Et si la suppression de deux jours fériés n’était pas justifiée économiquement ?

Source: The Conversation – in French – By Hugo Spring-Ragain, Doctorant en économie / économie mathématique, Centre d’études diplomatiques et stratégiques (CEDS)

C’est vraisemblablement la mesure la plus discutée du plan de François Bayrou pour le budget 2026. L’annonce mi-juillet de la suppression de deux jours fériés – le lundi de Pâques et le 8-Mai – a été perçue de façon négative, au point que la présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet a demandé au premier ministre de revenir sur cette annonce. Mais qu’en est-il de l’impact réel de cette suppression annoncée ? L’économie y gagnerait-elle vraiment ? Dans quelle mesure, et à quel prix ?


La question revient de façon récurrente dans le débat public français : faut-il supprimer un ou plusieurs jours fériés pour relancer l’économie et améliorer la compétitivité ? L’idée, de nouveau, avancée par François Bayrou semble venue d’un raisonnement en apparence imparable : davantage de jours travaillés dans l’année équivaudraient à davantage de richesse produite, donc à plus de croissance et de recettes publiques.

Si cette perspective peut séduire par sa simplicité arithmétique, elle omet que la réalité économique est plus complexe. Les expériences menées en France comme à l’étranger montrent que l’effet est bien plus modeste que ne le laissent penser les annonces.

L’impact réel sur le produit intérieur brut (PIB) se mesure en centièmes de point, et les gains de productivité, essentiels à une croissance durable, sont quasiment inexistants. À l’inverse, les coûts sociaux et symboliques sont loin d’être anecdotiques. Supprimer des jours fériés contribue à l’effacement de repères collectifs, à la fragilisation de secteurs dépendant des temps de loisirs et peut produire de fortes contestations sociales.




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Des conséquences économiques mineures

L’argument avancé en faveur de la suppression d’un ou deux jours fériés paraît simple : davantage de jours travaillés équivaudraient à davantage de production nationale. Les calculs officiels confirment en partie cette logique. En France, l’Insee) estime qu’un jour férié en semaine correspond à environ 1,5 milliard d’euros de production en moins, soit 0,06 point de PIB. Supprimer deux jours représenterait donc un gain proche de 3 milliards d’euros. Dans un pays dont le PIB annuel dépasse 3 200 milliards d’euros, l’effet est réel mais reste marginal.

Les comparaisons internationales vont dans le même sens. Au Danemark, la suppression, en 2023, du Store Bededag n’a ajouté que 0,01 à 0,06 % de PIB, selon le FMI. En Allemagne, l’institut IFO évalue l’effet à environ 8 milliards d’euros pour un jour ouvré supplémentaire, soit 0,2 % du PIB.

Deux effets à distinguer

Il faut cependant distinguer entre un effet de volume et un effet de productivité. Les travaux académiques récents, comme ceux de Rosso et Wagner, montrent qu’ajouter un jour ouvré accroît bien le PIB de l’année, mais sans impact mesurable sur la productivité horaire. On produit davantage parce qu’on travaille plus longtemps, et non parce que l’on travaille mieux.

Or la compétitivité des économies avancées repose avant tout sur la productivité horaire, qui dépend de l’innovation, de la formation et de l’organisation du travail. À cet égard, la France, malgré ses onze jours fériés, reste parmi les pays les plus performants de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), au même niveau que l’Allemagne et au-dessus du Royaume-Uni ou du Japon. Le nombre de jours chômés n’est donc pas un déterminant décisif.

Par ailleurs, les effets anticipés reposent sur l’hypothèse que les entreprises et les salariés utilisent pleinement ce supplément de travail. Or les comportements réels viennent nuancer cette projection. Certains salariés préfèrent poser des congés ou des RTT, les entreprises peuvent ne pas avoir suffisamment de demande pour justifier une production accrue, et les secteurs saisonniers n’en bénéficient pas de la même façon. L’impact mécanique est donc rarement atteint dans les faits, et les gains restent largement en deçà des promesses initiales.

Une question plus politique qu’économique

La suppression d’un jour férié touche à bien davantage que l’organisation comptable du calendrier. Elle interroge l’identité collective et la cohésion sociale. Les jours fériés incarnent des traditions religieuses, des commémorations civiques ou des symboles sociaux, comme le 1er -Mai. Ils représentent des repères partagés qui rythment l’année et structurent la mémoire nationale. Leur disparition suscite donc une opposition forte, car elle est perçue comme une remise en cause de ces éléments constitutifs de la vie collective.

Le cas français du lundi de Pentecôte illustre bien cette tension. Transformé par le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin, en 2004, en « journée de solidarité » pour financer la dépendance, il avait cessé d’être chômé. Face à une contestation importante, le dispositif a été assoupli et les entreprises ont pu aménager d’autres modalités.

Le rendement budgétaire demeure autour de 3 milliards d’euros par an, mais sans transformation durable de la trajectoire économique. L’épisode a surtout laissé l’image d’une réforme impopulaire pour un bénéfice limité, rappelant que la suppression d’un jour férié est d’abord une décision politique lourde, et non une mesure technique neutre.

Un capital social

Les recherches en sciences sociales soulignent également le rôle positif de ces journées. En Allemagne, Merz et Osberg ont montré que les jours fériés favorisent la coordination des temps sociaux, en permettant aux familles, aux amis ou aux associations de se retrouver simultanément. Ce capital social contribue au bien-être individuel et à la cohésion collective, et son effet économique est indirect mais réel.

France 3 Nouvelle Aquitaine – 2025.

Par ailleurs, certains secteurs bénéficient particulièrement des jours chômés : tourisme, hôtellerie, restauration, commerce de détail. Au Royaume-Uni, on estime que les jours fériés offrent aux petits commerces un « boost moyen » de 253 livres sterling de profits par jour, avec des hausses de ventes pouvant aller jusqu’à 15 % dans des secteurs comme le bricolage, le jardinage ou le mobilier.

La France dans la « bonne » moyenne ?

Enfin, les comparaisons internationales suggèrent qu’il existe un nombre optimal de jours fériés. Une étude portant sur une centaine de pays montre une relation en « U inversé »  : jusqu’à un seuil situé autour de neuf à dix jours fériés par an, ils stimulent la croissance via la consommation et le repos. Au-delà, les interruptions deviennent de plus en plus coûteuses pour l’organisation productive. Avec ses onze jours fériés, la France se situe dans cette zone intermédiaire, proche de la moyenne européenne. Autrement dit, le pays n’a ni excès ni rareté, et toute suppression risquerait d’apporter peu économiquement tout en coûtant beaucoup socialement.

Au regard de ces éléments, la suppression d’un ou deux jours fériés apparaît moins comme une réforme économique de fond que comme une décision politique visant à dégager des recettes supplémentaires. Le gain de PIB est faible, limité et de nature ponctuelle, sans effet sur la productivité structurelle. En revanche, les pertes sociales et symboliques sont importantes, qu’il s’agisse de la mémoire nationale, de la cohésion sociale ou du dynamisme de secteurs dépendants des loisirs collectifs. L’expérience du lundi de Pentecôte l’a montré : la mesure se traduit avant tout par l’instauration de journées de solidarité déguisées, générant un effort supplémentaire des salariés sans véritable amélioration de la compétitivité.

The Conversation

Hugo Spring-Ragain ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Et si la suppression de deux jours fériés n’était pas justifiée économiquement ? – https://theconversation.com/et-si-la-suppression-de-deux-jours-feries-netait-pas-justifiee-economiquement-264387

Savoir nager : pourquoi ce qu’on apprend à l’école ne suffit-il pas à lutter contre les noyades ?

Source: The Conversation – in French – By Léa Gottsmann, Maîtresse de conférences, École normale supérieure de Rennes

« Le savoir-nager est une priorité nationale de prévention et de sécurité », a rappelé le ministère de l’éducation nationale dans sa conférence de rentrée. Mais si tous les élèves sont censés valider une attestation du savoir-nager en sixième, est-ce bien le cas ? Et cette attestation les prémunit-elle des risques de noyade en milieu naturel ?


L’actualité estivale est chaque année marquée par un nombre important de drames relatifs à des noyades en France. 2025 ne fait pas exception : un rapport Santé publique France le pointait dès le début de l’été avec déjà 429 noyades, dont 109 suivies de décès.

Ce rapport marque encore une augmentation des chiffres par rapport aux années précédentes, particulièrement chez les plus jeunes dans un contexte de forte chaleur en début d’été. En 2025, sur la période du 1er juin au 2 juillet, 15 décès étaient ainsi relevés chez des mineurs lors de noyades en cours d’eau (contre 3 en 2024). Les chiffres précisent que ces noyades ont lieu dans les cours d’eau (39 %), en mer (30 %), dans les plans d’eau (16 %) et dans les piscines privées familiales (14 %).

La question du « savoir nager », « savoir se sauver » et « savoir sauver l’autre » est donc particulièrement à interroger dans le cadre du milieu naturel et des loisirs individuels.

Des actions de sensibilisation sont réalisées, mais ne suffisent pas face à la recrudescence des loisirs aquatiques, particulièrement dans des épisodes de fortes chaleurs de plus en plus réguliers.

Plus encore, malgré l’ambition affichée que l’ensemble des élèves obtienne l’attestation du « savoir nager », la réalité est bien différente et marque des inégalités sociales et territoriales. 82,9 % des élèves de sixième étaient titulaires de l’attestation en 2023, ce chiffre descendant à 72,5 % pour les établissements en éducation prioritaire, et sous la barre des 70 % pour les territoires et départements outre-mer.

Une réduction constante des moyens

Malgré l’importance de cet enjeu de santé publique et l’héritage annoncé des Jeux Olympiques de Paris 2024, l’accès pour toutes et tous à des conditions adéquates de pratique aquatique reste inégal sur le territoire. Les difficultés financières des piscines et des communes, en même temps que la réduction des moyens alloués aux établissements scolaires, maintiennent certains publics éloignés de conditions favorables de pratique pour apprendre le « savoir nager ».

Malgré des tentatives de compensation du manque d’installations (classes bleues, piscines mobiles…), ce clivage maintient, voire accentue les inégalités sociales entre les enfants dans l’accès à la pratique sportive et particulièrement dans des activités de prévention pour la santé. L’accès à des piscines familiales ou privées par exemple fait partie des critères de distinction marquants, accentuant ces différences de pratique de la natation et d’habitudes à se déplacer dans l’eau.

Une vision « magique » du transfert entre la piscine et le milieu naturel

L’attestation scolaire du « savoir nager » est obtenue en piscine, dans des conditions standardisées de pratique mais éloignées de toute incertitude liée à une pratique en milieu naturel. Pourtant, les caractéristiques de la natation en milieu naturel – plan d’eau, mer, rivière..- sont particulières. Les individus qui ont surtout connu des expériences en piscine peuvent rapidement se trouver en difficulté ou en situation de noyades.

La température de l’eau, la visibilité, les courants, la flottabilité ou encore le type de fond et son instabilité peuvent perturber les repères et créer de l’incertitude à laquelle les enfants ou adultes ne sont pas préparés.

De la même façon que nous n’apprenons pas à nager en dehors de l’eau, savoir nager et s’engager en sécurité au sein d’un milieu naturel ne s’apprend pas uniquement en piscine ou par l’attestation unique du « savoir nager ». Les chiffres révèlent bien cette proportion importante d’accidents en milieu naturel, par des imprudences ou des accidents relatifs à une mauvaise connaissance de soi et de son environnement.

Apprendre « en dehors » de l’école

Plusieurs travaux cherchent à développer des dispositifs pédagogiques qui permettent de faire pratiquer les élèves dans un milieu naturel de façon régulière (plan d’eau ou mer notamment). L’objectif est de pouvoir permettre aux enfants de développer un ensemble de repères sur eux, sur les autres et sur l’environnement naturel afin de pouvoir s’engager en toute sécurité et de façon respectueuse par rapport à la nature.

L’enjeu doit être de passer d’une vision de l’eau comme hostile, à laquelle on cherche à s’opposer, à se confronter ou à dominer, à une vision plus sereine, où l’on se sent appartenir à la nature en apprenant à utiliser les éléments naturels de façon positive et respectueuse (courant ou flottaison par exemple).

Encourager ces activités en milieu naturel, proches de ce que les enfants et futurs adultes vont vivre en dehors de l’école, est une piste prometteuse à la fois pour permettre de développer des compétences adaptées et sécuritaires à ce milieu mais aussi pour répondre à des enjeux environnementaux par une reconnexion plus sereine à la nature via les activités physiques et sportives.

The Conversation

Léa Gottsmann est membre de l’Association pour l’Enseignement de l’Education Physique et Sportive (AE-EPS).

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Surconsommation de vêtements : pourquoi la garde-robe des Français déborde

Source: The Conversation – in French – By Pierre Galio, Chef du service « Consommation et prévention », Ademe (Agence de la transition écologique)

En juin 2025, le Sénat a adopté une loi anti « fast fashion » qui doit contrer la montée en puissance de la mode ultra éphémère. Au-delà de ses impacts environnementaux et sociaux ravageurs, cette dernière menace directement l’industrie et le commerce textile français.

Dans ce contexte, l’Agence de la transition écologique a publié, en juin 2025, une étude sur les pratiques d’achats et d’usage des Français en matière de vêtements. L’enjeu ? Mieux comprendre les moteurs de notre surconsommation grandissante.


Depuis plusieurs années, le commerce de l’habillement traverse en France une crise, marquée par les redressements, les liquidations judiciaires, les restructurations, les plans de sauvegarde de l’emploi et les plans de cession. Rien qu’en 2023, le secteur a perdu dans le pays 4 000 emplois, selon l’Alliance du commerce.

Malgré ce contexte peu reluisant, le nombre de vêtements neufs vendus continue d’augmenter : 3,5 milliards en 2024 contre 3,1 millions en 2019, selon le baromètre 2024 de Refashion. Cela représente 10 millions de pièces achetées chaque jour en France.

On dispose de données sur le marché des vêtements et sur la durabilité intrinsèque des textiles, mais les comportements liés aux achats et à l’usage des textiles demeurent, quant à eux, méconnus. Cela rend leur durabilité extrinsèque difficile à appréhender. Il s’agit de mieux connaître les facteurs qui, en dehors de l’usure, amènent les Français à ne plus porter un vêtement.

Bien sûr, des tendances se dessinent. Nous savons que de nouvelles pratiques de consommation ont émergé et que d’autres se sont renforcées. Succès grandissant de la mode ultra éphémère, d’un côté, montée en puissance de la seconde main, de l’autre, en particulier via les plateformes en ligne.

Or, l’impact environnemental du secteur textile représente 4 à 8 % des émissions de gaz à effet de serre mondiales. Mais pour impulser des changements, il est essentiel de comprendre ce qui se joue.

C’est pourquoi l’Agence de la transition écologique (Ademe) a mené, avec l’Observatoire de la société et de la consommation (Obsoco), une enquête auprès de 4 000 personnes sur leurs pratiques d’achat et d’usage de vêtements.

Cette étude a été affinée par une approche comportementale auprès de 159 personnes, dont 40 ont également fait l’objet d’une approche ethnographique à domicile.

La moitié de nos vêtements stockés et presque jamais utilisés

Malgré le volume conséquent d’habits vendus – 42 pièces en moyenne par personne et par an, selon les chiffres de Refashion –, les Français n’ont pas conscience de la quantité totale de vêtements qu’ils achètent et dont ils disposent dans leurs armoires, révèle l’enquête.

Ils déclarent ainsi jusqu’à deux fois moins que ce qu’ils possèdent réellement. Ainsi, alors que la moyenne des déclarations est de 79 pièces par personne, le constat atteint plutôt les 175.

Plus de la moitié de ces vêtements est stockée et non utilisée. Dans les armoires françaises, 120 millions de vêtements achetés il y a plus de trois mois n’ont jamais été portés, ou alors seulement une ou deux fois.

Non seulement ils sous-estiment le volume de ce stock, mais seuls 35 % des Français considèrent que la quantité de vêtements qu’ils possèdent excède leurs besoins. Seuls 19 % pensent que leurs achats de vêtements sont excessifs. Il existe une réelle dichotomie entre l’excès de vêtements à domicile et la remise en question de l’acte d’achat.

Une minorité de gros consommateurs

Cette perception paradoxale est problématique, puisqu’elle freine l’atteinte du premier objectif, à savoir réduire le flux d’achat de vêtements.

Là-dessus, l’étude a permis de dresser un profil des acheteurs et mis en évidence qu’une minorité de gros consommateurs – 20 à 25 % – portait le marché. Plutôt jeunes, urbaines et sensibles à la dimension identitaire et esthétique de l’habillement, ces personnes expriment une volonté de renouveler régulièrement leur garde-robe.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les boutiques demeurent le principal lieu d’achat, malgré une forte poussée de la vente en ligne, d’abord chez les plus âgées mais aussi chez les jeunes.

La grande évolution du marché ces dernières années est qu’il a été inondé par les géants de la mode ultra éphémère, comme Shein et Temu.

Cette mode ultra éphémère de seconde génération se distingue de la mode éphémère de première génération (H&M, Zara, Primark étant quelques-unes des enseignes les plus emblématiques de ce segment), qu’elle concurrence, par sa gamme de prix plus faible, son taux de renouvellement des gammes plus fréquent, son agressivité marketing et l’étendue plus large de son offre.

Acheter plus, moins cher… et parfois inutilement

Aujourd’hui, malgré son omniprésence sur Internet et son ascension fulgurante, elle n’est, à ce stade, plébiscitée que par 25 % des Français – contre 45 % pour la mode éphémère de première génération. Elle est surtout populaire chez un public jeune, féminin, aux revenus plutôt modestes, chez qui est identifiée une légère dominante rurale.

Dans le discours des enquêtés, le choix de se tourner vers ces enseignes est clairement justifié par le fait de pouvoir acheter beaucoup et de renouveler régulièrement grâce à des prix attractifs et à un large choix.

Ceux qui les fréquentent sont deux fois plus nombreux à déclarer que le volume de leurs achats a augmenté. Le taux des achats jugés inutiles a posteriori est également plus important chez ces consommateurs. L’effet rebond de la consommation, lié à des prix toujours plus bas, est ici clairement identifié.

La seconde main en plein essor

En parallèle de cette mode ultra éphémère, une autre pratique de consommation autrement plus vertueuse a connu un regain ces dernières années : l’achat de seconde main.

Fondé sur le réemploi, ce mode d’achat permet d’allonger la durée d’usage de nos vêtements et donc évite ou repousse l’achat d’un habit neuf. Ce qui a du sens, puisque la majeure partie de l’impact environnemental d’un produit tient à sa fabrication.

La pratique s’est surtout popularisée sous l’effet du développement de plateformes en ligne, là où elle se cantonnait auparavant aux friperies et brocantes. Un leader incontesté de la seconde main en ligne, Vinted, s’est imposé. Il capte aujourd’hui 90 % des consommateurs qui passent par Internet pour leurs achats de vêtements d’occasion.

Une pratique à double tranchant

En achetant de seconde main, la majorité des consommateurs ne recherchent toutefois pas une source alternative d’approvisionnement pour des préoccupations environnementales. Pour beaucoup d’entre eux, Vinted et les plateformes concurrentes ne sont qu’un fournisseur supplémentaire, complémentaire du marché neuf. Et, en particulier, de la mode ultra éphémère : on retrouve bien souvent les clients de Shein ou Temu sur les plateformes de seconde main, dans une logique consumériste très claire.

Les produits qui trouvent acquéreurs sur ces sites ont d’ailleurs souvent été très peu portés : ils n’ont en moyenne vécu qu’entre 20 et 30 % de la durée de vie « normale » d’un vêtement. Cela signifie que la rotation des biens augmente, sans garantie que l’habit, malgré ses multiples propriétaires, soit porté jusqu’à l’usure.

En outre, le fruit de la revente de vêtements de seconde main sert dans 50 % des cas à racheter d’autres vêtements, ou est alloué à d’autres postes de dépense. Le risque serait que la démarche alimente une boucle consumériste. Pour éviter que la seconde main ait ces effets rebonds, l’enjeu, pour les consommateurs, est donc de concilier réemploi et sobriété, en limitant les flux entrants et en augmentant l’intensité d’usage des habits, c’est-à-dire en les utilisant plus souvent et plus longtemps.

Mais cela implique d’interroger la notion de besoin. Aujourd’hui, en matière vestimentaire, celle-ci est appréhendée de façon très extensive et dépasse largement le besoin strictement fonctionnel : elle recoupe des besoins de sociabilité, d’intégration sociale, d’identification et de distinction. Cela doit être interrogé, en particulier compte tenu des méthodes marketing et publicitaires toujours plus puissantes.

The Conversation

Pierre Galio ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Comprendre le populisme trumpiste, au-delà des anathèmes et des invectives

Source: The Conversation – in French – By Elisa Chelle, Professeure des universités en science politique, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières

Par ses mesures, par son langage, par sa remise en cause régulière de fondements de la démocratie américaine que l’on croyait intangibles, Donald Trump suscite souvent un rejet si viscéral que toute tentative d’analyse dépassionnée peut susciter le soupçon : en expliquant froidement les ressorts du trumpisme et de ses victoires électorales, ne banalise-t-on pas un phénomène profondément dangereux ? De la même façon, il arrive parfois que la remise en cause de l’idée selon laquelle le populisme trumpien aurait déjà précipité les États-Unis dans un autoritarisme débridé soit assimilée à une volonté de minorer les méfaits de l’actuel locataire de la Maison Blanche. Ce double défi – expliquer le trumpisme et mesurer son impact réel à ce stade – est brillamment relevé par Élisa Chelle, professeure des universités en science politique à l’Université de Nanterre, dans La Démocratie à l’épreuve du populisme. Les leçons du trumpisme, qui vient de paraître aux éditions Odile Jacob. Extraits de l’introduction.


Tous mes amis américains sont Démocrates. La campagne présidentielle de 2024 ? Ils l’ont traversée avec anxiété. Jusqu’au 5 novembre qui fut, pour eux, un jour de sidération. Comment un homme politique aussi « menteur », « vulgaire », « raciste » et « misogyne » pouvait-il revenir au pouvoir ? Pas de démonstration de force, pas de coup d’État : la démocratie des urnes avait parlé. Immédiatement s’est posée une question : comment réagir ? Fallait-il s’indigner, manifester, quitter le pays ?

Mes amis français sont, eux aussi, tous Démocrates. Quand bien même ils n’ont jamais vécu aux États-Unis ou subi les conséquences d’une présidence Trump, ils s’emportèrent en dénonçant l’« agaçant ploutocrate », l’« ennemi de la science », le « destructeur de l’État de droit »… Lorsque je leur ai confié écrire ce livre, avec une visée plus analytique que militante, voulant dépasser les effets d’annonce, l’un d’entre eux m’a demandé, quelque peu goguenard : « Tu ne serais pas devenue trumpiste ? »

Les résistances institutionnelles révèlent la force de la démocratie à l’épreuve du populisme. Séparer les pouvoirs : pas de credo plus vénéré dans ce régime. Depuis 1787, des attributions substantielles s’attachent à la présidence, au Congrès, à la Cour suprême, aux États fédérés ou à la justice. Certes, la frontière entre chacune de ces institutions reste objet de débats sinon de conflits. Mais aucune d’entre elles n’est au-dessus de la mêlée. En fonction des équilibres en place, des questions traitées ou de circonstances favorables, c’est l’une qui va tenter d’utiliser ou d’instrumentaliser l’autre.

C’est ce qui fait toute la spécificité de la démocratie américaine : elle est traversée par des forces en concurrence. L’État n’est pas neutre. Il est façonné par les intérêts partisans. Cette plasticité des pouvoirs est mise au service d’une société ouverte et égalitaire, mais la liberté qu’elle offre peut être soumise à des logiques de puissance. Les attaques contre les institutions américaines conduites par Donald Trump en témoignent. Peut-on pour autant parler d’une fuite en avant autoritaire ? ou d’une menace planant sur la Constitution ? Le battage médiatique, qui s’en tient aux effets d’annonce, en nourrit l’accusation. En prétendant lutter contre les « deux ennemis intérieurs » (l’immigré clandestin et le militant de gauche), la droite radicale ferait basculer le pays hors du cercle de la démocratie. Un projet qui aurait pour effet d’abîmer les fondements de la République.

Il est urgent d’interroger la réalité d’une telle inquiétude. Si une forme de privatisation du jeu politique est en cours, les contre-pouvoirs restent actifs. On le verra tout au long de ce livre : l’administration déploie sa force d’inertie ; les institutions judiciaires multiplient les suspensions et les interdictions ; les élus se rebellent contre des politiques jugées injustes. Si la démocratie est un régime de conflictualité, les États-Unis restent fidèles à leur histoire. Le pluralisme y demeure vivant. Et les médias échappent à toute unanimité de surface, de celles qui caractérisent les États autoritaires ou dictatoriaux.

La polarisation des opinions s’est accrue et la confrontation prend des traits toujours plus marqués. Mais faut-il en conclure qu’une « guerre civile » déchire le pays ? L’excès des mots nuit ici à l’analyse véritable de la situation. Après tout, le consensus n’est un horizon que pour quelques esprits éclairés. Il n’a jamais constitué un principe de gouvernement.

Depuis l’arrivée à la Maison Blanche de Donald Trump en 2016, puis sa réélection triomphale, l’Europe observe avec inquiétude les soubresauts de la démocratie américaine. Cette attention fiévreuse a des raisons précises. Les États-Unis sont perçus comme un laboratoire grandeur nature des mutations qui affectent l’ensemble des démocraties occidentales. Le trumpisme n’est pas un accident de l’Histoire. Il est la manifestation paroxystique de tendances lourdes qui traversent l’Atlantique : défiance envers les élites, nostalgie d’un âge d’or, instrumentalisation des peurs identitaires, retour du nationalisme, voire du nativisme… en un mot, du populisme.

Le populisme américain défie frontalement les règles du jeu politique établies. Il interroge les fondements mêmes de la représentation politique. Il teste les limites de la démocratie. Son expression se nourrit des paradoxes propres à la délégation électorale. Le peuple, théoriquement souverain, a peu de prise sur les décisions qui l’affectent au quotidien. Donald Trump entend lui donner sa revanche en brisant l’obstacle qui en fait un « spectateur de sa destinée » ou la « proie d’un monde qui change ». Sa recette est de prétendre faire primer la volonté sur les institutions, l’autorité sur le compromis, la politique sur le droit.

Cette mutation profonde dans l’art de gouverner transforme chaque procédure judiciaire en forum médiatique, chaque contrainte juridique en opportunité de victimisation. Donald Trump a démontré qu’il était possible de mobiliser le suffrage universel contre la démocratie. Oubliée l’accusation d’« élection volée », lors de sa défaite face au Démocrate Joe Biden en 2020 : les primaires l’ont propulsé vers la victoire présidentielle la plus nette depuis Barack Obama en 2012, voire depuis 1988 pour un Républicain. Accablé par de multiples affaires judiciaires – allant de la plainte pour viol à la fraude électorale, sans négliger son rôle dans l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021 –, le milliardaire a finalement obtenu l’onction démocratique. Il l’a emporté avec 2,3 millions de voix d’avance et 312 grands électeurs contre 226 à son adversaire démocrate Kamala Harris.

La gauche aurait-elle perdu de vue, dans cette élection, l’« Américain ordinaire » ? Par rapport à 2020, ce sont 6 millions d’électeurs démocrates qui ne se sont pas déplacés. Tandis que le candidat républicain, lui, a renforcé son soutien dans des catégories sociales réputées peu favorables à son camp (Afro-Américains, Hispaniques…). L’inflation et la question de l’immigration ont manifestement été sous-estimées par l’équipe de Kamala Harris. Elles ont largement pesé sur l’orientation des préférences. Les causes démocrates – écologie, défense des minorités, antiracisme – ont d’abord séduit les électeurs urbains les plus éduqués. Mais pour les deux tiers de l’électorat dépourvus de diplôme universitaire, elles furent un repoussoir.

Pour faire leur aggiornamento, les Démocrates devront comprendre ce qui s’est passé, analyser les clés du succès populiste et surtout y apporter une réponse. Trump n’a pas seulement excellé dans un art oratoire accrochant les milieux populaires, avec ses « incohérences » et ses « contradictions » dénoncées par le camp démocrate. Il a su conduire une politique de présence, sinon d’incarnation, qui fait désormais écho aux formes d’adulation propagées via les réseaux sociaux. Face à des adversaires peu offensifs sur l’inflation, le candidat populiste défend un « chauvinisme de la prospérité ». Du mineur de charbon de Virginie-Occidentale à l’étudiant afro-américain de Géorgie, en passant par la famille hispanique du Texas, ses mots d’ordre ont su capter l’attention d’un électorat déçu, déclassé, ou tout simplement exaspéré.

Cette stratégie de conquête des classes populaires a incité les Républicains à défendre un credo protectionniste. Les promesses de taxes douanières et de réindustrialisation résumées dans le slogan « America first » ont redonné espoir à une majorité d’électeurs. Or ces enjeux ont fait oublier les anathèmes lancés par les Démocrates contre l’« extrémiste » Donald Trump. Le « danger » qu’il représenterait pour la démocratie n’a pas été pris au sérieux. Comme si ses propos les plus outranciers n’avaient guère d’effet sur ces segments de l’opinion.

En 2016, le candidat à la Maison Blanche avait déclaré vouloir faire emprisonner son adversaire Hillary Clinton. Il s’était engagé à abroger la grande loi santé d’Obama, à se retirer de l’accord de libre-échange nord-américain, ou à en finir avec le droit du sol. Autant d’annonces tonitruantes qui ont marqué la campagne électorale mais qui n’ont pas été suivies d’effet. Celles lancées en 2024 – terminer la guerre en Ukraine en vingt-quatre heures, baisser les impôts ou encore expulser massivement les migrants en situation irrégulière – ne sont pas moins clivantes. À leur tour, elles seront mises à l’épreuve des faits et de la réalité du pouvoir.

Cet extrait est issu de « La Démocratie à l’épreuve du populisme. Les leçons du trumpisme » d’Élisa Chelle, qui vient de paraître aux éditions Odile Jacob.

Ce livre veut le montrer : le 47e président n’est pas une anomalie qu’il suffirait d’évacuer pour retrouver le cours « normal » d’une histoire séculaire. Il traduit un changement profond des formes de représentation et de mobilisation électives. C’est pourquoi il faut saisir les conditions structurelles de cette arrivée au pouvoir. En somme, répondre à la question : pourquoi des millions d’Américains ont-ils pu voir en lui un recours légitime ? Non pas pour excuser ou cautionner, mais pour s’essayer à expliquer les raisons d’un succès. Un exercice qui suppose de ne pas s’effrayer devant des nuances ou des faits. À rebours du temps des médias, tentons de démêler ce qui relève de l’écume des jours et ce qui a vocation à rester. Saintes colères et polémiques stériles détournent trop souvent le regard des résistances institutionnelles et des compromis passés sous silence. La politique est faite de mises en scène mais aussi de coulisses. Allons voir ce qui s’y passe.

Avec le retour du tribun populiste à la Maison Blanche, les institutions américaines font face à un test décisif. Vont-elles absorber, affaiblir ou annihiler un programme politique qui se veut en rupture avec deux siècles de tradition démocratique ? Observer le résultat de cette secousse, c’est anticiper l’avenir européen. À l’heure où la France se prépare à l’après-Macron, les forces antisystème n’ont jamais été aussi puissantes. Elles se tiennent aujourd’hui aux portes du pouvoir. Le régime politique français, avec son semi-présidentialisme et son scrutin majoritaire à deux tours, résistera-t-il à la tentation populiste ? L’expérience américaine nous enseigne que cette transformation ne constitue pas seulement un péril. Elle est aussi une opportunité de renouvellement démocratique pour l’Europe tout entière si les partis politiques savent se montrer à la hauteur.

The Conversation

Elisa Chelle a reçu des financements de l’Institut universitaire de France.

ref. Comprendre le populisme trumpiste, au-delà des anathèmes et des invectives – https://theconversation.com/comprendre-le-populisme-trumpiste-au-dela-des-anathemes-et-des-invectives-263937

Pourquoi sommes-nous si fatigués dès la rentrée ?

Source: The Conversation – in French – By Eric Fiat, Professeur de philosophie, Université Gustave Eiffel

Vitaly Gariev/Unsplash, CC BY

La rentrée devrait nous trouver reposés, mais elle s’accompagne souvent d’une lassitude persistante. Pourquoi cette fatigue résiste-t-elle aux congés ?


Poser cette question alors que nombre des Français, qui ont la chance de pouvoir prendre des vacances, viennent de les terminer a quelque chose d’intempestif. Même si les vacances ne sont jamais exactement ce qu’on avait imaginé qu’elles seraient, même si leur fin s’accompagne souvent d’un peu de nostalgie (« Adieu, vive clarté de nos étés trop courts ! », disait Baudelaire), il est légitime d’espérer que ces jours et ces nuits de juillet ou d’août où l’on est un peu plus maître de son temps qu’aux autres mois a permis à nombre d’entre nous de reconstituer ce que l’on pourrait appeler la nappe phréatique du soi.

Puissent en effet les épuisés de juin avoir trouvé dans la sieste ou dans le jeu, dans la nage ou dans les parties de cartes les ressources (les nouvelles sources de vitalité) qui leur manquaient. Tel le vieux Faust retrouvant sa jeunesse, ne sont-ils pas nombreux à pouvoir dire :

« Déjà je sens mes forces s’accroître ; déjà je pétille comme une liqueur nouvelle : je me sens le courage de me risquer dans le monde, d’en supporter les peines et les prospérités ? »

Mais comment ne pas deviner que cet état ne durera guère ? Que si nous ne sommes pas aujourd’hui fatigués, nous le serons sans peu de doutes demain ? Depuis qu’il y a congés payés, cette situation a dû se répéter bien des fois, et doit être à peu de chose près le lot commun.

Il semble pourtant que, depuis quelque années, la fatigue ait cessé d’être un phénomène simplement saisonnier pour s’inscrire plus durablement, plus profondément dans les êtres et que, si la fatigue fait partie de la condition humaine comme telle, elle ait pris désormais certaines couleurs qui rendent plus rares ce que l’on pourrait appeler les « bonnes fatigues ».

Bonnes et mauvaises fatigues

Comme exemples de bonnes fatigues, nous pourrions prendre celle du cycliste du dimanche au retour de ses 30 km, ou celle du travailleur aimant son métier et qui, à la fin de la journée, de la semaine ou de l’année, qui, bien que fatigués, éprouvent ce que Kant appellerait le plaisir moral du travail bien fait ou du devoir accompli. Fatigues du corps mais non point de l’âme, rajeunie par cette joie, par ce plaisir. Fatigues sans lassitude en somme.

Nous espérons à nos contemporains de ce genre de fatigues, légères, printanières.

Mais il nous faut reconnaître qu’elles semblent devenues moins courantes que ces mauvaises fatigues – dont la forme extrême est l’épuisement qui parfois conduit au burn-out, lesquelles ne sont pas que fatigues du corps mais aussi de l’âme, mauvaises en ceci que même le repos n’en est pas le remède. Car si l’être qui connaît la bonne fatigue va au sommeil comme à une récompense, celui qui connaît la mauvaise y va comme à un refuge – refuge où malheureusement ne se trouve pas la paix espérée, car son sommeil n’est pas celui dans lequel un Montaigne se glissait voluptueusement, mais celui dans lequel il « tombe comme une masse » avant de connaître de douloureux moments d’insomnie, ceux que Baudelaire nommait « ces vagues terreurs de nos affreuses nuits qui compriment le cœur comme un papier qu’on froisse ».

Il se dit que les Français dorment de moins en moins et de moins en moins bien.

Certes, l’insomniaque exagère toujours la gravité des situations existentielles – personnelles ou professionnelles – dans lesquelles il est pris, et au réveil d’une nuit agitée souvent se retrouve un pouvoir d’agir dont la perte de conscience était précisément l’une des causes de son insomnie. Mais lorsque le déroulement de sa journée confirme la débilité dudit pouvoir, comment pourrait-il ne pas retrouver la nuit suivante les « vagues terreurs » baudelairiennes évoquées plus haut, c’est-à-dire ses angoisses (car l’angoisse est très exactement ce qui « comprime le cœur comme un papier qu’on froisse », pour cette raison que le mot vient du latin angustia qui signifiait : l’étroitesse, le resserrement) ?

L’hypothèse que cet article voudrait soumettre à la critique, est que cette altération du sommeil et la fatigue qui en résulte tiennent en bonne part au climat d’incertitude durable dans lequel nous vivons désormais.

Une vie saturée d’incertitude

Comme le disait la philosophe Hannah Arendt, dans cet océan d’incertitude qu’est, par définition l’avenir, nous avons besoin d’ilôts de certitude. Or à peine en a-t-on aperçu un qui semble surnager, que la mer des informations inquiétantes le submerge : changement climatique, guerre en Ukraine et au Proche-Orient, trumpisisation du monde… Pour qu’il y ait sentiment que la vie est bonne ne faut-il pas que s’y équilibrent la certitude et l’incertitude, l’habitude et la nouveauté, l’organisation et l’improvisation, le retour du même et la surrection de l’autre, la fidélité et la liberté, la circularité et la linéarité, ou bien encore, comme dirait Simone Weil, l’enracinement et le déracinement ?

La nécessité dudit équilibre vient de ce que, sans un minimum de certitudes, nous ne saurions accueillir l’incertitude comme un piment, qu’il faut avoir des habitudes pour regarder la nouveauté comme une chance et que, sans un minimum d’enracinement, nous ne vivrions pas le déracinement comme une heureuse libération. Saturée de certitudes, d’habitudes et de fidélités, la vie est ennuyeuse ; mais infernale est la vie où rien n’est certain et où tout se renouvelle sans cesse.

Or il est peu contestable que nous avons perdu cet équilibre.

Perdu, ce que l’écrivain Jean Giono nommait la « rondeur des jours », c’est-à-dire le retour reposant du même, l’enchaînement de ces tâches habituelles qu’une force obscure au fond de nous – la force des habitudes comme secondes natures – appelait, invoquait, implorait que nous accomplissions. Qu’on ne se méprenne : il ne s’agit nullement de céder à la tentation nostalgique, pour cette raison que le geste nostalgique, dont l’origine est souvent le trop peu d’effort pour comprendre son présent, est toujours précédé d’un geste d’idéalisation du passé. Non, la vie des paysans du début du siècle dernier n’était pas moins fatigante que la nôtre, que Brassens a si bien décrite dans Pauvre Martin :

« Pour gagner le pain de sa vie,
De l’aurore jusqu’au couchant,
En tous lieux, par tous les temps !
Il retournait les champs des autres,
Toujours bêchant, toujours bêchant. »

Mais comme le dit George Orwell dans Un peu d’air frais :

« Les gens avaient pourtant alors quelque chose qu’ils n’ont pas aujourd’hui. Quoi ? C’est simplement que l’avenir ne leur apparaissait pas terrifiant. Ils ne sentaient pas le sol se dérober sous leurs pieds. »

Un point de côté à l’âme

Trop nombreuses, les incertitudes fatiguent, finissant parfois par décourager celui ou celle qui tente de comprendre son monde, si peu maîtres de leur temps qu’ils éprouvent quelque chose comme le sentiment d’une aliénation temporelle. Monde liquide et même gazeux, que le progrès technique ne cesse de transformer, au point que le système néolibéral semble exiger des travailleurs d’aujourd’hui qu’ils se réadaptent de manière permanente à un monde impermanent.

Ceux qui après avoir couru après ce monde où tout s’accélère se sentent un point de côté à l’âme et sont tentés de se laisser glisser au bord du chemin méritent d’être compris.

Nous ne pensons pas qu’à la façon de l’essayiste Paul Lafargue il faille leur conseiller, comme remède à leur fatigue, cette paresse qui à petites doses est un bien, mais qui devenant une façon d’être est un égoïsme – car pour que le paresseux puisse paresser il faut que beaucoup s’activent. Mais que l’organisation du travail leur permette de retrouver les bonnes fatigues dont nous parlions plus haut nous semble urgent, et, en un sens, l’une des inspirations possibles d’une réorganisation à la fois politique et sociale du monde du travail.

Bonne rentrée à toutes, à tous !

The Conversation

Eric Fiat ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi sommes-nous si fatigués dès la rentrée ? – https://theconversation.com/pourquoi-sommes-nous-si-fatigues-des-la-rentree-263574

Counterfeit Chanel, Louis Vuitton and Hermès bags from China: examining an online phenomenon and its risks for consumers

Source: The Conversation – France (in French) – By Isabelle Chaboud, Professeur senior d’analyse financière, d’audit et de risk management – Directrice de Programme pour le MSc Fashion Design & Luxury Management- Responsable de la spécialisation MBA "Brand & Luxury Management", Grenoble École de Management (GEM)

In mid-April 2025, a wave of videos swept through TikTok claiming that some brands of luxury leather goods, especially French ones, actually make their products in China. The content creators presented themselves as official manufacturers, urging customers to buy bags directly from the source at a fraction of the retail price.

What triggered these campaigns? What caused them to spread so widely? Amid geopolitical tensions and legal challenges, this phenomenon raises crucial questions about business practices and intellectual property rights.

The United States: a luxury growth engine

The carefully orchestrated release of these videos coincided with the United States’ announcement of 145% tariffs on Chinese imports. With the use of catchy titles like “Luxury Brands Are All Made in China” or “Luxury Brands Lied to You”, content creators sought to draw customers directly to Chinese websites. This way, they would have a chance to bypass traditional distribution channels.

By offering their products on Chinese applications such as DHGate or Taobao – among the most downloaded in the United States in mid-April – Chinese manufacturers were clearly targeting the US market.

And indeed, the US is one of the most important markets for the luxury sector. In 2024, the country accounted for 25% of sales for French group LVMH, the world’s leading luxury goods company. Hermès, for its part, generated 19% of its revenue from “the Americas”, a 15% increase from 2023.

Even more interesting: while China is showing signs of slowing down for many major players in the sector, the US is once again becoming the engine of growth in a luxury market that is stabilising. According to “The State of Fashion: Luxury”, a study by the Business of Fashion (BoF) and McKinsey published in January 2025, sales of personal luxury goods in the US market are expected to increase by 3% to 5% for 2024 and 2025, and by 4% to 6% from 2025 to 2027 – compare this to 1% to 3% growth for the global luxury market from 2024 to 2025, and 2% to 4% growth from 2025 to 2027. What’s more, the US is likely to surpass China’s expected growth of 3% to 5% for the 2025-2027 period.

And according to BoF and McKinsey, sales of luxury leather goods registered the strongest growth between 2019 and 2023, even exceeding $79 billion in 2023. This high demand is driven by purchases of items considered “investment pieces” such as the “Timeless” bag by Chanel, the “Neverfull” by Louis Vuitton, the “Arqué” by Prada, and particularly coveted models like Hermès’ “Birkin” and “Kelly”.

Almost exclusively European productions

The Chinese manufacturers behind the claims in the videos on TikTok explain their previous silence by citing confidentiality agreements. They seized the opportunity to convince Internet users that these iconic Italian or French brands had their leather goods produced in China, with the “Made in Italy” or “Made in France” labels added only after the final assembly step was carried out in Europe.

However, by showing bags resembling those made by Hermès and Louis Vuitton, the creators of these videos ultimately discredited their own claims.

Make no mistake: Hermès does not produce its bags in China. As stated in its 2024 universal registration document, 60 of its 75 production sites are in France. The others can be found in Italy (shoes), the United Kingdom (for the bootmaker John Lobb, which is owned by Hermès), Switzerland (watches), Australia (tanneries and precious leathers), the US, and finally Portugal, with two metal factories there – neither of which is involved in making bags.

The coveted quality of Hermès’ creations stems in large part from its craftsmanship-based business model, with expertise passed down through generations and training provided in the company’s own schools. Its bags are produced exclusively in France and are labelled “Hermès Paris”. For connoisseurs, that’s a given!

As for the Louis Vuitton bags, pages 395 and 396 of LVMH’s 2024 universal registration document reveal the list of Louis Vuitton workshops – most of which are located in France. Some production takes place elsewhere in Europe (notably in Italy, Spain, and Portugal to a limited extent), as well as in the US, where the company operates a workshop in Texas. Here again, there is no evidence of any production in China.

In the case of Hermès and Louis Vuitton, the products shown in the videos are flagrant counterfeits. Customers tempted to buy directly from China expose themselves to significant risk. Buyers, if caught, may face serious penalties.

‘Approximately $467 billion’ in global trade

According to the latest data in “Mapping Global Trade in Fakes 2025”, a report published by the Organisation for Economic Cooperation and Development (OECD), counterfeit goods (across all categories, from pharmaceutical to spare parts) made up “approximately $467 billion” in global trade in 2021, “or 2.3% of total global imports”. Counterfeit imports into the EU were “estimated at $117 billion, or 4.7% of total EU imports”.

While all sectors are impacted, “clothing, footwear, and leather goods remained among the most affected sectors, accounting jointly for 62% of seized counterfeit goods” in 2020-2021, according to the OECD.

Legal consequences for buyers

Buyers of counterfeit products may face significant legal consequences. In France, they may be fined up to twice the value of the genuine product that has been counterfeited. So, if a bag suspiciously resembling a “Kelly” bag is offered for $1,000 on certain websites, the final bill could turn out to be far steeper, especially considering that the starting price of the authentic Hermès bag exceeds €10,000. In addition, buyers may be sentenced to three years’ imprisonment.

During a hearing in the French Senate in April 2025, Delphine Sarfati-Sobreira, the director-general of the Union of Manufacturers for the International Protection of Intellectual Property (Unifab), said [“France is the second-largest country in the European Union in terms of seizures of counterfeit goods”].

The video campaigns, viewed by millions, only fuel the counterfeit market. And buying directly from Chinese platforms does not completely exempt customers from paying customs duties. In the US, customs controls on orders from China have tightened, particularly for small packages below $800.

An opportunity for brands?

The videos also hide a deeper question: how can we justify the value of luxury items? If most brands have remained silent, indicating the lack of credibility they give these campaigns, they might also see this as an opportunity to strengthen communication with customers about preserving their craftsmanship and promoting their heritage.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Isabelle Chaboud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Counterfeit Chanel, Louis Vuitton and Hermès bags from China: examining an online phenomenon and its risks for consumers – https://theconversation.com/counterfeit-chanel-louis-vuitton-and-hermes-bags-from-china-examining-an-online-phenomenon-and-its-risks-for-consumers-264305

Madagascar : ce que le drame d’Ambohimalaza révèle sur la gestion de l’information publique

Source: The Conversation – in French – By Fabrice Lollia, Docteur en sciences de l’information et de la communication, chercheur associé laboratoire DICEN Ile de France, Université Gustave Eiffel

En juin 2025 Madagascar a fait face à une crise sanitaire dramatique.
Une trentaine jeunes ont perdu la vie après un événement festif à Ambohimalaza, une commune rurale située à 15 km à l’est de la capitale Antananarivo. Les autorités évoquent un empoisonnement volontaire, confirmé par des analyses toxicologiques identifiant des substances toxiques. Le président malgache a lui-même soutenu cette version.

Mais au-delà des faits, cette affaire révèle un enjeu plus profond. Celui de la gestion de l’information en situation d’incertitude. Qui construit le récit légitime ? Comment l’opinion publique se forge-t-elle face aux discours officiels et aux récits alternatifs qui circulent sur les réseaux sociaux ?

Chercheur en sciences de l’information et de la communication, mes travaux portent sur la circulation des discours en contexte de crise. Cette affaire illustre avec acuité les tensions entre communication institutionnelle, parole populaire, et logiques virales propres aux plateformes numériques, où se mêlent cadrage, désinformation et quêtes de sens concurrentes. J’en propose une lecture info-communicationnelle.

Sommes-nous face à une crise ?

Le terme “crise”, largement repris dans les médias et discours officiels, n’est pas neutre : il s’agit d’une construction sociale, qui suppose une rupture soudaine, une forte incertitude, et un besoin urgent d’agir.

Le drame d’Ambohimalaza semble remplir plusieurs critères : choc émotionnel, décès multiples, attente forte d’une réaction publique. Pourtant, des zones d’ombre subsistent. Les faits sont restés pendant un temps flous : les causes étaient incertaines et le caractère systémique du phénomène non établi.

Dès lors, le véritable enjeu est celui du récit. Construire un cadre interprétatif clair permet de guider l’action publique et de rassurer la population. La piste de l’empoisonnement, désormais confirmée, autorise une lecture sécuritaire maîtrisable. Mais si le botulisme – intoxication alimentaire causée par une toxine – est en cause, c’est l’ensemble de la chaîne sanitaire, économique et réglementaire qu’il faut questionner.

Dans ce flou initial, le temps de latence communicationnelle claire et structurée de la part des autorités, souvent nécessaire à l’obtention d’une information de qualité, a ouvert un vide informationnel rapidement comblé par une prolifération de récits parallèles. Ainsi, des messages WhatsApp évoquant un empoisonnement intentionnel, des messages de rituels sacrifices, des publications Facebook ont accusé un usage d’huile inapproprié, tout cela sans aucune preuve.

Ce brouillard informationnel a alimenté peur et spéculations. Il constitue le terreau d’une crise narrative, où les faits ne suffisent plus. Ce qui importe à ce stade, c’est leur cadrage, leur diffusion, leur réception et leur capacité à s’imposer comme vérité socialement partagée.

Gouverner l’incertitude par le récit

Les travaux en communication de crise rappellent que toute gestion efficace repose sur trois fondements : transparence, réactivité et cohérence narrative.

À Ambohimalaza, ces principes ont été mis à rude épreuve. Aucun point de presse régulier, des porte-parole multiples, des messages dissonants. La déclaration de la directrice de la veille sanitaire – « on m’a dit que c’est de l’empoisonnement, et je ne veux pas savoir » – incarne ce flottement communicationnel caractérisé par une absence de validation scientifique, une parole institutionnelle brouillée et une confusion amplifiée.

Dans ce vide discursif, des acteurs non institutionnels ont pris le relais.Journalistes indépendants,citoyens, activistes. Leur légitimité ne découle pas d’un titre officiel, mais de leur capacité à produire des récits perçus comme crédibles et émotionnellement engageants. Dans un écosystème numérique où l’autorité se construit par la viralité, ce sont les récits partagés – et non les discours validés – qui structurent l’opinion.

Les réseaux sociaux deviennent ainsi des scènes concurrentes de construction du sens. Vidéos WhatsApp, commentaires Facebook, contenus TikTok offrent une narration alternative, souvent non régulée, mais socialement validée.

Ce foisonnement discursif favorise l’émergence d’une infodémie qui se caractérise par un enchevêtrement de rumeurs, d’hypothèses et d’interprétations, où faits, opinions et manipulations coexistent sans filtre. À Ambohimalaza, les récits d’empoisonnement ciblé, de vengeance rituelle ou d’intoxication politique ont circulé massivement – sans fondement vérifié.

Dans ce contexte, le doute devient structurel. L’institution peine à imposer un récit, concurrencée par des narrations émotionnellement plus efficaces. La crise ne se joue plus seulement sur le terrain sanitaire, mais dans un espace attentionnel gouverné par les algorithmes, où la viralité supplante la véracité. C’est là que se joue une nouvelle forme de légitimité : non plus imposée par la hiérarchie, mais construite par l’engagement collectif autour d’un récit perçu comme « vrai » – au sens affectif du terme.

Les réseaux sociaux deviennent ainsi des espaces parallèles de construction du sens. Les narrations officielles y sont confrontées, contournées, ou tout simplement ignorées.

Cadrer la crise selon les régimes d’autorité

La communication de crise ne se déploie jamais hors-sol. Elle s’ancre dans des cultures politiques et symboliques spécifiques. À Madagascar, comme dans d’autres pays africains à gouvernance centralisée, la parole officielle reste fortement sacralisée. Héritée des régimes postcoloniaux, elle vise moins à susciter le débat qu’à maintenir la stabilité, unifier les perceptions et éviter la contestation.

Toute dissonance dans l’espace discursif est ainsi perçue non comme une expression démocratique, mais comme un facteur de déstabilisation du pouvoir établi, comme l’illustrent le contrôle du discours lors de la crise Daewoo (2008) ou l’encadrement médiatique en 2009.

À l’opposé, certains États occidentaux (Allemagne, Canada, Royaume-Uni) intègrent la controverse comme modalité de légitimation. Les désaccords scientifiques y sont rendus publics, les institutions dialoguent avec les citoyens, et le débat contradictoire devient un outil de confiance, non une menace. Ces pratiques relèvent de rituels de transparence conflictuelle, structurés par une culture politique pluraliste.

Il ne s’agit pas de modèles hiérarchisables, mais de formes différenciées de production du sens en situation d’incertitude. Comme le rappelle le sociologue français Dominique Wolton, toute parole publique est toujours médiée par une histoire, une culture, et un rapport particulier à la vérité.

Vers une souveraineté communicationnelle partagée ?

La crise sanitaire d’Ambohimalaza révèle un déséquilibre structurel dans la circulation de la parole publique à Madagascar. Plus qu’un épisode isolé, elle met en lumière une difficulté collective à articuler le doute, à produire du sens sans tomber dans la disqualification, le complotisme ou l’imposition prématurée d’une vérité unique.

Face à cette fragmentation discursive, le concept de souveraineté communicationnelle partagée invite à repenser la communication de crise non plus comme un monologue institutionnel, mais comme une construction plurielle et ouverte, intégrant voix citoyennes, scientifiques, journalistes et société civile.

Une telle approche aurait supposée, dans le cas présent, une reconnaissance explicite de l’incertitude, des points presse multipartites, et une transparence des données, y compris des hypothèses divergentes. En l’absence de ce cadre partagé, le discours officiel peine à convaincre une population de plus en plus méfiante, tandis que des récits alternatifs — bien souvent non vérifiés — occupent massivement l’espace public, révélant dans cette situation particulière une difficulté s’organisant dans une perte de légitimité de la parole publique.

Dans cette perspective, comme le rappelle Dominique Wolton, « la démocratie ne consiste pas à faire taire les conflits, mais à organiser leur expression dans un cadre communicatif commun ». La communication authentique n’est donc pas l’unanimité du discours, mais la gestion négociée de l’incommunication, c’est-à-dire des différences de perceptions, d’intérêts et de récits.

Dès lors, la souveraineté communicationnelle ne devrait plus être entendue comme un monopole du discours d’État, mais comme un équilibre dynamique entre les différentes paroles légitimes, où la controverse devient un outil démocratique plutôt qu’un danger à contenir.

The Conversation

Fabrice Lollia does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Madagascar : ce que le drame d’Ambohimalaza révèle sur la gestion de l’information publique – https://theconversation.com/madagascar-ce-que-le-drame-dambohimalaza-revele-sur-la-gestion-de-linformation-publique-262094

Des lucioles aux stades de football : comment se propage l’information sociale dans les groupes

Source: The Conversation – in French – By Guy Théraulaz, Directeur de recherche au CNRS, Université Toulouse 1 Capitole

Pourquoi bâillons-nous quand quelqu’un bâille ? Comment des poissons au sein d’un banc coordonnent-ils leurs mouvements pour fuir un prédateur ? Comment une ola peut-elle se propager dans un stade, spectateur après spectateur ? Ces phénomènes, aussi quotidiens qu’énigmatiques, sont les manifestations visibles d’un mécanisme profond : la propagation de l’information sociale.


Dans les sociétés animales comme dans les foules humaines, la coordination des comportements individuels ne résulte pas d’ordres venus d’en haut, mais souvent de la capacité des individus à percevoir et à réagir à ce que font leurs voisins. Ces réactions en chaîne, parfois subtiles, donnent naissance à des comportements collectifs émergents, souvent d’une efficacité redoutable.

La contagion du bâillement illustre à merveille la capacité de certains comportements à se propager d’un individu à l’autre. Bien que d’apparence anodine, ce phénomène observé chez l’humain, les chimpanzés ou les lycaons – des chiens sauvages africains organisés en groupes très sociaux – est un formidable outil de coordination. Chez les lycaons (Lycaon pictus) les bâillements répétés précèdent souvent le départ en chasse. Plus il y a de bâillements, plus le groupe est susceptible de se mettre en mouvement. Chaque individu devient ainsi un maillon d’un mécanisme décisionnel distribué : pas besoin de leader, l’action émerge de l’imitation mutuelle.

Un lycaon en train de bailler
Chez les lycaons, les bâillements répétés précèdent souvent le départ en chasse.
Tambako The Jaguar/Flickr, CC BY

Cette logique s’étend à d’autres espèces. Les abeilles géantes d’Asie (Apis dorsata), en réponse à des attaques de frelons, déclenchent une onde visuelle et sonore spectaculaire en redressant leur abdomen en cadence. Ce comportement, appelé « scintillement », agit comme une alarme collective synchronisée qui fait fuir les prédateurs.

Chez l’homme, la ola dans les stades illustre une dynamique similaire. Un petit groupe de supporters se lève, bras tendus, incitant leurs voisins à faire de même. Le mouvement, s’il est lancé dans un état collectif d’excitabilité intermédiaire (lorsque les spectateurs sont ni trop calmes, ni trop agités), va se propager comme une onde à travers l’arène. Chaque spectateur agit comme une cellule d’un système excitable, passant d’un état inactif à actif, puis réfractaire (temporairement inactif), comme le font les cellules cardiaques ou nerveuses.

Synchronisation des comportements

Un cran au-dessus de la simple contagion, on trouve la synchronisation, où tous les individus d’un groupe s’alignent dans le temps. Les lucioles Photinus carolinus sont célèbres pour cela. Chaque mâle émet des éclairs lumineux pour attirer les femelles, mais lorsque la densité devient suffisante, ces flashes se synchronisent en bouffées collectives toutes les 12 secondes. Le mécanisme est simple : chaque luciole agit comme un oscillateur ajustant son rythme à celui des autres. Si elle perçoit un flash tôt dans son cycle, elle retarde le sien ; s’il est tard, elle l’avance.

Des lucioles dont l’émission de lumière est synchronisée dans le parc national des Great Smoky Mountains aux États-Unis/Babak Tafreshi.

C’est le même principe chez les applaudissements humains : au sortir d’un concert, les spectateurs finissent souvent par frapper des mains à l’unisson. Cela ne requiert ni chef d’orchestre ni consignes explicites. Les rythmes individuels s’alignent peu à peu, chaque personne agissant comme un métronome influencé par ses voisins. L’effet est d’autant plus fort que la fréquence des applaudissements diminue, facilitant la synchronisation.

Les dynamiques de propagation en mouvement

La propagation de l’information sociale devient plus complexe encore lorsque les groupes sont en déplacement. Chez les poissons ou les oiseaux, un changement de direction initié par un seul individu peut entraîner tout le groupe. Dans ce cas-là, il n’y a pas de notion de « leader ».

Starling murmuration 2020 #Geldermalsen.

Par exemple, chez le méné jaune (Notemigonus crysoleucas), une espèce de poissons d’eau douce originaire d’Amérique du Nord, un seul individu qui vire de bord peut déclencher une réaction en chaîne sans menace extérieure. Cette plasticité comportementale s’observe aussi chez les criquets pèlerins qui, même dans un environnement homogène, changent spontanément de sens de déplacement.

Des études fines que nous avons réalisées au Centre de Recherches sur la Cognition Animale à Toulouse, ont permis de caractériser ces interactions. Grâce à l’analyse de trajectoires de poissons filmés en laboratoire, on sait désormais que chaque individu ajuste sa direction en fonction d’un petit nombre de voisins proches. Il s’aligne plus avec ceux qu’il voit à l’avant ou sur les côtés, mais quasiment pas avec ceux qui sont derrière lui. Cette attention sélective allège la charge cognitive, tout en assurant une propagation rapide de l’information par effet domino.

Et si l’intensité de ces interactions sociales varie, c’est toute la forme du déplacement collectif qui change : dispersion, vortex circulaire (déplacements collectifs circulaires dans le lesquels ils nagent atour d’une zone centrale vide), banc polarisé (nage dans une même direction), ou nuée désorganisée. En modulant simplement l’attraction et l’alignement entre eux, les poissons peuvent adapter leurs comportements collectifs aux circonstances. Mieux encore, ils peuvent collectivement basculer dans un état critique où la moindre perturbation comme un brusque changement de luminosité ou un stress induit par la présence d’un prédateur suffit à déclencher une transformation rapide de tout le groupe. Cet état de « vigilance maximale » constitue une forme d’intelligence distribuée, prête à réagir avant même que tous n’aient perçu le danger.

La puissance des traces

L’information ne passe pas toujours par l’observation directe. Chez les insectes sociaux comme les fourmis ou les termites, elle se propage souvent à travers l’environnement via des traces laissées par les individus. C’est ce que le biologiste Pierre-Paul Grassé a appelé la stigmergie. Lorsque qu’une fourmi découvre une source de nourriture, elle dépose une piste de phéromones sur le sol en revenant au nid. D’autres fourmis suivent cette piste, renforcent la trace, et un trafic auto-renforcé se met en place.

Ce mécanisme simple permet des décisions collectives remarquables. Par exemple, face à deux sources de sucre de qualités différentes, les fourmis de l’espèce Lasius niger privilégient la plus riche, sans avoir besoin de la comparer explicitement. Le marquage chimique varie en fonction de la qualité perçue : plus le sucre est concentré, plus la piste est renforcée.

Mais ce système peut aussi piéger la colonie. Si une piste est bien établie vers une source médiocre, l’introduction ultérieure d’une meilleure source ne suffit pas à faire changer le groupe. La mémoire chimique collective devient un verrou comportemental. La même logique s’applique dans le choix du chemin le plus court entre un nid et une source ; les fourmis « choisissent » par renforcement différentiel, amplifiant l’option dont les signaux croissent le plus vite, en l’occurrence, le chemin le plus rapide à parcourir.

L’art de l’ajustement collectif

De la danse des lucioles aux pistes des fourmis, des bancs de poissons aux foules, la propagation de l’information sociale repose toujours sur le même principe fondamental. Chaque individu, avec ses perceptions limitées et ses règles simples, ajuste son comportement à celui des autres. De ces ajustements locaux émergent des décisions collectives, des formes de coordination, et parfois même des comportements intelligents sans chef ni plan préconçu. Ces mécanismes, longtemps réservés aux sciences naturelles, intéressent désormais les urbanistes, les concepteurs de systèmes interactifs, ou les spécialistes de l’intelligence artificielle. Car comprendre comment l’information sociale circule, se filtre, s’amplifie ou s’éteint dans un groupe, c’est aussi poser les bases d’une société plus réactive, plus juste et plus coopérative.


Cet article est proposé en partenariat avec le colloque « Les propagations, un nouveau paradigme pour les sciences sociales ? » (à Cerisy (Manche), du 25 juillet au 31 juillet 2025).

The Conversation

Guy Théraulaz ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Des lucioles aux stades de football : comment se propage l’information sociale dans les groupes – https://theconversation.com/des-lucioles-aux-stades-de-football-comment-se-propage-linformation-sociale-dans-les-groupes-263064

Notre penchant pour l’alcool trouverait son origine chez nos ancêtres il y a plus de 10 millions d’années

Source: The Conversation – in French – By Mickael Naassila, Professeur de physiologie, Directeur du Groupe de Recherche sur l’Alcool & les Pharmacodépendances GRAP – INSERM UMR 1247, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Avec les singes, nous partageons des ancêtres qui auraient consommé de l’alcool. Wirestock/Freepik, CC BY

L’addiction à l’alcool n’est pas qu’une question de société. C’est aussi une vieille histoire d’évolution, de fruits fermentés et de mutations génétiques.


Des fruits trop mûrs au sol, légèrement gonflés, un peu mous, odorants… et légèrement alcoolisés. Voilà ce que nos ancêtres de la lignée des hominoïdes, aujourd’hui représentée par les grands singes et l’humain, trouvaient souvent dans les forêts tropicales de l’Afrique. Et ce petit goût d’éthanol, ils l’adoraient.

Selon l’hypothèse du « Drunken Monkey » (singe ivre), formulée par Robert Dudley dès l’an 2000, la consommation d’éthanol chez les humains ne viendrait pas d’une dégénérescence culturelle moderne, mais bien d’une pression évolutive ancienne. Des millions d’années avant que l’homme n’invente l’agriculture et la fermentation, nos ancêtres frugivores auraient déjà été amateurs de fruits naturellement fermentés. Et le passage de la cime des arbres au sol avec le glanage de fruits tombés au sol aurait accéléré cette évolution.

Une mutation qui change tout

Une étude publiée en 2014 rapporte qu’il y a environ 10 millions d’années, une mutation dans l’enzyme ADH4 (alcool-déshydrogénase) a permis à nos ancêtres de métaboliser l’éthanol 40 fois plus efficacement. Cette adaptation est survenue précisément chez nos ancêtres de la lignée des hominoïdes (ancêtre commun des humains, chimpanzés et gorilles mais pas chez les orangs-outans).

Pourquoi ? Parce que ceux-ci vivaient dans les hauteurs des arbres, où les fruits ne fermentent pas autant qu’au sol. Les ancêtres des chimpanzés et gorilles, eux, descendaient volontiers glaner les fruits tombés, plus susceptibles d’avoir fermenté sous l’action naturelle des levures. Avoir accès à de nombreux fruits fermentés tout en étant capables de dégrader l’alcool devenait alors un avantage évolutif, cette mutation devenant ainsi un « gain de fonction » permettant de trouver plus facilement de la nourriture riche en calories.

De la même manière que la mutation de l’ADH permettait aux primates de s’adapter pour améliorer leur régime alimentaire, l’être humain s’est aussi adapté plus récemment avec des mutations de l’autre enzyme, l’ALDH, qui dégrade l’acétaldéhyde (produit de dégradation toxique induisant une réaction d’intolérance à l’alcool avec des rougeurs faciales (un « flush »), tachycardie, nausée) en acétate (non toxique). Cette réaction d’intolérance à l’alcool serait censée nous protéger de la consommation d’alcool, une molécule qui avec son métabolite tout aussi toxique peut causer des dégâts sévères pour notre santé.

L’éthanol comme carte au trésor olfactive

L’éthanol émis par les fruits fermentés ne se sent pas seulement de près. Il se diffuse à distance et servait probablement de signal olfactif aux primates pour localiser des ressources énergétiques riches en sucre.

L’éthanol est largement présent dans la nature, principalement par la fermentation des sucres des fruits par les levures. Une étude a rapporté les concentrations d’alcool de différents fruits pas encore tombés au sol mais dont certains étaient trop mûrs. La concentration varie selon les espèces et les environnements : des traces (0,02–0,9 %) ont été mesurées dans des fruits tempérés et subtropicaux comme le sorbier, le figuier sycomore ou le palmier dattier, tandis que dans les zones tropicales humides, particulièrement favorables à la fermentation, des teneurs beaucoup plus élevées (jusqu’à 10 % dans certains fruits de palmiers au Panama) ont été observées dans les fruits trop mûrs. Bien que la plupart des fruits présentent des niveaux faibles (<0,2 % en moyenne), leur consommation répétée peut représenter une source significative d’éthanol pour les animaux frugivores. Cette production naturelle d’alcool s’inscrit dans une relation complexe entre plantes, levures et animaux : les fruits offrent des sucres, les levures colonisent et fermentent, et les animaux attirés contribuent à disperser à la fois les graines et les spores de levures, suggérant une forme de « mutualisme écologique ».

De nombreuses anecdotes circulent sur des animaux « ivres » après avoir consommé des fruits fermentés… Éléphants et babouins en Afrique avec le marula, ou encore un élan en Suède coincé dans un arbre après avoir mangé des pommes fermentées. Toutefois, ces récits restent rarement validés scientifiquement : ni la teneur en éthanol des fruits, ni la présence d’alcool ou de ses métabolites chez les animaux n’ont été mesurées. On sait en revanche que certains mammifères, comme les singes verts introduits aux Caraïbes, n’hésitent pas à subtiliser et consommer les cocktails de fruits alcoolisés laissés sans surveillance par les touristes sur les plages de St Kitts.

Une étude rapporte que des chimpanzés de Bossou en Guinée utilisent des feuilles enroulées comme “éponges” pour boire de la sève de palme fermentée contenant jusqu’à 6 % d’éthanol.

Des chimpanzés filmés en train de partager des fruits alcoolisés en Guinée-Bissau/Africanews.

Et ce n’est pas de la picole en cachette : ils boivent en groupe, se passent les feuilles, presque comme un apéritif communautaire. De quoi revisiter nos idées sur l’alcool et le lien social. L’activité de glanage des fruits fermentés au sol et alcoolisée devient alors une motivation sociale, déjà ! Nous n’avons rien inventé.

De nos jours, l’alcool coule à flots, mais nos enzymes n’ont pas suivi

L’évolution nous a donné un foie capable de dégrader environ 7 g d’éthanol par heure. C’est peu face aux cocktails modernes. Autrefois, le volume d’éthanol ingéré était naturellement limité par ce que contenait… un estomac de singe rempli de fruits. Aujourd’hui, on peut boire des dizaines de grammes en quelques gorgées de boissons fortement alcoolisées. Un shot (un “baby”) de whisky ou de spiritueux à 40° et de seulement 3cl seulement contient 10g d’alcool !

Il n’est donc pas étonnant que nous devions faire face au problème de la consommation excessive d’alcool et de l’addiction à l’alcool qui ont de lourdes conséquences sur la santé et nos sociétés. On parle de « mismatch » et de « gueule de bois liée à l’évolution ». Les mutations de nos gènes codant ADH et ALDH n’ont pas encore permis à notre espèce de faire face aux conséquences néfastes de l’alcoolisation excessive.

Pour conclure, notre instinct de boire est ancien, mais les risques sont nouveaux.

Notre attrait pour l’alcool n’est pas une anomalie moderne. C’est un héritage évolutif, un bug de l’époque des forêts humides, où l’éthanol signifiait calories et survie. Mais dans un monde où les alcools sont concentrés, accessibles, omniprésents… ce qui était un avantage est devenu un facteur de risque pour notre santé et un enjeu de santé publique prioritaire.


Pour en savoir plus, le livre de Mickael Naassila « J’arrête de boire sans devenir chiant » aux éditions Solar.

The Conversation

Professeur des Universités, Directeur de l’unité INSERM UMR 1247 le Groupe de Recherche sur l’Alcool & les Pharmacodépendances (GRAP), Chercheur sur l’addiction à l’alcool depuis 1995. membre sénior à l’Institut Universitaire de France en 2025. Auteur de plus 140 articles scientifiques et des ouvrages “Alcool: plaisir ou souffrance” Le Muscadier et “J’arrête de boire sans devenir chiant”, SOLAR.
Président de la Société Française d’Alcoologie et d’Addictologie (SF2A), de la Société européenne de recherche biomédicale sur l’alcoolisme (ESBRA) et vice-président de la Société internationale de recherche biomédicale sur l’alcoolisme (ISBRA).

ref. Notre penchant pour l’alcool trouverait son origine chez nos ancêtres il y a plus de 10 millions d’années – https://theconversation.com/notre-penchant-pour-lalcool-trouverait-son-origine-chez-nos-ancetres-il-y-a-plus-de-10-millions-dannees-262996

Le principe oublié d’Einstein ou la naissance de la constante cosmologique

Source: The Conversation – in French – By Olivier Minazzoli, Astrophysicien, Université Côte d’Azur

Albert Einstein. Unknown photographer, Public domain, via Wikimedia Commons

La relativité générale d’Einstein est souvent présentée comme une construction théorique guidée par des principes fondamentaux, plus que par l’observation. Le dernier de ces principes, connu sous le nom de « principe de Mach », est aujourd’hui largement tombé dans l’oubli. Pourtant, c’est lui qui a conduit Albert Einstein à introduire dans ses équations la constante cosmologique — aujourd’hui interprétée comme l’énergie sombre, à l’origine de l’accélération de l’expansion de l’univers.


Le mouvement est-il relatif ou absolu ? Si la question a longtemps animé les débats philosophiques depuis l’Antiquité, c’est surtout à partir du XVIe siècle, avec l’édification des lois de la gravitation, qu’elle a quitté la seule arène des philosophes pour entrer dans celle des astronomes et des physiciens.

Pour Isaac Newton, aucun mouvement ne peut être conçu sans la notion d’un espace rigide et absolu, servant de référence pour définir la trajectoire des objets. À l’opposé, pour Christian Huygens, Gottfried Wilhelm Leibniz, et plus tard Ernst Mach, ce sont les autres objets qui servent de repères. Dès lors, aucun mouvement ne devrait pouvoir être défini en l’absence totale de matière : ôtez toute référence matérielle, et il devient impossible de dire si un objet est en mouvement ou au repos.

Influencé par Mach, Einstein érigea ce point de vue en principe fondateur de sa théorie de la relativité générale. Il en mentionna l’idée pour la première fois en 1912, puis la qualifia tour à tour d’« hypothèse », de « postulat », avant de finalement l’appeler « principe de Mach » en 1918, en hommage au physicien et philosophe autrichien qui avait nourri sa réflexion.

À première vue, la relativité générale semble en accord avec ce principe, dans la mesure où l’espace n’y est plus la structure rigide et absolue de Newton, mais un objet dynamique influencé par la matière. En effet, dans la théorie d’Einstein, la gravitation n’est pas une force à proprement parler, mais la manifestation de la courbure de l’espace et du temps, induite par la matière : toute source d’énergie ou de masse déforme l’espace-temps, et c’est cette courbure qui gouverne le mouvement des corps.

Et si l’on pouvait voir l’Espace-temps ? Expérience immersive. Source : ScienceClic.

Néanmoins, Einstein avait conscience que, pour satisfaire pleinement ce principe, il ne suffisait pas que la matière influence la géométrie de l’espace-temps : il fallait qu’elle la détermine entièrement. C’est ce qui le conduisit à modifier ses équations en y introduisant la constante cosmologique — que l’on interprète aujourd’hui comme l’énergie sombre, responsable de l’accélération de l’expansion de l’univers.




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Pourquoi Einstein a introduit la constante cosmologique

Deux problèmes semblaient se poser à Einstein dans la version initiale de sa théorie de la relativité générale, sans cette constante.

Le premier est que ses équations admettent des solutions du vide : elles permettent, en théorie, l’existence d’un espace-temps même en l’absence complète de matière. Cela contredisait directement son « principe de Mach ». Il écrira d’ailleurs en 1918 :

« À mon avis, la théorie de la relativité générale n’est satisfaisante que si elle démontre que les qualités physiques de l’espace sont entièrement déterminées par la matière seule. Par conséquent, aucun espace-temps ne peut exister sans la matière qui le génère. » Albert Einstein, Actes de l’Académie royale des sciences de Prusse, 1918.

Le second problème concernait les conditions aux limites de l’espace-temps, c’est-à-dire, de la structure supposée de l’espace-temps à l’infini. Il semblait nécessaire de les introduire, mais elles étaient soit incompatibles avec son principe, soit conduisaient, pensait-il, à prédire un mouvement des astres lointains qui n’était pas observé. C’est peut-être d’une réinterprétation de cette difficulté qu’est née l’idée, aujourd’hui répandue, selon laquelle Einstein aurait introduit la constante cosmologique pour conformer sa théorie à une vision préconçue d’un univers statique et donc éternel.

Un univers fini mais sans bord

Comme il l’explique dans l’article où il introduit la constante cosmologique, celle-ci permet d’éviter le recours à des conditions aux limites problématiques, en autorisant un univers fini mais sans bord.

Pour se représenter ce qu’est un univers « fini mais sans bord », on peut penser à la surface d’une sphère. Elle ne possède pas de frontière — on peut y circuler sans jamais atteindre de bord — et pourtant, sa surface est finie (égale à quatre fois π fois le rayon au carré).




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C’est ainsi qu’Einstein a inventé le tout premier modèle physique de l’univers dans son ensemble ! Il s’agit d’un univers sphérique, en équilibre, avec une répartition uniforme de matière. Si son modèle est celui d’un univers statique (c.-à-d., qui n’évolue pas avec le temps), il est clair que pour Einstein il ne s’agit que d’une première approximation qui permet de résoudre les équations.

Une impasse théorique

Mais nous le savons aujourd’hui : le modèle d’Einstein ne correspond pas à notre univers. Qui plus est, il est théoriquement insatisfaisant, car instable : tout écart, même minime, à l’approximation homogène qu’il utilise conduit à prédire sa destruction. Or, notre univers n’est certainement pas exactement homogène !

Ensuite, il est désormais établi — depuis que l’astronome néerlandais Willem de Sitter l’a démontré — que, même avec une constante cosmologique, la relativité générale admet des solutions dans lesquelles l’espace-temps peut, en théorie, exister sans aucune forme de matière.

De Mach à l’énergie sombre : l’ironique réhabilitation d’une constante

L’introduction de la constante cosmologique échoue donc à rendre la relativité générale compatible avec le principe de Mach — ce qui était, rappelons-le, l’intention initiale d’Einstein en introduisant la constante cosmologique dans ses équations. C’est vraisemblablement pour cette raison qu’Einstein qualifiera plus tard son introduction de « plus grande erreur de sa vie » (des propos relayés par George Gamow dans son autobiographie).

Ce principe oublié a ainsi poussé Einstein à penser l’univers dans son ensemble, donnant naissance à la toute première solution mathématique d’un univers en relativité générale — et donc à la cosmologie moderne. Par un enchaînement ironique de l’histoire scientifique, il l’a amené à introduire une constante pour une raison qui, en fin de compte, ne fonctionnera pas — mais dont l’adéquation aux observations sera confirmée des décennies plus tard, en 1998, par l’observation de supernovae lointaines. Cette découverte vaudra à Saul Perlmutter, Brian Schmidt et Adam Riess le prix Nobel de physique en 2011, près d’un siècle après l’élaboration de la théorie d’Einstein.

Le rôle des hypothèses en sciences

La capacité de l’esprit humain à concevoir des principes abstraits qui peuvent dévoiler la structure du réel interroge. Comment une idée a priori, née sans données empiriques, peut-elle conduire à une loi objective du monde ?

Cela s’explique néanmoins simplement : les scientifiques formulent des hypothèses, des principes et des modèles — certains échouent et tombent dans l’oubli, d’autres se révèlent féconds. C’est ce que suggère la belle image du penseur-poète Novalis :

« Les hypothèses sont des filets : seuls ceux qui les jettent attrapent quelque chose ». Novalis, The Disciples at Sais and Other Fragments, Thoughts on Philosophy, Love and Religion, page 68, 1802.

C’est en jetant le sien qu’Einstein a donné naissance à la cosmologie moderne.


_Pour aller plus loin : la traduction française de l’article « Les Formulations d’Einstein du Principe de Mach », écrit par Carl Hoefer et traduit par l’auteur du présent article, est disponible ici.

The Conversation

Olivier Minazzoli ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le principe oublié d’Einstein ou la naissance de la constante cosmologique – https://theconversation.com/le-principe-oublie-deinstein-ou-la-naissance-de-la-constante-cosmologique-261698