Pourquoi il n’y a (presque) pas de sexe chez Victor Hugo ?

Source: The Conversation – in French – By Loup Belliard, Doctorante en littérature du XIXe siècle et gender studies, Université Grenoble Alpes (UGA)

*Sub clara nuda lucerna* (*Nue sous la clarté d’une lampe*, 1861), d’après un poème d’Horace, dessin de Victor Hugo. Maison de Victor-Hugo, Hauteville House (Guernesey).

D’une part, un auteur dont les nombreuses maîtresses et la vie intime mouvementée sont bien connues. De l’autre, une œuvre où se multiplient les héros vierges et où l’érotisme brille par sa rareté. Comment expliquer cette contradiction dans l’une des œuvres romanesques les plus lues de tous les temps ?


Le XIXe siècle n’est pas une période totalement hostile aux représentations sexuelles. Si l’avènement du romantisme a pu favoriser la représentation d’amours chastes et valoriser la pudeur dans les représentations de l’érotisme, nombre d’auteurs ont abordé frontalement la sexualité de leurs personnages. On peut citer Barbey d’Aurevilly ou encore Balzac, chez qui les aventures extraconjugales se multiplient et constituent régulièrement le cœur de l’intrigue.

Si l’acte sexuel en lui-même n’est pas décrit de manière explicite, on comprend très bien qu’il a lieu, et les personnages ne se privent pas d’exprimer leur désir. Sur un mode parfois moins trivial, des auteurs romantiques comme George Sand ont pu aborder la question du désir, masculin comme féminin, et en faire un élément important des relations inter-personnages.

Dans le roman hugolien, l’abstinence règne

Rien de tout cela chez Hugo. Ses romans sont généralement dominés par des figures masculines qui se distinguent par leur absence totale de sexualité : Quasimodo, Jean Valjean, Javert, Enjolras, Gilliatt, Cimourdain, pour en citer quelques-uns. Explicitement désignés par l’auteur comme totalement inactifs sexuellement, à l’instar de Javert, le « mouchard vierge » des Misérables, ces personnages ressentent et expriment parfois des désirs contrariés, mais pas toujours ; certains apparaissent comme tout bonnement asexuels.

Ils consacrent généralement l’énergie habituellement vouée à la poursuite amoureuse et à la fondation d’une famille à une cause qui les dépasse, pour le meilleur ou pour le pire. Le superflic infatigable Javert n’est jamais distrait par ses affaires personnelles ; le révolutionnaire Enjolras se consacre à sa cause politique comme à une maîtresse ; quant à Quasimodo, il sera le seul à montrer pour Esmeralda un amour pur et désintéressé et à la protéger.

Si ces personnages ne sont pas unilatéralement bons, car le sublime chez Hugo cohabite souvent avec une forme de monstruosité, ils n’en demeurent pas moins profondément idéalisés et tiennent du surhomme. L’absence de sexualité devient une manière de distinguer les personnages du commun des mortels, de mettre en valeur leur caractère exceptionnel.

Une représentation négative du désir

Qu’en est-il des autres ? Il y a bien des personnages qui échappent à cette épidémie de chasteté, mais leur traitement interroge tout autant. Les quelques représentations du désir, chez Hugo, ne font pas franchement envie, entre l’obsession vicieuse et destructrice de Claude Frollo pour Esmeralda dans Notre-Dame de Paris et la duchesse Josiane qui, dans L’homme qui rit, semble ensorceler le héros Gwynplaine avec ses charmes et l’éloigne de sa véritable bien-aimée Déa.

Le sexe semble toujours être du côté de la trivialité et de la perversion, voire de l’égoïsme pur et simple, en opposition à l’abnégation des héros vierges cités plus haut. Il apparaît aussi comme destructeur pour les femmes : on pense à Fantine, plongée dans la prostitution et tourmentée par des bourgeois qui l’utilisent pour leur désir jusqu’à provoquer sa chute et, au bout du compte, sa mort. Rares sont les représentations érotiques positives dans les romans de Hugo ; ce dernier semble presque ressentir de l’effroi devant la question sexuelle.

Illustration de Notre-Dame de Paris, « Claude Frollo et la Esmeralda », Louis Candide Boulanger, vers 1831.

On pourrait trouver des exceptions dans les jeunes couples qui jalonnent son univers romanesque : Marius et Cosette (les Misérables), Gwynplaine et Déa (L’homme qui rit), Ordener et Ethel (Han d’Islande)… Mais la sexualité de ces personnages est très discrète et sous-entendue, et ressemble beaucoup à celle que l’on retrouve dans le roman courtois du Moyen Âge. Autrement dit les jeunes filles sont encensées pour leurs qualités virginales, et les jeunes garçons doivent contrôler leur désir et traverser une série d’épreuves qui leur permettra, au final, de s’unir à leur bien-aimée, dans une représentation toujours très prude et dont les détails intimes demeureront cachés. L’érotisme franc et véritablement positif, lui, manque résolument à l’appel.

Victor Hugo avait-il peur de parler de sexe ?

Comment expliquer cette timidité, chez un auteur dont la vie intime mouvementée est pourtant bien connue, au point qu’il a fait en son temps l’objet d’un scandale sexuel ? Difficile à dire.

Certains chercheurs en littérature ont tenté de trouver une explication à cet écart. Pour certains, Hugo valorisait dans ses personnages une qualité, la chasteté, qui lui paraissait d’autant plus admirable qu’il se sentait bien incapable de s’astreindre à cet état. Pour d’autres, il écrit ces figures vierges avec la nostalgie de ses années de jeunesse, pendant lesquelles il était, lui aussi, parfaitement chaste et voué à l’étude.

Il est probablement impossible s’arrêter sur une explication définitive, puisque l’auteur ne s’est jamais, en son nom propre, exprimé sur la question. Il ne fait nul doute que l’asexualité de ses personnages est autant liée à des éléments personnels qu’à un contexte culturel extérieur, dans un XIXᵉ siècle tiraillé entre libération des discours sur la sexualité, bouleversements politiques et importance de la culture religieuse, et qui voyait se dessiner, dans les romans comme dans les traités de médecine, les fondements de notre sexualité moderne.

The Conversation

Loup Belliard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pourquoi il n’y a (presque) pas de sexe chez Victor Hugo ? – https://theconversation.com/pourquoi-il-ny-a-presque-pas-de-sexe-chez-victor-hugo-276893

TRISHNA, une mission spatiale franco-indienne pour mieux gérer l’eau sur Terre

Source: The Conversation – France in French (2) – By Corinne Salcedo, Manager des systèmes TRISHNA, Centre national d’études spatiales (CNES)

TRISHNA est le dernier satellite en date de la flotte franco-indienne. Il est voué au suivi du climat et aux applications opérationnelles, par exemple en agriculture. CNES/ISRO, Fourni par l’auteur

En 2027, un satellite franco-indien va être mis en orbite pour détecter la température de la surface de la Terre, en évaluer le contenu en eau et aider différents secteurs d’activités : agriculture, agroforesterie, hydrologie, micrométéorologie urbaine, biodiversité.


« Trishna » veut dire « soif » en sanscrit. Pour un satellite qui contribuera de manière significative à la détection du stress hydrique (déficience en eau) des écosystèmes et à l’optimisation de l’utilisation de l’eau en agriculture, dans un contexte de changement climatique mondial, cela nous semble bien adéquat. TRISHNA, acronyme anglophone de Thermal InfraRed Imaging Satellite for High-resolution Natural resource Assesment, signifie aussi « satellite d’imagerie infrarouge thermique pour l’évaluation haute-résolution de ressources naturelles ».

Une fois en orbite, TRISHNA mesurera tous les trois jours, sur tout le globe terrestre et à 60 mètres de résolution, la température de surfaces des continents et de l’océan côtier, c’est-à-dire jusqu’à 100 kilomètres du littoral. Car, aussi étrange que cela puisse paraître, cette coopération entre le Centre national d’études spatiales français (Cnes) et son homologue indien l’Indian Space Research Organisation (ISRO) va mesurer la température terrestre pour étudier l’eau.

Des besoins, une mission

En effet, il est maintenant prouvé que sous l’effet d’une pression anthropique croissante et du changement climatique, notre environnement se réchauffe et se transforme de plus en plus vite, avec notamment un impact sur le cycle de l’eau, indissociable du cycle de l’énergie.

données satellites
Une image de la mission Ecostress de la NASA, qui permet d’évaluer l’évapotranspiration dans une région irriguée (faible en jaune, forte en bleu).
Cesbio et JPL, CC BY

En effet, depuis l’échelle globale jusqu’à des échelles beaucoup plus locales, l’eau est à la fois un élément indispensable à la vie et le principal vecteur des échanges de chaleur dans la machine météorologique et climatique. Aujourd’hui, la modification conjuguée des températures et des régimes de précipitations impacte les réserves accessibles d’eau douce, dont 70 % sont voués aux usages agricoles (irrigation), 25 % à l’industrie et le reste aux usages domestiques.

Il est donc logique de rechercher une gestion optimisée de cette ressource, à la fois en termes de quantité et de qualité. Cet objectif permet de répondre à plusieurs objectifs gouvernementaux et internationaux portés par des organismes tels que le GEOGLAM (organisme international qui surveille les cultures agricoles au niveau planétaire et génère des prévisions de récolte via un système satellite mondial), la FAO (organisation pour l’alimentation et l’agriculture des Nations unies) et les Nations unies elles-mêmes.

Pour aller dans ce sens, la mission TRISHNA a été conçue de manière spécifique pour étudier prioritairement le stress hydrique des écosystèmes naturels et agricoles ainsi que l’hydrologie côtière et continentale.




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Comment la température de la Terre renseigne-t-elle sur l’utilisation de l’eau par les végétaux ?

La température de surface et sa dynamique sont des indicateurs précieux de la « soif » des végétaux car, en s’évaporant, l’eau refroidit la surface dont elle provient et réciproquement, les surfaces se réchauffent lorsqu’il n’y a plus d’eau à évaporer ou à transpirer (notons que ce principe vaut autant pour les animaux que pour les végétaux).




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La température de surface peut donc être utilisée comme indicateur des quantités d’eau utilisées par une plante pour maintenir sa chaleur à un niveau permettant son bon fonctionnement.

Or, une loi physique, dite loi de Wien, connue depuis 1893, met en relation la température d’un objet avec l’énergie électromagnétique qu’il émet dans différentes longueurs d’onde. Selon cette loi, la planète Terre émet le plus d’énergie dans le domaine infrarouge dit « thermique » aux alentours de 10 micromètres.

Les détecteurs de TRISHNA ont donc été conçus en visant ce domaine spectral afin de mesurer l’énergie émise par les surfaces terrestres, quelles qu’elles soient (végétation, environnement côtier, lacs, rivières, neige, glaciers, surfaces artificialisées, milieux urbains) pour en déduire leur température.

photo en salle blanche
La maquette de l’instrument de mesure dans l’infrarouge thermique en salle blanche, lors des préparatifs de la mission TRISHNA, permet de valider le design de l’instrument et de vérifier certaines performances critiques avant la fabrication du modèle de vol.
Cnes/Frédéric Lancelot, 2023, Fourni par l’auteur

Pour les besoins de la recherche et des applications qui en découlent, la fréquence élevée de revisite (tous les trois jours) et ses résolutions spatiale (60 mètres) et spectrale permettront d’aborder des enjeux scientifiques, économiques et sociétaux majeurs dans différents secteurs : agriculture, agroforesterie, hydrologie, micrométéorologie urbaine, biodiversité.

Le partenariat franco-indien

La coopération spatiale entre la France et l’Inde est un élément important de l’axe indopacifique de notre politique étrangère.




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Son histoire riche est marquée par des collaborations scientifiques et techniques débutées dès les années 1960, époque à laquelle les deux nations travaillaient notamment au développement de fusées-sondes. De part et d’autre, l’intention stratégique était alors de développer une autonomie nationale d’accès à l’espace.

Cette collaboration a jeté les bases de deux projets spatiaux emblématiques qui ont suivi plus récemment. Le premier de ces projets est le satellite Megha-Tropiques, conçu pour caractériser le potentiel de précipitation des nuages dans les régions tropicales et lancé en 2011. Puis, en 2013, est arrivée la mission SARAL/AltiKa, consacrée à la mesure du niveau des surfaces couvertes d’eau sur les océans et les continents.

En 2016, la visite officielle du président François Hollande en Inde a favorisé le démarrage du projet TRISHNA, tirant également parti de l’accord-cadre que le Cnes et l’ISRO avaient signé l’année précédente. La France et l’Inde lançaient ainsi une nouvelle étape de leur coopération spatiale sur le thème de l’eau.

Cette nouvelle coopération présente de nombreux avantages pour nos deux pays. L’industrie franco-européenne en bénéficie avec la forte implication de nos entreprises dans la réalisation de l’instrument thermique. Ainsi positionnés, nos industriels augmentent leur chance d’être impliqués dans les futurs grands contrats indiens. En contrepartie, ce schéma partenarial permet à l’Inde de parfaire son cheminement vers des industries stratégiques autonomes et vers des moyens de supervision environnementale appropriés.

Plus largement, TRISHNA consolide la coopération franco-indienne, ouvrant des perspectives de partenariats dans les secteurs des satellites d’observation et de télécommunications. Autres retombées importantes pour nos deux pays, le projet TRISHNA permet aux communautés scientifiques indienne (ISRO et instituts techniques universitaires) et française (CNES et laboratoires intervenants) de se positionner dans la recherche spatiale environnementale et de créer des applications à la fois rentables et utiles à différents secteurs d’activités, dont l’agriculture.

L’irrigation agricole, une des applications les plus prometteuses de la mission TRISHNA

En combinant les données thermiques de TRISHNA avec des informations issues d’autres satellites (permettant d’évaluer la végétation, l’humidité des sols ou les précipitations), il sera possible d’estimer avec précision l’évapotranspiration réelle des cultures, c’est-à-dire la quantité d’eau effectivement utilisée par les plantes.

Cette information permettra aux agriculteurs, aux gestionnaires de bassins versants et aux décideurs politiques d’adapter les calendriers et les volumes d’irrigation en temps quasi réel, selon les besoins réels des cultures et non sur des moyennes ou des approches empiriques. Ce pilotage de l’irrigation « à la demande » représentera une avancée majeure, en particulier pour les régions où les ressources en eau sont limitées ou irrégulièrement réparties.

En Inde comme en France, des expérimentations sont déjà envisagées pour intégrer les données TRISHNA dans les systèmes d’aide à la décision utilisés par les agriculteurs. À terme, cela pourrait conduire à des économies d’eau significatives, à une réduction de l’impact environnemental de l’agriculture et à une meilleure résilience des systèmes de production face au changement climatique.

De manière plus générale, la mission pourra également contribuer à la prévention des risques liés aux évènements extrêmes, comme les canicules, les sécheresses, les feux, les inondations – des aléas auxquels nos deux pays sont de plus en plus confrontés.

En somme, TRISHNA offre à la France et à l’Inde une opportunité exceptionnelle de renforcer leur partenariat et de répondre aux défis économiques et climatiques auxquels nos deux pays et le monde entier font face aujourd’hui.


Philippe Maisongrande (responsable thématique Biosphère continentale, au Cnes) et Thierry Carlier (chef de projet TRISHNA) ont contribué à la réflexion sur les premières versions de cet article.

The Conversation

Corinne Salcedo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. TRISHNA, une mission spatiale franco-indienne pour mieux gérer l’eau sur Terre – https://theconversation.com/trishna-une-mission-spatiale-franco-indienne-pour-mieux-gerer-leau-sur-terre-272868

Syrie : une nouvelle fois, les Kurdes abandonnés par leurs alliés régionaux et par les Occidentaux

Source: The Conversation – in French – By Pierre Firode, Professeur agrégé de géographie, membre du Laboratoire interdisciplinaire sur les mutations des espaces économiques et politiques Paris-Saclay (LIMEEP-PS) et du laboratoire Médiations (Sorbonne Université), Sorbonne Université

Les forces kurdes ont perdu énormément de terrain face à l’avancée de celles de Damas. Le nouveau régime syrien a su habilement manœuvrer pour mettre fin au projet kurde du Rojava, en passe d’être totalement anéanti à la grande satisfaction de la Turquie. Les Kurdes irakiens et turcs ne se risquent pas à secourir leurs compatriotes de Syrie. Tout cela se passe dans l’indifférence des Occidentaux, qui s’étaient pourtant largement appuyés sur les Kurdes syriens durant la lutte contre Daech…


Considérées depuis leur création en 2015 comme un acteur puissant en Syrie, les milices kurdes des Forces démocratiques syriennes (FDS) ont dernièrement vu leur influence s’étioler. Depuis le début du mois de janvier 2026, leurs positions s’effondrent avec une rapidité qui étonne les observateurs. Après leur avoir repris Alep, la grande ville du nord-ouest du pays, le 11 janvier, les troupes loyalistes syriennes du gouvernement central dirigé par Ahmed al-Charaa ont imposé aux FDS de se retirer de toutes leurs positions situées sur l’Euphrate, le 17 janvier.

Depuis, rien n’arrête la progression des troupes de Damas, qui ont récupéré toute la province de Deir-es-Zor et la majorité de la province d’Hassaké.

Les FDS étaient autrefois maîtresses d’un tiers du territoire syrien, le Rojava, rebaptisé en 2018 Administration autonome du nord-est de la Syrie (AANES), région particulièrement riche en pétrole. Leur emprise a été réduite à peau de chagrin : elles ne contrôlent plus que la poche de Kobané, la ville de Hassaké et leur fief historique dans le nord-est du pays autour de la ville de Qamechli.

En position de force, le président syrien exige par le cessez-le-feu du 20 janvier 2026 l’absorption totale des milices kurdes dans l’armée syrienne ainsi que l’intégration totale de l’AANES dans un État syrien centralisé et autoritaire : on voit donc mal à ce stade ce qui pourrait empêcher la disparition imminente du Rojava. Comment un acteur apparemment aussi influent que les FDS a-t-il pu s’effondrer aussi rapidement ? Et peut-on espérer une issue plus favorable pour le Rojava que la pure et simple absorption par l’État central syrien ?

Un Rojava dépourvu de sanctuaire

Le facteur le plus évident et pourtant le moins mis en valeur par la presse pouvant expliquer l’incapacité des FDS à tenir leur position tient aux spécificités géographiques du nord-est de la Syrie.

L’essentiel du Rojava est traversé par la Jéziré (Jazira en arabe), une vaste plaine ouverte aride sans aucun réel obstacle topographique ou hydrographique le long duquel construire une ligne de défense. La défense du Rojava reposait sur la « coupure humide » de l’Euphrate, dont la largeur et le débit importants rendaient difficile la progression des troupes syriennes. Les positions kurdes le long du fleuve constituaient autant de verrous qui ont sauté depuis l’accord du 20 janvier avec le pouvoir syrien.

Entre l’Euphrate et la rivière Khabour, aucun obstacle ne peut freiner la progression des troupes syriennes. D’autant que la rivière Khabour, à l’image de tout le bassin hydrographique de l’Euphrate, s’écoule du nord au sud dans la région, et ne peut donc ni entraver l’avancée de troupes syriennes remontant la rivière depuis le sud, ni empêcher une éventuelle avancée turque depuis le nord.

Ensuite, contrairement à leurs homologues irakiens, les Kurdes syriens ne peuvent compter sur aucun massif montagneux pouvant leur servir de refuge. Or, on sait à quel point les sanctuaires montagneux ont joué un rôle important dans les insurrections kurdes contre l’État central irakien (la République d’Irak issue du coup d’État d’Abbdel Karim Kassem). L’armée irakienne avait échoué à soumettre les montagnes de Cheekha Dar en 1961 dans le Kurdistan irakien, contribuant ainsi à la constitution d’un sanctuaire de guérilla endémique dans la région d’Erbil. De même, l’insurrection de 1991 contre le régime de Saddam Hussein parvient à soustraire ces régions montagneuses au contrôle de l’État.

Privées de sanctuaires naturels, les milices kurdes syriennes pourraient concentrer leurs défenses autour des centres urbains de Kobané, d’Hassaké et de Qamichli pour repousser les forces syriennes. Cependant, ces villes risquent de se retrouver rapidement assiégées et condamnées à la reddition — et ce, d’autant plus vite qu’elles comportent d’importantes populations arabes qui pourraient se soulever contre les Kurdes. Les territoires du Rojava abritent en effet une forte minorité arabe, dans un contexte régional marqué par le réveil du nationalisme arabe.


Pierre Firode sera l’un des intervenants au webinaire « Face aux bouleversements du monde : quels espoirs pour la paix ? » que nous organiserons le 10 mars prochain à 18h, en coopération avec le Forum mondial Normandie pour la paix, et qui portera aussi bien sur la situation au Proche-Orient que sur la diplomatie par la force de Donald Trump et les mobilisations de la Gen Z de par le monde. Inscription gratuite ici.


La composante arabe des FDS a massivement fait défection depuis mi-janvier, ce qui explique la rapidité de la conquête rapide par l’armée syrienne de la province de Deir-ez-Zor et de toute la vallée de l’Euphrate. En plus du nationalisme arabe parfois nourri par le ressentiment anti-kurde, le régime syrien peut s’appuyer sur le soutien des cheikhs, les chefs de tribu arabes soucieux de réintégrer une Syrie unifiée et arabe.

À cet égard, Al-Charaa se place dans la continuité de sa gestion de la bande d’Idlib de 2017 à 2024 où son groupe, Hayat Tahrir al-Cham, avait pris le soin d’associer les cheikhs à la gouvernance du territoire. Si l’on considère que le Rojava forme une mosaïque où les Arabes et les Kurdes s’entremêlent, on comprend que les Kurdes ne disposent pas de véritables sanctuaires à la différence de l’Irak ce qui rend la défense du Rojava difficile, pour ne pas dire impossible.

Cette défection des tribus arabes a poussé les Kurdes à rechercher un accord avec Damas et aboutit aux accords du 31 janvier par lesquels les forces kurdes abandonnent leur projet d’un Rojava autonome (c’est-à-dire leur contrôle sur l’administration et les ressources des territoires du nord-est du pays) et se voient en échange absorbées par l’armée syrienne.

Un Rojava isolé sur le plan diplomatique

L’autre faiblesse stratégique structurelle du Rojava tient à son isolement diplomatique complet, tant à l’échelle régionale qu’internationale. Les FDS ne peuvent pas s’appuyer sur leurs voisins kurdes irakiens. En effet, le gouvernement régional du Kurdistan irakien autonome (GRK) s’engage depuis les années 2010 dans un processus de rapprochement avec Ankara lui permettant d’exporter son pétrole via la Turquie et de se développer grâce aux investissements turcs tout en disposant d’un allié face à l’État central irakien.

En retour, le GRK se doit de renoncer à l’envoi d’armes et de combattants au PKK en Turquie ainsi qu’aux FDS en Syrie. Le Kurdistan irakien pourrait en effet jouer le rôle de sanctuaire transfrontalier pour les Kurdes de Syrie qui profiteraient alors de l’effet refuge de la frontière irako-syrienne pour échapper aux offensives de Damas. Mais cela suppose un soutien du GRK ; or ce dernier ne prendra certainement pas le risque de franchir les lignes rouges fixées par Ankara et de renoncer aux fruits d’une décennie de rapprochement et de réconciliation avec la Turquie.

L’isolement du Rojava se constate aussi à l’échelle internationale où les soutiens historiques des Kurdes, américains et européens, semblent avoir abandonné leurs anciens alliés dans la lutte contre l’État islamique. À cet égard, on peut souligner les efforts diplomatiques du président syrien pour isoler les Kurdes de leurs alliés occidentaux. En s’impliquant dans la lutte contre l’État islamique aux côtés des Américains, Al-Charaa entend devenir le nouveau partenaire des États-Unis dans la guerre contre le terrorisme dans la région, fonction jusqu’alors dévolue aux Kurdes.

Ce transfert de la lutte contre Daech des Kurdes vers Damas rend le soutien des États-Unis aux Kurdes caduc. Dans cette optique, Al-Charaa essaie d’apparaître comme un partenaire fiable des États-Unis en acceptant le transfert des prisonniers de l’EI vers l’Irak ou en s’impliquant dans la sécurisation des camps abritant les familles d’anciens combattants de l’EI, comme celui d’Al Hol.

Le président syrien est aussi soucieux de ne pas franchir les lignes rouges européennes en matière de droit humanitaire international, comme le montre l’ouverture récente d’un corridor humanitaire pour venir en aide aux civils de Kobané. Al-Charaa connaît la charge symbolique de la ville, qui représente aux yeux des sociétés européennes le combat kurde contre Daech en 2014, et veut éviter la mobilisation médiatique qu’entraînerait un drame humanitaire dans cette ville.

Kurdes abandonnés, Occidentaux discrédités

Ainsi, les caractéristiques géographiques tant physiques qu’humaines expliquent la grande précarité dans laquelle se retrouve actuellement le Rojava. Encerclées, condamnées à protéger un territoire indéfendable, les FDS ne peuvent compter ni sur le soutien de leurs homologues irakiens, ni sur celui des puissances occidentales, qui ont pourtant beaucoup contribué à la construction du Rojava.

Comme en 2019 lors de l’opération turque Source de Paix, le sort des Kurdes de Syrie pourrait être sacrifié sur l’autel de la Realpolitik, qui incite à privilégier l’entente avec les puissances régionales comme la Turquie ou la Syrie au détriment du respect du droit des peuples et du droit humanitaire international.

Cette approche, partagée par la Maison Blanche et en partie par l’Union européenne, saborde pourtant la crédibilité et l’implantation des puissances occidentales au Moyen-Orient qui, en abandonnant leurs alliés historiques comme les Kurdes pour des partenaires de circonstance, contribuent au recul des valeurs démocratiques dans le monde.

The Conversation

Pierre Firode ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Syrie : une nouvelle fois, les Kurdes abandonnés par leurs alliés régionaux et par les Occidentaux – https://theconversation.com/syrie-une-nouvelle-fois-les-kurdes-abandonnes-par-leurs-allies-regionaux-et-par-les-occidentaux-274329

Le discours sur l’état de l’Union de Trump, ou la perversion des « mythes américains »

Source: The Conversation – in French – By Jérôme Viala-Gaudefroy, Spécialiste de la politique américaine, Sciences Po

Le discours sur l’état de l’Union est censé exposer les priorités d’un président devant le Congrès et le pays. En 2026, Donald Trump en a fait tout autre chose : moins une feuille de route qu’un récit de restauration nationale, où se mêlent triomphe personnel, mythologie nationale et mise à l’épreuve publique des loyautés partisanes.


Le discours annuel sur l’état de l’Union est l’un des grands moments institutionnels de la vie politique états-unienne. En principe, le président, devant l’ensemble des membres du Congrès, y expose ses priorités, justifie ses choix, annonce des mesures et tente de convaincre au-delà de son camp. Le 24 février 2026, Donald Trump a bien respecté le décor constitutionnel. Mais il a bien moins présenté un programme ou un agenda législatif que mis en scène un récit de restauration nationale centré sur sa personne. Il s’agit d’ailleurs du discours l’état de l’Union qui contient le moins de propositions programmatiques depuis cinquante ans, selon The Economist.

Dès les premières lignes, le ton est donné : « notre nation est de retour », puis « c’est l’âge d’or de l’Amérique ». Le discours ouvre donc sur l’annonce d’un retour à la grandeur. Trump n’est pas un chef de gouvernement décrivant des lignes politiques, il est le sauveur d’une nation qui était en perdition. Il affirme avoir hérité d’« une nation en crise », affligée par « une économie stagnante », « des frontières grandes ouvertes » et « des guerres et le chaos partout dans le monde ». Un an plus tard, affirme-t-il, tout aurait changé grâce à la « transformation sans précédent » et au « revirement historique » qu’il aurait impulsés. Dans son discours, la politique n’est pas racontée comme gestion, compromis ou promesse, mais comme retournement quasi miraculeux de l’histoire.

Une jérémiade trumpienne

Pour comprendre ce récit, il faut se pencher sur la structure profonde du discours (écrit par ses conseillers Ross Worthington et Vince Haley). Il emploie un schéma ancien de la rhétorique politique états-unienne : celui d’une nation dévoyée, menacée, puis ramenée sur le bon chemin. C’est la structure classique de la jérémiade issue des sermons basés sur la figure biblique de Jérémie, puis reprise par les puritains de Nouvelle-Angleterre : la chute, le redressement, puis la destinée retrouvée.

Le premier temps est celui de la déchéance. Trump ne se contente pas d’évoquer des difficultés : il construit un imaginaire de crise totale. La frontière serait le point de passage d’une « invasion », le crime incontrôlé, l’économie humiliée, le monde livré au chaos. La nation n’aurait pas simplement traversé une période difficile ; elle aurait été, jusqu’à son retour à la Maison Blanche, « à l’agonie ».

Le second temps est celui du sauvetage. « Aujourd’hui, notre frontière est sécurisée », proclame-t-il ; « notre esprit est restauré » ; « l’Amérique est à nouveau respectée ». Tout le vocabulaire du discours renvoie à la renaissance : retour, restauration, rétablissement, fierté retrouvée. L’idée n’est pas seulement qu’un changement de majorité a eu lieu, mais qu’un ordre perdu a été rétabli.

Le troisième temps est celui de la destinée. Trump relie explicitement son mandat au 250e anniversaire de l’indépendance, à « l’esprit de 1776 », puis conclut que « notre destin est écrit par la main de la Providence ». Cette tonalité religieuse n’a rien d’exceptionnel dans ce type d’allocution, tant les présidents états-uniens inscrivent souvent la nation dans une mission historique sous le regard de Dieu. Mais, chez Trump, elle sert aussi à suggérer que son retour au pouvoir s’inscrit lui-même dans cette destinée.

En réalité, Trump capte les grands mythes nationaux pour les mettre au service de sa propre personne. La foi, la grandeur « américaine » ou la mission historique des États-Unis ne servent plus à rassembler autour d’un destin commun : elles servent à ériger le président en sauveur indispensable, comme lorsqu’il déclare, n’hésitant pas à parler de lui-même à la troisième personne : « La seule chose qui se dresse aujourd’hui entre les États-Uniens et une frontière totalement ouverte, c’est le président Donald J. Trump. »

Un spectacle de loyauté

Le discours sur l’état de l’Union n’est jamais seulement un texte : c’est aussi une mise en scène. Depuis Ronald Reagan, les invités dans les tribunes, les récits individuels, les pauses et les réactions de la salle sont utilisés comme incarnation d’un mini-récit moral : victime innocente, héros ordinaire, mère endeuillée, vétéran exemplaire. C’est une succession de scènes émotionnelles dans une logique dramaturgique.

Le moment le plus révélateur est sans doute celui où Trump lance aux parlementaires : « Si vous êtes d’accord avec cette affirmation, levez-vous et montrez votre soutien. » L’affirmation est formulée de manière à piéger l’opposition : « Le premier devoir du gouvernement américain est de protéger les citoyens américains, pas les immigrés illégaux. » Si ses adversaires se lèvent, ils valident son récit. S’ils restent assis, il peut les présenter comme hostiles à la protection des citoyens.

On est là au cœur d’une rhétorique du test de loyauté. Lorsqu’il lance aux démocrates restés assis qu’« ils devraient avoir honte », puis les qualifie un peu plus loin de « fous », Trump ne cherche pas seulement à les discréditer ; il met en scène une opposition morale entre, d’un côté, les patriotes et, de l’autre, ceux qu’il présente comme les traîtres et les ennemis du bon sens. Le Congrès n’apparaît plus comme un lieu de délibération entre adversaires légitimes, mais comme une scène où l’opposition est sommée de se révéler publiquement.

Une seule intrigue, quel que soit le sujet

L’une des clés du discours est qu’il raconte finalement toujours la même histoire, quel que soit le thème abordé.

Immigration, économie, sécurité, politique étrangère : tout est réorganisé autour d’une même matrice morale. Le pays aurait été trahi, exposé, affaibli ; des ennemis clairement identifiables en auraient profité et lui seul aurait la capacité de restaurer la grandeur de l’Amérique. Une grande partie de ce récit repose pourtant sur des affirmations fausses, exagérées ou trompeuses. Ces distorsions brouillent le débat public et fabriquent une perception altérée du réel. Peu importe puisqu’il s’agit moins d’établir des faits que de consolider une intrigue simple, dramatique et politiquement efficace.

Sur l’immigration, cette logique est particulièrement visible. Trump parle d’« invasion à la frontière », associe les « immigrés illégaux » au crime, au fentanyl et à la violence, puis relie cette question à celle des élections en demandant des mesures destinées à empêcher les « personnes non autorisées » de voter dans les « élections américaines sacrées ». La frontière, la citoyenneté et l’intégrité électorale fusionnent ainsi dans un même récit de protection du corps national.

L’économie obéit à la même logique. Trump ne se présente pas comme un pédagogue expliquant des mécanismes ou des contraintes, mais comme celui qui aurait remis l’Amérique debout. Les prix « s’effondrent », les revenus « augmentent rapidement », le pays serait redevenu « le plus attractif du monde ». Là encore, la technicité – et la réalité des faits – importe moins que l’image du redressement.

La politique étrangère, enfin, est aussi abordée selon cette approche. Lorsqu’il parle de l’Iran, de l’OTAN, de l’Ukraine, du Venezuela ou des cartels latino-américains de la drogue, Trump développe moins une doctrine cohérente qu’un imaginaire de puissance. La formule la plus révélatrice est sans doute « la paix par la force ». L’international devient ainsi le théâtre où se mesure la crédibilité du chef.

Une religion civique personnalisée

Le dernier trait marquant du discours est la place accordée au religieux et au providentialisme. Trump se félicite d’« un immense renouveau de la religion, de la foi, du christianisme et de la croyance en Dieu ». Il appelle aussi à réaffirmer que « l’Amérique est une nation sous Dieu ». Puis il pousse encore plus loin cette logique en déclarant que, « quand Dieu a besoin d’une nation pour accomplir ses miracles, il sait exactement à qui s’adresser », et que « notre destin est écrit par la main de la Providence ».




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Ces formules ne sont pas de simples ornements pieux. Elles donnent au récit politique une intensité quasi sacrée. Trump s’inscrit ici dans la tradition états-unienne de la religion civile, où la nation est investie d’une mission historique. Mais il en accentue la dimension partisane et personnelle : ce registre sert moins à universaliser le consensus qu’à souder un camp et à suggérer que le redressement national passe par un leadership incarné.

Au fond, ce discours dit quelque chose de plus large sur le trumpisme en 2026. Il ne rompt pas avec la tradition des grands mythes présidentiels états-uniens ; il les transforme. Il reprend les thèmes les plus classiques – la nation trahie, la renaissance, la Providence, 1776, la mission, la grandeur – mais les réorganise autour d’une figure de sauveur plus personnelle, plus spectaculaire et plus conflictuelle que chez ses prédécesseurs.

Le discours sur l’état de l’Union cesse alors d’être un simple bilan institutionnel. Il devient un rite de restauration nationale – et, en même temps, un test public de loyauté.

The Conversation

Jérôme Viala-Gaudefroy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le discours sur l’état de l’Union de Trump, ou la perversion des « mythes américains » – https://theconversation.com/le-discours-sur-letat-de-lunion-de-trump-ou-la-perversion-des-mythes-americains-277132

Voici Epiaceratherium itjilik, le rhinocéros qui a vécu dans l’Arctique

Source: The Conversation – in French – By Danielle Fraser, Head & Research scientist, Palaeobiology, Canadian Museum of Nature & Adjunct Research Professor, Department of Biology, Carleton University

Les paléontologues du Musée canadien de la nature ont récemment étudié le fossile d’un rhinocéros. Ce qui est fascinant, c’est que ses restes ont été découverts sur l’île Devon, dans l’Arctique canadien.

Les mammifères, qui peuplent aujourd’hui presque tous les coins de la Terre, sont arrivés en Asie, en Europe et en Amérique du Nord par trois voies : le détroit de Béring et deux voies dans l’Atlantique Nord.

La plus connue d’entre elles, le pont continental de Béring, a permis le passage des premiers humains vers l’Amérique du Nord, il y a environ 20 000 ans, et a façonné la génétique des populations d’animaux, comme les ours, les lions et les chevaux.

Les deux autres routes, moins connues, traversaient l’Atlantique Nord : l’une partait de la péninsule scandinave vers le Svalbard et le Groenland, et l’autre de l’Écosse vers l’Islande, puis le Groenland et l’Arctique canadien.

Généralement, on considère que les animaux terrestres n’ont pas pu traverser l’Atlantique Nord durant l’Éocène inférieur, il y a environ 50 millions d’années, à une époque où le climat terrestre était plus chaud.

Les restes du rhinocéros arctique fournissent toutefois des preuves indiquant que les mammifères terrestres ont pu traverser l’Atlantique Nord en empruntant des ponts terrestres gelés bien plus récemment que l’Éocène inférieur.

Un rhinocéros dans l’Arctique

Danielle Fraser présente les recherches de son équipe sur le rhinocéros arctique. (Musée canadien de la nature).

Cette nouvelle espèce de rhinocéros a été découverte à partir d’un spécimen presque complet trouvé au site de Haughton, sur l’île Devon, au Nunavut. Il s’agit de sédiments lacustres formés dans un cratère d’impact d’astéroïde qui remonterait au début du Miocène, il y a environ 23 millions d’années.

Les sédiments du cratère Haughton ont permis de préserver des plantes, des mammifères et des oiseaux. La plupart des ossements du rhinocéros ont été récoltés dans les années 1980 par la paléontologue Mary Dawson et son équipe, puis d’autres éléments ont été prélevés par Natalia Rybczynski, Marisa Gilbert et leur équipe au cours des années 2010.

Le rhinocéros n’avait pas de corne, ce qui est courant chez les espèces de rhinocéros disparues. Il se distingue toutefois par des caractéristiques propres à des espèces beaucoup plus anciennes, comme des dents semblables à celles d’espèces datant de plusieurs millions d’années. Il présente également un cinquième orteil sur la patte avant, ce qui est rare chez les rhinocéros.

Une comparaison anatomique et une analyse évolutive suggèrent que le spécimen appartient à un genre existant, Epiaceratherium, que l’on a trouvé uniquement en Europe et en Asie occidentale. Pour nommer la nouvelle espèce, l’équipe a consulté Jarloo Kiguktak, un aîné d’Aujuittuq (Grise Fiord), la communauté autochtone la plus proche du cratère Haughton. Ensemble, ils l’ont baptisée Epiaceratherium itjilik. Itjilik, qui signifie « gel » ou « givré » en inuktitut, a été choisi en hommage à l’environnement arctique où le spécimen a été découvert.

Le plus surprenant est que l’analyse évolutive de l’équipe a montré qu’E. itjilik ressemble le plus à l’espèce européenne d’Epiaceratherium. Cela suggère que ses ancêtres auraient traversé l’Atlantique Nord pour passer de l’Europe à l’Amérique du Nord vers la fin de l’Éocène, il y a entre 38 et 33 millions d’années.

Des analyses biogéographiques ont par ailleurs révélé un nombre étonnamment élevé de traversées de l’Atlantique Nord par des rhinocéros, directement entre l’Europe et l’Amérique du Nord, dont certaines remontent à environ 20 millions d’années. Alors que la découverte d’une traversée aussi récente de l’Atlantique Nord était souvent considérée comme improbable, de nouvelles preuves géologiques proposent une toute autre histoire.

Comment les rhinocéros sont-ils arrivés dans l’Arctique ?

Aujourd’hui, plusieurs étendues d’eau larges et profondes empêchent les animaux terrestres de passer de l’Europe à l’Amérique du Nord. Les îles Féroé, l’Islande et le Groenland sont séparés par le chenal du banc des Féroé, le chenal Féroé-Shetland et le détroit du Danemark. Entre la péninsule scandinave, le Svalbard et le Groenland, on trouve la mer de Barents et le détroit de Fram. Les animaux terrestres auraient pu traverser au moins l’une de ces zones jusqu’au début de l’Éocène, il y a environ 50 millions d’années.

Cependant, des études récentes dressent un tableau plus complexe des changements géologiques dans cette région. Les estimations de la date de formation des différents chenaux qui séparent aujourd’hui les masses terrestres présentent une grande variabilité.

Une modélisation mathématique suggère qu’il y a encore 2,7 millions d’années, une région montagneuse aurait relié le Svalbard à l’Europe du Nord. De nouvelles données indiquent également que le détroit de Fram était étroit et peu profond jusqu’au début du Miocène, il y a environ 23 millions d’années. Le chenal Féroé-Shetland s’est probablement ouvert il y a entre 50 et 34 millions d’années, tandis que le chenal Féroé-Islande [JG1]et le détroit du Danemark auraient été submergés plus tard, il y a entre 34 et 10 millions d’années.

Cela suggère que les rhinocéros auraient pu marcher sur la terre ferme pendant au moins une partie de leur traversée de l’Atlantique Nord. Ils ont peut-être nagé sur de courtes distances entre les masses continentales, mais l’équipe a émis l’hypothèse que la glace marine saisonnière aurait pu faciliter leur déplacement.

La glace saisonnière

Il y a plus de 47 millions d’années, l’océan Arctique et les régions environnantes étaient libres de glace toute l’année. Des échantillons prélevés par carottage dans cette région (boue, sable et matière organique) contiennent des traces de débris transportés par la glace au cours de l’Éocène moyen, il y a entre 47 et 38 millions d’années, ce qui indique la présence de glace saisonnière.

Une autre carotte océanique, prélevée entre le Groenland et le Svalbard, recèle des débris transportés par la glace provenant de toute la région arctique, et datant de 48 à 26 millions d’années. Il apparaît donc que les animaux terrestres auraient pu traverser l’Atlantique Nord en empruntant des routes formées sur la terre ferme et sur la glace saisonnière.

Les fossiles de vertébrés provenant des îles qui composaient autrefois les ponts terrestres de l’Atlantique Nord sont extrêmement rares. Une grande partie de ces ponts étant aujourd’hui submergée, les preuves directes de la façon dont les animaux se sont répandus à travers l’Atlantique Nord pourraient avoir disparu.

Les études biogéographiques, comme celle menée par l’équipe du Musée canadien de la nature, montrent à quel point les découvertes arctiques bouleversent nos connaissances sur l’évolution des mammifères. Elles nous aident à mieux comprendre comment les animaux se sont déplacés sur notre planète.

La Conversation Canada

Danielle Fraser a reçu un financement du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG RGPIN-2018-05305). Natalia Rybczynski, coauteure de l’étude mentionnée dans cet article, a reçu un financement de la Fondation W. Garfield Weston. Mary Dawson, coauteure de l’étude, a reçu un financement de National Geographic pour ses travaux sur le terrain.

– ref. Voici Epiaceratherium itjilik, le rhinocéros qui a vécu dans l’Arctique – https://theconversation.com/voici-epiaceratherium-itjilik-le-rhinoceros-qui-a-vecu-dans-larctique-274913

Contre le tabagisme, l’alcoolisme, l’insécurité routière… le marketing social en santé est plus efficace que la communication

Source: The Conversation – France in French (3) – By Karine Gallopel-Morvan, professeur santé publique, École des hautes études en santé publique (EHESP)

Le succès de campagnes de marketing social, comme le « Mois sans tabac », dont l’efficacité a été évaluée scientifiquement, montre comment cette stratégie peut se révéler payante pour déclencher des changements de comportements bénéfiques pour la santé. La restructuration annoncée de Santé publique France, qui met en œuvre les campagnes de prévention en santé, pourrait conduire à un recentrage vers la communication, au détriment du marketing social qui a pourtant fait ses preuves.


De nombreux pays s’appuient sur la démarche du marketing social pour élaborer des campagnes de prévention dont le but est de changer les comportements de santé. En France, cette mission est principalement assurée par Santé publique France, l’agence nationale de santé publique, dont un des rôles est d’« améliorer et protéger la santé des populations ».

Santé publique France intervient dans des domaines aussi variés que les déterminants de santé (tabac, alcool, drogues, nutrition, environnement, etc.), les maladies infectieuses (Covid-19, grippe…), la santé sexuelle, la santé mentale, les pathologies chroniques comme les cancers, le diabète, etc. L’agence a pleinement intégré le marketing social dès sa création, en 2016.

A l’époque, ce positionnement avait suscité des débats, notamment quant à sa valeur ajoutée par rapport aux campagnes de communication « classiques » qui avaient été mobilisées par le passé. Ce choix stratégique a pourtant permis à Santé publique France de développer des interventions de prévention plus efficaces pour déclencher des changements de comportement.

Depuis, d’autres acteurs, associatifs et publics, ont recours au marketing social. Par exemple, depuis 2020, le « Défi de janvier » (Dry January) vise à questionner individuellement et collectivement notre rapport à l’alcool et changer nos habitudes de consommation pour inciter à un changement de comportement vis-à-vis de ce produit. Cette initiative, qui connaît un succès croissant, est portée par un collectif d’associations. Elle a lieu tous les ans sans l’appui des pouvoirs publics.

Le marketing social : des techniques de marketing commercial appliquées à la santé

L’association des deux termes, « marketing » et « social », est née en 1971. Le marketing social consiste ainsi à transposer certaines techniques du marketing commercial à des programmes sociaux et de santé, dans l’objectif d’en améliorer l’efficacité en matière de changement de comportements.

Son principe fondamental repose sur une connaissance approfondie des publics cibles, afin d’adapter les interventions à leurs caractéristiques, leurs besoins et leurs contraintes. Cette compréhension s’appuie à la fois sur des enquêtes et les apports de la littérature scientifique, afin d’identifier les déterminants des comportements de santé et leurs leviers de modification.

Le marketing social prend également en compte l’environnement dans lequel s’inscrit l’intervention, notamment les facteurs concurrents du comportement promu, comme le marketing des industries du tabac, de l’alcool ou de l’alimentation ultratransformée. Ces pratiques commerciales “concourrentes” à la santé sont connues sous le terme de « déterminants commerciaux de la santé ». Le but sera ici de bloquer la publicité de ces firmes (avec des régulations et interdictions), ou d’apposer des avertissements sanitaires sur les publicités et packagings afin de contrer les messages marketing attractifs.

Le marketing social repose par ailleurs sur une segmentation des populations, donnant lieu à des programmes différenciés selon les spécificités des individus : âge, genre, environnement social, ancrage communautaire, niveau de littératie (niveaux de lecture, d’écriture et de compréhension des textes), etc.

« Mois sans tabac »,« Défi de janvier » et autres marques sociales

Si la campagne de marketing social est amenée à durer, il est opportun qu’elle s’appuie sur une marque qui aide à la mémoriser, à se l’approprier et à l’apprécier : « Mois sans tabac », le « Défi de janvier », ou encore Sam de la Sécurité routière sont des marques sociales connues de toutes et tous.

Sam, le conducteur engagé est une marque sociale de la Sécurité routière (Securite-routiere.gouv.fr).

Chaque programme est ensuite décliné opérationnellement pour chaque cible, autour d’objectifs de changement de comportement, et mis en œuvre selon le « modèle des 5 c » :

  • le comportement à adopter (par exemple, arrêter de fumer) ;

  • des aides et solutions proposées pour réduire les coûts et freins à l’adoption de ce comportement (applications, préservatifs gratuits ou à faible coût…) ;

  • une capacité d’accès aisée aux aides et comportements (rendez-vous rapide pour un dépistage, éthylotests disponibles dans les bars…) ;

  • une communication créative qui mobilise des canaux variés (médias, réseaux sociaux, etc.) ;

  • des collaborations avec des acteurs proches des publics bénéficiaires (associations, éducateurs, professionnels de santé) pour assurer la diffusion de l’intervention.

Enfin, toute campagne de marketing social s’inscrit dans une logique d’évaluation, afin de vérifier que les objectifs souhaités ont bien été atteints au regard des moyens mobilisés (évaluations de processus, d’impact et médicoéconomiques).

Marketing social et communication : une différence fondamentale

Ainsi, si la communication est nécessaire pour dérouler une campagne de marketing social (un des 5C), elle n’est pas suffisante. C’est la conclusion de nombreuses études ayant analysé l’efficacité des interventions élaborées selon les principes du marketing social et qui se déroulaient dans des contextes et milieux variés (lutte contre le tabagisme, l’alcoolisme ou les drogues illicites ; promotion de l’activité physique et de la nutrition à l’école, en entreprise, etc.) puis sur des cibles différentes (population défavorisée, adolescents, professionnels de santé, grand public, etc.).

Les chercheurs sont arrivés à la conclusion suivante : si les campagnes de communication peuvent agir sur les connaissances, les représentations, les normes, ou encore si elles informent sur l’existence d’un service, elles ne déclenchent pas, à elles seules, des changements de comportement si les autres composantes du marketing social n’y sont pas associées.

L’exemple emblématique du « Mois sans tabac »

L’exemple de la campagne annuelle « Mois sans tabac » lancée en 2016 par Santé publique France et adaptée de la campagne britannique Stoptober est illustratif de l’intérêt du marketing social. Cette intervention inédite en France en a intégré tous les ingrédients pour inviter les fumeurs à faire une tentative d’arrêt du tabac pendant 30 jours, en novembre, et optimiser ainsi leurs chances d’arrêter durablement.

Elle s’est basée sur les modèles théoriques de changement de comportements (théorie de la contagion), une connaissance des parties prenantes et de la cible visée, une prise en compte de la « concurrence » (l’industrie du tabac), une segmentation réfléchie (campagne ciblant les fumeurs quotidiens souhaitant arrêter de fumer, âgés de 18 à 64 ans et les plus vulnérables).

De plus, cette campagne s’appuie sur une proposition comportementale atteignable (arrêter de fumer pendant un « mois »), une marque chaleureuse et conviviale ainsi que des aides et services accessibles facilement et gratuitement ou à un prix très faible (site Internet, coaching personnalisé, numéro de téléphone, kit pour arrêter…).

L’accent est mis sur les bénéfices de l’arrêt. Puis, des collaborateurs et partenaires assurent la diffusion de la campagne et de ses services vers les lieux de vie des fumeurs (associations, pharmacies, entreprises, etc.). Enfin, une campagne de communication est diffusée dans les médias et sur les réseaux sociaux.

Cette combinaison s’est révélée bénéfique puisque les évaluations quasi continues de la campagne « Mois sans tabac » ont montré son efficacité pour inciter les Français à arrêter de fumer, bien plus que les précédentes campagnes qui se basaient essentiellement sur la communication.

« Mois sans tabac » a ainsi joué un rôle dans l’augmentation des tentatives d’arrêt du tabac (les éditions 2018 et 2019 auraient chacune généré environ 50 0000 tentatives), ainsi que sur l’arrêt du tabac à plus long terme. De plus, l’OCDE a estimé que si elle était maintenue sur la période 2023-2050, cette campagne permettrait d’économiser en moyenne 7 euros par an en dépenses de santé pour 1 euro investi.

Renoncer au marketing social : un retour en arrière pour la santé publique

Dix ans après sa création, la restructuration de Santé publique France annoncée par le gouvernement en janvier 2026 pourrait conduire à un abandon du marketing social au profit d’un « recentrage stratégique » sur la communication, qui serait désormais pilotée par le ministère de la santé et l’Assurance-maladie. Les pouvoirs publics justifient cette évolution par la volonté d’« offrir aux citoyens des messages plus clairs » et « une meilleure efficacité ».

Penser que le recentrage sur la communication et l’abandon du marketing social pourrait être aussi efficace et efficient n’est pas fondé, ni sur le plan scientifique, ni sur le plan empirique. Il faut alors se questionner les réels motifs qui poussent à cette décision : coupe budgétaire, volonté de reprise en main du contenu des messages au détriment des données probantes et des évaluations de campagnes, influence des lobbys ?

L’avenir nous le dira, mais cette évolution pourrait s’opérer au détriment de l’efficacité des politiques de prévention et, in fine, de la santé des Français.

The Conversation

Karine Gallopel-Morvan a reçu des financements de l’INCa, l’IRESP, JApreventNCDs, le Fonds de lutte contre les addictions, la Ligue contre le cancer, Ramsay fondation, l’ARS Bretagne

Ancien Directeur général de Santé publique France 2016-2019

Sylvain Gautier est vice-président de la Société Française de Santé Publique (SFSP) et membre du Comité national de lutte contre le tabagisme (CNCT). Il est président du Conseil national professionnel de santé publique (CNP-SP) et membre du Collège universitaire des enseignants de santé publique (CUESP).

– ref. Contre le tabagisme, l’alcoolisme, l’insécurité routière… le marketing social en santé est plus efficace que la communication – https://theconversation.com/contre-le-tabagisme-lalcoolisme-linsecurite-routiere-le-marketing-social-en-sante-est-plus-efficace-que-la-communication-276408

Suspension des réseaux sociaux au Gabon : pourquoi la mesure aggrave la crise au lieu de l’éteindre

Source: The Conversation – in French – By Fabrice Lollia, Docteur en sciences de l’information et de la communication, chercheur associé laboratoire DICEN Ile de France, Université Gustave Eiffel

Les autorités gabonaises ont annoncé la suspension des réseaux sociaux «jusqu’à nouvel ordre» invoquant la lutte contre les contenus diffamatoires et susceptibles de menacer la stabilité des institutions. Officiellement présentée comme une mesure de sécurité nationale et de cohésion sociale, cette décision intervient dans un contexte de tensions politiques et sociales. Pour décrypter cette situation, The Conversation Africa a interrogé Fabrice Lollia, dont les travaux portent sur les dynamiques et la gouvernance numérique en contexte de crise en Afrique. Il explique pourquoi les gouvernements recourent souvent à ce type de blackout et ses effets.


Quels sont les véritables objectifs derrière la suspension des réseaux sociaux au Gabon ?

Il y a, d’une part, un objectif officiel, et d’autre part des objectifs implicites qui apparaissent souvent dans ce type de décision. Sur le plan officiel, la Haute autorité de la communication (HAC) affirme vouloir prévenir la diffusion de contenus jugés diffamatoires, haineux ou insultants, présentés comme une menace pour la sécurité nationale et la stabilité des institutions.

Mais, dans la pratique, les objectifs implicites sont assez lisibles. Le premier consiste à réduire la capacité de mobilisation et de coordination : limiter les appels, la synchronisation des rassemblements et, plus largement, tout ce qui facilite la logistique collective en contexte de tension.

D’un point de vue info-communicationnel, il s’agit aussi de reprendre la main sur le récit. Restreindre les plateformes revient à limiter la circulation de vidéos, d’accusations, de contre-narratifs et d’éléments de preuve qui alimentent la conflictualité publique. Autrement dit, la décision traduit clairement une compréhension fine du rôle des réseaux sociaux comme infrastructure de visibilité, mais aussi comme accélérateur émotionnel en situation de crise.

Enfin, ce type de mesure permet souvent de gagner du temps. Du temps pour reconfigurer la communication publique, stabiliser une ligne officielle, et réorganiser les rapports de force.

Quoi qu’on en dise, la rationalité affichée reste principalement sécuritaire, et elle s’inscrit dans un contexte politique où certains observateurs interprètent cette décision comme un signal de durcissement sous Brice Clotaire Oligui Nguema, arrivé au pouvoir après l’éviction d’Ali Bongo Ondimba.

Pourquoi les gouvernements recourent-ils aux suspensions des réseaux sociaux en période de tensions ?

Parce qu’en situation de crise, les réseaux sociaux ne sont pas juste des outils de communication. Ce sont de véritables infrastructures socio-techniques qui structurent l’espace public. Ils accélèrent la circulation de l’information, mais aussi celle des émotions, des images et des interprétations. Autrement dit, ils augmentent la vitesse et l’intensité de la crise.

D’un point de vue info-communicationnel, on peut dire qu’ils agissent comme un dispositif de mobilisation (synchronisation des actions) ; un dispositif de mise en visibilité (preuves en temps réel, témoignages) et aussi comme un dispositif de viralité (amplification algorithmique, polarisation, contagion émotionnelle).

Les gouvernements recourent alors aux suspensions pour plusieurs raisons tout aussi tactiques que stratégiques. Ce que confirment d’ailleurs les recherches notamment en sciences de l’information et de la communication.

Les gouvernements cherchent à couper l’oxygène de la mobilisation en réduisant la capacité d’organisation collective et la synchronisation des actions. Aussi à limiter la viralité en freinant la diffusion des rumeurs, des appels à la violence, mais aussi de contenus politiquement sensibles ou embarrassants. N’oublions pas que réaffirmer le contrôle symbolique par le biais d’une coupure est aussi un acte performatif de pouvoir.

Cela veut dire que l’État peut fermer l’espace public numérique et reprendre la main sur l’agenda. Enfin, cette logique s’inscrit dans une tendance continentale. La réalité est montrée par des organisations spécialisées qui ont documenté une banalisation des restrictions en Afrique, avec un record en 2024 soit 21 coupures d’internet dans 15 pays africains selon Access Now et #KeepItOn.

Ces mesures apaisent-elles ces tensions, ou risquent-elles de les aggraver ?

Il faut distinguer effets immédiats et effets systémiques. Les suspensions peuvent produire un effet de ralentissement à très court terme (moins de coordination publique visible, moindre amplification instantanée), c’est d’ailleurs la pensée populaire. Mais, en sciences de l’information et de la communication, on observe que ce type de mesure génère souvent des effets collatéraux qui peuvent déplacer, voire intensifier la crise.

Ce que la suspension peut gagner à court terme c’est une réduction de la synchronisation. Car en perturbant les canaux de coordination, on peut diminuer la capacité à organiser rapidement des actions collectives. Mais aussi une baisse de la visibilité car bien évidemment il y a moins de diffusion en temps réel de contenus émotionnels ou polarisants. C’est aussi comme cela qu’on s’éloigne de l’impact algorithmique des réseaux sociaux.

Ces effets restent malgré tout fragiles, car ils reposent sur l’hypothèse que la circulation informationnelle dépend exclusivement des plateformes “grand public”. Or, en contexte de tension, les publics s’adaptent et participent à ce phénomène.

A moyen terme, il y a un risque d’aggravation. Tout d’abord, il y a l’effet vide informationnel. La coupure ne supprime pas seulement des contenus problématiques ; elle supprime aussi des mécanismes de régulation sociale : vérification, contradiction, contextualisation, journalisme, médiations. Ce vide favorise une montée de l’incertitude, et l’incertitude est un carburant classique de la rumeur. Les échanges basculent vers des espaces moins publics (groupes fermés, relais interpersonnels), où la correction est plus difficile.

Ensuite, on assiste à un déplacement de la conflictualité. La circulation ne s’arrête pas : elle se reconfigure. Il n’y a qu’à constater les contournements (VPN), l’usage de plateformes alternatives, et surtout la migration vers des canaux privés qui rendent la dynamique moins visible mais pas forcément moins active. On assiste alors à une crise plus « souterraine », donc forcément plus compliquée à comprendre et à piloter.

Aussi, si on se penche sur l’effet de légitimité et de confiance, il faut comprendre qu’une suspension est rarement perçue comme neutre. Elle peut être interprétée comme une censure ou une preuve de fragilité du pouvoir, ce qui dégrade la confiance institutionnelle. Or, en communication de crise, quand la confiance baisse, la capacité des messages officiels à stabiliser la situation diminue et la polarisation augmente.

Si on regarde les coûts socio-économiques et les effets de cascade. Les plateformes sont devenues des infrastructures de travail et d’échange (PME, services, relation client, créateurs, paiements informels). Les restrictions produisent un choc économique et social, qui peut lui-même alimenter du mécontentement, donc ajouter une couche à la crise initiale. Le Gabon c’est 850 000 utilisateurs des réseaux sociaux, des pertes quotidiennes similaires à la Tanzanie (13,8 millions de dollars US/jour en 2024) sont plausibles si la coupure est prolongée.

Enfin, sur le plan des droits, la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples rappelle régulièrement que les coupures et restrictions disproportionnées portent atteinte à la liberté d’expression et au droit à l’information (article 9 de la Charte). Cela renforce l’idée que la réponse type shutdown est non seulement contestable en efficacité, mais aussi risquée en termes de légitimité.

En bref, à court terme, on peut ralentir la crise. À moyen terme, on risque surtout de la rendre moins visible, plus incertaine, et donc plus difficile à apaiser avec un coût élevé en confiance et en économie.

Quelles alternatives existent pour gérer les contenus problématiques sans suspendre l’accès aux plateformes ?

Il faudrait déjà passer d’une logique du tout couper à une réponse proportionnée et traçable. Et pour ce faire, il y a plusieurs alternatives :

  • Celle de la communication de crise intensive par exemple avec des points de situation fréquents, des données vérifiables, des réponses rapides aux rumeurs, avec des canaux redondants (radio, TV, SMS, site miroir).

  • Des mesures ciblées avec le retrait des contenus manifestement illégaux et des injonctions motivées, limitées dans le temps et le périmètre.

  • Une coopération encadrée avec les plateformes notamment avec la création d’une cellule de liaison en crise et une priorité aux contenus réellement dangereux (incitation à la violence), plutôt qu’à l’opinion.

Pour la résilience informationnelle, on pourrait également effectuer des partenariats médias/fact-checkers et éducation numérique.

Et tout cela pourrait même être encadré par une cellule dédiée comme cela se fait ailleurs.

Pour dire les choses d’une façon très simple : on garde l’accès ouvert, et on traite le risque de manière ciblée par le biais d’une veille sécuritaire pour éviter le vide informationnel et la défiance qui alimente la rumeur et la désinformation.

The Conversation

Fabrice Lollia does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Suspension des réseaux sociaux au Gabon : pourquoi la mesure aggrave la crise au lieu de l’éteindre – https://theconversation.com/suspension-des-reseaux-sociaux-au-gabon-pourquoi-la-mesure-aggrave-la-crise-au-lieu-de-leteindre-276899

Des aliments africains contre l’inflammation pourraient aider les diabétiques

Source: The Conversation – in French – By Tendaiishe Berejena, Public Health Nutrition Researcher, University of South Africa

Les groupes d’aliments indigènes africains constituent un domaine passionnant à explorer en termes de goût et de nutrition. Ils pourraient même servir de thérapie nutritionnelle pour les personnes souffrant de problèmes de santé.

Des aliments tels que la mauve jute, le millet perlé et le millet à chandelle, le néflier sauvage, les chenilles et les noix de bambara ont tous des propriétés nutritionnelles qui pourraient être utiles dans la gestion de l’inflammation.

L’inflammation est la réponse naturelle du corps à une blessure ou à une infection. Elle nous aide à combattre les infections et déclenche le processus de guérison. Cependant, des problèmes surviennent lorsque l’inflammation persiste. Elle peut commencer à endommager les tissus sains et les vaisseaux sanguins, perturber la façon dont le corps utilise le sucre et les graisses, et affaiblir le système immunitaire. Au fil du temps, cette inflammation persistante peut entraîner des maladies telles que le diabète.

Le diabète de type 2 est une maladie chronique qui touche de nombreux adultes. Il provoque de graves problèmes de santé et un risque élevé de décès.

Le nombre de personnes atteintes de diabète dans le monde est passé de 200 millions en 1990 à 830 millions en 2022. La prévalence a augmenté plus rapidement dans les pays à revenu faible et intermédiaire que dans les pays à revenu élevé. En 2021, le diabète et les maladies rénales liées au diabète ont causé plus de 2 millions de décès.




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En tant que chercheurs en santé publique et en nutrition, nous nous intéressons particulièrement aux aliments fonctionnels, c’est-à-dire aux aliments qui présentent des bienfaits particuliers pour la santé. Notre expérience en matière de recherche sur la nutrition et la santé, ainsi que sur le métabolome végétal, nous aide à identifier les composés bioactifs présents dans les aliments qui peuvent contribuer à réduire l’impact des maladies chroniques.

Nous avons réalisé une revue de 46 articles de recherche sur le rôle des groupes alimentaires indigènes africains dans la prévention et la gestion du diabète sucré de type 2. Elle a examiné les propriétés anti-inflammatoires des groupes alimentaires africains en relation avec cette maladie.

Nous avons constaté que de nombreux groupes alimentaires africains réduisent considérablement le stress oxydatif lié au diabète de type 2. Le stress oxydatif survient lorsque l’organisme produit plus de molécules nocives liées à l’oxygène qu’il ne peut en neutraliser avec ses défenses antioxydantes naturelles. Cette surproduction d’oxydants perturbe les systèmes de contrôle cellulaires normaux. Nous avons trouvé plusieurs composés phénoliques dans ces groupes alimentaires africains qui confèrent des propriétés anti-inflammatoires.

Nos résultats fournissent des informations utiles pour concevoir des repas thérapeutiques traditionnels africains adaptés aux patients atteints de diabète de type 2 en Afrique.

Groupes alimentaires et diabète de type 2

Le régime alimentaire traditionnel africain se compose principalement de céréales, de légumineuses, de fruits, de légumes, de lait et de volaille, avec une importance particulière accordée aux insectes comestibles et une faible consommation de viande rouge.

De nombreux aliments indigènes tels que les feuilles d’okra, la morelle, l’amarante et le niébé sont sous-utilisés dans la cuisine et l’agriculture modernes. Ils sont également souvent considérés comme « la nourriture des pauvres ».

Au fil du temps, de nombreux Africains sont passés d’un régime alimentaire traditionnel africain, riche en fibres, en polyphénols et en antioxydants, à un régime occidental riche en sucre, en sel et en graisses malsaines. Ce changement a considérablement augmenté le risque de diabète de type 2.

Notre analyse a porté sur 46 études menées entre 2010 et 2023. La sélection de ces études a permis une évaluation complète de la manière dont les groupes d’aliments africains peuvent influencer l’inflammation associée au diabète sucré de type 2. Cette analyse met en évidence les mécanismes potentiels et les résultats pertinents pour la nutrition en matière de santé publique.

Nos résultats montrent que ces groupes d’aliments pourraient contribuer à atténuer l’inflammation chronique s’ils étaient inclus dans l’alimentation.

Insectes comestibles

Notre revue montre que les insectes comestibles tels que les fourmis, les chenilles, les grillons et les sauterelles libèrent des substances appelées enzyme de conversion de l’angiotensine et hydrolysats/peptides antioxydants.

Les peptides de sauterelle, en particulier, peuvent bloquer certaines enzymes impliquées dans la dégradation des sucres et des graisses. La dégradation d’une quantité excessive de sucres et de graisses peut entraîner des risques tels que la stéatose hépatique, le diabète, les maladies cardiaques et l’inflammation chronique.

Notre étude a également révélé que les composants bénéfiques communs aux insectes comprennent la chitine, les polyphénols, les antimicrobiens et les peptides/protéines. Ces composants peuvent aider à réduire le stress oxydatif chez les personnes atteintes de diabète.

Les chenilles ont une capacité antioxydante deux à cinq fois supérieure à celle du jus d’orange ou de l’huile d’olive. De même, les criquets ont des niveaux élevés d’antioxydants et de lipoxygénase. Les antioxydants sont essentiels pour protéger les cellules et la qualité des aliments. La lipoxygénase aide à produire des composés anti-inflammatoires qui favorisent la santé cellulaire et modulent l’inflammation. Ensemble, ils jouent un rôle essentiel dans le bien-être général.

Légumes

Nous avons découvert que les légumes à feuilles africains tels que le niébé, la morelle, l’amarante et les feuilles de gombo peuvent contribuer à réduire le taux de sucre dans le sang. Dans une étude, les patients atteints de diabète de type 2 qui ont consommé du blackjack (Bidens pilosa) ont vu leur glycémie à jeun baisser après le traitement. Le blackjack est un légume traditionnel en Afrique australe. Ses feuilles peuvent être cuites ou utilisées pour préparer du thé.

De même, l’amarante aide à réduire le taux de protéines totales lié aux problèmes rénaux chez les diabétiques.

Les légumes tels que les feuilles de niébé, la mauve de jute et la courge amère sauvage ont d’importantes propriétés anti-inflammatoires. La mauve de jute permet de réduire l’inflammation chez les patients diabétiques en stoppant la formation d’acide nitrique et en augmentant la production d’oxyde nitrique. La courge amère sauvage aide à réduire les niveaux de cytokines pro-inflammatoires.

Céréales/grains

Les petites céréales indigènes africaines contiennent naturellement des fibres, qui contribuent à réduire le taux de glucose.

Par exemple, le millet africain a une teneur élevée en fibres qui épaissit le contenu de l’estomac et réduit l’absorption du glucose. Une expérience sur les effets du millet africain sur des rats diabétiques a montré que les rats nourris avec du millet africain avaient un taux de glycémie à jeun plus bas que les rats diabétiques non traités. Des résultats similaires ont été observés avec le sorgho, qui améliorait la sensibilité à l’insuline et réduisait le diabète de type 2 chez les souris.

Notre étude a révélé que le sorgho contient des composés antioxydants tels que la lutéoline et la quercétine, qui peuvent contribuer à réduire l’inflammation chez les patients diabétiques. Il a été démontré que le sorgho à péricarpe rouge en Afrique réduit les niveaux d’inflammation chez les rats diabétiques. Cela suggère son rôle médical précieux.




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Fruits

Notre étude a révélé que la figue de Barbarie peut permet de réguler la glycémie en bloquant certaines enzymes.

Une autre étude a montré que la poudre de fruit de baobab peut réduire la glycémie. De même, le néflier sauvage bloque l’activité enzymatique indésirable. Ces deux fruits offrent des solutions potentiellement plus abordables pour les patients diabétiques.




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Racines et tubercules

Le manioc contient une substance qui empêche les amidons alimentaires d’être efficacement décomposés et absorbés dans le tractus gastro-intestinal. Ce mécanisme peut contribuer à la gestion de l’obésité et à la régulation du taux de sucre dans le sang.

Des recherches indiquent que la consommation d’ignames ou de leurs extraits peut améliorer d’importants paramètres glycémiques. Ces bienfaits comprennent la réduction du taux de glycémie à jeun et la diminution du taux d’insuline.

De plus, les ignames et leurs extraits peuvent contribuer à réduire la graisse corporelle et à diminuer le taux de lipides sanguins. Ces améliorations peuvent réduire le risque de développer un diabète. De plus, lorsqu’elles sont fermentées, les ignames peuvent être très utiles pour améliorer le système de défense antioxydant et de moduler les médiateurs inflammatoires chez les patients diabétiques.

Les pommes de terre Livingstone montrent également des effets similaires en améliorant la santé rénale et hépatique chez les patients diabétiques. Des études en laboratoire suggèrent que ces racines peuvent aider à réguler le métabolisme du glucose, à améliorer la sécrétion d’insuline, à réduire la résistance à l’insuline, à améliorer la fonction des vaisseaux sanguins et à gérer les niveaux de stress oxydatif

Légumineuses

Les légumineuses les plus courantes dans l’alimentation africaine sont le niébé, les noix de bambara, le soja et les haricots mungo.

Nous avons découvert que le niébé aide à produire de l’insuline, qui est importante pour la gestion du glucose. Les arachides et les niébés contiennent tous deux des fibres solubles et insolubles, qui contribuent à réduire les pics de glycémie et le cholestérol, ce qui les rend utiles pour gérer le diabète de type 2.

Le soja améliore également la tolérance au glucose et la production d’insuline.

Nous avons également découvert que les haricots mungo peuvent réduire le cholestérol tout en stimulant la sécrétion d’insuline. En termes d’antioxydants, de nombreuses légumineuses peuvent lutter contre les radicaux libres, qui provoquent des inflammations chez les patients diabétiques.

Plus précisément, les arachides bambara ont une capacité antioxydante supérieure à celle des écorces d’orange.

La voie à suivre

Avec l’augmentation des coûts des soins de santé, de nombreuses personnes, en particulier dans les communautés marginalisées, sont confrontées à des difficultés financières. L’intégration de groupes d’aliments indigènes africains dans des repas adaptés sur le plan médical peut réduire les coûts de santé et améliorer le bien-être.

L’utilisation des ressources agricoles locales pour cultiver ces groupes d’aliments améliore la santé de la communauté, préserve les traditions culturelles et favorise une alimentation durable.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Des aliments africains contre l’inflammation pourraient aider les diabétiques – https://theconversation.com/des-aliments-africains-contre-linflammation-pourraient-aider-les-diabetiques-276130

Les lésions cérébrales sont près de 10 fois plus fréquentes chez les personnes sans-abri. Il faut en tenir compte pour faire face à l’itinérance

Source: The Conversation – in French – By Mauricio A. Garcia-Barrera, Professor of Psychology, University of Victoria

Au Canada, 60 000 personnes n’ont pas d’endroit où dormir chaque nuit. Selon les estimations, plus de la moitié d’entre elles ont subi une lésion cérébrale au cours de leur vie, la plupart avant de vivre en situation d’itinérance. On évalue que 22,5 % d’entre elles ont une lésion cérébrale modérée ou grave, soit un taux près de dix fois supérieur à celui de la population générale.


De nombreux facteurs peuvent conduire une personne à ne plus avoir de domicile, notamment la maltraitance, la criminalité ou d’autres événements difficiles, qui peuvent tous être corrélés avec une lésion cérébrale. Celle-ci peut entraîner un trouble mental, la toxicomanie, de l’impulsivité ou de l’agressivité. Ces troubles peuvent à leur tour conduire au chômage, à une dislocation de la famille ou à d’autres causes connues de l’itinérance.

Le terme « lésion cérébrale acquise » désigne une lésion cérébrale survenue après la naissance, provoquée par une force physique externe (traumatisme crânien) ou par des problèmes internes, comme un accident vasculaire cérébral ou une infection (non traumatique). Plus la lésion est grave, plus l’atteinte est importante et plus les capacités cognitives risquent d’être affectées.

Déficit cognitif et itinérance

Au laboratoire CORTEX de l’Université de Victoria, nous effectuons des recherches sur les répercussions des lésions cérébrales.

Celles-ci entraînent souvent une série de troubles cognitifs, tels qu’un brouillard mental, de la fatigue, des difficultés de concentration et des problèmes de mémoire, qui perturbent l’apprentissage et le fonctionnement quotidien. Les fonctions exécutives, notamment les processus de prise de décision et de résolution de problèmes, peuvent être particulièrement affectées.

Si ces troubles ne sont pas diagnostiqués ni pris en charge, ils ont des répercussions sur tous les aspects de la vie : baisse des performances professionnelles et scolaires, détérioration des relations et érosion des mécanismes d’adaptation sains.

Garder un emploi, poursuivre des études ou gérer des responsabilités familiales peuvent alors constituer d’importants défis. Prendre ses médicaments, se rendre à ses rendez-vous ou accomplir des tâches telles que remplir un formulaire peuvent devenir des tâches presque impossibles. Les difficultés financières, les pertes interpersonnelles et le stress chronique ne font qu’aggraver ces difficultés.

Sans soutien adéquat, ces facteurs convergent, augmentant les risques de se retrouver en situation d’itinérance et de subir d’autres lésions cérébrales.

Lacunes systémiques dans les mesures de soutien

Nos recherches ont permis d’identifier plusieurs obstacles systémiques qui empêchent les personnes atteintes de lésions cérébrales de sortir du cycle de l’instabilité résidentielle et de l’itinérance.

La stigmatisation est omniprésente et peut nuire à la qualité des soins. Certains, ayant perdu confiance dans les systèmes et les prestataires de services, peuvent renoncer à demander de l’aide.

Les systèmes de santé et d’hébergement fonctionnent en vase clos. Les longues listes d’attente, les procédures administratives complexes et la faible coordination entre les organismes rendent l’accès aux services difficile, en particulier pour les personnes atteintes de lésions cérébrales qui peuvent avoir besoin de soutien pour remplir des documents, aller à des rendez-vous et exprimer leurs besoins.

De nombreuses personnes atteintes de lésions cérébrales comptent sur des programmes d’aide au revenu. La disparité entre les montants accordés et la hausse du coût de la vie suscite de plus en plus d’inquiétudes. Sur le marché locatif actuel, les logements « abordables » sont inaccessibles pour les personnes qui dépendent de tels programmes. Lorsqu’elles trouvent un logement, elles ne disposent plus que de ressources minimales pour subvenir à leurs besoins fondamentaux, une fois le loyer payé. Cette situation, conjuguée au sous-investissement dans les logements supervisés et de transition existants, réduit encore davantage l’offre de logements adéquats.

Que pouvons-nous faire ? Voici cinq solutions

Les observations de nos partenaires communautaires ont donné lieu aux recommandations suivantes visant à améliorer la santé et le bien-être des personnes en situation d’itinérance et atteintes de lésions cérébrales. Elles sont classées ci-dessous par ordre de priorité :

1. Fournir des logements accessibles et abordables

Les personnes atteintes d’une lésion cérébrale ont besoin de logements abordables et accessibles, assortis de soutien adéquat, tels que des modes de transport alternatifs, des environnements adaptés à leur âge et des options de vie flexibles. Une approche axée sur le logement, accompagnée d’une aide financière adéquate, leur apporte la stabilité nécessaire pour réussir leur intégration dans la collectivité.

2. Améliorer les ressources pour les prestataires de services

Une formation destinée aux professionnels de santé et aux employés des services publics en contact régulier avec des personnes sans-abri, comme les intervenants communautaires et les policiers, peut contribuer à améliorer la qualité des soins. Il est également essentiel d’étendre les services de santé liés aux lésions cérébrales aux personnes en situation d’itinérance, en mettant l’accent sur les services de dépistage et de diagnostic, qui permettent de les orienter vers des soins spécialisés.

3. Concevoir des services adaptés aux besoins

Les services de santé doivent prendre en compte les besoins fondamentaux qui sont souvent négligés. Par exemple, les prestataires devraient proposer des espaces de rangement, sans exiger de pièce d’identité, pour permettre aux patients sans domicile de ranger leurs effets personnels en toute sécurité pendant leurs rendez-vous, souvent nombreux après une lésion cérébrale.

4. Améliorer la collaboration et adopter une approche intégrée à long terme

En améliorant la communication entre les autorités sanitaires et les prestataires de services de logement, on peut faciliter la transition entre l’hôpital (après une lésion cérébrale) et le logement, et éviter ainsi que des patients se retrouvent à la rue après leur sortie. Le concept de prise en charge spécialisée est essentiel, car une équipe multidisciplinaire de professionnels de santé est nécessaire pour comprendre les besoins particuliers liés aux lésions cérébrales, aux troubles psychiatriques ou physiques, ainsi que la manière dont ces difficultés se combinent chez les personnes en situation d’itinérance. La continuité des soins est également cruciale, car les lésions cérébrales peuvent nécessiter un soutien à vie.

5. Réduire la stigmatisation grâce à l’éducation publique

Les campagnes d’éducation en santé publique apparaissent comme un moyen prometteur de sensibiliser le public et de réduire la stigmatisation. Sensibiliser à la corrélation entre les lésions cérébrales et l’itinérance pourrait nourrir la compassion.

Soutenir une stratégie nationale : projet de loi C-206

Le lourd fardeau que représentent les lésions cérébrales pour les personnes sans-abri est indéniable. Le projet de loi C-206, qui vise à mettre en place une stratégie nationale pour les lésions cérébrales, marque une étape importante dans la prise en charge de ces lésions au Canada, et par le fait même, dans la lutte contre l’itinérance.


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La législation vise à améliorer la prévention, le traitement et le soutien à la réadaptation de millions de Canadiens victimes de lésions cérébrales. Le projet de loi met l’accent sur la collaboration, l’éducation du public et la fourniture de soins aux personnes et à leurs familles qui doivent apprendre à vivre avec les conséquences d’une lésion cérébrale. Une stratégie nationale aura une incidence visible pour les personnes touchées, ainsi que pour l’ensemble de nos collectivités.

La Conversation Canada

Mauricio A. Garcia-Barrera reçoit des fonds de recherche liés aux travaux mentionnés dans cet article de l’ancien ministère de la Santé mentale et des Dépendances de la Colombie-Britannique, de la Vancouver Foundation, de Michael Smith Health Research BC et de Mitacs.

Cole J. Kennedy reçoit des fonds pour les recherches mentionnées dans cet article du ministère de la Santé mentale et des Dépendances de la Colombie-Britannique, de la Vancouver Foundation, de Michael Smith Health Research BC, de Mitacs et de la BC Brain Injury Association. Il bénéficie également du soutien d’Island Health et des Instituts de recherche en santé du Canada.

Grace C. Warren reçoit des fonds du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada dans le cadre d’une bourse d’études supérieures de maîtrise.

– ref. Les lésions cérébrales sont près de 10 fois plus fréquentes chez les personnes sans-abri. Il faut en tenir compte pour faire face à l’itinérance – https://theconversation.com/les-lesions-cerebrales-sont-pres-de-10-fois-plus-frequentes-chez-les-personnes-sans-abri-il-faut-en-tenir-compte-pour-faire-face-a-litinerance-276555

Sclérose en plaques : quand le cerveau est influencé par l’intestin

Source: The Conversation – in French – By Vito Ricigliano, Neurologue et chercheur en neurologie, Université Paris-Saclay; Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA)

Mieux comprendre comment le microbiote de l’intestin agit sur le cerveau pourrait ouvrir de nouvelles perspectives pour ralentir la progression de la sclérose en plaques, favoriser la réparation des cellules nerveuses et améliorer la qualité de vie des patients.


Et si l’un des moyens de lutter contre la sclérose en plaques se trouvait du côté de l’intestin ? Depuis quelques années, les scientifiques qui travaillent à mieux comprendre cette maladie – qui se caractérise par la destruction de la myéline, la gaine protectrice des neurones – manifestent un grand intérêt pour cet organe, généralement plus connu pour son rôle dans la digestion.

Il a en effet été découvert que le microbiote intestinal – l’ensemble des milliards de bactéries qui colonisent notre intestin – joue un rôle clé dans l’inflammation et la réparation neuronale. Ces microbes produisent des molécules qui interviennent à différents niveaux dans l’organisme : elles régulent les cellules immunitaires, telles que les lymphocytes T, soutiennent les cellules responsables de la formation de la gaine de myéline ou encore influencent le rythme circadien (cycle veille-sommeil) et le drainage des déchets cérébraux, lesquels doivent être éliminés pour maintenir un environnement sain dans le cerveau.

Ces diverses interactions permettent notamment de limiter les réactions auto-immunes, qui sont à la racine de la sclérose en plaques.

Les causes de la sclérose en plaques toujours en cours d’investigation

La sclérose en plaques est une maladie chronique du système nerveux central (cerveau et moelle épinière) au cours de laquelle le système immunitaire attaque la myéline, la gaine protectrice des neurones, ce qui génère des lésions en forme de plaques, d’où le nom de la maladie. Cette destruction entraîne des symptômes variés : fatigue, troubles moteurs, sensoriels, cognitifs, sphinctériens ou visuels.

La maladie peut évoluer par poussées (on parle alors de forme rémittente récurrente, qui représente 85 % des cas au début de la maladie) ou de manière progressive.

Historiquement, la sclérose en plaques est considérée comme résultant d’interactions complexes entre le système immunitaire et le système nerveux. Étant une maladie multifactorielle, elle est le résultat de la conjonction entre une prédisposition génétique individuelle et des facteurs environnementaux, comme le virus d’Epstein-Barr (responsable de la mononucléose), une carence de vitamine D, l’obésité, la consommation de tabac ainsi que l’inflammation intestinale. Ces dernières années, un intérêt majeur a été porté sur la contribution de l’intestin au développement de cette maladie.

Le microbiote, régulateur de l’immunité

L’intestin humain abrite plus de 100 000 milliards de bactéries réparties sur une surface de 250 à 400 mètres carrés, soit jusqu’à 10 fois plus que toutes les cellules qui constituent notre corps. Ces microbes assument plusieurs fonctions. Entre autres, ils :

  • protègent l’intestin contre les infections ;

  • aident à digérer certains aliments ;

  • produisent vitamines et molécules utiles (vitamine K, vitamines du groupe B, acides gras à chaîne courte…) ;

  • régulent le système immunitaire.

Le microbiote intestinal interagit par exemple avec les lymphocytes, des cellules qui jouent un rôle central dans l’immunité. Certains profils de bactéries promeuvent la maturation de lymphocytes favorisant l’inflammation (tels que les lymphocytes T helper 17), tandis que d’autres induisent une tolérance immunologique (en promouvant l’expansion de lymphocytes T régulateurs).

Ces interactions permettent de limiter les réactions auto-immunes (des réactions au cours desquelles le système immunitaire s’attaque au corps qu’il est censé défendre) et de protéger le cerveau.

Le microbiote intestinal module aussi l’activité de la microglie, des astrocytes et des oligodendrocytes, des familles de cellules qui jouent un rôle clé dans la défense et la réparation du cerveau.

Déséquilibre du microbiote et sclérose en plaques

Chez les patients atteints de sclérose en plaques (SEP), dans sa forme rémittente ou progressive, le microbiote est déséquilibré. On parle de « dysbiose ». On constate en particulier une diminution des populations de bactéries bénéfiques (Firmicutes, Bifidobacterium, Coprococcus, Roseburia…) et une augmentation des bactéries pro-inflammatoires (Bacteroidetes, Akkermansia, Ruminococcus…).

Cette dysbiose entraîne une baisse de la production d’acides gras à chaîne courte. Or, ces molécules sont essentielles pour équilibrer les divers sous-types de lymphocytes du système immunitaire. En effet, certains acides gras à chaîne courte produits par le microbiote traversent la barrière sanguine et atteignent le système nerveux central. Là, ils limitent l’inflammation en favorisant les lymphocytes T régulateurs et en freinant les lymphocytes T helper 17, responsables de la production de cytokines pro-inflammatoires. Ils contribuent ainsi à l’intégrité de la barrière de protection du cerveau.

Ces métabolites sont également importants pour le bon développement et le bon fonctionnement des cellules qui fabriquent la myéline (les oligodendrocytes nécessaires à la réparation de la gaine qui entoure les neurones). Une étude récente a montré qu’en cas de déséquilibre dans ces molécules, la différentiation et la maturation des cellules productrices de myéline sont bloquées, ce qui empêche donc la remyélinisation.

Certains métabolites régulent aussi l’activité de cellules « support » du cerveau essentielles à son bon fonctionnement (les astrocytes et la microglie). Ce faisant, ils réduisent la production de molécules inflammatoires et limitent les dégâts neuronaux.

À l’inverse, certaines molécules produites par des bactéries pro-inflammatoires accélèrent la destruction de la myéline et perpétuent l’inflammation chronique.

Des recherches ont aussi montré que la composition du microbiote a un impact sur la régulation du rythme circadien, l’horloge interne du corps. Les patients possédant un microbiote plus diversifié ont souvent un meilleur sommeil. Par ailleurs, la bonne régulation de cette horloge interne et la restructuration des rythmes immunologiques et métaboliques pourraient contribuer à contrecarrer la progression de la maladie.

En définitive, l’intestin agit donc comme un véritable chef d’orchestre, modulant immunité, inflammation et réparation nerveuse, et influençant la sévérité et l’évolution de la sclérose en plaques.

Alimentation : régime méditerranéen et vitamine D

L’alimentation façonne le microbiote et l’état inflammatoire de l’organisme. Adopter un régime méditerranéen – riche en fruits, légumes, légumineuses, céréales complètes, poissons, huiles végétales et pauvre en graisses saturées –, anti-inflammatoire, est bénéfique pour les personnes souffrant de sclérose en plaques.

Cette alimentation apporte en effet des fibres et des antioxydants qui nourrissent les « bonnes » bactéries et favorisent la production d’acides gras à courte chaîne, limitant l’inflammation et apportant un soutien aux cellules remyélinisantes. Ce type de régime est associé à moins de fatigue, une meilleure qualité de vie et une possible réduction des poussées.

La vitamine D complète ces effets : elle régule les lymphocytes T, limite l’inflammation et ralentit l’activité de la maladie. À ce sujet, l’étude française « D Lay MS » a montré qu’une supplémentation à haute dose de vitamine D diminue l’apparition de nouvelles lésions et prolonge le temps avant réapparition des symptômes de la sclérose en plaques, tout en restant bien tolérée.

Alimentation et vitamine D constituent donc des leviers concrets pour agir sur le microbiote, l’équilibre immunitaire et la réparation du système nerveux central dans le contexte de la sclérose en plaques. À ces interventions s’ajoutent en outre diverses pistes thérapeutiques basées sur la modulation du microbiote.

L’évaluation des bénéfices potentiels de la modulation du microbiote en complément aux traitements classiques de la sclérose en plaques font notamment l’objet de divers travaux. À titre d’exemple, la supplémentation en propionate (500 mg deux fois par jour) a été associée à moins de poussées et à une stabilisation du handicap.

Au-delà de la restauration du microbiote via l’alimentation, des approches comme l’emploi de prébiotiques, de probiotiques ou la restauration du microbiote sont aussi étudiées. Son impact direct sur la stimulation de la remyélinisation est actuellement étudié.

Des effets qui jouent aussi sur la qualité de vie

Le microbiote influence le quotidien des patients, en jouant sur leur niveau de fatigue, sur leur sommeil, sur leur digestion et sur leur récupération après les poussées. En consultation, nous discutons systématiquement de ce sujet dès le diagnostic de la maladie afin de fournir une prise en charge globale aux patients. Parmi les conseils pratiques à retenir :

  • adopter une alimentation riche en fibres et proche du modèle méditerranéen ;

  • baisser la consommation des aliments pro-inflammatoires, autrement dit les aliments riches en graisses saturées d’origine animale, très transformés, très sucrés ou très pimentés : charcuterie, fromages, crèmes… ;

  • maintenir un sommeil régulier et pratiquer une activité physique adaptée ;

  • limiter le stress et éviter le tabac ou l’excès d’alcool.

Certes, ces mesures ne remplacent pas les traitements médicaux, mais elles améliorent le bien-être, rééquilibrent l’immunité et peuvent contribuer à ralentir la progression de la maladie.

En définitive, un faisceau croissant d’indices montre qu’en matière de sclérose en plaques, intestin et cerveau sont étroitement liés. Favoriser l’installation et le maintien d’un microbiote diversifié permet de moduler l’inflammation, la survie des cellules productrices de myéline et le bon équilibre du système immunitaire, tout en ayant une influence positive sur le sommeil, la récupération et l’énergie quotidienne disponible.

Cette approche, intégrée aux traitements classiques, constitue pour les cliniciens un moyen de ralentir la progression de la maladie, de diminuer les handicaps qui en résultent, et d’améliorer la qualité de vie des patients atteints de sclérose en plaques.


Cet article est publié dans le cadre de la Semaine du cerveau, qui se tiendra du 16 au 22 mars 2026.

The Conversation

Vito Ricigliano ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Sclérose en plaques : quand le cerveau est influencé par l’intestin – https://theconversation.com/sclerose-en-plaques-quand-le-cerveau-est-influence-par-lintestin-276457