Pourquoi les bombardements suffisent rarement à faire chuter un régime

Source: The Conversation – France in French (3) – By Nicolas Minvielle, Docteur en économie, spécialiste des questions d’innovation et de défense, Audencia

De la Seconde Guerre mondiale à la guerre en Irak en 2003, l’histoire montre que les guerres aériennes ne sont pas forcément efficaces pour déstabiliser un pouvoir en place et briser le soutien que lui apporte une population.


Ukraine, Gaza, Syrie, et désormais Iran : les images de villes détruites saturent les écrans et montrent des destructions d’une ampleur extrême. Les bombardements contemporains poursuivent des objectifs très différents selon les contextes politiques et militaires. À Gaza, les frappes israéliennes visent officiellement à détruire le Hamas et à libérer des otages, mais on constate aussi une stratégie de terreur vis-à-vis des populations civiles. On retrouve aussi cette stratégie en Ukraine, avec pour objectif de briser le moral de la population, notamment avec le ciblage de la grille énergétique.

Dans le contexte plus large du conflit israélo-iranien, les frappes ont une logique partiellement distincte : Israël et les États-Unis ont mené des attaques contre des installations nucléaires et militaires iraniennes afin de détruire un programme perçu comme une menace stratégique, mais aussi afin d’amener à un changement de régime. 

Ces cas montrent que l’arme aérienne est utilisée pour atteindre des objectifs assez distincts. Or les réflexions sur l’usage des armes aériennes n’est pas nouvelle – elle a un siècle. Que nous enseigne cette histoire sur l’impact réel des stratégies de bombardements – notamment sur les populations ou les structures politiques – au-delà des pertes et des destructions matérielles ?

Pourquoi l’idée de campagnes aériennes à l’effet politique décisif est-elle toujours prisée, aujourd’hui encore, alors que de nombreux exemples montrent qu’elle est largement illusoire ?

Le mythe fondateur : Douhet et la guerre gagnée par le ciel

Dans les années 1920, le général italien Giulio Douhet (1869-1930) théorise la suprématie aérienne. Selon lui, la prochaine guerre se gagnera dans le ciel. En frappant directement les centres urbains, en infligeant une terreur massive aux populations civiles, on provoquerait un effondrement moral rapide. Les gouvernements, sous la pression de leurs propres citoyens, seraient alors contraints de capituler.

Cette vision repose sur une hypothèse simple : la peur détruit la volonté collective. Si Douhet structure cette doctrine, elle est déjà présente dans l’imaginaire stratégique. Dans The War in the Air (1908), H. G. Wells imagine ainsi qu’une Allemagne dotée d’une supériorité aérienne écrasante contraint Washington à capituler. Mais le roman contient un détail souvent oublié : une fois débarqués, les Allemands affrontent une résistance populaire acharnée. Dès le début du XXᵉ siècle, on pressent donc à la fois la puissance et les limites du bombardement aérien.

Qu’en est-il réellement ? Que nous dit la recherche sur cette question décisive ?

La théorie moderne de la coercition aérienne

À la fin du XXᵉ siècle, le politologue états-unien Robert A. Pape propose une analyse systématique des campagnes aériennes du XXᵉ siècle dans Bombing to Win. Air Power and Coercion in War (1996).

Il distingue trois stratégies qu’il est nécessaire de garder à l’esprit, car il s’agit d’une grille de lecture clé pour ce que nous vivons en ce moment dans le cadre des bombardements israélo-américains en Iran, mais aussi pour tout type de bombardement en général. L’idée ici est de déterminer dans un premier temps quelle est l’intentionnalité derrière le recours à l’arme aérienne, afin de pouvoir en évaluer les effets. Pour Pape, trois options sont offertes :

  1. Punishment (la punition) Il s’agit ici de frapper les civils pour infliger des souffrances et provoquer une pression politique interne. C’est la version contemporaine du modèle douhétiste.

  2. Risk (l’escalade graduelle) Il s’agit de menacer d’intensifier progressivement les frappes afin de créer incertitude et crainte d’une destruction totale.

  3. Denial (le déni) Finalement, il s’agit de détruire les capacités militaires, logistiques et stratégiques pour empêcher l’adversaire d’atteindre ses objectifs.

Les conclusions empiriques de Pape sont sans ambiguïté, et on les retrouve dans la grande majorité des recherches menées sur les bombardements : les campagnes fondées sur la punition des civils échouent presque toujours, et les campagnes efficaces sont celles qui empêchent militairement l’adversaire d’agir.

Autrement dit la coercition fonctionne lorsqu’elle modifie un calcul stratégique, non lorsqu’elle cherche à briser un moral. La différence est fondamentale car si l’on se trompe d’objectif, l’effet attendu ne sera pas obtenu.

Comment réagissent les civils face aux bombes ?

Pendant le Blitz (1940-1941), le psychiatre canadien J. T. MacCurdy analyse les réactions des civils britanniques dans The Structure of Morale (1943). Il distingue trois catégories après une explosion : les morts, les near misses (frappés de près) et les remote misses (frappés de loin). Les morts n’ont d’impact qu’à travers la perception qu’en ont les survivants. Les frappés de près peuvent être traumatisés. Mais la majorité appartient aux frappés de loin : ils ont entendu l’explosion, vu les dégâts… et sont encore en vie.

MacCurdy montre ainsi qu’après une peur initiale un processus d’adaptation rapide s’enclenche. Les survivants développent des réponses variées – du fatalisme au sentiment d’invulnérabilité. En d’autres termes, les bombardements produisent plus de survivants que de victimes, et les survivants apprennent. Par ailleurs, les individus finissent par s’habituer : la peur intense du premier choc décroît si elle n’est pas constamment associée à une destruction personnelle.

L’enquête « United States Strategic Bombing Survey », menée après la Seconde Guerre mondiale, confirme ce constat. Au-delà d’un certain seuil, la destruction supplémentaire produit des rendements décroissants. Le moral allemand ne s’effondre pas ; il évolue vers l’apathie ou l’endurance, mais pas vers la capitulation ni le soulèvement contre le régime. Plus proches de nous, les mêmes effets produisent les mêmes conséquences, avec des bombardements russes qui renforcent la population ukrainienne.

Plus encore, certaines recherches montrent des effets contre-productifs. L’étude de M. A. Kocher et ses collègues sur la guerre du Vietnam (2011) démontre que le bombardement de villages a déplacé le contrôle territorial vers le Viet Cong. Les pertes civiles délégitiment l’autorité centrale et renforcent l’insurrection. Dans ce contexte, la terreur nourrit l’adversaire, et ce jusque dans les travaux récents menés sur les campagnes américaines de lutte contre les insurrections. Il en va de même dans le cadre de l’opération états-unienne « Inherent Resolve » (« Détermination absolue », 2014) en Irak et en Syrie, où la recherche a montré que les bombardements avaient des effets incertains, avec un risque de solidarité accrue autour des insurgés dès lors que des civils sont touchés. Finalement, la violence aérienne change rarement la loyauté dans le sens espéré.

Des stratégies qui se poursuivent, malgré les enseignements de  l’histoire

Malgré un siècle de travaux empiriques montrant que la destruction matérielle se convertit rarement, à elle seule, en effondrement politique, l’idée que la pression militaire externe produisant un effet politique décisif demeure. Comment l’expliquer ?

Désormais, les dirigeants contemporains ne parlent plus de « briser une population », mais ils suggèrent souvent que la dégradation capacitaire ou la pression cumulative pourraient fragiliser durablement le pouvoir en place.

On peut d’abord expliquer la persistance de la croyance en l’efficacité de la pression externe par la fascination technologique. La puissance visible des bombes suggère une efficacité évidente. On peut mesurer les tonnes larguées, exhiber la précision des bombes dites bunker busters, compter les infrastructures détruites.

Ensuite, on peut l’expliquer par une confusion entre choc initial et effet durable. Le Shock and Awe (le choc et l’effroi) produit un impact spectaculaire, mais celui-ci ne se traduit pas nécessairement en capitulation politique. Le cas irakien est ici exemplaire : après la campagne d’ouverture extrêmement spectaculaire et l’effondrement initial du régime de Saddam Hussein (2003), la coalition a fait face dans la foulée à une guerre prolongée de contre-insurrection (2003-2011).

Il faut aussi rappeler que les effets d’un bombardement ne dépendent pas uniquement des capacités détruites mais de la nature de l’adversaire : régime autoritaire ou démocratie, guerre conventionnelle ou insurrection, société fragmentée ou fortement cohésive. Une même campagne peut produire des effets radicalement différents selon le contexte.

Enfin, la stratégie aérienne est séduisante politiquement. Elle promet des résultats sans engagement terrestre massif et sans les pertes qu’il implique. Elle offre l’illusion d’une coercition à distance. Autant d’éléments que l’on semble retrouver dans le cas du conflit en cours avec l’Iran.

En Iran, une bascule politique ?

La guerre aérienne peut détruire des infrastructures et des capacités militaires, paralyser une économie, modifier un rapport de forces militaire. Mais elle est beaucoup plus incertaine lorsqu’elle vise des effets politiques tels qu’un renversement de régime, un effondrement moral ou une insurrection populaire.

Les frappes américaines contre des cibles iraniennes s’inscrivent officiellement dans une logique de dégradation capacitaire. Pourtant, elles nourrissent aussi l’espoir d’un affaiblissement politique interne. Or l’histoire nous invite à la prudence : la destruction matérielle ne se convertit pas mécaniquement en bascule politique, et les attentes placées dans ses effets indirects sont souvent exagérées.

The Conversation

Nicolas Minvielle est membre du comité d’orientation de La Fabrique de la Cité, et du collectif Making Tomorrow. Lieutenant Colonel de réserve au sein du Commandement du Combat Futur de l’armée de terre, il a été animateur de la Red Team Défense du Ministère des Armées.

– ref. Pourquoi les bombardements suffisent rarement à faire chuter un régime – https://theconversation.com/pourquoi-les-bombardements-suffisent-rarement-a-faire-chuter-un-regime-277261

La pluie arrive en Antarctique, et ce n’est pas une bonne nouvelle

Source: The Conversation – in French – By Bethan Davies, Professor of Glaciology, Newcastle University

La pluie entraîne toutes sortes de changements profonds en Antarctique. Gula52/Shutterstock

Habituellement rare en Antarctique, la pluie remplace de plus en plus souvent la neige, en particulier sur la péninsule. Ce n’est pas une bonne nouvelle pour les glaciers, les manchots et même les scientifiques qui travaillent sur le terrain.


La pluie est habituellement rare en Antarctique. Les scientifiques qui y travaillent s’habillent pour affronter le froid et l’éblouissement (lié aux vastes étendues blanches qui réfléchissent la lumière du soleil, ndlt) et non pour faire face à des conditions météorologiques humides : vestes matelassées, pantalons de neige, lunettes de protection, crème solaire, etc. Les avions atterrissent sur des pistes en gravier qui sont rarement verglacées, faute de précipitations qui pourraient geler. Les cabanes historiques restent bien conservées dans l’air sec.

Mais cela commence à changer.

Il pleut déjà plus souvent qu’avant sur la péninsule antarctique, étroite et montagneuse, qui constitue la pointe la plus septentrionale du continent et qui pointe vers l’Amérique du Sud. Cette péninsule constitue la partie la plus chaude de l’Antarctique et se réchauffe plus rapidement que le reste du continent, et d’ailleurs plus rapidement que la moyenne mondiale. Elle donne un aperçu de ce que pourrait connaître la côte antarctique, en particulier la fragile calotte glaciaire de l’Antarctique occidental, au cours des prochaines décennies.

J’ai récemment dirigé une équipe de scientifiques chargée d’étudier l’évolution de la péninsule antarctique d’ici 2100 selon trois scénarios d’émissions de gaz à effet de serre : élevées, moyennes et faibles. Nous avons constaté qu’avec le réchauffement de la péninsule les précipitations augmenteront un peu.

Surtout, elles se présenteront de plus en plus sous forme de pluie plutôt que de neige. Les journées où la température dépasse 0 °C deviendront plus fréquentes, et ces précipitations modifieront fondamentalement la péninsule.

Quand la chaleur et la pluie vont de pair

Les conditions météorologiques extrêmes causent déjà des problèmes. En février 2020, une vague de chaleur avait fait grimper les températures à 18,6 °C dans la péninsule nord, permettant de ne porter qu’un t-shirt – une première en Antarctique. Pendant ce temps, les plateformes de glace ont fondu à un rythme record.

map of Antarctica
La péninsule prolonge l’Antarctique occidental en direction de l’Amérique du Sud.
USGS/wiki, CC BY-SA

Les rivières atmosphériques – de longs couloirs étroits d’air chaud et humide qui prennent naissance dans les latitudes plus chaudes – jouent un rôle de plus en plus notable. En février 2022, l’une d’entre elles a entraîné une fonte record de glace en surface. Une autre, en juillet 2023, a apporté des précipitations et une hausse des températures de + 2,7 °C à la péninsule en plein cœur de l’hiver. Ces événements se produisent de plus en plus souvent, apportant de la pluie et du dégel dans des zones où aucun de ces deux phénomènes n’avait été observé auparavant.

Ce que la pluie fait à la neige et à la glace

La neige n’aime pas la pluie. Nous avons tous déjà vu de la neige fondre rapidement lorsqu’il pleut.

Dans la péninsule antarctique, la pluie s’accompagne d’une hausse des températures qui fait fondre et lessive la neige, et prive ainsi les glaciers d’apports de neige précieux. L’eau de fonte peut également atteindre le lit du glacier, lubrifiant sa base et accélérant les glissements. Cela augmente la production d’icebergs et la masse de glace perdue dans l’océan.

Sur les plateformes de glace, la pluie compacte la neige tombée à la surface, où l’eau forme rapidement des mares. Cette eau de fonte accumulée se réchauffe ensuite plus vite, car elle est moins réfléchissante que la neige et la glace environnantes et peut fondre à travers le plateau glaciaire jusqu’à l’océan. Cela conduit à un affaiblissement de la glace et donne naissance à davantage d’icebergs.

Cela peut déstabiliser ces plateformes. La formation de mares d’eau de fonte a été impliquée dans l’effondrement des plateformes glaciaires Larsen A et B au début des années 2000.

La glace de mer (constituée d’eau de mer gelée, et qui forme la banquise, ndlt) est, elle aussi, vulnérable. La pluie réduit la couverture neigeuse et la réflectivité de la surface, ce qui accélère, là aussi, la fonte de la glace. La glace de mer constitue pourtant, en temps normal, un tampon naturel qui amortit les vagues et contribue à empêcher les extrémités des glaciers de se détacher et de se transformer en icebergs. C’est aussi l’habitat des algues et du krill ainsi que les lieux de reproduction des manchots et des phoques.

Des écosystèmes en péril

Un climat plus pluvieux aura donc de nombreux impacts écologiques en Antarctique.

L’eau peut ainsi inonder les sites de nidification des manchots. Ces derniers ont évolué dans un désert polaire et ne sont pas adaptés à la pluie. Les plumes duveteuses de leurs poussins ne sont pas imperméables, de sorte que les fortes pluies les trempent, entraînant parfois une hypothermie puis la mort.

baby penguins in Antarctica
Les plumes des manchots empêchent la glace et la neige de pénétrer mais pas l’eau liquide.
Vladsilver/Shutterstock

Conjuguée au réchauffement des océans, à la diminution de la surface de la banquise et à la raréfaction du krill, cette pression affectera les manchots de tout le continent. Des espèces emblématiques de l’Antarctique, telles que le manchot Adélie (Pygoscelis adeliae) et le manchot à jugulaire (Pygoscelis antarcticus), qui dépendent de la glace, risquent d’être remplacées par les manchots papous (Pygoscelis papua), plus adaptables, que l’on retrouve de plus en plus au Sud.

Les précipitations modifient également la vie à plus petite échelle. Lorsqu’elles font fondre la couche de neige, elles perturbent les algues des neiges, des plantes microscopiques qui contribuent aux écosystèmes terrestres de l’Antarctique. Ces algues nourrissent des microbes et de minuscules invertébrés et peuvent assombrir la surface de la neige, augmentant ainsi l’absorption solaire et accélérer la fonte.

La neige isole normalement le sol, ce qui permet d’amortir les variations de températures extérieures et de protéger les organismes qui vivent en dessous. Les surfaces désormais exposées sont à présent soumises à des conditions plus rudes et plus variables.

Parallèlement, le réchauffement des mers peut faciliter la colonisation de la région par des espèces marines envahissantes, telles que certaines moules ou certains crabes.

De nouveaux défis pour les scientifiques

Les humains ne sont pas non plus à l’abri des défis posés par une péninsule Antarctique plus pluvieuse.

Avec l’intérêt géopolitique croissant porté à l’Antarctique, il est probable que les infrastructures humaines se développent, avec de nouvelles colonies et bases potentielles pour servir les industries émergentes, telles que le tourisme ou la pêche au krill. Or, les infrastructures de recherche actuelles ont été conçues pour la neige, et non pour de fortes pluies. La pluie gèle sur les pistes d’atterrissage et peut les rendre inutilisables jusqu’à ce que la glace ait fondu.

La neige fondue et l’eau de fonte peuvent endommager les bâtiments, les tentes, les instruments et les véhicules. Il pourrait également être nécessaire de repenser les vêtements et les équipements.

Certains sites de recherche entiers pourraient devoir être déplacés. Sur l’île Alexander, l’augmentation de la fonte en surface a déjà perturbé les recherches écologiques menées de longue date à Mars Oasis, qui fait l’objet d’études continues depuis la fin des années 1990, ce qui a entraîné des trous dans les données scientifiques.

Un patrimoine en danger

Les sites historiques sont particulièrement vulnérables.

L’Antarctique compte 92 sites et monuments historiques, résultat de deux siècles d’exploration et de recherche. Bon nombre de ces cabanes en bois, premières installations scientifiques et entrepôts de matériel, sont regroupées sur la péninsule.

Dans un climat plus chaud et plus humide, le dégel du pergélisol et des précipitations plus abondantes menacent l’intégrité structurelle de ces sites. Le bois se détériorera plus rapidement. Les fondations s’affaisseront. Ces sites nécessiteront un entretien plus fréquent, dans une partie du monde où les travaux de conservation sont déjà difficiles sur le plan logistique.

La péninsule Antarctique subit déjà des changements rapides. Si le réchauffement climatique atteint 2 °C ou 3 °C au cours de ce siècle, les conditions météorologiques extrêmes, les précipitations et la fonte de surface s’intensifieront. Les dommages causés aux écosystèmes, aux infrastructures, aux glaciers et aux sites patrimoniaux pourraient être graves et potentiellement irréversibles.

La pluie, autrefois rare en Antarctique, devient une force capable de remodeler la vie sur la péninsule. Limiter le réchauffement à moins de 1,5 °C n’empêchera pas entièrement ces changements. Mais cela pourrait ralentir la vitesse à laquelle les précipitations transforment le continent gelé.

The Conversation

Bethan Davies a reçu des financements du département des régions polaires du Foreign, Commonwealth & Development Office britannique.

– ref. La pluie arrive en Antarctique, et ce n’est pas une bonne nouvelle – https://theconversation.com/la-pluie-arrive-en-antarctique-et-ce-nest-pas-une-bonne-nouvelle-277393

Baisse de l’aide à l’Afrique : la fin d’une priorité française

Source: The Conversation – in French – By Marc Raffinot, Economie du développement, Université Paris Dauphine – PSL

La France a récemment annoncé une baisse sensible de son aide publique au développement (APD), de l’ordre de plusieurs milliards d’euros sur les prochaines années. Cela a suscité un certain émoi parmi les acteurs de la solidarité internationale.

La loi de finances initiale pour 2026 consacre la poursuite de la baisse commencée en 2024 des moyens alloués à la mission « Aide publique au développement » qui regroupe la plus grosse part des crédits de l’aide. Si la loi est promulguée, ces moyens se réduiraient à 3 669 millions d’euros en crédits de paiement, soit une baisse de plus de 38 % par rapport à 2023 et de plus de 16 % par rapport à 2025.

Ils pourraient de surcroît, comme cela a été souvent le cas, faire l’objet d’une « régulation » en cours d’année.

Pour avoir étudié le financement du développement ainsi que l’aide publique au développement, nous constatons que l’aide publique au développement, que la loi de programmation de 2021 avait placée au rang des politiques publiques prioritaires, est désormais sacrifiée. Pourtant, l’annonce de cette baisse ne signifie pas automatiquement une diminution équivalente de l’aide effectivement reçue par les plus pauvres. La réalité est beaucoup plus complexe.

En premier lieu, parce que la définition de l’APD ne renvoie pas à ce qui est reçu directement par les citoyens des pays aidés mais à un ensemble de dépenses publiques conventionnellement agréées (les dépenses militaires sont exclues). Seulement 60 % environ de ce qui est comptabilisé comme APD en France arrive sur le terrain (essentiellement aux États, pas directement à des personnes).

Ainsi, dans l’APD, on comptabilise aussi les frais de scolarité et les bourses des élèves scolarisés en France venant de pays en développement (environ 10 % en 2023), la prise en charge en France des réfugiés (11,6 %), ainsi que le coût de gestion du système lui-même (6,8 %).

En second lieu, une baisse du budget de l’APD n’entraîne pas une baisse proportionnelle de l’APD. L’APD de la France a atteint 15,4 milliards de dollars US en 2024 (environ 14,2 milliards d’euros, pour des crédits budgétés de 5,8 milliards d’euros. En effet, l’APD ne comprend pas que des dons inscrits au budget mais aussi des prêts « concessionnels », c’est-à-dire bonifiés par une subvention (« élément-don »).

Si un euro de don coûte un euro de ressources budgétaires, un euro de prêt coûte beaucoup moins, en fonction du degré de bonification. Augmenter la part des prêts permet ainsi de limiter l’impact de la baisse des ressources budgétaires sur les montants décaissés.

En troisième lieu, la part de l’aide bilatérale française consacrée à l’Afrique subsaharienne a diminué, passant de 21,8 % en 2020 à 17 % en 2024. Cette aide se réoriente vers les pays émergents et africains les plus riches. En 2023, les pays qui reçoivent le plus d’APD de la part de la France sont dans l’ordre : Côte d’Ivoire, Maroc, Egypte, Sénégal, Indonésie, République dominicaine, Bolivie, Cameroun, Inde et Mexique. Un tiers de l’APD va à des pays à revenu intermédiaire, contre 18 % aux pays les moins avancés.

Les considérations géostratégiques

Entre le budget et le terrain se situe tout un ensemble d’organismes qui répartissent et gèrent ce budget (ce que l’on nomme parfois « l’industrie de l’aide »).73 % de l’APD (dite “bilatérale”) est octroyée par des instances françaises : le ministère des Finances (Trésor), le ministère des Affaires étrangères, le groupe de l’Agence française de développement (AFD), une constellation d’ONG (1,2 % du total en 2023). 37 % de l’APD (APD multilatérale) est allouée à des acteurs multilatéraux, comme l’UE, la Banque mondiale, le FMI, etc.

Enfin, la répartition obéit à de multiples objectifs qui relèvent de moins en moins de la solidarité internationale. La lutte contre l’émigration illégale, l’accès aux matières premières, les considérations géostratégiques et désormais avant tout le soutien aux exportations françaises sont déterminants.

Pour analyser les conséquences possibles sur l’Afrique subsaharienne de ces baisses de moyens, il faut avoir à l’esprit trois points :

Un mouvement général de baisse

L’évolution de l’aide française s’inscrit dans un mouvement général et sans doute, durable. La baisse concerne en effet l’ensemble des pays développés, au premier rang desquels les États-Unis. La première décision notable de la présidence Trump a été le démantèlement de l’USAID, agence bilatérale d’aide.

L’OCDE prévoit également une baisse de l’APD comprise entre 10 % et 18 % sur 2024-2027, les pays les moins développés et l’ Afrique étant les plus touchés. L’effondrement en cours de l’APD s’inscrit dans la reconfiguration internationale en gestation.




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La fonction politique de l’aide au service du partage de la prospérité pour éviter la guerre avait été mise en avant par le président américain Harry Truman en 1949. Or il est de moins en moins question de partage de prospérité dans le « capitalisme de la finitude » théorisé par l’économiste fiançais Arnaud Orain. La coopération s’efface peu à peu au bénéfice d’un mercantilisme assumé dans le cas des pays européens, et, dans le cas américain, du chantage et de la coercition revendiquée.

Dans le cas français, l’ambiguïté des motivations de l’aide se réduit en faveur de la promotion des exportations.

Une réduction progressive de la part de l’APD dans le financement du développement

L’APD est dépassée depuis 2010 dans sa contribution au financement global des économies africaines par les transferts de migrants, et souvent par les investissements directs étrangers (IDE). Les marchés financiers internationaux ont pris une importance croissante. Mais ces ressources sont inégalement réparties entre pays et secteurs.

L’APD a une importance très inégale dans le financement des différents pays. En 2023, elle représente une part majeure du budget malgache mais marginale de celui du Kenya, tandis que les transferts des migrants financent surtout la consommation et l’éducation, les IDE se concentrent sur l’énergie, la construction et les industries extractives. Les financements privés internationaux (eurobonds) ciblent une quinzaine de pays seulement..

Augmenter la part de prêts aide à maintenir le montant total, mais tous les pays ne peuvent pas s’endetter davantage. L’Afrique comprend de nombreux pays à risque élevé ou en situation de surendettement selon le FMI. Les prêts financent mieux les infrastructures que les secteurs sociaux comme l’éducation ou la santé, qui ne sont pas immédiatement rentables.

L’aide multilatérale française a été proportionnellement plus touchée que l’aide bilatérale. Cette situation réduira les contributions françaises aux mécanismes de financement de la Banque mondiale et de la Banque africaine de développement destinés aux pays les plus pauvres, ainsi qu’aux grands fonds internationaux consacrés à la santé, au climat et à l’éducation.

Au sein de l’aide bilatérale, les dons projet de l’Agence française de développement et l’aide humanitaire sont réduits proportionnellement plus que les bonifications d’intérêt permettant de faire des prêts.

À quoi peut-on s’attendre ?

Tenter d’isoler l’impact de la réduction de l’aide multilatérale française sur l’ Afrique subsaharienne ne fait guère de sens car l’impact final dépend du comportement des autres contributeurs.

La réduction des aides multilatérales sur ces deux thèmes vient ajouter ses effets délétères à la quasi-disparition de l’aide américaine, très orientée vers la santé et les actions d’urgence. La baisse des moyens des fonds d’urgence, tels que le Programme alimentaire mondial, a déjà un impact grave dans des pays ou des régions en crise (Madagascar, Mozambique, Nigeria, Sahel).

La France, deuxième contributeur historique du Fonds mondial de lutte contre le Sida, la tuberculose et le paludisme, réduit sa contribution de 58 % (11,3 milliards de dollars US) annoncés contre 18 attendus pour 2027-2029), ce qui menace le financement de la santé en Afrique, qui reçoit plus de 70 % de ces fonds.

L’APD bilatérale française, qui bénéficie directement aux États est concentrée sur les infrastructures économiques et les services (24 %), le gouvernement et la société civile (13 %), l’éducation (18 %) et la santé (6 %). La réduction du budget de l’APD et l’accent mis sur la promotion de l’offre française risquent de réduire l’aide aux pays les plus pauvres d’Afrique et aux secteurs sociaux (éducation et santé). Or les gouvernements africains, compte tenu de leurs priorités et de leurs moyens grevés par le paiement des dettes, ne devraient guère compenser cette baisse de l’aide aux secteurs sociaux, malgré les incitations du FMI. À la clé, un sous-financement des services de base et une poursuite de la privatisation, déjà très engagée en matière d’éducation.

Politiquement, la réduction de l’aide aura un impact limité, car elle est souvent perçue comme post-coloniale et déconnectée des priorités des gouvernements “bénéficiaires”. Le recentrage de l’aide française sur des infrastructures visibles sera apprécié par les pouvoirs, mais sa baisse sera perçue comme une nouvelle preuve du déclassement de l’Occident, qui incite à diversifier les partenariats, éventuellement vers la Russie qui investit le secteur de la sécurité.




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Les principales réactions à la baisse de l’APD sont d’ailleurs venues de l’ « industrie de l’aide », et en particulier des ONG, qui mettent en avant l’impact négatif (réel) sur leur activité, qui ne représente toutefois qu’une partie très marginale de l’APD française.

Enfin, l’aide n’étant efficace que si elle dispose de canaux de distribution opérationnels, l’impact des restrictions budgétaires sur la situation financière de l’AFD interroge. Ses moyens humains, immobiliers et financiers ont été dimensionnés pour une hausse de l’aide.

Que retenir ?

Sur le plan géographique, les pays africains les moins avancés et/ou les moins « endettables » devraient être les plus affectés par la baisse de l’aide française ; tandis qu’au plan sectoriel, la santé, l’éducation et le développement rural seront les plus atteints. Les plus pauvres en paieront le prix, à moins d’une baisse des gaspillages de l’“industrie de l’aide”, ou encore d’une bien improbable réallocation par Paris de l’aide vers les plus pauvres.

Les restrictions croissantes aux migrations renforcent toutes ces tendances négatives, tout en discréditant la notion même d’“aide au développement”.

Au-delà de la réduction de l’APD, le risque d’une impasse financière affectant l’ensemble de l’Afrique subsaharienne ne peut être écarté. Toutes les sources de financement sont aujourd’hui menacées à des degrés divers, notamment par la baisse des prêts chinois et le rationnement du crédit des marchés financiers internationaux en l’absence de traitement du surendettement de l’Afrique.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Baisse de l’aide à l’Afrique : la fin d’une priorité française – https://theconversation.com/baisse-de-laide-a-lafrique-la-fin-dune-priorite-francaise-276075

Électrohypersensibilité : réconcilier les personnes qui souffrent et les scientifiques

Source: The Conversation – France in French (3) – By Jimmy Bordarie, Docteur, Maitre de conférences, Université de Tours

L’électrohypersensibilité, ou EHS, désigne un syndrome spécifique pour lequel les personnes concernées rapportent divers symptômes qu’elles attribuent aux champs électromagnétiques. De nombreux débats existent aujourd’hui, notamment sur la reconnaissance de l’EHS en tant que maladie, ce qui conduit parfois à des incompréhensions entre la communauté scientifique et les personnes en souffrance.


La perception de risques pour la santé en lien avec les nouvelles technologies est très répandue. Ce phénomène est appelé « préoccupations de santé modernes ». Il inclut des inquiétudes relatives aux champs électromagnétiques, aux polluants atmosphériques, à l’alimentation, aux antibiotiques ou encore au changement climatique. Ces préoccupations sont souvent citées en lien avec le report de symptômes non spécifiques.

Dans les syndromes dits médicalement inexpliqués, tels que la sensibilité chimique, l’intolérance au bruit ou encore le syndrome des bâtiments malsains, les patients se plaignent également de symptômes non spécifiques qu’ils attribuent à un agent environnemental, et ce, en l’absence d’une pathologie qui pourrait les expliquer. Ces syndromes liés à l’environnement, appelés intolérances environnementales idiopathiques sont polymorphes. L’acronyme SAEF (pour Symptoms Associated with Environmental Factors) vise à les rassembler sous un même terme.

Le cas de l’électrohypersensibilité : repérage et prévalence

L’électrohypersensibilité (EHS) est un syndrome pour lequel aucune affection médicale sous-jacente identifiée ne permet d’expliquer les symptômes associés. Elle est classée parmi les intolérances environnementales idiopathiques (IEI) par l’Organisation mondiale de la santé. On parle alors d’IEI-CEM (CEM pour champs électromagnétiques).

En France, dans un avis rendu par l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) en 2018, les IEI-CEM sont définis selon trois critères :

  1. la perception de divers symptômes (fatigue, maux de tête, difficultés de concentration, problèmes dermatologiques et digestifs, etc.) ;

  2. l’absence de troubles cliniquement identifiés susceptibles de les expliquer ;

  3. leur attribution aux champs électromagnétiques tels que les antennes de télécommunication, le Wi-Fi, les lignes électriques à haute tension, les téléphones mobiles et écrans d’ordinateur, etc. par les personnes concernées.

Difficile d’évaluer la prévalence de l’électrohypersensibilité. Selon les dernières études de prévalence au niveau international, autour de 5 % de la population se déclarerait électrohypersensible, soit, en France, plus de 3 millions de personnes. Une partie de la variabilité de ces estimations peut s’expliquer par l’absence de critères objectifs. En effet, initialement, l’évaluation reposait généralement sur une seule question dichotomique « oui/non » demandant si la personne était très sensible. Depuis, il est recommandé d’ajouter des questions supplémentaires, telles que l’apparition des symptômes et l’impact négatif sur la vie quotidienne.

Quelles conséquences pour la santé des personnes concernées ?

L’omniprésence des champs électromagnétiques anthropiques dans nos sociétés entraîne souvent ces personnes à adapter leur mode de vie. Les stratégies d’adaptation utilisées impliquent le plus souvent d’éviter l’exposition en prenant diverses mesures de protection.

Si certaines personnes rapportent alors une amélioration de leur qualité de vie, pour d’autres, cela conduit à une exclusion sociale, une incapacité de travail et des difficultés financières, souvent renforcées par un manque de compréhension de la part de leur famille et de leur entourage professionnel à l’égard des précautions qu’elles prennent.

En outre, la littérature scientifique confirme également que les personnes atteintes d’électrohypersensibilité ont tendance à se sentir inférieures aux autres et mal à l’aise dans leurs relations sociales. Elles rencontreraient également plus de difficultés à maintenir un certain niveau d’estime de soi, auraient une image de soi plus altérée et seraient plus vulnérables. Elles seraient plus sujettes aux troubles anxio-dépressifs, dont nous ne pouvons être assurés à ce jour qu’il s’agisse d’une cause ou d’une conséquence de l’électrohypersensibilité.

Les champs électromagnétiques en cause ?

Pour étudier le lien entre symptômes et champs électromagnétiques, les scientifiques s’appuient sur des méthodologies diverses :

  1. des études observationnelles ;

  2. des études d’évaluation écologique momentanée (une méthode qui consiste à recueillir, plusieurs fois par jour et en temps réel, des données, par exemple, sur les symptômes, les émotions ou les comportements d’une personne dans son environnement de vie habituel) ;

  3. des études d’intervention ;

  4. des études de provocation (une méthode dans laquelle des volontaires sont exposés de façon aléatoire et contrôlée, en double aveugle, à des champs électromagnétiques ou à une condition « fictive/simulée » sans champs électromagnétiques, afin d’observer d’éventuelles modifications de leurs symptômes ou de leur état physiologique).

À noter que, dans la lignée des recommandations de l’Anses, des protocoles de provocation innovants ont également été développés en collaboration avec les personnes concernées.

En dépit, parfois, de certaines limites méthodologiques, les résultats du corpus de littérature sur l’électrohypersensibilité (environ 350 études à ce jour) sont largement consensuels et convergent vers un rejet de l’existence de preuves cliniques ou biologiques valables permettant d’associer ces symptômes aux champs électromagnétiques.

D’autres explications possibles…

Une partie des études a permis de confirmer l’existence d’un effet nocebo ; effet qui se produit lorsqu’une personne s’attend (consciemment ou non) à des conséquences négatives de certains facteurs, comme les champs électromagnétiques, sur sa santé et/ou sa vie en général.

Le Comprehensive Model suggère que les personnes souffrant d’intolérances environnementales idiopathiques en général partageraient une croyance causale, qui conduirait à l’anticipation et à la survenue d’effets nocebo en relation avec l’exposition perçue tandis que les symptômes conduiraient à la validation de la croyance.

Cependant, cette hypothèse n’est pas pleinement satisfaisante, car elle ne peut s’appliquer qu’aux personnes qui considèrent a priori les champs électromagnétiques comme une source de risques pour la santé. Or, en s’intéressant aux trajectoires des personnes atteintes d’électrohypersensibilité, une autre partie de la littérature scientifique souligne la préexistence des symptômes dans certains cas, alors même qu’il n’y avait auparavant aucune crainte au regard des champs électromagnétiques.

Traits de personnalité en jeu

D’autres études s’intéressent au rôle de variables dispositionnelles, c’est-à-dire des variables telles que la personnalité, qui pourraient alors permettre de comprendre, soit l’apparition de ces symptômes, soit la tendance à les attribuer aux champs électromagnétiques. Par exemple, le mode de pensée holistique, c’est-à-dire la tendance à la spiritualité et aux croyances globales en matière de santé ainsi que la détresse liée aux symptômes somatiques seraient des facteurs importants dans les préoccupations de santé modernes.

Plus récemment, des études ont confirmé la relation entre l’électrohypersensibilité et l’hypersensibilité, aussi appelée sensibilité élevée du traitement sensoriel. Les personnes hautement sensibles ont des réactions plus fortes aux stimuli environnementaux, ce qui peut être vécu comme une source de stress et constitue une piste prometteuse pour proposer une prise en charge aux personnes souffrant d’électrohypersensibilité.

Les enjeux d’une collaboration nécessaire

Dans un certain nombre de cas, l’électrohypersensibilité (EHS) ne serait pas une hypersensibilité isolée, dans la mesure où plusieurs auteurs ont affirmé qu’une partie des personnes souffrant d’EHS signalent également d’autres sensibilités (par exemple, des sensibilités chimiques multiples). D’ailleurs, actuellement certains chercheurs étudient l’efficacité de traitements basés sur des thérapies cognitivo-comportementales pour réduire les symptômes associés aux facteurs environnementaux.

S’il existe un réel enjeu tant pour les personnes concernées que pour les scientifiques à comprendre les causes de ce syndrome et l’origine des symptômes, au-delà des convictions des personnes en souffrance, le rôle de la science vise à une amélioration des connaissances pour identifier les causes des troubles décrits. Aussi, ne pas converger vers la même explication ne suppose pas une opposition entre souffrants et scientifiques.

Il est donc plus qu’essentiel de continuer à travailler en collaboration pour comprendre les enjeux de ces préoccupations de santé modernes, leurs causes et leurs conséquences. Les scientifiques doivent intégrer les personnes en souffrance comme des partenaires dans leurs études. Ainsi, l’enjeu relève tout aussi bien de la prise en compte nécessaire des savoirs expérientiels des personnes concernées que du respect des critères assurant une production scientifique de qualité.

The Conversation

Certains travaux cités impliquent les auteurs de cet article et ont fait l’objet d’un financement :
– Agence Nationale de Sécurité Sanitaire de l’Alimentation, de l’Environnement et du Travail (Reference: PNREST‐EST/2017/2 RF/19)
– Direction Générale Opérationnelle de l’Agriculture, des Ressources Naturelles et de l’Environnement du Service Public de Wallonie.

Maryse Ledent est membre de The BioEM Society et de Belgian Association of Public Health (BAPH).
Dans le cadre des travaux liés à cet article, nous avons reçu deux soutiens financiers : de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Reference: PNREST‐EST/2017/2 RF/19) ainsi que de la Direction générale opérationnelle de l’agriculture, des ressources naturelles et de l’environnement du Service public de Wallonie.

– ref. Électrohypersensibilité : réconcilier les personnes qui souffrent et les scientifiques – https://theconversation.com/electrohypersensibilite-reconcilier-les-personnes-qui-souffrent-et-les-scientifiques-276239

Les frappes américano-israéliennes contre l’Iran pourraient être un succès militaire, mais à quel prix ?

Source: The Conversation – in French – By James Horncastle, Assistant Professor and Edward and Emily McWhinney Professor in International Relations, Simon Fraser University

Dans le cadre de l’opération Epic Fury, Israël et les États-Unis ont lancé des opérations militaires contre l’Iran. Cette campagne aérienne semble viser trois cibles : les bases militaires et la structure de commandement, les défenses aériennes et les sites de missiles stratégiques, ainsi que les dirigeants.

Les premières attaques ont permis de tuer le guide suprême iranien, Ali Khamenei, et plusieurs membres de son gouvernement.

D’un point de vue strictement militaire, les frappes devraient être couronnées de succès. Les forces israéliennes et américaines ont rapidement établi leur supériorité aérienne sur l’Iran et neutralisé ses capacités antiaériennes.

Ces attaques surviennent à un moment où l’Iran est affaibli, tant sur le plan intérieur qu’international.

Le régime iranien ne s’est pas encore remis des manifestations de décembre et janvier, qui ont représenté le plus grand défi pour le gouvernement depuis la révolution de 1979.

Sur le plan international, les membres de « l’anneau de feu » iranien, comme les Houthis au Yémen et le Hezbollah au Liban, se trouvent dans une position vulnérable. De plus, les troubles intérieurs ont incité des gens partout dans le monde à remettre en question la légitimité du gouvernement iranien.

Néanmoins, les États-Unis et Israël ont peu de chances d’atteindre leur objectif déclaré de provoquer un changement de régime. L’histoire montre que la puissance aérienne seule ne suffit pas. En outre, même s’ils parviennent à provoquer un changement à la tête du pays, cela risque d’engendrer une situation géopolitique encore plus instable.

Escalade des tensions

Les tensions entre les États-Unis–Israël et l’Iran ne datent pas d’hier. Elles remontent à la création de la République islamique.

Cependant, ces dernières années, elles se sont considérablement intensifiées. L’attaque du Hamas contre des civils israéliens, le 7 octobre 2023, ainsi que le soutien apporté par l’Iran au Hamas et à d’autres groupes paramilitaires opposés à l’État d’Israël ont incité ce dernier à lancer des frappes de grande envergure contre des cibles iraniennes dans la région.

Ces frappes ont culminé l’année dernière avec la guerre des Douze Jours entre l’Iran et Israël, au cours de laquelle les États-Unis ont joué un rôle de soutien. Les frappes américaines et israéliennes ont infligé d’importants dommages aux infrastructures iraniennes. Cependant, elles n’ont pas permis d’atteindre l’objectif américain d’éliminer le programme nucléaire iranien, contrairement aux affirmations du président Donald Trump.

Manifestations en Iran

Dans ce contexte de tensions croissantes dans le conflit américano-israélien-iranien, la situation économique s’est détériorée en Iran, entraînant une grève des commerçants et des marchands de Téhéran. Ces protestations ont servi de déclencheur à ce qui est devenu la plus grande manifestation publique contre le régime iranien depuis la création de la République islamique.

Ce soulèvement du peuple iranien a représenté une opportunité pour les États-Unis et Israël. Le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, n’a jamais renoncé à son objectif d’assister à un changement de régime en Iran. Trump a activement encouragé les manifestants à lutter pour un renversement du gouvernement.

Les manifestants avaient toutefois besoin d’un soutien matériel que seuls les États-Unis pouvaient leur fournir. Cependant, avec les forces militaires américaines déployées dans les Caraïbes dans le cadre d’une attaque contre le Venezuela, les effectifs disponibles étaient insuffisants.

En conséquence, les États-Unis n’ont pas pu intervenir et le régime iranien a réussi à étouffer les manifestations. Le nombre total de morts causées par la répression du gouvernement est estimé à plusieurs milliers.

Les États-Unis, après avoir manqué une occasion de renverser le régime en raison de leur obsession pour le Venezuela plus tôt dans l’année, ont néanmoins poursuivi leur objectif le 28 février.

Un dénouement incertain

Israël et les États-Unis sont désormais confrontés à deux principaux défis : l’objectif déclaré de changement de régime et la stabilité à long terme de l’Iran. Non seulement le changement de régime est incertain en raison des limites d’une campagne strictement aérienne, mais l’opération pourrait même conduire à l’accession au pouvoir de forces plus radicales.

En effet, si le régime iranien est souvent assimilé à des personnalités éminentes telles que l’ayatollah, il s’agit en réalité d’un système qui ne repose pas sur un seul individu.

Contrairement à d’autres pays autoritaires où le pouvoir est détenu par des personnalités ou des familles clés, l’Iran est un État complexe doté d’une structure de gouvernance qui l’est tout autant. Au cœur de celle-ci se trouve le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). Loin d’être une simple unité militaire ou une police secrète, le CGRI est une vaste institution intégrée à la sécurité, à l’économie et à la gouvernance de l’Iran.


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C’est là que réside la différence entre « changement de régime » et « mise en place d’un régime ». Renverser les principaux dirigeants peut certes déstabiliser l’Iran et mettre d’autres personnes au pouvoir, mais cela signifie probablement que le pouvoir sera repris par des individus déjà en place. Il ne s’agit pas de simples citoyens iraniens, que Trump a exhortés à se soulever, mais de l’infrastructure imposante du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI).

Le conflit pourrait se propager

Ce scénario est d’autant plus probable que l’Iran traverse une période d’instabilité depuis plusieurs semaines. Si ce n’était pas le cas, les dirigeants politiques et militaires iraniens ne considéreraient pas les attaques actuelles comme une menace pour leur pouvoir. Mais dans un contexte d’instabilité, ces dirigeants sont susceptibles de réagir avec plus de force et d’ampleur, car ils estiment que leur avenir – ou leur vie – est en péril.

Il est peu probable que le CGRI se montre plus conciliant ou plus tolérant sur le plan idéologique. En réalité, c’est plutôt le contraire qui risque de se produire.

Confronté à la menace de nouvelles attaques américano-israéliennes, ainsi qu’au mécontentement dans le pays, le CGRI pourrait agir rapidement pour consolider son pouvoir en réagissant de manière agressive. En plus d’entraîner de nombreuses pertes humaines en Iran, cette lutte pour le pouvoir pourrait provoquer une expansion du conflit à l’ensemble du Moyen-Orient.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Les frappes américano-israéliennes contre l’Iran pourraient être un succès militaire, mais à quel prix ? – https://theconversation.com/les-frappes-americano-israeliennes-contre-liran-pourraient-etre-un-succes-militaire-mais-a-quel-prix-277323

Frappes en Iran : le risque politique de Trump à quelques mois des midterms

Source: The Conversation – in French – By Frédérique Sandretto, Adjunct assistant professor, Sciences Po

Les frappes aériennes menées par les États-Unis en coordination avec Israël en Iran surviennent à un moment où Donald Trump, qui avait pourtant promis lors de sa dernière campagne électorale qu’il n’engagerait pas son armée sur des théâtres lointains, fait face à une pression politique croissante liée aux révélations qui s’enchaînent dans l’affaire Epstein. En cas d’enlisement et de pertes importantes dans les rangs de l’armée, le Parti républicain pourrait, lors des élections de mi-mandat, être sanctionné par ses sympathisants.


L’embrasement militaire contre l’Iran a eu l’effet d’un électrochoc politique à Washington, offrant à Donald Trump une échappatoire spectaculaire au moment précis où la pression judiciaire et parlementaire menaçait de l’encercler.

Au lendemain des auditions successives de Bill Clinton et de Hillary Clinton devant une commission de la Chambre des représentants consacrée, à l’affaire Epstein les 26 et 27 février, l’exécutif états-unien apparaissait fragilisé par une séquence politique défavorable. Plusieurs responsables du Parti démocrate venaient de réclamer l’audition du président lui-même, estimant que les éléments révélés au cours de ces dépositions justifiaient l’extension de l’enquête. La réapparition dans l’espace public de la question des cinquante-trois pages manquantes d’un ancien dossier judiciaire, impliquant l’accusation formulée par une plaignante mineure de treize ans à l’époque des faits contre l’actuel occupant de la Maison-Blanche, accentuait encore la vulnérabilité politique de la présidence, malgré l’absence de conclusion judiciaire définitive.

C’est dans ce contexte de tension intérieure maximale que, quelques heures après la déposition de Bill Clinton, Trump s’est adressé à ses concitoyens pour les informer du début de l’opération « Epic Fury » contre des cibles iraniennes.

Trump se pose en libérateur du peuple iranien

La soudaineté de l’opération a immédiatement déplacé l’attention médiatique et politique vers le registre stratégique et militaire. La concomitance entre la séquence des auditions parlementaires et l’engagement armé a nourri les interrogations sur l’articulation entre politique intérieure et action extérieure.

Le discours prononcé par Donald Trump le 28 février au matin constitue le pivot de cette reconfiguration.

Le président y présente l’opération non comme une démonstration de force, mais comme une entreprise morale visant à « rendre la liberté » au peuple iranien. La rhétorique mobilisée insiste presque exclusivement sur des valeurs positives : liberté, dignité, sécurité des populations civiles, avenir démocratique. En décrivant la mission comme « noble », il ajoute à la logique géopolitique une justification éthique, se positionnant explicitement en protecteur d’un peuple décrit comme victime de l’oppression de ses dirigeants. Cette construction discursive transforme l’intervention militaire en geste de libération, inscrivant « Epic Fury » dans une tradition messianique de politique étrangère où les États-Unis se perçoivent comme porteurs de principes universels et d’une responsabilité particulière en matière de défense des droits fondamentaux de par le monde.




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L’insistance sur la libération de l’oppression iranienne constitue le cœur de la nouvelle posture présidentielle. Donald Trump évoque à plusieurs reprises le « droit du peuple iranien à vivre libre », reprenant un vocabulaire rarement associé jusque-là à sa propre doctrine. Il affirme vouloir « ouvrir une ère nouvelle » pour la région, suggérant que l’action militaire pourrait provoquer une transformation politique interne en Iran.

Cette vision, qui fait de l’usage de la force un instrument de délivrance, vise à légitimer l’opération auprès de l’opinion internationale tout en redéfinissant l’image du président sur la scène intérieure. En se posant comme le défenseur d’une population étrangère contre le propre régime de celle-ci, il endosse un rôle de libérateur qui transcende les clivages partisans américains et mobilise un imaginaire politique puissant, fondé sur la promesse d’émancipation et de renouveau historique.

Une place dans l’Histoire ?

Un autre aspect central du discours réside dans la volonté affichée de « faire l’histoire ». Trump inscrit explicitement son action dans une perspective mémorielle, affirmant que cette intervention sera jugée par les générations futures comme un tournant décisif.

Cette projection dans le temps long répond à une logique de présidentialisation du récit national : en se plaçant dans la lignée des dirigeants qui auraient redéfini l’ordre international, il cherche à transformer une décision conjoncturelle en moment fondateur.

La référence implicite aux grandes interventions américaines passées suggère une ambition de marquer durablement la politique étrangère des États-Unis et d’inscrire son mandat dans une chronologie héroïsée. Dans cette optique, la libération supposée du peuple iranien devient non seulement un objectif stratégique, mais aussi un instrument de construction d’une mémoire présidentielle destinée à survivre aux controverses du présent.

Un calcul de politique intérieure

Enfin, cette séquence peut également être interprétée comme une stratégie de communication visant à restaurer une image affaiblie et à préparer les échéances électorales de mi-mandat prévues en novembre.

En déplaçant le débat national vers la sécurité internationale et en adoptant la posture du chef de guerre humanitaire, Donald Trump pourrait chercher à recomposer une coalition électorale autour du patriotisme et du leadership présidentiel. La mise en scène d’une intervention présentée comme libératrice permet de marginaliser les controverses intérieures et de substituer au récit de la fragilité politique celui de la détermination historique. Dans cette perspective, la guerre en Iran ne serait pas seulement un épisode géopolitique, mais aussi un levier destiné à redorer le blason du locataire de la Maison-Blanche et à influencer le rapport de forces électoral à l’approche des élections de mi-mandat.

En effet, l’offensive contre l’Iran intervient en effet à un moment particulièrement sensible du calendrier politique aux États-Unis. En novembre prochain, les élections de mi-mandat détermineront l’équilibre du pouvoir au Congrès pour la seconde moitié du mandat présidentiel. En déclenchant une opération militaire d’ampleur sans autorisation préalable du Congrès, Donald Trump s’expose à une double contestation, institutionnelle et électorale. Plusieurs élus démocrates dénoncent une violation du War Powers Act, estimant que le président n’a pas le droit d’engager le pays dans un conflit sans l’accord du Congrès.

La controverse est renforcée par l’absence perçue d’une menace immédiate justifiant une action préventive, ce qui alimente l’idée d’une guerre de choix plutôt que d’une guerre de nécessité.

Dans ce contexte, l’opération iranienne pourrait devenir un enjeu central de la campagne de mi-mandat, les démocrates cherchant à transformer la question de la légalité et du contrôle parlementaire en argument électoral majeur contre l’administration.

Ralliement autour du drapeau ou rejet d’une intervention qui n’était pas indispensable ?

Sur le plan de l’opinion publique, les premiers indicateurs apparaissent ambivalents et potentiellement dangereux pour la majorité présidentielle. En effet, les conflits extérieurs peuvent produire un effet de ralliement patriotique à court terme, mais ils deviennent rapidement coûteux électoralement lorsque les pertes humaines s’accumulent sans victoire décisive. Trois militaires américains ont déjà été tués depuis le début de l’opération, et la perspective d’un nombre élevé de pertes constitue un facteur susceptible d’éroder le soutien à l’intervention et de fragiliser les candidats républicains dans les circonscriptions les plus disputées.

Si le conflit devait s’enliser ou provoquer une escalade régionale entraînant des attaques meurtrières contre des forces américaines, dont des dizaines de milliers se trouvent actuellement au Proche-Orient, le calcul politique initial pourrait se retourner contre le président. Les pertes militaires renforceraient la position de ceux qui reprochent à l’exécutif d’avoir engagé la vie de soldats sans débat national préalable. Pour les démocrates, l’argument serait stratégique : faire de la crise iranienne le symbole d’une présidence imprudente et d’un contournement des procédures constitutionnelles, afin de mobiliser un électorat inquiet d’un retour à des guerres longues et coûteuses au Moyen-Orient.

Dès lors, les élections de mi-mandat apparaissent comme un test politique indirect de la guerre elle-même. Une défaite républicaine serait interprétée comme une sanction populaire de la décision d’entrer en conflit, tandis qu’un succès pourrait être présenté par la Maison-Blanche comme une validation de la posture de fermeté adoptée face à Téhéran. Le pari de Donald Trump consiste donc à obtenir des résultats stratégiques rapides – ou du moins une perception de succès – avant que la dynamique électorale ne cristallise les critiques. À défaut, l’intervention en Iran pourrait devenir non pas un instrument de consolidation du pouvoir présidentiel, mais le catalyseur d’un rééquilibrage institutionnel imposé par les urnes.

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Frappes en Iran : le risque politique de Trump à quelques mois des midterms – https://theconversation.com/frappes-en-iran-le-risque-politique-de-trump-a-quelques-mois-des-midterms-277272

Polices municipales : des effectifs en hausse… sans effet évident sur la délinquance

Source: The Conversation – in French – By Adrien Mével, Docteur en science politique, Université de Rennes 1 – Université de Rennes

Entre 2020 et 2024, les effectifs de police municipale ont bondi de 19 % en France. Pourtant, la délinquance enregistrée, elle, est globalement en baisse depuis 2016 : le nombre de vols baisse chaque année de 2 à 8 %, selon leur niveau de violence. NeydtStock/Shutterstock

Longtemps marqueur de clivage entre droite et gauche, le développement de la police municipale s’est imposé comme une priorité à l’approche des élections de ce mois de mars, toutes tendances politiques confondues. Pourtant, cette course aux effectifs n’est pas liée à l’évolution de la délinquance enregistrée.


Les enjeux de sécurité publique s’annoncent comme un point clef des élections municipales de mars prochain. Plus précisément, ce sont les questions de polices municipales qui s’avèrent centrales, au moment où un projet de loi visant à étendre les prérogatives de ces agents est justement en navette parlementaire. Cette focalisation médiatico-politique intervient à la fin d’une mandature déjà marquée par un fort développement des polices municipales : entre 2020 et 2024 (dernière année pour laquelle les données du ministère de l’intérieur sont disponibles), le nombre de policiers municipaux a augmenté de 4 600 individus environ, soit une croissance de 19 %.

Un alignement partisan sur la question policière ?

On a pu lire par endroits que les promesses électorales en matière de police municipale ne seraient déjà presque plus liées à l’orientation partisane. Il est vrai que dans les grandes villes, des municipalités socialistes et écologistes ont fait le choix du développement de la police municipale, dans un sens que l’on pourrait rapidement qualifier de « répressif » – au sens d’une attention accrue à la répression de la délinquance, par rapport à des tâches de régulation sociale et de résolution de désordres mineurs (ce à quoi on pense généralement quand on évoque la « police de proximité » : conflits de voisinage ou d’usage de l’espace public).

Par exemple, à Lyon (Rhône), l’arrivée des écologistes n’a pas produit de net changement : la municipalité a cherché tout le long du mandat à montrer qu’elle faisait son possible pour réduire l’écart important entre effectifs théoriques et réels de la police municipale, hérité de l’ère Collomb. À Marseille (Bouches-du-Rhône), le maire, anciennement membre du Parti socialiste (PS), revendique d’avoir plus que doublé le nombre d’agents en un mandat.

Il est aussi vrai que la tendance à l’alignement politique s’accélère à l’approche des élections municipales. Le maire PS de Brest (Finistère) – seule ville de 100 000 habitants à ne pas disposer d’une police municipale (il existe cependant une brigade de tranquillité urbaine, dont les missions de contrôle des populations marginales notamment évoquent très clairement des tâches de police municipale) – a annoncé que ce pas serait franchi en cas de réélection. Si l’on reste dans l’Ouest, une aire où les polices municipales sont relativement peu développées, la maire socialiste de Rennes (Ille-et-Vilaine) veut appliquer la recette de son homologue de Nantes (Loire-Atlantique) avec une importante augmentation des effectifs.

Des distinctions persistantes entre municipalités de droite et de gauche

Les marqueurs de distinction entre politiques policières de gauche et de droite n’ont toutefois pas été abolis, mais seulement déplacés. À Bordeaux (Gironde), la décision l’année dernière du maire écologiste de constituer une brigade de policiers municipaux dotés de l’arme à feu avait fait grand bruit, indicateur paradoxal que l’arme à feu persiste à signaler l’orientation partisane des politiques de sécurité. Cela reste vrai en général, bien que les transgressions de ce principe s’accumulent et que des maires de droite, comme à Bordeaux et à Marseille jusqu’en 2020, aient, eux, refusé la dotation en arme létale.

La constitution de brigades d’intervention (des unités travaillant souvent la nuit ou en soirée, orientées vers la recherche du flagrant délit et la réponse aux appels d’urgence) est un second marqueur : les municipalités de gauche y recourent peu par rapport à celles de droite. D’autres unités, les polices intercommunales des transports en commun, sont, parmi les plus grandes villes, plutôt développées par des municipalités socialistes (Montpellier, Nantes, peut-être bientôt Rennes) et peuvent être partiellement similaires aux unités d’intervention. Elles sont en effet orientées vers un style plus confrontationnel que le service général de police municipale, ainsi que vers la recherche du flagrant délit dans les transports et l’interpellation.

Les brigades de proximité et/ou environnementales sont elles aussi plutôt créées par les socialistes et les écologistes (annonce de brigades de proximité faite à Bordeaux, brigade de l’environnement à Marseille, brigade anti-incivilités à Rennes, brigade de proximité à Nantes). Cela signale deux tendances : d’une part, la « police de proximité » est de moins en moins envisagée comme le cœur de la police municipale et de plus en plus comme une branche spécialisée ; d’autre part, la gestion des dépôts sauvages et des infractions environnementales occupe de plus en plus ces services.

Un troisième marqueur réside simplement dans les taux de couverture (effectifs de police municipale rapportés à la population communale) : s’ils augmentent partout, ils sont les plus élevés dans deux villes gouvernées par la droite depuis au moins deux mandats, Nice (Alpes-Maritimes) et Toulouse (Haute-Garonne).

Une augmentation des effectifs décorrélée de l’évolution des chiffres de la délinquance

Ce spectaculaire développement des polices municipales n’est pas impulsé par une envolée de la délinquance. Les traitements de données du Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI) font état d’une tendance à la baisse depuis 2016 de plusieurs types de fait enregistrés par la police nationale et la gendarmerie, notamment dans presque toutes les catégories de vol. En taux d’évolution annuel moyen entre 2016 et 2024, le SSMSI indique une baisse du nombre de faits enregistrés de 3 % pour les vols avec armes, de 8 % pour les vols violents sans armes, et de 2 % pour les vols sans violence sur des personnes. Quant aux homicides, ils affichent une certaine stabilité (+ 1 % du nombre de faits par an depuis 2016).

Si les polices municipales sont bien sûr fondées à intervenir dans ces situations, comme dans toute situation de flagrant délit, on peut toutefois douter que l’augmentation d’effectifs de sécurité publique soit la réponse la plus adaptée à ce phénomène, les chances de « tomber » au moment opportun sur ce type de situation étant faibles.

Si l’on observe les plus grandes villes françaises après Paris, les plus fortes hausses d’effectifs de police municipale ne se font pas postérieurement à des augmentations locales d’infractions. À Toulouse, une nouvelle vague d’augmentation des effectifs a lieu après 2020 (de 330 agents cette année à 380 en 2023), alors que la période préconfinement était marquée dans la ville par une baisse des vols avec et sans violence. Nantes, quant à elle, a une délinquance enregistrée plus représentative des dix plus grandes villes françaises : une faible augmentation de différents faits dans les années pré-Covid, un coup d’arrêt porté en 2020 par les mesures de confinement et de restriction de liberté, puis la reprise à partir de 2021 à des niveaux moindres que précédemment. La police municipale y connaît pourtant une forte hausse des effectifs, d’une centaine en 2020 à plus de 160 en 2023.

Renforcement de la police municipale : un impact indéterminé sur la délinquance

Renversons, pour finir, la perspective : les augmentations d’effectifs produisent-elles des baisses de la délinquance enregistrée ? Toujours sur les cas des dix plus grandes villes françaises après Paris, rien ne permet à ce stade de l’affirmer.

Nous avons testé dans chaque ville, entre 2016 et 2024, l’impact de l’évolution des effectifs de police municipale sur la délinquance enregistrée l’année suivante. Sur les faits de vols violents, vols à main armée, vols sans violence, le test ne met pas en évidence un effet des variations d’effectifs de police municipale sur la délinquance et ne permet pas de rejeter l’hypothèse d’absence d’effet. Cette absence de corrélation statistique confirme ce que la lecture graphique suggère : les taux de délinquance enregistrés suivent une évolution globalement similaire, indépendamment des changements d’effectifs de la police municipale.

Ainsi, le développement des polices municipales s’est imposé comme un incontournable de l’action municipale et des promesses électorales, avec des variations selon l’orientation partisane, mais avec aussi des traits communs : plus d’effectifs, plus de missions de répression de la délinquance, plus d’armement (létal ou sublétal). Les causes de ce phénomène politique ne résident ni dans une envolée de la délinquance enregistrée – qui n’a pas eu lieu – ni dans l’effet négatif des polices municipales sur ces faits qui n’est pas démontré.

Les sources de l’impressionnant développement des polices municipales sont à chercher du côté des mécanismes de politisation : augmenter les effectifs policiers ou promettre de le faire est un moyen clé de montrer que l’on agit en matière de sécurité publique, ou d’attaquer des élus sortants sur leur supposée inaction.

The Conversation

Adrien Mével ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Polices municipales : des effectifs en hausse… sans effet évident sur la délinquance – https://theconversation.com/polices-municipales-des-effectifs-en-hausse-sans-effet-evident-sur-la-delinquance-276294

De nouvelles technologies permettent de détecter plus tôt les problèmes des ponts vieillissants

Source: The Conversation – in French – By Amirreza Torabizadeh, PhD candidate, Civil Engineering, Concordia University

De nouveaux signes de détérioration récemment découverts sur le pont de l’Île-aux-Tourtes ont incité le gouvernement du Québec à renforcer les poutres et à mettre en place de l’étaiement pour maintenir la structure en service.

Le pont accueille environ 87 000 véhicules par jour et nécessite une surveillance constante ainsi que des réparations d’urgence pour garantir sa sécurité.

Cette situation nous rappelle que le béton vieillissant peut se dégrader et engendrer des risques pour la sécurité.

Le Canada compte des milliers de ponts en béton, comme celui de l’Île-aux-Tourtes, qui ont atteint ou dépassé leur durée de vie prévue. Avec le temps, ces structures sont de plus en plus à risque de se détériorer, souvent lentement et de manière invisible.

Une détection précoce

Notre étude se penche sur la modélisation des structures en béton susceptibles de se détériorer en raison des contraintes environnementales et du vieillissement. Notre objectif est de déterminer combien de temps une structure reste sûre et, si nécessaire, quelles stratégies de rénovation sont applicables.

Pour bien comprendre ces risques, les chercheurs peuvent avoir recours aux dernières avancées technologiques, comme l’imagerie par drone, la détection des défauts assistée par l’IA ou encore des tests non destructifs afin de collecter régulièrement des données fiables sur l’état d’une structure.

La combinaison de ces technologies avec des techniques modernes de modélisation informatique permettrait au Canada d’instaurer un système capable de déceler les dangers de manière précoce, d’éviter des problèmes coûteux et de faciliter la prise de décision concernant les stratégies de réparation et de rénovation.

Partout au Canada, de nombreux ponts en béton construits des années 1960 aux années 1980 approchent de la fin de leur durée de vie utile. Le Bulletin de rendement des infrastructures canadiennes de 2019 a révélé que près de 40 % des routes et des ponts du pays étaient dans un état passable, mauvais ou très mauvais, ce qui illustre l’ampleur du problème.

Au Canada, les conditions climatiques, avec leurs cycles de gel-dégel, l’utilisation de sel de voirie et l’humidité, accélèrent la fissuration et la détérioration des surfaces. Des recherches sur la durabilité du béton dans les climats froids ont démontré comment ces mécanismes réduisent progressivement les performances structurelles.

Les changements climatiques intensifient par ailleurs les fortes précipitations, les variations de température et les conditions de charge, ce qui soumet les structures vieillissantes à un stress supplémentaire. Dans l’Ouest canadien, la vulnérabilité sismique constitue un risque supplémentaire pour les ponts en béton les plus anciens.

Tous ces facteurs contribuent à l’accumulation des retards d’entretien et à une tendance qui consiste à ne traiter la détérioration que lorsqu’elle est devenue visible ou problématique.

Des modèles d’inspection inefficaces

Les inspections traditionnelles des ponts, effectuées par des équipes d’accès par câble (des professionnels qui utilisent des câbles et des équipements spécialisés pour travailler en hauteur sur des structures telles que les ponts), nécessitent souvent la fermeture de voies, perturbent la circulation et sont coûteuses.

En conséquence, ces inspections sont peu fréquentes, ce qui permet aux dommages de s’aggraver sans être détectés entre deux cycles d’inspection. Les informations recueillies sont souvent incohérentes, car les équipes n’utilisent pas toutes les mêmes méthodes pour enregistrer les problèmes.

Lorsque les problèmes sont décelés tardivement, les réparations entraînent davantage de fermetures de voies et de déviations ainsi que des périodes de travaux plus longues. Ces fermetures ont également un coût économique, car les temps d’arrêt affectent les entreprises, les habitants des banlieues et les services essentiels. Une détection précoce permettrait aux villes de planifier des réparations moins importantes et d’utiliser des méthodes de renforcement moins perturbantes.

Les trois principaux facteurs que les ingénieurs doivent mettre en balance lorsqu’ils évaluent l’état des infrastructures vieillissantes sont le coût, le temps et l’exactitude. Nos recherches visent à prédire avec précision les risques structurels, grâce à une modélisation de la détérioration du béton au fil du temps qui prend en compte l’apparition de fissures et les contraintes environnementales.

Cependant, tout modèle repose sur les informations collectées sur le terrain et sur leur représentativité de l’état actuel de la structure. Pour prédire avec exactitude le comportement d’un pont, les données doivent être précises, cohérentes et régulièrement mises à jour, ce que les inspections traditionnelles ne permettent que rarement.

Le secours de la technologie

Les nouvelles avancées technologiques dans les domaines de la science des données et des techniques d’observation sont en train de changer la donne.


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Les drones peuvent prendre des images haute résolution des fissures et des dommages de surface en quelques minutes, sans fermeture de voies ni recours à de l’équipement lourd. Les systèmes d’IA peuvent ensuite analyser ces images et mettre en évidence des éléments subtils qui pourraient passer inaperçus lors d’une inspection manuelle. D’autres méthodes non destructives, telles que le radar ou le balayage ultrasonique, permettent de détecter des problèmes cachés sous la surface.

Associées à une modélisation informatique avancée, ces technologies offrent aux ingénieurs civils une vision beaucoup plus claire de l’état d’une structure. Cette observation précoce et précise les aide à planifier des réparations plus rapides et moins perturbantes. Cela réduit également les temps d’arrêt, c’est-à-dire les fermetures et les retards qui peuvent engendrer des coûts économiques pour les entreprises et les usagers.

Des informations précises permettent aux collectivités de choisir des solutions de réparation et de rénovation efficaces et adaptées.

Le Canada ne peut se contenter d’inspections sporadiques et de réparations d’urgence pour gérer ses ponts vieillissants. En combinant de meilleurs modèles avec une collecte de données cohérente et automatisée, les ingénieurs pourront effectuer une détection précoce et éviter les perturbations importantes liées aux fermetures de dernière minute.

Ces outils ne remplaceront pas les ingénieurs, mais ils fourniront aux décideurs des informations claires et plus de temps pour planifier. Miser dès à présent sur ces méthodes de pointe permettra de renforcer la sûreté de nos ponts, de fluidifier le trafic et de garantir la sécurité de nos collectivités pour les années à venir.

La Conversation Canada

Emre Erkmen reçoit un financement du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada.

Amirreza Torabizadeh ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. De nouvelles technologies permettent de détecter plus tôt les problèmes des ponts vieillissants – https://theconversation.com/de-nouvelles-technologies-permettent-de-detecter-plus-tot-les-problemes-des-ponts-vieillissants-271595

Pourquoi les crises s’éternisent à l’ère digitale… une réponse inspirée de la tragédie grecque

Source: The Conversation – in French – By Djamchid Assadi, Professeur associé au département « Digital Management », Burgundy School of Business

D’où vient cette impression que certaines crises ne finissent jamais ? Et si c’était d’abord une question de récits. Illustration avec le Covid-19. Bienvenue – ou pas – à l’ère des tragédies sans fin.


Dans nos sociétés hyperconnectées, les crises ne semblent plus se refermer. Elles durent, s’étirent, reviennent, persistent dans l’espace public, bien que les mesures juridiques, sanitaires, sécuritaires ou organisationnelles les aient contrôlées, gérées et stabilisées sur le plan pratique. Tout se passe comme si leur résolution était devenue impossible. Pourquoi les crises contemporaines – qu’elles soient sanitaires, géopolitiques, sécuritaires ou culturelles – paraissent-elles interminables ? Pourquoi continuent-elles d’habiter si durablement nos imaginaires collectifs, nos débats politiques et nos controverses numériques ?

Nous défendons ici une thèse qui pourrait surprendre : les clés de compréhension des crises dans notre écosystème numérique se trouvent, paradoxalement, dans le monde antique – et plus précisément chez les dramaturges grecs d’un théâtre vieux de deux mille cinq cents ans.




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Nous prolongeons la perspective ouverte par Mary-Liéta Clément et Christophe Roux-Dufort sur la dynamique tragique des crises modernes, et montrons que l’écosystème numérique multiplie les récits, fragilise les remèdes et empêche la catharsis – ce moment de clarification et de sortie de crise – d’advenir. Le numérique transforme les crises en tragédies sans dénouement.

Déstabilisation informationnelle

Plusieurs crises survenues dans notre société ultradigitalisée – la pandémie de Covid-19, les émeutes urbaines, les polémiques climatiques, les déstabilisations informationnelles ou encore les débats sur les violences policières – continuent de vivre dans l’espace public longtemps après leur gestion institutionnelle.

Parmi ces crises, la pandémie de Covid-19 constitue un cas particulièrement révélateur. Sur le plan sanitaire, l’épisode aigu est clos : les restrictions ont été levées, les campagnes vaccinales ont produit leurs effets, et les institutions ont rétabli un fonctionnement ordinaire. Pourtant, la crise continue de vivre intensément dans l’espace public. Les débats sur le pass sanitaire, l’obligation et l’efficacité vaccinales, la liberté individuelle, la confiance envers les experts, les soupçons de collusion entre pouvoirs publics et industries pharmaceutiques ou encore la circulation de théories complotistes n’ont pas disparu. Ils ressurgissent régulièrement au gré des controverses numériques.

Un effet Œdipe

La crise sanitaire est stabilisée ; la crise narrative, elle, ne l’est pas. Comme dans Œdipe, la tragédie grecque, l’événement initial ne s’efface pas une fois la pièce achevée : il continue de produire ses effets.

Dans la tragédie de Sophocle, le mal originel se prolonge de génération en génération : Œdipe est lui-même pris dans une chaîne d’événements provoqués par son père, et ses enfants héritent à leur tour des conséquences de son histoire. De même, la pandémie a laissé une empreinte narrative persistante, dont les effets nourrissent encore discours et interprétations bien après la fin de la crise sanitaire.

Pourquoi ce dénouement n’arrive-t-il pas aujourd’hui ? Parce que, dans une société numérique, une crise ne se réduit plus à l’événement qui l’a déclenchée.

Quand l’écart se creuse

Dans les sociétés numériques, le nouement d’une crise ne se limite pas à un événement. Il s’enracine dans une profusion de récits, d’images et de prises de parole rendue possible par les outils digitaux, qui permettent à chacun de produire sa propre interprétation et de la diffuser. Cette multiplication des voix rappelle la manière dont le chœur dans la tragédie grecque ajoutait des couches de sens autour de l’action principale.

Cet excès de récits « démocratisés » propulse la crise avant même qu’elle ne commence et l’empêche de se refermer, même lorsqu’elle est objectivement maîtrisée par le pouvoir étatique.

C’est ce qui s’est produit avec la pandémie de Covid-19. Pour certains acteurs politiques, scientifiques, éditorialistes ou collectifs militants, la crise ne s’est jamais véritablement achevée. Elle est devenue un symptôme durable de « maux » divers : déficit démocratique, capture des institutions par des intérêts privés, défiance envers l’expertise, ou au contraire montée du populisme anti-scientifique. L’urgence sanitaire était ponctuelle ; la crise narrative, elle, perdure.

L’ère de la contestation permanente

Dans un monde prénumérique, les remèdes institutionnels – lois, enquêtes, mesures exceptionnelles – avaient pour fonction de restaurer l’ordre. Comme dans la tragédie grecque, le dénouement apportait une forme de résolution. Mais dans l’espace numérique, ces remèdes sont immédiatement contestés, reconfigurés ou délégitimés.

La pandémie en est une illustration frappante. Les confinements, le pass sanitaire ou l’obligation vaccinale ont suscité des vagues de contestations durables. Ces mesures destinées à rétablir l’ordre sanitaire sont devenues elles-mêmes objets de crise, générant de nouvelles fractures entre partisans et opposants.

Le remède est devenu un nouveau théâtre du conflit.

Fin du monopole narratif

Pourquoi ? Parce que le numérique fragmente l’autorité. Les experts, journalistes et institutions ne détiennent plus le monopole narratif. La crise perdure dans la subjectivité sociale parce qu’il existera toujours un récit pour la prolonger. Certains acteurs ne cherchent pas sa résolution mais sa dramatisation. Le débat se nourrit de lui-même.

Il convient ici de préciser un point essentiel pour notre thèse. Si ces crises s’éternisent, ce n’est pas parce que les événements déclencheurs resteraient sans réponse. Les anomalies sont le plus souvent résolues : le virus est contenu, la loi est promulguée, l’incident est techniquement maîtrisé. L’ordre est rétabli, mais sa signification demeure disputée.

Un problème d’interprétation

Ce qui perdure, ce ne sont pas les faits – c’est leur interprétation. La crise survit à sa résolution factuelle parce qu’elle n’a jamais trouvé de résolution narrative.

Plusieurs exemples illustrent cette dissociation :

  • La pandémie de Covid-19 a officiellement pris fin en mai 2023, lorsque l’Organisation mondaile de la santé (OMS) a levé l’état d’urgence mondiale. Pourtant, les controverses sur la gestion politique et scientifique continuent.

  • La catastrophe de Fukushima, techniquement maîtrisée, alimente toujours les débats sur la sûreté nucléaire.

  • La réforme française des retraites de 2023, adoptée selon les procédures constitutionnelles, continue de polariser le débat public.

Dans chacun de ces cas, le même schéma se répète. L’anomalie est résolue ; le débat prospère.

Impossible catharsis

La tragédie grecque permettait à la communauté de retrouver un équilibre émotionnel et social. Comme l’expliquait déjà Aristote, la catharsis constituait un moment de respiration collective.

Dans les sociétés numériques, ce moment n’existe plus.

Amélie Vioux, 2015.

Le numérique radicalise la fragmentation du discours :

  • chacun peut contester le récit institutionnel ;
  • les récits ne convergent pas ;
  • la résolution institutionnelle ne produit plus de résolution symbolique ;
  • la polarisation rend toute clôture instable.

Une pièce sans dernier acte

Ainsi, la pandémie devient une crise sans dernier acte. Aucun récit ne s’impose durablement. La résolution institutionnelle n’a pas produit la catharsis attendue. La tragédie continue parce que son dernier acte n’est jamais reconnu collectivement. Ce n’est donc parce qu’elles seraient intrinsèquement plus profondes ou plus graves que les crises modernes s’éternisent. Elles s’éternisent parce que le numérique empêche leur clôture narrative.

Le numérique dissout le nouement dans une multiplicité de récits, fragilise les remèdes par une contestation permanente et rend impossible le dénouement en empêchant toute catharsis collective. Nous vivons désormais à l’ère des tragédies sans fin.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Pourquoi les crises s’éternisent à l’ère digitale… une réponse inspirée de la tragédie grecque – https://theconversation.com/pourquoi-les-crises-seternisent-a-lere-digitale-une-reponse-inspiree-de-la-tragedie-grecque-272397

Une pauvreté aggravée : au-delà des indicateurs monétaires, le vécu

Source: The Conversation – in French – By Éléonore Richard, Chercheuse, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

En 2023, près d’un quart de la population déclarait finir le mois « très difficilement ». godongphoto/Shutterstock

La pauvreté est en hausse en France. Son taux est passé de 13,8 % en 2017 à 15,4 % en 2023, ce qui représente 9,8 millions de personnes. Derrière ces chiffres, qu’en est-il de la pauvreté ressentie et vécue ?


En France, la pauvreté monétaire est en hausse : d’après les derniers chiffres de l’Insee, son taux est passé de 13,8 % en 2017 à 15,4 % en 2023, ce qui représente 9,8 millions de personnes. Être considéré comme pauvre au sens de cet indicateur, c’est disposer d’un niveau de vie inférieur à 60 % du niveau de vie médian.

En 2023, avec un niveau de vie médian de 2 150 euros par mois, le seuil de pauvreté monétaire s’établissait à 1 288 euros par mois pour une personne seule. Le niveau de vie correspond au revenu disponible du ménage (salaires, prestations sociales et autres revenus, après impôts) rapporté au nombre d’unités de consommation afin de tenir compte de la composition du ménage. Cet indicateur repose néanmoins sur le champ des personnes vivant en « logement ordinaire » en France hexagonale, excluant ainsi les personnes sans domicile ou vivant en institutions.

Le taux de pauvreté monétaire est un indicateur relatif qui permet de faire des comparaisons dans le temps et entre les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Sa hausse traduit le fait que les franges les plus défavorisées de la société ne bénéficient pas de la progression du niveau de vie général. Il est complété par l’indicateur d’intensité de la pauvreté monétaire, qui mesure l’écart entre le niveau de vie d’un ménage pauvre et le niveau de vie médian.

Cependant, de nombreux travaux s’accordent pour dire que la pauvreté n’est pas uniquement monétaire. Déjà en 1906, le sociologue allemand Georg Simmel définissait une personne pauvre non pas par ses conditions matérielles, mais par le fait d’être exclue d’un groupe.

Un autre indicateur, l’indice de privations matérielles et sociales est ainsi publié par l’Insee. Ce dernier, harmonisé au niveau européen, couvre 13 types de privations liées aux conditions de vie : la capacité à chauffer son logement à la bonne température, à payer les factures en fin de mois, à partir une semaine en vacances par an, ou encore à s’acheter des vêtements neufs, par exemple. En 2024, 13 % de la population en France est en situation de pauvreté matérielle et sociale, soit 8,6 millions de personnes. Ce taux est supérieur de 0,6 point à la moyenne observée entre 2013 et 2020. Il ne recoupe que partiellement la pauvreté monétaire : seuls 40 % des ménages en situation de pauvreté monétaire la cumulent avec la pauvreté matérielle et sociale.

En parallèle de ces indicateurs dits « objectifs », l’Insee propose une mesure du ressenti des personnes en posant chaque année dans l’enquête « Statistiques sur les ressources et les conditions de vie » (SRCV), la question suivante : « De quelle manière votre ménage parvient-il à finir le mois en subvenant aux dépenses courantes ? » La pauvreté subjective apparaît ainsi bien plus élevée : en 2023, près d’un quart de la population (24 %) déclarait finir le mois « très difficilement » ou « difficilement ». Une autre manière d’appréhender la pauvreté ressentie consiste à interroger directement les personnes sur leur sentiment de pauvreté.

Comparer l’objectif et le subjectif permet de documenter le décalage potentiel entre les mesures monétaires et la réalité concrète vécue par les personnes. L’indicateur de pauvreté monétaire comporte en effet des limites : il ne prend pas en compte les dépenses contraintes, qui pèsent de façon très inégale sur le budget des ménages. Le coût de la vie varie fortement selon le territoire, par exemple entre une grande métropole et une zone rurale, et en fonction des caractéristiques des ménages, en particulier selon qu’ils sont locataires ou propriétaires de leur logement.

C’est pourquoi le Conseil national de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE) mobilise une approche fondée sur les « budgets de référence » calculés selon différentes configurations familiales, lieux de résidence et statuts d’occupation du logement.

Le « seuil de vie décente » qu’il définit, et qui coïncide avec mes travaux sur la pauvreté ressentie, serait en moyenne bien plus élevé que le seuil pauvreté monétaire : 84 %, et non 60 %, du niveau de vie médian. Pour des ménages logés dans le parc social, le budget de référence varie en 2018 de 1 419 euros en milieu rural à 1 863 euros dans le Grand Paris pour un actif seul.

Une recherche internationale participative menée par l’Université d’Oxford et l’association ATD-Quart monde pendant trois ans, dans six pays (Bangladesh, Bolivie, France, Tanzanie, Royaume-Uni et États-Unis), a, quant à elle, identifié neuf « dimensions cachées de la pauvreté » à partir de l’expérience vécue des personnes. Cette recherche s’appuie sur la méthode du « croisement des savoirs », qui implique tout autant les experts que les personnes concernées. Elle a donné lieu à un travail spécifique, réalisé avec le concours du Secours catholique, visant à identifier les dimensions les plus pertinentes dans le contexte français : privations matérielles et de droits, peurs et souffrances, dégradation de la santé physique et mentale, contraintes de temps et d’espace, compétences non reconnues, maltraitances sociales et institutionnelles.

Des travaux exploratoires ont depuis été menés à l’Insee afin d’approfondir la connaissance statistique de la pauvreté avec l’appui des associations et des personnes concernées. Le dernier projet, mené avec l’École d’économie de Paris, a consisté à confronter les outils de l’Insee au vécu des personnes en situation de pauvreté. Il s’agissait de concevoir de nouvelles questions destinées à quantifier ces dimensions « cachées » dans l’enquête SRCV, grâce à la contribution directe des personnes concernées.

Si les enquêtes de la statistique publique ne permettent pas encore de mesurer tous ces aspects non monétaires de la pauvreté, le Baromètre de suivi qualitatif de la pauvreté et l’exclusion sociale du CNLE, fondé sur les remontées de nombreux acteurs de terrain, conclut dans sa sixième et dernière vague à une aggravation des difficultés, y compris pour des publics en emploi. Il met aussi en évidence des obstacles dans l’accès aux droits, en particulier pour les bénéficiaires de minima sociaux, du fait de la complexité des démarches administratives et numériques. S’il n’existe pas d’indicateur idéal de la pauvreté, le faisceau d’indices dont on dispose converge néanmoins vers l’idée que la situation des plus pauvres s’est incontestablement dégradée au cours de la période récente.


Éléonore Richard est chercheuse post-doctorante à la Drees (bureau Lutte contre l’exclusion) et à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle a soutenu fin 2024 une thèse à l’École d’économie de Paris intitulée « Mesurer la pauvreté : du revenu au ressenti. Contributions aux approches subjective et multidimensionnelle de la pauvreté ». Elle est membre du Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE).


Cette contribution est publiée en partenariat avec le Printemps de l’économie, cycle de conférences-débats qui se tiendront du 17 au 20 mars au Conseil économique social et environnemental (Cese) à Paris. Retrouvez ici le programme complet de l’édition 2026, intitulée « Le temps des rapports de force »

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Éléonore Richard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Une pauvreté aggravée : au-delà des indicateurs monétaires, le vécu – https://theconversation.com/une-pauvrete-aggravee-au-dela-des-indicateurs-monetaires-le-vecu-276226