George Sand et Pierre Leroux, un duo d’entrepreneurs socialistes aux origines de la Scop

Source: The Conversation – France (in French) – By Patrick Gilormini, Economie & Management, ESDES – UCLy (Lyon Catholic University)

Dans le village de Boussac (Creuse) se trouvait une imprimerie qui fit travailler jusqu’à 80 personnes. Le bâtiment est aujourd’hui détruit. Wikimedia commons, CC BY

Cent cinquante ans après sa mort, George Sand reste encore mal connue dans un pan entier de son existence. L’autrice de la Petite Fadette ou de l’Homme de neige fut aussi une militante qui investit dans un projet original d’imprimerie. Son promoteur, le socialiste Pierre Leroux, en fit une des premières coopératives, à rebours du capitalisme moderne. C’est à Boussac, dans la Creuse, que l’utopie prit forme et vie.


Alors que la dermatose nodulaire bovine est le dernier épisode en date de la crise agricole française, avec pour conséquence inattendue une exclusion des bovins du Salon de l’agriculture de Paris en 2026, il convient de relire le regard que pose sur l’économie rurale la romancière George Sand (1804-1876), dont nous célébrons le cent cinquantième anniversaire de la disparition cette année. Inspirée par les idées de Pierre Leroux (1797-1871) en matière d’écologie, elle défend la justice et la solidarité, ancrée dans une foi en l’égalité progressive de l’humanité.

Née à Paris le 1er juillet 1804, c’est au domaine de Nohant-Vic (Indre) que George Sand a vécu l’essentiel de sa vie et qu’elle s’est éteinte le 8 juin 1876, faisant venir autour d’elle les plus grands artistes de son temps (Chopin, Liszt…). Femme de lettres avant-gardiste, elle a abordé des thématiques qui résonnent encore aujourd’hui : la démocratie, le féminisme, l’écologie.

Un soutien essentiel

Une dimension moins connue de l’autrice mérite d’être rappelée. George Sand s’intéressait aux problèmes économiques et sociaux de son époque et s’y investit personnellement. Ainsi, elle soutint la création d’une imprimerie à Boussac (Creuse) par le socialiste Pierre Leroux, qui d’octobre 1845 à février 1848, fait figure à maints égards d’ancêtre lointain des sociétés coopératives contemporaines.




À lire aussi :
Charles Fourier, ce penseur du XIXe siècle qui voyait le travail comme un plaisir


Petit retour en arrière, en novembre 1841. Pierre Leroux vient d’achever avec Jean Reynaud l’Encyclopédie nouvelle et fonde la Revue indépendante avec George Sand et Louis Viardot. L’idée et le nom de la revue viennent du refus de l’éditeur de la Revue des Deux Mondes, François Buloz, de publier en l’état Horace, et veut lui imposer une autocensure. Ce roman de George Sand est jugé socialement trop audacieux de par ses positions de défense du peuple et de critique de la bourgeoisie et des institutions.

Après Horace publié en 1842, la Revue indépendante publiera Consuelo, roman de l’émancipation et de la liberté de George Sand directement inspiré de la pensée de Leroux. De son côté, les premiers articles que ce dernier publia dans la revue sont des reprises très enrichies d’Aux philosophes et De la philosophie et du christianisme.

Difficultés financières pour la presse

La création et les débuts de ce périodique illustrent les difficultés financières inhérentes à l’entreprise journalistique. Lorsque George Sand et Pierre Leroux le fondent, ils ne peuvent se rémunérer et doivent publier à intervalles irréguliers dans l’attente de fonds suffisants. Même si les articles publiés remportent un succès certain, George Sand se désengage de l’aventure à partir de 1843. Elle lui reproche notamment son excès d’idéalisme, son manque d’efficacité pratique, et la fragilité de son organisation. Elle continue cependant de le soutenir en y publiant encore deux textes entre octobre et novembre 1843, Fanchette, lettre de Blaise Bonnin à Claude Germain.

Cette initiative éditoriale trouve rapidement ses limites, George Sand percevant la nécessité de communiquer les faits au niveau local, par le biais d’un journal d’opposition. Ainsi, en 1844 George Sand publie Jeanne en feuilleton dans le Constitutionnel, journal d’opposition libéral, bonapartiste et anticlérical. Elle continue toutefois à aider financièrement Pierre Leroux à installer son imprimerie à Boussac. Dans ce roman, George Sand explore l’égalité morale et sociale entre les êtres, la dignité de la vie rurale, la critique du capitalisme prédateur, la valorisation de la fraternité et de la solidarité. Ces thèmes sont au cœur du socialisme associationniste de Leroux.

Leroux, un saint-simonien qui a pris ses distances

Pour comprendre le projet d’imprimerie à Boussac, il faut revenir sur l’itinéraire de Pierre Leroux. Issu d’un milieu populaire, il devient après des études secondaires philosophe et entrepreneur. Il se trouve à la tête de quatre grands journaux : le Globe, organe du saint-simonisme (1824 1832), la Revue encyclopédique (à partir de 1832), l’Encyclopédie nouvelle (à partir de 1834), la Revue indépendante (1841‑1848).

Ayant participé à l’aventure saint-simonienne de 1830-1831, il fut le premier à pointer le danger du collectivisme. Pour cela, il combattit dans ses entreprises les inégalités de classes, de race et de sexe. Aussi, Leroux ne reste guère plus d’un an à la direction de la Revue indépendante. Le dernier texte qu’il y publia en janvier 1843 « D’une nouvelle typographie » témoigne de la renaissance chez lui (qui fut un temps ouvrier-typographe et correcteur, ndlr) du désir de réaliser la machine à composer, un projet qu’il avait lancé dès 1822 et qui avait échoué. Il obtint un brevet et les fonds d’un financier, mais la tentative échoue une seconde fois. Leroux fit alors le projet de quitter Paris et de fonder une imprimerie.

Il choisit Boussac dans la Creuse, à proximité de Nohant (le « fief » de George Sand), où il séjourna de 1845 à 1848. L’aide financière de George Sand fut la condition de l’entreprise. Une colonie s’organisa qui regroupa jusqu’à 80 personnes autour de Pierre Leroux, de ses trois frères et de leurs familles. La journaliste féministe Pauline Roland (1805-1852) fut responsable de l’école de la communauté. La Revue sociale y fut créée en 1845.

France Culture, 2022.

Imprimerie et agriculture circulaire

Installée dans un ancien hospice, l’imprimerie de Boussac, est une expérience d’envergure qui mobilise un collectif de 80 personnes comprenant la famille, les amis et les disciples de Pierre Leroux. L’imprimerie étant implantée dans une ferme, elle intégrait des travaux agricoles partagés. Des cultures et des animaux de basse cour étaient exploités collectivement dans une esprit d’autosubsistance.

Leroux y met en œuvre les principes qu’il a développés dans son œuvre, notamment le circulus, une vision avant-gardiste de l’économie circulaire, en opposition au paradigme productiviste de l’agriculture, promu par Chaptal, Liebig et la chimie agricole. La communauté de Boussac, en suivant les principes de Leroux, atteindra l’autosuffisance alimentaire.

Par ailleurs, Leroux met au point le « pianotype », un nouveau procédé de composition typographique. Cette entreprise n’est pas seulement un journal ; elle est l’expression d’une communion dans la religion de l’humanité se fondant sur l’unité de l’expérience humaine, une religion d’inspiration saint-simonienne, qui s’étend de Boussac à Paris, jusqu’à Limoges et d’autres villes, et relie entre eux tous les disciples de sa « Doctrine de l’humanité ».

Tous les participants à la coopérative recevaient un salaire égal et tous les bénéfices étaient réinvestis dans l’entreprise. Dans les années 1995 à 2000, on y verra les prémices des sociétés coopératives et participatives (Scop) et d’une économie sociale et solidaire pour qui, face à la crise des solidarités abstraites, l’émergence de nouvelles solidarités concrètes de ce type permet de ne pas revenir à des solidarités « héritées ».

La révolution de 1848 sonnera le glas de cette communauté. Pierre Leroux devient maire de Boussac, puis député de la Seine et quitte la Creuse. Quant à George Sand, elle a géré sa carrière de manière très professionnelle et ne s’est pas contentée de vivre de ses rentes. Elle a été également une entrepreneuse, créatrice et directrice de journaux, qui prenait des risques. Tout en entretenant son image de marque personnelle, elle a financé et encouragé l’entreprise communautaire de Pierre Leroux qui aurait difficilement existé sans son soutien.

The Conversation

Patrick Gilormini est membre de la CFDT.

ref. George Sand et Pierre Leroux, un duo d’entrepreneurs socialistes aux origines de la Scop – https://theconversation.com/george-sand-et-pierre-leroux-un-duo-dentrepreneurs-socialistes-aux-origines-de-la-scop-275050

Quand la peste a décimé la population mondiale, la biodiversité a, paradoxalement, elle aussi chuté

Source: The Conversation – France (in French) – By Christopher Lyon, Visiting Research Fellow, Centre for Death and Society, University of Bath

L’effondrement de la population après la peste noire s’est accompagné d’un recul marqué de la biodiversité végétale, suggérant que les paysages agricoles traditionnels contribuaient à maintenir une grande diversité de plantes. Paul Nash/Shutterstock

On imagine souvent qu’une nature débarrassée des humains se porterait mieux. Mais une nouvelle étude sur la peste noire montre l’inverse : lorsque la population européenne s’est effondrée au XIVᵉ siècle, la diversité des plantes a elle aussi chuté.


Entre 1347 et 1353, l’Europe a été frappée par la pandémie la plus catastrophique de son histoire : la peste noire. En faisant des dizaines de millions de morts, l’épidémie a anéanti entre un tiers et la moitié de la population européenne.

Dans certaines villes, les taux de mortalité ont atteint 80 %. Dans les campagnes, la mortalité liée à la peste noire a provoqué de graves pénuries de main-d’œuvre. Des villages entiers se sont vidés alors que les économies rurales se sont effondrées. Dans de nombreuses régions, les champs cultivés ont été abandonnés et progressivement reconquis par les forêts, les broussailles et les cerfs.

Compte tenu des effets négatifs que les humains ont eus sur la nature au cours des dernières décennies et des derniers siècles, on pourrait s’attendre à ce que ce « réensauvagement » à l’échelle du continent ait permis à la biodiversité de prospérer. Pourtant, notre nouvelle étude publiée dans la revue Ecology Letters met en évidence un résultat potentiellement contre-intuitif : lorsque la population humaine de l’Europe s’est effondrée, la biodiversité végétale a elle aussi fortement reculé.

Les grains de pollen fossilisés présents dans les carottes de sédiments extraites des lacs et des tourbières contiennent des informations sur les communautés végétales qui existaient il y a des milliers d’années. Nous avons utilisé les données de plus de 100 archives de pollen fossile provenant de toute l’Europe pour déterminer comment la diversité des plantes a évolué avant, pendant et après la peste noire.

Les données polliniques montrent qu’entre l’an 0 et 1300, la diversité végétale en Europe a augmenté. Elle a progressé tandis que l’Empire romain d’Occident connaissait son plein essor puis son déclin et a continué de croître durant le haut Moyen Âge. Au Moyen Âge dit « central », les niveaux de biodiversité avaient atteint leur maximum.

Cependant, en 1348, la peste frappe l’Europe et, pendant environ 150 ans, la biodiversité végétale s’effondre. Ce n’est qu’après un siècle et demi – lorsque les populations humaines se reconstituent et que l’agriculture reprend – que la diversité des plantes commence à augmenter de nouveau.

La peste à Florence en 1348, telle que décrite dans le Décaméron de Boccace. Gravure de L. Sabatelli.
Wellcome Collection gallery (2018-04-05), CC BY-NC-ND

Nous avons constaté que les pertes les plus importantes de diversité végétale se produisaient dans les zones les plus touchées par l’abandon des terres. En comparant l’évolution de la biodiversité sur des sites ayant connu des trajectoires différentes d’usage des terres après la peste noire, nous avons observé que la biodiversité s’est effondrée dans les paysages où les cultures (terres arables) ont été abandonnées, tandis que les paysages où l’agriculture arable progressait ou restait stable devenaient plus riches en biodiversité.

Nos travaux suggèrent que plus de 2 000 ans d’augmentation de la biodiversité en Europe ont été générés grâce aux humains – et non malgré eux. Mais pourquoi ? Et quelles leçons pouvons-nous en tirer pour la gestion actuelle de la biodiversité, alors même que la conversion des terres en surfaces agricoles entraîne aujourd’hui des pertes de biodiversité ?

La croissance de la population et les innovations technologiques ont poussé les activités agricoles vers des terres jusque-là inexploitées au cours des 1 300 premières années de notre ère. Contrairement à aujourd’hui – où les monocultures dominent – les systèmes agricoles mixtes étaient la norme pendant la majeure partie des 2 000 dernières années.

À travers l’Europe, une mosaïque variée de terres agricoles et de pratiques agricoles était généralement entrecoupée de bois, de pâturages extensifs et de parcelles non cultivées, souvent délimitées par des haies ou des arbres.

Il en résultait un paysage morcelé offrant de multiples niches où différentes espèces végétales pouvaient se maintenir, et où la biodiversité était élevée.

La peste noire a rompu cet équilibre en réduisant les perturbations liées aux activités humaines. Le paysage est alors devenu moins hétérogène et la diversité végétale a globalement décliné. Celle-ci n’a commencé à se rétablir qu’avec le retour d’une agriculture extensive.

Les humains peuvent aussi favoriser la nature

Ces résultats remettent en question les politiques de conservation qui prônent la suppression ou la réduction de l’influence humaine sur les paysages européens afin de protéger la biodiversité.

L’une de ces initiatives est le réensauvagement, que beaucoup considèrent comme une voie vers un avenir riche en biodiversité, où la nature disposerait de l’espace nécessaire pour prospérer. Pourtant, nombre des zones les plus riches en biodiversité en Europe sont celles qui possèdent une longue histoire d’agriculture mixte et de faible intensité. Réensauvager ces paysages façonnés par l’activité humaine pourrait, paradoxalement, éroder la biodiversité que les politiques de conservation cherchent précisément à protéger.

Nos résultats montrant une relation positive de long terme entre humains et biodiversité ne se limitent pas à l’Europe. Des interactions multimillénaires entre les sociétés humaines et le monde naturel ont conduit à des niveaux élevés de biodiversité dans de nombreuses régions de la planète. Parmi ces écosystèmes culturels riches en diversité figurent les jardins forestiers du nord-ouest du Pacifique (des forêts cultivées par les peuples autochtones), les satoyama du Japon (des systèmes mixtes de rizières et de boisements dans les piémonts montagneux) ou encore les ahupuaʻa d’Hawaï (des portions de versants où l’on cultive une grande variété de plantes).

Les pratiques agricoles modernes et intensives ont entraîné d’importantes pertes de biodiversité à l’échelle mondiale. Pourtant, les résultats tirés de notre étude sur la peste noire, combinés à de nombreux autres exemples, montrent que humains et nature n’ont pas toujours besoin d’être séparés pour conserver et favoriser la biodiversité. Reconnaître les paysages comme des écosystèmes culturels peut au contraire nous aider à imaginer des futurs où la nature et les sociétés humaines peuvent coexister et prospérer.

Les pratiques agricoles modernes et intensives ont entraîné d’importantes pertes de biodiversité à l’échelle mondiale. Pourtant, les résultats tirés de notre étude sur la peste noire, combinés à de nombreux autres exemples, montrent que humains et nature n’ont pas toujours besoin d’être séparés pour conserver et favoriser la biodiversité. Reconnaître les paysages comme des écosystèmes culturels peut au contraire nous aider à imaginer des futurs où la nature et les sociétés humaines peuvent coexister et prospérer.

Pendant des millénaires, des modes traditionnels de gestion des terres à faible intensité ont façonné des écosystèmes diversifiés. Aujourd’hui, lorsque le contexte local s’y prête, ils devraient être encouragés afin de préserver à la fois la diversité biologique et la diversité culturelle.

The Conversation

Christopher Lyon reçoit des financements d’un centre de recherche du Leverhulme Trust — le Leverhulme Centre for Anthropocene Biodiversity, subvention n° RC-2018-021 — ainsi que du Biotechnology and Biological Sciences Research Council, subvention n° BB/Z516697/1. Il a également bénéficié par le passé de financements du York Environmental Sustainability Institute, du White Rose University Consortium, du Biotechnology and Biological Science Research Council, de l’Economic and Social Research Council, du Natural Environment Research Council et du gouvernement écossais (subvention n° BB/R005842/1), ainsi que du Social Sciences and Humanities Research Council du Canada (subvention n° 132726).

Jonathan D. Gordon reçoit des financements d’un centre de recherche du Leverhulme Trust — le Leverhulme Centre for Anthropocene Biodiversity, subvention n° RC-2018-021.

ref. Quand la peste a décimé la population mondiale, la biodiversité a, paradoxalement, elle aussi chuté – https://theconversation.com/quand-la-peste-a-decime-la-population-mondiale-la-biodiversite-a-paradoxalement-elle-aussi-chute-277869

Pour éviter l’autoritarisme, démocratisons la démocratie

Source: The Conversation – in French – By Loïc Blondiaux, politiste, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Face au risque de voir le régime démocratique basculer vers l’autoritarisme en raison de la désaffection de ses citoyens, il est urgent de regagner leur confiance en leur donnant un plus grand rôle dans la conduite des affaires publiques, et en leur proposant une véritable éducation démocratique.


La démocratie en France souffre de pathologies dont beaucoup lui sont propres. Certes, la France n’est nullement le seul pays au monde à subir une désaffection croissante des citoyens vis-à-vis de leurs gouvernants, à connaître une montée en puissance des partis d’extrême droite, à se révéler incapable de juguler la montée des inégalités sociales ou de protéger ses citoyens des effets du dérèglement climatique et de la destruction de la biodiversité. Mais dans peu de pays européens comparables, le niveau de défiance des citoyens vis-à-vis de leurs institutions et de leurs gouvernants est aussi fort.




À lire aussi :
« Gilets jaunes » : quelle démocratie veulent-ils ?


Le système politique, quant à lui, semble incapable de répondre aux aspirations citoyennes. L’inertie du cadre institutionnel est forte. Alors que les citoyens approuvent assez largement l’introduction de la représentation proportionnelle ou l’élargissement du recours au référendum, toute réforme significative des institutions semble pour le moment pratiquement impossible.

C’est l’absence de volonté politique réelle en faveur de la transformation de ces mêmes institutions et la crainte de la part de ceux qui sont parvenus au pouvoir selon certaines règles d’en changer qui expliquent ce quasi-statu quo et cette impasse. Au final, tout se passe comme si les dirigeants des partis politiques français avaient fait leur la formule du prince Salina dans le roman le Guépard (1958), de Giuseppe Tomasi di Lampedusa : « Il faut que tout change pour que tout reste comme avant. » (« Se vogliamo che tutto rimanga come è, bisogna che tutto cambi »)

Nous voudrions pourtant défendre l’idée selon laquelle il existe des solutions politiques, disponibles dès à présent, pour sortir démocratiquement et par le haut de cette impasse.

Répondre aux problèmes de la démocratie par l’introduction de plus de démocratie

Il importe en premier lieu de repenser la place et le rôle des citoyens ordinaires dans le processus représentatif. Ceux-ci ne peuvent plus et ne veulent plus se contenter d’un rôle de simples consommateurs ou spectateurs de la politique. Si le cadre de la démocratie représentative, tel qu’il a été conçu à la fin du XVIIIᵉ siècle par les pères fondateurs du « gouvernement représentatif », en fait une simple « aristocratie élective » de représentants jugés plus sages et plus compétents que le peuple pour prendre des décisions, il est plus que jamais nécessaire de permettre et d’encourager la participation de ce dernier au pouvoir.

Tout indique par exemple, aujourd’hui, qu’il ne pourra y avoir de transition écologique juste sans une implication et une responsabilisation des citoyens. Le mouvement dit des « gilets jaunes » illustre cette nouvelle donne, puisqu’il s’est constitué dans un premier temps contre la « taxe carbone » imposée à tous, sans compensation pour les revenus les plus faibles et sans consultation aucune de la population.

Toute transformation affectant les modes de vie ou le pouvoir d’achat qui serait imposée d’en haut, sans que ceux qui sont les plus directement concernés puissent participer à des choix qui les touchent, risque d’être rejetée par une grande partie de la population.

L’exemple à l’inverse de la Convention citoyenne sur le climat a montré que, dès lors qu’ils sont associés et incités à s’impliquer dans la construction de politiques qui leur paraissent justes socialement et efficaces d’un point de vue environnemental, les citoyens jouent le jeu et sont beaucoup plus ambitieux que les élus.

Un choix à faire : la participation citoyenne ou le despotisme

L’un des principaux facteurs de la défiance actuelle des citoyens vis-à-vis des gouvernants est le sentiment de ne plus être représentés politiquement. Une fraction croissante de la population semble par ailleurs avoir perdu confiance dans la capacité des élections et des partis de gouvernement qui se succèdent au pouvoir à améliorer leurs conditions de vie. Ces deux attitudes les conduisent souvent à espérer qu’un pouvoir d’extrême droite se révélera à la fois mieux capable de tenir compte de leurs intérêts et de prendre des décisions politiques efficaces. Sauf à se résigner à un tel tournant autoritaire, le seul moyen aujourd’hui de légitimer les décisions prises et de redonner confiance en la politique est bien d’associer les citoyens au processus de décision.

Depuis maintenant près de deux décennies, des expériences de démocratie délibérative et participative se sont multipliées à travers le monde. Fondées sur le tirage au sort, elles ont souvent démontré que l’introduction de tels mécanismes, à l’échelle locale ou à l’échelle nationale, pouvait permettre de rendre les décisions politiques à la fois plus efficaces et plus légitimes. S’il est compliqué d’apporter la preuve objective et définitive de la supériorité épistémique et politique des choix construits avec la participation des citoyens, de multiples exemples vont dans ce sens. C’est le cas en particulier des quelques dispositifs qui sont parvenus à coupler démocratie délibérative et référendum, à l’instar des assemblées citoyennes irlandaises.

Est-il possible d’ailleurs d’envisager une autre solution pour rester en démocratie ? C’est la légitimité de l’action politique qui est en jeu. Une grande partie des citoyens, dont le niveau d’éducation moyen s’est élevé, ne supportent plus d’être mis devant le fait accompli et vivent tout projet ou législation les affectant directement sur lesquels ils ne seraient pas consultés comme arbitraire. Si le choix de la délibération et de la participation citoyenne n’est pas fait, la seule option possible pour imposer sa politique devient la force. Et c’est à la répression ou à l’intimidation de la contestation qu’ont tendance à avoir recours aujourd’hui de plus en plus fréquemment des gouvernements qui ne savent pas obtenir autrement le consentement de leur population.

Refondre la démocratie représentative par la responsabilité des élus devant les électeurs

Renforcer la place des citoyens dans le processus démocratique en leur permettant d’être à l’origine des lois (que cela soit sous la forme d’un référendum d’initiative citoyenne ou d’une convention citoyenne), d’être associés à leur rédaction ou de les voter (comme lors d’un référendum classique) implique également de repenser le processus de représentation lui-même et de le rendre plus démocratique.

Jusqu’à ce jour a prévalu une conception de la représentation politique fondée sur la délégation par les citoyens de leur pouvoir d’agir aux représentants via le vote. Un tel acte de délégation suppose, on le sait depuis Locke, une confiance entre le représentant et le représenté. C’est cette confiance qui autorise le représentant à agir pour et au nom de ceux qu’il représente, dans l’intervalle entre deux élections. Si cette confiance n’existe pas, et elle existe aujourd’hui de moins en moins dans les sociétés contemporaines, il convient de la vérifier régulièrement au travers d’épreuves de légitimité, c’est-à-dire la mise en place d’occasions et de situations au cours desquelles le représentant élu vient présenter ses projets aux citoyens afin de recueillir leur sentiment.

L’élu garde le droit de ne pas en tenir compte dans la logique du gouvernement représentatif, mais il devra se justifier et ne peut plus faire comme si les citoyens approuvaient ses choix si ce n’est pas le cas. Pour les citoyens, ces échanges continus avec les élus sont aussi le moyen de mieux former le jugement qu’ils se font de l’action de leurs dirigeants, afin de pouvoir exercer leur droit de les confirmer ou non lors de l’élection suivante.

Face à la démocratie participative, de faux contre-arguments

L’introduction d’une dose significative de participation s’impose donc à la fois pour des raisons normatives – qu’est-ce qu’une démocratie dans laquelle les citoyens sont voués à rester passifs la quasi-totalité du temps en dehors des périodes électorales ? – et pour des raisons pragmatiques du point de vue des gouvernants. Le seul moyen disponible aujourd’hui, hormis la force, pour avoir une chance de convaincre les citoyens qu’une décision est bonne pour eux est en effet de les consulter, et dans l’idéal de construire avec eux l’action publique.

L’un des arguments principaux affichés aujourd’hui et hier par les élus pour ne pas retenir cette option est l’apparent désintérêt des citoyens vis-à-vis de la politique, que toutes les enquêtes démontrent. Les citoyens ne souhaitent nullement remplacer les élus, certes, mais lorsqu’ils se sentent affectés par une question, ils sont capables de se mobiliser, de s’engager et même d’enquêter pour résoudre le problème auquel ils sont confrontés. Chaque jour, des centaines de « publics » au sens du philosophe américain John Dewey – c’est-à-dire un ensemble de personnes mobilisées sur des affaires communes, dotées d’informations sur ces affaires et posant des jugements publics et communs à leur sujet – se constituent et démontrent le caractère vivant de la démocratie dans sa réalité non institutionnelle.

L’autre argument mobilisé contre la participation est celui de l’incompétence du nombre. Mais si les citoyens ordinaires sont jugés incompétents pour décider, pourquoi le seraient-ils moins pour choisir ceux qui vont décider à leur place ? L’idéal démocratique repose sur un axiome de compétence politique universelle. Dans les faits, l’observation montre que les citoyens impliqués dans des dispositifs de type « mini-publics » – représentant en miniature la population pour débattre d’une question, comme lors de la Convention citoyenne sur le climat – ne deviennent jamais des experts de la question qui leur est posée. Ils disposent cependant à chaque fois de suffisamment d’informations pour juger politiquement de cette question, ce qui est l’essentiel.

Des obstacles réels à prendre en compte

La professionnalisation du métier politique est l’un des obstacles principaux au renforcement de la démocratie participative et délibérative. Elle est aussi l’un des éléments de la crise démocratique contemporaine. Rien ne démontre que les représentants professionnels sont plus à même de définir l’intérêt général sur des enjeux essentiels que des citoyens suffisamment informés et à qui on a donné du temps pour y réfléchir collectivement. Si l’on analyse l’impuissance et l’indifférence des représentants élus vis-à-vis du dérèglement climatique ou de l’extinction du vivant à l’aune de ce qu’ont pu produire différentes conventions citoyennes sur le climat qui ont été organisées en France et en Europe, l’inverse se vérifierait plutôt…

Un autre obstacle doit être pris en compte, cette fois-ci plus sérieusement : celui de la disponibilité des citoyens pour l’action politique, disponibilité à la fois matérielle et mentale. Le fonctionnement des sociétés capitalistes et consuméristes contemporaines implique une centralité des activités liées à l’économie. Depuis Hannah Arendt, nous savons que la condition politique, « l’action politique », n’est plus valorisée dans les sociétés contemporaines.

Comment le capitalisme nous infantilise, le titre de la traduction française d’un ouvrage trop méconnu de Benjamin Barber, semble résumer ce point : nous consacrons la majeure partie de notre temps aux activités productives, de loisirs, à la consommation et de plus en plus aux écrans. Cette captation de notre temps par les entreprises et de notre attention par les plateformes numériques implique logiquement une diminution du temps et de l’attention disponibles pour le suivi des affaires publiques et l’engagement politique.

C’est l’une des raisons pour lesquelles les espaces participatifs ou délibératifs sont souvent peuplés de personnes âgées qui ont précisément ce temps que les autres n’ont pas. Dès 1789, Sieyès voyait dans l’indisponibilité physique des citoyens-producteurs l’une des justifications principales de la représentation politique. Les nations modernes, à la différence des cités antiques, ne reposant pas sur l’esclavage, seul un petit nombre d’individus pouvaient selon lui se consacrer à la politique.

Ne peut-on pas, cependant, envisager de penser différemment la distribution sociale du temps ? En permettant aux citoyens, comme cela se fait pour les jurés de tribunaux, d’être détachés pour une certaine durée auprès de la collectivité afin d’y exercer des tâches politiques ? En élaborant un statut du citoyen participant ou en conditionnant l’octroi d’un revenu minimum à l’engagement au service de la cité ?

Un manque criant de formation démocratique

Une dernière limitation à l’extension du domaine de la participation citoyenne doit enfin être considérée : l’acquisition des compétences nécessaires à l’exercice du métier de citoyen fait aujourd’hui largement défaut dans la société française. Cette affirmation peut sembler contradictoire avec l’idée émise précédemment selon laquelle il n’existe pas de compétences requises pour participer en politique. Nous pensons au contraire qu’il est à la fois possible de considérer que tous les citoyens sont également capables de produire des jugements politiques sur des questions parfois techniquement complexes, et de noter que peu, aujourd’hui, ont le sentiment que leur point de vue pourra être entendu ou qu’ils seront capables de l’exprimer de manière convaincante.

Pour exercer son métier de citoyen, il faut en effet être sûr de son propre pouvoir d’agir ; avoir appris à travailler de manière coopérative avec d’autres ; à prendre la parole en public ; à écouter son interlocuteur sans chercher à l’interrompre ; à exprimer ses affects sans avoir peur ou au contraire à les retenir pour ne pas choquer celui auquel on s’adresse ; à passer des compromis ; à s’autolimiter dans ses demandes ; à faire preuve d’empathie et à accepter que la décision finalement prise ne soit pas celle que l’on avait souhaitée à l’origine de la discussion.

Tout ou partie de ces compétences et de ces « émotions démocratiques » peuvent s’acquérir ou se renforcer à travers la famille, mais aussi par l’entremise de l’école, du travail ou de structures d’éducation populaire. Malheureusement, en France, l’école semble aujourd’hui tournée vers d’autres objectifs que l’éducation à la citoyenneté – compétitivité individuelle, formation professionnelle, respect du savoir d’autorité, qualités de rédaction, acquisition de savoirs abstraits plutôt que de savoirs pratiques. Le système scolaire français ne joue ainsi pas sa fonction démocratique.

Simultanément, la capacité des milieux de travail et des structures d’éducation populaire à compenser cette absence de socialisation familiale ou scolaire à la participation politique s’est beaucoup affaiblie au cours des dernières années. Or, une démocratie sans citoyens disponibles et capables de participer au processus de décision n’est plus vraiment une démocratie.

L’enjeu de ce retour des citoyens ordinaires dans le processus de décision démocratique est, selon nous, considérable. Si la démocratie n’est qu’un mot et non une réalité pour la plupart, si elle relève exclusivement des professionnels de la politique ou d’institutions hors d’atteinte, fermées et sourdes à toute contribution externe, à quoi bon s’y intéresser ou la défendre ?

Au moment où, après la réélection de Donald Trump aux États-Unis, il est légitime de s’inquiéter sérieusement de la perspective d’un effondrement en cascade de l’ensemble des sociétés perçues jusqu’alors comme solidement démocratiques, il serait peut-être temps de transformer les concepts de « démocratie » et de « pouvoir citoyen » en réalités…


Cet article est tiré de l’ouvrage French Democracy in Distress. Challenges and Opportunities in French Politics (Palgrave Macmillan, 2025), sous la direction d’Élodie Druez, Frédéric Gonthier, Camille Kelbel, Nonna Mayer, Felix-Christopher von Nostitz et Vincent Tiberj.

The Conversation

Loïc Blondiaux est membre du CA de l’Institut de la Concertation et de la Participation Citoyenne ainsi que de la Commission Nationale du Débat Public.

ref. Pour éviter l’autoritarisme, démocratisons la démocratie – https://theconversation.com/pour-eviter-lautoritarisme-democratisons-la-democratie-270004

Sophie Oluwole, la pionnière nigériane qui a redéfini la philosophie

Source: The Conversation – in French – By Christophe Premat, Professor, Canadian and Cultural Studies, Stockholm University

Sophie Oluwole (1935-2018) était une universitaire nigériane et la première femme à obtenir un doctorat en philosophie dans son pays. Elle a non seulement inscrit la riche tradition philosophique yoruba du Nigeria dans le monde intellectuel, mais elle a également contribué à redéfinir la philosophie africaine, un domaine dominé alors par les hommes.

En tant que chercheur en études culturelles spécialisée dans la francophonie et l’Afrique de l’Ouest, j’ai récemment coécrit, en français, un livre intitulé [Sensibilités intellectuelles africaines: Du siscours occidental aux voix africaines (1988-2022)](https://www.editions-hermann.fr/livre/sensibilites-intellectuelles-africaines-buata-b-malela) L’un des chapitres est consacré à Oluwole et aux femmes intellectuelles africaines.

Elle a fait bien plus que briser les barrières entre les sexes. En mettant la pensée yoruba du Nigeria en dialogue avec les célèbres philosophes occidentaux tels que Socrate, elle a remis en question l’idée que la philosophie africaine n’était que du folklore. Pour elle, il s’agissait d’une tradition intellectuelle rigoureuse.

Qui a le droit de penser ?

Pendant des siècles, la philosophie occidentale s’est présentée comme l’étalon universel de la raison. À partir du philosophe allemand Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831), des courants influents de la philosophie occidentale ont décrit l’Afrique comme « en dehors de l’histoire ».

On disait qu’il n’y avait pas de philosophie sur le continent parce qu’il n’avait pas de tradition écrite comparable à celle de la Grèce antique. Beaucoup pensaient que la pensée rationnelle devait passer par l’écrit.

C’est contre cette hypothèse qu’Oluwole a construit son travail. Elle n’a pas simplement réclamé que des penseurs africains figurent dans les bibliographies à consulter. Elle a remis en question les critères utilisés pour définir la philosophie. Elle a, ainsi, ébranlé une hiérarchie intellectuelle établie de longue date.

Une philosophe entre deux mondes

Née en 1935 dans l’actuel État d’Ondo, Sophie Bosede Olayemi Oluwole a atteint l’âge adulte pendant les dernières décennies de la domination britannique et les débats intenses qui ont abouti à l’indépendance en 1960.

Comme beaucoup de filles de sa génération, elle a d’abord suivi une formation d’enseignante. Mais sa curiosité intellectuelle l’a poussée à aller plus loin. Elle s’est inscrite pour étudier la philosophie à l’université d’Ibadan, alors la première université du pays. C’était un choix inhabituel pour une Nigériane dans les années 1960. Elle y a obtenu son doctorat en 1984.

Poursuivre des études doctorales exigeait de la persévérance dans une culture universitaire largement dominée par les hommes. Son parcours reflète à la fois les nouvelles opportunités éducatives offertes après l’indépendance et les obstacles structurels auxquels les femmes étaient encore confrontées dans l’enseignement supérieur.

Sa carrière intellectuelle s’est déroulée des années 1970 au début des années 2000, alors que les universités nigérianes étaient en proie à des questionnements identitaires après l’indépendance. Après 1960, plusieurs établissements ont cherché à africaniser leurs programmes et leur direction. Pourtant, les départements de philosophie sont souvent restés ancrés dans les traditions européennes.

Oluwole elle-même était Yoruba, l’un des plus grands groupes ethniques et linguistiques d’Afrique de l’Ouest. Les Yoruba étaient principalement concentrés dans le sud-ouest du Nigeria, mais également présents au Bénin et au Togo.

La pensée yoruba s’articule autour d’une cosmologie qui relie les mondes visible et invisible, les ancêtres et les descendants, le destin individuel et la responsabilité communautaire. La connaissance n’est pas séparée de l’éthique ou de la spiritualité ; la sagesse est comprise comme un guide pratique pour bien vivre au sein d’un réseau de relations.

Elle s’est concentrée sur le corpus de l’Ifá, un vaste ensemble de littérature orale lié à l’éthique, à la cosmologie et à la réflexion sur le destin humain. Au centre de celui-ci se trouve Òrúnmìlà, une figure associée à la sagesse et à la connaissance.

Pour Oluwole, Òrúnmìlà n’était pas seulement une figure religieuse. Il agissait comme un philosophe – un enseignant de la pensée critique et du raisonnement moral dont les idées ont été préservées grâce à une tradition orale rigoureuse.

Elle a établi des comparaisons entre lui et le philosophe grec Socrate. Socrate n’a laissé aucun écrit de son cru. Ses idées ont été transmises par le dialogue et la mémoire. Pourquoi, alors, la parole prononcée devrait-elle empêcher un penseur africain d’être reconnu comme philosophe ?

Le problème, insistait-elle, n’était pas l’absence de philosophie en Afrique. C’était la définition étroite de la philosophie héritée de l’Europe, qui privilégiait les textes écrits et rejetait les traditions orales comme pré-philosophiques. En remettant en question cette définition, Oluwole ne se contentait pas de défendre la pensée yoruba, elle élargissait la philosophie elle-même.

La politique de l’oral

Au cœur du travail d’Oluwole se trouvait une question simple mais perturbatrice : la philosophie doit-elle être écrite pour exister ? Dans son livre Philosophy and Oral Tradition (1997), elle affirme que les textes oraux africains – notamment les mythes, les proverbes et les versets Ifá – contiennent un raisonnement structuré et une réflexion critique, et répondent donc aux critères de la pensée philosophique. Les textes sont préservés, cités et institutionnalisés.

Elle a mis en évidence la logique coloniale qui sous-tend cette hiérarchie. Au cours des années 1800 et au début des années 1900, les érudits européens ont souvent dépeint l’Afrique comme un continent de mythes plutôt que de raison.

L’absence de textes écrits classiques était interprétée comme une absence intellectuelle. Mais le fait de raconter des histoires n’empêche pas le raisonnement intellectuel. L’écriture ne produit pas automatiquement une pensée critique. En analysant les versets Ifá, Oluwole a montré qu’ils contiennent un raisonnement éthique, une réflexion sur la causalité (cause et effet) et un débat sur la responsabilité humaine.

Son travail a engagé un dialogue avec des débats plus larges dans le domaine de la philosophie africaine. Des penseurs tels que Paulin Hountondji du Bénin ont critiqué l’idée selon laquelle la philosophie africaine n’était qu’une vision collective du monde. Ils ont défendu les traditions critiques et argumentatives. Oluwole a démontré que ce raisonnement critique pouvait également s’inscrire dans des formes orales.

Une femme pionnière

Le travail d’Oluwole ne peut être dissocié de sa condition de femme. La philosophie reste l’une des disciplines les plus dominées par les hommes dans le monde.

Oluwole a toutefois dû affronter un double obstacle : être une femme dans un champ philosophique longtemps dominé par les hommes, et être une philosophe africaine confrontée à des normes intellectuelles largement façonnées par l’eurocentrisme.

Elle est devenue une personnalité de plus en plus publique, faisant de nombreuses apparitions à la télévision et donnant des conférences, suscitant toujours le débat.

Pourquoi elle est importante aujourd’hui

Les questions soulevées par Sophie Oluwole restent d’actualité.

Alors que les appels à la décolonisation du savoir se multiplient, les universités du monde entier repensent leur enseignement. Pourtant, le changement se concentre souvent sur l’ajout d’auteurs au programme. La question plus profonde concerne les critères utilisés pour définir le savoir.

Les travaux d’Oluwole invitent à une réflexion plus structurelle. Si la philosophie est définie de manière trop restrictive, l’inclusion restera limitée. La définition même de la philosophie doit être examinée.




Read more:
Paulin Hountondji, le penseur qui a défriché la réflexion sur la philosophie africaine


Son argumentation dépasse le cadre de l’Afrique. De nombreux systèmes de connaissances indigènes continuent d’être marginalisés parce qu’ils sont transmis oralement ou intégrés dans des rituels et des récits. Ils sont considérés comme un patrimoine culturel plutôt que comme une production intellectuelle.

En défendant la profondeur philosophique de la pensée yoruba, Oluwole a remis en question cette hiérarchie. Elle a montré que la philosophie n’est pas la propriété d’une seule civilisation. Il s’agit d’une pratique humaine façonnée par différents médias et différentes histoires.

The Conversation

Christophe Premat a écrit avec Buata Malela l’ouvrage Sensibilités intellectuelles africaines paru en 2025 aux éditions Hermann.

ref. Sophie Oluwole, la pionnière nigériane qui a redéfini la philosophie – https://theconversation.com/sophie-oluwole-la-pionniere-nigeriane-qui-a-redefini-la-philosophie-278158

Pourquoi les nominations aux Oscars rendent parfois les spectateurs plus critiques

Source: The Conversation – France (in French) – By Michelangelo Rossi, Professeur associé en marketing, HEC Paris Business School

Après les Césars à Paris et les BAFTA à Londres, les Oscars se tiennent à Los Angeles ce 15 mars. La saison des récompenses bat son plein, mais quel impact ont tous ces prix sur les futurs spectateurs ? La reconnaissance matérialisée par une récompense peut parfois avoir l’effet inverse de celui escompté. Et cela ne vaut pas que pour le cinéma…


Chaque année en janvier, l’industrie du divertissement et des millions de téléspectateurs à travers le monde tournent leur attention vers la cérémonie des Oscars qui se tient depuis 1929 à Los Angeles (Californie). Une nomination dans la catégorie « meilleur film » ou « meilleur réalisateur » est censée être la consécration ultime de la qualité. Elle apporte prestige, publicité et recettes plus élevées au box-office.

Mais dans une étude récente, nous montrons que ces distinctions ont un inconvénient caché. Lorsqu’un film est nominé aux Oscars, les attentes des spectateurs augmentent considérablement, si bien que même les films exceptionnels peuvent avoir du mal à les satisfaire. La reconnaissance même qui vise à célébrer l’excellence peut finir par provoquer davantage de déception du public.

Nous appelons cela le paradoxe des Oscars : la reconnaissance, en augmentant le niveau des attentes, peut réduire la satisfaction. Si nos preuves proviennent du cinéma, le même mécanisme pourrait se produire dans d’autres contextes où les récompenses, les certifications ou les classements sont des gages de qualité.

Une barre placée plus haut

Les récompenses et les labels de qualité sont devenus un outil marketing universel. Les restaurants mettent en avant leurs étoiles Michelin. Les appareils électroniques affichent le label « Choix de la rédaction ». Les détaillants en ligne utilisent les badges « Choix d’Amazon » ou « Les mieux notés ». En principe, ces signaux sont censés aider les consommateurs à prendre de meilleures décisions : ils filtrent les informations, réduisent l’incertitude et récompensent l’excellence.

Pourtant, les recherches en psychologie nous montrent que les attentes influencent la satisfaction. Lorsque les consommateurs abordent un produit en pensant qu’il sera exceptionnel, leur cadre de référence change. Même de petites imperfections peuvent dès lors déclencher une déception.

Les Oscars offrent un cadre naturel pour étudier ce phénomène. Contrairement à de nombreux marchés où la qualité peut évoluer au fil du temps, la qualité intrinsèque d’un film est fixe dès sa sortie. Le prix des billets a également tendance à rester relativement stable après une nomination. Ce qui change radicalement, c’est la façon dont les gens perçoivent le film une fois qu’il bénéficie du prestige d’un prix.

L’effet de déception

Pour examiner ce phénomène, nous avons analysé plus de 25 millions de notes individuelles attribuées à des films sur la plateforme MovieLens, couvrant plus de deux décennies de données, de 1995 à 2019. Nous avons comparé la façon dont les utilisateurs ont noté les mêmes films avant et après l’annonce des nominations aux Oscars.

Afin de nous assurer que les résultats n’étaient pas influencés par les différences entre les personnes ayant vu le film, nous avons également utilisé des techniques d’apprentissage automatique, en formant un système de recommandation qui nous a permis de mettre en relation des utilisateurs ayant des goûts similaires et ayant vu les mêmes films à des moments différents. Pour le dire autrement, quand un film est retenu, voire quand il obtient un prix, il attire un public qui n’aurait pas été voir le film autrement. Cela pourrait influencer les résultats. La méthodologie que nous avons développée pour cet article vise à annihiler cet effet dans nos résultats.

La tendance qui apparaît alors est on ne peut plus claire : après les nominations, les notes ont baissé. En moyenne, les utilisateurs qui ont noté un film après sa nomination aux Oscars lui ont attribué des notes plus faibles que les utilisateurs comparables qui avaient noté le même film précédemment. La baisse est modeste en termes absolus, mais significative dans le contexte. Elle représente environ 7 % de l’écart de notation avant la nomination entre les films nommés et non nommés.

Des cinéphiles moins influençables ?

Cet effet est plus marqué chez les utilisateurs moins expérimentés, c’est-à-dire ceux qui ont publié moins de notes et qui s’appuient davantage sur des signaux externes tels que les récompenses pour choisir ce qu’ils regardent. En revanche, les cinéphiles expérimentés sont moins influencés par les nominations et moins enclins à la déception.

Pour confirmer que cette tendance reflète une véritable déception plutôt que d’autres facteurs (tels que des salles de cinéma bondées ou des signaux sociaux), nous avons analysé le texte des critiques en ligne sur IMDb, la plus grande plateforme mondiale de notation de films. Après les nominations, des expressions telles que « attendais mieux », « décevant » et « ne tient pas ses promesses » sont devenues nettement plus fréquents dans les critiques des utilisateurs.

Cela confirme ce que la science économique comportementale prédit : lorsque les attentes augmentent plus rapidement que l’amélioration de l’expérience, la satisfaction diminue.

Trop-plein de buzz

Dans le contexte des Oscars, le film n’a pas changé. Seul le point de référence du public a changé. Un film qui ravissait autrefois les spectateurs comme un joyau caché peut soudainement sembler « moins bon que ce que j’espérais » une fois qu’il a été nommé.

Nous avons également constaté que cet effet de déception est amplifié pour les films ayant reçu plusieurs nominations, qui sont ceux qui génèrent le plus de buzz et d’engouement. Plus le signal est fort, plus les attentes sont élevées et plus le potentiel de déception est grand.

Le Monde, 2015.

Bien que notre étude se concentre sur les films, des forces similaires peuvent être à l’œuvre dans d’autres secteurs. Les entreprises utilisent les récompenses, les certifications et les recommandations de tiers pour communiquer leur fiabilité et leur qualité, qu’il s’agisse de classements des « meilleurs lieux de travail » ou de labels « bio », « durable » ou « cinq étoiles ». Ces signaux influencent la façon dont les consommateurs et les parties prenantes perçoivent une marque.

À double tranchant

Nos conclusions suggèrent que la reconnaissance peut être une arme à double tranchant. Elle renforce la notoriété et la crédibilité, mais elle remodèle également les attentes d’une manière qui rend plus difficile la satisfaction des clients.

Trois leçons pratiques se dégagent :

  • Il importe d’anticiper l’écart entre les attentes avant et après. Lorsqu’un produit ou une marque reçoit une reconnaissance importante, les attentes des clients peuvent augmenter du jour au lendemain. Les managers doivent surveiller de près la satisfaction dans les semaines et les mois qui suivent l’obtention d’une récompense. Ils ne devraient pas se contenter des chiffres des ventes ou de l’engagement. Dans ce contexte, une baisse soudaine des notes peut être le signe d’une déception, et non d’une détérioration de la qualité.

  • La reconnaissance doit être soigneusement cadrée. Les équipes de marketing ont souvent tendance à trop mettre l’accent sur les récompenses dans leurs communications (avec des mentions comme « le meilleur », « inégalé », « de classe mondiale »). Un tel cadrage risque de promettre la perfection. La reconnaissance d’un prix devrait plutôt être présentée comme un signe de fiabilité et de travail plutôt que comme la garantie d’une expérience sans faille.

  • Les nouveaux utilisateurs et les utilisateurs occasionnels doivent faire l’objet de soins particuliers. IL faut les soutenir. D’après nos données, la déception était plus prononcée chez les spectateurs inexpérimentés. Il en va de même pour les nouveaux clients ou les nouveaux utilisateurs d’un produit. Une intégration personnalisée, la définition d’attentes ou la formation des clients peuvent aider à aligner les perceptions sur la réalité.

Une leçon d’humilité… pour tous

En fin de compte, le paradoxe des Oscars révèle une vérité plus générale sur la reconnaissance dans le monde des affaires : le succès modifie la base de référence. Chaque prix ou certification redéfinit ce que les clients considèrent comme « excellent ».

Alors que l’industrie du divertissement se prépare pour une nouvelle saison de récompenses, les studios de cinéma espèrent à nouveau que les nominations se traduiront par des audiences plus élevées et des profits plus importants. Mais les applaudissements pourraient rapidement s’estomper si le public repart en pensant : « C’était bien, mais pas si bien que ça. »

Pour tous les managers, la leçon à retenir est la suivante : attirer l’attention est plutôt facile. Et surtout ce n’est que le début. Une fois les projecteurs braqués sur vous, un important travail commence : maintenir la satisfaction.

The Conversation

Michelangelo Rossi est membre de CESifo Research Network Affiliate.

Felix Schleef a reçu des financements de Hi! Paris.

ref. Pourquoi les nominations aux Oscars rendent parfois les spectateurs plus critiques – https://theconversation.com/pourquoi-les-nominations-aux-oscars-rendent-parfois-les-spectateurs-plus-critiques-277002

Protéger les filles, canaliser les garçons ? L’éducation à l’information face aux stéréotypes de genre

Source: The Conversation – in French – By Anne Cordier, Professeure des Universités en Sciences de l’Information et de la Communication, Université de Lorraine

Plus enclines à douter de leurs pratiques d’information, les filles sont aussi plus souvent questionnées sur leurs émotions face à l’actualité. Prendre conscience des biais de genre qui pèsent sur les usages numériques est un préalable pour faire de l’éducation à l’information un levier d’émancipation et aider adolescentes et adolescents à construire leur autonomie critique. Explications.


Travail, santé, espace public… Chaque année, en mars, dans le sillage de la Journée internationale des droits des femmes, on s’arrête sur les inégalités de genre dans différents domaines de la vie sociale. Et si nous faisions ce pas de côté dans un champ moins visible, celui des pratiques d’information des adolescents et de leur accompagnement ?

Lire l’actualité, chercher des sources pour un exposé, suivre des créateurs et créatrices de contenus, débattre en ligne : ces activités font partie intégrante de leur quotidien. En tant que pratiques culturelles, elles sont traversées par les mêmes rapports sociaux de genre que le reste de la vie sociale.

En outre, le numérique n’est pas un espace « hors-sol », neutre ou désincarné, mais un espace socialement situé où se rejouent des normes et des tensions sociétales. Les inégalités de genre y prennent des formes parfois spécifiques, mais toujours en lien avec les contextes sociaux, médiatiques et politiques. Et leur traitement éducatif n’échappe pas à ces cadrages.

Dès l’enfance, un numérique sous conditions

Les rapports genrés au numérique, à l’information et aux médias se construisent tôt, dans la socialisation familiale.

Des enquêtes de terrain menées auprès de collégiennes avaient en 2015 montré combien l’utilisation d’Internet au sein de la famille se faisait en fonction de la réalisation des tâches ménagères à destination de la collectivité. Autrement dit les filles déclaraient devoir s’acquitter d’impératifs liés à la vie, notamment matérielle, de la famille en général. Les garçons, eux, n’évoquaient quasiment jamais cette conditionnalité.

Dix ans plus tard, lors d’une enquête ethnographique menée au sein d’un collège d’éducation prioritaire, les adolescentes glissent les mêmes impératifs de tâches de gestion familiale lors de l’évocation de leurs pratiques numériques à domicile.

Ces observations font écho aux travaux sur la division sexuée du travail domestique dès l’enfance, prolongeant également les recherches sur l’informatique et les cultures numériques historiquement construites comme des territoires masculins. Cette assignation symbolique continue d’agir, y compris dans les usages informationnels, ceux-ci étant fortement dépendants de l’accès aux objets techniques.

Autorités masculines, expertes invisibles

Les contenus consultés et les légitimités associées sont aussi marqués par une distinction fortement genrée. Quand on demande aux adolescentes et adolescents de citer des figures d’autorité à leurs yeux dans le champ de l’information, les noms masculins dominent largement. De Hugo Décrypte à Mister Géopolitix en passant par Gaspard G, les modèles invoqués sont très majoritairement masculins. Ce sont également eux qui sont les plus reconnus par les adultes, à l’école comme dans les médias,

Les créatrices de contenu diffusant des savoirs scientifiques, dans le domaine de la santé ou de l’histoire, médiatiques et politiques, existent pourtant (citons pour exemples Camille Aumont-Carnel ou encore Charlie Danger. Mais elles sont moins citées, moins reconnues comme autorités. Lorsque des figures féminines sont évoquées, elles sont souvent renvoyées à l’influence, au marketing, à l’esthétique ou au lifestyle.

Cette dissymétrie rappelle le phénomène des « oubliées du numérique » décrit par Isabelle Collet : les femmes ont contribué à l’histoire de l’informatique, mais leur rôle a été invisibilisé. Aujourd’hui, ces femmes participent aux médiations des savoirs en ligne et à l’enrichissement des cultures juvéniles, mais leur reconnaissance est inégale.




À lire aussi :
Pourquoi les filles ont délaissé l’informatique


Or ces modèles comptent dans la construction des adolescentes : renvoyant à des hiérarchies symboliques, ils peuvent orienter la façon dont elles se projettent, ainsi que leurs sentiments de légitimité, en structurant la représentation de qui « sait », qui « explique », qui « fait autorité ».

Chez les filles, plus d’autocensure, moins de confiance en soi

Dans les nombreuses enquêtes menées auprès d’adolescents âgés de 13 à 17 ans, tous milieux sociaux confondus, il ressort que le sentiment de compétence informationnelle est fortement genré.

Lorsqu’on demande aux adolescentes et aux adolescents si elles ou ils ont « peur de prendre une information fausse pour une vraie », le constat est sans appel : les filles répondent à l’affirmative, là où les garçons apparaissent plus nuancés. Plus encore, lorsqu’on leur demande si cela leur est déjà arrivé de prendre une information fausse pour une vraie, les filles sont très majoritairement convaincues que oui, alors que les garçons envisagent de façon très minoritaire la possibilité d’avoir cru une fausse information.

Rien n’indique pourtant une supériorité cognitive masculine dans l’évaluation de l’information. Les études sur les compétences informationnelles montrent que la difficulté à distinguer l’information fiable de l’information trompeuse est largement partagée.

Le doute des filles n’est pas le signe d’une incompétence ; il est le reflet de mécanismes bien connus d’autocensure et de moindre confiance en soi des filles dans des domaines perçus comme techniques ou stratégiques. Il peut aussi être interprété comme une prudence épistémique. À l’inverse, la sur-confiance peut exposer à des biais. Mais cette dissymétrie alimente des prises de parole inégales et des dynamiques de légitimité différenciées.

Travailler le sentiment de compétence pour dépasser les assignations

Ces représentations sociales se prolongent dans les dispositifs éducatifs. Les émotions face à l’information – choc, peur, dégoût – sont plus aisément verbalisées par les filles. Les garçons sont moins sollicités sur leur ressenti face à des contenus violents, comme si la robustesse émotionnelle était attendue d’eux.

Dans les discours politiques et médiatiques, les filles apparaissent fréquemment comme un public à protéger des dangers du numérique, notamment des violences sexistes et sexuelles. Cette vulnérabilité est bien réelle, dans l’espace public hors ligne comme en ligne, comme le rappelle le rapport 2026 de l’Anses sur l’usage des réseaux sociaux numériques et la santé des adolescents.

Mais, protéger sans outiller, c’est maintenir dans une position de fragilité. Symétriquement, les garçons sont souvent perçus comme porteurs de comportements problématiques qu’il faudrait « canaliser », selon une logique d’essentialisation qui rappelle d’autres espaces sociaux.

Cette essentialisation pose question. Elle ne doit pas conduire à nier les vulnérabilités bien réelles des filles confrontées à des problématiques singulières, mais elle ne peut constituer l’horizon exclusif de l’action éducative.

« Tour de France de l’éducation aux médias et à l’information : les scolaires sensibilisés à Poitiers » (France 3 Nouvelle-Aquitaine).

L’éducation aux médias et à l’information (EMI) gagnerait à dépasser cette double assignation, d’abord en intégrant systématiquement des créatrices de contenus scientifiques et journalistiques dans les corpus scolaires comme dans les discussions en famille.

Pour travailler explicitement le sentiment de compétence, il s’agit d’inciter les jeunes à verbaliser les stratégies d’évaluation, en montrant qu’elles s’apprennent, qu’elles ne relèvent ni d’un « don » ni d’un tempérament. Et l’on peut interroger les émotions de toutes et tous face à l’information perçue comme violente ou anxiogène, en proposant des espaces de discussion sur le ressenti face à l’information.

L’enjeu est d’accompagner filles et garçons vers une autonomie critique joyeuse, faisant la part belle à l’expérimentation, au débat, à la production de l’information, et la compréhension des logiques économiques et politiques. Il s’agit que toutes et tous se perçoivent comme acteurs informationnels légitimes dans l’espace public.

Les pratiques informationnelles juvéniles ne sont ni futiles ni homogènes. Elles sont des lieux d’expérimentation, de sociabilité et de construction de soi. Les penser au prisme du genre ne vise pas à opposer mais à comprendre pour mieux accompagner.

The Conversation

Anne Cordier a reçu des financements de la Direction du Numérique pour l’Education, dans le cadre du projet GTnum EMILIE.

ref. Protéger les filles, canaliser les garçons ? L’éducation à l’information face aux stéréotypes de genre – https://theconversation.com/proteger-les-filles-canaliser-les-garcons-leducation-a-linformation-face-aux-stereotypes-de-genre-277866

Peut-on encore éviter la disparition du saumon sauvage en France ?

Source: The Conversation – in French – By Étienne Prévost, Directeur de recherche, Inrae

Alors que la pêche à la truite va rouvrir le 14 mars 2026, celle du saumon atlantique sauvage restera, cette année encore, interdite. Pas de miracle à attendre toutefois de cette mesure : le déclin alarmant que connaît cette espèce emblématique semble d’abord lié à la dégradation de ses conditions de vie. Peut-on encore préserver ce poisson grand migrateur dans les rivières françaises ? Dans un souci d’efficacité à court terme, la priorité est de rétablir la continuité écologique des milieux, c’est-à-dire de réduire le nombre d’obstacles (barrages en particulier) qui se dressent sur sa route.


La pêche du saumon atlantique sauvage (Salmo salar) a été interdite partout en France en 2025. Cette mesure sans précédent a été reconduite en 2026. Cette décision est la conséquence de très faibles retours de saumons adultes dans les rivières françaises.

Comment en est-on arrivé là ? Poisson grand migrateur vivant alternativement en rivière et en mer, le saumon atlantique est une espèce emblématique qui a fortement régressé au fil des siècles, particulièrement en France. En cause, le développement des activités humaines sur les cours d’eau et, en premier lieu, la construction de barrages, qui font obstacle à ses migrations, depuis et vers ses zones de reproduction.

Aujourd’hui, il est aussi menacé par le changement climatique. La France est en effet située sur la marge sud de l’aire de répartition de cette espèce d’eau froide. Le saumon pourrait-il bientôt déserter les cours d’eau français ? Peut-on encore l’en empêcher ? État des lieux.

Une détérioration brutale ces dernières années

À l’état sauvage, le saumon ne subsiste plus naturellement en France que dans certains cours d’eau du fond du golfe de Gascogne – principalement le bassin de l’Adour – ainsi que dans des fleuves côtiers de l’extrémité ouest de la péninsule bretonne et de la côte normande.

Il a disparu de tous les grands fleuves français, à l’exception de l’Allier, affluent amont de la Loire, qui héberge encore une population, désormais en danger d’extinction. La conservation des populations est la priorité reconnue au plan international et national.

Après une forte diminution observée depuis au moins les années 1970, les effectifs d’adultes remontant les rivières s’étaient plutôt stabilisés en France à partir des années 1990.
Les toutes dernières années, en particulier depuis 2024, ont toutefois été marquées par un nouveau fléchissement, vraisemblablement sous l’effet d’une dégradation soudaine des taux de survie de l’espèce dans l’océan Atlantique Nord. Celle-ci semble avoir affecté plus particulièrement les populations de saumon les plus au sud de la façade ouest-européenne.




À lire aussi :
En Europe, plus d’un million de barrages menacent la survie des poissons


Au-delà de l’interdiction de pêche, quelles solutions pour enrayer le déclin ?

S’agit-il d’une turbulence passagère, ou bien d’une transition vers des conditions adverses plus pérennes du fait du changement climatique ? Cette question reste ouverte.

Dans l’urgence, la fermeture de la pêche décidée en 2025 en France permet d’alléger le fardeau que l’humain impose au saumon, mais il ne faut pas trop en attendre. En effet, son exploitation légale est actuellement à des niveaux historiquement bas. Les captures accidentelles, lorsqu’elles ne sont pas illégales, devraient bien sûr être minimisées, mais il est très improbable qu’elles puissent expliquer, à elles seules, les baisses drastiques récemment observées sur l’ensemble des cours d’eau français.

Tacon (jeune saumon).
Katie Marony/USFWS

Il pourrait être tentant de supplémenter artificiellement les populations par des déversements de juvéniles produits en élevage. Mais il est aujourd’hui établi que ces pratiques, largement mises en œuvre depuis plus d’un siècle, sont le plus souvent inefficaces, voire nocives, et en aucun cas durables.

Pour ce qui est du milieu marin, on ne dispose pas vraiment de levier d’action, faute de connaissances scientifiques suffisamment précises sur la vie en mer du saumon et en raison de l’ampleur du domaine océanique dans lequel l’espèce évolue.

L’option la plus pertinente reste la restauration de conditions environnementales plus favorables au saumon en rivière, où se déroule la reproduction, étape clé du renouvellement des populations. La priorité doit être donnée à la restauration d’une liberté de migration vers l’amont et vers l’aval, aujourd’hui restreinte par nombres d’obstacles le long des cours d’eau.




À lire aussi :
En Europe, plus d’un million de barrages menacent la survie des poissons


La meilleure solution : détruire les barrages

Depuis quelques décennies, une politique proactive d’aménagement des obstacles pour faciliter leur franchissement par les poissons a été mise en place, en France et en Europe, sur à peu près tous les bassins encore colonisés par le saumon. Elle a montré son efficacité en contribuant à stabiliser la situation de l’espèce jusqu’à très récemment.

Évolution du taux de retour du saumon sauvage en France jusqu’en 2020.
Clément Lebot, Étienne Rivot, Laurent Beaulaton, Mathieu Buoro, Marie Nevoux, et al.., Fourni par l’auteur

Cette politique est aussi une voie d’adaptation à privilégier et à amplifier sans attendre face aux nouvelles menaces à venir, en particulier le changement climatique. Lorsqu’elle est ciblée sur des bassins où le saumon est encore présent à l’état sauvage, les effets positifs peuvent être rapides, significatifs et durables.

Parce qu’elle permet le maintien des usages, la construction de dispositifs de franchissement (type « passes à poissons ») est la « solution » la plus fréquemment mise en œuvre, bien que leur efficacité ne soit pas toujours garantie. Elle peut aussi être drastiquement réduite dans les cas où l’on rencontre plusieurs aménagements successifs le long d’un même cours d’eau, même lorsque chacun est individuellement performant. Le recours aux dispositifs de franchissement est également plus risqué, car leur efficacité pourrait être altérée par des changements à venir dans les régimes hydrauliques des rivières.

Le barrage hydroélectrique de la Roche-qui-boit (Ducey, Manche), sur la Sélune, a été détruit en 2022.
Epncantonducey/Wikimanche, CC BY-SA

Pour restaurer la libre circulation des poissons dans les cours d’eau, la destruction des ouvrages, en particulier quand ils n’ont plus d’usage, est la solution de choix. Après d’autres plus anciens, les arasements récents de barrages sur la Sélune en Normandie et la Nivelle au Pays basque constituent des exemples de réussite à suivre et à multiplier.

À la clé, des déplacements plus rapides depuis et vers des zones de reproduction et d’élevage des jeunes plus vastes, plus diversifiées et situées plus en amont des cours d’eau. Les bénéfices sont multiples pour faire face à aux conditions environnementales nouvelles, réchauffement des eaux et régimes hydrauliques plus contrastés (étiages et crues extrêmes), qui pourraient découler du changement climatique.

  • Tout d’abord, cela permet d’étendre les milieux colonisables, et donc d’augmenter les effectifs des populations. De quoi favoriser aussi la diversité génétique et accroître les opportunités d’adaptation.

  • Ensuite, cela réduit la mortalité due aux obstacles et aux infrastructures associées – canaux de dérivation, turbines hydroélectriques, installations piscicoles… On peut ainsi compenser d’éventuelles baisses de la survie en mer.

  • Enfin, les zones à l’amont des cours d’eau, souvent plus fraîches, peuvent jouer un rôle de refuge thermique pour cette espèce d’eau froide.

Suppression du barrage Urrutienea sur la Nivelle (Pyrénées-Atlantique).

Le saumon sauvage, victime collatérale de la décarbonation ?

Alors que l’expertise scientifique est aujourd’hui trop souvent traitée comme une opinion parmi d’autres, nous avons conscience que l’amplification de la politique de restauration de la libre circulation, défendue ici, n’est pas et ne sera pas une évidence pour tous.

L’issue du combat pour tenter de préserver le saumon en France étant incertaine, la tentation première de ne rien faire est grande. D’autant plus que les travaux scientifiques spéculant sur le devenir des populations, toujours par essence discutables, peuvent être mal interprétés ou instrumentalisés par des acteurs qui ont intérêt à réduire les entraves aux usages de l’eau. Certains argueront ainsi que, pour le saumon, le combat face au changement climatique est perdu d’avance.

Paradoxalement, l’espèce pourrait aussi être la victime collatérale de la lutte contre le changement climatique. En effet, la production d’électricité décarbonée (d’origine hydraulique, mais aussi nucléaire) est aujourd’hui promue, alors qu’elle nuit directement (de par les obstacles, mais également les changements de températures) à la libre circulation des poissons en rivière.

Restaurer la libre circulation du saumon sur les quelques bassins où il est encore présent naturellement aurait un coût marginal faible à l’échelle nationale, mais sa mise en œuvre est complexe dans la mesure où elle implique d’intervenir sur chaque obstacle aux migrations. À cette échelle, le coût économique et sociétal peut devenir un élément bloquant pour certains acteurs et parties prenantes.

Enfin, les pêcheurs, bien que leur activité dépende très directement de la conservation des populations de saumon, se montrent souvent plus préoccupés par des questions à court terme de partage de la ressource. Les conflits entre pêche professionnelle et pêche de loisir mobilisent beaucoup d’efforts, y compris des services de l’État, qui pourraient être mieux utilisés pour faire face collectivement au défi de la restauration de la libre circulation.

Le saumon est une espèce emblématique, avec qui nous entretenons des rapports particuliers depuis plusieurs siècles. Il est aujourd’hui au cœur de conflits qui le dépassent : enjeux à court vs long terme, locaux vs globaux, transition énergétique vs préservation de la biodiversité… Son statut en France, d’ici la fin du siècle, sera révélateur des priorités et des compromis que nous aurons collectivement mis en œuvre.

The Conversation

Etienne Prevost a reçu des financements publics.

Amaia Lamarins et Mathieu Buoro ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Peut-on encore éviter la disparition du saumon sauvage en France ? – https://theconversation.com/peut-on-encore-eviter-la-disparition-du-saumon-sauvage-en-france-277406

Peut-on faire confiance aux sondages politiques ? Un statisticien nous donne les clés pour les décrypter

Source: The Conversation – in French – By Léo Gerville-Réache, Modélisation statistique, Université de Bordeaux

En vue de l’élection présidentielle de 2027, nous allons être matraqués de sondages. Quelle confiance accorder à ces chiffres ? Pour le comprendre, il faut se pencher sur les statistiques, déterminer comment elles sont construites et déterminer les biais et les incertitudes.


Le dimanche 7 juillet 2024, le verdict des urnes a balayé des semaines de « certitudes statistiques ». Alors que les instituts plaçaient le Rassemblement national (RN) et ses alliés en tête avec une fourchette de 170 à 230 sièges, les résultats définitifs ont figé le compteur à 143 sièges, reléguant le parti à la troisième place.

Comment un appareil statistique aussi sophistiqué a-t-il pu manquer la physionomie de l’Assemblée à ce point ? La réponse ne réside pas seulement dans de « mauvais chiffres », mais dans un décalage structurel entre ce que la loi encadre, ce que la statistique permet, et ce que le public entend.

Le « sondage » contrôlé contre la « projection » libre

Depuis la loi no 2016-508 du 25 avril 2016, la Commission des sondages est chargée de veiller au respect de la réglementation. Elle s’est dotée d’un site donnant accès aux notices explicatives de l’ensemble des sondages électoraux publiés, et publie régulièrement des communiqués. Le 18 juin 2024, à l’occasion des élections législatives, la commission alerte sur une distinction juridique fondamentale qui échappe souvent au grand public :

  • Le sondage (contrôlé) : une enquête statistique sur un échantillon représentatif de l’ensemble du territoire hexagonal. La commission exerce ici un contrôle systématique sur la méthode de sélection, les quotas et les redressements.

  • La projection en sièges (non contrôlée) : c’est un exercice de « traduction » du vote national en sièges parlementaires. La commission est formelle : elle n’exerce aucun contrôle sur ces chiffres et recommande la prudence.

Pourquoi ? Parce que la projection est tributaire de 577 réalités locales : offre politique spécifique, notoriété des candidats et, surtout, les configurations de seconds tours (triangulaires, désistements) qui dépendent du taux de participation. En somme, la loi encadre la « matière première » (l’intention de vote), mais laisse le « produit fini » (la projection en sièges) dans une zone grise méthodologique.

Le mirage des marges d’erreur

L’un des plus grands malentendus réside dans l’affichage des marges d’erreur, perçues à tort comme une mesure globale de la fiabilité. Depuis la loi de 2016, chaque première publication d’un sondage doit obligatoirement indiquer sa marge d’incertitude. Pourtant, la quasi-totalité des instituts français utilise la méthode des quotas, une technique sur laquelle la notion mathématique de marge d’erreur n’a techniquement « pas de sens », comme les instituts l’admettaient eux-mêmes devant le Sénat.

En « théorie des sondages », on distingue explicitement :

  • les sondages « aléatoires », où chaque individu de la population cible du sondage a une probabilité connue et non nulle de faire partie de l’échantillon de répondants, et on se sert de ces probabilités pour établir des marges d’erreur. Ici la « représentativité » est, par construction, indiscutable.

  • les sondages par « quotas » où il s’agit de contrôler que la structure de l’échantillon de répondants au sondage est similaire à celle de la population cible (essentiellement : sexe, âge, catégorie socioprofessionnelle, région de résidence et catégorie d’agglomération). Ici, la « représentativité » est seulement partiellement contrôlée, et la probabilité de chaque individu, d’appartenir à l’échantillon, est inconnue.

Pour comprendre l’origine de cette ambiguïté sur les marges d’erreur, il faut remonter au rapport no 54 du Sénat de 2010 qui a entériné un glissement sémantique majeur en estimant qu’il était « tout à fait possible » de considérer que les quotas génèrent des incertitudes « similaires » à la méthode aléatoire.

Or, Pascal Ardilly (inspecteur général de l’Insee et auteur de l’incontournable livre les Techniques de sondage), auditionné par le Sénat, précisait explicitement que faire l’hypothèse de marges d’erreur similaires pour les résultats d’un sondage, qu’il soit issu de la méthode des quotas ou de la méthode aléatoire, relevait d’une hypothèse très forte et non vérifiée d’absence de biais pour la méthode des quotas.

Un glissement analogue apparaît avec l’usage tronqué de la notion d’« échantillonnage contrôlé » attribuée à Jerzy Neyman (considéré comme l’un des fondateurs de la statistique moderne).

En omettant le mot « aléatoire » dans l’expression originelle « échantillonnage aléatoire contrôlé », on fait comme si le contrôle des quotas pouvait se substituer au hasard. Pourtant, scientifiquement, le mot « aléatoire » change tout : le « contrôlé » n’est pas une ambiance mais un hasard encadré par un plan de sélection rigoureux qui permet de construire mathématiquement des marges d’erreur.

C’est ce qui rend la notion de « représentativité » si exigeante : elle ne peut être revendiquée que si les marges d’erreur découlent scientifiquement du plan de sélection, ce que la méthode des quotas ne peut pas invoquer, en toute généralité. En reprenant une formulation de compromis – « les marges d’erreur… le cas échéant par référence à la méthode aléatoire » – la loi a figé des mots statistiques sans en figer les conditions de validité, laissant croire au public que la marge d’erreur affichée (en général, seulement lors de la première publication) est l’assurance tous risques d’un chiffre qui se veut destin.

Quand la convergence fabrique l’erreur collective

En science, il est souvent rassurant de constater que diverses études donnent des résultats « compatibles ». Malheureusement, il peut s’agir d’une hallucination collective !

En 2024, les principaux instituts de sondage dont les travaux étaient relayés dans les médias, donnaient, quelques jours avant le second tour, des projections très éloignées des résultats définitifs.

Ce phénomène est ce que j’appelle une « communauté de biais ». Lorsque plusieurs instituts utilisent des méthodes similaires et des redressements basés sur les mêmes hypothèses (comme le report de voix entre blocs), une erreur commune peut se produire. La stabilité des chiffres n’est alors pas un gage de fiabilité, mais le symptôme d’une confiance collective dans une erreur collective.

La présidentielle : un cadre « pur » qui n’élimine pas les biais

Dans le cadre de l’élection présidentielle, le dispositif semble pourtant idéal : on sort des incertitudes liées aux 577 scrutins locaux pour revenir au « sondage pur », tel que défini et strictement contrôlé par la commission. Cependant, il est impératif de comprendre que le contrôle réglementaire assure une transparence démocratique, mais ne garantit en rien une « vérité » statistique. Le malentendu principal réside dans la confusion entre la marge d’erreur théorique et la fiabilité globale.

Lors de l’élection présidentielle de 2012, par exemple, pour une intention de vote de 25 %, les marges d’erreur « théoriques » affichées étaient de l’ordre de 1,8 à 2,7 points (selon le nombre de répondants). Après analyse statistique des écarts des résultats de tous les candidats entre le scrutin et les dernières estimations, elles se situaient en réalité entre 4 et 6 points. Pour exemple, un candidat crédité de 25 % d’intention de vote était essentiellement prévu entre 23 % et 27 % alors que la précision sincère du sondage se situait entre 21 % et 29 %.

Ce décalage s’explique par la nature même de l’erreur totale, qui n’est pas qu’une simple variance (un flou lié à la taille de l’échantillon et sa variabilité), mais peut aussi être un biais (un décalage structurel). Ce biais est alimenté par la vie réelle des sondages : non-réponses, indécisions, modes de collecte ou ajustements méthodologiques plus ou moins assumés.

Lorsque tous les acteurs utilisent des méthodes de redressement et des panels « similaires » (électeurs recrutés essentiellement sur Internet et qui répondent régulièrement aux sondages qui leur sont soumis), ils peuvent produire une histoire cohérente… mais erronée dans la même direction.

Ce constat impose, il me semble, une véritable « hygiène du commentaire » : il faut cesser de considérer les « fourchettes » affichées (lorsqu’elles le sont) comme le curseur permettant de décider si une campagne « stagne », « bouge » ou « bascule ».

2027 : Vers une maturité de l’information électorale ?

À l’approche du double scrutin de 2027 – l’élection présidentielle suivie d’élections législatives – l’enjeu n’est pas seulement de savoir qui « gagnera », mais de définir comment nous acceptons d’être informés (voire influencés). La séquence de 2024 a servi de rappel brutal : un appareil « statistique », aussi sophistiqué soit-il, peut totalement manquer la physionomie d’une assemblée si l’on confond l’intention de vote nationale avec la projection locale en sièges.

Pour l’élection présidentielle de 2027, le défi sera de ne pas se laisser enfermer dans le confort d’un chiffre unique. Le cadre sera « pur » et contrôlé par la Commission des sondages, mais l’expérience de 2012 (et en réalité celle de bien d’autres) nous rappelle qu’une marge d’erreur « théorique » de deux points peut masquer une imprécision réelle de plus de cinq points une fois les biais potentiels intégrés. Il est temps que les médias et le public adoptent un « pacte de sobriété » : privilégier les fourchettes larges et admettre qu’à trois points (voire cinq points) d’écart, rien n’est clair.

Concernant les législatives qui suivront, la vigilance devra être redoublée sur les projections en sièges. Comme l’a souligné la Commission des sondages, ces exercices ne bénéficient d’aucun encadrement méthodologique strict et dépendent de paramètres locaux (offres politiques, désistements) qu’un sondage national ne peut saisir. Continuer à présenter ces projections comme des résultats scientifiques et fiables, c’est entretenir une « confiance collective dans une erreur collective ».

En définitive, mon propos appelle une alliance entre culture statistique et culture civique. La loi de 2016 a ouvert la « boîte noire » en imposant la transparence des notices. Il appartient désormais aux acteurs du débat public de transformer cette transparence en une véritable « hygiène du commentaire ».

Un chiffre n’est pas un destin, c’est une mesure ; et en démocratie, le destin n’appartient qu’au vote, une fois les hypothèses, les méthodes, les estimations et les projections remises à leur juste place.

Et pour les élections municipales ? Dans les grandes villes (Paris, Lyon, Marseille…), les instituts s’appuient le plus souvent sur leurs panels, puis filtrent les répondants pour ne retenir que les personnes inscrites sur les listes électorales de la commune (et, le cas échéant, de l’arrondissement/secteur). La méthode des quotas et les redressements restent les principaux outils statistiques mobilisés pour estimer les intentions de vote. Restons vigilants !

The Conversation

Léo Gerville-Réache ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Peut-on faire confiance aux sondages politiques ? Un statisticien nous donne les clés pour les décrypter – https://theconversation.com/peut-on-faire-confiance-aux-sondages-politiques-un-statisticien-nous-donne-les-cles-pour-les-decrypter-276475

Le pouvoir des communes face à l’État : enjeu caché des municipales

Source: The Conversation – in French – By Luc Rouban, Directeur de recherches (CNRS) au Cevipof, Sciences Po

À un an de l’élection présidentielle, les municipales de 2026 sont un scrutin charnière, révélateur de l’état réel du paysage politique français. Cependant, derrière l’affrontement partisan se joue un enjeu plus profond : savoir si la commune reste un lieu essentiel de notre démocratie, ou si elle s’est muée en simple rouage administratif.


Les élections municipales de 2026 vont revêtir une importance particulière. Tout d’abord, parce qu’elles vont constituer un test pour mesurer les rapports de force politiques avant l’élection présidentielle de 2027 qu’elles précèdent immédiatement, une situation qui ne s’était pas reproduite depuis 2001. Ensuite, parce qu’elles interviennent dans un contexte de trouble, voire d’usure démocratique. La séquence ouverte par les élections législatives de 2024, faite d’instabilité et d’impuissance gouvernementale, est venue parachever un processus de décomposition et de recomposition politique amorcé depuis 2017 et la première victoire d’Emmanuel Macron.

Mais derrière les enjeux partisans se profile un enjeu caché, celui de la conception même du rapport au politique. Les élections municipales de 2026 vont raviver un très ancien débat sur ce que sont les communes et le pouvoir local. S’agit-il d’une forme d’organisation urbaine destinée à rationaliser l’action publique ou bien de l’expression plus ou moins spontanée de libertés venant se concrétiser dans une communauté ?

La nationalisation des élections municipales

Bien qu’elles soient locales par définition, les élections municipales vont revêtir une valeur nationale. Dans l’état actuel de confusion politique, chaque parti entend montrer qu’il dispose d’un ancrage territorial et se trouve ipso facto en mesure de répondre aux attentes des Français sur le terrain. Le Rassemblement national (RN) est devenu le parti dominant, mais n’a pas pu réunir un vivier d’élus locaux suffisant pour démontrer son omniprésence et a préparé environ 700 listes. Son espoir est de conquérir quelques grandes villes, comme Calais ou Toulon. La question se posera de savoir si la suprématie des Républicains (LR) dans les villes de plus de 9 000 habitants, actée en 2020, pourra se prolonger sans entériner « l’union des droites » avec le RN.

À gauche, la fin du Nouveau Front populaire met en concurrence La France insoumise (LFI) et le Parti socialiste (PS) pour le leadership dans la perspective de la présidentielle de 2027, avec l’engagement de députés LFI à l’assaut de Paris ou de Marseille. Le PS va mesurer la portée de sa stratégie de recentrage et d’alliance avec Les Écologistes pour espérer récupérer des villes passées à droite en 2014, comme Reims ou Toulouse. Pour le bloc central, l’enjeu est celui de savoir ce que pèse encore le macronisme, alors que Renaissance a préféré soutenir des candidats Horizons (à Paris), divers droite (à Lyon) ou d’anciens LR (à Marseille).

Projeter sur les élections municipales les enjeux de l’élection présidentielle permet aux partis politiques de renforcer leur légitimité alors qu’ils sont désormais faibles et incapables de canaliser la violence sociale. Cette instrumentalisation occulte cependant la nature du débat démocratique que soulèvent ces élections.

Une histoire du long terme

Pour comprendre ce dont se revêt le pouvoir municipal dans la France de 2026, il faut bien cerner l’importance d’un débat historique qui entoure l’apparition du fait communal au détour des IXe et Xe siècles. Les communes, souvent issues des paroisses catholiques, se sont alors multipliées dans un cadre juridique nouveau, celui de chartes passées avec des autorités de tutelle – rois, seigneurs, autorités ecclésiastiques – qui leur concédaient des libertés de gestion mais, surtout, reconnaissaient l’existence de pouvoirs sociaux autonomes : les communes deviennent des personnes morales.

On doit surtout retenir le fait qu’elles deviennent l’expression d’une solidarité entre les habitants, qui se doivent « foi, assistance et conseil ». Ceux-ci participent à des assemblées générales convoquées « à corz cornant et à cloiche sonant », selon un modèle institutionnel qui se diffuse en Europe.

Deux facteurs sociopolitiques vont jouer un rôle décisif dans l’invention de la commune, que l’on retrouve très clairement dans la France du XXIe siècle : d’une part, un mouvement de différenciation et d’individuation, qui conduit à l’affirmation d’une identité locale collective ou communautaire et, d’autre part, un effondrement du pouvoir central, marqué par l’instabilité et l’inefficacité. Petit parallèle historique : Louis II dit le Bègue reste roi des Francs deux ans (877-879), Charles III le Gros trois (884-887), tout comme Louis III (879-882), et le dernier roi carolingien, Louis V, un an (986-987). Comme le souligne Émile Durkheim dans un texte de 1903 : « L’activité de la société est en raison inverse de l’activité de l’État. » L’émancipation de la société conduit à inventer de nouvelles structures politiques qui permettent de se protéger et d’affirmer ses libertés.

De l’institution communautaire à l’institution oligarchique

Cette conception de la commune va disparaître sous l’effet d’un mouvement de concentration oligarchique qui s’opère à partir du XIVe siècle, puis d’une nouvelle doctrine juridique venant à l’appui de la centralisation monarchique à partir du XVIᵉ siècle, qui fera progressivement de la commune un simple rouage de la puissance royale, dont les représentants, les maires, ne sont plus élus mais titulaires d’offices, dont l’achat devient une aubaine financière pour l’État. En 1555, un édit royal crée les généralités (ancêtres de nos préfectures) sous la conduite d’un intendant nommé par le roi qui va contrôler les finances communales et vérifier si les élus ne s’octroient pas trop d’indemnités.

Cette évolution oligarchique et de concentration du pouvoir municipal est le produit de deux facteurs opposés. Le premier, apparu très tôt, est le besoin de disposer de maires ayant fait des études juridiques et disposant d’un bagage universitaire. Très vite, dès le XIIIe siècle, les bourgeois sont à la recherche de bons maires pour leur commune, ce qui implique déjà un certain savoir-faire professionnalisé. Cette nouvelle élite va s’associer à la bourgeoisie marchande et aux Parlements pour contrer le pouvoir royal mais, de ce fait, s’insérer dans de plus vastes réseaux sociaux et familiaux. Le second, inverse, mais jouant paradoxalement dans le sens d’une dévitalisation de l’idée communale et communautaire originelle, tient à la construction de l’État moderne, qui impose de disposer de rouages locaux et appuie les élites locales dans leur lutte contre la noblesse et les seigneurs.

Les conseils et les « jurés » ou les « échevins » vont rapidement s’imposer, tandis que les assemblées de citoyens disparaissent peu à peu. Bien que la Révolution et les régimes républicains qui lui succèdent fassent de l’élection démocratique le ressort du pouvoir municipal, ce dernier se réduit désormais à un contre-pouvoir plus ou moins fragile par l’insertion des maires dans la notabilité, qui conduit aux fonctions politiques nationales.

Le pouvoir municipal à la croisée des chemins

En 2026, le pouvoir municipal se retrouve en tension entre ces deux acceptions de la commune. La première est celle du pouvoir direct des citoyens, tel qu’il s’exprime positivement dans l’investissement dans les assemblées participatives locales et, négativement, dans les agressions dont les maires font l’objet en nombre croissant. L’idée d’un pouvoir de proximité, efficace et rapide, est partagée par une majorité de citoyens. Le Baromètre de la confiance politique du Cevipof montre ainsi qu’a émergé une autre idée du pouvoir politique, moins partisan et plus soucieux du détail des vies ordinaires.

Alors que le pouvoir central est fortement critiqué, le pouvoir local est apprécié : si 22 % des enquêtés ont encore confiance dans l’institution présidentielle, 60 % font confiance à leur maire, 58 % à leur conseil municipal. Bien plus, la demande de décentralisation est forte. Les enquêtés estiment à 79 % qu’il faudrait donner plus de pouvoir aux collectivités locales face l’État. Cette moyenne ne varie ni en fonction du niveau de diplôme, ni de la catégorie socioprofessionnelle, ni même du vote au premier tour de l’élection présidentielle de 2022 puisque cette proportion est de 82 % chez les électeurs de Jean-Luc Mélenchon, de 81 % chez ceux d’Emmanuel Macron et de 83 % chez ceux de Marine Le Pen. On est donc en présence d’une demande générale.

La commune reste le lieu de l’efficacité immédiate et de son évaluation rapide par les administrés. La gestion municipale reste d’ailleurs assez étrangère aux engagements partisans. Ce n’est pas par hasard si le facteur qui joue le plus sur le niveau de confiance dans les maires, bien avant la position politique ou les variables sociologiques lourdes, est constitué par le niveau de confiance dans les entreprises privées. Cette observation introduit cependant la seconde dimension du pouvoir municipal.

Celui-ci s’est concentré entre les mains des maires dans un cadre institutionnel où la « prime majoritaire » du scrutin laisse peu de place aux oppositions puisqu’une victoire modeste dans les urnes peut conduire à disposer d’une majorité écrasante de conseillers municipaux. Jusqu’à 50 000 habitants, en moyenne, les listes gagnantes ont obtenu en 2020 autour de 80 % des conseillers, 73 % entre 50 000 et 100 000 habitants et 69 % dans les grandes villes au-delà de 100 000 habitants avec une diversification de la compétition électorale.

Mais on observe aussi un renforcement récent du caractère oligarchique du pouvoir municipal, notamment par le développement des politiques de communication qui personnalisent fortement l’action municipale et valorisent la seule image du maire. Le profil socioprofessionnel des maires est devenu par ailleurs de plus en plus étroit, privilégiant les catégories supérieures ou moyennes diplômées. Entre 2014 et 2020, la proportion de maires issus des catégories supérieures est passée en moyenne dans l’Hexagone de 25 % à 43 %, et dans les outre-mer de 42 % à 49 %. Le mouvement est général, même si la taille des communes vient le moduler, puisque cette proportion passe de 34 % dans les communes de moins de 500 habitants à 72 % dans celles de 30 000 habitants et plus.

Origine sociale des maires de France en 2019 et 2025

Même si les maires bénéficient d’un crédit perdu par le personnel politique national, ils constituent néanmoins une oligarchie souvent impuissante. Les communes dépendent étroitement des dotations financières de l’État et doivent s’insérer dans un carcan de normes nationales tant en matière de santé, d’environnement que de développement urbain ou économique. L’autonomie locale est encore réduite par la nécessité de s’insérer dans des intercommunalités qui décident de plus en plus de la vie quotidienne des habitants, en matière de transports ou de voirie. La décentralisation a été interprétée comme une déconcentration de l’État, laissant les tâches routinières et ingrates au local.

La question municipale résume donc, en 2026, les deux orientations contradictoires qui mettent la démocratie à l’épreuve de l’arbitrage entre deux efficacités politiques. La première reste fidèle à une anthropologie politique faisant du local un lieu de solidarité, de participation et d’identité, ce qui explique pourquoi la France a toujours 35 000 communes. La seconde fait de la gestion municipale un facteur d’adaptation territoriale d’une action publique unitaire et verticale supposée intégrer la société française.


Luc Rouban, est l’auteur de la Société contre la politique aux Presses de Sciences Po. Cet article est publié en partenariat avec Conférence Sciences Po.

The Conversation

Luc Rouban ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le pouvoir des communes face à l’État : enjeu caché des municipales – https://theconversation.com/le-pouvoir-des-communes-face-a-letat-enjeu-cache-des-municipales-276931

Próspera, une enclave libertarienne au cœur des polémiques au Honduras

Source: The Conversation – in French – By Marco Cremaschi, Professeur d’urbanisme, Centre d’études européennes et École urbaine, Sciences Po

La tour Duna, dans l’enclave libertarienne de Próspera.
https://www.prospera.co/en

Sur l’île de Roatán, au large du Honduras, Próspera est une « ville-entreprise » créée en 2017 pour attirer des investisseurs étrangers et stimuler l’économie dans certaines zones du pays. Elle promet un territoire ultralibéral où les impôts sont faibles et les règles assouplies. Mais le projet, contesté par la gauche hondurienne, soulève des questions sur la souveraineté nationale.


À première vue, l’actualité latino-américaine semble dominée par des épisodes spectaculaires quoique contradictoires : alors que, début janvier, les États-Unis ont justifié l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro par des accusations de narcotrafic à son égard, Donald Trump venait, un mois plus tôt, de gracier l’ancien président conservateur du Honduras Juan Orlando Hernández (Parti national), qui avait été condamné pour trafic de drogue en 2024 à une peine de quarante-cinq ans de prison qu’il purgeait en Virginie-Occidentale.

Ces événements, presque concomitants, révèlent toutefois une trame plus discrète mais politiquement significative, où se croisent intérêts géopolitiques, stratégies impériales et expérimentations institutionnelles radicales.

2022-2025 : un court intermède de gauche

Le Honduras occupe, dans cette configuration, une position stratégique en Amérique centrale. Dans les années 1980, il fut la base arrière de l’offensive de l’administration Reagan contre le Nicaragua sandiniste ; plus récemment, il est devenu un point d’appui pour les politiques migratoires coercitives de l’administration Trump, notamment les déportations menées par l’ICE. Il constitue également un arrière-plan logistique et politique des ambitions états-uniennes à Caracas et, potentiellement, à Cuba.

Dans ce contexte, certains observateurs ont suggéré que de puissants soutiens financiers de Donald Trump ont exercé des pressions afin qu’il gracie Hernández et soutienne à la présidentielle du 30 novembre 2025 Nasry Asfura, ancien maire de Tegucigalpa et figure du Parti national. Celui-ci a bel et bien été élu président, devançant les candidats du Parti libéral et du Parti de gauche Libre.

Lors de la présidentielle précédente, tenue en 2022 à la suite de la destitution d’Hernández, Asfura avait été vaincu par la candidate de Libre, Xiomara Castro. Castro avait fait de l’abolition des zones économiques spéciales privées l’un des axes majeurs de son programme. Elle estimait que ces territoires, dotés de règles propres, ne respectaient pas la Constitution et affaiblissaient l’autorité de l’État hondurien sur son propre sol.

Après son élection, le Congrès hondurien abroge d’abord la loi autorisant ces zones, puis la Cour suprême les déclare contraires à la Constitution.

La réaction des investisseurs est immédiate : une procédure d’arbitrage international est engagée contre l’État hondurien pour un montant de dix milliards de dollars (8,6 milliards d’euros) – soit environ 40 % du produit intérieur brut (PIB) national – au motif d’une violation d’engagements envers les investisseurs.

Entre 2023 et 2025, le projet demeure suspendu dans une profonde incertitude juridique, tandis que le contentieux se poursuit et que la presse internationale, ainsi que plusieurs chercheurs, commencent à analyser le cas.

La victoire de Nasry Asfura à la fin de l’année 2025, avec le soutien de Trump, est perçue comme un signal susceptible de rassurer les milieux financiers.

Prospéra, une charter city soutenue par des investisseurs de la Silicon Valley

Au cœur des débats politiques au Honduras on retrouve le projet Próspera, fondé en 2017 par une société enregistrée au Delaware.

Doté d’un capital initial d’environ 120 millions de dollars (103,9 millions d’euros), provenant notamment d’investisseurs de la Silicon Valley tels que Peter Thiel, Marc Andreessen et Sam Altman, il constitue l’une des expérimentations contemporaines les plus avancées de la charter city. La proposition des charter cities a été formulée en 2009 par l’économiste Paul Romer, futur Prix Nobel (2018), qui envisageait la possibilité pour des pays en développement de déléguer l’administration de territoires peu peuplés à des régimes institutionnels alternatifs afin de stimuler la croissance. Implanté sur l’île de Roatán au Honduras, dans le cadre juridique d’une ZEDE (Zone pour l’Emploi et le Développement économique), Próspera ambitionne de transformer un territoire d’environ le double de la superficie de Monaco en une « start-up city » fortement déréglementée.

L’origine institutionnelle de ce dispositif remonte au coup d’État hondurien de 2009, quand l’armée et les milieux d’affaires contraignent le président de gauche Manuel Zelaya à quitter le pouvoir et le remplacent par Roberto Micheletti (Parti libéral). Les gouvernements issus de cette rupture politique engagent une réflexion sur de nouveaux modèles de développement dans un pays marqué par la faiblesse des institutions et de fortes inégalités.

En 2013, une loi institue les ZEDE, territoires dotés d’une large autonomie normative, fiscale, administrative et judiciaire. À partir de 2016, le modèle attire l’intérêt de cercles technologiques et financiers américains d’orientation libertarienne. Honduras Próspera Inc. est créée dans ce contexte, avec Erick A. Brimen, financier vénézuélien, comme principal promoteur. En 2017, un accord est signé avec le gouvernement hondurien pour développer une ZEDE à proximité de la communauté afro-caribéenne de Crawfish Rock, héritage de la présence coloniale britannique.

Des précédents de charter cities comme Shenzhen, en Chine, illustrent le potentiel transformateur des zones spéciales, leur réussite dépendant de conditions étatiques et géopolitiques difficilement reproductibles. Romer s’est ultérieurement retiré de plusieurs collaborations, y compris au Honduras, invoquant un manque de transparence et des garanties démocratiques insuffisantes.




À lire aussi :
Derrière la reconnaissance mondiale de Shenzhen, le succès des villes intelligentes chinoises


Une ville-entreprise fantôme

Formalisée en 2020, Próspera fonctionne comme une ville-entreprise. Le taux d’imposition peut descendre à 1 % sur le revenu brut des sociétés contre environ 25 % au niveau national. En cas de désaccords, les différends sont tranchés par un arbitrage privé en lieu et place des tribunaux étatiques. Elle peut également adopter des cadres réglementaires inspirés de trente-six ordres juridiques différents ou en élaborer de nouveaux. Elle dispose ainsi d’un système judiciaire séparé, sans juges honduriens.

L’obtention d’un statut de résident permanent coûte environ 1 000 dollars (plus de 826 euros). Les taxes perçues dans la zone sont réinvesties exclusivement dans son périmètre. La majorité des plus de deux cents entreprises enregistrées opèrent virtuellement, souvent dans le secteur des cryptomonnaies. Malgré cette autonomie, des incidents surviennent. En 2024, un décès survient sur un chantier, l’extraction de la pierre de corail aurait endommagé la côte.

Sur le plan urbain, la matérialisation demeure embryonnaire. Un seul immeuble résidentiel a été achevé. Pourtant, le plan initial prévoyait 38 000 habitants d’ici à 2030 et plus de 500 millions de dollars (433 millions d’euros) d’investissements à court terme. Sont annoncés une usine de maisons modulaires conçues par Zaha Hadid Architects, un café Bitcoin doté d’un centre éducatif, une clinique génétique, un centre de plongée sous-marine, ainsi qu’un service de livraison par drones.

Les tensions se cristallisent autour des projets d’expansion territoriale : des représentations promotionnelles montrant la côte transformée en un district de gratte-ciels et de marinas ont alimenté les craintes d’expropriation et de marginalisation des communautés locales, malgré l’insistance des promoteurs sur le caractère volontaire de l’adhésion.

Politiquement, ces projets s’inscrivent dans une transformation plus large des rapports entre capital et souveraineté. Soutenus par des réseaux financiers et idéologiques liés à la Silicon Valley, ils ne constituent pas seulement des expériences urbanistiques, mais des dispositifs remettant en cause le lien moderne entre le territoire, la citoyenneté et l’État.

La ville y est redéfinie comme plate-forme entrepreneuriale, la souveraineté comme variable négociable. Balaji Srinivasan, entrepreneur américain et figure du libertarianisme technologique, propose ainsi que des communautés numériques se structurent jusqu’à rivaliser avec les États nationaux, en substituant progressivement à la souveraineté territoriale des entités transnationales gouvernées selon des logiques d’optimisation réglementaire.

Une utopie libertarienne emblématique

Toutefois, cette prétendue négation de l’État demeure paradoxale. Próspera et ses projets analogues dépendent du soutien d’États fragiles, d’élites politiques disposées à concéder des fragments de souveraineté et de contextes de crise institutionnelle, ainsi que de l’appui implicite ou explicite d’une puissance hégémonique. Les « techno-barons » aspirent à se libérer de l’État tout en s’appuyant sur la protection géopolitique qu’il garantit. Cette alliance, inédite et instable, constitue une contradiction structurelle.

D’autres limites concernent la rhétorique des finalités vertueuses : le développement, la lutte contre la pauvreté, la protection de l’environnement. L’argumentaire philanthropique masque souvent une dissociation croissante entre le capital global et les droits sociaux, entre la gouvernance algorithmique et la souveraineté démocratique. Si le droit formel reconnaît le salaire minimum et la liberté syndicale, des habitants dénoncent depuis 2020 des risques d’expropriation et d’exclusion des processus décisionnels. Les inégalités d’accès aux services à l’eau, aux infrastructures et à l’espace littoral nourrissent les tensions, tandis que les bénéfices demeurent concentrés.

Enfin, Próspera se présente comme « crypto, bio et robo » : un laboratoire déréglementé pour la finance numérique, la biotechnologie, la génétique et les technologies d’extension de la vie, avec un contrôle public minimal. L’expérimentation urbaine apparaît ainsi comme le vecteur spatial d’une accélération technologique au service d’une élite transnationale.

Plus qu’un simple litige juridique, Próspera constitue un cas exemplaire d’une géographie contemporaine faite de zones spéciales, d’enclaves et de corridors d’exception qui structurent le capitalisme global. Loin d’être marginal, ce modèle participe d’une reconfiguration normative de la ville et de la souveraineté au XXIe siècle – un processus dont les implications démocratiques et anthropologiques demeurent ouvertes et profondément controversées.

The Conversation

Marco Cremaschi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Próspera, une enclave libertarienne au cœur des polémiques au Honduras – https://theconversation.com/prospera-une-enclave-libertarienne-au-coeur-des-polemiques-au-honduras-276247