Chine-Inde : le face-à-face des géants

Source: The Conversation – in French – By Emmanuel Lincot, Spécialiste de l’histoire politique et culturelle de la Chine contemporaine, Institut catholique de Paris (ICP)

Les relations entre la Chine et l’Inde s’inscrivent dans une longue histoire politique et culturelle. Bouddhisme, colonisation occidentale puis décolonisation et héritages de la guerre froide : les deux géants asiatiques partagent un immense passé commun. Dans son ouvrage Chine-Inde. La guerre des mondes, Emmanuel Lincot, sinologue, professeur à l’Institut catholique de Paris et directeur Asie de l’Iris, revient sur les rivalités et les interdépendances sino-indiennes. Extrait.


Prolégomènes

En guise de préambule général à cette étude très générale concernant les relations entre la Chine et l’Inde, il est primordial de restaurer la place occupée par l’imaginaire dans l’histoire culturelle de ces deux pays, car lui seul expliquerait la puissante attirance qui s’est exercée entre eux, à l’origine de leur porosité même. Cette attirance correspond à une épistémè. Elle s’ouvre sur près d’un millénaire, depuis l’introduction du bouddhisme en Chine sous les Han de l’Est (IIe siècle de notre ère), par l’intermédiaire tout d’abord des missionnaires et marchands kouchans, jusqu’aux invasions islamiques ghaznévides et la destruction hautement symbolique de ce lieu d’études bouddhistes que fut Nalanda dans la province du Bihar vers 1200.

Cette longue période est marquée par toute une série d’échanges, dans le domaine de la pensée et de l’esthétique notamment. C’est ce que retient l’historiographie la plus courante, sous la forme de prodigieux inventaires dont on retiendra ceux réalisés à l’initiative du gouvernement indien, fruit d’une collaboration académique sino-indienne remarquable éditée il y a dix ans, et si le bouddhisme dans ces échanges finit par être marginalisé, c’est qu’en Inde même il entrait dans une phase irréversible de déclin par rapport à l’hindouisme tandis que le néoconfucianisme en Chine, sous la dynastie Song, dans ses formes les plus réactionnaires, se muait en une politique de rejet vis-à-vis de cette religion d’origine étrangère.

En apparence tout au moins, car ce bouddhisme première manière qui avait emprunté ses thèses sur la vacuité des choses attribuées au grand penseur Nagarjuna (IIe siècle de notre ère), se voit transformé dans son contact avec la Chine par la puissance d’une toute autre tradition, l’herméneutique tibétaine. Celle-ci, jusqu’au début du XXe siècle, nourrit à la Cour sino-mandchou de Pékin tout un ordonnancement qui allie à la fois le rite au mythe. Ce dernier tient lieu d’explication, de fabulation, de facteur de mobilisation, mais aussi de mode discursif permettant d’élaborer toute une variante de représentations, politiques notamment.

Lorsque Xi Jinping convoque la mémoire bouddhiste de son pays à Xi’an (2015) ou que Narendra Modi lui rendant la pareille s’attache à commémorer la figure de Bodhidharma à Mahabalipuram (2019), chacun souligne des analogies structurelles, sans se préoccuper des différences historiques, ce qui relève bel et bien d’une préoccupation avant tout idéologique. Ce qui vaut pour les périodes anciennes vaut pour les périodes les plus récentes. Ainsi, et pour s’en tenir à un événement de la seconde moitié du XXe siècle important dans l’histoire des relations internationales, Bandung est l’un des grands mythes continuant à nourrir les imaginaires politiques à la fois indien et chinois. Cette conférence qui vit en 1955 New Dehli et Pékin défier l’Occident, au nom des intérêts du Tiers Monde, demeure l’une des grandes références idéologiques que le Sud Global a cœur encore aujourd’hui à cultiver.

C’est que ces deux États ont une histoire commune et douloureuse vis-à-vis de l’Occident. Elle est liée au déploiement des voies de communication et partant, des échanges les plus divers. Échanges suivant le cheminement des convoyages de l’opium à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, dans une trajectoire géographiquement parallèle à celle des imprimés, lesquels sont symptomatiques d’une accélération de l’histoire. En définitive, cette accélération de l’histoire n’est pas autre chose qu’une accélération de la médiation. Transnationale, cette histoire voit le jour avec le capitalisme international et la colonisation des espaces indien et chinois que l’Europe marchande convoite. Elle bouleverse les représentations traditionnelles chinoise et indienne du monde. Respectivement marquées par un rapport centre/périphérie que traduisent les spéculations indiennes sur le symbole du mandala ou pour la Chine par un marquage identitaire fort et que personnifie la Grande Muraille, ces représentations volent en éclat lorsqu’au XIXe siècle les Européens s’imposent avec des normes, une supériorité technique et un calendrier que ne maîtrisent ni les Indiens ni les Chinois.

Ce qui change aussi c’est une culture impériale vernaculaire que remettent en cause les Européens. C’est vrai, côté chinois, avec les Guerres de l’Opium ou du côté indien dès la prise de New Dehli (1857) et la délégitimation des dynasties régnantes (Qing et Moghole). Désormais, les décisions pour l’Inde et la Chine se prennent à Londres et à Paris. Les puissances conquérantes morcellent de leur emprise territoriale des régions entières. Encore à ce jour, l’Inde et la Chine n’ont de cesse que de vouloir les réintégrer dans leur propre espace de sécurité ou, à défaut, d’en chasser définitivement toute présence étrangère qui viendrait à s’y exercer.

La reconfiguration des espaces stratégiques n’est pas le seul héritage des transformations liées à l’entrée brutale de l’Inde et de la Chine dans l’ère moderne. L’exemple de l’islam indien, sous la colonisation britannique, et ses ramifications jusqu’en Chine à travers la présence de communautés basées à Hongkong ou celui, beaucoup plus récent, galvanisant les mouvements contestataires de la Milk Tea Alliance depuis les marges des mondes indien et chinois, sont en cela des plus probants.

Mais l’évocation de ces faits ne saurait faire oublier que cette histoire partagée se bâtit sur des omissions sélectives. Si c’est particulièrement vrai pour la Chine eu égard à l’histoire du « siècle de la honte » (bai nian guo chi), autrement dit le XIXe siècle dans son rapport conflictuel aux puissances européennes, cela l’est davantage pour l’épisode traumatisant que représentent les ratées du maoïsme, et que le régime entend faire disparaître d’un trait. Cette amnésie peut être identifiée, également en Inde, comme une source possible de pratiques discriminatoires à l’encontre du passé moghol et musulman en l’espèce ici. Dans les faits, cette discrimination commence très tôt avec une référence forte à l’hindutva. Son terreau idéologique né dans le contexte colonial britannique du début du XXe siècle sera le fil directeur, on le sait, de toute l’extrême droite hindouiste.

Atavisme géographique et héritages de la guerre froide

Cette radicalité n’est évidemment pas la seule que l’on observe. La perception de l’espace stratégique de chacun de ces pays change tout autant. Ainsi, jusqu’au XIXe siècle la menace existentielle pour l’empire chinois se situe dans les régions du Nord et de l’Ouest, régions associées dans les mémoires collectives, au danger du monde barbare. Elles redeviendront prioritaires et stratégiques à l’issue du schisme sino-soviétique, dans les années soixante, alors que Mao Zedong craignait par-dessus tout une invasion par les troupes de Moscou depuis la Mongolie et la Sibérie et ce, après un intermède d’un siècle qui avait été marqué par le dépeçage de l’empire à l’instigation des puissances européenne et japonaise, c’est-à-dire sur son flanc Est.

Comparativement, pour l’Inde et à la suite de l’effondrement de l’URSS en 1991, ce schéma s’inverse. Pour New Dehli, le danger provient en effet beaucoup moins de la mer et du littoral que du grand Nord et de ses régions limitrophes qui l’opposent à la Chine et au Pakistan. La guerre froide aura toutefois laissé de part et d’autre des préjugés et des appréhensions tenances qui échappent à ces considérations géographiques, qu’il s’agisse de la relation établie par Pékin ou New Dehli vis-à-vis de Washington et de Moscou. Pour des raisons historiques, une grande partie de l’armée indienne doute de la fiabilité américaine à son endroit.

Des incartades voire de spectaculaires revirements de la Maison Blanche, elle a été ébranlée par trois fois. La première, lorsque les Américains se sont engagés en 1954 à apporter une assistance militaire au Pakistan, qui, en contrepartie, a participé au système d’alliances occidentales (Organisation du traité de l’Asie du Sud-Est (OTASE), puis pacte de Bagdad). La deuxième, lorsque les Américains ont soutenu les Pakistanais contre les sécessionnistes du Bangladesh en 1971 ; ces derniers bénéficiant en revanche de l’aide des Indiens et de leur partenaire soviétique. La troisième enfin, est liée à la question tibétaine. Depuis 1959, le Dalaï-lama s’est réfugié à Dharamsala dans le Nord de l’Inde et la CIA conduit des commandos tibétains depuis le territoire indien contre des intérêts chinois.

Lorsque Richard Nixon rencontre son homologue Mao Zedong en 1972, Tibétains et Indiens assistent impuissants au lâchage de ces hommes. Malgré les critiques proférées par Pékin contre Washington et Moscou, la Chine, elle, reste à la fois pragmatique et prudente vis-à-vis des États-Unis. D’une part en raison d’une antériorité de liens sino-américains profonds qui remontent à la seconde guerre mondiale alors que Washington soutenait les Chinois dans leur effort de guerre contre les Japonais avec l’envoi notamment des premières escadrilles de volontaires américains commandés par le Général Chenault, les Flying Tigers.

À ce précédent s’ajoute la collaboration discrète dans les années quatre-vingt entre la CIA et les services chinois afin de renseigner les Moudjahidines afghans en lutte contre les Soviétiques. L’idylle sino-américaine est ternie par les massacres des étudiants à Tiananmen en 1989. Washington impose un embargo sur la vente d’armes à Pékin. Il est encore en vigueur aujourd’hui. Dans le même temps, Washington semble donner des signes d’encouragement en faveur de la démocratisation de Taïwan, île avec laquelle les Américains ont signé le très important Taïwan Relations Act. Avec Moscou, l’Inde entretient des relations privilégiées dès son indépendance et la relation militaire au sein de leur partenariat stratégique occupe une place de premier rang.

Depuis l’instauration du régime en 1949, l’État-Parti chinois s’est quant à lui à la fois inspiré de l’URSS défunte ou s’y est référée comme repoussoir. Ainsi, se confondant avec les structures de l’État, le Parti fonctionne sur un mode stalinien. Dans ses choix de développement, y compris dans la volonté de se doter de l’arme nucléaire à partir de 1964, Moscou est le modèle vers lequel les premières générations de communistes et stratèges chinois se tournent. Quitte à devoir renoncer, comme dut s’y plier Mao Zedong, à l’usage de la guérilla au profit d’une modernisation de l’Armée Populaire de Libération et ce, en suivant des modalités plus conventionnelles, c’est-à-dire en optant pour un programme de nucléarisation qu’appelait de ses vœux le Maréchal Peng Dehuai.

Notons que cet usage de la guérilla d’inspiration chinoise a fait bien des émules en Inde même avec le développement d’une mouvance, les Naxalites. Dès les années soixante, elle a recours à une lutte armée de nature asymétrique, et revendique pleinement sa filiation idéologique avec le maoïsme chinois en vue d’instaurer une démocratie directe et défendre les intérêts des paysans. Si cette mouvance s’essouffle aujourd’hui, elle ne constitue pas moins, dans ses modalités profondes, une opposition structurée au modèle de la démocratie représentative et le modèle d’une utopie rurale vivace quoi que malmenée par les bouleversements en Inde liés au développement du capitalisme, la privatisation de l’économie à partir des années quatre-vingt dix et l’explosion des cultures urbaines.

Sur le plan international, que ce soit en Inde ou en Chine, la chute du Mur de Berlin en 1989 puis la chute, trois ans plus tard, de l’URSS est de toutes les mémoires. C’est sur ses cendres (dont la décomposition est à l’origine de l’indépendance de quinze États) qu’Evguenij Primakov, alors ministre des Affaires étrangères de la toute jeune fédération de Russie, devient l’ardent avocat de la multipolarité, en tant qu’alternative à l’hégémonie mondiale exercée par les États-Unis. Ce choix demeure une constante pour Moscou. Cette volonté russe s’est parfois plus clairement exprimée sur la nécessité de constituer un axe « Moscou-Pékin-Delhi ». Véritable serpent de mer, cette idée de « trilatéralisme » n’a pas toujours fait l’unanimité. Ainsi, Pékin a longtemps fait prévaloir le principe de « coexistence pacifique » (heping gongchu, une expression empruntée par Mao Zedong aux Soviétiques) avant d’employer, beaucoup plus tard, celle d’« ascension pacifique » (heping jueqi) sous la présidence (2003-2013) de Hu Jintao, comme doctrine caractérisant ses choix de politique étrangère.

Quelles perspectives ?

Alors que la Chine et l’Inde s’apprêtent en cette fin de XXe siècle à souscrire aux règles de la mondialisation, et à poursuivre le développement de voies alternatives à l’Occident, chacune cherche à consolider sa présence sur ses marges. La Look East Policy pour l’Inde et la volonté pour la Chine de sanctuariser ses intérêts dans le Sud de la mer de Chine en sont la parfaite illustration. Bien que la Russie fasse figure de matrice référentielle à ces velléités de coopération trilatérale, la rivalité systémique qui oppose pour l’heure la Chine à l’Inde augure mal d’une structure pérenne commune aux trois États.

Toutefois, chacun de leurs dirigeants se projette déjà dans une ère post-américaine pour définir leur rôle dans les relations internationales. On en veut pour preuve leur rencontre fortement médiatisée lors du sommet de l’Organisation de Coopération de Shanghai à Tianjin en août 2025. Cette projection leur sera d’autant plus aisée que les axes de leur politique étrangère, sur bien des aspects convergent, et sont même parfois très proches.

Si leur attachement à la défense de leurs intérêts et à leur souveraineté est un premier point commun, leur souhait d’accompagner la mondialisation pour gagner en influence sur la scène internationale en est un autre. Cette idée d’une trilitéralité entre les trois États sera encouragée par Vladimir Poutine et trouvera des échos favorables auprès de Pékin. Tandis que la Chine y verra le moyen de contrer l’unipolarité américaine qu’elle commencera ouvertement à contester, l’Inde se verra chaque année davantage acculée à des choix cornéliens dans le choix de ses priorités de partenariat tout en gardant un avantage, celui d’être ramenée au centre de toutes les attentions. La signature des accords de libre-échange entre l’Inde et l’Union européenne en janvier 2026 confirme cette observation et montre le souhait de l’Inde à privilégier un nouvel équilibre avec ses partenaires européens.

Et pour cause, les faits sont têtus : partageant avec la Chine 3800 kilomètres de frontière commune avec la Chine, New Dehli et Pékin n’ont toujours pas su apaiser leurs litiges frontaliers. Ils s’ajoutent à ceux qui opposent au Cachemire l’Inde au Pakistan, de nouveau entrés en guerre pour une brève période en avril 2025. Pour Pékin, ce foyer de crise constitue avec son prolongement himalayen, « une nouvelle frontière ». Alors que la Chine a réglé la plupart de ses contentieux frontaliers, l’Himalaya est la dernière région de sa périphérie où ses frontières ne sont pas stabilisées. Cette instabilité est liée à une problématique plus profonde, celle que pose l’intégration de deux régions situées sur ses confins. Elles se heurtent aux paradigmes historiques et culturels proprement chinois. Ce sont les provinces du Tibet et du Xinjiang. Elles comptent encore aujourd’hui parmi les régions les plus déshéritées du pays.

Rappelons que chacune est d’autant plus importante, qu’elle ouvre respectivement vers le subcontinent indien et l’Asie centrale. Se comprend d’autant mieux le fait que les questions ouïgoure et tibétaine soient moins traitées par les analystes indiens sous l’angle des droits de l’Homme, comme le font leurs homologues occidentaux, que sécuritaires. Le seul Tibet représente 13 % du territoire chinois. La province est en contact avec l’Inde, le Bhoutan, le Népal, le Myanmar et le Pakistan, sa position en surplomb, ses ressources minières et en eau offrent à Pékin un ascendant considérable par rapport à New Dehli. Le développement du grand Ouest programmé dès la fin des années quatre-vingt-dix par le gouvernement central confère au Tibet une place particulière en tant que province frontalière mais aussi dans les moyens alloués en vue de son essor sur le plan économique. C’est cette région du monde qui verra sans doute de prochaines déflagrations.

The Conversation

Emmanuel Lincot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Chine-Inde : le face-à-face des géants – https://theconversation.com/chine-inde-le-face-a-face-des-geants-275461

Élections municipales : quelle place pour les femmes, les minorités et les classes populaires ? Enquête en Seine-Saint-Denis

Source: The Conversation – in French – By Violette Arnoulet, Urbaniste et maître de conférences en sociologie à l’université Paris Dauphine – PSL, Université Paris Dauphine – PSL

Dans certains départements français, dont la Seine-Saint-Denis, les mandats municipaux se sont largement ouverts aux femmes et aux personnes appartenant à une minorité visible. Mais cette évolution masque une reconfiguration du « plafond de verre », entre discriminations, exclusion des classes populaires et limitation à des postes stéréotypés.


À quelques semaines des élections municipales de mars 2026 se repose la question de la faible représentativité du personnel politique français. Dans les conseils municipaux comme à l’Assemblée nationale, la professionnalisation des élu·e·s s’accompagne de la quasi-disparition des classes populaires et du maintien d’assemblées majoritairement blanches et le plus souvent présidées par des hommes. En 2025, 21 % seulement des maires étaient des femmes et 9 % déclaraient une profession d’employé ou d’ouvrier.

Qu’en est-il en Seine-Saint-Denis, département marqué par l’histoire de la « banlieue rouge », la présence des classes populaires et d’une immigration ancienne ? Les listes candidates et les conseils municipaux sont-ils, dans ce département comme ailleurs, de plus en plus éloignés de la population qu’ils représentent ?

Pour nourrir ces réflexions, nous partageons les premiers résultats d’une enquête sur les 40 communes de ce département, menée par une équipe des universités Paris Nanterre, Paris 8 et Paris Dauphine. Cette recherche documente les évolutions des candidats et candidates aux élections municipales et celles des membres des conseils municipaux de 2001 à 2020, au prisme de la classe sociale, du genre et de l’assignation raciale. Elle analyse notamment la place en politique des personnes renvoyées à un statut social inférieur, sur la base de leur origine supposée, de leur apparence ou de leur nom. On désigne ici ces personnes comme « racisées » ou « minorités visibles ».

Une percée des femmes et des minorités racisées dans les conseils municipaux

Depuis les élections municipales de 2001, l’évolution du personnel politique en Seine-Saint-Denis suit les tendances nationales. Si l’implantation du Parti communiste français (PCF) a longtemps favorisé l’élection de conseillers municipaux et de maires ouvriers, la présence des classes populaires dans les assemblées municipales est désormais résiduelle : seuls 11 % des personnes élues en 2020 sont employées ou ouvrières, alors que ces catégories représentent 53 % de la population active du département. Comme dans le reste des communes urbaines, les conseils municipaux de Seine-Saint-Denis sont plus accessibles aux cadres (42 % des personnes élues en 2020, pour 21 % de la population active du département). Ces dynamiques sont encore plus vraies pour le mandat de maire : 25 maires sur 40 sont des cadres en 2020.

Du côté du genre, les lois sur la parité en politique ont renforcé la présence des femmes. En 2020, elles représentaient 48 % des personnes élues du département. Leur part reste néanmoins inférieure à 50 %, signe que les têtes de liste sont, ici comme ailleurs, plus souvent des hommes. Cette féminisation s’accompagne, par ailleurs, d’une forte sélection sociale des femmes élues qui, comme les hommes, sont très souvent des cadres (40 % des élues).

Dans ce contexte, c’est une évolution moins commentée qui a retenu notre attention. Depuis 2001, la présence de personnes appartenant aux minorités visibles se renforce dans les conseils municipaux du département. Les élections de 2008 qui suivent les révoltes urbaines de 2005 marquent un tournant : la part des personnes racisées double sur les listes candidates et augmente fortement dans les conseils municipaux. Elle triple même au sein des bureaux municipaux (composés d’un·e maire et de ses adjoint·es) qui concentrent la réalité du pouvoir communal.

En 2020, les personnes racisées représentent désormais plus du tiers (36,2 %) des membres des conseils municipaux, améliorant ainsi la représentation politique de la population du département.

Comme pour les femmes, cette ouverture bénéficie surtout aux classes moyennes et supérieures : 5 des 7 maires racisés élus en 2020 sont des cadres ou des chefs d’entreprise, et aucun n’est ouvrier ou employé. Néanmoins, beaucoup d’élu·es racisé·es sont des enfants ou des petits enfants d’immigré·es de milieu populaire qui ont connu une ascension sociale. Au sein des conseils municipaux, cette trajectoire les distingue des autres élu·e·s, de même que leur jeunesse (19 % ont moins de 30 ans en 2020).

Figure : La part des personnes racisées parmi les candidat·es aux élections municipales, les élu·es des conseils municipaux et des bureaux municipaux est en progression constante depuis les élections de 2008

Un graphique représentant la part de personnes racisées parmi les candidats et candidates aux élections municipales, dans les conseils municipaux et dans les bureaux municipaux
Évolution de la part des personnes racisées parmi les candidats et candidates aux élections municipales, dans les conseils municipaux (CM) et dans les bureaux municipaux (BM) de Seine-Saint-Denis, entre 2001 et 2020. On voit que ces trois variables augmentent fortement en 2008, puis progressent régulièrement, malgré un léger ralentissement de la croissance de la part des personnes racisées dans les conseils municipaux en 2020.
Fourni par l’auteur

Dans les communes de Seine-Saint-Denis, représentation des classes populaires et diversité de genre ou ethnoraciale ne vont ainsi pas de pair. Au contraire, l’entrée de femmes et de personnes racisées dans les conseils municipaux s’accommode du renforcement de la sélection sociale, aboutissant à l’invisibilisation des classes populaires. Peut-on pour autant conclure de cette avancée relative que le racisme et le sexisme auraient disparu en politique ?

Le « plafond de verre » n’a pas disparu, il s’est reconfiguré

Premier constat, les femmes et les personnes racisées continuent à faire face à des obstacles dans l’accès aux responsabilités. C’est pour le mandat de maire que le « plafond de verre » résiste le mieux, en particulier pour les femmes. Dans les 40 communes du département, seules 5 femmes sont élues maires en 2020, sans amélioration vis-à-vis des scrutins précédents.

Pour les personnes racisées, ce plafond de verre, longtemps impénétrable, commence à se fissurer. En 2014, Stains est la première ville de Seine-Saint-Denis à élire un descendant de l’immigration algérienne en la personne d’Azzedine Taïbi. En 2020, c’est le cas de six autres communes, ce qui porte à sept le nombre de maires racisés. Deux femmes racisées accèdent également à cette fonction en cours de mandat en 2016 et 2022, à la faveur de la démission du maire en place. La première n’est pas reconduite aux élections suivantes et la seconde a depuis rétrocédé sa place à son prédécesseur.

Au-delà des limitations imposées à leurs ambitions, les personnes racisées comme les femmes font face à des inégalités dans la répartition des rôles au sein des conseils municipaux, qui tendent à reconduire des stéréotypes genrés ou racialisés. Ainsi, les femmes sont souvent en charge des affaires sociales, de l’enfance ou des familles, et les personnes racisées se voient confier la lutte contre les discriminations ou la jeunesse, surtout en début de carrière.

Cette situation est in fine particulièrement défavorable pour les femmes racisées, largement évincées des délégations clés – finances de la commune, urbanisme et aménagement – généralement confiées aux premiers adjoints ou adjointes du maire. Dans ce contexte, elles sont nombreuses à exprimer en entretien le sentiment d’être considérées comme des « décorations » ou des « cautions féminines ».

Un engagement politique marqué par l’expérience des inégalités

Second constat, les limitations imposées aux ambitions des femmes et des personnes racisées ne sont que l’un des aspects des discriminations rencontrées par ces dernières en politique. Si l’importance du sexisme est désormais connue, le racisme exerce aussi une influence sur les parcours en politique. Il peut nourrir un désir de s’engager comme freiner l’accès à la candidature et favoriser l’usure au cours du mandat.

Les personnes racisées témoignent d’abord souvent du rôle joué par l’expérience des discriminations dans leur politisation et leur désir d’engagement. Certaines ont fait de l’amélioration de la représentation des habitants et habitantes des quartiers populaires un enjeu de campagne, en s’engageant sur des listes citoyennes, portées par des militantes et militants associatifs. On a pu voir ce type de liste dans des villes comme Aubervilliers ou le Blanc-Mesnil, aux élections de 2008, 2014 et 2020.

D’autres, plus nombreuses, ont été renvoyées à leurs origines supposées ou à leur appartenance à une minorité visible au cours de leur mandat, parfois de façon positive. À Gagny, par exemple, l’élection du maire Rolin Cranoly en 2019 a été saluée par la presse antillaise, conduisant cet édile à prendre conscience du caractère symbolique de son parcours. Le plus souvent cependant, ces assignations relèvent du racisme ordinaire, comme en témoigne en entretien une adjointe d’une commune de gauche :

« Ah, c’est subtil, c’est très subtil. Au début, on doute en disant : “C’est pas possible.” On écorche votre nom, puis on vous demande de le répéter ; quand vous dites une phrase, on vous demande de la répéter deux ou trois fois ; on vient vous demander si vous faites le ramadan. »

Enfin, certains sont la cible d’attaques virulentes, comme Azzedine Taïbi, maire de Stains depuis 2014 : des militants d’extrême droite ont cherché à s’introduire dans la mairie après la dénonciation publique par l’édile d’injures racistes et de menaces de mort proférées à son encontre.

À l’approche des élections municipales de mars 2026, des initiatives s’emparent de ces questions. Les militants et militantes de l’Assemblée des quartiers ont obtenu l’ouverture de certaines listes de gauche à des candidatures issues des quartiers populaires. Le collectif Démocratiser la politique défend quant à lui l’institution d’une parité sociale en politique pour remédier à l’exclusion des classes populaires.

Ces enjeux sont particulièrement vifs en Seine-Saint-Denis, où de nombreuses villes verront s’affronter des listes menées par des femmes et des personnes racisées. Alors que pour les classes populaires, le défi est plus que jamais celui de l’accès à la représentation politique locale, les femmes et les personnes racisées sont désormais face à la tâche difficile de politiser l’expérience du plafond de verre et des discriminations, pour transformer le jeu politique local.


Cet article s’appuie sur une recherche conduite par Marie-Hélène Bacqué, Jeanne Demoulin, Claudette Lafaye, Hélène Haztfeld, Violette Arnoulet et Yasmina Dris. Elle a donné lieu à l’écriture d’un livre : Élus des banlieues populaires, « La vie des idées », Presses universitaires de France, 2026.

The Conversation

J’ai travaillé 6 ans pour l’établissement public territorial Plaine Commune de 2014 à 2019 en tant qu’urbaniste.
J’étais chargée de mission au sein de la direction de la rénovation urbaine sur les projets de Stains.
J’ai ensuite consacré ma thèse (soutenue en 2023) à la commune de Stains.

Claudette Lafaye ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Élections municipales : quelle place pour les femmes, les minorités et les classes populaires ? Enquête en Seine-Saint-Denis – https://theconversation.com/elections-municipales-quelle-place-pour-les-femmes-les-minorites-et-les-classes-populaires-enquete-en-seine-saint-denis-273478

Des « miasmes » et « germes » du XIXᵉ siècle au Covid-19, ces controverses historiques sur le mode de transmission des épidémies

Source: The Conversation – in French – By David Simard, Docteur en philosophie, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Une mise en perspective historique éclaire la position initiale prise par l’Organisation mondiale de la santé lors du déclenchement de la pandémie de Covid-19. L’agence de l’ONU avait d’abord minoré la transmission par voie aérienne, mode de propagation majoritaire du SARS-CoV-2.


Quelques semaines après l’apparition de la pandémie de Covid-19, début 2020, une controverse majeure avait émergé concernant les modes de transmission du virus SARS-CoV-2. Le virus se transmet-il principalement par contact rapproché entre individus et par l’intermédiaire d’objets et surfaces (fomites), ou bien par voie aérienne sur de plus longues distances ?

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) avait d’abord rejeté l’idée de la transmission aérienne. Puis, elle avait progressivement modifié sa position, reconnaissant finalement cette voie comme la principale forme de propagation du coronavirus.

Cette controverse ainsi que l’évolution de la position de l’OMS s’inscrivent dans un contexte historique plus large, marqué par des débats séculaires sur la nature des épidémies.

Au début du Covid-19 : prédominance du modèle de la transmission par contact

En février 2020, après quelques hésitations en interne, l’OMS a statué officiellement sur les voies de transmission du SARS-CoV-2. Selon elle, le virus se transmet alors directement par les grosses gouttelettes émises par une personne infectée qui tousse ou éternue, et qui sont respirées par une autre personne se trouvant à proximité. Il se transmet également indirectement par l’intermédiaire d’objets ou surfaces contaminées par les gouttelettes émises par les personnes infectées. Ces voies de transmission caractérisent le modèle dit de contact (médiat ou immédiat).

Toutefois, exception faite de certaines procédures en milieu de soins générant des aérosols (intubation endo-trachéale, bronchoscopie…), la voie aérienne n’est pas retenue comme un facteur majeur de transmission. Fin mars 2020, l’agence de l’ONU rejette même catégoriquement cette dernière possibilité, à travers une communication sur les réseaux sociaux.

Une controverse immédiate sur la transmission et les mesures sanitaires

Déclinée par la plupart des autorités politiques et sanitaires à travers le monde (l’U.S. Center for disease control and prevention ou CDC aux États-Unis, l’European Centre for Disease Prevention and Control ou ECDC en Europe…), la minimisation de la transmission dite « aéroportée » (airborne en anglais) a rapidement donné lieu à controverse au sein de la communauté scientifique. En particulier, de nombreuses et nombreux scientifiques et ingénieur·es du domaine de la dynamique des fluides et des aérosols ont mis en avant la transmission aéroportée du Covid-19, mais aussi d’autres infections respiratoires, privilégiant ainsi le modèle dit de l’air.

Ce débat se traduit en pratique par la promotion de mesures sanitaires différentes :

  • pour le modèle du contact, la distanciation sociale (se tenir à un ou deux mètres les uns des autres), la désinfection des surfaces et le lavage des mains, ainsi que le port d’un masque anti-projections de type chirurgical, en particulier par les personnes infectées, lorsque la distance entre les personnes ne peut être respectée ;

  • pour le modèle aérien, le port d’un masque de protection respiratoire individuelle de type FFP2 par les personnes infectées ou non, particulièrement dans des lieux clos, et la désinfection de l’air dans ces mêmes lieux, par l’aération et/ou la ventilation filtrée.

Les mesures soutenues par le modèle du contact se fondent sur la théorie selon laquelle les contaminations s’opèrent essentiellement par l’intermédiaire des grosses gouttelettes émises par les personnes infectées. Ces gouttelettes sont porteuses de particules pathogènes, dont la trajectoire est semi-balistique : leur poids les fait tomber rapidement sur le sol à proximité du lieu de leur émission. Pour être contaminé, il faut alors se trouver physiquement proche de la personne infectée, ou toucher des surfaces ou objets (poignée de porte, stylo, téléphone…) où se sont déposées des gouttelettes, et porter ensuite ses mains au visage.

En revanche, les mesures soutenues par le modèle de l’air reposent sur la théorie d’une transmission des particules infectieuses par l’intermédiaire de gouttelettes beaucoup plus fines et légères, appelées microgouttelettes, dont la trajectoire est dynamique, c’est-à-dire répondant aux lois de la mécanique des fluides : elles peuvent être transportées par les mouvements de l’air à plusieurs mètres de leur lieu d’émission (on parle alors d’aérosols).

L’enjeu de santé publique est d’importance : si la théorie de l’aéroportage est correcte, les mesures promues par le modèle du contact sont inadaptées et donc inefficaces. De plus, si un confinement drastique, comme ce fut le cas en 2020, interrompt les transmissions interfoyers, l’absence de prise en compte de l’aéroportage contribue aux contaminations au sein des foyers par les personnes infectées avant la mise en œuvre du confinement.

Un héritage historique

La position initiale de l’OMS en faveur du modèle du contact s’est inscrite dans la suite de la prédominance depuis plus d’un siècle de ce modèle à propos des infections respiratoires. Autour des années 1910, le médecin de santé publique américain Charles Chapin a soutenu le modèle du contact entre les corps individuels pour la plupart des maladies infectieuses, y compris respiratoires, en insistant en outre sur le rôle prépondérant des porteurs asymptomatiques dans les dynamiques épidémiques. Il a tenu pour négligeables les transmissions par fomites (par des objets et surfaces) et par l’air.

Charles Chapin a exercé une très grande influence sur la santé publique du XXᵉ siècle au niveau international, et on considère qu’il a inauguré « une troisième phase révolutionnaire du mouvement moderne de santé publique », après l’assainissement urbain (nettoyage des rues, réseaux d’égouts…) et la lutte contre les maladies infectieuses à partir de la théorie microbienne (isolement des malades, vaccination…).

Mais Chapin a élaboré sa conception sur les modes d’infection selon deux biais majeurs :

  1. il l’a avant tout fondée à partir des infections sexuellement transmissibles et des maladies de l’appareil digestif, en insistant pour ces dernières sur la transmission directe (poignées de main) ou indirecte (alimentation) de matière fécale par les mains non lavées ;

  2. ses considérations sur le rôle des gouttelettes dans les infections respiratoires reposaient uniquement sur des expériences réalisées avec des bactéries, alors que, si l’existence de microbes plus petits que celles-ci était soupçonnée, aucun virus au sens restrictif du terme n’avait été observé. Certaines maladies virales, telles que la grippe, étaient d’ailleurs faussement considérées comme bactériennes.

Comme pour les infections digestives, Chapin a mis en exergue la transmission par les mains pour les infections respiratoires, celles-ci étant souvent portées à la bouche et au nez, et touchant de nombreux objets. Sur le plan épidémiologique, il considérait que le manuportage des microbes contenus dans les sécrétions nasales et buccales suffisait à rendre compte des épidémies respiratoires, y compris de tuberculose pulmonaire, sans faire appel à d’autres mécanismes.

En particulier, il a rejeté la théorie des microgouttelettes élaborée à la fin du XIXᵉ siècle par l’hygiéniste et bactériologiste allemand Carl Flügge, collègue de Robert Koch : sans contester l’émission de telles gouttelettes, il considérait qu’elles étaient très peu porteuses de microbes, contrairement aux plus grosses gouttelettes.

Pourtant, avec l’émergence de la bactériologie dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, la théorie de la transmission des microorganismes infectieux, alors appelés « germes », incluait la voie aérienne, notamment pour la tuberculose pulmonaire (alors appelée « phtisie »). Non seulement Flügge, mais également Koch, Pasteur, etc., soutenaient l’idée de l’air transportant des microbes. Comment, alors, expliquer un tel revirement au début du XXᵉ siècle ?

Un air inquiétant de théorie des miasmes

Si la seconde moitié du XIXe siècle a établi que les maladies infectieuses ont pour cause biologique des microorganismes qui se reproduisent, deux grandes théories étaient auparavant en concurrence : la théorie des germes se transmettant de personne à personne, et la théorie des miasmes se transmettant par l’air. Cette dernière trouve ses racines dès l’Antiquité dans la médecine hippocratique, tandis que la première a surtout commencé à être développée à la fin de la Renaissance par le médecin et philosophe italien Jérôme Fracastor.

Mais en l’absence d’identification des microorganismes, la théorie des germes contagieux n’était pas moins spéculative que la théorie des miasmes supposés émaner, par phénomène de génération spontanée, de la matière en putréfaction et des marécages viciant l’air.

Pour autant, dès Fracastor, l’idée d’une transmission de personne à personne n’excluait pas l’air comme vecteur. Mais, pour Chapin et d’autres, cette idée évoquait trop la théorie des miasmes, tombée en désuétude. De plus, elle était généralement considérée comme plus inquiétante et susceptible d’effrayer les populations, en rendant invisible la voie de transmission par des microgouttelettes plutôt que par de grosses gouttelettes visibles (crachats, postillons…).

Enfin, persistait l’idée issue de la théorie des miasmes selon laquelle, si les maladies sont transmises par l’air, alors la médecine se trouve dans une forme d’impuissance pour les combattre sur le plan prophylactique, ou doit recourir à des mesures considérées comme beaucoup trop contraignantes et complexes.

Malgré l’appropriation de la transmission aérienne par la théorie microbienne dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, sa proximité avec la théorie des miasmes a ainsi favorisé le modèle de la transmission par contact, plus rassurant en ce qu’il écarte le risque volatil.

Épilogue : en 2024, le modèle de transmission du SARS-CoV-2 révisé

Mais tout au long du XXᵉ siècle, et ce dès les recherches sur le virus de la grippe dans les années 1930, des recherches expérimentales ont été menées sur la transmission des infections respiratoires virales par l’air.

Celles publiées sur le Covid-19 ont conduit l’OMS à infléchir sa position, jusqu’à publier en 2024 deux documents qui proposent une révision du modèle de compréhension de la transmission du SARS-CoV-2 en particulier et des maladies respiratoires transmissibles en général. Ils mettent en exergue la transmission aéroportée en milieu intérieur et proposent un nouveau modèle de gestion du risque, en précisant la terminologie afférente en conséquence (aéroporté, transmission aéroportée, transmission par aérosols…). Reste à savoir dans quelle mesure l’héritage historique, profondément ancré dans les pratiques médicales et paramédicales, pourra être dépassé.

Alors que les infections respiratoires sont récurrentes, que le Covid-19 sévit plusieurs fois par an, et que de nouvelles pandémies respiratoires sont probables, l’enjeu de santé publique s’avère fondamental.

The Conversation

David Simard est membre du Comité d’Orientation et de Dialogue de Santé Publique France, ainsi que du Collège des Humanités Médicales.

ref. Des « miasmes » et « germes » du XIXᵉ siècle au Covid-19, ces controverses historiques sur le mode de transmission des épidémies – https://theconversation.com/des-miasmes-et-germes-du-xix-siecle-au-covid-19-ces-controverses-historiques-sur-le-mode-de-transmission-des-epidemies-275290

Manger ou ne pas manger d’huîtres ?

Source: The Conversation – France (in French) – By François Lévêque, Professeur d’économie, Mines Paris – PSL

L’huître est clivante : elle séduit les amateurs gourmets et dégoûte ses détracteurs. Mets de fête, longtemps réservées aux mois en « r », les huîtres ont échappé à leur destin depuis que l’humain s’est mêlé de leur génétique. Aliment naturel, ce mollusque est réputé pour être sain, si l’on survit à ce qui pourrait être le plus grand des dangers : ouvrir sa coquille.


Noël est passé, la consommation d’huîtres a chuté. La France se retrouve coupée en deux : les amateurs qui en mangent toute l’année et les mangeurs occasionnels qui rejoignent alors les rangs de celles et ceux qui n’en avalent jamais. La France du littoral contre celle de l’intérieur.

Examinons sérieusement, mais dans la bonne humeur, cette fracture française trop ignorée dans notre monde, pourtant si friand d’oppositions binaires. Quel que soit votre camp, renforcez ou questionnez vos comportements en découvrant les causes de ce fossé séparant les Français.

Deux positions bien tranchées

Traçons tout d’abord le profil des uns et des autres. Si vous ne consommez pas d’huîtres, sachez que vous êtes loin d’être seuls. Un tiers de la population française n’en mange jamais. Vous en avez peut-être goûté un jour mais vous n’aimez pas cela. Ou même pas essayé, rebuté par l’idée d’ingérer un animal ou par conviction religieuse. Souvent, vous craignez aussi que les huîtres ne conviennent pas à toute la famille.

Si vous êtes un consommateur occasionnel, vous en avez mangé à Noël ou au Nouvel An ; éventuellement aussi lors d’autres repas festifs. Vous formez le plus grand bataillon des consommateurs d’huîtres. Vous les achetez au supermarché et vous manquez d’expertise pour les choisir. Vous n’aimez pas trop les ouvrir.




À lire aussi :
Huîtres et algues : partenaires pour le meilleur et pour le pire dans un océan en mutation


Enfin, si vous êtes un consommateur régulier, comme 20 % des Français, vous habitez le plus souvent près de la mer et en consommez toute l’année. Vous achetez vos huîtres auprès d’un ostréiculteur ou d’un écailler du marché. Vous savez faire la différence entre les huîtres numéro 2, 3 ou 4, les fines et les spéciales. Vous éprouvez même un certain plaisir et de la fierté à les ouvrir.

De La Fontaine à Maupassant

Trouvez-vous les huîtres délicieuses ? Comme Maupassant qui décrit les huîtres d’un souper dans Bel-Ami (1885) « mignonnes et grasses, semblables à de petites oreilles enfermées en des coquilles et fondant entre le palais et la langue ainsi que les bonbons salés ». Ou bien dégoûtantes, comme ce personnage d’une nouvelle de Tchekhov, un enfant pauvre de Moscou, forcé à manger des huîtres. Il les découvre « hideuses, aux yeux brillants et à la peau visqueuse ».

Il est vrai que ce coquillage se mange vivant. À ma connaissance, c’est le seul animal ainsi ingurgité sous nos latitudes. Piquez de la pointe de votre couteau le bord d’une huître, elle se rétractera à moins qu’elle se soit endormie sous la glace. Âmes sensibles, s’abstenir. Ou manger les huîtres cuites – il y a pléthore de recettes. Renonciation aussi des végétariens, au moins tant que la chair d’huître végétale n’a été inventée, à partir d’algues par exemple.

Dans les enquêtes, l’aspect cru et vivant ainsi que le mauvais goût et l’odeur sont invoqués en premier par les non-consommateurs. À l’inverse, les mangeurs d’huîtres soulignent leurs qualités gustatives et leur parfum iodé.

Naturelle peut-être, mais plus très sauvage

L’huître fait partie des fruits de mer, d’où le côté naturel que les consommateurs lui associent spontanément. Mais, contrairement à la coquille Saint-Jacques ou à la crevette grise, elle a quitté son caractère sauvage. Bel-Ami mangeait des huîtres plates cueillies sur l’estran et les compères qui, chez Boileau et La Fontaine, se disputent une huître qu’avalera finalement un troisième larron l’ont trouvée sur une plage. La découverte d’une huître sur l’estran suggère qu’une exploitation ostréicole n’est sans doute pas loin. Surexploitée au dix-neuvième siècle, l’huître plate sauvage, native de nos côtes, a quasiment disparu.

Si l’huître est un fruit de mer, elle est le produit de l’aquaculture. Une aquaculture que l’on serait néanmoins tenté de qualifier de douce, de quasi-naturelle, puisque l’huître, contrairement au saumon, croît sans aliments industriels ni médicaments vétérinaires.

Tout dépend cependant si l’huître est née en écloserie ou en mer ainsi que de son nombre de chromosomes. Reproduite en mer, elle aura vécu sa vie larvaire au gré des courants et des vagues avant de se fixer aux collecteurs posés par les ostréiculteurs. Aux branchages, pierres, coquilles et tuiles d’autrefois, les naissains sont désormais captés dans des assemblages de coupelles ou de tubes en PVC, plus rarement en plastique biosourcé. Née à terre entre quatre murs, elle aura connu un début de vie en milieu contrôlé, vie qu’elle poursuivra un temps en nurserie dans des bacs alimentés en eau de mer avant de découvrir enfin la vie marine.

France 3 Nouvelle-Aquitaine, 2022.

La vérité est dans les chromosomes

L’essor des écloseries a été favorisé par l’invention de l’huître triploïde, rencontre d’un gamète à 10 chromosomes et d’un autre qui en compte 20. Souvenez-vous de vos cours de biologie ou d’éducation sexuelle : les gamètes n’embarquent qu’une moitié des chromosomes de chacun de leurs parents. L’huître triploïde est donc issue du mariage d’une huître diploïde normale (deux fois 10 chromosomes) et d’une huître tétraploïde (quatre fois 10 chromosomes) fabriquée en laboratoire. Évidemment, cela fait peur et renforce le camp des non-consommateurs. L’huître serait devenue un être transgénique, un OVM (organisme vivant modifié) !

Mais soyons rassurés. On dispose d’un temps de recul suffisamment long pour établir solidement l’absence de contamination des zones de captage naturel des huîtres normales. Manger des huîtres triploïdes n’entraîne pas non plus de risques pour la santé humaine. L’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a tranché la question. En outre, l’élevage de l’huître diploïde est majoritaire. Il couvre les trois quarts de la production ostréicole.

Diploïde ou triploïde ?

Il est vrai que l’origine diploïde ou triploïde des huîtres est rarement communiquée aux consommateurs. Il n’y a pas d’obligation légale en la matière. Pas de signes faciles à déceler non plus. En revanche, si vos huîtres consommées l’été ne contiennent pas de laitance, il s’agit à coup sûr de triploïdes. Ces huîtres étant stériles, elles ne produisent pas cette substance blanchâtre visqueuse principalement composée de gamètes. C’est d’ailleurs ce qui explique l’intérêt commercial et économique de la triploïde. Pas de reproduction, pas de laitance qui rebute les consommateurs et cantonne la consommation aux mois de l’année en « r ». L’huître triploïde peut se consommer toute l’année. Par ailleurs, sans dépense d’énergie de l’animal pour se reproduire, le cycle d’élevage peut être ramené à deux ans au lieu de trois.

Quant au goût différent entre les huîtres modifiées et celles non modifiées, la question reste ouverte. La composition chimique présente bien quelques différences objectives. Mais il n’est pas évident d’en saisir les effets sur le plan olfactif et gustatif. Le seul test à l’aveugle dont j’ai connaissance n’est pas convaincant faute d’un protocole scientifique digne de ce nom.

Blessures et intoxications

Pompant plusieurs litres d’eau chaque heure pour se nourrir de plancton, l’huître est tributaire de la qualité de l’eau qu’elle filtre. Microalgues toxiques, virus et bactéries sont ses ennemies mais aussi les nôtres quand nous les dégustons. Un risque d’intoxication entraînant diarrhées, nausées et vomissements est bien réel. La France dispose cependant d’un réseau efficace de surveillance sanitaire et d’alerte pour le réduire à de faibles proportions. Les autorités n’hésitent pas à interdire la commercialisation des huîtres s’il le faut. Ainsi, en décembre 2023, les huîtres du bassin d’Arcachon ont raté les repas de fêtes.

Le vrai danger est plutôt de se blesser en ouvrant les huîtres ! Les Français semblent d’ailleurs ne pas s’y tromper comme le suggèrent leurs réponses aux sondages. Ils sont 87 % à avoir confiance dans la production d’huîtres en France ; les craintes sanitaires sont peu évoquées alors que la très grande majorité des sondés reconnaissent l’existence de ce risque.

Ainsi, la mention de ces craintes vient très loin derrière les images négatives ayant trait au dégoût, que ce soit pour les Français dans leur ensemble ou pour les non-consommateurs. Pour ces derniers, la difficulté à ouvrir les huîtres est citée juste après la crainte de tomber malade comme raison justifiant le choix de ne pas en consommer. Dans une autre enquête portant sur un plus faible échantillon, elle est même placée devant.

L’huître innocentée faute de preuves

Ce faisceau de présomptions n’apporte pas la preuve que l’ouverture des huîtres est bien objectivement le plus grand danger. Il faudrait pouvoir comparer le nombre de personnes intoxiquées à celui d’ouvreurs d’huîtres blessés. Des données manquantes dans les deux cas. En outre, déclarer que les huîtres sont difficiles à ouvrir ne signifie pas forcément que l’on s’est entaillé la peau de la main en tentant l’opération.

L’ouverture des huîtres est en tout cas un frein à leur consommation. Pour la faciliter, de nombreuses méthodes, plus ingénieuses et cocasses les unes que les autres, ont été inventées. Citons le fil à couper l’huître consistant à passer un cordon en inox dans l’huître en la faisant bâiller dans une eau saturée en sel. Refermée, il suffira ensuite à la maison de tirer ce fil pour provoquer l’ouverture. Ou encore le cachet de cire alimentaire fermant un trou percé exprès, laissant plus facilement entrer la pointe du couteau. Ou enfin, l’ouv-huître, un outillage ad-hoc, créé par un ostréiculteur de Pontivy, Michel Lannay. Il a remporté le concours Lépine et a même été couronné au concours mondial des inventeurs. Sa prestation vidéo vaut le détour.

Actu 2024.

Vous n’allez sans doute pas modifier votre habitude alimentaire à l’issue de cette lecture. J’espère qu’elle vous aura seulement rendu plus tolérant à l’égard de ceux qui ne font pas comme vous. Que mangeurs et non-mangeurs d’huîtres puissent partager la même table, les uns dégustant leurs mollusques marins, et les autres une autre entrée qu’ils trouveront délicieuse.

The Conversation

François Lévêque ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Manger ou ne pas manger d’huîtres ? – https://theconversation.com/manger-ou-ne-pas-manger-dhuitres-274679

Barbie, figure d’émancipation féminine ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Sophie Renault, Professeur des Universités en Sciences de Gestion et du Management, Université d’Orléans

Une partie de la collection Barbie Fashionistas, qui se veut plus inclusive. Mattel

Longtemps critiquée pour enfermer les fillettes dans des carcans stéréotypés, Barbie s’affirme désormais comme un symbole de l’émancipation féminine. Effectivement, Mattel a entièrement révisé sa stratégie : diversité des origines, des hobbies et professions, représentation des handicaps… Mais Barbie est-elle pour autant devenue un levier d’émancipation ou présente-t-elle un féminisme compatible avec les ambitions commerciales ?


Créée en 1959, Barbie apparaît comme une innovation majeure dans l’univers du jouet. À une époque où les poupées proposées aux fillettes sont essentiellement des bébés à pouponner, Barbie incarne une femme adulte, indépendante, dotée d’une maison, d’une voiture et susceptible d’épouser une pluralité de métiers. Elle ouvre ainsi un espace de projection inédit, permettant aux enfants d’imaginer des trajectoires féminines affranchies du seul horizon domestique. Cette promesse d’autonomie s’accompagne toutefois de critiques. La silhouette de Barbie, aux proportions irréalistes, devient un symbole de la pression exercée sur les corps féminins. Comme l’indique Bazzano dans son ouvrage intitulé la Femme parfaite : histoire de Barbie :

« Si Barbie, au lieu de ses quelque trente centimètres, mesurait un mètre soixante-quinze, ses mensurations poitrine-taille-hanches seraient : 95-53-83. »

Selon l’auteure, il s’agit de proportions peu crédibles avec un buste trop court, une poitrine trop forte, sur une taille trop fine, avec des hanches trop étroites, sur des jambes trop longues se terminant par des pieds trop cambrés. De nombreuses recherches montrent que l’exposition répétée à cet idéal corporel contribue à l’intériorisation de normes de beauté susceptibles d’affecter l’image corporelle dès le plus jeune âge.

L’univers esthétique de la poupée, centré sur la mode, la consommation et une féminité très codifiée, renforce cette critique. Barbie représente une femme indépendante, certes, mais tenue de rester belle, mince et désirable.

Représenter pour rendre possible

Afin de répondre aux transformations sociétales et de mieux coller à la diversité du réel, Mattel a engagé une évolution progressive de la poupée. Comme le signifie Rogers dans son ouvrage intitulé Barbie Culture, bien que Barbie ait des amies racisées depuis les années 1960 et qu’elle ait elle-même été commercialisée en version afro-américaine, asiatique et hispanique, elle demeurait dans l’esprit collectif blonde, blanche et élancée.

L’introduction de la gamme Barbie Fashionistas en 2009 constitue une étape décisive. Mattel élargit la gamme des carnations, de types de cheveux et coiffures, tout en mettant l’accent sur une diversité des styles, hobbies et professions. Il faut attendre 2016 pour que la marque franchisse une étape supplémentaire en introduisant des morphologies alternatives en termes de taille et corpulence engageant ainsi une remise en question plus directe de l’idéal corporel historiquement associé à la poupée.

Barbie incarne également une diversité de carrières, avec un message clair : « You can be anything » (« Tu peux être qui tu veux »). Sur le plan symbolique, cette logique se fonde sur un principe qui postule que tout ce qui est visible devient susceptible d’être pensé. Les jouets jouent un rôle actif dans la socialisation genrée et la formation des aspirations. Évidemment, une poupée astronaute, paléontologue, médecin ou rock-star n’évoque pas les mêmes rêves qu’une poupée confinée au milieu domestique. Ici, l’émancipation se manifeste par le jeu, la redondance et la normalisation de figures féminines qui ont été longtemps mises en marge. Ainsi, Barbie permet aux enfants d’explorer une variété de scénarios professionnels. Pourtant, cette influence sur le réel reste complexe.

L’étude menée par Sherman et Zurbriggen a montré que les fillettes qui jouaient à Barbie, même dans sa version docteur avec blouse blanche, otoscope et stéthoscope, indiquaient qu’elles avaient moins d’options de carrière futures que les garçons. En revanche, celles qui jouaient avec Monsieur Patate signalaient une différence moins importante entre leurs propres carrières futures possibles et celles des garçons, suggérant que la sexualisation de la poupée pèse plus lourd que son uniforme.

Présentée comme célibataire, malgré l’omniprésence de Ken, son éternel prétendant relégué au second plan, Barbie met en scène une indépendance qui passe aussi par ce qu’elle possède. Les objets qui l’entourent participent à la construction d’une image de femme libre et ambitieuse. L’empowerment se transforme alors en promesse individualisée, esthétisée et compatible avec les logiques de consommation de masse, plutôt qu’en un processus collectif de transformation sociale. Par ailleurs, malgré les efforts de diversification, certaines normes persistent. Même lorsqu’elle est scientifique ou pilote d’avion, Barbie reste conforme aux standards de désirabilité dominants. Son évolution demeure ainsi régie par les normes du marché. Il s’agit in fine de provoquer l’acte d’achat.

La représentation du handicap : entre reconnaissance et simplification

Parmi les avancées les plus notables figure la récente représentation du handicap dans l’univers de Barbie. Mattel a en effet déployé des poupées en fauteuil roulant, dotées de prothèses de jambe, touchées par le vitiligo, l’alopécie, la cécité ou bien encore la trisomie 21. Élaborées en partenariat avec des personnes concernées ou spécialistes (professionnels de santé, associations…), ces poupées ont le plus souvent été saluées pour leur aptitude à représenter des vérités longtemps négligées dans le monde du jouet. Elles permettent aux enfants concernés de se reconnaître et aux autres d’intégrer la différence comme une composante ordinaire du monde social. Le jeu devient alors un espace de familiarisation et de déstigmatisation.

La commercialisation, en 2025, d’une Barbie atteinte de diabète de type 1, équipée d’un capteur de glucose et d’une pompe à insuline, marque une étape importante dans la politique inclusive de la marque. Ce lancement ouvre un nouveau chapitre en déplaçant la question de la représentation vers le terrain des handicaps dits « invisibles », longtemps absents de l’univers du jouet. Dans cette mouvance, une Barbie autiste est commercialisée depuis janvier 2026. Ici aussi, la représentation s’opère principalement par l’utilisation d’accessoires. La Barbie est en effet équipée d’un casque antibruit, d’un hand-spinner et d’une tablette de communication. Ces évolutions posent alors la question de la capacité du jouet à offrir un véritable espace d’identification, sans réduire le handicap à une série de signes ou d’objets immédiatement reconnaissables.

Barbie, miroir de nos contradictions

À mesure que l’inclusion devient un argument central du discours de marque, une tension se dessine entre reconnaissance symbolique et logique commerciale, au risque de relever d’une forme d’habillage éthique. Dans cette perspective, l’inclusion est envisagée comme une stratégie de marque, consolidant la crédibilité de Barbie sans remettre en question les hiérarchies esthétiques et commerciales qui structurent son succès.

Barbie cristallise certaines des contradictions contemporaines : la reconnaissance d’une diversité plus visible s’accompagne d’une vigilance face à une stratégie marketing bien maîtrisée. Cette ambivalence a été mise en évidence par le film Barbie (2023) qui oscille entre satire populaire et analyse métaféministe. Le film met en effet en exergue les paradoxes d’un féminisme soutenu par une icône commerciale.

En définitive, Barbie ne génère pas l’empowerment, elle le soutient, le reformule et parfois le simplifie. Elle exprime, dans le langage accessible du jouet, des problématiques complexes. La trajectoire de Barbie illustre que l’émancipation dépend des conditions socio-économiques et culturelles qui peuvent transformer ces représentations en expériences concrètes.

The Conversation

Sophie Renault ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Barbie, figure d’émancipation féminine ? – https://theconversation.com/barbie-figure-demancipation-feminine-274678

Chaleur extrême : un modèle climatique prédit un avenir insupportable pour certaines régions d’Afrique

Source: The Conversation – in French – By Oluwafemi E. Adeyeri, Research Fellow in Climate Science, Australian National University

On imagine souvent une vague de chaleur comme un épisode temporaire, une semaine de soleil intense qui finit par céder la place à une brise fraîche. Mais avec le changement climatique mondial, dans certaines régions d’Afrique, ce niveau de chaleur devient une composante du climat.

Des recherches montrent que l’exposition de l’Afrique à une chaleur dangereuse augmente rapidement. Jusqu’à présent, il était difficile d’estimer la gravité de cette chaleur. En effet, de nombreux modèles climatiques mondiaux largement utilisés avaient du mal à prendre en compte les facteurs locaux qui influencent la chaleur dans les différentes zones climatiques et habitats de l’Afrique (tropiques humides, savanes sèches et zones agricoles en rapide évolution).

Il est très important d’analyser comment ces différents facteurs locaux provoquent une chaleur dangereuse, car ils contribuent tous à celle-ci. Par exemple, les changements rapides dans l’utilisation des terres, tels que la déforestation, modifient l’humidité du sol et l’humidité atmosphérique. La transformation des forêts en terres agricoles devient donc un facteur de chaleur extrême.




Read more:
Le changement climatique a doublé le nombre de vagues de chaleur dans le monde : quel impact en Afrique ?


Nous sommes une équipe de hydroclimatologues et de scientifiques spécialisés dans les interactions entre la terre et l’atmosphère qui étudient les chaleurs extrêmes, les ressources en eau, l’évolution de l’utilisation des sols et les risques hydroclimatiques. Nous avons voulu créer des projections fiables et pertinentes au niveau local concernant les futures vagues de chaleur. Notre équipe a réalisé que pour comprendre le véritable risque de vague de chaleur en Afrique, il fallait autant observer ce qui se passe au sol que dans le ciel. Ce n’est pas seulement l’atmosphère qui se réchauffe par le haut, c’est aussi la façon dont les gens transforment les terres en-dessous.

Afin de mieux comprendre comment la chaleur est susceptible d’affecter les pays africains et d’éviter de nous appuyer sur un seul modèle climatique, nous avons développé un cadre reposant sur quatre piliers :

  • Afin d’obtenir les données les plus précises possibles, nous avons étudié 10 modèles climatiques mondiaux plutôt que de miser sur un seul modèle.

  • Les résultats des modèles climatiques mondiaux ont été ajustés afin qu’ils correspondent aux schémas observés des vagues de chaleur (fréquence, durée, magnitude, amplitude, nombre et moment des vagues de chaleur) et qu’ils montrent les liens entre la température, le vent, le rayonnement et l’humidité.

  • L’intelligence artificielle (IA) a été utilisée pour quantifier la contribution des différents facteurs de chaleur (tels que la température, l’humidité, l’humidité du sol, le vent, le rayonnement, l’utilisation des sols) aux changements des vagues de chaleur. Nous avons également utilisé l’IA pour mettre en évidence la manière dont ces facteurs aggravent la chaleur lorsqu’ils interagissaient.

  • Nous avons comparé un scénario de forte pollution à celui dans lequel les gouvernements parviennent à réduire les émissions de carbone.

Nos recherches ont montré que d’ici la fin du XXIe siècle, la plupart des régions d’Afrique ne connaîtront plus de vagues de chaleur occasionnelles, mais souffriront d’une chaleur extrême pendant la majeure partie de l’année. L’étude montre que d’ici 2065-2100, de nombreuses régions d’Afrique (à l’exception de Madagascar) pourraient connaître des vagues de chaleur pendant 250 à 300 jours par an.

Certaines régions, telles que la partie occidentale de l’Afrique australe, connaîtront des vagues de chaleur 12 fois plus longues et fréquentes qu’aujourd’hui, même si les émissions mondiales sont réduites. De nombreuses vagues de chaleur dureront plus de 40 jours d’affilée.

Il ne s’agit pas seulement d’un léger réchauffement, mais d’un changement fondamental dans la façon dont les populations devront survivre sur le continent. Une fois que les régions africaines entreront dans un état de canicule quasi permanente, le corps humain n’aura plus le temps de récupérer.

Le risque de chaleur en Afrique provient des émissions mondiales et des choix locaux d’utilisation des terres. Cela signifie qu’il est important de réduire les gaz à effet de serre, mais aussi de protéger et de restaurer les moyens naturels dont dispose la Terre pour refroidir la planète.

Comment la chaleur va s’intensifier de manière spectaculaire à travers l’Afrique

Dans les endroits où les forêts intactes rafraîchissent l’air, la chaleur et l’humidité restent généralement en dessous d’un seuil mortel. Les forêts agissent comme des climatiseurs naturels, empêchant la chaleur mortelle.

Mais lorsque les forêts sont abattues et remplacées par des terres agricoles, le climat local change. Les cultures libèrent de grandes quantités d’humidité dans l’air, augmentant ainsi le taux d’humidité. La chaleur et l’humidité s’accumulent, et la surface se réchauffe plus rapidement pendant la journée et reste plus chaude la nuit. La terre devient un piège à chaleur. Une vague de chaleur qui aurait été tolérable sous le couvert forestier devient une vague de chaleur prolongée et dangereuse.




Read more:
Adaptation au changement climatique en Afrique pendant 10 000 ans : une étude offre des enseignements pour notre époque


L’augmentation de la chaleur ambiante peut affecter des régions entières. Les communautés rurales, y compris les petits exploitants agricoles, sont également très exposées car elles travaillent à l’extérieur et ont souvent un accès limité à la climatisation, aux soins de santé ou aux infrastructures résistantes à la chaleur.

Les vagues de chaleur affecteront davantage les bidonvilles ou les zones d’habitation informelles, car elles manquent généralement d’arbres et de végétation, et les maisons construites en métal sont plus difficiles à refroidir. Sans ombre, la chaleur s’accumule et persiste.

Un « seuil mortel » sera atteint

Nos modèles montrent qu’il existe une combinaison spécifique de chaleur et d’humidité qui peut intensifier très rapidement les vagues de chaleur, en particulier dans les paysages dominés par les terres agricoles.

Il s’agit d’un risque thermique d’un autre type. Ce n’est pas la « chaleur sèche » familière causée par les sols desséchés. C’est un effet d’humidité lié aux cultures qui pousse l’atmosphère dans une zone dangereuse. Par exemple, en Afrique de l’Ouest, la chaleur extrême atteindra un pic d’environ 26,5 °C à 26,8 °C avec une humidité de 74 % à 75 %, produisant des vagues de chaleur qui dureront 30 à 35 jours.

Dans le sud-est de l’Afrique, les vagues de chaleur se produiront même à des températures (23,6 °C-23,8 °C) et des taux d’humidité (70 %-72 %) plus bas. Le danger réside dans le fait que même de légères augmentations de la chaleur ou de l’humidité, y compris celles causées par la déforestation, rendront les vagues de chaleur plus fréquentes et plus longues.




Read more:
Les températures extrêmes en Afrique australe pourraient persister même si les émissions nettes sont réduites à zéro


Dans les neuf régions climatiques africaines, nos recherches ont montré que les vagues de chaleur cesseront d’être des événements rares et deviendront un phénomène régulier tout au long de l’année.

La bonne nouvelle, c’est que les choix locaux d’utilisation des terres offriront une protection immédiate. Préserver les forêts, restaurer la végétation et recourir à l’agriculture intelligente face au climat (qui consiste à élever des animaux et à cultiver des plantes à l’ombre des arbres) ne sont pas seulement des actions environnementales. Ce sont des mesures de santé publique qui atténuent l’intensité et la durée des vagues de chaleur.

Ce qu’il faut faire

Cette étude met en évidence un principe simple mais puissant : la forêt est un bouclier.

Cette étude montre également comment l’aménagement des villes et des zones rurales peut permettre de préserver le « climatiseur naturel ».

Pour protéger le continent, il faut agir sur deux fronts. À l’échelle mondiale, nous devons continuer à réduire les émissions de combustibles fossiles, car même des réductions modérées diminuent le risque de vagues de chaleur longues et quasi permanentes.




Read more:
La lutte contre le changement climatique au Sahel aggrave les conflits : une nouvelle étude montre comment


Au niveau local, chaque décision de défrichage compte. La suppression de la végétation naturelle augmente la chaleur dans les communautés, mais le maintien des forêts et de la couverture végétale sur les terres contribue à maintenir les températures à un niveau bas.

Le message est clair. Les pays ne peuvent pas contrôler seuls le réchauffement climatique, mais ils peuvent contrôler la manière dont les terres y réagissent.

The Conversation

Oluwafemi E. Adeyeri bénéficie d’une bourse de l’Australian Research Council (numéro CE230100012). Christopher E. Ndehedehe bénéficie d’une bourse de l’Australian Research Council (numéro DE230101327).

ref. Chaleur extrême : un modèle climatique prédit un avenir insupportable pour certaines régions d’Afrique – https://theconversation.com/chaleur-extreme-un-modele-climatique-predit-un-avenir-insupportable-pour-certaines-regions-dafrique-275518

Saint-Valentin : ce que nos histoires d’amour révèlent de nos habitudes

Source: The Conversation – France (in French) – By Julia Milner, Professeure de leadership, EDHEC Business School

L’amour n’est évidemment pas une habitude comme les autres. Reste que pour comprendre l’amour, comme pour comprendre comment certaines habitudes s’installent et se modifient, un parallèle entre les deux peut être éclairant. De la rencontre à la rupture, analyse entre quatre temps des points communs.


Nos histoires d’amour peuvent nous en apprendre beaucoup sur nous, nos manières de faire, nos habitudes et toutes nos autres routines.

Je ne parle pas ici de la passion que vous pouvez éprouver pour certaines de vos habitudes. Bien sûr, le lien affectif que vous développerez avec quelques-unes de vos routines pourra vous aider à en adopter certaines, en changer d’autres voire à abandonner les plus néfastes. Car aimer quelque chose est un bon début pour trouver en vous les ressources pour vous adapter…

Je parle ici de quatre enseignements tirés des histoires d’amour, qui peuvent transformer vos habitudes en une love story. À partir de mes recherches récentes, plongeons ensemble dans le monde de la romance…

La rencontre ou les « schémas » plutôt que le potentiel

Nous nous souvenons tous probablement de la phase qui suit la première rencontre avec une personne. Parfois, nous pouvons rapidement nous dire : « Il ou elle n’est pas pour moi. » Le plus souvent, cependant, lorsque nous commençons à fréquenter quelqu’un, nous voyons d’abord son potentiel. L’autre personne se montre sous son meilleur jour, peut-être en affichant un profil en ligne avec de nombreuses qualités, en affirmant qu’elle est organisée et fiable, etc.

Pourtant, lorsque vous vous rencontrez, elle a vingt minutes de retard et vous fait attendre. Vous vous êtes peut-être dit : « Ah, je suis sûr qu’elle sera à la hauteur de son potentiel… un jour. » Il semblerait pourtant judicieux de se concentrer plutôt sur ses schémas, son quotidien. Que vous montre-t-elle en ce sens ?




À lire aussi :
Au Moyen Âge, l’état amoureux était parfois synonyme de maladie


Il en va de même pour nos habitudes. Vous pouvez vous offrir un abonnement coûteux à une salle de sport, car cela présente un grand potentiel pour votre bien-être. Cependant, au quotidien, des urgences peuvent se présenter, des choses inattendues, et vous êtes alors susceptible de mettre la salle de sport au second plan. Adopter un programme d’entraînement à domicile pourrait donc être une meilleure solution, car cela vous permettrait de faire face aux imprévus quotidiens, tels qu’un enfant malade, un projet professionnel qui prend plus de temps qu’imaginé, etc.

Les premiers temps : s’investir sans se sacrifier

Vous vous êtes engagé dans une relation, et nous sommes nombreux à faire des sacrifices pour que cela fonctionne dès le départ. Pourtant, selon certaines recherches sur les relations, trop de sacrifices ne sont pas une bonne chose. Tout d’abord, la plupart des partenaires ne sont même pas conscients que l’autre fait des sacrifices et, deuxièmement, même s’ils le remarquent, ils peuvent avoir des sentiments mitigés à ce sujet, comme la culpabilité. En d’autres termes, dans les relations, les efforts et l’investissement sont une bonne chose, mais des sacrifices trop élevés ont souvent l’effet inverse à celui recherché.

Adoptez la même approche pour vos habitudes. Investissez-vous dans tel ou tel projet professionnel, travaillez dur, mais ne faites pas des nocturnes quotidiennes, au détriment de votre santé et d’autres aspects de votre vie. Vos collègues, votre hiérarchie ou encore vos clients n’auraient sans doute pas conscience de ces sacrifices. L’équilibre est essentiel.

La phase intermédiaire : un peu de piment ne nuit pas

Pour que la relation reste passionnante, savoir la pimenter peut apporter de réels bénéfices. Il ne s’agit pas ici de disputes violentes, mais simplement de maintenir l’intérêt et de changer certaines approches, d’essayer un nouveau restaurant, de se lancer dans un nouveau passe-temps…

En ce qui concerne vos habitudes, il est bon d’être constant, mais, là aussi, de nouvelles aventures peuvent être bénéfiques. Comment pouvez-vous changer votre routine ? Peut-être devriez-vous trouver un partenaire d’entraînement ou emprunter un autre chemin pour aller au travail…

La rupture : le moment du bon lâcher-prise

Parfois, malgré tout l’investissement et les tentatives de pimenter la relation, cela ne marche pas. Bonne nouvelle : ce n’est pas grave ! Cela signifie peut-être simplement que vous n’étiez pas compatibles, que vous n’aviez pas les mêmes valeurs, et qu’il vaut mieux lâcher prise plutôt que de s’acharner.

Les Rita Mitsouko, YouTube.

Soyez également honnête avec vous-même en ce qui concerne vos habitudes. Certaines habitudes ont peut-être fonctionné dans le passé, mais vous les avez dépassées. Il est maintenant temps de faire de la place pour quelque chose de nouveau, sans mauvaise conscience.

En cette Saint-Valentin, veillez à investir dans la relation la plus importante et la plus longue que vous aurez jamais. Celle que vous entretenez avec vous-même. Les habitudes font partie des fondements de cette relation. Nos habitudes quotidiennes façonnent notre mode de vie, alors veillez à faire des choix judicieux, à bien investir et à savoir quand commencer quelque chose de nouveau. Et joyeuse Saint-Valentin à tous !

The Conversation

Julia Milner ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Saint-Valentin : ce que nos histoires d’amour révèlent de nos habitudes – https://theconversation.com/saint-valentin-ce-que-nos-histoires-damour-revelent-de-nos-habitudes-275574

Accord UE-Mercosur : quand la radiochronologie retrace l’histoire agricole de la Pampa en Amérique du Sud

Source: The Conversation – France (in French) – By Amaury Bardelle, Doctorant au laboratoire des sciences du climat et de l’environnement, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

Alors que l’accord UE-Mercosur suscite de vives inquiétudes chez les agriculteurs européens, il ne faut pas éluder ses conséquences environnementales potentielles en Amérique du Sud. Notre étude récente, qui s’appuie sur la datation radiométrique de sédiments, a permis de reconstituer une histoire des pollutions agricoles dans la Pampa uruguayenne. Or, en matière de pesticides, la terre n’oublie pas : on retrouve par exemple du DDT, pourtant interdit depuis des décennies, dans des prélèvements récents.


Alors que la récente signature de l’accord commercial entre l’Union européenne (UE) et le Mercosur fait encore débat, on a beaucoup parlé – à raison – de ses retombées pour les agriculteurs français et européens. On a, par contre, beaucoup moins évoqué les impacts que cet accord pourrait avoir sur l’environnement dans les pays du Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay).

L’Amérique du Sud est aujourd’hui devenue une puissance agricole mondiale, et l’un des premiers producteurs de soja dans le monde. La production de cette légumineuse est en effet passée de 297 000 tonnes en 1961 à 210 millions de tonnes en 2024, soit plus de la moitié de la production mondiale d’après les statistiques de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

La pampa est un biome que l’on retrouve en Argentine, en Uruguay et au Brésil.
jjw, CC BY-SA

Cette expansion agricole se fait au détriment des espaces naturels. La région amazonienne retient souvent l’attention du grand public et des médias. Pourtant, il ne s’agit pas – loin s’en faut – du seul ensemble d’écosystèmes naturels (ou « biome ») à pâtir de l’expansion agricole. C’est également le cas de la Pampa, localisée entre le sud du Brésil, l’Uruguay et dans le nord-est de l’Argentine. Sa superficie dépasse les 1,2 million de kilomètres carrés (km²), soit plus de deux fois la superficie de la France hexagonale.

Ces vastes étendues de prairies naturelles constituent un vaste réservoir de biodiversité et un important puits de carbone. En 2023, une équipe de chercheurs brésiliens y avait identifié plus de 12 500 espèces différentes. L’accélération de la conversion de la Pampa en cultures, en prairies intensives et en plantations forestières commerciales au cours des dernières décennies menace ainsi les services fournis par ces écosystèmes.

Le rio Negro, qui traverse l’Uruguay sur 750 km, prend sa source dans le sud du Brésil et constitue le principal affluent du rio Uruguay. Il traverse le lac artificiel de Rincón del Bonete, où ont été collectés les sédiments dans le cadre de cette étude.

Afin de reconstituer l’histoire agricole de ces écosystèmes depuis les 80 dernières années, nous avons collecté et analysé les sédiments qui se sont déposés au cours du temps dans le réservoir du barrage de Rincón del Bonete, sur le rio Negro, en étroite collaboration avec des chercheurs uruguayens.

Nous avons ensuite procédé à des analyses pour dater ces échantillons, en nous appuyant sur les traces de radionucléides à la fois naturels (qui retombent en continu avec les pluies) et artificiels (issus des essais nucléaires atmosphériques réalisés entre les années 1950 et les années 1970) qu’on y retrouve. Nous avons ainsi abouti à une remise en perspective historique inédite de l’histoire agricole de la région.

Des archives naturelles de l’histoire agricole

Ces sédiments jouent le rôle d’archives naturelles. En effet, chaque année, au fil des évènements pluvieux et des crues, les sédiments érodés à l’amont du rio Negro et transportés par la rivière se déposent dans le réservoir. Leur collecte et leur analyse permettent ainsi de reconstruire l’histoire des paysages de la région depuis l’inauguration du barrage hydroélectrique en 1945. C’est l’un des barrages l’un des plus anciens d’une telle ampleur en Amérique du Sud.

Le barrage de Rincón del Bonete, en Uruguay, a été inauguré en 1945.
Marcelo Campi, CC BY-SA

L’analyse de cette archive sédimentaire (intensité des flux sédimentaires, détection de pesticides…) a permis de reconstruire quatre grandes phrases de développement agricole dans la région :

De la fin de la Seconde Guerre mondiale à 1963 : une agriculture conventionnelle en continu, basée sur la mise en place de rotations annuelles, se développe. Ce système est associé, dans notre analyse, à des flux sédimentaires importants. Comprendre : une quantité importante de terres agricoles étaient alors lessivées par les pluies et transportées par le rio Negro.

De 1963 aux années 1990 : un système associant cultures et élevage se met en place. Il permet la réduction des flux sédimentaires. Cette période est caractérisée par la première détection de pesticides dans l’archive sédimentaire.

Des années 1990 au début des années 2000 : l’usage du semis direct, c’est-à-dire de cultures sans labour, commence à se répandre dans la région. Cette évolution est liée au développement de variétés de soja génétiquement modifiées, conçues pour être résistantes au glyphosate, qui pouvait ainsi être répandu pour détruire les adventices (les « mauvaises herbes ») sans endommager la culture principale.

Accompagnée d’une rotation entre polyculture et élevage, cette pratique semble avoir contribué à la réduction de l’érosion des sols, puisque cette période enregistre les plus faibles taux de sédimentation de la séquence. Cette période coïncide aussi avec d’importantes plantations d’arbres exotiques, principalement l’eucalyptus, utilisé pour produire de la pâte à papier.

À partir de 2007 : bien que le semis direct ait été adopté par la majorité des agriculteurs, les pratiques agricoles s’intensifient. La monoculture continue intensive ou une double récolte au cours de l’année (généralement une succession de soja et de céréales) est souvent de mise.

De nombreuses zones naturelles sont alors converties pour la culture du soja et la plantation d’eucalyptus. En conséquence, cette période enregistre les plus forts taux de sédimentation et les flux de pesticides les plus élevés depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Des traces récentes de pesticides interdits, comme le DDT

Parmi les pesticides retrouvés au sein des sédiments déposés récemment dans le barrage uruguayen, on retrouve notamment des substances interdites en Europe et aux États-Unis, telles que le Mirex – utilisé dans les plantations d’eucalyptus – ou le DDT.

Ce pesticide nocif à la fois pour l’humain et l’environnement, désormais interdit dans la quasi-totalité du monde, a été historiquement utilisé comme insecticide pour l’agriculture. Il fut également largement répandu à travers l’Amérique lors de grandes campagnes d’éradication des vecteurs du paludisme au sortir de la Seconde Guerre mondiale.

L’explication la plus probable derrière la réapparition du DDT serait une remobilisation des quantités de ce pesticide déjà présentes dans l’environnement. Cela pourrait faire suite à l’augmentation de l’érosion des sols cultivés depuis des décennies, ainsi qu’à la mise en culture et à l’érosion de nouvelles terres, faisant partie d’espaces naturels qui avaient été traités avec du DDT au milieu du siècle dernier.




À lire aussi :
Pesticides et biodiversité, les liaisons dangereuses


Les essais nucléaires du siècle dernier, utiles pour la datation

Dans notre étude, nous avons combiné plusieurs analyses à haute résolution des sédiments accumulés par le barrage. L’analyse historique a été rendue possible grâce à la datation des couches successives de sédiments, réalisée à travers l’analyse de radionucléides à la fois naturels (qui retombent en continu avec les pluies) et artificiels (liés aux essais nucléaires atmosphériques réalisés entre les années 1950 et les années 1970).

Ces essais nucléaires, menés principalement par les États-Unis, l’Union soviétique et la France, sont en effet associés à des émissions de césium et de plutonium spécifiques, dont ils sont, en quelque sorte, la signature. De quoi aider à reconstruire l’âge des couches successives de la séquence sédimentaire.

Nous avons ensuite pu mettre en relation les propriétés des sédiments avec des données historiques, telles que les statistiques agricoles ou d’usage des sols, afin de proposer cette analyse historique de l’impact des changements paysagers.

Les impacts environnementaux à venir dans la Pampa

Les impacts environnementaux liés à la mise en culture de la Pampa sont déjà très nets, mais ce n’est malheureusement peut-être que le début.

À ce jour, seuls 20 % des prairies qui étaient encore en place en 1985 ont été transformées. Les prairies de la Pampa, qui recouvraient 83 % de la zone étudiée en 1985, ne représentaient plus que 60 % de la surface en 2022. Autant d’espaces où les activités agricoles et sylvicoles pourraient continuer à se développer.

Dans ce contexte, les accords commerciaux qui ont été conclus entre les pays du Mercosur et de l’Union européenne – mais aussi avec d’autres grandes puissances, telles que la Chine – auront un impact. Ils favoriseront les exportations et augmenteront la demande en produits tels que le soja et la pâte à papier. Ce faisant, ils risquent d’exacerber l’expansion et l’intensification agricole, ainsi que leurs impacts environnementaux.

L’approche développée, qui a donc permis de reconstruire une perspective historique inédite, pourrait être prolongée dans le temps pour suivre les impacts environnementaux à venir dans la région, en lien avec les évolutions réglementaires et commerciales en cours.

The Conversation

Amaury Bardelle a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) dans le cadre du projet AVATAR (ANR-22-CE93-0001), du projet ClimatAmSud CELESTE et du CNRS (International Research Project – IRP – CELESTE Lab).

Anthony Foucher a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) dans le cadre du projet AVATAR (ANR-22-CE93-0001), du projet ClimatAmSud CELESTE et du CNRS (International Research Project – IRP – CELESTE Lab).

Olivier Evrard a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) dans le cadre du projet AVATAR (ANR-22-CE93-0001), du projet ClimatAmSud CELESTE et du CNRS (International Research Project – IRP – CELESTE Lab).

Pierre-Alexis Chaboche a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) dans le cadre du projet AVATAR (ANR-22-CE93-0001), du projet ClimatAmSud CELESTE et du CNRS (International Research Project – IRP – CELESTE Lab).

Renaldo Gastineau a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) dans le cadre du projet AVATAR (ANR-22-CE93-0001).

ref. Accord UE-Mercosur : quand la radiochronologie retrace l’histoire agricole de la Pampa en Amérique du Sud – https://theconversation.com/accord-ue-mercosur-quand-la-radiochronologie-retrace-lhistoire-agricole-de-la-pampa-en-amerique-du-sud-275151

Les clauses environnementales des accords de libre-échange sont-elles efficaces ? L’exemple de la pêche

Source: The Conversation – France (in French) – By Clément Nedoncelle, Chercheur en economie INRAE, Inrae

Une étude montre que les clauses environnementales contenues dans les accords de libre-échange sont ambivalentes : leur succès dépend, pour beaucoup, du contexte global et de la volonté politique à les mettre en œuvre. Le principal problème ? Elles ne contribuent pas vraiment à transformer les modèles et les pratiques qui nuisent le plus à l’environnement.


Les projecteurs sont actuellement braqués sur l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur, signé le 17 janvier 2026 et déjà très contesté. Nombre de préoccupations portent sur les effets délétères qu’il pourrait avoir sur l’environnement.

Peut-on concilier commerce international et protection de l’environnement ? Cette question dépasse les forêts amazoniennes ou les bœufs brésiliens. Il touche aussi un bien commun trop souvent oublié : les océans et les pêcheries qui en dépendent.

Les pêcheries sont, en effet, un pilier de la sécurité alimentaire mondiale. Elles nourrissent des milliards de personnes, font vivre des communautés entières dans les pays côtiers et assurent une part cruciale des exportations des pays du Sud global. Et pourtant, elles s’épuisent : selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), à peine 65 % des stocks mondiaux de poissons sont exploités durablement, contre 90 % dans les années 1970.

Face à ce déclin, les gouvernements mobilisent un éventail de politiques : quotas, aires marines protégées, taxes, subventions… Mais un autre outil, plus discret, joue un rôle croissant : celui es accords commerciaux, qui incluent désormais des « clauses environnementales » censées limiter les effets néfastes du commerce sur la nature. Certaines portent directement sur les pêcheries. Mais sont-elles efficaces ?

Notre étude récente publiée dans la revue World Development analyse les conséquences économiques et écologiques de ces clauses, appliquées au secteur des pêcheries. En examinant plus de 700 accords commerciaux conclus depuis la Seconde Guerre mondiale, nous avons comparé ceux qui comportaient des clauses sur la pêche à ceux qui n’en prévoient pas.

Nous avons ainsi étudié leur effet sur le niveau trophique moyen des prises, c’est-à-dire la position des poissons pêchés dans la chaîne alimentaire. Si cet indicateur baisse, cela signifie que l’on pêche des espèces de plus en plus petites et basses dans la chaîne, et donc que les grands prédateurs marins disparaissent.




À lire aussi :
Que sait-on sur les captures accidentelles de dauphins dans le golfe de Gascogne, et pourquoi est-il si difficile de les éviter ?


Un filet de sécurité, mais qui dépend du contexte national

Notre étude montre un résultat principal : les accords commerciaux sur la pêche détériorent la durabilité des ressources marines, mais l’inclusion de clauses environnementales atténue significativement cette dégradation. Ces clauses limitent les dégradations supplémentaires provoquées ou accentuées par la libéralisation des échanges.

En clair, ces dispositions environnementales jouent un rôle de filet de sécurité : elles empêchent la situation de se dégrade davantage, sans pour autant l’améliorer spectaculairement. Les effets positifs apparaissent lentement, entre cinq et neuf ans après la signature.

Ces résultats ont des implications au-delà des pêcheries. En effet, depuis une quinzaine d’années, les accords commerciaux ont intégré une multitude de clauses environnementales : sur les forêts, le climat, la pollution, la biodiversité… Toutefois, si ces dispositions ont parfois prouvé leur efficacité – pour réduire la déforestation ou les émissions polluantes, par exemple – leurs effets varient fortement selon les secteurs et les pays. Ils dépendent notamment largement de la qualité des institutions des pays signataires : les pays dotés d’une gouvernance solide en tirent bien plus de bénéfices écologiques.

Autrement dit, cela peut fonctionner, mais d’abord là où les États sont capables de les mettre en œuvre.




À lire aussi :
Quel est le poids exact de la France dans la « déforestation importée » qui touche l’Amazonie ?


Un impact limité sur les pratiques de pêche

Notre étude souligne aussi le revers de la médaille, autrement dit l’ambivalence de ces politiques : elles peuvent atténuer les dégâts écologiques, mais pas nécessairement transformer les comportements économiques qui en sont à la source.

En effet, les améliorations écologiques observées, par rapport à un accord de libre-échange dépourvu de dispositions environnementales, ne sont pas tant liés à la transformation des pratiques de pêche – comme l’abandon du chalutage destructeur – qu’à la réduction forte des volumes pêchés et exportés.

Les clauses environnementales semblent donc d’abord agir comme des freins au commerce plutôt que comme des moteurs d’innovation durable. Elles freinent la pression commerciale, mais sans transformer le modèle de production vers davantage de soutenabilité.

Elles montrent surtout que la réussite de la transition écologique ne dépend pas uniquement des règles internationales, mais de la volonté politique et institutionnelle de les faire vivre par les États.




À lire aussi :
À quelles conditions peut-on parler d’activités de pêche « durables » ?


Un enjeu de volonté politique

La question dépasse donc le commerce international : tout se joue dans la capacité des États à appliquer localement des engagements pris au niveau supranational. Une clause environnementale n’a d’effet que si la capacité des administrations à contrôler et sanctionner suit.

Sans investissement dans la mise en application et l’accompagnement des secteurs concernés, ces accords ne peuvent donc agir qu’à la marge. L’enjeu n’est donc pas d’ajouter des obligations dans les traités, mais de s’assurer qu’elles sont réellement mises en œuvre, seule condition pour changer les pratiques plutôt que simplement freiner le commerce.

Dans le débat sur l’accord UE–Mercosur, beaucoup craignent que l’environnement serve à nouveau de variable d’ajustement aux intérêts commerciaux. Nos recherches montrent qu’il n’y a pas de fatalité : si les clauses environnementales sont ambitieuses, assorties de mécanismes de suivi et appliquées par des États capables de les faire respecter, elles peuvent réellement protéger les ressources naturelles.

The Conversation

Basak Bayramoglu est membre de la Chaire Énergie et Prospérité, sous l’égide de La Fondation du Risque.

Clément Nedoncelle, Estelle Gozlan et Thibaut Tarabbia ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Les clauses environnementales des accords de libre-échange sont-elles efficaces ? L’exemple de la pêche – https://theconversation.com/les-clauses-environnementales-des-accords-de-libre-echange-sont-elles-efficaces-lexemple-de-la-peche-273965

Adolescence : comment le téléphone change les codes amoureux

Source: The Conversation – in French – By Marine Lambolez, Doctorante, ENS de Lyon

S’ils se croisent tous les jours au collège ou au lycée, c’est sur les réseaux sociaux que les adolescentes et les adolescents choisissent souvent de déclarer leur flamme. S’agit-il d’échapper aux regards moqueurs en cas de déconvenue ? Ou est-ce au contraire un moyen de rechercher une validation ? Penchons-nous sur ces nouveaux codes amoureux.


L’utilisation du téléphone portable personnel par les plus jeunes fait l’objet de nombreuses craintes et fantasmes dans le débat public. La proposition de loi visant à interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans en témoigne : l’inquiétude vis-à-vis des liens virtuels entretenus par les ados ne faiblit pas.

S’il est important de protéger les personnes mineures de rencontres en ligne avec des individus malintentionnés, souvent plus âgés, il ne faut pas croire que les réseaux sociaux ne leur servent qu’à communiquer avec des inconnus.

Les discussions en ligne jouent un rôle central dans les sociabilités adolescentes, même avec les camarades de classe croisés toute la semaine à l’école. Plus précisément, le portable participe activement à la naissance des amours de jeunesse et occupe une place importante dans les échanges amoureux des jeunes.

Se rapprocher en ligne

Le fait de se parler, en ligne, dans des conversations privées, c’est-à-dire auxquelles seuls les deux participants ont accès, semble être un préambule obligatoire à la mise en couple chez les jeunes. Plutôt que le temps passé ensemble, les rendez-vous donnés hors de l’établissement scolaire ou le premier baiser, c’est le fait de s’écrire sur ses réseaux personnels qui atteste du caractère intime de la relation.

Dans mon enquête auprès de jeunes de 13 ans, il apparaît que les interactions en ligne ont la même valeur que les moments partagés « in real life » quand il s’agit de nouer, alimenter ou rompre des relations amoureuses. Par exemple, pour Amina, en couple depuis huit mois sur la plateforme Discord avec un garçon qu’elle n’a jamais vu, la rencontre n’est ni souhaitée ni préalable au fait de se dire en relation sérieuse.




À lire aussi :
Au téléphone, les adolescents ne répondent plus : manque de politesse ou nouveaux usages ?


Vladimir, lui, se sert des réseaux sociaux pour séduire et considère que ne plus se parler via ces interfaces scelle la fin d’une relation. Lorsqu’il veut se rapprocher d’une fille, il ne lui demande pas son numéro de téléphone mais son compte Instagram ou Snapchat. Un autre jeune, Fabio, détaille la façon dont il s’est rapproché d’une amie, jusqu’à leur mise en couple officielle :

« Alors, j’ai fait une photo torse nu dans ma salle de bain, je voulais mentionner des personnes sur Insta[gram], j’ai vu son nom et j’ai cliqué parce que c’était la première personne proposée et, vu qu’avant c’était ma meilleure amie entre guillemets… Du coup je l’ai identifiée, après elle a mis l’émoji avec les cœurs dans les yeux. Et voilà, après elle m’a identifié dans sa story. J’ai fait de même et on a commencé à se rapprocher. »

L’importance que Fabio porte au type d’émojis employé montre bien la valeur apportée à ce simple symbole numérique qui évoque la précision avec laquelle certaines et certains se souviennent de la première déclaration de leur partenaire.

La drague en ligne permet aux jeunes de choisir leurs mots avec plus de réflexion, et de prétexter de fausses manipulations, des blagues ou l’emprunt du téléphone par un ami ou une amie en cas de « râteau ». Ces échanges virtuels présentent aussi le grand avantage d’être secrets : le flirt adolescent échappe ainsi aux regards souvent moqueurs de la cour d’école ainsi qu’aux interdictions familiales.

Preuves d’amour virtuelles

Les réseaux proposent des fonctionnalités qui mettent en lumière la proximité partagée entre deux contacts : amis proches sur Instagram, flammes sur Snapchat, pseudo et émojis personnalisés sur Messenger… Autant d’options qui soulignent le lien spécial entre deux personnes, pour elles-mêmes et parfois aux yeux des autres utilisateurs.




À lire aussi :
Le crush à l’adolescence : une pratique culturelle ?


Documenter sa relation en publiant des photos prises à deux, liker et commenter les publications de l’élu·e de son cœur, sont autant de manifestations virtuelles d’engagement amoureux qui rassurent les adolescent·es sur les sentiments de leurs partenaires. Ces preuves d’amour en ligne prennent encore plus d’importance quand le jeune couple n’a pas l’occasion de soumettre son idylle au regard extérieur en dehors du monde connecté, c’est-à-dire quand les jeunes se connaissaient au collège mais sont dans des lycées différents, sont en couple à distance ou se connaissent via une activité extra-scolaire.

La sociologue Claire Balleys écrit :

« Les adolescents fonctionnent entre eux comme un public participatif et évaluateur. Ils sont à la fois spectateurs et acteurs du lien social entre pairs, en ce sens qu’ils prennent activement part à la construction, à la négociation et à la gestion des relations amicales et amoureuses. »

Rendre publiques ses relations amoureuses sur les espaces en ligne est un enjeu majeur dans la hiérarchie sociale adolescente. La popularité s’acquiert notamment par la validation externe de sa relation amoureuse, en choisissant un·e partenaire convenable et en mettant en scène des comportements amoureux adéquats.

Le contrôle du téléphone comme abus amoureux

La question du contrôle du téléphone portable est centrale quand il s’agit d’adolescent·es et de jalousie. 72 % des jeunes interrogés en entretien, filles comme garçons, répondent « Oui » à la question : « Est-ce que tu laisserais ton copain ou ta copine regarder tes messages sur ton téléphone ? » Plusieurs élèves racontent comment ce droit de regard téléphonique fonctionnait dans leurs couples précédents :

Céleste : Alors ça, on en a parlé parce qu’il avait mon code de téléphone et j’avais le sien. Alors s’il veut fouiller avec qui je parle, il y a pas de souci. J’ai rien à me reprocher. Il peut regarder mes discussions, oui bien sûr, ça fait suspect sinon.

Malvina : Bah oui, le gars avec qui j’étais, il connaissait mes codes, il les avait même.
ML : Et est-ce que toi, tu voudrais voir ses messages ?
Malvina : Je lui fais confiance, mais de temps en temps bon… ça fait du bien de regarder. Enfin, j’avais tout le temps ses codes, donc je savais qu’il faisait rien.

Pour ces ados, si l’on est fidèle, notre partenaire devrait pouvoir fouiller dans notre téléphone sans que cela soit un problème.

Zlatan : Oui, elle a mon code.
ML : Ok, sans hésitation ?
Zlatan : Oui.
ML : Et toi, tu lui demanderais de regarder ses messages ?
Zlatan : Oui. Enfin, je prends pas son téléphone, mais juste si je vois un truc ou quoi je demande son téléphone, je regarde, voilà. Déjà ça peut rassurer, ça peut beaucoup rassurer et faire confiance aussi.

Puisque la plupart d’entre eux se draguent virtuellement avant de se dire en couple, toute conversation sur les réseaux devient suspecte. Vouloir garder une part d’intimité en ligne serait alors un red flag laissant soupçonner une tromperie.

Karim : Après, si elle fait une crise de jalousie, ça veut dire qu’elle m’aime vraiment, ça veut dire qu’elle tient à moi. Par exemple, si elle voit que j’ai une copine sur Instagram, je la [cette copine] bloque d’abord, je parle avec elle et après si elle veut bien, je reste avec elle, si elle veut pas, ben je sais pas comment ça se passerait.

Toutefois, d’après le violentomètre – outil conçu en Amérique latine, puis adapté en 2018 par les Observatoires des violences faites aux femmes de Seine-Saint-Denis et de Paris, l’association En Avant Toutes et la Mairie de Paris, pour déterminer ce qui relève ou non des violences – si un partenaire « contrôle tes sorties, fouille tes textos et est jaloux et possessif en permanence », il faut être vigilant·e et « dire stop ! » à ces comportements.

Le violentomètre.

D’autres cyberviolences émaillent parfois les relations amoureuses : divulgations d’échanges intimes, harcèlement, montages photos violents…

Rappeler ces risques n’est cependant pas condamner l’utilisation des réseaux par les ados, car leur diabolisation empêche une éducation aux bonnes pratiques numériques et laisse les jeunes démunis face à leurs premiers téléphones, avant ou après 15 ans.

The Conversation

Marine Lambolez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Adolescence : comment le téléphone change les codes amoureux – https://theconversation.com/adolescence-comment-le-telephone-change-les-codes-amoureux-274663