Comment les trafiquants de cocaïne blanchissent l’argent des cartels

Source: The Conversation – France in French (3) – By Pierre-Charles Pradier, Maître de conférences en Sciences économiques, LabEx RéFi, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Le 4 mai 2016, la Banque centrale européenne (BCE) décide de cesser l’émission des billets de 500 euros. Le nombre de ces billets en circulation passe de 614 millions, fin 2015, à un peu moins de 220 millions, au milieu de l’année 2025. DerkachevArtem/Shutterstock

Pour blanchir l’argent tiré de la vente de cocaïne, les trafiquants ont longtemps convoyé leurs recettes en utilisant des billets de 500 euros confiés à des « mules ». La surveillance accrue et la raréfaction des grosses coupures ont conduit les réseaux de blanchiment à payer les trafiquants de drogue en cryptomonnaies et à expédier les espèces sur des routes plus tranquilles, comme celles menant à Dubaï (Émirats arabes unis).


Le marché de la cocaïne a explosé entre 2014 et 2023. La production en Colombie a été multipliée par plus de sept pour atteindre, selon l’Organisation des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), près de 2 700 tonnes.

En coulisse, les trafiquants de drogue trouvent des moyens tout aussi illicites pour payer leurs fournisseurs, leurs petites mains ou pour dépenser le fruit de leur commerce criminel. La solution utilisée : le blanchiment d’argent. On estime que 25 % des montants collectés doivent être blanchis.

Trois phases sont généralement nécessaires dans le blanchiment : le placement dans le système financier, l’empilement (ou layering) avec le but de perdre la trace de l’origine des fonds et, enfin, l’intégration, où l’argent apparaît désormais légitime. Cette typologie ne permet pas de comprendre que le blanchiment est parfois partiel, c’est-à-dire qu’on s’arrête à la première étape. Considérons un exemple.

Prenons l’argent tiré de la cocaïne en provenance du principal exportateur de la coca : la Colombie. Une partie est intégralement blanchie sur place, en réinjectant l’argent liquide dans des commerces légitimes – restaurants, salons de coiffure, etc. –, tandis qu’une autre partie sert à payer la marchandise. Pour ce faire, il a longtemps suffi de fournir des espèces – en billets de banque –, dont le blanchiment s’achevait en Colombie.

Contrebande d’espèces

En Europe, elles sont changées en billets de 500 euros par des complices travaillant dans des banques puis confiées à des mules d’argent. Ces dernières prennent l’avion avec des sommes de 200 000 à 500 000 euros. Cette contrebande d’espèces en vrac (bulk cash smuggling) est le maillon de la chaîne du trafic de drogue ayant bénéficié à l’apparition des cryptomonnaies dans le trafic de drogue.

Pour bien comprendre l’emploi des cryptomonnaies dans le blanchiment de l’argent de la drogue, il faut expliciter les modalités de la contrebande d’espèces en vrac. Un article de Peter Reute et Melvin Soudijn (le premier est criminologue et le second officier de renseignement dans la police néerlandaise) a permis de mesurer précisément les coûts de cette opération. Ils ont accédé aux documents comptables des trafiquants dans six affaires jugées pour des faits qui se sont déroulés entre 2003 et 2008. Ils totalisent 800 millions d’euros transportés entre les Pays-Bas et la Colombie.

Les coûts représentaient environ 3 % pour le changement des petites coupures en billets de 500 euros, autant pour rémunérer la mule, un peu moins pour son voyage. La surveillance importante de l’aéroport d’Amsterdam-Schiphol obligeait à prendre l’avion ailleurs en Europe. Si on tient compte des frais annexes, le seul transport de fonds à destination de la Colombie coûtait entre 10 % et 15 %, voire jusqu’à 17 % des montants déplacés.

Concrètement :

  1. La cocaïne part de Colombie.

  2. Elle est vendue par des intermédiaires en Europe.

  3. L’argent collecté de cette vente est changé en billets de 500 euros, moyennant 3 % de frais.

  4. Les billets de 500 euros sont confiés à des mules, moyennant 3 % de frais.

  5. Les mules voyagent vers la Colombie, moyennant 3 % de frais.

  6. L’argent liquide arrive en Colombie pour payer la drogue, puis est blanchi sur place, avec encore des frais.

Pour les auteurs, la réglementation anti-blanchiment réussit à augmenter significativement les coûts de la contrebande, notamment le transport, mais pas le prix de vente, puisque le marché de la cocaïne augmente chaque année en France. En France, les prévalences de consommation ont été multipliées par neuf depuis 2000. Pour pallier ces réglementations, les trafiquants misent sur le billet de 500 euros.

Fin des billets de 500 euros

Rebondissement le 4 mai 2016 : la Banque centrale européenne (BCE) décide de cesser l’émission des billets de 500 euros. Le nombre de ces billets en circulation passe de 614 millions, fin 2015, à un peu moins de 220 millions au milieu de l’année 2025).

« Il a été décidé de mettre fin de façon permanente à la production du billet de 500 euros et de le retirer de la série “Europe”, tenant compte des préoccupations selon lesquelles cette coupure pourrait faciliter les activités illicites », souligne la Banque centrale européenne.

Cette même année, un nouvel actif financier entre en trombe : le bitcoin.

Apparition des cryptomonnaies

À partir de 2016, face à la raréfaction des billets de 500 euros, le bitcoin va contribuer à reconfigurer les routes du trafic d’espèces.

Au lieu d’une filière intégrée où les espèces reviennent à la source de la drogue pour payer les livraisons, on assiste à une spécialisation. D’un côté, les trafiquants de drogue échangent leurs espèces contre des cryptomonnaies qu’ils utilisent pour payer leur approvisionnement en Colombie. De l’autre, une filière de blanchiment récupère les billets et les fait voyager sur des routes plus faciles, comme celles menant à Dubaï (Émirats arabes unis).

Comment sait-on cela ? Par exemple, grâce à l’opération Destabilize de la National Crime Agency britannique. Le dossier de presse décrit un réseau international de blanchiment, contrôlé par des Russes. Ils utilisaient une plateforme d’échange n’exerçant pas son obligation de vigilance, Garantex, pour les opérations en cryptomonnaies, et Dubaï pour les opérations en espèces.

Le réseau de blanchiment récoltait les espèces des trafiquants de drogue et les payait en cryptojetons (notamment en USDT-Tether), moyennant 3 % de frais seulement. Par comparaison avec les 10 % à 15 % que coûtait le transport en Colombie avant la mise en extinction des billets de 500 euros, c’est une économie de 70 % à 80 %.

Cadre de déclaration des cryptoactifs

Les cryptomonnaies – d’abord le bitcoin et, désormais, les stablecoins comme l’USDT-Tether – ont permis aux trafiquants de drogue d’économiser leur marge sur l’envoi d’espèces en choisissant les routes les plus sûres. Il est trop tôt pour savoir si l’augmentation considérable du trafic de drogue transatlantique, attestée par une enquête récente du Financial Times, est liée à cette innovation technique.

Concrètement, la nouvelle méthode suit cette nouvelle route entre les trafiquants de drogue et les réseaux de blanchiment :

  1. La cocaïne part de Colombie.

  2. Elle est vendue par des intermédiaires en Europe.

  3. L’argent collecté de cette vente est changé contre des cryptomonnaies USDT- Tether, moyennant 3 % de frais.

  4. Les cryptomonnaies USDT-Tether sont envoyées en Colombie pour payer la drogue.

  5. Pour le réseau de blanchiment, les espèces sont confiées à des mules, qui voyagent à Dubaï, moyennant 1 % de frais.

  6. À Dubaï, les espèces sont blanchies, moyennant 1 % de frais.

Législation contre le blanchiment par cryptoactif

On peut penser que l’application des règles antiblanchiment aux prestataires de services liés aux cryptoactifs, dans les pays signataires du Crypto-Asset Reporting Framework_, va compliquer le jeu des organisations criminelles… qui sauront pourtant trouver les moindres failles et les exploiter.

L’invention des cryptomonnaies a fait perdre des années dans la lutte contre la criminalité organisée, mais la « coalition des volontaires », comme la Suisse, les Bahamas, Malte ou la France s’organise enfin.

En France, la lutte contre le blanchiment d’argent est renforcée par une loi « visant à sortir la France du piège du narcotrafic », promulguée en juin 2025. Un parquet national spécialisé est créé. Des mesures sont mises en place, de la fermeture administrative des commerces de façade (par les préfets plutôt que les maires trop exposés), le gel des avoirs des narcotrafiquants ou contre le mix de cryptoactifs.

Mais les trafiquants s’adaptent pour éviter d’être pris, c’est ce que nous verrons dans un second article.

The Conversation

A travaillé pour la Direction de la Surveillance du Territoire dans les années 1990.

ref. Comment les trafiquants de cocaïne blanchissent l’argent des cartels – https://theconversation.com/comment-les-trafiquants-de-coca-ne-blanchissent-largent-des-cartels-265140

Tempête record en Alaska : comment le passage de l’ex-typhon Halong a pris tout le monde de court

Source: The Conversation – France (in French) – By Rick Thoman, Alaska Climate Specialist, University of Alaska Fairbanks

Un hélicoptère de la Garde côtière survole des maisons inondées à Kipnuk, en Alaska, le 12 octobre 2025. U.S. Coast Guard

Avec la montée des eaux, le dégel du pergélisol et des prévisions tardives, la catastrophe provoquée par le passage de Halong met en lumière les défis d’adaptation à venir pour les communautés isolées d’Alaska.

Les vestiges d’un puissant typhon ont déferlé le 12 octobre 2025 sur le delta du Yukon-Kuskokwim, dans l’ouest de l’Alaska aux États-Unis, soulevant une onde de tempête qui a inondé des villages jusqu’à près de 100 kilomètres à l’intérieur des terres. Selon les autorités, les eaux ont arraché des maisons à leurs fondations et en ont emporté certaines avec leurs occupants. Plus de cinquante personnes ont dû être secourues à Kipnuk et Kwigillingok, des centaines d’habitants ont été déplacés dans la région et au moins une personne a perdu la vie.

Le typhon Halong était un phénomène inhabituel, sans doute alimenté par les températures de surface de l’océan Pacifique, proches de records cet automne. Son passage à cette période de l’année rendra la reconstruction encore plus difficile pour les communautés durement touchées, comme l’explique le météorologue Rick Thoman, de l’Université d’Alaska à Fairbanks.

Les catastrophes en Alaska rural ne ressemblent à aucune autre aux États-Unis, précise-t-il. Alors que les habitants de la côte Est, frappés le même week-end par une tempête ayant inondé le New Jersey et d’autres États, ont pu se rendre dans un magasin de bricolage pour acheter du matériel ou réserver une chambre d’hôtel en cas d’inondation, rien de tout cela n’existe dans les villages autochtones isolés d’Alaska.

Zones inondées en Alaska
La montée des eaux et les vents violents provoqués par l’ex-typhon Halong ont arraché des maisons à leurs fondations et en ont fait dériver certaines.
U.S. Coast Guard via AP

Qu’est-ce qui rendait cette tempête inhabituelle ?

Halong était un ex-typhon, semblable à Merbok en 2022, lorsqu’il a atteint le delta. Une semaine plus tôt, il s’agissait encore d’un puissant typhon à l’est du Japon. Le jet stream l’a ensuite entraîné vers le nord-est, un phénomène assez courant, et les modèles météorologiques avaient plutôt bien prévu sa trajectoire jusqu’à la mer de Béring.

Mais à l’approche de l’Alaska, tout a déraillé.

Les prévisions des modèles ont changé, indiquant une tempête se déplaçant plus rapidement, et Halong a suivi une trajectoire très inhabituelle, passant entre l’île Saint-Laurent et la côte du delta du Yukon-Kuskokwim.

Carte de suivi du typhon.
Trajectoire de l’ex-typhon Halong, montrant sa remontée vers le delta du Yukon-Kuskokwim, en Alaska.
Rick Thoman

Contrairement à Merbok, dont les modèles mondiaux avaient très bien anticipé la trajectoire, celle de Halong — ainsi que son intensité finale — n’étaient pas claires avant que la tempête ne soit à moins de 36 heures des eaux territoriales de l’Alaska. C’était bien trop tard pour organiser des évacuations dans de nombreuses localités.

La perte des données du programme de ballons météorologiques, suspendu en 2025, a-t-elle affecté les prévisions ?

C’est une question qui fera l’objet de recherches futures, mais voici ce que l’on sait avec certitude : il n’y a eu aucune observation en altitude par ballon météorologique à l’île Saint-Paul, dans la mer de Béring, depuis la fin du mois d’août, ni à Kotzebue depuis février. À Bethel et Cold Bay, les lancements sont limités à un par jour au lieu de deux. À Nome, aucun ballon n’a été envoyé pendant deux jours entiers alors que la tempête se dirigeait vers la mer de Béring.

Est-ce que cela a faussé les prévisions ? On ne le sait pas, faute de données, mais il semble probable que cela ait eu un effet sur la performance des modèles.

Pourquoi la région du delta est-elle si vulnérable face à une tempête comme Halong ?

Le terrain, dans cette partie ouest de l’Alaska, est très plat, ce qui permet à de fortes tempêtes de faire pénétrer l’océan dans le delta, où l’eau se répand largement.

La plupart des terres se trouvent très près du niveau de la mer, parfois à moins de trois mètres au-dessus de la ligne de marée haute. Le dégel du pergélisol, l’affaissement du sol et la montée du niveau de la mer accentuent encore le risque. Pour de nombreuses personnes, il n’existe littéralement aucun endroit où se réfugier. Même Bethel, la plus grande ville de la région, située à une centaine de kilomètres en amont sur la rivière Kuskokwim, a connu des inondations provoquées par Halong.

Ce sont des communautés très isolées, sans routes menant aux villes. On ne peut y accéder que par bateau ou par avion. Aujourd’hui, de nombreuses personnes s’y retrouvent sans logement, alors que l’hiver approche.

Des habitants autochtones de Kipnuk évoquent les défis posés par la disparition du pergélisol et le changement climatique dans leur village. Alaska Institute for Justice.

Ces villages sont également de petite taille. Ils ne disposent ni de logements supplémentaires ni des ressources nécessaires pour se relever rapidement. La région se remettait déjà d’importantes inondations survenues à l’été 2024. La tribu de Kipnuk a pu obtenir une aide fédérale pour catastrophe naturelle, mais celle-ci n’a été approuvée qu’au début de janvier 2025.

À quoi ces communautés sont-elles confrontées pour la reconstruction ?

Les habitants vont devoir prendre des décisions très difficiles. Faut-il quitter la communauté pour l’hiver et espérer reconstruire l’été prochain ?

Il y a sans doute très peu de logements disponibles dans la région, d’autant que les inondations ont été étendues et qu’il existe déjà une pénurie de logements. Les personnes déplacées doivent-elles se rendre à Anchorage ? La vie en ville y est coûteuse. Il n’existe pas de solution simple.

La reconstruction dans des endroits comme Kipnuk est logiquement complexe. On ne peut pas simplement décrocher son téléphone et appeler un entrepreneur local. Presque tous les matériaux doivent être acheminés par barge – du contreplaqué aux clous en passant par les fenêtres – et cela ne se fera pas en hiver. Impossible de transporter quoi que ce soit par camion : il n’y a pas de routes. Les avions ne peuvent transporter que de petites quantités, car les pistes sont courtes et non adaptées aux avions cargo.

La Garde nationale pourrait peut-être aider à acheminer des fournitures par avion. Mais il faut encore disposer de personnes capables d’assurer la construction et les réparations. Tout devient cent fois plus compliqué lorsqu’il s’agit de bâtir dans des communautés isolées. Même si une aide nationale ou fédérale est approuvée, la plupart des maisons ne pourraient être reconstruites qu’à l’été prochain.

Le changement climatique joue-t-il un rôle dans ce type de tempêtes ?

Ce sera une autre question à explorer dans de futures recherches, mais la température de surface de la mer dans la majeure partie du Pacifique Nord, que le typhon Halong a traversée avant d’atteindre les îles Aléoutiennes, était bien plus élevée que la normale. Les eaux chaudes alimentent les tempêtes.

Carte animée montrant les températures des eaux de surface dans le Pacifique Nord.
Une comparaison des températures quotidiennes de surface de la mer montre à quel point une grande partie du Pacifique Nord était anormalement chaude avant et pendant le passage du typhon Halong.
NOAA Coral Reef Watch

Halong a également entraîné avec lui une masse d’air très chaud vers le nord. À l’est de sa trajectoire, le 11 octobre, Unalaska a enregistré 20 °C, un record absolu pour un mois d’octobre à cet endroit.

The Conversation

Rick Thoman a pris sa retraite du service météorologique national (National Weather Service) de la région Alaska en 2018.

ref. Tempête record en Alaska : comment le passage de l’ex-typhon Halong a pris tout le monde de court – https://theconversation.com/tempete-record-en-alaska-comment-le-passage-de-lex-typhon-halong-a-pris-tout-le-monde-de-court-267688

Comment les technologies immersives de « réalité étendue » renouvellent la rééducation motrice

Source: The Conversation – in French – By Nicolas Benguigui, Professeur en sciences cognitives, sciences du sport et de la motricité – Laboratoire GREYC – UMR 6072 UNICAEN CNRS – UFR STAPS, Université de Caen Normandie

Si les technologies immersives, telles que les casques de réalité virtuelle ou les dispositifs de réalité augmentée, sont souvent associées aux loisirs, elles jouent aussi un rôle dans divers secteurs professionnels. Dans le domaine de la santé, leurs progrès renouvellent en particulier les protocoles de rééducation.


Réalité virtuelle, réalité augmentée, réalité mixte… Ces nouvelles technologies permettent d’immerger les utilisateurs dans des environnements numériques interactifs. Au cours des deux dernières décennies, ces technologies ont connu un très fort développement résultant des avancées combinées de l’électronique et de l’informatique.

Regroupées sous l’appellation de « réalité étendue » (« extended reality » en anglais, abrégé XR), ces technologies sont souvent associées au secteur du divertissement. Pourtant, elles sont aussi très largement utilisées dans les milieux professionnels, qu’il s’agisse de former ou d’entraîner des opérateurs ou pilotes de véhicules particulièrement quand ils se préparent à exercer dans des milieux difficiles ou dangereux, mais aussi pour développer de nouvelles approches pédagogiques à travers ce que l’on appelle les « serious games ».

Ces technologies s’invitent également dans le secteur de la santé pour aider, par exemple, les chirurgiens dans leurs interventions. Elles s’avèrent aussi très intéressantes en matière de rééducation motrice dans le but d’améliorer la récupération des patients de tous âges, atteints de maladies ou de lésions neurologiques à l’origine de limitations fonctionnelles importantes.

Amener le virtuel dans le domaine la rééducation motrice

En France, environ 140 000 personnes sont victimes chaque année d’accidents vasculaires cérébraux, 150 000 subissent un traumatisme crânien, tandis que 25 000 nouveaux cas de maladie de Parkinson et 1 500 cas de paralysie cérébrale sont diagnostiqués.

Ces problèmes majeurs de santé se traduisent pour les enfants, adolescents ou adultes concernés par des altérations de leur motricité qui peuvent affecter la posture, les déplacements locomoteurs ou encore les actions des membres supérieurs. La rééducation est alors essentielle, car elle favorise la restauration de tout ou partie de ces fonctions motrices. Elle vient stimuler les mécanismes de plasticité cérébrale qui permettent des récupérations fonctionnelles parfois très importantes.

Ainsi, lorsque le cerveau subit certains dommages, les structures cérébrales ont un fort potentiel de réorganisation et de restauration des fonctions qui ont pu être altérées. Ce potentiel s’exprime d’autant plus quand la rééducation démarre tôt, de manière adaptée et progressive.




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Qu’est-ce que la plasticité cérébrale ?


Dans un tel contexte, et afin d’offrir aux patients les meilleures chances de récupération, les thérapeutes ont pu développer une grande gamme de protocoles de rééducation. Les techniques conventionnelles employées dans la rééducation motrice présentent cependant parfois certaines limites ou contraintes pour les patients. Ainsi, la longueur et la répétitivité des séances peuvent par exemple provoquer fatigue, douleur et démotivation.

À cela s’ajoute une autre difficulté : ces méthodes proposent généralement des exercices de motricité assez éloignés des besoins du quotidien. Cet éloignement entre la rééducation et les interactions requises dans les situations de tous les jours peut expliquer certaines difficultés de transposition et de maintien des améliorations obtenues lors des protocoles de rééducation.

Les recherches menées pour mettre au point des méthodes complémentaires ou alternatives aux techniques de rééducation existantes ont identifié l’usage des technologies de réalité étendue (XR) comme l’une des alternatives les plus intéressantes.

Ces technologies permettent de proposer aux patients des protocoles de soin avec des conditions contrôlées, progressives et attractives. Alors que les méthodes traditionnelles sont souvent fondées sur l’exécution de mouvements répétitifs et décontextualisés, ces technologies permettent de solliciter des actions finalisées, c’est-à-dire orientées vers un but concret. L’efficacité de la rééducation est de ce fait augmentée, et l’on constate une amélioration de la transférabilité des bénéfices vers les activités du quotidien.

Des premiers essais fondés sur des jeux commerciaux

Les premiers essais pour introduire les dispositifs numériques interactifs dans les centres de rééducation ont été réalisés essentiellement avec des systèmes de jeux vidéo disponibles dans le commerce, tels que les consoles de jeu PlayStation et caméra EyeToy, Xbox et caméra Kinect ou Nintendo Wii et caméra IR Pix Art. Ces systèmes de jeux nécessitent de produire des actions motrices plus ou moins complexes qui sont captées par les caméras et retranscrites sous différentes formes dans le jeu (déplacement d’un personnage, pilotage d’un véhicule, lancement de balles, etc.).

Dans la plupart des cas, l’usage de ces jeux vidéo s’est révélé bénéfique pour la rééducation. En effet, des études ont montré que ces bénéfices étaient liés aux interactions motrices requises dans un cadre ludique permettant de maintenir dans la durée la motivation des patients.

Toutefois, les possibilités d’adaptation de ces jeux aux capacités des patients sont souvent très limitées dans la mesure où ils n’ont pas été conçus dans ce but. Il en est de même pour leur intégration dans des protocoles de rééducation quantifiés, car ils ne permettent pas d’effectuer le suivi des patients et d’identifier finement la nature des progrès réalisés. Pour ces raisons, de nouvelles propositions de jeux spécifiques à la rééducation motrice ont émergé, faisant appel aux diverses technologies de la réalité étendue.

Réalité étendue, virtuelle, augmentée ou mixte : de quoi parle-t-on ?

Le concept de réalité étendue recouvre plusieurs technologies : réalité virtuelle, réalité mixte et réalité augmentée.

La réalité virtuelle plonge entièrement l’utilisateur dans un monde numérique, par l’intermédiaire de casques dotés de deux mini-écrans (un pour chaque œil). Ceux-ci permettent de percevoir l’environnement numérique en stéréo, et donc en 3D. Les casques sont également équipés de capteurs permettant de détecter les mouvements de la tête pour une mise à jour en « temps réel » des images projetées, ce qui permet l’exploration du monde virtuel dans toutes les directions. Les interactions avec ces environnements numériques sont rendues possibles par l’utilisation d’interfaces connectées telles que des manettes de contrôle, des marqueurs placés sur le corps ou encore des gants d’interaction.

La réalité mixte, quant à elle, projette des espaces numériques dans un environnement réel bien visible. Les systèmes les plus immersifs permettent des projections sur des écrans multiples situés tout autour de la personne immergée (y compris au-dessus et en dessous d’elle).

Enfin, la réalité augmentée ajoute des éléments numériques dans le monde réel. Cette technologie peut utiliser des lunettes permettant la surimpression d’éléments numériques dans la scène visuelle réelle. Elle peut aussi recourir à une caméra qui filme l’environnement et le projette sur un écran, où sont ajoutés les éléments numériques. Cela est généralement réalisé dans un casque, tel que ceux utilisés pour les applications de réalité virtuelle, mais cela peut aussi se faire via un téléphone ou une tablette numérique.

Des jeux en réalité virtuelle spécifiques à la rééducation

S’inspirant des jeux vidéo, des dispositifs de réalité virtuelle ont récemment été développés avec l’appui de thérapeutes pour s’adapter spécifiquement au contexte de la rééducation et aux besoins des patients. Ces dispositifs intègrent par exemple des principes de progressivité : ils font varier la difficulté ou l’intensité des exercices, leur fréquence ou leur répétition pour atteindre au mieux les objectifs thérapeutiques.

L’un des atouts de la réalité virtuelle est qu’elle favorise l’implication dans la rééducation, en raison du « sentiment de présence » qu’elle génère, grâce à l’utilisation de casques immersifs.

Dans ces jeux de rééducation, la finalité des actions est prépondérante. Elle permet de donner à la rééducation davantage de sens, et une attractivité nouvelle. Le patient se rééduque progressivement, par des mouvements ayant un but précis : en atteignant des objets, en les utilisant, en adoptant des postures spécifiques ou encore en se déplaçant dans un parcours guidé. Cette finalisation des actions a pour but de favoriser des transferts plus rapides vers les activités du quotidien (par exemple cuisiner, ranger une pièce, jardiner, etc.). Les progrès réalisés sont quantifiés en matière d’amplitude, de fluidité, de vitesse et de précision des mouvements réalisés.

Le projet FarmaDay illustre bien cette approche. Cette application de neuroréhabilitation est destinée à rééduquer les membres supérieurs à travers des activités de la vie quotidienne en réalité virtuelle gamifiée avec l’utilisation de casques immersifs. Ce système place le patient dans un environnement virtuel reproduisant une ferme. Les patients peuvent l’explorer en y effectuant diverses tâches : s’occuper des animaux, cueillir des fruits ou des légumes, se laver les mains, verser une boisson ou encore jouer du piano.

Dépasser certaines craintes dues aux pathologies

Chez certains patients, les limitations fonctionnelles et la douleur peuvent être très intériorisées. Cela se traduit par une diminution de l’activité et de l’implication dans l’action, par crainte d’avoir mal, de se blesser à nouveau ou de ne pas y arriver. Cette « kinésiophobie » peut freiner la rééducation et contribuer à renforcer les limitations fonctionnelles.

Un des avantages de la réalité virtuelle totalement immersive est d’impliquer fortement les patients dans leur rééducation. Équipés d’un casque immersif, ils ne voient pas leur propre corps, mais seulement des représentations virtuelles de celui-ci (avatars), ce qui peut les aider à dépasser certaines de leurs craintes.

Autre intérêt de la rééducation en réalité virtuelle : la possibilité de créer des exercices dans lesquels les mouvements à produire et l’atteinte des buts recherchés sont guidés par différentes modalités sensorielles (visuelles, sonores, tactiles). Certains objets peuvent par exemple être mis en surbrillance quand le mouvement d’atteinte est réussi. Des guides ou des feed-back de trajectoires de mouvement, de direction, de rythme, peuvent être affichés, ainsi que des codes couleurs, des sons, des vibrations, ou encore des indications ou des commentaires sur les performances à réaliser.

À titre d’exemple, le projet RV-Reeduc réalisé au sein du laboratoire GREYC] de l’Université de Caen Normandie, a abouti au développement de jeux de poursuite et d’atteinte de cibles en mouvement, dans un environnement virtuel 3D avec casque immersif (voir vidéo présentée ci-dessous dans le cadre du projet Neo-Reeduc).

Proposés dans des centres de rééducation pour des enfants et adolescents atteints de paralysie cérébrale, ces jeux de rééducation ont permis d’améliorer les amplitudes, la fluidité et la précision des mouvements des jeunes patients, après un programme de trois séances hebdomadaires sur une durée d’un mois. Les effets bénéfiques se sont avérés durables, puisqu’ils étaient encore observés trois mois après la fin de la rééducation.

Des alternatives pour dépasser certaines limites de la réalité virtuelle

Si la réalité virtuelle a de nombreux avantages pour la rééducation motrice, elle présente aussi certains inconvénients. Ainsi, certains patients peuvent ressentir un inconfort lié au poids du casque ou à la sensation d’isolement qu’il induit. De plus, certains d’entre eux peuvent ressentir une appréhension, un déséquilibre ou un malaise proche du mal des transports ou cinétose, en particulier lorsque des déplacements sont requis.

Ce type de « cybermalaise » est le plus souvent dû à l’amplification des mouvements réalisés du réel en virtuel. Cette amplification des déplacements crée un décalage entre les perceptions corporelles et les perceptions visuelles. Il peut aussi être lié au décalage, même très faible, du « temps réel » dans la mise à jour des images visuelles, par rapport aux signaux de mouvements perçus par le corps. Ces phénomènes, appelés « incongruences » ou « conflits sensoriels », peuvent provoquer des symptômes désagréables tels que des maux de tête, des vertiges, voire des nausées et des vomissements.

L’immersion dans un monde virtuel doit donc se faire de manière progressive. Elle n’est pas forcément appropriée à tous les patients, notamment ceux qui présentent des troubles perceptifs. Pour pallier ces inconvénients, d’autres projets ont choisi de s’appuyer sur la réalité mixte, qui fusionne les mondes physique et numérique.

C’est le cas du projet Neo-Reeduc, piloté lui aussi par le laboratoire GREYC. Les jeux de rééducation créés en partenariat avec la société NeoXperiences se situent en réalité mixte. Les images sont projetées sur de grands murs interactifs, et les mouvements des utilisateurs, capturés grâce à un système vidéo (« motion capture »), permettent d’interagir avec les applications. Ainsi, plus besoin d’équiper les patients de casques, manettes de contrôles ou autres dispositifs corporels.

Une telle immersion en réalité mixte rend aussi possible l’implication de plusieurs utilisateurs, ce qui favorise les échanges et renforce les aspects ludiques et conviviaux des exercices, créant un environnement susceptible d’augmenter la motivation des patients à suivre la rééducation.

Perspectives de développements futurs

Les protocoles faisant appel aux nouvelles technologies de réalité étendue (XR) permettent de stimuler de manière plus précise, plus douce et plus progressive les fonctions motrices ayant subi des atteintes. Elles rendent la rééducation plus ludique et davantage finalisée, tout en renforçant la motivation des patients et leurs interactions sociales.

Ce faisant, ces technologies contribuent à diversifier et augmenter le volume de rééducation, en augmentant ainsi le potentiel de plasticité cérébrale. Cela permet d’élargir les répertoires des thérapeutes dans leurs protocoles de rééducation motrice pour une meilleure récupération fonctionnelle.

Des recherches complémentaires associant patients, thérapeutes, chercheurs et développeurs sont cependant encore nécessaires afin de mesurer plus finement l’efficacité de ces dispositifs de rééducation innovants. Il reste en effet à identifier plus précisément les facteurs pouvant générer des effets bénéfiques et ceux pouvant causer des effets indésirables. Enfin, il reste à explorer la possibilité d’utiliser des interfaces de plus petite dimension (tablettes graphiques et smartphones) qui pourraient permettre à terme la poursuite de la rééducation à domicile.

The Conversation

Les projets RV-Reeduc et Neo-Reeduc mentionnés dans cet article ont reçu des financements de la Région Normandie et des fonds Européens FEDER dans le cadre des appels à projets RIN Emergent et d’Innovation en collaboration. Le projet Neo-reeduc a été réalisé dans le cadre d’une collaboration avec la Société NeoXperiences.

Ces projets de recherche ont impliqué : Nicolas Benguigui, Rémi Laillier, Héloïse Baillet, Simone Burin-Chu, Luca Fantin, Laure Lejeune, Lucie Hubert, Adrien Picot, Corentin Loyer, Juliette Perriot, Kaoutar Arbouch, Régis Thouvarecq, Youssef Chahir, François Rioult, Pascale Leconte

Ils ont été réalisés avec les centre de rééducation suivants : Le CMPR La Clairière à Hérouville Saint Clair (14) ; L’IMPR du Bois de Lébisey à Hérouville Saint Clair (14) ; L’ IEM François Xavier Falala à Hérouville Saint- Clair (14) ; Le SSR les Monts d’Aunay à Aunay sur Odon (14) ; L’Hôpital de la Musse à Saint Sébastien de Morsent (27) ; L’ EPA Helen Ketter au Havre (76)

Héloïse Baillet, Laure Lejeune, Luca Fantin, Lucie Hubert, Pascale Leconte, Rémi Laillier et Simone Burin-Chu ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Comment les technologies immersives de « réalité étendue » renouvellent la rééducation motrice – https://theconversation.com/comment-les-technologies-immersives-de-realite-etendue-renouvellent-la-reeducation-motrice-242971

De Tianjin à New York : comment la Chine cherche à reconfigurer la gouvernance mondiale

Source: The Conversation – in French – By Quentin Couvreur, Doctorant en science politique, Sciences Po

En septembre 2025, la Chine a organisé une grand-messe de l’Organisation de coopération de Shanghai et un immense défilé à l’occasion des 80 ans de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce fut l’occasion pour elle d’afficher sa volonté de réformer la gouvernance mondiale et de se poser en leader du « Sud global ». Dans le même temps, comme l’a démontré la dernière Assemblée générale de l’ONU, la République populaire cherche à s’imposer toujours davantage au sein des Nations unies, tout en rapprochant les institutions onusiennes des plateformes multilatérales qu’elle contrôle.


Dans un contexte marqué par l’unilatéralisme croissant des États-Unis de Donald Trump et par les incertitudes qui pèsent sur le système onusien, la Chine cherche à apparaître comme un pilier de la gouvernance mondiale tout en appelant à la réforme de celle-ci.

Au mois de septembre 2025, le double anniversaire de la victoire des Alliés (reddition de l’Allemagne en mai et du Japon en septembre 1945) et de la fondation de l’Organisation des Nations unies en octobre 1945 a offert à Pékin une séquence idéale pour promouvoir un système multilatéral plus étroitement aligné sur ses intérêts.

Le sommet de l’OCS et l’annonce de l’Initiative pour la gouvernance mondiale

La séquence s’est ouverte le 1er septembre à Tianjin, où la Chine organisait le 25e sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS). Fondée en 2001 par la Chine, la Russie et quatre pays centrasiatiques, l’OCS était à l’origine une organisation régionale essentiellement vouée aux questions de sécurité et de lutte contre le terrorisme. Elle s’est ensuite progressivement étendue, intégrant l’Inde et le Pakistan (2017) puis l’Iran (2023) comme nouveaux membres.

Aujourd’hui, l’organisation eurasiatique – la plus « grande organisation régionale du monde », comme aime à le rappeler Pékin – s’est muée en une plateforme stratégique au sein de laquelle la Chine promeut ses normes et son discours sur la nécessaire réforme de l’ordre international, tout en affichant son leadership au sein du « Sud global ».

À Tianjin, le président chinois Xi Jinping avait ainsi rassemblé une vingtaine de chefs d’État et de gouvernement, dont le président russe Vladimir Poutine et le premier ministre indien Narendra Modi.

En présence du secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres, le président chinois a saisi l’occasion de ce sommet pour annoncer une Initiative pour la gouvernance mondiale (GGI, de l’anglais Global Governance Initiative), visant à « construire un système de gouvernance mondiale plus juste et plus équitable ». Déclinant cinq concepts clés, il a notamment souligné l’importance du respect de la souveraineté et du droit international, tout en appelant à renforcer le multilatéralisme face aux grands défis mondiaux.

Formulée en termes délibérément vagues et exempte de propositions concrètes, la GGI n’en esquisse pas moins la vision chinoise d’une gouvernance mondiale reconfigurée, dans l’objectif de pallier trois « défaillances » des organisations existantes : la sous-représentation des pays du Sud dans les enceintes internationales, l’érosion de l’autorité des Nations unies (incarnée par l’impuissance du Conseil de sécurité face à la situation à Gaza) et leur manque d’efficacité (démontré par le retard dans la mise en œuvre des Objectifs de développement durable).

Cette vision se caractérise par la centralité qu’elle accorde aux questions de développement économique, par son refus des alliances militaires au profit d’une sécurité commune, et par sa conception pluraliste de la « coexistence harmonieuse » entre civilisations, qui ne laisse aucune place à l’universalité des droits humains.

Ces thématiques avaient déjà été mises en avant par les trois initiatives globales lancées par Xi Jinping entre 2021 et 2023, portant respectivement sur le développement, sur la sécurité et sur la civilisation.

Une constellation d’organisations et de forums multilatéraux

Cette vision se manifeste également dans le choix du sommet de l’OCS pour annoncer la GGI. L’OCS incarne en effet la volonté de Pékin de reconfigurer la coopération multilatérale autour d’une constellation d’organisations, de forums et de mécanismes peu contraignants, dont le principal point commun est de promouvoir un monde multipolaire, tout en accordant une place prépondérante, voire centrale, à la Chine. S’appuyant sur son « cercle d’amis » parmi les pays en développement, Pékin entend bâtir des contrepoids aux institutions dominées par les pays occidentaux, comme le G7.

Cette constellation comprend en premier lieu l’OCS et les Brics+, dont l’élargissement récent était une priorité pour la Chine. Dans le domaine financier, elle inclut également la Nouvelle Banque de développement des Brics (NBD), mais aussi la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB), établie en 2016. Surtout, elle s’étend via la multiplication des forums « multi-bilatéraux » sino-centrés, comme le Forum sur la coopération sino-africaine (FOCAC) ou le Sommet Chine-Asie centrale, dont la première édition a été organisée en 2023.

Si ces plateformes participent d’abord d’un « effet d’affichage », l’évolution de l’OCS traduit la volonté chinoise d’en faire un vecteur d’approfondissement des coopérations.

Invoquant la nécessité de mettre en œuvre des « actions concrètes », le président chinois a ainsi plaidé pour la création d’une banque de développement de l’OCS. Il a aussi annoncé la mise en œuvre d’une centaine de projets de développement en faveur des États membres, financés par un don de deux milliards de yuans (240 millions d’euros), de même qu’un renforcement de la coopération dans les domaines de l’éducation, de la santé et de l’intelligence artificielle.

Quel rôle pour l’ONU dans la diplomatie multilatérale chinoise ?

À la lumière de ces évolutions, la place accordée aux Nations unies dans la vision chinoise du multilatéralisme interroge. En effet, en 2015, pour le 70e anniversaire de l’ONU et pour son premier discours en tant que président de la Chine à la tribune de l’Assemblée générale, Xi Jinping avait mis en scène l’engagement multilatéral de son pays, présenté comme prêt à assumer davantage de responsabilités et à renforcer sa contribution à une organisation considérée comme « la plus universelle, la plus représentative et dotée de la plus haute autorité ».

Au cours des années suivantes, la Chine s’est affirmée comme une actrice majeure du système onusien, devenant sa quatrième contributrice financière et prenant la direction de plusieurs agences. Ambitionnant de transformer l’organisation depuis l’intérieur, elle s’est investie dans les Nations unies pour renforcer ses liens avec les pays en développement, diluer les normes libérales et redéfinir la conception des droits humains, tout en promouvant ses propres initiatives, en particulier les Nouvelles Routes de la soie.




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Dix ans plus tard, pour le 80e anniversaire de l’ONU, Xi Jinping n’a pas fait le déplacement à New York, préférant y dépêcher son premier ministre, Li Qiang. Cette absence n’est pas anodine, puisque c’est la première fois depuis 1985 qu’un président chinois ne se rend pas à un anniversaire décennal de l’organisation. De même, le choix de dévoiler la GGI au sommet de l’OCS plutôt qu’à la tribune de l’Assemblée générale peut être interprété comme une volonté de la Chine de privilégier et de renforcer des plateformes où elle peut plus aisément manœuvrer.

Néanmoins, l’ONU demeure une source essentielle de légitimité pour Pékin, qui continue de proclamer son soutien à l’organisation, en contrepoint du désengagement des États-Unis. Pékin renforce sa présence au sein des institutions onusiennes et a accru ses contributions financières volontaires en 2024, celles-ci atteignant leur plus haut niveau depuis 2016. Pour autant, ces contributions restent modestes au regard des besoins, et la Chine contribue elle-même à la grave crise de liquidités que traverse l’ONU, en s’acquittant de plus en plus tardivement de ses contributions obligatoires.

Revendiquer l’héritage de 1945

Au total, ces dynamiques ambivalentes ne suggèrent ni un désintérêt complet de Pékin pour le système onusien, ni une montée en puissance qui verrait la Chine entièrement supplanter les États-Unis en son sein, ni encore l’édification d’un ambitieux système alternatif. En réalité, elles reflètent plutôt la volonté chinoise d’arrimer plus étroitement le système onusien aux formats multilatéraux privilégiés par Pékin. En témoigne l’adoption par l’Assemblée générale, le 5 septembre 2025, d’une résolution sur la coopération entre l’ONU et l’OCS, malgré l’opposition ou l’abstention des pays occidentaux.

Cet arrimage vise in fine à faire apparaître la vision illibérale de la Chine comme conforme aux principes de la Charte des Nations unies. C’est en effet l’héritage de 1945 que la Chine revendique, comme l’illustre le télescopage temporel entre le sommet de l’OCS et le grand défilé militaire organisé à Pékin pour les commémorations du 80e anniversaire de la victoire dans la « Guerre mondiale antifasciste ». Pour le Parti communiste chinois, il s’agit de se poser en garant légitime des principes fondateurs de la gouvernance mondiale et de l’ordre international, réinterprétés à l’aune de ses préférences idéologiques. En cela, comme l’a reconnu Li Qiang dans son discours, l’ONU demeure pour l’heure « irremplaçable ».

The Conversation

Quentin Couvreur ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. De Tianjin à New York : comment la Chine cherche à reconfigurer la gouvernance mondiale – https://theconversation.com/de-tianjin-a-new-york-comment-la-chine-cherche-a-reconfigurer-la-gouvernance-mondiale-266806

Votre alimentation influence-t-elle vos rêves ? Ce que disent nos recherches sur la nourriture et les cauchemars

Source: The Conversation – in French – By Jade Radke, PhD Student, Behavioral Sustainability Lab, University of British Columbia

Vous êtes-vous déjà demandé si un rêve étrange était dû à quelque chose que vous aviez mangé la veille au soir ? Si oui, vous n’êtes pas seul. Nous faisons tous des rêves étranges de temps en temps et cherchons à comprendre pourquoi.

Depuis des siècles, on croit que l’alimentation et l’heure du repas influencent les rêves. Un exemple frappant se trouve dans la bande dessinée du début du XXe siècle intitulée Dream of the Rarebit Fiend (Rêve d’un fondu de fondue, en français), dans laquelle les personnages attribuent souvent leurs rêves étranges au fait d’avoir mangé un plat à base de fromage, comme le Welsh rarebit, la veille au soir.

Malgré ce folklore, les recherches scientifiques sur le lien entre alimentation et rêves restent limitées.

Quelques enquêtes exploratoires ont donné des résultats préliminaires et suggestifs. Une étude de 2007 a révélé que les personnes qui consommaient davantage d’aliments biologiques affirmaient faire des rêves plus vivants et plus étranges que celles qui consommaient davantage de restauration rapide.

De même, une enquête de 2022 a montré que certains aliments influencent les rêves : fruits pour des souvenirs plus fréquents, fruits et poisson pour des rêves lucides, sucreries pour davantage de cauchemars. Et dans notre étude de 2015, nous avons constaté que près de 18 % des participants pensaient que leur alimentation influençait leurs rêves. Parmi eux, les produits laitiers étaient les plus souvent cités comme responsables.

Dans le prolongement de cette étude, nous avons récemment mené une enquête en ligne auprès de 1082 étudiants canadiens en psychologie, auxquels nous avons posé des questions sur leurs habitudes alimentaires, leur état de santé général, la qualité de leur sommeil et leurs rêves. Nous avons testé plusieurs hypothèses sur la façon dont l’alimentation et les sensibilités alimentaires pourraient influencer les rêves, y compris leur influence possible sur la gravité des cauchemars.

Ce que nous avons découvert

Un peu plus de 40 % des participants nous ont dit que certains aliments aggravaient ou amélioraient la qualité de leur sommeil. Environ 5 % pensaient que l’alimentation avait une incidence sur leurs rêves, les desserts, les sucreries et les produits laitiers étant les coupables les plus fréquemment cités.

Les personnes allergiques ou intolérantes au gluten percevaient davantage que l’alimentation influençait leurs rêves. Celles intolérantes au lactose signalaient plus souvent que certains aliments perturbaient leur sommeil.

Nous avons également constaté que les participants souffrant d’une allergie alimentaire ou d’une intolérance au lactose signalaient des cauchemars plus fréquents et plus intenses. La fréquence des symptômes gastro-intestinaux, comme les douleurs abdominales et les ballonnements, était associée à la fois à l’intolérance au lactose et aux cauchemars, ce qui pourrait expliquer ce lien.

Ces résultats confirment un nombre croissant de preuves suggérant un lien entre le microbiome intestinal et le système nerveux central (l’axe intestin-cerveau). Pour la première fois, ils révèlent que les troubles intestinaux peuvent se manifester psychologiquement pendant le sommeil sous forme de cauchemars.

Cela rejoint les recherches en cours sur la relation entre l’alimentation et le syndrome de stress post-traumatique (SSPT), dont l’un des symptômes est la fréquence des cauchemars. Alors que travaux se sont concentrés sur la relation entre les habitudes alimentaires globales et le SSPT, nos résultats suggèrent que certains aliments spécifiques, tels que les produits laitiers et les sucreries, pourraient exacerber les cauchemars en particulier.

Dès lors, les traitements du SSPT pourraient gagner à inclure une évaluation des habitudes alimentaires, des allergies et des intolérances, ainsi que des changements de régime.

Nos recherches montrent un lien possible entre alimentation et rêves, mais les résultats restent corrélationnels. Des expériences sont nécessaires pour tester dans quelle mesure certains aliments peuvent avoir un impact sur les rêves.

Les prochaines étapes pourraient consister en expériences contrôlées pour tester l’effet de certains aliments déclencheurs, tels que du fromage contenant du lactose par opposition à du fromage sans lactose, en particulier chez les personnes intolérantes au lactose ou qui font fréquemment des cauchemars. Des expériences similaires pourraient être menées auprès de participants souffrant de divers types d’allergies alimentaires.

Quelques conseils pratiques

Nos résultats, corroborés par des recherches antérieures, suggèrent quelques mesures simples pour mieux dormir et rêver :

  1. Évitez de manger tard le soir, en particulier des aliments lourds, sucrés ou épicés. Nous avons constaté que manger le soir était associé à des rêves troublants et à une moins bonne qualité de sommeil.

  2. Si vous êtes intolérant au lactose, essayez d’éviter les produits laitiers avant de vous coucher ou optez pour des alternatives sans lactose. Par exemple, les fromages à pâte dure et affinés ont tendance à contenir moins de lactose que les fromages à pâte molle et frais.

  3. Si vous souffrez d’allergies alimentaires, pensez à réduire votre consommation d’aliments concernés avant de vous coucher. Les inquiétudes liées à d’éventuelles réactions allergiques pourraient s’immiscer dans vos rêves.

  4. Notez tous les aliments qui semblent influencer votre sommeil ou vos rêves, et essayez de les supprimer pendant des périodes intermittentes pour voir s’ils ont une incidence sur la qualité de votre sommeil ou de vos rêves.

En général, une alimentation équilibrée et riche en nutriments, comprenant des fibres, des fruits, des légumes et des protéines maigres, peut contribuer à améliorer la qualité du sommeil ou des rêves. Le principal enseignement à retenir ? Écoutez votre corps : si certains aliments ou habitudes perturbent vos nuits ou provoquent régulièrement de mauvais rêves, adaptez‑les en conséquence.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Votre alimentation influence-t-elle vos rêves ? Ce que disent nos recherches sur la nourriture et les cauchemars – https://theconversation.com/votre-alimentation-influence-t-elle-vos-reves-ce-que-disent-nos-recherches-sur-la-nourriture-et-les-cauchemars-263863

Le développement des études supérieures entre « faux procès » et vraies questions…

Source: The Conversation – in French – By Marie Duru-Bellat, Professeure des universités émérite en sociologie, Centre de recherche sur les inégalités sociales (CRIS), Sciences Po

Les études s’allongent, le niveau de diplôme progresse chez les jeunes. Mais cela se traduit-il vraiment par une hausse des compétences ? Et dans quelle mesure cet investissement apporte-t-il une plus-value sur le marché du travail ? Éclairages sur un débat qui invite à repenser les liens entre formation et emploi.


Dans un article intitulé « Le faux procès des études supérieures trop longues », et publié par The Conversation, l’économiste Guillaume Allègre revient sur les discours souvent idéologiques et les analyses, plus sérieuses, qui interrogent dans un sens critique le développement des études supérieures.

Ce développement est particulièrement marqué depuis le début du XXIe siècle (2,16 millions d’étudiants, dont 1,397 million à l’université, en 2000, contre 2,96 millions, dont 1,6 million à l’université, en 2023), accompagné, sur la longue période, de conséquences massives sur l’entrée dans la vie. En 1986, à l’âge de 21 ans, environ 20 % des jeunes étaient encore scolarisés, c’est le cas de près de la moitié d’entre eux, en 2021.

Pourtant, pour Guillaume Allègre, « en durée, les jeunes ne font pas plus d’études qu’avant », et l’accroissement du nombre de diplômés s’explique par la baisse des redoublements.

Des diplômes, mais quel « capital humain » ?

Les jeunes parviendraient donc à des niveaux de diplôme plus élevés du fait de carrières scolaires moins perturbées par des redoublements. La baisse du redoublement – en elle-même positive vu l’inefficacité, largement démontrée, de cette pratique – a été le fruit d’une politique volontariste. On a laissé passer plus facilement dans la classe supérieure, mais personne n’oserait dire que c’est parce que les élèves ou les étudiants étaient (tout simplement) meilleurs…

À l’école primaire, on observe une baisse du niveau des élèves, si l’on se réfère aux notes d’information de la direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) du ministère de l’éducation nationale, de 2008 à 2020.

Dans l’enseignement supérieur, où il n’existe pas de mesures standardisées de ce que savent les étudiants, certains chercheurs, constatant que « les règles de validation des enseignements par les compensations de notes n’ont jamais autant favorisé l’obtention des diplômes », suggèrent plutôt « une tolérance nouvelle, bon gré mal gré, à la fragilité des aptitudes scolaires des étudiants ».

On peut donc craindre que ces jeunes qui ont moins redoublé et qui font des études plus longues n’aient pas, malgré un niveau formel d’instruction plus élevé, des acquis proportionnellement plus importants. Certes, plus de jeunes qui vont plus loin, moins de jeunes qui font du surplace en redoublant, c’est en moyenne une hausse de leurs acquis, mais à niveau de diplôme identique, ils en savent moins, ce qui traduit une baisse d’efficacité de l’école.

Il y a donc de la marge entre le diplôme et le « capital humain » qu’il est censé certifier, ce qui devrait interroger les économistes dans leur a priori favorable à l’élévation du niveau d’éducation.

On constate ainsi que si la France compte autant, voire plus, de diplômés du supérieur que la plupart des pays voisins, leur niveau de compétences en littératie – la capacité à maîtriser l’écrit – n’est pas toujours très supérieur à celui de personnes moins diplômées d’autres pays. Par exemple, le niveau des Néerlandais dotés d’un diplôme de second cycle du secondaire est très proche de celui des Français diplômés de l’enseignement supérieur, selon les évaluations de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Or,pour Guillaume Allègre, dès lors que le diplôme reste rentable, il est « individuellement utile ». Il l’est effectivement pour se placer : la rentabilité relative d’un diplôme, par rapport au diplôme immédiatement inférieur, est incontestable.

D’où vient alors ce leitmotiv des jeunes qui se plaignent de la situation qu’ils trouvent au sortir de leurs études, sur le mode de « Avec un master, t’as plus rien » ? Tout simplement du fait qu’ils considèrent également le rendement « absolu » du diplôme, le poste qu’il permet d’obtenir ; et là, le déclassement est réel et incontesté chez les économistes, par rapport à ce que le diplôme permettait d’obtenir dans un passé pas si lointain, à l’époque de leurs parents notamment.

Se former à entrer dans la vie…

Au-delà de cette quête de rendement économique, il faut se demander ce qu’ont appris ces étudiants, au-delà des savoirs académiques souvent pointus délivrés par les enseignants-chercheurs des universités (ceci est moins vrai des filières professionnalisées), en d’autres termes ce qu’on apprend à fréquenter longtemps et exclusivement l’enseignement supérieur.

Certaines enquêtes montrent que la quête d’un diplôme toujours plus élevé nourrit chez les étudiants des attitudes qui peuvent s’avérer dysfonctionnelles à l’heure de l’insertion. Lors de l’entrée sur le marché du travail, ils réalisent parfois que leur diplôme ne sera pas forcément apprécié dans un monde où la valorisation du savoir pour le savoir n’a pas cours.

Formés, dans les filières universitaires généralistes du moins, à des savoirs dont les applications concrètes sont rarement dégagées, ils découvrent que la vie professionnelle minimise de fait la valeur des connaissances théoriques au profit de ce qu’elles permettent de réaliser. Une véritable reconversion s’impose parfois pour désapprendre très vite ce qu’on a mis du temps à apprendre.




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Par contraste, quand ils ont combiné études et emploi, les étudiants estiment pour les trois quarts d’entre eux qu’un travail rémunéré occupé pendant leurs études apporte des compétences et des réseaux (même, à hauteur des deux tiers, quand il s’agit d’un travail non qualifié). D’après l’Observatoire de la vie étudiante, ils sont une minorité (18 %) à estimer que leur travail a un impact négatif sur leurs études, auquel s’ajoutent 30 % qui le jugent source de stress ; mais ils sont plus de 60 % à juger qu’il n’en est rien…

Au total, les enquêtes concluent que si le travail rémunéré ne favorise pas les résultats scolaires, il n’entraîne pas de handicap significatif en deçà d’un seuil hebdomadaire de quinze à vingt heures. Et, par ailleurs, il favoriserait plutôt l’insertion professionnelle.

Articuler formation et emploi

On peut donc se demander si la formation de jeunes adultes ne devrait pas s’efforcer de conjuguer le plus souvent possible études et expériences professionnelles. En France, le modèle de l’élève des classes préparatoires, entièrement absorbé par ses études, domine et, en arrière-plan, la conviction que ce que notre pays peut offrir de mieux à la jeunesse, c’est de rester le plus longtemps possible dans les enceintes scolaires.

La proposition de Guillaume Allègre développée dans un rapport de Terra Nova de 2010 s’inspire des dispositifs de type « allocation d’études » qui existent dans certains pays du Nord, pour favoriser l’autonomie des jeunes. Mais rappelons que ces pays sélectionnent à l’entrée du supérieur, et sont donc moins exposés que nous au risque de voir des étudiants s’engager dans des nasses sans débouchés.

Surtout, le cumul emploi-études est bien moins répandu dans notre pays que chez nombre de nos voisins – Danemark, Pays-Bas, Royaume-Uni ou Allemagne. On pourrait tout à fait imaginer des « emplois pour étudiants », adaptés à leur emploi du temps, comme il existe dans de nombreux campus américains. Les étudiants y gagneraient en diversité d’expériences – possiblement aussi formatrices que ce qu’on apprend en milieu universitaire – et en autonomie financière.




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Qu’en est-il pour le pays ? Sans verser dans la polémique sur le thème « les Français ne travaillent pas assez », il faut rappeler, sur la base notamment de la note 110 du Conseil d’Analyse économique, publiée en mars 2025, « Objectif “plein emploi” » que ce n’est pas la durée annuelle de travail des actifs qui distingue la France mais la faiblesse des taux d’emploi et des seniors et des jeunes.

Si la question du travail des « seniors » fait couler beaucoup d’encre, celle du travail des jeunes, en particulier des jeunes en cours d’études, s’avère des plus taboues : le « droit aux études » ne saurait se discuter… sachant qu’on parle en l’occurrence du droit aux études à temps plein.

Si l’on s’attache à la formation des jeunes adultes, favoriser la conjugaison études-emploi serait sans doute une piste intéressante, tout en étant également « rentable » en termes économiques, ce qui n’a pas de raison d’être négligé. Sans évidemment faire le « procès » des études supérieures, il est nécessaire de réfléchir à la formation que nous devons offrir à ces jeunes qui constituent à présent la majorité des générations montantes.

The Conversation

Marie Duru-Bellat ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le développement des études supérieures entre « faux procès » et vraies questions… – https://theconversation.com/le-developpement-des-etudes-superieures-entre-faux-proces-et-vraies-questions-267336

L’IA m’a informé pendant un mois. Elle ne s’en est pas toujours tenue aux faits

Source: The Conversation – in French – By Jean-Hugues Roy, Professeur, École des médias, Université du Québec à Montréal (UQAM)

C’est quand même candide comme mensonge. Gemini a inventé un média d’information qui n’existe pas et il l’a baptisé exemplefictif.ca !

Le système d’IA générative offert par Google a notamment fait dire à son faux média qu’une grève des chauffeurs d’autobus scolaires avait été déclenchée le 12 septembre. Évidemment, cette grève est fictive elle aussi. C’est le retrait des bus de Lion Électrique qui perturbait plutôt le transport scolaire ce jour-là.

Cette hallucination journalistique est peut-être le pire exemple d’invention pure que j’aie obtenu dans une expérience qui a duré environ un mois. Mais j’en ai vu bien d’autres.




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Six pour cent des Canadiens s’informent avec l’IA 😱

Comme professeur de journalisme spécialisé en informatique, je m’intéresse à l’IA depuis de nombreuses années. C’est mon collègue Roland-Yves Carignan qui m’a souligné que 6 % des Canadiens ont inclus des chatbots d’IA générative en 2024 parmi leurs sources d’information.

J’étais donc curieux de voir dans quelle mesure ces outils étaient capables de m’informer. Allaient-ils me donner du solide, ou de la bouillie (AI slop) ?

Sept outils ; une même requête

Chaque matin de septembre, j’ai demandé à sept systèmes d’IA générative de me dire ce qui se passe dans l’actualité québécoise. Je leur ai toujours posé la même question :

Donnez-moi les cinq principaux événements de l’actualité d’aujourd’hui au Québec. Placez-les en ordre d’importance. Résumez chacun en trois phrases. Ajoutez un titre succinct à chacun. Donnez au moins une source pour chacun (URL précise de l’article, pas la page d’accueil du média consulté). Vous pouvez faire des recherches dans le web.

J’ai utilisé trois outils pour lesquels je paie (ChatGPT, Claude et Gemini), un outil fourni par mon employeur (Copilot) et trois outils dans leurs versions gratuites (Aria, DeepSeek et Grok).

Je me suis également servi de Perplexity, dans sa version gratuite, mais à une reprise seulement. J’ai enfin tenté d’inclure MetaAI, mais il ne répondait pas à mes requêtes.

Sources douteuses… voire imaginaires

J’ai obtenu 839 réponses que j’ai d’abord triées en fonction des sources indiquées. Puisqu’il était question d’actualités, il était normal de s’attendre à ce que les outils d’IA puisent dans des médias d’information.

Or, dans 18 % des cas, ils en ont été incapables, s’appuyant plutôt sur des sites gouvernementaux, des groupes de pression, ou inventant carrément des sources imaginaires, comme l’exemplefictif.ca mentionné plus haut.

Un média d’information était cité dans la majorité des réponses que j’ai reçues. Mais le plus souvent, l’URL fournie menait à une erreur 404 (URL erronée ou inventée) ou à la page d’accueil du média ou d’une section de ce média (URL incomplète). Cela rendait difficile de vérifier si l’information fournie par l’IA était fiable.

Les outils ont donc eu du mal à répondre à ma consigne pourtant claire de me fournir une URL complète. Ils n’y sont parvenus que dans 37 % des cas (311 réponses).

J’ai tout de même lu attentivement chacun des 311 articles journalistiques vérifiables pour voir si ce que l’IA me donnait correspondait à la source citée.

Le résumé produit par l’IA générative a été fidèle dans 47 % des cas, mais cela inclut cependant quatre cas de plagiat pur et simple. Un peu plus de 45 % des réponses étaient partiellement fidèles. Nous y reviendrons plus loin.

Car il faut d’abord parler des réponses erronées en tout ou en partie.

Erreurs sur le fond

La pire erreur a certainement été commise par Grok le 13 septembre. L’outil d’IA générative offert avec X, le réseau social d’Elon Musk, m’a signalé que des « demandeurs d’asile [ont été] mal traités à Chibougamau » :

Une vingtaine de demandeurs d’asile ont été envoyés de Montréal à Chibougamau, mais la plupart sont rentrés rapidement en raison de conditions inadéquates. Ils rapportent avoir été traités comme des « princes et princesses » ironiquement, mais en réalité avec un manque de soutien. L’incident soulève des questions sur la gestion des réfugiés au Québec.

Grok s’est basé sur un article de La Presse publié ce matin-là. Mais il l’a interprété à l’envers !

La Presse rapportait plutôt que le voyage a été un succès. Sur les 22 demandeurs d’asile, 19 ont eu des offres d’emploi à Chibougamau. Il n’y avait aucune ironie dans l’expression « princes et princesses ».

D’autres exemples :

  • Le 9 septembre, en relatant le procès la mère de la fillette retrouvée en bordure de l’autoroute 417, Grok (encore lui) a affirmé qu’elle avait abandonné sa fille « afin de partir en vacances », une information rapportée par personne.

  • Le 14 septembre, Aria m’a annoncé que le cycliste français « Julian Alaphilippe [avait] remporté [la] victoire au Grand Prix cycliste de Montréal ». C’est faux. Alaphilippe a remporté le Grand Prix de Québec. À celui de Montréal, c’est l’Américain Brandon McNulty qui a franchi le fil d’arrivée en premier.

  • Le 26 septembre, Claude a prétendu qu’on réclamait la destitution du président du Collège des médecins, Mauril Gaudreault. En réalité, des médecins souhaitaient plutôt adopter une motion de blâme.

  • Le 2 octobre, ChatGPT a rebaptisé l’Institut économique de Montréal le « Mouvement des entreprises d’innovation », appellation inventée de toutes pièces à partir de l’acronyme anglais du think tank, MEI (Montreal Economic Institute). Le même jour, il m’a aussi parlé de « commissions scolaires », des institutions pourtant remplacées en 2020 par les Centres de services scolaires dans les établissements francophones.

  • Le 3 octobre, Grok a affirmé que « les libéraux maintiennent une avance stable » dans un sondage de la firme Léger. Dans les faits, les libéraux arrivaient au deuxième rang. C’est le PQ qui était en avance.

Erreurs sur la forme

Plusieurs personnes se servent de l’IA générative pour corriger leur prose. Je ne suis pas certain que ce soit une bonne idée compte tenu des erreurs de français que j’ai régulièrement relevées :

  • ChatGPT, pour lequel j’ai pourtant un abonnement « plus », a écrit « sa extrême déception » pour décrire la réaction de François Bonnardel après son exclusion du conseil des ministres. Il m’a aussi écrit que des experts « prédissent » la disparition de Postes Canada !

  • Claude, de son côté, a même confondu le premier ministre québécois avec un jouet danois en ajoutant un accent aigu sur son nom : « Légault ». Il m’a également pondu une savoureuse ellipse dans un titre « Collision avec facultés affaiblies ». Évidemment, ce ne sont pas les facultés de la collision qui sont affaiblies, mais celles du conducteur !

Mais revenons au fond.

Interprétations erronées

Dans les quelque 44 % de réponses partiellement fiables, j’ai retrouvé un certain nombre d’interprétations erronées que je n’ai pas classées dans les réponses non fiables.

Par exemple, l’outil chinois DeepSeek m’a annoncé le 15 septembre une « excellente saison de la pomme au Québec ». L’article sur lequel il basait cette affirmation traçait en réalité un portrait plus nuancé : « La saison n’est pas jouée », expliquait notamment un maraîcher cité dans l’article.

Le 17 et le 18 septembre, ChatGPT a répété la même erreur deux jours de suite ! Il m’a écrit que Mark Carney est « le premier ministre fédéral le plus apprécié au Québec ». Bien sûr ! C’est le seul !


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A beau mentir qui vient de loin

Certaines erreurs étaient probablement dues au fait que dans 52 des 311 nouvelles vérifiables, les outils s’appuyaient sur des sources canadiennes-anglaises ou européennes.

Le 12 septembre, DeepSeek m’a même invité à visionner le Grand prix cycliste de Québec sur Eurosport1, parce qu’il s’inspirait d’une dépêche du quotidien français Le Parisien

Le 28 septembre, Grok a pour sa part décrit les employés d’entretien de la STM comme des « travailleurs de maintenance ». Il s’appuyait sur une dépêche de Canadian Press publiée sur le site de CityNews. Il a commis d’autres anglicismes et a été le seul outil à donner des réponses en anglais (à six reprises).

« Conclusions génératives »

Le plus souvent, j’ai classé des nouvelles dans la catégorie « partiellement fiable » en raison de différents ajouts par les outils d’IA générative.

Par exemple, le 26 septembre, Grok et ChatGPT ont tous deux relevé la nouvelle de Québecor à propos de travaux d’urgence de 2,3 millions de dollars à effectuer sur le pont Pierre-Laporte. Grok a ajouté à la fin : « Cela met en lumière les défis d’entretien des infrastructures critiques au Québec. » ChatGPT, de son côté, a plutôt estimé que la nouvelle « met en lumière le conflit entre contraintes budgétaires, planification et sécurité publique ».

Ce n’est pas faux. Il s’agit d’une mise en contexte que certains pourraient même juger utile. Cependant, ces conclusions ne sont appuyées sur aucune source. Personne dans les articles cités n’en parlait en ces termes.

Autre exemple : le 24 septembre, ChatGPT concluait son résumé des intentions du gouvernement Legault de mettre fin à l’écriture inclusive en disant que « [l]e débat porte aussi sur la liberté d’expression et la gouvernance linguistique de l’État. » Personne dans le texte à la source de cette nouvelle n’invoquait ces deux enjeux.

J’ai retrouvé des conclusions semblables dans 111 nouvelles générées par les systèmes d’IA que j’ai consultées. Elles contenaient souvent des expressions comme « met en lumière », « relance le débat », « illustre les tensions » ou « soulève des questions ».

Or, aucun humain n’avait parlé de tensions ou soulevé de questions. Les « conclusions génératives » imaginent des débats qui n’existent pas. J’y vois une porte ouverte à l’exagération, voire à la désinformation.

Quand on demande de l’information, on s’attend à ce que les outils d’IA s’en tiennent à l’information.

Consulter ici le fichier dans lequel l’auteur a consigné les réponses données chaque matin par les outils d’IA générative

La Conversation Canada

Jean-Hugues Roy est collaborateur avec La Presse et membre de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec.

ref. L’IA m’a informé pendant un mois. Elle ne s’en est pas toujours tenue aux faits – https://theconversation.com/lia-ma-informe-pendant-un-mois-elle-ne-sen-est-pas-toujours-tenue-aux-faits-266866

Qu’est-ce que la Françafrique ? Une relation ambiguë entre héritage colonial et influence contemporaine

Source: The Conversation – in French – By Christophe Premat, Professor, Canadian and Cultural Studies, Stockholm University

L’expression « Françafrique » évoque à la fois une époque révolue et un système qui, selon beaucoup, continue de hanter les relations entre la France et ses anciennes colonies africaines. Elle désigne un ensemble de réseaux politiques, économiques et militaires visant à maintenir l’influence française sur le continent. Le mot-valise a été repris par François-Xavier Verschave, dans son livre La Françafrique, le plus long scandale de la République (1998) pour caractériser le modèle néocolonial d’ingérence et de dépendance des anciennes colonies vis-à-vis de la France. Cette expression détourne le sens initial de France-Afrique, qui désignait à l’origine une coopération jugée privilégiée entre la France et ses anciennes colonies.

En tant que chercheur en études mémorielles, discours politiques et relations francoafricaines, j’analyse dans cet article comment le concept de Françafrique a façonné et structuré les perceptions actuelles entre la France et ses anciennes colonies.

Les origines du terme

Le mot « Françafrique » apparaît pour la première fois sous la plume de Jean Piot, rédacteur en chef de L’Aurore, qui voit dans la fusion entre la France et l’Afrique un des éléments de renouveau de l’Empire français. Par la suite, Félix Houphouët-Boigny, premier président de la Côte d’Ivoire indépendante, l’utilise positivement dès 1955 à l’aube des indépendances des États africains francophones, pour célébrer la continuité entre la France et l’Afrique : un partenariat fondé sur la langue, la culture et les intérêts économiques communs.




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Le journaliste et militant François-Xavier Verschave, dans son livre La Françafrique, le plus long scandale de la République (1998), renverse complètement le sens du terme : la Françafrique devient alors le symbole d’un système opaque de corruption, de clientélisme et d’interventions politiques. L’un des artisans de cette relation est sans aucun doute Jacques Foccart qui fut le conseiller des affaires africaines de plusieurs présidents de la République et secrétaire général pour la Communauté et les affaires africaines et malgaches, une structure imaginée par le général Charles de Gaulle pour organiser les relations de la France à ses anciennes colonies.

Un système d’alliances et de dépendances

La Françafrique repose sur trois piliers principaux :

Le soutien politique et militaire : depuis les indépendances des années 60, la France a entretenu des liens étroits avec des dirigeants africains considérés comme « amis de la France ». Des accords de défense permettaient à Paris d’intervenir militairement pour stabiliser ou sauver des régimes alliés — de l’opération Manta au Tchad (1983) à Serval au Mali (2013). Ce réseau s’appuyait sur des conseillers officieux, des services de renseignement et des relations personnelles entre dirigeants, symbolisées par la «cellule africaine» de l’Élysée, longtemps dirigée par le même Jacques Foccart.

Les liens économiques : le franc CFA (créé en 1945, devenu franc de la « Communauté financière africaine ») illustre la dépendance monétaire héritée de la période coloniale. De grandes entreprises françaises comme Elf, Bolloré, Bouygues ou Total ont bénéficié de positions privilégiées dans les secteurs stratégiques (pétrole, infrastructures, télécommunications). En échange, ces firmes ont souvent alimenté un système de financements occultes de partis politiques ou de régimes africains. Dans les années 1990, une vaste enquête judiciaire révèle que le groupe pétrolier public français Elf-Aquitaine entretenait un système de corruption à grande échelle, mêlant responsables politiques français et dirigeants africains.

Les réseaux personnels et informels : au-delà des institutions officielles, la Françafrique fonctionnait par l’entremise d’intermédiaires — hommes d’affaires, diplomates, militaires — qui formaient un véritable « État parallèle ». Ces réseaux, où se mêlaient affaires, services secrets et amitiés, permettaient de contourner les voies diplomatiques classiques. Dans ses mémoires publiés en septembre 2024, Robert Bourgi, disciple de Jacques Foccart, rappelle l’ensemble de ses relations personnelles avec un certain nombre de dirigeants politiques africains.




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La fin annoncée de la Françafrique ?

L’effondrement du bloc soviétique, la montée des revendications démocratiques en Afrique et les scandales politico-financiers en France ont mis à mal ce système. Sous François Mitterrand, le discours de La Baule (1990) conditionne désormais l’aide française à des avancées démocratiques, marquant un tournant. Pourtant, la logique d’influence perdure sous d’autres formes : privatisations, nouveaux partenariats militaires, diplomatie économique.

Les années 2000 voient la France tenter de redéfinir sa présence en Afrique. Jacques Chirac, puis Nicolas Sarkozy et François Hollande, promettent tour à tour d’en finir avec la Françafrique. Mais les opérations militaires (Côte d’Ivoire en 2002, Mali en 2013, Sahel jusqu’en 2023) rappellent la permanence d’un rôle sécuritaire français. Pour beaucoup d’Africains, la Françafrique n’a pas disparu : elle s’est simplement adaptée aux mutations du continent.




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Un concept en crise

Sous Emmanuel Macron, le mot « Françafrique » est devenu un repoussoir officiel. Le président français affirme depuis son discours de Ouagadougou de 2017 vouloir rompre avec les logiques de paternalisme et de domination, prônant un « partenariat d’égal à égal ». Des initiatives symboliques — comme le retour d’œuvres d’art spoliées au Bénin, la reconnaissance du rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda ou la création du « Sommet Afrique-France » de Montpellier sans chefs d’État — visent à moderniser la relation.

Mais sur le terrain, les perceptions restent contrastées. Les interventions militaires françaises au Sahel, la persistance du franc CFA (malgré sa future transformation en « éco » et la présence de grandes entreprises hexagonales nourrissent le sentiment d’une influence persistante. Dans plusieurs pays (Mali, Burkina Faso, Niger), le rejet de la France s’exprime aujourd’hui à travers des discours panafricanistes et souverainistes qui ont conduit à des changements de régime.




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La concurrence des nouvelles influences

L’un des traits marquants de la période actuelle est la diversification des partenaires africains. La Chine, la Turquie, la Russie ou encore les pays du Golfe occupent désormais une place croissante dans les secteurs économique et sécuritaire. Le « pré carré » français n’existe plus : les États africains ont désormais une marge de manœuvre géopolitique beaucoup plus grande.

Dans ce contexte, la France tente de redéfinir sa politique africaine en privilégiant des relations bilatérales ciblées, le soutien à la société civile et la coopération universitaire ou culturelle. Mais cette réorientation peine à effacer des décennies de méfiance. L’imaginaire de la Françafrique continue de structurer les représentations, notamment chez les jeunes générations africaines.

Penser le passé… et questionner le présent

Parler de Françafrique aujourd’hui, c’est donc évoquer à la fois un système historique et un imaginaire politique. Si les réseaux opaques des années 1970 ont en grande partie disparu, les structures d’influence et de dépendance économiques persistent, tout comme les affects postcoloniaux qui traversent la relation franco-africaine.

Le défi pour la France, comme pour ses partenaires africains, consiste désormais à inventer un autre vocabulaire : celui d’une relation fondée sur la confiance, la transparence et la réciprocité. La Françafrique n’est peut-être plus une réalité institutionnelle, mais elle demeure un prisme puissant pour comprendre comment les héritages coloniaux continuent de peser sur le présent.

The Conversation

Christophe Premat est professeur en études culturelles francophones et directeur du Centre d’études canadiennes à l’Université de Stockholm. Il est également co-directeur en chef de la Revue Nordique des Études Francophones.

ref. Qu’est-ce que la Françafrique ? Une relation ambiguë entre héritage colonial et influence contemporaine – https://theconversation.com/quest-ce-que-la-francafrique-une-relation-ambigue-entre-heritage-colonial-et-influence-contemporaine-267065

L’Europe face à la « mise à l’épreuve permanente » imposée par la Russie

Source: The Conversation – France in French (3) – By Christo Atanasov Kostov, International Relations, Cold War, nationalism, Russian propaganda, IE University

Derrière les manœuvres hybrides de la Russie – militaires, cyber et politiques – se dessine un objectif constant : épuiser l’Occident, diviser l’Europe et redessiner l’ordre sécuritaire issu de la guerre froide.


Les images sont tristement familières : les chars russes entrant en Géorgie en 2008, l’annexion de la Crimée en 2014 puis l’invasion de l’Ukraine en 2022, les avions militaires russes violant l’espace aérien européen et désormais de mystérieux drones provoquant la fermeture d’aéroports à travers le continent.

Ces épisodes s’inscrivent dans une stratégie unique, cohérente et en constante évolution : user de la force militaire là où c’est nécessaire, mener une guerre « hybride » ou « de zone grise » là où c’est possible, et exercer une pression politique partout ailleurs. Depuis des décennies, Moscou déploie ces tactiques avec un objectif précis : redessiner la carte sécuritaire de l’Europe sans déclencher une guerre directe avec l’OTAN.

Cet objectif n’a rien d’improvisé ni d’ambigu. Il repose sur un principe révisionniste : renverser l’élargissement de l’OTAN vers l’Est survenu après la guerre froide et rétablir une sphère d’influence russe en Europe.

C’est cette logique qui a guidé les actions du Kremlin à la veille de l’invasion de l’Ukraine. En décembre 2021, Moscou exigeait que l’OTAN proclame officiellement que l’Ukraine et la Géorgie ne pourront jamais adhérer à l’Alliance, et que les troupes de l’OTAN se retirent sur leurs positions de mai 1997, c’est-à-dire avant l’entrée des anciens États socialistes d’Europe de l’Est.

Ce n’était pas une manœuvre diplomatique préalable à l’invasion de février 2022, mais bien un objectif en soi. Aux yeux du Kremlin, l’élargissement de l’OTAN représente à la fois une humiliation et une menace existentielle qu’il faut enrayer à tout prix.




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Un arsenal de moyens de pression

Les actions russes peuvent tour à tour être perçues comme relevant du chantage, de la démonstration de force ou de la tentative de pression diplomatique. En réalité, elles relèvent de tout cela à la fois. Moscou brouille délibérément la frontière entre diplomatie, action militaire et propagande intérieure. Son « arsenal » de pressions s’organise en plusieurs volets :

  • La « stratégie du bord de l’abîme » pour forcer le dialogue : Les montées en puissance militaires – des concentrations de troupes à l’invasion de l’Ukraine – créent des crises qui obligent l’Occident à réagir. La Russie fabrique des situations d’urgence pour gagner du poids dans la négociation, comme elle l’a fait pendant la guerre froide, puis en Géorgie (2008) et en Ukraine (depuis 2014).

  • Les tests en « zone grise » : Les incursions de drones et d’avions russes dans l’espace aérien de l’Allemagne, de l’Estonie, du Danemark ou de la Norvège servent à jauger la capacité de détection et de réaction de l’OTAN. Elles permettent aussi de collecter des données sur la couverture radar, sans franchir le seuil d’un affrontement ouvert.

  • La pression hybride sur les « petits » membres de l’OTAN : Les cyberattaques et les perturbations énergétiques qui touchent divers États de l’OTAN visent à tester la solidarité de l’Alliance. Moscou cible les pays les plus vulnérables pour semer la discorde et la méfiance au sein de l’organisation.

  • Le théâtre intérieur : Sur la scène nationale, l’affrontement avec l’Occident sert de mise en scène politique. Comme l’a récemment déclaré Dmitri Medvedev, vice-président du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie, « l’Europe a peur de sa propre guerre ». Les atermoiements des Européens permettent de convaincre toujours davantage les Russes que l’Occident est indécis et faible, tandis que la Russie, elle, est forte et déterminée.

Cette stratégie n’a rien de nouveau : elle prolonge des méthodes éprouvées depuis l’effondrement de l’URSS. De la Transnistrie à l’Abkhazie, en passant par l’Ossétie du Sud et le Donbass, Moscou entretient des conflits « gelés » qui bloquent durablement l’intégration euro-atlantique de ces régions.




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Une « épreuve permanente »

Aujourd’hui, le Kremlin privilégie les moyens hybrides – drones, cyberattaques, désinformation, chantage énergétique – plutôt que la guerre ouverte. Ces provocations ne sont pas aléatoires : elles forment une campagne méthodique de tests.

Chaque incursion, chaque attaque sert à évaluer la réponse à ces questions : L’Europe sait-elle détecter ? Réagir de manière coordonnée ? Agir rapidement et efficacement ?

Comme l’ont reconnu des responsables belges après une récente série de survols de drones, le continent doit « agir plus vite » pour bâtir sa défense aérienne. Chaque aveu de ce type renforce la conviction du Kremlin : l’Europe est lente, divisée, vulnérable.

Ces épisodes sont ensuite recyclés en séquences de propagande à la télévision d’État, où les commentateurs moquent la « faiblesse » européenne et présentent la confusion du continent comme la preuve du bien-fondé de la ligne dure de Moscou. Cette crise fabriquée est, à son tour, la dernière application d’une stratégie longuement rodée. Vis-à-vis de l’Occident, l’objectif n’est pas la conquête, mais l’épuisement : une « mise à l’épreuve permanente » destinée à user ses ressources et sa cohésion par une pression continue, diffuse et de faible intensité.

Et maintenant ?

Les provocations croissantes de la Russie envers l’OTAN et l’Europe ne peuvent pas durer indéfiniment sans conséquences. Trois scénarios principaux se dessinent :

  1. Une nouvelle confrontation durable : C’est l’issue la plus probable. L’OTAN ne peut satisfaire les exigences fondamentales du Kremlin sans renier ses principes fondateurs. Le conflit prendrait alors la forme d’un face-à-face prolongé : renforcement du flanc oriental de l’Alliance, explosion des budgets de défense et érection d’un nouveau rideau de fer.

  2. La « finlandisation » de l’Ukraine : Un scénario possible, mais instable, verrait l’Ukraine contrainte à adopter un statut de neutralité – renonçant à rejoindre l’OTAN en échange de garanties de sécurité, à l’image de la Finlande pendant la guerre froide. Du point de vue occidental, cela reviendrait à récompenser l’agression de Moscou et à consacrer son droit de veto sur la souveraineté de ses voisins.

  3. L’escalade par erreur de calcul : Dans un climat de tension permanente, un incident mineur – un drone abattu, une cyberattaque mal maîtrisée – pourrait rapidement dégénérer. Une guerre délibérée entre la Russie et l’OTAN reste improbable, mais elle n’est plus inimaginable.

L’impératif européen : la résilience

La stratégie du Kremlin repose sur la fragmentation. La réponse de l’Europe doit être la cohésion. Cela implique de renforcer plusieurs capacités clés :

  • Une défense aérienne et antimissile intégrée : construire un véritable bouclier continental, sans failles exploitables par les drones ou les systèmes hypersoniques.

  • Une défense hybride collective : Considérer les cyberattaques ou les incursions de drones comme des menaces visant l’ensemble de l’Alliance. Un mécanisme de réponse unique et prédéfini priverait Moscou de la possibilité d’isoler un membre.

  • Une autonomie technologique et politique : investir dans les industries européennes de défense, l’indépendance énergétique renouvelable et la solidité des chaînes d’approvisionnement. La sécurité commence désormais par la souveraineté, surtout face à l’incertitude du soutien américain.

  • Une dissuasion diplomatique : associer une capacité militaire crédible à un dialogue pragmatique, en maintenant ouverts les canaux de communication pour éviter toute escalade.

La stratégie russe n’est pas une réaction conjoncturelle : elle est structurelle.

Le Kremlin cherche à contraindre l’Occident à accepter un nouvel ordre sécuritaire en combinant coercition, tests et pression continue. Les moyens varient – chars, drones, guerre hybride d’usure – mais le but reste le même : affaiblir l’unité européenne et restaurer la sphère d’influence perdue en 1991.

Le défi de l’Europe est tout aussi clair : résister à la fatigue des crises répétées et prouver que la résilience, plutôt que la peur, définira l’avenir du continent. Les provocations de Moscou se poursuivront tant qu’elles ne lui coûteront pas trop cher. Seule une Europe unie et préparée pourra inverser ce calcul.

The Conversation

Christo Atanasov Kostov ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’Europe face à la « mise à l’épreuve permanente » imposée par la Russie – https://theconversation.com/leurope-face-a-la-mise-a-lepreuve-permanente-imposee-par-la-russie-267687

Les provocations de la Russie en Europe indiquent-elles un affaiblissement de sa position stratégique ?

Source: The Conversation – in French – By James Horncastle, Assistant Professor and Edward and Emily McWhinney Professor in International Relations, Simon Fraser University

On constate une importante augmentation des incursions russes en Europe ces derniers temps. Elles ont commencé à la mi-septembre, quand des drones russes ont violé l’espace aérien polonais, contraignant la Pologne à déployer son armée de l’air pour protéger sa souveraineté.

Par la suite, un drone russe a violé l’espace aérien roumain. Plus inquiétant encore, trois MiG-31 russes ont survolé le ciel estonien dans un acte clairement provocateur.

Ces incursions russes établies sont toutefois éclipsées par un phénomène troublant. Des aéroports européens, notamment ceux de Copenhague et de Munich, ont vu leurs opérations perturbées par des drones d’origine inconnue.

Les analystes sont de plus en plus convaincus que ces derniers sont pilotés par des agents russes dans le but de semer la peur et de faire monter la tension en Europe. L’avenir nous dira si cette théorie est fondée.




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Affaiblissement de l’offensive russe ?

Ces incidents peuvent sembler destinés à aggraver le conflit qui se déroule en Europe en menaçant d’entraîner l’Union européenne et l’OTAN dans l’affrontement, mais ils révèlent en réalité la faiblesse stratégique de la Russie à l’approche de l’hiver.

Tout au long de l’année 2025, la Russie a bénéficié de plusieurs avantages par rapport à l’Ukraine. Sa supériorité en matière de production d’armes et de mobilisation, renforcée par l’aide directe et indirecte de pays comme la Corée du Nord et la Chine, lui a conféré une position stratégique favorable.

La Russie a attaqué l’Ukraine sur de multiples fronts.

Pendant que ses forces avançaient vers des positions ukrainiennes, la Russie intensifiait le rythme et l’ampleur de ses frappes par drones et missiles contre des villes ukrainiennes. Néanmoins, même si ces armes ont causé d’importantes destructions et des pertes considérables en Ukraine en 2025, les Ukrainiens n’ont pas perdu leur volonté de résister.

Les forces russes ont profité de ce déséquilibre stratégique pour s’emparer de territoires ukrainiens. Si elles ont enregistré des gains, elles n’ont toutefois pas réussi à obtenir une percée décisive. Par ailleurs, les avancées minimes réalisées par la Russie en septembre indiquent que son offensive est au point mort.

L’arrivée de l’automne, avec ses pluies et ses températures froides, devrait encore ralentir les opérations militaires russes en Ukraine. Si l’année 2025 avait bien commencé pour la Russie, le bilan de Poutine s’avère en fin de compte plutôt décevant.

De plus, l’Ukraine n’est pas demeurée passive pendant cette période.

Exploiter les vulnérabilités russes

D’un point de vue numérique et matériel, la Russie possède un avantage considérable sur l’Ukraine. L’Ukraine cherche toutefois à affaiblir deux composantes étroitement liées de la situation en Russie : le soutien populaire dont bénéficie Poutine et l’économie du pays.

L’ampleur du soutien au président russe à l’échelle nationale fait l’objet de débats parmi les universitaires et les analystes. Cependant, les actions de Poutine donnent à penser qu’il est suffisamment inquiet pour chercher à protéger sa base électorale des effets de la guerre. Dans ce but, il entretient l’illusion d’une économie russe forte.

Elvira Nabiullina, présidente de la Banque centrale russe, a déclaré que l’économie du pays était en difficulté. Poutine a ignoré ses avertissements et a préféré répondre aux critiques par des répliques cinglantes.

Malgré la réaction désinvolte de Poutine face aux propos sur la faiblesse de l’économie russe, l’Ukraine est consciente de la fragilité de la position de son voisin. Et elle s’en prend désormais de manière répétée à la ressource qui est au cœur de la prospérité précaire de la Russie : le pétrole.

Le pétrole et le gaz naturel représentent au moins 30 pour cent du budget fédéral russe. Les innovations ukrainiennes dans le domaine de la technologie des drones et des missiles ont permis au pays de frapper à plusieurs reprises les infrastructures logistiques et de raffinage de pétrole et de gaz naturel russes.

La Russie a dû déclarer un moratoire total sur les exportations d’essence pour le reste de l’année. De plus, elle a récemment été contrainte d’étendre l’interdiction d’exportation au diesel.

Les pénuries de carburant ne feront qu’empirer à mesure que la demande en énergie augmentera durant le rude hiver russe. Et les partisans de Poutine finiront par souffrir des conséquences de ses politiques.

Escalader pour désescalader

Les échecs stratégiques russes en 2025, associés à la pression croissante exercée par l’Ukraine, expliquent en partie les actions subversives déployées par la Russie en Europe.


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Un élément souvent mal compris de la doctrine stratégique russe est le concept d’intensification de la tension pour obtenir un apaisement. Bien que cette tactique soit le plus souvent associée à la stratégie nucléaire, elle s’applique à tous les aspects de la doctrine stratégique russe.

Les politiciens et les généraux russes estiment que l’Europe n’est ni prête ni disposée à entrer en guerre contre la Russie. Ils sont également convaincus que les dirigeants européens, malgré leurs discours, feront tout leur possible pour éliminer la cause profonde des incursions russes récentes dans l’espace aérien européen, soit le conflit entre la Russie et l’Ukraine.

Après avoir donné l’impression de pousser l’Europe au bord de la guerre, Poutine devrait se tourner vers une politique encourageant une solution diplomatique en Ukraine. Il a suivi une stratégie similaire en se montrant plus enclin à la diplomatie pendant les hivers 2024 et 2025. Les leaders mondiaux, désireux de voir la guerre prendre fin, ont pris ces propositions plus au sérieux qu’elles ne le méritaient.

Les drones et les missiles russes ont peut-être eu des effets dévastateurs pour l’Ukraine, mais ils n’ont pas modifié l’équilibre stratégique.

Les frappes ukrainiennes, en revanche, semblent porter leurs fruits sur le plan stratégique à un moment critique où la Russie est vulnérable, obligeant Poutine à recourir à des moyens non conventionnels pour tenter de remporter la victoire contre l’Ukraine.

La Conversation Canada

James Horncastle ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les provocations de la Russie en Europe indiquent-elles un affaiblissement de sa position stratégique ? – https://theconversation.com/les-provocations-de-la-russie-en-europe-indiquent-elles-un-affaiblissement-de-sa-position-strategique-267512