autre idée a émergé : celle des morts actifs. Des fantômes qui revenaient dans le monde pour régler des affaires inachevées, comme des esprits liés à de vieilles maisons. Cependant, lorsqu’ils parlaient, ils avaient besoin d’un médium humain, d’un corps vivant pour leur prêter sa voix et sa présence.

Les médias ont évolué pour amplifier ce désir ancien de faire revenir ce qui est absent. Photographie, cinéma, enregistrements audio, hologrammes. Chaque technique a ajouté de nouveaux niveaux de détail et de nouveaux modes pour faire revivre le passé dans le présent.

Aujourd’hui, l’IA générative promet quelque chose d’inédit : la résurrection interactive.

Elle offre une entité qui converse, répond et s’adapte. Une célébrité décédée, contrainte numériquement à interpréter des chansons qui ne lui ont jamais appartenu. Une femme assassinée dans une affaire de violence domestique réanimée pour « parler » de sa propre mort. Des profils en ligne ressuscitent les victimes de tragédies, « revivant » leur traumatisme à travers des récits présentés comme des avertissements ou des leçons.




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Quand les IA cadrent l’information et façonnent notre vision du monde


Nous sommes des chercheurs qui étudions depuis de nombreuses années les liens entre la mémoire, la nostalgie et la technologie. Nous nous intéressons particulièrement à la manière dont les gens donnent du sens et se souviennent, et à la façon dont les technologies accessibles façonnent ces processus.

Dans un article récent, nous avons examiné comment l’IA générative est utilisée pour redonner vie aux morts dans des contextes du quotidien. La circulation facile de ces fantômes numériques soulève des questions urgentes : qui autorise ces vies après la mort, qui parle à travers eux et qui décide comment les morts sont mis à contribution ?

Ce qui donne leur force à ces fantômes audiovisuels, ce n’est pas seulement le spectacle technologique, mais la tristesse qu’ils révèlent. Les morts sont transformés en artistes à des fins auxquelles ils n’ont jamais consenti, qu’il s’agisse de divertissement, de consolation ou de messages politiques.

Cette démonstration de la puissance de l’IA révèle également à quel point la perte, la mémoire et l’absence peuvent être facilement adaptées pour atteindre divers objectifs.

Et c’est là qu’une émotion plus discrète fait son apparition : la mélancolie. Nous entendons par là le malaise qui surgit lorsque quelque chose semble vivant et réactif, mais manque d’autonomie.

Ces personnages IA bougent et parlent, mais ils restent des marionnettes, animés selon la volonté de quelqu’un d’autre. Ils nous rappellent que ce qui ressemble à une présence n’est en fin de compte qu’une performance soigneusement mise en scène.

Ils sont ramenés à la vie pour servir, pas pour vivre. Ces personnages ressuscités ne réconfortent pas. Ils nous troublent et nous invitent à une réflexion plus profonde sur ce que signifie vivre dans l’ombre de la mortalité.

À quoi ressemble la « résurrection » ?

Dans notre étude, nous avons recueilli plus de 70 cas de résurrections alimentées par l’IA.

Ils sont particulièrement fréquents sur les plateformes riches en vidéos telles que TikTok, YouTube et Instagram.

Compte tenu de leur prolifération actuelle, nous avons tout d’abord comparé tous les cas et recherché des similitudes dans leurs objectifs et leurs applications. Nous avons également pris note des données et des outils d’IA utilisés, ainsi que des personnes ou des institutions qui les emploient.

L’une des utilisations les plus courantes de l’IA générative consiste à ressusciter numériquement des personnalités emblématiques dont la valeur commerciale, culturelle et symbolique s’intensifie souvent après leur mort. Parmi celles-ci, on peut citer :

  • Whitney Houston – ressuscitée pour interpréter ses propres chansons et celles d’autres artistes, circulant en ligne comme une relique malléable du passé.

  • La reine Elizabeth II – ramenée à la vie sous les traits d’une rappeuse du quartier pour se produire avec une assurance inspirée de la culture urbaine noire. Cette transformation illustre comment des personnalités nationales importantes, autrefois tenues à distance dans leur tour d’ivoire, deviennent une forme de propriété publique après leur mort.

Ces vies après la mort algorithmiques réduisent les défunts à des actifs de divertissement, convoqués à la demande, dépouillés de leur contexte et refaits selon les caprices contemporains. Mais la résurrection par l’IA prend également une tournure plus sombre.

  • Une femme qui a été violée et assassinée en Tanzanie est réapparue dans des vidéos générées par l’IA, où elle est amenée à avertir les autres de ne pas voyager seuls, transformant ainsi sa mort en message d’avertissement.

  • Une femme est convoquée par l’IA pour revivre le jour le plus tragique de sa vie, réanimée numériquement pour raconter comment son mari l’a tuée, intégrant ainsi un avertissement contre la violence domestique.

Ici, les fantômes de l’IA fonctionnent comme des avertissements, des rappels de l’injustice, de la guerre et des blessures collectives non cicatrisées. Dans ce processus, le deuil devient un contenu et le traumatisme un outil pédagogique. L’IA ne se contente pas de faire revivre les défunts. Elle réécrit leurs vies et les remet en circulation en fonction des besoins des vivants.

Si de telles interventions peuvent surprendre au premier abord, leur poids éthique réside dans l’asymétrie qu’elles révèlent : ceux qui ne peuvent refuser sont appelés à servir des objectifs auxquels ils n’ont jamais consenti. Et cela est toujours marqué par un triangle de tristesse : la tragédie elle-même, sa résurrection et le fait de revivre de force cette tragédie.

La mélancolie

Nous suggérons de distinguer deux registres de mélancolie afin de localiser l’origine de notre malaise et de montrer à quel point ce sentiment peut facilement nous désarmer.

Le premier registre concerne la mélancolie liée aux morts. Dans ce mode, les célébrités ou les victimes ressuscitées sont rappelées pour divertir, instruire ou rejouer les traumatismes mêmes qui ont marqué leur mort. La fascination de les voir se produire à la demande émousse notre capacité à percevoir l’exploitation qui est en jeu, ainsi que le malaise, la gêne et la tristesse inhérents à ces performances.

Le deuxième registre est la mélancolie liée à nous, les ressuscités vivants. Ici, le malaise ne provient pas de l’exploitation, mais de la confrontation. En regardant ces spectres numériques, nous sommes rappelés à l’inévitabilité de la mort, même si la vie semble prolongée sur nos écrans. Aussi sophistiqués que soient ces systèmes, ils ne peuvent pas restituer la plénitude d’une personne. Au contraire, ils réaffirment discrètement le fossé entre les vivants et les morts.




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La mort est inévitable. Les résurrections par l’IA ne nous épargneront pas le deuil ; au contraire, elles nous confrontent plus frontalement avec la réalité inéluctable d’un monde façonné par ceux qui ne sont plus là.

Plus troublant encore est le pouvoir spectaculaire de la technologie elle-même. Comme pour tout nouveau média, la fascination exercée par les « performances » technologiques nous captive détournant notre attention des questions structurelles plus difficiles concernant les données, le travail, la propriété et le profit, ainsi que sur qui est ramené à la vie, comment et dans l’intérêt de qui.

Du malaise, pas de l’empathie

Plus une résurrection se rapproche de l’apparence et de la voix humaines, plus nous remarquons clairement ce qui manque.

Cet effet est illustré par le concept connu sous le nom de « vallée dérangeante », introduit pour la première fois par le roboticien japonais Masahiro Mori en 1970. Il décrit comment des figures presque humaines, mais pas tout à fait, ont tendance à susciter un malaise plutôt que de l’empathie chez les spectateurs.

Il ne s’agit pas uniquement d’un problème de défauts techniques dans les résurrections, les imperfections pouvant être réduites grâce à de meilleurs modèles et des données à plus haute résolution. Ce qui reste, c’est un seuil plus profond, une constante anthropologique qui sépare les vivants des morts. C’est la même frontière que les cultures et les traditions spirituelles tentent de franchir depuis des millénaires. La technologie, dans son audace, tente à nouveau de la franchir. Et comme celles qui l’ont précédée, elle échoue.

La mélancolie de l’IA réside précisément ici : dans son ambition de réduire la distance entre la présence et l’absence, et dans son incapacité à le faire.

Les morts ne reviennent pas. Ils ne font que scintiller à travers nos machines, apparaissant brièvement comme des lueurs qui révèlent à la fois notre désir et les limites de ce que la technologie ne peut réparer.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Quand l’IA fait parler les morts : une prouesse peu réconfortante – https://theconversation.com/quand-lia-fait-parler-les-morts-une-prouesse-peu-reconfortante-274146

D’Adolphe Thiers à Édouard Balladur, à qui ont profité les grands emprunts ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Éric Pichet, Professeur et directeur du Mastère Spécialisé Patrimoine et Immobilier, Kedge Business School

En France, un grand emprunt pourrait-il sauver la situation financière de l’État ? D’un côté, un endettement qui ne cesse de croître, de l’autre, des ménages qui épargnent toujours plus. Et si la solution était de demander aux seconds de financer plus ou moins volontairement le premier. Sur le papier, l’idée semble alléchante d’autant que le grand emprunt occupe une place particulière dans l’imaginaire français. Tentant lorsque l’épargne des ménages est une mesure de précaution pour se protéger des conséquences de l’endettement du secteur public.


L’incapacité récurrente des pouvoirs publics en France à ramener le déficit dans les critères de Maastricht a été aggravée par les deux grandes crises récentes, celle des subprimes en 2008 et celle du Covid en 2020. Cette dérive s’est encore accentuée avec l’incapacité de l’Assemblée nationale issue de la dissolution de juin 2024 à s’accorder pour voter une loi de finances qui réduirait ce déficit. En conséquence, ce dernier est attendu à 5,4 % du PIB en 2025 et encore vers 5 % en 2026, soit le plus important de la zone euro relativement au PIB, quel que soit le sort de la loi de finances pour 2026 toujours en suspens, soit très loin du seuil de 3 % fixé par le Pacte de stabilité et de croissance.

Quant à la dette publique, partie de 20 % du PIB en 1980, dernière année d’équilibre des comptes publics, elle culmine à 116 % à la fin de 2025, soit près du double du seuil du Pacte fixé à 60 % du PIB. Ce faisant, elle se situe juste après celle de la Grèce et de l’Italie.

L’inquiétante envolée de la charge de la dette

La longue période de taux d’intérêt très bas voire négatifs auxquels empruntait l’État de 2009 à 2022 était la conséquence directe de l’action inédite des grandes banques centrales pour éviter une dépression mondiale à la suite de la crise des subprimes de 2008. Ce volontarisme monétaire exceptionnel s’est achevé brutalement avec la hausse brutale des taux des banques centrales en 2022-2023 pour juguler la forte inflation qui a suivi l’invasion de l’Ukraine.




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En conséquence, les taux d’émission des obligations françaises à dix ans sont passés de 1 % en 2022 à 3,6 % début 2026, soit à des niveaux supérieurs au Portugal et à l’Espagne et même à la Grèce. Plus grave, la charge de la dette publique (les intérêts versés chaque année aux créanciers des organismes publics) passera de 50 milliards d’euros en 2022 à 75 milliards en 2026 (dont 60 milliards pour le seul État).


Fourni par l’auteur

Source : Programme de stabilité de 2024, charge d’intérêts en comptabilité nationale, Finances publiques et économie (Fipeco).

Le précédent de l’emprunt obligatoire

Face à l’Himalaya de la dette diagnostiqué (avec raison mais un peu tard…) par François Bayrou quand il était premier ministre, les députés socialistes ont repris, au moment des débats sur l’instauration de taxe Zucman l’idée d’un emprunt forcé sur les plus riches en référence à une initiative du premier ministre Pierre Mauroy en 1983. Émis à un taux de 11 % (contre 14 % sur le marché à l’époque) celui-ci avait contraint 7 millions de contribuables à prêter 13,4 milliards de francs (soit environ 5 milliards d’euros) à hauteur de 10 % de leur impôt sur le revenu et de 10 % de leur impôt sur la fortune. Prévu pour trois ans, mais très impopulaire, car touchant également la classe moyenne supérieure, il fut remboursé par anticipation au bout de deux ans et ne fit jamais école.

Si cette idée d’un emprunt forcé a été rejetée par le gouvernement et l’Assemblée nationale le 26 novembre 2025, la piste d’un grand emprunt agite toujours les esprits d’autant que le contexte actuel rappelle celui des précédents historiques, en temps de guerre ou face à des crises budgétaires aiguës, et qu’ils ont toujours été couronnés de succès à l’émission.

L’emprunt de Thiers ou la naissance du mythe

Après la cuisante défaite de la guerre franco-prussienne de 1870-1871, le traité de Francfort du 10 mai 1871 impose à la France, outre la cession de l’Alsace-Lorraine, une indemnité de 5 milliards de francs-or (soit 70 milliards d’euros). Adolphe Thiers, le chef de l’exécutif de l’époque, émet alors un emprunt d’État au taux de 5 % sur cinquante ans garanti sur l’or.

L’engouement des épargnants a permis de payer l’indemnité allemande dès 1873 avec deux ans d’avance mettant ainsi fin à l’occupation militaire. Surtout, le succès de l’emprunt a assis la crédibilité de la toute jeune IIIe République. Puissant symbole de la résilience du pays il inspira d’autres emprunts de sorties de guerre, comme l’emprunt dit de la Libération de 1918 et celui de 1944.

L’emprunt Pinay 1952-1958 ou les délices de la rente

Premier grand emprunt du temps de paix, la rente Pinay – du nom du ministre de l’économie et des finances sous la quatrième et la cinquième République – de 1952 était destinée à sortir le pays des crises alimentaires et du logement de l’après-guerre. L’équivalent de 6 milliards d’euros a été alors levé avec un taux d’intérêt plutôt faible de 3,5 %,, mais assorti d’une indexation de son remboursement sur le napoléon en 1985 (date à laquelle l’emprunt a été complètement remboursé) et surtout une exonération d’impôt sur le revenu et sur les droits de succession.

Cette gigantesque niche fiscale pour les plus riches était d’ailleurs discrètement mise en avant par les agents de change qui conseillaient aux héritiers de « mettre leur parent en Pinay avant de le mettre en bière » pour éviter les droits de succession entraînant au passage de cocasses quiproquos familiaux lorsque le moribond reprenait des forces…

Le succès de la rente Pinay fut tel que de Gaulle, revenant au pouvoir, lui demanda de récidiver avec le Pinay/de Gaulle de 1958 destiné à sauver les finances publiques, restaurer la crédibilité de l’État et accompagner la réforme monétaire qui allait aboutir au nouveau franc de 1960.

L’emprunt Giscard, un grand emprunt coûteux pour l’État

Portant le nom du ministre des finances du président Pompidou, cet emprunt émis en 1973 rapportait 7 % et a levé l’équivalent d’environ 5,6 milliards d’euros sans avantage fiscal mais une obscure sous-clause du contrat prévoyait une indexation automatique sur le lingot d’or en cas d’inflation.

L’or s’étant envolé avec la fin des accords de Bretton Woods de 1971-1974, cet emprunt coûta finalement en francs constants au moment de son remboursement en 1988 près de cinq fois ses recettes.

1993, le dernier grand emprunt

Après la crise des subprimes de 2008, Nicolas Sarkozy avait envisagé l’émission d’un grand emprunt de 22 milliards d’euros pour financer cinq grandes priorités : l’enseignement supérieur, la recherche, l’industrie, le développement durable et l’économie numérique. Il opta finalement pour un financement classique sur les marchés au motif – pertinent – qu’il aurait fallu allécher les particuliers par un taux d’intérêt supérieur.

Le dernier grand emprunt national est donc toujours aujourd’hui l’emprunt Balladur de mai 1993 rapportant 6 % sur quatre ans et destiné à mobiliser l’épargne des Français les plus aisés pour financer l’accès au travail des jeunes et la relance des travaux publics et du bâtiment. Initialement fixé à 40 milliards de francs, son succès fut tel qu’il récolta 110 milliards de francs (30 milliards d’euros) grâce à la souscription de 1,4 million d’épargnants. Le gouvernement Balladur s’étant engagé à accepter toutes les souscriptions des particuliers, il ne put satisfaire les investisseurs institutionnels.

BFM Business, 2025.

Pas (encore) de problèmes de financement pour l’État

Un grand emprunt pourrait-il être la solution dans le contexte actuel pour financer les déficits, comme on l’entend parfois ?

Malgré la dérive des comptes publics, en France, l’État reste crédible avec une note de A+ attribuée par Standard & Poors et par Fitch, et de Aa3 par Moody’s (soit l’équivalent de 16 ou 17/20). Par ailleurs, le Trésor n’a aucune difficulté à emprunter 300 milliards d’euros par an (la moitié pour financer le déficit de l’année et l’autre pour rembourser les emprunts arrivant à échéance), si ce n’est à un taux d’intérêt supérieur de 80 points de base (0,8 %) au taux d’émission des obligations allemandes à dix ans (3,6 % contre 2,8 %). Aujourd’hui la dette publique française s’élève à environ 3 500 milliards d’euros et 55 % de la dette négociable est détenue par les non-résidents.

En France, les particuliers financent environ 10 % de cette dette publique soit 350 milliards d’euros via l’assurance-vie en euros, mais cette niche fiscale est coûteuse et régressive car elle favorise les gros patrimoines. Ainsi, selon le Conseil d’analyse économique, le manque à gagner en recettes fiscales lié à l’assurance-vie au titre des successions serait de l’ordre de 4 à 5 milliards d’euros par an.

Un grand emprunt utile en 2026 ?

Aujourd’hui, les ménages semblent se conformer à la théorie de l’économiste David Ricardo : inquiets de la situation financière du pays, ils augmentent leur taux d’épargne passé de 15 % de leurs revenus en moyenne avant la crise à 18,4 % en 2025. Et leur épargne financière, qui représente 10 % de leurs revenus, culmine à 6 600 milliards d’euros, un niveau bien supérieur à la totalité de la dette publique.

C’est pourquoi un grand emprunt national proposé par un gouvernement stable disposant d’une majorité solide rencontrerait sans doute un grand succès. Il aurait le mérite de redonner confiance au pays et de conjurer ce que The Economist identifie dans un tout récent article publié le 11 janvier 2026 comme le principal problème économique mondial : le pessimisme.

The Conversation

Éric Pichet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. D’Adolphe Thiers à Édouard Balladur, à qui ont profité les grands emprunts ? – https://theconversation.com/dadolphe-thiers-a-edouard-balladur-a-qui-ont-profite-les-grands-emprunts-273372

La lutte contre le changement climatique au Sahel aggrave les conflits : une nouvelle étude montre comment

Source: The Conversation – in French – By Folahanmi Aina, Lecturer in Political Economy of Violence, Conflict and Development, SOAS, University of London

Le Sahel, région semi-aride d’Afrique qui s’étend de l’océan Atlantique à l’ouest à la mer Rouge à l’est, est devenu l’épicentre du terrorisme mondial, en raison du nombre élevé d’attaques perpétrées par des groupes armés et des pertes humaines qui en résultent, y compris parmi les civils. Cette évolution trouve son origine dans un enchevêtrement complexe de facteurs. Parmi ceux-ci figurent la fragilité des États, les économies illicites, la présence limitée du gouvernement dans les zones rurales et les conflits liés à la raréfaction des ressources due aux chocs climatiques.

Je suis politiste et spécialiste des conflits, de la sécurité et du développement en Afrique de l’Ouest. Dans une récente note d’orientation rédigée pour un programme de recherche, j’ai exposé comment les efforts d’atténuation du changement climatique dans les communautés sahéliennes ont intensifié les tensions préexistantes.

La recherche a donné lieu à un travail de terrain approfondi et à des entretiens menés en juillet et août 2025 auprès de membres de communautés au Burkina Faso, au Mali, au Niger et au Nigeria. L’objectif était de comprendre l’interaction entre divers points de tension et les crises auxquelles ils font face.

Les moyens de subsistance sont mis à rude épreuve en raison du changement climatique. Les ressources deviennent rares et réparties de manière inégale. Les structures de gouvernance sont faibles et les groupes armés se disputent le contrôle des territoires.

Les conclusions de l’étude sont claires : l’action climatique peut soit exacerber les crises, soit contribuer à les atténuer.

De nombreux projets de lutte contre le changement climatique prennent la forme d’initiatives de grande ampleur. Il s’agit de parcs solaires, de vastes programmes de reboisement ou de plantations de biocarburants. L’initiative de la « Grande Muraille Verte » et le projet de développement de chaînes de valeur agricole résiliente au climat au Niger en sont des exemples.

Ces projets sont considérés comme essentiels pour réduire l’empreinte carbone. Mais leur mise en œuvre dans des États fragiles présente un risque. Au Sahel, une élaboration de politiques de sécurité environnementale mal conçue peut avoir des effets néfastes et même alimenter l’insécurité qu’elle vise à prévenir. Les approches imposées d’en haut entrent souvent en contradiction avec les réalités sociales et écologiques locales.

A partir de ces constats, je suis arrivé à la conclusion que l’approche des Nations unies en matière d’atténuation du changement climatique au Sahel nécessite une réévaluation. Il faut privilégier des actions d’adaptation :

  • sensibles aux conflits

  • menées par les communautés et adaptées au contexte

  • conçues dans le cadre d’un processus transfrontalier. En effet, les interventions sont susceptibles d’influer sur les économies politiques, les dispositifs de sécurité et les relations communautaires au-delà des frontières, et pas seulement à l’intérieur de celles-ci.

Un environnement fragile

Mes recherches confirment que le changement climatique dans les communautés sahéliennes a exacerbé les tensions préexistantes. Parmi celles-ci, on peut citer :

Insécurité : Les populations locales sont exposées à des conflits aggravés par les pressions induites par le climat. Il s’agit notamment des conflits entre agriculteurs et éleveurs liés à la diminution des pâturages, des affrontements intercommunautaires pour l’accès aux ressources en eau limitées et des tensions ethniques et religieuses aggravées par la concurrence pour les moyens de subsistance.

Les entretiens menés avec des agriculteurs, des éleveurs et des chefs de communauté, entre autres, ont mis en évidence la manière dont les changements dans les régimes pluviométriques, les longues sécheresses et les récoltes imprévisibles compromettent directement les moyens de subsistance. Les populations sont contraintes d’adopter des stratégies de survie au quotidien qui accentuent parfois les conflits locaux.

Fragilité de l’État : Les entretiens menés avec des informateurs clés, notamment des membres des milices locales, montrent l’incapacité des gouvernements à assurer la sécurité, à fournir des services de base ou à servir de médiateurs dans les conflits de plus en plus nombreux.

En conséquence, les communautés sont obligées de se tourner vers d’autres formes de gouvernance et de protection. Il s’agit notamment des milices locales, des autorités traditionnelles et des comités informels de gestion des ressources.

Réseaux criminels : La vulnérabilité climatique et la fragilité de l’État ont créé un environnement qui permet à des organisations extrémistes violentes d’opérer et d’étendre leur influence.

Ces groupes vont de simples bandits armés aux organisations extrémistes violentes telles que Boko Haram et Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM). Ils ne sont pas seulement le résultat d’une idéologie. Ils sont le produit d’un système en crise. Ils exploitent stratégiquement l’insécurité et les griefs créés par le changement climatique et la fragilité de l’État.

Un leader communautaire malien l’a parfaitement exprimé. Il a averti que si une communauté

devient une terre aride … le groupe armé peut profiter de cette occasion pour s’y implanter.

Vers une approche sensible aux conflits

Les propos recueillis lors des entretiens mettent en avant des solutions simples, mais profondes.

Le message principal est clair. Il faut une appropriation locale et une implication de la communauté.

Un chef traditionnel du Burkina Faso, par exemple, a insisté sur le fait que :

si des projets sont mis en place, ils doivent inclure la communauté dès le début, afin que les gens se sentent respectés, que la confiance s’instaure et que les solutions répondent aux besoins réels.

Une personne interrogée au Nigeria a également expliqué que « lorsque les habitants s’engagent auprès du gouvernement, de nombreuses solutions voient le jour ». Au Niger, un acteur local a souligné la nécessité « d’impliquer davantage la population dans le processus décisionnel qui la concerne ».

Ces témoignages plaident pour de nouvelles orientations politiques. Ils militent en faveur d’un abandon du modèle de développement imposé d’en haut, et piloté par les experts.

Pour que l’atténuation du changement climatique soit un facteur de paix, elle doit être intégrée aux efforts de consolidation de la paix et de renforcement de l’État. La participation des autorités locales et des institutions communautaires à la prise de décision peut conduire à des interventions adaptées au contexte, plus légitimes et plus en phase avec les réalités locales.

Cela veut dire concrètement relier le financement climatique à des projets qui ne se limitent pas à des infrastructures d’énergie renouvelable, mais s’étendent aussi à des écoles, des centres de santé et des moyens de subsistance durables. Cela implique un dialogue transparent, mené par la communauté, afin de résoudre les conflits avant qu’ils ne s’étendent à toute la région du Sahel.

Quelques pistes de soltions

La situation critique du Sahel est une leçon importante pour la communauté internationale. L’interconnexion entre le changement climatique, la fragilité des États et les conflits constitue un système complexe et interdépendant. Elle ne peut être résolue par des interventions sectorielles isolées. Les défis sont trop étroitement liés et les enjeux trop importants.

Les politiques internationales en matière de développement et de climat doivent évoluer. L’atténuation du changement climatique n’est pas un exercice technique, mais une occasion de reconstruire les contrats sociaux rompus, de renforcer la résilience des communautés et de promouvoir un développement équitable.

S’attaquer aux causes profondes plutôt qu’aux symptômes peut transformer un cercle vicieux de fragilité en un cercle vertueux de paix et de développement.

The Conversation

Folahanmi Aina does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. La lutte contre le changement climatique au Sahel aggrave les conflits : une nouvelle étude montre comment – https://theconversation.com/la-lutte-contre-le-changement-climatique-au-sahel-aggrave-les-conflits-une-nouvelle-etude-montre-comment-274290

En 2025, les protéines sont passées de nutriment discret à aliment miracle. Voici pourquoi cette surenchère n’a rien de scientifique

Source: The Conversation – in French – By Stuart Phillips, Professor, Kinesiology, Tier 1 Canada Research Chair in Skeletal Muscle Health, McMaster University

Il y a trente ans, lorsque j’ai commencé à étudier le métabolisme des protéines, je n’aurais jamais imaginé qu’en 2025, je passerais l’essentiel de mon temps à expliquer pourquoi consommer davantage de protéines n’est pas toujours préférable.

Pendant longtemps, les protéines ont été le macronutriment discret, celui dont on présumait qu’il était forcément consommé en quantité suffisante. Les glucides ont connu leur heure de gloire, tout comme les lipides. Les protéines sont arrivées plus tard dans le cycle des obsessions nutritionnelles, et j’avoue avoir d’abord apprécié l’attention.

L’expression anglaise « jump the shark » (« sauter le requin ») provient d’un épisode désormais tristement célèbre de la sitcom culte Happy Days, dans lequel le personnage de Fonzie (interprété par Henry Winkler) fait littéralement du ski nautique au-dessus d’un requin. Ce moment est devenu le symbole d’une série qui abandonne cohérence et crédibilité au profit du sensationnalisme. En 2025, les protéines alimentaires ont connu un sort comparable : elles ont franchi la ligne qui sépare la nutrition fondée sur des données probantes d’une mise en scène spectaculaire.

En 2025, les protéines sont devenues un nutriment prétendument universel : protéines pour la perte de graisse, protéines pour la longévité, protéines pour la perte de poids, protéines pour l’équilibre hormonal, protéines pour la ménopause, protéines pour les personnes sous médicaments GLP-1, protéines pour les personnes qui font de l’exercice, protéines pour les personnes qui n’en font pas. Des protéines partout, et toujours avec le même refrain : plus il y en a, mieux c’est.

Malgré la présence de voix influentes promouvant une consommation très élevée de protéines, les données scientifiques, elles, n’ont pas fondamentalement évolué. Ce qui a changé, ce sont les discours, leur omniprésence et leur intensité.




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Les protéines ne sont pas la panacée

Si les protéines sont si souvent surestimées, c’est parce que leurs effets sont bien réels, mais fortement conditionnels. Elles soutiennent la fonction musculaire et l’adaptation à l’effort, mais elles n’agissent jamais seules.

J’ai souvent recours à des analogies, car elles reflètent étonnamment bien la biologie. Ce n’est pas la protéine qui fait le gâteau : c’est l’exercice. La protéine, c’est le glaçage, parfois même seulement les décorations. Une fois le gâteau correctement glacé, ajouter davantage de glaçage ne le transforme pas en autre chose. À partir d’un certain point, on ne fait plus qu’orner.

La biologie est jalonnée de plafonds d’efficacité. Les protéines n’y échappent pas.

Quelle quantité de protéines est réellement suffisante ?

L’apport nutritionnel recommandé (ANR) de 0,8 g de protéines par kilogramme de poids corporel et par jour n’a jamais eu pour objectif d’optimiser la masse ou la force musculaires, ni de favoriser un vieillissement en santé. Il s’agit d’un seuil minimal, conçu pour maintenir l’équilibre azoté de l’organisme. Cet indicateur est utilisé parce que les protéines constituent la principale source d’azote dans notre alimentation.

Au cours des deux dernières décennies, de nombreux chercheurs, moi compris, ont soutenu qu’un apport plus élevé pouvait être pertinent dans certains contextes. Un apport de 1,2 à 1,6 g/kg/jour semble effectivement favoriser le maintien et l’adaptation musculaires, mais uniquement lorsqu’il est combiné à des exercices de résistance.

Or, dans l’engouement protéique de 2025, un point essentiel a été largement oublié : il n’existe aucune preuve solide et cohérente justifiant de dépasser cette fourchette pour la majorité de la population. Oui, cela inclut les personnes en perte de poids et celles qui s’entraînent intensément plusieurs fois par semaine.

Les méta-analyses regroupant des dizaines d’études sur l’entraînement par résistance montrent de façon constante que les bénéfices des apports protéiques supplémentaires plafonnent autour de 1,6 g/kg/jour. Au-delà, ni la masse maigre ni la force n’augmentent de manière significative.

Ce constat ne fait pas débat dans la littérature scientifique, même s’il est devenu controversé dans l’univers des influenceurs.

Les muscles se construisent grâce à la musculation

Les protéines sont les briques. La musculation, c’est l’équipe de chantier. Vous pouvez livrer des briques toute la journée : sans plan ni ouvriers, rien ne sera construit. Chez les personnes qui ne pratiquent pas d’exercices de résistance, augmenter l’apport en protéines au-delà d’un seuil minimal entraîne des changements négligeables, voire inexistants, de la masse maigre.

Lorsque l’exercice de résistance est présent, un apport protéique plus élevé peut améliorer modestement les gains de masse maigre et de force. Mais ces effets sont limités et atteignent rapidement un plateau. Là encore, plus n’est pas nécessairement mieux.

Protéines et perte de poids : remettre les choses en perspective

L’enthousiasme autour des protéines a été particulièrement marqué dans les discours sur la perte de poids. On leur a prêté la capacité d’accélérer le métabolisme, de faire fondre les graisses, de prévenir la prise de poids en périménopause ou de supprimer durablement l’appétit. Ces promesses sont attrayantes, mais largement exagérées.

Les protéines ne provoquent pas, à elles seules, une perte de poids : celle-ci repose avant tout sur un déficit énergétique. Elles n’augmentent pas de manière significative la dépense énergétique à long terme et, si elles peuvent réduire l’appétit à court terme, ces effets s’estompent souvent avec le temps, pour ne laisser qu’un bénéfice global modeste.

Le principal intérêt des protéines en contexte de perte de poids est leur rôle dans la préservation des tissus maigres, surtout lorsqu’elles sont associées à des exercices de résistance. Même dans ce cas, leur impact demeure limité, et la distinction entre masse maigre et masse musculaire est souvent mal comprise.

Sans entraînement de résistance, un apport protéique élevé pendant une phase de perte de poids a très peu d’effet. L’exercice physique demeure le principal déterminant pour préserver la masse maigre ; les protéines n’en sont qu’un complément.

Effet de levier des protéines : réel, mais pas illimité

En 2025, le concept de « l’effet de levier des protéines » a refait surface. Selon cette hypothèse, les êtres humains mangeraient jusqu’à satisfaire leurs besoins protéiques, ce qui pourrait entraîner une surconsommation d’énergie lorsque l’alimentation est pauvre en protéines.

Les données soutenant l’existence de cet effet sont solides. Toutefois, il fonctionne dans des limites bien précises. Une fois les besoins protéiques de base comblés, l’ajout de protéines supplémentaires ne continue pas à réduire l’appétit ni l’apport énergétique de façon illimitée.

Il faut aussi souligner que le seuil à partir duquel l’effet coupe-faim des protéines s’atténue n’est – au grand désarroi des experts autoproclamés des réseaux sociaux – que légèrement supérieur à l’apport que la majorité des gens consomme déjà. Une fois de plus, la biologie ne se laisse pas impressionner par l’abondance.

Pourquoi cela s’est-il produit en 2025 ?

Mon hypothèse la plus plausible est qu’il faut souvent environ 17 ans pour que des données scientifiques robustes s’infiltrent réellement dans la conscience collective et les pratiques du grand public.

Peut-être que l’écosystème des réseaux sociaux avait simplement besoin de temps pour « faire ses propres recherches », c’est-à-dire lire des articles et tirer ses conclusions, afin de rattraper ce que les chercheurs en physiologie des protéines savent depuis des décennies. Mais les réseaux sociaux ont la capacité à déformer les messages, et pas nécessairement dans le bon sens.

La recherche sur les protéines a atteint une certaine maturité dans les années 1990 et au début des années 2000. Les méthodes ont été affinées, les relations doses-réponses soigneusement examinées et les mécanismes biologiques clarifiés. Ce à quoi nous assistons aujourd’hui ne correspond pas à une percée scientifique, mais à une adoption culturelle tardive, amplifiée par les plates-formes numériques, le marketing et une industrie du bien-être qui prospère sur les positions extrêmes.

Comme une autre leçon de 2025 l’a tristement rappelé, la science – et surtout ses nuances – est rarement bien représentée en ligne.




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Ramener les protéines à leur juste place

Les protéines sont importantes. Elles l’ont toujours été. Elles soutiennent les muscles, les fonctions physiologiques et la santé tout au long de la vie. De nombreuses personnes, en particulier les personnes âgées, gagneraient sans doute à consommer davantage que l’apport nutritionnel de référence.

Mais 2025 n’a pas été l’année où les protéines ont enfin obtenu la reconnaissance qu’elles méritaient. C’est plutôt l’année où elles ont été survendues, surestimées et surmédiatisées. Les protéines facilitent l’adaptation, elles ne la déclenchent pas. Elles contribuent à préserver les tissus maigres – qui ne se confondent pas avec la masse musculaire – lors d’une perte de poids, mais elles ne provoquent pas la perte de graisse. Et au-delà d’un certain seuil, plus de protéines signifient simplement plus de protéines, pas davantage de bénéfices.

La science des protéines n’a pas besoin d’être réinventée. Elle a simplement besoin d’être entendue de nouveau.

La Conversation Canada

Stuart Phillips détient des brevets concédés sous licence à Exerkine et a reçu des honoraires de conférence de Nestlé, Optimum Nutrition et Danone. Il reçoit des financements du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, des Instituts de recherche en santé du Canada, des National Institutes of Health aux États-Unis, de Dairy Farmers of Canada et du National Dairy Council américain.

ref. En 2025, les protéines sont passées de nutriment discret à aliment miracle. Voici pourquoi cette surenchère n’a rien de scientifique – https://theconversation.com/en-2025-les-proteines-sont-passees-de-nutriment-discret-a-aliment-miracle-voici-pourquoi-cette-surenchere-na-rien-de-scientifique-272940

Tout comprendre à l’ICE, la police de l’immigration au cœur des polémiques aux États-Unis

Source: The Conversation – in French – By Frédérique Sandretto, Adjunct assistant professor, Sciences Po

Le Service de l’immigration et des douanes des États-Unis, ou ICE, est l’une des agences fédérales favorites de Donald Trump, qui en a très largement augmenté le budget alors même qu’il réduisait celui de bien d’autres administrations. Chargée avant tout d’arrêter et d’expulser les supposés millions de clandestins se trouvant sur le territoire national, elle recrute des milliers d’agents, qui sont rapidement formés et quasi immédiatement envoyés sur le terrain. Très critiquée pour ses méthodes violentes, l’organisation est plus que jamais sous le feu des projecteurs actuellement, après deux arrestations à Minneapolis (Minnesota) qui ont provoqué la mort des personnes interpellées. L’administration Trump fait bloc autour du Service, tandis que le Parti démocrate et de très nombreux simples citoyens la dénoncent et, souvent, réclament sa dissolution immédiate.


L’Immigration and Customs Enforcement (ICE), agence fédérale américaine chargée de l’application des lois sur l’immigration et les douanes, a été officiellement créée le 1er mars 2003, dans le cadre d’une vaste réorganisation gouvernementale consécutive aux attentats du 11 septembre 2001. Son instauration résulte directement du Homeland Security Act de 2002, signé par le président George W. Bush, qui visait à renforcer la sécurité intérieure des États-Unis en consolidant plusieurs agences fédérales sous l’égide du nouveau Département de la Sécurité intérieure (DHS).

L’ICE a absorbé les fonctions de l’ancien Immigration and Naturalization Service (INS) et de l’United States Customs Service, deux entités dissoutes pour permettre une gestion plus centralisée et plus efficace des questions migratoires et douanières, dans un contexte marqué par la lutte contre le terrorisme et la criminalité transnationale.

Sa création est donc indissociable des bouleversements politiques et sécuritaires provoqués par les attaques du 11 septembre 2001, qui ont conduit les autorités américaines à repenser en profondeur leur approche de la sécurité nationale, en intégrant notamment une dimension plus répressive et plus préventive à la gestion des flux migratoires et des échanges commerciaux. L’ICE a été conçue pour jouer un rôle clé dans cette stratégie, en combinant des pouvoirs civils et pénaux afin de mieux protéger le territoire national contre les menaces extérieures, qu’elles soient terroristes, criminelles ou liées à l’immigration illégale.

Explosion budgétaire sous la seconde présidence Trump

Sous Bush puis sous son successeur Barack Obama, l’agence se consacre essentiellement à la lutte contre le terrorisme et contre les gangs transnationaux, même si elle procède déjà à de nombreuses expulsions de sans-papiers. Ses capacités seront accrues lors du premier mandat Trump, et Joe Biden ne les réduira pas : lors de sa dernière année à la Maison Blanche, 274 000 personnes seront expulsées, soit un peu plus que lors de l’année la plus « productive » en la matière du premier mandat Trump. Mais c’est le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025 qui marquera un véritable tournant majeur pour l’ICE, avec une augmentation spectaculaire de ses moyens financiers.

En juillet 2025, le Congrès, à majorité républicaine, a adopté la loi dite « One Big Beautiful Bill Act », qui a alloué environ 75 milliards de dollars (plus de 63 milliards d’euros) supplémentaires à l’ICE sur plusieurs années, dont une grande partie disponible jusqu’en 2029. Sur ce montant, 45 milliards (soit quelque 37,8 milliards d’euros) sont destinés à l’expansion massive des capacités de détention (visant potentiellement à la création de plus de 100 000 places supplémentaires), et environ 30 milliards (environ 25,2 milliards d’euros) à l’intensification des opérations d’arrestation, de traque et d’expulsion.

Ajoutés au budget annuel classique d’environ 10 milliards de dollars, environ 8,4 milliards d’euros, (maintien pour l’exercice fiscal 2026), ces fonds portent le budget effectif de l’agence à des niveaux inédits, souvent estimés autour de 28 milliards à 30 milliards de dollars (de 23,5 milliards à 25,2 milliards d’euros) par an en 2025-2026, soit près du triple du budget d’avant 2025.

Cette manne financière a permis de doubler les effectifs (passés à environ 22 000 agents aujourd’hui), d’offrir des primes d’embauche allant jusqu’à 50 000 dollars (plus de 42 000 euros) et de financer la plus grande opération d’expulsions de l’histoire américaine : plus de 300 000 personnes sur la seule année 2025 – comme promis par le président.

Post de l’ICE sur X, reprenant une esthétique bien connu de l’appel à s’engager (le dessin d’origine, montrant l’Oncle Sam invitant les jeunes Américains à rejoindre l’armée avec le slogan « I want you for U.S. Army » datait de 1917, en pleine Première Guerre mondiale). Le texte dit : « Pas de limite d’âge. Prime à la signature de 50 000 $. Défendre la patrie. Qu’attendez-vous ? Répondez à l’appel pour servir au sein de l’ICE. »
@Icegov/X

Les critiques, qui viennent notamment de la part des élus démocrates au Congrès, dénoncent un « fonds sans garde-fous » favorisant une machine répressive sans précédent, tandis que les partisans de Trump y voient un outil indispensable pour « rendre l’Amérique sûre à nouveau ».

L’ICE et la crise de Minneapolis

Depuis le début du second mandat de Donald Trump, l’ICE s’est imposée comme l’une des institutions fédérales les plus sujettes à controverse, en raison notamment de pratiques opérationnelles fréquemment dénoncées pour leur caractère excessif, voire abusif.

Cette polarisation a atteint son paroxysme en janvier 2026, lorsque l’agence s’est retrouvée au centre d’une crise sociopolitique majeure à Minneapolis (Minnesota), ses agents ayant abattu deux personnes dans le courant de ce mois. Cette séquence, encore loin d’être achevée au moment où ces lignes sont écrites, a catalysé les tensions latentes, accumulées depuis plusieurs années, concernant tant les modalités d’intervention de l’ICE que la légitimité même de son mandat institutionnel.

Petit rappel des faits : le 7 janvier dernier, Renée Nicole Good, une mère de famille américaine de 37 ans, a été tuée par balles par un agent de l’ICE lors d’une opération de contrôle de l’immigration dans la métropole du Minnesota. Les circonstances de sa mort, rapidement appuyées par des vidéos tournées par des témoins diffusées sur les réseaux sociaux, ont révélé une scène d’une grande violence : alors que Good se trouvait dans son véhicule, garé en travers de la route depuis seulement quelques minutes, un agent de l’ICE a fait usage de son arme à feu, la touchant à quatre reprises, dont deux balles dans la poitrine et une à la tête.

Le 24 janvier 2026, dans la même ville, des agents de l’ICE tuaient Alex Pretti, un infirmier américain venu filmer une de leurs opérations. Pretti a reçu plusieurs balles dans le corps alors qu’il se trouvait au sol, immobilisé et ne présentant aucun danger, le pistolet qu’il portait – légalement – sur sa personne lui ayant été retiré, sans qu’il n’ait d’ailleurs cherché à s’en saisir.

L’impact de ces deux événements a été immédiat et profond, tant sur le plan local que national. Minneapolis, déjà marquée par la mort de George Floyd en 2020 et les mouvements de protestation contre les violences policières qui avaient suivi, est devenue une nouvelle fois l’épicentre d’une mobilisation citoyenne massive.

Dès le lendemain de la mort de Renée Good, des manifestations ont éclaté dans plusieurs villes américaines, dénonçant ce que les participants qualifiaient de « meurtre » et assimilant les actions de l’ICE à des pratiques « terroristes ». Les images des rassemblements, où des milliers de personnes brandissaient des pancartes et des photos de la victime, ont circulé massivement, tandis que des personnalités publiques, comme l’artiste Bruce Springsteen, ont publiquement exprimé leur indignation et leur soutien aux familles touchées.

Le maire de Minneapolis Jacob Frey ainsi que le gouverneur du Minnesota Tim Walz, tous deux démocrates (Walz était le colistier de Kamala Harris à la dernière présidentielle), ont rapidement condamné les actions de l’ICE, exigeant le retrait immédiat des agents fédéraux de leur État et dénonçant « le chaos, les perturbations et les traumatismes » infligés à la communauté locale. Ces prises de position ont mis en lumière les tensions persistantes entre les autorités locales, souvent démocrates et favorables à une approche plus humaniste de l’immigration, et le gouvernement fédéral, dont la politique migratoire s’est durcie sous l’administration Trump, spécialement depuis son retour au pouvoir en 2025.

La mort d’Alex Pretti a suscité les mêmes réactions, encore plus fortes peut-être du fait de la répétition à court terme, dans la même ville, d’une scène similaire à celle du décès de Renée Good : les protestations massives consécutives à la tragédie du 7 janvier n’avaient donc pas suffi à empêcher un bis repetita.

Sur le plan politique, l’affaire a également révélé les profondes divisions qui traversent la société américaine. Alors que des enquêtes fédérales et locales ont été ouvertes pour éclaircir les circonstances exactes de la mort de Renée Good, les réactions des responsables politiques ont été plus que contrastées.

Le vice-président J. D. Vance, par exemple, a rapidement soutenu la version des faits avancée par l’ICE à propos de la mort de Renée Good, selon laquelle la victime aurait tenté de faire obstruction à l’opération en cours, une affirmation infirmée par les vidéos et les témoignages indépendants. De même, Greg Bovino, l’un des principaux responsables de l’ICE, est allé jusqu’à affirmer que les agents ayant abattu Alex Pretti avaient agi en « légitime défense » et que l’infirmier avait eu pour objectif de « massacrer » des agents des forces de l’ordre. Quant à Donald Trump, il a dans les deux cas imputé la responsabilité des faits au « chaos » créé par les démocrates.

Dans le camp d’en face, la condamnation des méthodes de l’ICE et du soutien systématique que lui offrent les responsables républicains, qu’il s’agisse de Trump, de Vance, ou encore de la secrétaire à la sécurité intérieure Kristi Noem, a été tout aussi unanime. De Bernie Sanders à Bill Clinton et Barack Obama, en passant par le leader des démocrates au Congrès Hakeem Jeffries, les leaders démocrates ont tous fait part de leur consternation et de leur dégoût, dans des termes très vifs.

L’ICE et au-delà : illustration d’une société plus polarisée que jamais

Cette polarisation des discours a alimenté une crise de confiance envers les institutions fédérales, déjà fragilisées par des années de controverses autour des pratiques de l’ICE.

En effet, les morts de Renée Good et d’Alex Pretti ont relancé le débat sur la légitimité même de l’ICE en tant qu’institution. Des appels à sa dissolution, portés par des mouvements militants et des élus locaux, se sont multipliés, tandis que des sondages réalisés dans les jours suivant l’incident ont révélé une désapprobation majoritaire de l’action de l’agence parmi la population américaine. Plus de 50 % des personnes interrogées ont jugé les méthodes de l’ICE « trop énergiques », et une majorité a exprimé une forte désapprobation de son fonctionnement, soulignant un fossé croissant entre les objectifs affichés de sécurité nationale et les réalités vécues par les communautés directement affectées par ses opérations.

En définitive, l’affaire de Minneapolis s’inscrit dans une trajectoire historique plus large. L’ICE, née dans le sillage des attentats du 11-Septembre, est devenue le symbole d’une approche sécuritaire de l’immigration, souvent au détriment des droits humains et de la cohésion sociale. Les événements de janvier 2026, en révélant les excès et les dangers d’une telle politique, ont non seulement ravivé les mémoires des violences passées, mais ont aussi posé avec une acuité nouvelle la question de l’équilibre entre sécurité et liberté dans une démocratie libérale.

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Tout comprendre à l’ICE, la police de l’immigration au cœur des polémiques aux États-Unis – https://theconversation.com/tout-comprendre-a-lice-la-police-de-limmigration-au-coeur-des-polemiques-aux-etats-unis-274229

Tout comprendre à l’ICE, l’agence migratoire américaine au cœur des polémiques

Source: The Conversation – in French – By Frédérique Sandretto, Adjunct assistant professor, Sciences Po

Le Service de l’immigration et des douanes des États-Unis, ou ICE, est l’une des agences fédérales favorites de Donald Trump, qui en a très largement augmenté le budget alors même qu’il réduisait celui de bien d’autres administrations. Chargée avant tout d’arrêter et d’expulser les supposés millions de clandestins se trouvant sur le territoire national, elle recrute des milliers d’agents, qui sont rapidement formés et quasi immédiatement envoyés sur le terrain. Très critiquée pour ses méthodes violentes, l’organisation est plus que jamais sous le feu des projecteurs actuellement, après deux arrestations à Minneapolis (Minnesota) qui ont provoqué la mort des personnes interpellées. L’administration Trump fait bloc autour du Service, tandis que le Parti démocrate et de très nombreux simples citoyens la dénoncent et, souvent, réclament sa dissolution immédiate.


L’Immigration and Customs Enforcement (ICE), agence fédérale américaine chargée de l’application des lois sur l’immigration et les douanes, a été officiellement créée le 1er mars 2003, dans le cadre d’une vaste réorganisation gouvernementale consécutive aux attentats du 11 septembre 2001. Son instauration résulte directement du Homeland Security Act de 2002, signé par le président George W. Bush, qui visait à renforcer la sécurité intérieure des États-Unis en consolidant plusieurs agences fédérales sous l’égide du nouveau Département de la Sécurité intérieure (DHS).

L’ICE a absorbé les fonctions de l’ancien Immigration and Naturalization Service (INS) et de l’United States Customs Service, deux entités dissoutes pour permettre une gestion plus centralisée et plus efficace des questions migratoires et douanières, dans un contexte marqué par la lutte contre le terrorisme et la criminalité transnationale.

Sa création est donc indissociable des bouleversements politiques et sécuritaires provoqués par les attaques du 11 septembre 2001, qui ont conduit les autorités américaines à repenser en profondeur leur approche de la sécurité nationale, en intégrant notamment une dimension plus répressive et plus préventive à la gestion des flux migratoires et des échanges commerciaux. L’ICE a été conçue pour jouer un rôle clé dans cette stratégie, en combinant des pouvoirs civils et pénaux afin de mieux protéger le territoire national contre les menaces extérieures, qu’elles soient terroristes, criminelles ou liées à l’immigration illégale.

Explosion budgétaire sous la seconde présidence Trump

Sous Bush puis sous son successeur Barack Obama, l’agence se consacre essentiellement à la lutte contre le terrorisme et contre les gangs transnationaux, même si elle procède déjà à de nombreuses expulsions de sans-papiers. Ses capacités seront accrues lors du premier mandat Trump, et Joe Biden ne les réduira pas : lors de sa dernière année à la Maison Blanche, 274 000 personnes seront expulsées, soit un peu plus que lors de l’année la plus « productive » en la matière du premier mandat Trump. Mais c’est le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025 qui marquera un véritable tournant majeur pour l’ICE, avec une augmentation spectaculaire de ses moyens financiers.

En juillet 2025, le Congrès, à majorité républicaine, a adopté la loi dite « One Big Beautiful Bill Act », qui a alloué environ 75 milliards de dollars (plus de 63 milliards d’euros) supplémentaires à l’ICE sur plusieurs années, dont une grande partie disponible jusqu’en 2029. Sur ce montant, 45 milliards (soit quelque 37,8 milliards d’euros) sont destinés à l’expansion massive des capacités de détention (visant potentiellement à la création de plus de 100 000 places supplémentaires), et environ 30 milliards (environ 25,2 milliards d’euros) à l’intensification des opérations d’arrestation, de traque et d’expulsion.

Ajoutés au budget annuel classique d’environ 10 milliards de dollars, environ 8,4 milliards d’euros, (maintien pour l’exercice fiscal 2026), ces fonds portent le budget effectif de l’agence à des niveaux inédits, souvent estimés autour de 28 milliards à 30 milliards de dollars (de 23,5 milliards à 25,2 milliards d’euros) par an en 2025-2026, soit près du triple du budget d’avant 2025.

Cette manne financière a permis de doubler les effectifs (passés à environ 22 000 agents aujourd’hui), d’offrir des primes d’embauche allant jusqu’à 50 000 dollars (plus de 42 000 euros) et de financer la plus grande opération d’expulsions de l’histoire américaine : plus de 300 000 personnes sur la seule année 2025 – comme promis par le président.

Post de l’ICE sur X, reprenant une esthétique bien connu de l’appel à s’engager (le dessin d’origine, montrant l’Oncle Sam invitant les jeunes Américains à rejoindre l’armée avec le slogan « I want you for U.S. Army » datait de 1917, en pleine Première Guerre mondiale). Le texte dit : « Pas de limite d’âge. Prime à la signature de 50 000 $. Défendre la patrie. Qu’attendez-vous ? Répondez à l’appel pour servir au sein de l’ICE. »
@Icegov/X

Les critiques, qui viennent notamment de la part des élus démocrates au Congrès, dénoncent un « fonds sans garde-fous » favorisant une machine répressive sans précédent, tandis que les partisans de Trump y voient un outil indispensable pour « rendre l’Amérique sûre à nouveau ».

L’ICE et la crise de Minneapolis

Depuis le début du second mandat de Donald Trump, l’ICE s’est imposée comme l’une des institutions fédérales les plus sujettes à controverse, en raison notamment de pratiques opérationnelles fréquemment dénoncées pour leur caractère excessif, voire abusif.

Cette polarisation a atteint son paroxysme en janvier 2026, lorsque l’agence s’est retrouvée au centre d’une crise sociopolitique majeure à Minneapolis (Minnesota), ses agents ayant abattu deux personnes dans le courant de ce mois. Cette séquence, encore loin d’être achevée au moment où ces lignes sont écrites, a catalysé les tensions latentes, accumulées depuis plusieurs années, concernant tant les modalités d’intervention de l’ICE que la légitimité même de son mandat institutionnel.

Petit rappel des faits : le 7 janvier dernier, Renée Nicole Good, une mère de famille américaine de 37 ans, a été tuée par balles par un agent de l’ICE lors d’une opération de contrôle de l’immigration dans la métropole du Minnesota. Les circonstances de sa mort, rapidement appuyées par des vidéos tournées par des témoins diffusées sur les réseaux sociaux, ont révélé une scène d’une grande violence : alors que Good se trouvait dans son véhicule, garé en travers de la route depuis seulement quelques minutes, un agent de l’ICE a fait usage de son arme à feu, la touchant à quatre reprises, dont deux balles dans la poitrine et une à la tête.

Le 24 janvier 2026, dans la même ville, des agents de l’ICE tuaient Alex Pretti, un infirmier américain venu filmer une de leurs opérations. Pretti a reçu plusieurs balles dans le corps alors qu’il se trouvait au sol, immobilisé et ne présentant aucun danger, le pistolet qu’il portait – légalement – sur sa personne lui ayant été retiré, sans qu’il n’ait d’ailleurs cherché à s’en saisir.

L’impact de ces deux événements a été immédiat et profond, tant sur le plan local que national. Minneapolis, déjà marquée par la mort de George Floyd en 2020 et les mouvements de protestation contre les violences policières qui avaient suivi, est devenue une nouvelle fois l’épicentre d’une mobilisation citoyenne massive.

Dès le lendemain de la mort de Renée Good, des manifestations ont éclaté dans plusieurs villes américaines, dénonçant ce que les participants qualifiaient de « meurtre » et assimilant les actions de l’ICE à des pratiques « terroristes ». Les images des rassemblements, où des milliers de personnes brandissaient des pancartes et des photos de la victime, ont circulé massivement, tandis que des personnalités publiques, comme l’artiste Bruce Springsteen, ont publiquement exprimé leur indignation et leur soutien aux familles touchées.

Le maire de Minneapolis Jacob Frey ainsi que le gouverneur du Minnesota Tim Walz, tous deux démocrates (Walz était le colistier de Kamala Harris à la dernière présidentielle), ont rapidement condamné les actions de l’ICE, exigeant le retrait immédiat des agents fédéraux de leur État et dénonçant « le chaos, les perturbations et les traumatismes » infligés à la communauté locale. Ces prises de position ont mis en lumière les tensions persistantes entre les autorités locales, souvent démocrates et favorables à une approche plus humaniste de l’immigration, et le gouvernement fédéral, dont la politique migratoire s’est durcie sous l’administration Trump, spécialement depuis son retour au pouvoir en 2025.

La mort d’Alex Pretti a suscité les mêmes réactions, encore plus fortes peut-être du fait de la répétition à court terme, dans la même ville, d’une scène similaire à celle du décès de Renée Good : les protestations massives consécutives à la tragédie du 7 janvier n’avaient donc pas suffi à empêcher un bis repetita.

Sur le plan politique, l’affaire a également révélé les profondes divisions qui traversent la société américaine. Alors que des enquêtes fédérales et locales ont été ouvertes pour éclaircir les circonstances exactes de la mort de Renée Good, les réactions des responsables politiques ont été plus que contrastées.

Le vice-président J. D. Vance, par exemple, a rapidement soutenu la version des faits avancée par l’ICE à propos de la mort de Renée Good, selon laquelle la victime aurait tenté de faire obstruction à l’opération en cours, une affirmation infirmée par les vidéos et les témoignages indépendants. De même, Greg Bovino, l’un des principaux responsables de l’ICE, est allé jusqu’à affirmer que les agents ayant abattu Alex Pretti avaient agi en « légitime défense » et que l’infirmier avait eu pour objectif de « massacrer » des agents des forces de l’ordre. Quant à Donald Trump, il a dans les deux cas imputé la responsabilité des faits au « chaos » créé par les démocrates.

Dans le camp d’en face, la condamnation des méthodes de l’ICE et du soutien systématique que lui offrent les responsables républicains, qu’il s’agisse de Trump, de Vance, ou encore de la secrétaire à la sécurité intérieure Kristi Noem, a été tout aussi unanime. De Bernie Sanders à Bill Clinton et Barack Obama, en passant par le leader des démocrates au Congrès Hakeem Jeffries, les leaders démocrates ont tous fait part de leur consternation et de leur dégoût, dans des termes très vifs.

L’ICE et au-delà : illustration d’une société plus polarisée que jamais

Cette polarisation des discours a alimenté une crise de confiance envers les institutions fédérales, déjà fragilisées par des années de controverses autour des pratiques de l’ICE.

En effet, les morts de Renée Good et d’Alex Pretti ont relancé le débat sur la légitimité même de l’ICE en tant qu’institution. Des appels à sa dissolution, portés par des mouvements militants et des élus locaux, se sont multipliés, tandis que des sondages réalisés dans les jours suivant l’incident ont révélé une désapprobation majoritaire de l’action de l’agence parmi la population américaine. Plus de 50 % des personnes interrogées ont jugé les méthodes de l’ICE « trop énergiques », et une majorité a exprimé une forte désapprobation de son fonctionnement, soulignant un fossé croissant entre les objectifs affichés de sécurité nationale et les réalités vécues par les communautés directement affectées par ses opérations.

En définitive, l’affaire de Minneapolis s’inscrit dans une trajectoire historique plus large. L’ICE, née dans le sillage des attentats du 11-Septembre, est devenue le symbole d’une approche sécuritaire de l’immigration, souvent au détriment des droits humains et de la cohésion sociale. Les événements de janvier 2026, en révélant les excès et les dangers d’une telle politique, ont non seulement ravivé les mémoires des violences passées, mais ont aussi posé avec une acuité nouvelle la question de l’équilibre entre sécurité et liberté dans une démocratie libérale.

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Tout comprendre à l’ICE, l’agence migratoire américaine au cœur des polémiques – https://theconversation.com/tout-comprendre-a-lice-lagence-migratoire-americaine-au-coeur-des-polemiques-274229

La dictature du prolétariat, vie et mort d’un projet politique

Source: The Conversation – in French – By Yves Santamaria, Historien, Maître de conférence émérite, Sciences Po Grenoble – Université Grenoble Alpes

Affiche de propagande soviétique, Lénine au premier plan.

Il y a cinquante ans, en février 1976, le Parti communiste français (PCF) abandonnait officiellement le projet de « dictature du prolétariat ». Que recouvrait réellement cette notion dans la doctrine et la pratique communistes, et comment a-t-elle été interprétée au fil du temps ?


On peut distinguer chez les partisans de la dictature du prolétariat plusieurs versions se démarquant à des degrés divers de l’ordre démocratique libéral/représentatif.

Pour le leader bolchevik Lénine (1870-1924) :

« La dictature du prolétariat est une lutte opiniâtre, sanglante et non sanglante, violente et pacifique, militaire et économique, pédagogique et administrative, contre les forces et les traditions de la vieille société. »

Dans sa mouture la plus rassurante, le terme « dictature » est revendiqué en tant que système provisoire visant à écarter le chaos après la mise à bas de l’ordre ancien et s’oppose donc – selon une nomenclature antique – à la « tyrannie ». Elle se présente également, du fait de la référence prolétarienne, comme une alternative progressiste à la « dictature de la bourgeoisie »

Paternités

La paternité de la formule semble pouvoir être attribuée au socialiste français Auguste Blanqui (1805-1881). Croyant à la nécessité d’un petit groupe organisé de révolutionnaires, il se plaçait dans la continuité de figures, telles que Jean-Paul Marat (1743-1793) ou Gracchus Babeuf (1760-1797). Il s’agissait dans l’esprit de ces derniers de suspendre pour un temps – selon leur interprétation du modèle romain – les droits fondamentaux afin de briser la résistance des ennemis de la Révolution.

Karl Marx (1818-1883) recueille cet héritage en affichant sa volonté de le dépasser de façon dialectique. En fait, il récuse toute prétention d’une minorité à se substituer aux masses révolutionnaires. Selon la narration historique qu’il développe :

« La lutte des classes conduit nécessairement à la dictature du prolétariat [qui] elle-même ne constitue que la transition à l’abolition de toutes les classes et à une société sans classes. »

L’idée d’un accaparement éventuel du pouvoir est selon lui balayée vu que les communistes « ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers » et « n’ont point d’intérêts qui les séparent de l’ensemble du prolétariat ».

Une postérité socialiste

Même si Marx n’a guère développé son idée, l’expression a connu une belle postérité dans les rangs socialistes. En France, le concept de « dictature du prolétariat » est notamment assumé par Jules Guesde (1845-1922) alors même que son courant tire profit de son insertion dans le jeu parlementaire. Souhaitant désamorcer la contradiction entre le slogan et la défense des valeurs républicaines, Jean Jaurès (1859-1914) préconise l’abandon de cette perspective. Sans pour autant renoncer à la violence ou au projet communiste, il franchit le pas en 1901 :

« Une minorité révolutionnaire, si intelligente, si énergique qu’elle soit, ne suffit pas, du moins dans les sociétés modernes, à accomplir la révolution. Il y faut le concours, l’adhésion de la majorité, de l’immense majorité. »

Pour autant, la « dictature du prolétariat » ne disparaîtra que progressivement de la rhétorique socialiste. À preuve, son usage par Léon Blum (1872-1950) à l’occasion de la fracture de la social-démocratie française consécutive à la révolution russe de 1917. Devant les militants réunis à Tours en décembre 1920, il affirme n’avoir peur « ni du mot ni de la chose » : le Parti socialiste est prêt à exercer sa dictature au nom du prolétariat en vertu, précise-t-il, « d’une fiction à laquelle nous acquiesçons tous ». Son refus d’adhérer à l’Internationale communiste repose sur son hostilité à l’organisation centralisée, hiérarchisée et militarisée des bolcheviks :

« Dictature d’un parti, oui, dictature d’une classe, oui, dictature de quelques individus, connus ou inconnus, cela, non. »

De la théorie à la pratique

Si la dictature du prolétariat autorisait l’exercice d’une violence sans bornes contre la « bourgeoisie », à compter de novembre 1917, son champ d’application allait connaître une inflation considérable.

Après les mesures adoptées par les bolcheviks russes contre les membres de l’appareil d’État et les couches possédantes, vint rapidement le tour de l’ensemble des diverses fractions politiques et sociologiques de la société. Ouvriers grévistes ou paysans rétifs face à l’extorsion de leur grain, tous les récalcitrants furent englobés sous l’appellation « contre-révolutionnaire » et à ce titre devenaient la cible d’un appareil répressif performant : dès le 23 novembre, tous les individus suspectés de sabotage, de spéculation et d’accaparement étaient susceptibles d’être arrêtés sur le champ comme « ennemis du peuple ».

Lenine et Staline à Gorki près de Moscou
Lénine et Staline à Gorki près de Moscou.

Après le renversement du tsarisme (mars 1917), le Gouvernement provisoire avait engagé un processus électoral devant déboucher sur la mise en place de nouvelles institutions. Défavorables aux bolcheviks, les résultats des élections à l’Assemblée constituante furent appréciés en ces termes par ceux qui, depuis mars 1918, se désignaient comme « communistes », notamment Lénine :

« Le prolétariat doit d’abord renverser la bourgeoisie et conquérir pour lui le pouvoir politique ; ce pouvoir politique, c’est-à-dire la dictature prolétarienne, il doit ensuite s’en servir comme d’un moyen pour s’attirer la sympathie de la majorité des travailleurs. »

En définitive, le pouvoir soviétique et la dictature du prolétariat constituaient aux yeux de Lénine et de ses camarades une forme plus élevée d’expression démocratique qu’un Parlement.

En foi de quoi, le 6 janvier 1918, les travaux de l’Assemblée sont interrompus manu militari par les bolcheviks. Seule la guerre civile peut alors ouvrir une issue à la crise. La « Terreur rouge » s’inscrit dès lors dans un processus d’une implacable « rationalité ». Elle représente désormais, aux yeux de ses promoteurs comme des anticommunistes de tous bords, la manifestation concrète de la dictature du prolétariat.

Après la victoire du Parti communiste, son secrétaire général Staline (1879-1953) inscrit en 1924 cette politique dans la durée :

« Il faut considérer la dictature du prolétariat, le passage du capitalisme au communisme, non comme une période éphémère d’actes et de décrets “éminemment révolutionnaires” mais comme toute une époque historique remplie de guerres civiles et de conflits extérieurs, d’un opiniâtre travail d’organisation et d’édification économique, d’offensives et de retraites, de victoires et de défaites. »

L’Espagne, banc d’essai de la « démocratie populaire »

Pour autant, le réalisme stalinien s’attachait à établir une distinction entre l’essentiel (la souveraineté et l’indépendance du Parti communiste) et les infinies conjonctures se dévoilant au cours de la « période historique ». C’est ainsi que, en 1936, dans le cadre de la guerre civile espagnole (1936-1939), se fit jour un autre modèle de transition adapté à la conjoncture locale : la « démocratie populaire ». Cette politique illustre le tournant advenu à la suite de la victoire de Hitler en 1933 : il s’agissait d’élargir les alliances avec les forces susceptibles de s’opposer au nazisme.

D’où la promotion « d’un type spécifique de république, avec une authentique démocratie populaire. Il ne s’agira pas encore d’un État soviétique, mais bien d’un État antifasciste, de gauche, auquel participera le secteur authentiquement de gauche de la bourgeoisie ». Staline ratifie cette ligne dans une lettre au socialiste espagnol Largo Caballero (1869-1946) dans laquelle il recommande pour l’Espagne une voie parlementaire au socialisme pour « empêcher que les ennemis de l’Espagne voient en elle une république communiste ». Telle fut également la stratégie développée après 1945 en Europe de l’Est.

La paille des mots…

En Extrême-Orient l’affirmation de la dictature du prolétariat revint rapidement au premier plan, sitôt assurée l’hégémonie du parti communiste vis-à-vis de ses concurrents, un temps présentés comme partenaires au sein de « fronts nationaux » visant le départ des Japonais ou des Européens. La taxinomie n’était d’ailleurs pas toujours fidèle à la formulation canonique. La constitution de la Corée du Nord définit ainsi le régime en place comme une « dictature de la démocratie du peuple ». Si la Chine post-maoïste recourt encore à la marque déposée « dictature du prolétariat », le Vietnam l’a jetée par-dessus bord en 1992. Mais après tout Staline l’avait déjà évacuée en 1936 dans une Constitution présentée par lui comme « la plus démocratique du monde », quelques mois avant le déclenchement de la grande terreur (700 000 assassinats…).

En Europe, l’expression fit brièvement l’actualité dans la seconde moitié des années 1970, au cours d’un intermède dit « eurocommuniste » où les partis communistes espagnol, français et italien affichèrent une prise de distance avec l’URSS. Dans une situation internationale marquée par l’extension maximale du système communiste (Sud-Vietnam, Angola, Mozambique, Éthiopie…), les trois PC furent alors écartelés entre leurs liens avec un communisme soviétique triomphant et des conjonctures jugées porteuses dans le cadre national : mort de Franco en Espagne, alliance avec les socialistes en France, rapprochement avec la démocratie chrétienne en Italie.

C’est de cette période que date, lors du XXIIe congrès du Parti communiste français (PCF) (février 1976), l’annonce unilatérale par son secrétaire général Georges Marchais (1920-1997) de l’abandon par le PCF de la notion de dictature du prolétariat. L’aspect emblématique de la déclaration n’échappa à personne : l’objectif figurait en 1919 parmi les 21 conditions de l’adhésion à l’Internationale communiste. Cette atteinte à l’identité du Parti fut partiellement compensée par diverses campagnes visant à flatter la clientèle populaire, telles que la dénonciation de la pornographie, de la drogue et de l’immigration incontrôlée. Elle fut insuffisante à éviter, dès l’année suivante, un décrochage électoral par rapport à un Parti socialiste en phase ascendante. Le désamour entre la France et son Parti communiste relevait d’un processus difficile à enrayer par la seule dédiabolisation. Et la querelle parut bientôt relever du sexe des anges devant un déclin bientôt précipité par l’effondrement du système soviétique.

The Conversation

Yves Santamaria ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La dictature du prolétariat, vie et mort d’un projet politique – https://theconversation.com/la-dictature-du-proletariat-vie-et-mort-dun-projet-politique-272117

« Les Sept Cadrans » : la série Netflix transforme le huis clos campagnard d’Agatha Christie en une réflexion sur la guerre

Source: The Conversation – in French – By Catherine Wynne, Associate Dean for Research and Enterprise, Faculty of Arts, Social Sciences and Education, University of Hull

Le rôle de Bundle, tenu dans la série par Mia McKenna-Bruce, rappelle celui d’Adler dans *Un mystère en Bohème*, de Sir Arthur Conan Doyle. Simon Ridgway/Netflix

Netflix revisite les Sept Cadrans en déplaçant le regard : l’intrigue policière devient un prisme pour interroger la guerre, l’ordre social et l’impensé impérial de la Grande-Bretagne des années 1920. Une relecture ambitieuse qui montre combien Agatha Christie reste une autrice de son temps – et du nôtre.


Nous sommes en 1925 et l’action se déroule à Chimneys, la demeure aristocratique anglaise de la famille Caterham. Mais Lady Caterham (Helena Bonham Carter), désargentée, a été contrainte de la louer à l’industriel Sir Oswald Coote (Mark Lewis Jones).

À l’intérieur, la réception bat son plein. Misanthrope et réduite au rôle de simple invitée chez elle, Lady Caterham glisse à sa fille, Lady Eileen « Bundle » Brent (Mia McKenna Bruce), que l’assemblée réunit « l’industrie, l’aristocratie et la diplomatie (le Foreign Office).

Les Sept Cadrans, d’Agatha Christie, publié en 1929, est aujourd’hui adapté en une minisérie Netflix de trois épisodes, écrite par Chris Chibnall et réalisée par Chris Sweeney. Cette nouvelle version s’appuie sur l’énigme des sept cadrans non seulement pour divertir, mais aussi pour interroger le monde politique et impérial que les romans de Christie laissent souvent en arrière-plan.

Au cours de la réception, de jeunes fonctionnaires du Foreign Office jouent un tour à l’un de leurs collègues en disposant huit réveils dans sa chambre, programmés pour sonner à 11 h 15 le lendemain matin. La raison ? Leur camarade est réputé pour faire la grasse matinée.

Lorsqu’un des réveils disparaît, avant d’être retrouvé par Bundle sur la pelouse, tandis que les sept autres sont soigneusement disposés sur la cheminée de la chambre, la jeune femme est perplexe. Et puis on découvre un mort – évidemment.

Malgré l’idée que la victime aurait été fragilisée par le stress lié à son travail – écho contemporain à la hausse rapide des troubles de santé mentale chez les jeunes hommes –, Bundle rejette la thèse du suicide. Sa certitude se renforce lorsqu’elle tombe plus tard sur un autre jeune homme mort, dont les derniers mots sont « sept cadrans ». Mais à quoi fait-il réellement référence ? Bundle entend bien le découvrir.

La bande-annonce de la série.

En suivant une silhouette qu’elle ne parvient pas à identifier, elle se retrouve à Scotland Yard, face à l’inspecteur Battle (Martin Freeman, habitué des enquêtes pour avoir incarné Watson dans la série Sherlock de la BBC). Bundle fait écho à Irene Adler, héroïne d’Arthur Conan Doyle dans Un scandale en Bohême (1891). Dans la nouvelle, Adler suit Holmes déguisé jusqu’à Baker Street et devient la seule personne à avoir jamais réussi à le déjouer.

À l’image d’Adler, l’intrépide Bundle s’impose comme une figure féministe avant l’heure. McKenna Bruce est remarquable, habitant le rôle avec une assurance éclatante. Dans le roman de Christie, Bundle est incapable de tenir en place. Dans la série, elle saute par la fenêtre d’un étage de Chimneys pour échapper à une demande en mariage formulée par un député ennuyeux et plus âgé, George Lomax (Alex Macqueen), et atterrit dans le jardin, où Kettle examine des indices. Son choix est fait.

Ce que Netflix ajoute à l’œuvre originale de Christie

La série adopte une forme de thriller plus directe que dans le roman de Christie. Dans l’introduction à l’édition anglaise de 2026 de référence, dotée d’une nouvelle couverture et d’un nouveau design signés Netflix, Val McDermid avance que Christie évolue sur le terrain du pastiche de thriller, en détournant les thrillers virils à la John Buchan qui dominaient les années 1910 et 1920. Elle se rapproche aussi de Jane Austen par son regard ironique sur l’aristocratie, les nouveaux riches et les jeunes hommes et femmes désœuvrés.

La série fait écho à la critique des structures sociales rigides des années 1920, dont Agatha Christie est coutumière. Lady Caterham, incarnée par Helena Bonham Carter, remarque que Lady Coote ne devrait pas remercier les domestiques ; Sir Oswald Coote affirme, lui, que la distinction sociale peut s’acheter. Mais la série va plus loin encore. Christie évitait toute référence directe à la Première Guerre mondiale, écrivant dans la décennie qui a suivi sa fin. Pendant le conflit, elle avait travaillé à la distribution de médicaments pour le Voluntary Aid Detachment de la Croix-Rouge britannique à Torquay, où elle a acquis sa connaissance des poisons. À l’inverse, dans la série, la guerre est pleinement intégrée à l’intrigue.

Bundle a perdu son frère pendant le conflit, et le lien qui l’unit aux jeunes hommes du Foreign Office est une camaraderie forgée par la guerre. Ce sont, d’une certaine manière, des survivants. La vie, dit-elle, est « bien trop courte ». Son frère disparu, Tommy, servait aux côtés de Gerry Wade (Corey Mylchreest), du Foreign Office, qui a rapatrié son corps.

Au point culminant de la série, Lady Caterham, interprétée avec une force saisissante par Helena Bonham Carter, décrit la guerre comme un « abattoir », dénué de toute « gloire ». À la manière de Miss Havisham, elle vit recluse dans une maison où un seau recueille l’eau qui goutte d’un toit qui fuit et où le valet n’est même plus payé. Et, comme le découvre Bundle – conformément aux codes du thriller – personne n’est réellement ce qu’il paraît être.

Mais la dénonciation la plus glaçante des empires européens et des structures sociales qui les soutiennent est portée par le Dr Cyril Matip (Nyasha Hatendi), brillant inventeur camerounais que Lomax tente d’attirer au service de la Grande-Bretagne en l’invitant dans sa demeure de campagne.

Lorsque Lomax organise une chasse au faisan pour divertir son invité, Matip refuse d’y prendre part : il a vu ce que les armes peuvent faire. Pendant ce temps, le regard de Bundle s’attarde sur un faisan abattu dans l’herbe. À table, Matip décrit les ravages de la guerre et la défiance qu’elle a fait naître chez lui à l’égard des Européens. Il a vu comment « des Africains ont combattu d’autres Africains pour des Européens blancs ».

En hommage à l’œuvre la plus célèbre de Christie, le Crime de l’Orient-Express, le dénouement se joue à bord d’un train. Mais tout n’est pas encore terminé. Le dernier secret – celui des Sept Cadrans – reste à révéler. Les Sept Cadrans d’Agatha Christie actualise l’œuvre de l’autrice, et le fait avec brio.

The Conversation

Catherine Wynne ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Les Sept Cadrans » : la série Netflix transforme le huis clos campagnard d’Agatha Christie en une réflexion sur la guerre – https://theconversation.com/les-sept-cadrans-la-serie-netflix-transforme-le-huis-clos-campagnard-dagatha-christie-en-une-reflexion-sur-la-guerre-274083