États-Unis : quand les imaginaires religieux justifient (ou non) la guerre en Iran

Source: The Conversation – in French – By Blandine Chelini-Pont, Professeur des Universités en histoire contemporaine et relations internationales, Aix-Marseille Université (AMU)

Donald Trump pendant l’imposition des mains des pasteurs protestants réunis dans le bureau Ovale afin de prier avec lui, le 5 mars 2026.
Capture d’écran Youtube

Aux États-Unis, l’escalade militaire qui a démarré le 28 février en Iran ne peut être comprise uniquement à partir de logiques militaires ou diplomatiques. Elle s’inscrit également dans un champ symbolique et religieux dense, où traditions théologiques et narrations identitaires et imaginaires eschatologiques divers contribuent à légitimer, à contester ou à réinterpréter la violence des armes.


Quand on parcourt les prises de position publiques de ces derniers jours aux États-Unis, il est frappant de constater à quel point polarisation politique et polarisation religieuse s’entremêlent. Les partisans de l’opération lancée contre l’Iran conjointement avec Israël ont volontiers recours au registre religieux : sacralisation du leadership politique états-unien, mise en scène religieuse de la guerre, vision apocalyptique de l’affrontement actuel dans certains segments de l’appareil militaire, justification biblique par certains milieux chrétiens pro-israéliens… Dans le même temps, une partie de l’extrême droite américaine, habituellement alignée sur l’administration Trump, promeut une vision complotiste et antisémite des derniers événements.

Ces dynamiques se heurtent à un ensemble de discours religieux profondément étrangers à la logique de guerre et à la moindre justification biblique ou morale de la destruction de l’Iran. Ces prises de position, mises en avant aussi bien par des Églises américaines protestantes que par l’Église catholique des États-Unis et par le Vatican, réaffirment les principes du droit international et contestent la mobilisation du sacré au service de la guerre.

La sacralisation du leadership politique : Trump et l’imaginaire apocalyptique

Le premier élément de cette configuration est la construction autour de la figure de Donald Trump d’un imaginaire politico-religieux propagé par un ensemble de théologiens et de leaders fondamentalistes, qu’on peut qualifier de protestants charismatiques, au sein d’une mouvance contemporaine, la Nouvelle Réforme apostolique, qui se présente comme une véritable restauration du pouvoir spirituel chrétien, où les leaders prophétisent et interprètent les événements comme des signes divins.

Plusieurs de leurs personnalités médiatiques – Paula White, Lance Wallnau, Cindy Jacob, Dutch Sheets – ont magnifié, depuis sa première candidature, Donald Trump, allant jusqu’à le voir en lui un acteur providentiel inscrit dans l’histoire du salut.

Cette lecture mobilise notamment une typologie biblique fondée sur la figure du roi David, souverain choisi par Dieu malgré ses fautes personnelles. En 2016, Jerry Falwell Junior, président de la Liberty University, expliquait ainsi que Dieu avait choisi David malgré ses péchés et qu’il fallait juger un leader politique comme un roi, non comme un pasteur. De son côté, Franklin Graham, président de la Billy Graham Evangelistic Association, a mobilisé la même typologie pour justifier le soutien évangélique à Trump.

Ce schéma herméneutique permet de neutraliser les critiques morales à l’égard du président, tout en l’inscrivant dans une narration providentialiste. Se prenant au miroir de son « élection divine », Donald Trump, qui a pu se présenter comme le « Chosen One » (« l’Élu »), utilise un vocabulaire apocalyptique dans certains de ses discours, notamment lors d’un meeting tenu à West Palm Beach, le 26 juillet 2024, où il a implicitement évoqué une transformation radicale de l’ordre politique américain.

Cette rhétorique s’inscrit dans une tradition fondamentaliste millénariste, qui interprète l’histoire contemporaine comme le prélude d’une confrontation finale entre le Bien et le Mal. Dans cette perspective, la politique étrangère états-unienne peut être relue comme une étape du drame eschatologique. La guerre cesse alors d’être un simple instrument de puissance : elle devient l’un des événements possibles de l’accomplissement de l’histoire divine.

La mise en scène religieuse de la guerre à la Maison-Blanche

La seconde étape de ce processus consiste à traduire cette théologie fondamentaliste, qui assume la guerre terrestre comme un combat final, en mise en scène institutionnelle.

Le 5 mars 2026, alors que les opérations militaires au Moyen-Orient s’intensifient, Trump accueille dans le bureau Ovale une vingtaine de pasteurs évangéliques. Ceux-ci prient pour le président et pour les soldats américains engagés dans la guerre. Le pasteur Tom Mullins demande explicitement à Dieu de protéger les forces armées américaines et d’accorder au président « la sagesse venue du ciel ».

Cette séquence est politiquement significative à plusieurs titres. Elle transforme la décision militaire en objet de prière publique ; elle associe l’autorité présidentielle à l’intercession pastorale ; et elle inscrit l’action armée dans la narration religieuse d’une nation « under God ». L’image du président entouré de pasteurs imposant les mains constitue ainsi un dispositif symbolique puissant : la guerre est implicitement placée sous la protection divine.

Pour rappel, Trump a créé le 7 février 2025 à la Maison-Blanche « un Bureau de la foi », confié à Paula White, déjà citée, et il affirme régulièrement avoir été « sauvé par Dieu » pour empêcher le déclin de l’Amérique. Cette articulation entre pouvoir politique, rhétorique religieuse et symbolique nationale contribue à sacraliser l’action militaire.

La traduction apocalyptique du conflit dans certains segments de l’armée des États-Unis

Cette sacralisation de la guerre ne se limite pas au pouvoir politique. Elle se diffuse également dans certains segments de l’appareil militaire, provoquant de sérieux remous. La Military Religious Freedom Foundation (MRFF), fondée en 2006 par Mickael L. Weinstein, un avocat et ancien officier de l’US Air Force, sur le modèle de l’Union américaine pour les libertés civiles (ACLU), a reçu plus de 200 plaintes de militaires dénonçant l’usage d’une rhétorique chrétienne radicale pour justifier la guerre contre l’Iran. Plusieurs témoignages y sont rapportés d’officiers expliquant aux soldats que le conflit faisait partie du « plan divin de Dieu ».

Un sous-officier rapporte notamment qu’un commandant aurait affirmé :

« Le président Trump a été désigné par Jésus pour allumer en Iran le feu qui provoquera l’Armageddon »,

établissant un lien explicite entre l’intervention militaire et la bataille eschatologique d’Armageddon décrite dans l’Apocalypse.

Ces propos ont suscité de fortes réactions internes. Weinstein voit dans ce type de déclarations le signe d’une poussée de l’extrémisme chrétien dans l’armée et d’une violation claire du principe de séparation entre l’Église et l’État. Une plainte est déposée au nom de 15 militaires, dont 11 chrétiens, un musulman et un juif, ce qui montre que la protestation traverse les appartenances confessionnelles.

Cette controverse révèle l’existence d’un profond débat au sein de l’armée américaine sur la place du nationalisme chrétien dans les institutions militaires. La séquence illustre aussi le climat « théologique » du Pentagone sous Pete Hegseth, secrétaire à la défense notoirement sioniste chrétien et par ailleurs adepte du masculinisme dans l’armée, qui a relayé en août 2025 une séquence de CNN consacrée au pasteur Doug Wilson, cofondateur de la (fondamentaliste) Communion of Reformed Evangelical Churches (CREC), aux prises de parole radicales et hostile à la moindre présence féminine dans l’appareil militaire.

Les justifications religieuses pro-guerre dans les milieux évangéliques et pro-israéliens

Parallèlement à ces dynamiques institutionnelles, certains milieux religieux américains interprètent explicitement la guerre contre l’Iran à travers une grille théologique. Des prédicateurs évangéliques présentent l’intervention militaire comme une libération spirituelle de l’Iran ou comme une étape dans l’accomplissement des prophéties bibliques. Dans cette perspective, l’Iran est souvent associé à la Perse biblique, tandis qu’Israël est présenté comme le peuple soutenu par Dieu dans le combat final contre les forces du Mal.

La noble figure du roi Cyrus, souverain perse ayant permis le retour des Juifs d’exil selon la Bible, est mobilisée pour magnifier le rôle politique de Trump. Dans le même temps, la figure diabolique du vizir Haman, qui voulait massacrer tous les Juifs de l’Empire perse, est, elle, mobilisée pour diaboliser le régime des mollahs. Cette lecture s’inscrit davantage dans le courant du sionisme chrétien, qui relie les conflits contemporains du Moyen-Orient aux prophéties eschatologiques annonçant la fin des temps.

De ce point de vue, soutenir Israël et affronter ses ennemis constitue non seulement un choix géopolitique, mais également un acte participant à l’accomplissement du plan divin. Cependant cette interprétation fait l’objet de critiques croissantes parmi les théologiens chrétiens engagés dans le dialogue judéo-chrétien, qui mettent en garde contre la projection simplificatrice de catégories bibliques sur des conflits contemporains complexes.

Le retournement antisémite de l’extrême droite isolationniste

La sacralisation pro-israélienne de la guerre produit également des effets paradoxaux. Dans certains segments de l’extrême droite américaine, elle alimente un discours complotiste et antisémite d’une virulence croissante. Une partie du mouvement MAGA (Make America Great Again, slogan de Donald Trump, ndlr.), très attachée à l’isolationnisme, accuse l’administration américaine de mener une guerre pour le compte d’Israël. Des personnalités telles que Nick Fuentes, représentant du courant Groyper (du nom d’un personnage de cartoon, grenouille verte devenue la mascotte de ce mouvement) de l’alt-right, dénoncent une politique étrangère dominée par les intérêts israéliens.

Tweet de Nick Fuentes le 6 mars : « Trump s’est retourné contre Tucker Carlson et Marjorie Greene à cause de leur opposition à la guerre contre l’Iran et à la dissimulation de l’affaire Epstein. Aujourd’hui, il s’entoure exclusivement de sionistes partisans de la doctrine Israel First (Israël d’abord), tels que Mark Levin, Laura Loomer et Jared Kushner. Nous n’avons pas quitté MAGA, c’est MAGA qui nous a quittés. »
Compte X de Nick Fuentes

La commentatrice Candace Owens parle quant à elle d’une guerre imposée par une « mafia khazare », reprenant un vocabulaire antisémite classique. Même certains détracteurs plus institutionnels de l’intervention militaire, comme l’ex-journaliste de Fox News Tucker Carlson, accusent les États-Unis d’agir « sur ordre d’Israël », ce qui a conduit l’ambassadeur israélien à Washington Yechiel Leiter à dénoncer la résurgence de stéréotypes antisémites affirmant que les Juifs contrôlent la politique américaine.

Ainsi, la sacralisation religieuse de la guerre nourrit paradoxalement une polarisation extrême : elle produit à la fois une légitimation théologique de l’intervention et une radicalisation antisémite dans certains segments du camp anti-guerre.

Les contre-discours religieux : Églises américaines et diplomatie vaticane

Face à ces imaginaires guerriers, de nombreuses institutions religieuses expriment une opposition claire à la guerre. Églises protestantes modérées (les épiscopaliens, les unitariens, les méthodistes, les quakers et mennonites, les 38 Églises membres du National Council of Churches) et responsables catholiques américains (l’ensemble de la Conférence épiscopale des États-Unis) dénoncent la sacralisation du conflit. La critique la plus structurée émane toutefois du Vatican.

Après une prise de parole immédiate du pape Léon XIV, qui a appelé à arrêter cette « spirale de la violence » qui risquait très prévisiblement de se transformer en « tragédie aux proportions énormes » et en « abîme irréparable », le secrétaire d’État du Vatican Pietro Parolin a condamné l’offensive contre l’Iran en déclarant :

« La force du droit a été remplacée par le droit de la force. »

Parolin a rappelé les principes de la doctrine catholique de la guerre juste : nécessité, proportionnalité et protection des civils, en faisant appel au respect des institutions multilatérales et du droit international et demandant de revenir en urgence à la diplomatie internationale.

Précédemment, le Vatican a refusé de participer au projet de « Board of Peace » proposé par l’administration Trump pour Gaza, estimant que les conditions politiques et diplomatiques d’une telle initiative ne sont pas réunies.

Ces prises de position sont relayées par des réseaux catholiques américains, dont ce collectif militant (non officiel) Priests against Genocide USA, engagé dans la dénonciation des violences contre les civils à Gaza et dans la critique des initiatives diplomatiques américaines liées au conflit, ressemblant à lointaine distance aux collectifs de prêtres des années 1960 contre la guerre du Vietnam. Elles constituent ainsi un contre-discours religieux majeur face à la sacralisation nationaliste de la guerre.

L’absence de toute justification religieuse chez les deux héritiers MAGA

Quant aux deux catholiques déclarés parmi les personnalités les plus en vue du gouvernement, le vice-président J. D. Vance et le secrétaire d’État Marco Rubio, il est difficile de trouver la moindre référence « religieuse » dans leur position à l’égard de cette guerre qui met en danger leur propre avenir dans la compétition présidentielle.

Vance, qui a pu déclarer que « le gouvernement américain n’est pas équipé pour fournir le leadership moral mais l’Église, si », évite de communiquer sur le sujet, tant il est gêné dans sa posture d’isolationniste, sans saisir – pour l’instant – l’occasion de rappeler ses convictions pour critiquer l’opération en Iran et, ainsi, représenter la colère du peuple MAGA. Rubio, lui, a beau se présenter publiquement le visage marqué d’une croix de cendres, signalant sa dévotion liturgique à l’entrée du Carême, il a toujours affiché des positions pro-israéliennes, interventionnistes et néoconservatrices, sans rapport avec ses convictions. Mais, au moins, aucun ne verse dans le triomphalisme millénariste.

The Conversation

Blandine Chelini-Pont ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. États-Unis : quand les imaginaires religieux justifient (ou non) la guerre en Iran – https://theconversation.com/etats-unis-quand-les-imaginaires-religieux-justifient-ou-non-la-guerre-en-iran-277840

Quinze ans après l’accident nucléaire de Fukushima, les leçons d’une crise environnementale et sociale

Source: The Conversation – in French – By Olivier Evrard, Directeur de recherche, Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA); Université Paris-Saclay

En mars 2011, la catastrophe de Fukushima bouleversait le Japon. Quinze ans plus tard, les opérations de décontamination ont progressé, mais le retour à la normale reste incertain. Comment fixer le curseur de ce que serait un niveau de décontamination suffisant ? Les populations déplacées reviennent-elles vivre dans les villages évacués ? L’enjeu n’est plus seulement environnemental, il est également social, et révèle des fractures territoriales profondes.


C’est une date désormais bien ancrée dans les mémoires. Le 11 mars 2011, un tsunami suivi d’un séisme a dévasté 600 kilomètres de côtes au nord-est du Japon. Quelques jours plus tard, plusieurs explosions ont soufflé les enceintes de confinement de trois des six réacteurs de la centrale n°1 de la préfecture de Fukushima.

Les émissions radioactives qui s’ensuivirent furent rabattues par la neige sur les sols de la région, formant un panache radioactif qui a rendu nécessaire l’évacuation de plus de 160 000 habitants, selon les chiffres officiels.

Où en sont aujourd’hui les opérations de décontamination ? Quel bilan retenir de la gestion de la crise environnementale et sociale par les autorités japonaises : a-t-elle fonctionné ? Les habitants déplacés ont-ils pu revenir chez eux ? État des lieux, quinze ans après la catastrophe.

De quelle radioactivité parle-t-on ?

Parmi les produits radioactifs libérés lors de l’explosion de l’enceinte des réacteurs et qui subsistent sur le long terme dans l’environnement après leur émission, on retrouvait principalement deux isotopes radioactifs du césium :

  • le césium 134, dont la demi-vie, c’est-à-dire la durée nécessaire pour que la moitié des atomes se désintègrent, est de deux ans,

  • et le césium 137, dont la demi-vie est de trente ans.

On estime généralement qu’il faut 7 à 10 demi-vies pour qu’un isotope radioactif ait suffisamment décru pour que sa présence soit devenue négligeable, autrement dit, pour que la radioactivité résiduelle ne soit plus que de 1 à 7 % de son niveau initial.

C’est déjà quasiment le cas pour le césium 134, cette durée étant, pour ce radioisotope, de quatorze à vingt ans. Toutefois, il faudra encore patienter pour ce qui est du césium 137, le temps pour atteindre cet état étant de deux cent  dix à trois cents ans. C’est sur ce dernier que se concentrent désormais toutes les attentions.

Le problème ? Le césium radioactif se fixe presque de façon presque irréversible sur les argiles des sols. Seule l’action humaine peut l’en déloger.

En 2011, la surface du territoire japonais la plus contaminée par le césium 137 – c’est-à-dire susceptible d’être décontaminée au vu des débits de dose radioactifs significatifs (supérieurs à 2 millisieverts par an) auxquels les habitants étaient à l’époque exposés– couvrait une surface comparable à celle de la Corse, soit environ 9 000 kilomètres carrés.




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Une politique de décontamination efficace mais partielle

Dans la région de Fukushima, où les paysages sont montagneux et majoritairement recouverts de forêts, les autorités japonaises ont mis en œuvre une vaste stratégie de décontamination. Celle-ci visait à décaper la surface des rizières et des autres sols cultivés situés dans les fonds de vallées et ceux des zones résidentielles.

Ces opérations très coûteuses – l’ensemble des coûts de remédiation, incluant la décontamination, était estimé par la Cour des comptes japonaise à 44 milliards d’euros en 2023 – ont permis de faire baisser les concentrations de césium 137 de 80 % en moyenne dans les sols concernés par la décontamination.

Dans les rivières qui drainent les territoires contaminés, les niveaux de radioactivité des sédiments qui y transitent ont également fortement baissé. Cette baisse est désormais d’environ 90 %, si on compare les niveaux de césium 137 mesurés en 2011 et dix ans plus tard.

Depuis lors, ces niveaux restent stables. Ceci peut s’expliquer par l’apport pérenne de radioactivité des forêts, qui n’ont pas été décontaminées. En effet, celles-ci couvrent 75 % de la surface de la zone affectée par le panache radioactif.

Les barrages de la région qui sont utilisés pour irriguer les rizières de la plaine côtière stockent d’ailleurs une quantité importante de sédiments radioactifs. Dans certaines conditions, le césium radioactif peut ainsi être remobilisé dans la colonne d’eau, et il peut alors être réabsorbé par les organismes vivants, par exemple les poissons.




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La déforestation, une prochaine étape qui interroge

Plus d’une décennie après l’accident, le césium radioactif retombé sur les forêts et intercepté par la canopée des arbres a été transféré dans la partie minérale des sols. Depuis le sol, une partie de ce césium peut alors être réabsorbée par les arbres et les plantes par l’intermédiaire des racines, ce qui rend impossible la commercialisation du bois dont la teneur en césium dépasse la limite autorisée.

Ces valeurs limites sont également souvent dépassées dans les champignons, le gibier et les poissons des rivières qui traversent ces forêts. Les autorités évoquent donc désormais la possibilité de couper les forêts afin d’achever la décontamination.

Montagnes Abukuma, dans la préfecture de Fukushima, au Japon.
Σ64/Wikicommons, CC BY

Pourtant, cette option interroge : les forêts se trouvent en effet sur les versants les plus pentus et l’érosion que la coupe des arbres engendrerait pourrait être massive, surtout en cas de typhon. Comme lors des événements cévenols en France, ces épisodes pluvieux intenses généreraient glissements de terrain, crues et débordements.

Ils occasionnent au passage une recontamination de certaines zones, en bas de versants et dans les vallées, qui avaient pourtant déjà été décontaminées à grands frais il y a quelques années. À ce risque, viennent s’ajouter la destruction des écosystèmes, la dégradation de la biodiversité et la destruction des habitats de nombreuses espèces.

En plus de la reconstruction et de la gestion des forêts, un autre problème se pose pour les autorités japonaises. Il s’agit de la redistribution sur le territoire japonais des terres issues de la décontamination, jusqu’ici stockées autour de la centrale, afin de rendre les terrains de stockage à leur propriétaire d’ici 2045.

Reconstruire les villes fantômes, mais avec quels habitants ?

Reste l’enjeu politique du retour des habitants dans les zones évacuées. Celles-ci concernaient 12 communes, dont certaines parties ont été progressivement rouvertes à l’habitat depuis 2017.

Sept zones de reconstruction prioritaires ont été délimitées dans la zone dite « difficile au retour », qui comprend les zones les plus contaminées après l’accident. La levée de l’ordre d’évacuation pour ces communes a engendré une suspension des soutiens financiers jusque là octroyés aux habitants déplacés, afin de les inciter au retour. Mais contrairement à ce qui était prévu par les autorités, 80 % des anciens habitants de ces communes ont exprimé leur intention de ne pas rentrer.

Pendant longtemps, la contamination encore élevée présente dans l’environnement leur a donné raison. Aujourd’hui toutefois, bien que des hotspots de contamination soient toujours observés, c’est la destruction des anciens lieux de vie qui en est la cause.

La reconstruction s’accompagne de la destruction de villages entiers, y compris des bâtiments datant parfois de plus d’un siècle. Les politiques de décontamination ont profondément modifié le paysage par la coupe des arbres ou l’arasement de montagnes. En outre, les autres membres de la famille ou les anciens voisins ont déménagé. En somme, ce ne sont pas seulement des villages et des lieux de vie qui ont été détruits, mais des communautés entières.

À ce défi déjà colossal vient s’ajouter l’absence des services territoriaux dans ces régions, et principalement du secteur hospitalier, qui fait cruellement défaut à une population vieillissante.

Enfin, quinze ans après, certains résidents sont décédés, alors que d’autres ont tout simplement refait leur vie ailleurs.

Attirer de nouvelles populations

Face à ce constat, le gouvernement japonais a décidé de financer le retour de nouvelles populations, pour lesquelles des villes nouvelles sont construites, aux dépens de la culture originelle des lieux.

Les nouveaux habitants se voient ainsi proposer des pavillons ou appartements dans des lotissements de ville nouvelle, avec les caractéristiques des espaces produits par la ville globale : homogénéisation des espaces, matériaux de construction légers, artificialisation des sols, en somme, une perte d’identité des lieux.

Pour ce faire, les autorités jouent la carte de l’incitation financière. L’habitat y est non seulement quasiment gratuit, mais chaque ménage reçoit également une somme d’argent conséquente pour venir habiter dans l’ancienne zone évacuée. À ce soutien financier s’ajoute un revenu complémentaire si les nouveaux venus sont capables de justifier d’un emploi dans la zone.

Outre la pollution potentielle, cette politique (construction de villes nouvelles à l’emplacement des anciens villages et implantation de populations venues d’ailleurs) conduit à l’effacement de l’histoire de villages séculaires. De fait, elle ne rencontre pas, pour l’instant, le succès escompté. La principale commune de la zone évacuée, Namie, compte aujourd’hui une population qui ne représente que 15 % de celle qui y vivait avant l’accident nucléaire. De même, la commune d’Iitate plafonne à 33 %, 23 % pour celle de Tomioka, 9 % pour celle d’Okuma et 3 % pour celle de Futaba. Ces niveaux de populations sont trop faibles pour faire tourner convenablement une économie locale.

Par ailleurs, les nouveaux habitants correspondent principalement à des personnes qui se trouvaient dans des situations de vulnérabilité sociale importante en provenance de différentes régions du Japon. Elles se retrouvent ainsi regroupées dans ces nouveaux quartiers.

Quelles seront les conséquences d’une telle ségrégation ? L’avenir le dira. Ces éléments montrent en tout cas que les traces les plus durables laissées par l’accident nucléaire de 2011 à Fukushima ne seront pas seulement d’ordre environnemental : elles seront aussi sociales.

Ces sujets, ainsi que le démantèlement total de la centrale, pour lequel la durée nécessaire est estimée à quarante ans par le gouvernement japonais, continue de faire l’objet de recherches interdisciplinaires, telles que celle que nous menons avec le laboratoire international MITATE Lab (CNRS, CEA, Université de Fukushima).




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The Conversation

Olivier Evrard a reçu des financements de l’ANR (TOFU_ANR-11-JAPN-0001), des Investissements d’Avenir de l’Etat français (AMORAD_11-RSNR-0002), du CNRS (IRP et IRL MITATE, NEEDS, EC2CO) et du CEA (via des financements de thèse notamment) pour mener ses recherches à Fukushima depuis 2011.

Cécile Asanuma-Brice, chercheur CNRS, est directrice du Laboratoire international Mitate lab. Post-Fukushima studies. Elle a reçu des financements divers depuis 2011 pour mener ses travaux pluridisciplnaire sur la gestion de la catastrophe nucléaire (ANR, NEEDS, PEPS-CNRS, etc.).

ref. Quinze ans après l’accident nucléaire de Fukushima, les leçons d’une crise environnementale et sociale – https://theconversation.com/quinze-ans-apres-laccident-nucleaire-de-fukushima-les-lecons-dune-crise-environnementale-et-sociale-275625

Que sont vraiment les « pluies acides » tombées sur l’Iran ?

Source: The Conversation – in French – By Gabriel da Silva, Associate Professor of Chemical Engineering, The University of Melbourne

Dans la nuit du 7 au 8 mars 2026, des frappes israéliennes ont touché plusieurs dépôts pétroliers à Téhéran, provoquant d’importants incendies ainsi qu’un gigantesque nuage de fumée noire au-dessus de la capitale iranienne. Pendant plusieurs heures, la ville a été plongée dans l’obscurité et certains habitants ont rapporté des difficultés respiratoires. Des pluies acides ont suivi, faisant craindre des conséquences sanitaires et environnementales graves.


Dans les heures qui ont suivi les bombardements israélo-américains visant des dépôts de pétrole, une pluie noire aurait été observée dans certaines régions de l’Iran. Certains médias ont évoqué une « pluie acide ».

Les habitants de Téhéran ont rapporté des maux de tête, des difficultés respiratoires, ainsi que des retombées de pluie huileuse sur les bâtiments et les voitures. Le Croissant-Rouge a mis en garde contre ces précipitations, les qualifiant de « très dangereuses et acides ».

En tant que chimiste spécialiste de l’atmosphère et ingénieur en chimie, je considère que ces informations sont particulièrement alarmantes. Elles suggèrent l’existence d’un phénomène bien plus grave qu’une simple pluie acide.

Cette pluie pourrait contenir non seulement des acides, mais aussi de nombreux polluants dangereux pour la santé et pour l’environnement, à court comme à long terme.

Ces épais nuages de fumée toxique qui recouvrent des zones densément peuplées en Iran représentent déjà un danger majeur pour tous ceux qui respirent cet air.

« Pluie acide » ou « pluie noire » ?

L’atmosphère se débarrasse des polluants principalement grâce à la pluie. Lorsque l’air est fortement contaminé, les gouttes d’eau présentes dans l’atmosphère capturent les particules toxiques et les ramènent au sol lors des précipitations.

Ce phénomène explique la pluie noire observée après les frappes sur les dépôts de pétrole, ce qui témoigne d’une forte pollution de l’air local.

Cette pluie noire pourrait contenir des hydrocarbures, des particules fines PM2,5 (de dimensions inférieurs à 2,5 micromètres) et des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) – des molécules connues pour être cancérigènes.

Elle pourrait aussi transporter d’autres substances chimiques, comme des métaux lourds et des composés inorganiques issus des matériaux des bâtiments, projetés dans l’air lors des explosions et des incendies.

La fumée provenant des dépôts de pétrole bombardés contient également du dioxyde de soufre (SO2) et du dioxyde d’azote (NO2), deux gaz qui peuvent se transformer en acide sulfurique et en acide nitrique dans l’atmosphère. Dissous dans les gouttes d’eau, ces éléments sont à l’origine des pluies acides.




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Dans le passé, ce phénomène était surtout lié aux émissions de dioxyde de soufre provenant de la combustion d’énergies fossiles. Le soufre est naturellement présent dans le pétrole brut, mais il est aujourd’hui en grande partie éliminé lors du raffinage.

Quoi qu’il en soit, toute fumée reste nocive. La présence d’épais nuages de fumée noire au-dessus des zones urbaines en Iran est donc très inquiétante et pourrait avoir des effets graves sur la santé des habitants.

Quels sont les risques pour la santé ?

À court terme, une exposition aux fumées toxiques peut engendrer des maux de tête et des difficultés respiratoires, surtout chez les personnes atteintes d’asthme ou de maladies pulmonaires. Les populations vulnérables – tels que les personnes âgées, les enfants, ou les handicapés – sont particulièrement à risque. L’exposition à un air toxique pendant la grossesse peut également conduire à des poids de naissance plus faibles.

À long terme, une exposition aux fumées peut potentiellement augmenter le risque de cancer. Lorsque des particules fines PM2,5 sont inhalées, elles peuvent pénétrer dans la circulation sanguine, aboutissant souvent à de nombreux problèmes de santé, tels que des cancers, des maladies cardio-vasculaires et des troubles neurologiques.

En retombant avec la pluie dans les rivières ou les nappes d’eau, ces polluants peuvent enfin contaminer les écosystèmes aquatiques et les sources d’eau potable.

Cette pluie noire peut également se déposer sur les routes et les bâtiments. Une partie de ces polluants peut ensuite se ré-évaporer dans l’air, contribuant à une nouvelle contamination de l’atmosphère.

L’héritage environnemental des guerres

Depuis peu, une attention est portée à l’impact des conflits sur l’environnement. Lors des guerres en Irak et au Koweït, par exemple, l’utilisation de « fosses à feu » et les incendies de puits de pétrole ont causé des dégâts considérables.

On sait désormais que l’exposition à ces dégâts environnementaux a eu des effets sanitaires durables sur les soldats revenus de ces conflits. Il est donc probable que les populations locales en subissent également les conséquences à long terme.

À court terme, les personnes exposées à cette fumée et à cette pluie noires devraient, dans la mesure du possible, porter un masque, rester à l’intérieur, fermer portes et fenêtres et limiter l’entrée de l’air extérieur. Il est également recommandé de nettoyer les surfaces dures, surtout à l’intérieur, afin de réduire toute exposition aux polluants retombés.

Mais sur le terrain, au cœur du chaos de la guerre, ces mesures restent souvent difficiles à appliquer.




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The Conversation

Gabriel da Silva ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Que sont vraiment les « pluies acides » tombées sur l’Iran ? – https://theconversation.com/que-sont-vraiment-les-pluies-acides-tombees-sur-liran-277884

« L’Agent secret » : un thriller qui montre l’importance capitale de la liberté académique

Source: The Conversation – in French – By Stephanie Dennison, Professor in Brazilian Studies, University of Leeds

Le film l’Agent secret (O Agente Secreto, 2025) de Kleber Mendonça Filho, nommé quatre fois aux Oscars, dont la cérémonie se tiendra ce dimanche 15 mars, revisite la dictature brésilienne autour d’un personnage d’universitaire en cavale, contraint de se cacher après s’être heurté aux intérêts des grandes entreprises à la solde du régime, qui veulent mettre la main sur ses recherches.


Depuis ses premiers courts métrages tels que Recife sous le froid (Recife Frio, 2009), le cinéaste a développé un style unique, riche en références cinématographiques, qui se situe entre le cinéma d’art et d’essai et le cinéma de genre. Ces traits atteignent de nouveaux sommets de liberté formelle dans l’Agent secret, qui a été nommé dans quatre catégories aux Oscars, dont celui du meilleur film et celui du meilleur acteur pour Wagner Moura.

Le film s’inscrit dans la vague récente de productions brésiliennes revisitant la dictature militaire (1964-1985), parmi lesquelles Je suis toujours là (Ainda Estou Aqui), de Walter Salles (2024), et Marighella, de Wagner Moura (2019). Mais ces films ne se contentent pas de reconstituer des épisodes historiques : ils traitent, à travers le cinéma, d’un traumatisme non résolu dont les répercussions continuent de façonner le présent politique du Brésil.

L’une des caractéristiques qui rend l’Agent secret, dont l’action se déroule principalement en 1977, repose sur la façon dont le film parle des universités brésiliennes de l’époque, considérées comme des champs de bataille où s’affrontent la mémoire, le pouvoir et la démocratie.

Le personnage principal du film, Armando, interprété par Moura, nommé pour l’Oscar du meilleur acteur, n’est en fait pas un agent secret et n’a aucun lien évident avec les mouvements d’opposition. C’est un universitaire contraint de se cacher après s’être heurté aux intérêts des grandes entreprises alignées sur le régime autoritaire qui veulent mettre la main sur ses recherches.

La philosophe brésilienne Marilena Chauí a évoqué son expérience personnelle de cette période sombre de l’histoire du Brésil. Chauí est revenue de France en 1969 avec son doctorat en poche, juste après que l’armée brésilienne a suspendu la plupart des droits civils dans le pays, ce qui a conduit à une chasse aux « communistes » et à l’intensification de la torture et de la censure.

Chauí décrit la présence sur le campus de mystérieuses figures militaires ayant le pouvoir d’embaucher, de licencier et de « faire disparaître » les membres du personnel et les étudiants hostiles au régime. La présence d’agents secrets déguisés en étudiants pour surveiller les professeurs et les étudiants dans les salles de classe des universités publiques était alors monnaie courante.

Dans l’Agent secret, Armando vient de rentrer de l’université de Leeds en Grande-Bretagne. Lui et l’équipe de recherche internationale qu’il a mise en place à l’université fédérale de Pernambouc, dans le nord-est du Brésil, sont surveillés de près par Henrique Ghirotti, un industriel de Sao Paulo.

Armando remet ouvertement en question l’éthique de Ghirotti et souligne un conflit d’intérêts : comment un riche industriel peut-il justifier le fait de détourner des fonds publics destinés aux universités à des fins privées ? La réaction amère d’Armando face à une corruption aussi flagrante suffit à faire de lui un homme menacé de mort. Une grande partie du film montre les tentatives d’Armando pour échapper à Ghirotti, aux forces de l’ordre corrompues et aux tueurs à gages qu’il a embauchés.

Cette situation dramatique met en lumière non seulement la surveillance et la répression subies par les universités sous la dictature, mais aussi des schémas de corruption plus larges. La toile d’araignée reliant les intérêts militaires aux grandes entreprises, qui a sapé la dynamique économique du Brésil tout au long des années 1970, est une histoire qui ne commence à être pleinement révélée que maintenant.

L’accent mis par le film sur la liberté académique trouve un écho contemporain. Mendonça Filho a écrit l’Agent Secret pendant la présidence de l’extrême droite Jair Bolsonaro (2019-2022), dont la longue liste de mesures hostiles comprenait des attaques contre l’éducation publique. Entre 2019 et 2022, les universités fédérales ont perdu 14,4 % de leur budget, et en 2022, leur financement était tombé en dessous des niveaux de 2013.

Les universités ont fait état de graves difficultés à maintenir leurs activités de base et leurs programmes de bourses, les coupes cumulées dépassant 100 milliards de reais (16 milliards d’euros) sur quatre ans. Bolsonaro et ses partisans ont encouragé le signalement (et la « dénonciation » sur les réseaux sociaux) des enseignants jugés « idéologiques ». Après la victoire de Lula aux élections de 2022, un léger soulagement s’est fait sentir et, avec le renouvellement des lignes de financement, la reconstruction de ce terrain ravagé s’engage lentement.

Le film Je suis toujours là, de Walter Salles, explore lui aussi la période de la dictature militaire au Brésil.

Archives de la répression

L’Agent secret aborde également les débats mondiaux renouvelés autour de la privatisation de la recherche, de la propriété intellectuelle et de la vulnérabilité politique des universités, de plus en plus considérées comme des foyers de sédition gauchiste. Le film de Mendonça Filho suggère que l’autoritarisme attaque la société non seulement en usant directement de violence, mais aussi par la destruction, la privatisation ou le musellement de la production des connaissances.

Dans le film, l’industriel Ghirotti se réjouit d’informer Armando qu’il va recommander la fermeture de son laboratoire de recherche et le transfert de ses travaux à l’université de São Paulo, avec laquelle Ghirotti entretient des liens douteux. Il remet en question l’utilité de toute recherche menée dans le nord-est qui touche aux intérêts nationaux, d’autant plus que les Canadiens travaillent sur la même technologie et que le Brésil peut financer la science et la technologie étrangères.

Mendonça Filho, originaire de Recife, la capitale de Pernambouc, s’est exprimé très ouvertement sur les préjugés profondément ancrés de nombreux habitants des États du Sud, plus riches et plus blancs, à l’égard du Nord, considéré comme arriéré. Il est révélateur que dans l’Agent secret, l’équipe de recherche internationale d’Armando ait d’abord pris forme à Leeds, étant donné que des préjugés similaires existent souvent à l’égard du nord de l’Angleterre.

Dans une intrigue secondaire qui se déroule à l’époque actuelle, un groupe d’étudiantes travaille sur un projet d’histoire orale à partir d’enregistrements réalisés par des dissidents pendant la dictature, dont Armando. L’une d’entre elles, Flávia, se rend à Pernambouc pour rendre visite au fils d’Armando, aujourd’hui d’âge mûr.

Jeune mère noire originaire du Nord-Est et vivant dans la périphérie de São Paulo, Flávia incarne la nouvelle population étudiante plus diversifiée, rendue possible grâce à des initiatives d’action positive durement acquises et à l’expansion du réseau des universités publiques.

Dans l’Agent secret, ce sont Flávia et les étudiants comme elle qui ont hérité non seulement des archives de la répression, mais aussi de la possibilité de transformer le savoir en une forme de réparation démocratique.

S’appuyant sur la performance convaincante de Wagner Moura, le film de Mendonça Filho relie les luttes du passé à la curiosité et au courage d’une nouvelle génération. Ce faisant, l’Agent secret souligne avec force la capacité du cinéma non seulement à divertir, mais aussi à éclairer, à questionner et à inspirer.

The Conversation

Alfredo Suppia reçoit un financement du CNPq (Conseil national du développement scientifique et technologique) en tant que chercheur de niveau 1C.

Stephanie Dennison ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « L’Agent secret » : un thriller qui montre l’importance capitale de la liberté académique – https://theconversation.com/lagent-secret-un-thriller-qui-montre-limportance-capitale-de-la-liberte-academique-277281

Comment savoir si je parle à un chatbot ?

Source: The Conversation – in French – By Zeling Zhong, Enseignante-Chercheuse en Innovation Digitale & Marketing, EDC Paris Business School

GPT-4.5 a réussi à convaincre 73 % des évaluateurs qu’il était humain lors d’un test rigoureux en mars 2025. Or, savoir à qui l’on parle est très important, avec des enjeux notamment en termes de sécurité en ligne.


Vous échangez avec le service client de votre fournisseur d’électricité via un chat en ligne. Les réponses arrivent instantanément : précises, empathiques, légèrement familières et portées par un ton que vous identifiez comme féminin. Pour tester votre interlocutrice, vous posez une question piège et votre interlocutrice répond avec humour. Ai-je échangé avec une véritable conseillère… ou avec un algorithme d’IA sophistiqué ?

Vous n’êtes pas les seuls à éprouver ce doute ! Presque la moitié des utilisateurs de chatbots reconnaissent avoir déjà confondu un agent conversationnel virtuel avec un être humain. Jamais la frontière entre l’humain et la machine n’a été aussi floue.

Mes travaux de recherche récents examinent les mécanismes d’adoption de ces outils. Il est indéniable que nous sommes en train d’entrer dans une ère marquée par ce que l’on pourrait appeler une confusion ontologique, c’est-à-dire une ère où les frontières entre le naturel et l’artificiel deviennent de plus en plus floues pour l’être humain qui a du mal à les distinguer clairement.




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Or, savoir à qui l’on parle ne relève plus uniquement d’une simple curiosité technologique : c’est devenu un enjeu de cybersécurité, de confiance et de bien-être psychologique.

Ne pas distinguer un humain d’un chatbot peut exposer à une confiance excessive dans des réponses qui peuvent être inexactes et à la divulgation imprudente d’informations à caractère personnel. Pour le grand public, savoir identifier un chatbot, comprendre ses limites et évaluer la qualité de ses réponses devient une compétence essentielle pour utiliser ces outils en connaissance de cause.

Pourquoi l’identité de votre interlocuteur change-t-elle tout ?

Aujourd’hui, plus d’un milliard de personnes dans le monde utilisent des chatbots. Il est prévu que ce marché atteigne 60,26 milliards de dollars (51,77 milliards d’euros) d’ici à 2030.

Le secteur de la santé, notamment en ce qui concerne la santé mentale, est témoin de l’émergence des chatbots IA de type compagnon qui sont programmés pour simuler la compassion. Savoir que l’on parle à un algorithme d’IA favorise le maintien d’une distance critique indispensable vis-à-vis des recommandations formulées. Par exemple, si une personne exprime un profond mal-être, un chatbot pourra proposer des exercices de relaxation, mais ces réponses standardisées reposant sur des modèles statistiques ne remplacent pas l’évaluation clinique individualisée et le suivi d’un professionnel de santé.




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Dans le monde des affaires, les entreprises recourent massivement aux chatbots IA afin de réduire les dépenses opérationnelles. La responsabilité juridique peut être engagée dans le cas où un chatbot IA émet une promesse commerciale erronée en raison d’un dysfonctionnement ou d’une hallucination, par exemple, si un chatbot promet par erreur une remise inexistante ou un remboursement sans condition. Qui est responsable de cette promesse ? Le concepteur du chatbot IA, l’entreprise qui l’utilise, ou tout autre acteur impliqué dans sa conception ou sa mise en œuvre ? La clarté concernant l’identité de l’émetteur est essentielle pour établir les fondements du contrat qui définit les responsabilités de chaque partie impliquée.

À l’échelle sociétale, savoir distinguer l’humain des chatbots IA est essentiel pour préserver l’intégrité du débat public. Identifier la nature de son interlocuteur permet d’éviter de confondre un contenu automatisé avec une prise de position authentiquement humaine. Par exemple, lors d’une consultation publique en ligne, un chatbot clairement identifié peut fournir rapidement des informations factuelles sur une réforme sans prétendre porter la voix des citoyens. Les utilisateurs du service public numérique font davantage confiance à un chatbot lorsque celui-ci est clairement identifié comme tel.

Comment identifier un chatbot aujourd’hui ?

Avant tout, pour comprendre son fonctionnement, il faut regarder l’architecture des « transformers », la structure technique derrière la plupart des chatbots modernes. Ces « transformers » sont capables de prédire le mot suivant une suite de mots donnée, grâce aux statistiques : ils donnent juste le mot suivant le plus probable. Savoir que l’on parle à un chatbot IA, c’est se rappeler qu’il ne comprend pas le sens, qu’il n’y a pas de pensée derrière la conversation : le chatbot ne fait que choisir les mots qui ont statistiquement gagné à l’issue de ses calculs.




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Voici quelques astuces de détection utiles pour savoir si l’on parle à un chatbot IA.

Posez des questions qui nécessitent des détails personnels ou des souvenirs à long terme que le chabot IA ne possède pas, par exemple « Tu te rappelles ce que je t’avais dit sur mon premier stage ? » Un être humain serait en mesure de mobiliser un souvenir précis, tandis qu’un chatbot IA ne pourrait que simuler une continuité. Autre test possible : faites référence à une expérience commune implicite, par exemple « On avait finalement choisi quel restaurant déjà ? » Un être humain pourra se souvenir du lieu exact, tandis qu’un chatbot IA tendra à proposer une réponse plausible sans véritable souvenir.

Posez des questions qui permettent de tester les limites du raisonnement de chatbot IA avec des situations absurdes, par exemple : « Explique-moi pourquoi il est impossible d’expliquer cette impossibilité. » Un humain est davantage susceptible de résister à la demande en exprimant un inconfort par rapport à la question posée. Le chatbot IA raisonne comme si la situation était cohérente, même quand elle ne l’est pas, l’action requise demeure irréalisable. Autre exemple : « Décris précisément la couleur d’un triangle invisible. » Un humain soulignera spontanément l’incohérence de la consigne, tandis qu’un chatbot IA cherchera souvent à formuler une explication théorique comme si la question avait un sens pleinement exploitable.

Posez des questions sur des événements récents hyperlocalisés avec une opinion nuancée, par exemple : « En tant que riverain, que penses-tu de la piétonnisation hier de cette rue ? » Les chatbots IA sont entraînés sur des bases de données figées à une date précise. Même si certains sont connectés à Internet, ils ont souvent du mal à commenter les actualités hyperlocales très récentes avec une perspective nuancée. Autre exemple : « Comment as-tu vécu la coupure d’électricité dans notre quartier hier soir ? » Un habitant pourra évoquer des détails précis comme les discussions avec les voisins et l’ambiance dans la rue, tandis qu’un chatbot restera dans des généralités sans véritable ancrage local.

Vers une transparence et une littératie numérique indispensables : l’IA Act et au-delà

Mes travaux récents, au-delà des astuces de détection, invitent à repenser notre relation avec ces interlocuteurs numériques. Notre étude montre que la divulgation de l’identité, c’est-à-dire l’annonce par un chatbot IA de sa nature artificielle, ne réduit pas forcément la satisfaction de l’utilisateur si la qualité informationnelle du chatbot IA est au rendez-vous. La loi européenne, par le biais de l’IA Act, va imposer cette transparence.

À l’avenir, la question sera donc plutôt « Comment optimiser la collaboration avec cette entité que je sais être artificielle ? » Pour les entreprises, il faut se concentrer sur ce qui compte vraiment aux yeux des utilisateurs grand public, c’est-à-dire la performance du chatbot IA permettant de fournir des réponses pertinentes, fiables et de qualité, plutôt que de se contenter de déclarations éthiques génériques ou d’avatars anthropomorphiques attrayants.

The Conversation

Zeling Zhong ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment savoir si je parle à un chatbot ? – https://theconversation.com/comment-savoir-si-je-parle-a-un-chatbot-276221

Après la chute d’Assad, les destins contrastés des anciens révolutionnaires syriens

Source: The Conversation – in French – By Léo Fourn, Docteur en sociologie, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Examen des trajectoires de cinq anciens révolutionnaires syriens qui ont combattu la dictature de Bachar Al-Assad, en ont payé le prix à différents degrés et, qu’ils se trouvent aujourd’hui en Syrie ou non, considèrent la situation actuelle avec un mélange d’espoir et de crainte. Cet article est issu d’une enquête menée dans le cadre du projet LIVE-AR, financé par l’European Research Council, qui étudie l’impact biographique de l’engagement révolutionnaire en Syrie, en Égypte, en Tunisie et au Maroc.


En mars 2011, le peuple syrien se soulève contre le régime de Bachar Al-Assad, arrivé au pouvoir en 2000 après trente ans de règne de son père, Hafez Al-Assad. Dans le sillage des processus révolutionnaires arabes initiés en Tunisie, des millions de Syriens et Syriennes sortent dans les rues pour demander justice, dignité et liberté. Mais, comme dans les années 1980, le régime baassiste répond par la violence et ce qui a commencé comme une révolution pacifique prend la voie de la militarisation.

L’Armée syrienne libre est ainsi créée en août 2011 : aux côtés de déserteurs de l’armée régulière, des milliers de citoyens décident de prendre les armes pour protéger les manifestants. D’autres s’engagent dans les activités humanitaires, politiques ou de la société civile. À l’intérieur du pays, dans les régions libérées, ou en exil, ces révolutionnaires vivent des ruptures et des bifurcations biographiques. Quinze ans plus tard, leurs trajectoires demeurent marquées par leur engagement révolutionnaire forgé dans le sillage des « printemps arabes ».

Que sont-ils et elles devenus aujourd’hui, un an après la fuite en Russie de Bachar Al-Assad et la chute de son régime ? Comment se projettent-ils et elles dans la nouvelle Syrie ? Sont-ils et elles retournés dans leur pays ? Et, enfin, sont-ils et elles toujours engagés ? Pour donner un aperçu de leurs destinées variées, nous souhaitons retracer ici cinq trajectoires idéal-typiques représentatives de milliers de parcours militants.

Talal : départ définitif et désengagement

Talal est né dans les années 1970 à Daraya, ville située dans la Ghouta orientale, périphérie sud-ouest de Damas. La ville connaît au début des années 2000 un mouvement de résistance civile lors duquel des habitants organisent des cercles de discussion, nettoient collectivement des rues ou ouvrent une bibliothèque – des actions collectives réprimées par le pouvoir baassiste qui emprisonne plusieurs de ses membres. Talal prend part à ce mouvement, nommé les « Jeunes de Daraya », et est lui-même emprisonné pendant près d’un an.

Au printemps 2011, c’est donc sans hésitation qu’il rejoint le mouvement révolutionnaire qui se développe rapidement dans la ville. Menacé d’arrestation pour son militantisme, il quitte le pays en 2013 et s’installe avec sa famille en Jordanie, avant de rejoindre la France en 2017 via la procédure de réinstallation du Haut Commissariat des Nations unies pour les Réfugiés (HCR).

La famille s’installe alors à Marseille, suivie ensuite par les grands-parents. Talal participe aux rares activités concernant la Syrie organisées dans la cité phocéenne tout en se consacrant, comme la majorité des réfugiés, à sa vie professionnelle et familiale. Il devient alors gérant d’un magasin vendant des produits alimentaires syriens et reste ainsi très proche de la communauté syrienne. En 2026, il réside toujours en France et n’envisage pas un retour prochain dans son pays d’origine. Sa trajectoire illustre le parcours de milliers de Syriens qui, après s’être engagés corps et âme dans le processus révolutionnaire, se sont désengagés une fois en exil.

Asma : activisme pour les droits humains depuis le Royaume-Uni

Le cas d’Asma offre un contrepoint. Asma est née au début des années 1980 à Alep, deuxième ville de Syrie. Après des études universitaires, elle est embauchée comme enseignante dans une école privée. En termes de socialisation politique, son expérience témoigne d’un désir frustré de liberté. Étant issue d’une famille cultivée opposée au régime, elle s’engage au sein de cercles religieux féminins au début des années 2000. En 2011, elle accueille avec joie le soulèvement, qu’elle va rejoindre un mois plus tard lorsque son neveu est arrêté par les forces de sécurité.

Pendant cinq ans, Asma participe activement à la révolution : elle rejoint les manifestations, visite les familles déplacées, prodigue des soins médicaux dans un hôpital de campagne, ouvre plusieurs écoles, écrit une pièce de théâtre et dirige une série diffusée sur Internet. En 2016, après la chute de sa ville, elle trouve refuge en Turquie, où elle est embauchée par une organisation humanitaire syrienne.

Puis, en 2020, elle demande l’asile au Royaume-Uni, où elle réside encore aujourd’hui. Seulement, contrairement à Talal et à la plupart des militants en exil, Asma réussit à professionnaliser son militantisme, qui devient son métier. Désormais, elle se définit comme une « activiste dans l’âme » et une « militante des droits humains ».

Karam : de la lutte armée à un rôle politique au sein du nouveau pouvoir

Si des millions de Syriens vivent encore en exil, le HCR estime que plus d’un million de réfugiés sont déjà retournés dans leur pays. Parmi eux, certains ont su capitaliser leur expérience révolutionnaire : s’appuyant sur un capital social et un savoir-faire acquis ou renforcés à partir de 2011, ils ont pu intégrer aujourd’hui la nouvelle administration. En effet, bien que l’État soit dominé à ce jour par les leaders de Hayat Tahrir al-Cham (HTC), l’ancien groupe djihadiste dont est issu le nouveau président, il inclut également de nombreux anciens révolutionnaires issus de la société civile et d’autres groupes rebelles. Karam fait partie de cette catégorie.

Lorsque la révolution commence, en 2011, il est étudiant en architecture à l’Université d’Alep. Sur les pas de son frère aîné, il prend les armes au sein d’une brigade de l’Armée syrienne libre, dont il devient leader lorsque son frère tombe au combat en 2012. Il poursuit la voie armée jusqu’à la chute de la ville, en décembre 2016. Il rejoint alors sa famille en Turquie où, après une période difficile, il décide de reprendre ses études en architecture. Cependant, ne pouvant oublier ses années de lutte, il retrouve ses activités militantes et rejoint une organisation qui collecte des documents et des témoignages afin d’archiver la mémoire de la révolution.

Lorsque l’offensive menée par HTC et ses alliés débute, fin 2024, Karam prend à nouveau les armes et se joint aux combats jusqu’à la chute de Damas. Par la suite, il se réinstalle à Alep, où il est nommé membre du bureau exécutif du gouvernorat d’Alep.

La trajectoire de Karam n’est pas un cas isolé : elle illustre une tendance remarquable dans la nouvelle Syrie, où les anciens révolutionnaires ont été propulsés vers des postes – dans les ministères, les gouvernorats, l’administration locale ou encore à la tête d’institutions publiques nationales – autrefois monopolisés par les proches du régime Al-Assad.

Nour : militer à l’intérieur de la Syrie nouvelle

D’autres cependant, plus nombreux, poursuivent aujourd’hui leur engagement post-2011 au sein de la société civile qui s’épanouit désormais à l’intérieur du pays. Trois catégories d’acteurs se côtoient ici : celles et ceux qui n’ont jamais quitté les zones contrôlées par Al-Assad ; celles et ceux qui s’étaient réfugiés dans le Nord, où les ONG travaillaient hors du contrôle du régime ; et enfin celles et ceux qui sont revenus d’exil. Nour fait partie de la troisième catégorie.

Lorsque la révolution commence, elle étudie à l’Université de Damas. Elle participe aux manifestations avec plusieurs membres de sa famille. Plusieurs d’entre eux sont emprisonnés ; son oncle est tué. Ses parents décident alors de quitter le pays. Avec eux, elle initie un long périple qui va l’amener à vivre dans quatre pays différents (Arabie saoudite, France, Turquie et Canada).

En 2016, elle est invitée à une conférence à Montréal pour parler de la révolution syrienne. Elle y demande alors l’asile politique et reprend ses études. En parallèle, elle poursuit sa carrière militante : elle travaille pour une organisation humanitaire syrienne, participe à une campagne de protection des enfants réfugiés et rejoint un mouvement politique syrien.

En 2025, malgré sa carrière ascendante et une position relativement confortable dans le pays qui l’a accueillie, elle décide de retourner en Syrie, accompagnée de son mari et de son enfant en bas âge. Depuis Damas, elle continue aujourd’hui à militer pour une Syrie démocratique, inclusive et respectueuse des droits des femmes.

Abu Mohammad : l’amertume après des années de lutte et d’exil

Pourtant, nombreux sont celles et ceux qui, après une participation active et intense au mouvement révolutionnaire, se sont entièrement désengagés aujourd’hui. C’est le cas d’Abu Mohammad, originaire de Douma, une banlieue marginalisée de Damas.

Lorsque le mouvement révolutionnaire démarre, en mars 2011, il a une situation confortable et est propriétaire d’un commerce. Pourtant, quand huit manifestants sont tués, il n’hésite pas à participer aux protestations, qui sont réprimées dans le sang ; il acquiert une certaine notoriété. Un jour, il est arrêté par les militaires avec son père, son frère et quelques centaines d’autres hommes ayant également manifesté. En prison, il est torturé et perd la vue d’un œil. Lorsqu’il est libéré, il rejoint une faction armée ; ce sont des jours de peur et de terreur. En 2012, il est blessé et, un an plus tard, de retour de Jordanie, où il s’est fait soigner, il est à nouveau arrêté aux côtés de sa femme et ses deux bébés. Lorsqu’il est relâché, un an plus tard, il est physiquement et psychologiquement détruit, « mort dans l’âme ».

Il décide néanmoins de rester dans sa ville, qui va subir des attaques aux armes chimiques et un siège par le régime. En 2018, les rebelles qui tiennent la ville se rendent et une grande partie de la population est transférée dans des bus vers Idlib, dans le nord du pays. Abu Mohammad, qui a tout perdu, suit ce mouvement et se réfugie en Turquie, où il va vivre dans une grande précarité pendant deux ans, avant de trouver un travail grâce à l’aide d’amis.

Les jours de lutte semblent désormais lointains, le désespoir et la colère sont grands. En 2025, après la chute du régime, il retourne à Douma auprès de ses parents. Sans salaire et sans aide, la joie d’avoir enfin vu tomber le régime cohabite chez lui avec un fort sentiment d’injustice et d’oppression. À ses yeux, les régions qui ont véritablement fait la révolution sont celles qui ont payé le plus lourd tribut. Pourtant, elles ne semblent pas être prioritaires pour le nouveau gouvernement.

Après la résistance à Assad, résister au nouveau régime ?

Les cinq exemples ici choisis illustrent la diversité des parcours suivis par les anciens révolutionnaires de 2011. Si la violence et l’exil ont pu provoquer un désengagement pour beaucoup, d’autres continuent à militer dans différents domaines jusqu’à aujourd’hui. Ils et elles contribuent à influencer la transition politique et la reconstruction, que ce soit depuis l’extérieur ou l’intérieur.

Face aux velléités hégémoniques incontestables de HTC, les anciens révolutionnaires peuvent donc représenter une force d’opposition. Tous ne sont cependant pas hostiles au nouveau régime et ceux qui le sont agissent dans des marges restreintes, menacées par la consolidation de son pouvoir et de son contrôle sur la société civile. Les plus optimistes espèrent que l’espace politique restera ouvert, les plus pessimistes dénoncent déjà le retour de l’autoritarisme.

The Conversation

Léo Fourn a reçu des financements de l’European Research Council (ERC LIVE-AR).

Laura Ruiz de Elvira a reçu des financements de l’European Research Council (ERC LIVE-AR).

ref. Après la chute d’Assad, les destins contrastés des anciens révolutionnaires syriens – https://theconversation.com/apres-la-chute-dassad-les-destins-contrastes-des-anciens-revolutionnaires-syriens-276995

Immigration : un poids ou un atout pour les finances des communes ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Nur Bilge, Fellow | Docteur en économie, Université de Lille

L’accroissement des recettes des communes liées à l’immigration dépasse celui des dépenses. Pack-Shot/Shutterstock

À l’occasion de la campagne des élections municipales, une question revient dans le débat public : quel est l’effet de l’immigration sur les finances publiques locales ? Explication en données et en graphiques à partir d’une étude menée de 2007 à 2017 (avant la suppression de la taxe d’habitation).


La fin de « l’immigration illégale tolérée », c’est ce que propose le candidat à la mairie de Lyon (Rhône) Jean-Michel Aulas. Au Mans (Sarthe), la tête de liste du Rassemblement national parle de « problème d’immigration ». À Paris, le socialiste Emmanuel Grégoire se pose en candidat qui « défend l’histoire de l’immigration ».

Sur le réseau social TikTok, l’immigration est le sujet qui génère le plus d’engagements – likes, republications, etc. – dans ces campagnes municipales 2026. Au-delà des élections, l’immigration occupe une place centrale dans les débats publics. Les migrants se voient perçus comme une charge supplémentaire pour l’économie. Dans un contexte de finances publiques sous pression, l’idée selon laquelle l’arrivée d’immigrés fragiliserait les budgets des communes est largement répandue.

Les données racontent une tout autre histoire. Si l’on s’intéresse aux effets fiscaux de la migration pour la période 2007-2017, je souligne dans une étude, parue en janvier, que les migrants contribuent positivement aux finances publiques locales.

Définir l’immigration pour comprendre ses effets budgétaires

Il faut d’abord commencer par définir ce qu’est un immigré. Selon le Haut Conseil à l’intégration en 1992, un immigré est une personne née étrangère à l’étranger et résidant actuellement sur le territoire français. Selon cette définition, les données de l’Insee montrent que les immigrés représentent 10,7 % de la population en 2023 – contre 9,7 % en 2017.

Cette carte met en évidence de grandes disparités territoriales : les grands pôles urbains, surtout l’Île-de-France, accueillent une part importante des immigrés, bien au-dessus de la moyenne nationale. En revanche, les départements moins urbanisés, surtout dans le centre et l’ouest de la France, en comptent nettement moins.

Pour faire le lien avec les questions budgétaires, il importe de rappeler que toutes les personnes résidant en France sont imposables, quelle que soit leur nationalité : « Si vous êtes résident fiscal en France, vous êtes soumis à l’impôt sur le revenu en France pour vos revenus d’origine française et étrangère. » Les impôts concernés au niveau municipal sont principalement des impôts locaux prélevés par les communes, tels que la taxe foncière.

Comprendre le budget des communes

Les comptes financiers des communes sont structurés en deux sections : les opérations de fonctionnement (charges de personnel, charges financières, ou subventions) et les opérations d’investissement.

Les recettes réelles de fonctionnement de l’ensemble des collectivités locales sont en hausse au 31 janvier 2026 par rapport au 31 janvier 2025 de 2,6 %, soit + 6,1 milliards d’euros, liées notamment à la hausse des recettes fiscales de 2,7 %, soit + 4,4 milliards d’euros. Les dépenses réelles de fonctionnement des collectivités augmentent de 1,6 %, soit + 3,2 milliards d’euros.

Conformément au cadre légal défini par l’article L.1612-4 du Code général des collectivités territoriales, les communes sont tenues de respecter le principe d’équilibre réel, qui impose l’égalité entre les recettes et les dépenses.

En conséquence, une collectivité locale ne peut ni prévoir de déficit dans sa section de fonctionnement ni financer des dépenses de fonctionnement par le recours à l’emprunt, celui-ci étant exclusivement réservé au financement de l’investissement.

Étude de 2007 à 2017, avant la suppression de la taxe d’habitation

En se fondant sur les données des recensements de population et des budgets des communes françaises pour la période de 2007 à 2017, l’étude que j’ai menée met en évidence que l’immigration n’est pas un fardeau pour les finances locales.

Il est important de préciser que cette étude s’intéresse à l’effet global de l’immigration sur les finances des communes, et non à la contribution ou au coût d’un immigré en particulier. Les budgets des communes ne fournissent pas ce type d’information individuelle ; ce sont des comptes agrégés au niveau communal qui reflètent les recettes et les dépenses totales pour l’ensemble de la population.

La base harmonisée de l’Insee permet toutefois d’obtenir des informations sur les caractéristiques des citoyens et des citoyennes jusqu’en 2017. Ce choix de période est motivé par des raisons fiscales : après 2017, le système a connu des changements importants, notamment la suppression progressive de la taxe d’habitation à partir de 2018, rendant les comparaisons temporelles plus difficiles.

Comprendre l’impact des immigrants sur les finances d’une commune

Dans mon étude, j’ai mesuré l’impact de l’immigration sur les finances d’une commune, en distinguant les sections de fonctionnement et d’investissement, et en analysant chaque poste financier de manière précise.

L’accroissement des recettes dépasse les dépenses de fonctionnement

L’augmentation de la part d’immigrés parmi les habitants d’une commune est associée à une hausse des recettes, mais aussi à une hausse des dépenses de fonctionnement par habitant. En particulier, une augmentation d’un point de pourcentage (différence entre deux pourcentages) de la proportion d’immigrés entraîne une hausse de 1,84 % des recettes de fonctionnement totales par habitant et de 1,77 % des dépenses de fonctionnement totales par habitant.

Capacité d’autofinancement : un gain lié à l’immigration

Cette dynamique se reflète sur la capacité d’autofinancement (CAF) des communes, qui mesure les ressources disponibles pour financer les projets d’investissement, et ce, sans recourir à l’emprunt.

Les estimations montrent qu’une augmentation d’un point de pourcentage de la part d’immigrés est associée à une hausse de 1,89 % de la capacité d’autofinancement et à une légère progression de 0,05 % de la capacité nette d’autofinancement, c’est-à-dire après une prise en compte du remboursement des emprunts.

De facto, une augmentation de la part d’immigrés renforce cette capacité, donnant aux communes plus de moyens financiers pour réaliser leurs projets.

Bilan positif de l’investissement communal

Concernant la section d’investissement, l’immigration est associée à une hausse des ressources disponibles et des dépenses par habitant. Une augmentation d’un point de pourcentage de la part d’immigrés entraîne une hausse de 3,67 % des ressources et de 3,57 % des dépenses d’investissement par habitant.

Comment calculer si les communes ont des ressources disponibles ? Le terme consacré est le besoin de financement, c’est-à-dire la différence entre dépenses et ressources d’investissement. Lorsque les ressources dépassent les dépenses, la commune peut compter sur des fonds disponibles, sinon, elle doit trouver un financement supplémentaire.

L’augmentation de la part d’immigrés n’entraîne pas de pression supplémentaire sur le besoin de financement par habitant et est même légèrement favorable, avec un effet de – 0,065 % sur le besoin de financement, bien que cet effet reste modeste.

Emprunter plus pour investir plus

Pour financer leurs projets, les communes s’appuient sur leurs ressources courantes, les aides publiques et, parfois, sur l’emprunt qui crée de facto de la dette. La dette constitue un poste séparé dans les comptes communaux et correspond ici au stock total de dettes (le montant total dû au 31 décembre de chaque année) ainsi qu’à l’annuité de la dette (le remboursement annuel du capital).

Fin 2022, la dette des collectivités et de leurs groupements (hors syndicats) s’établissait à 159,3 milliards d’euros.

Hausse de la dette, et ce qu’il reste vraiment dans les caisses d’une commune

Une augmentation d’un point de pourcentage de la part d’immigrés est associée à une hausse de 4,17 % du stock de dettes par habitant et de 3,46 % de l’annuité de la dette par habitant. Autrement dit l’augmentation de la population migrante dans une commune s’accompagne en moyenne d’un recours légèrement plus important à l’emprunt, à la fois pour le montant total et le remboursement annuel de la dette.

Si la dette montre comment les investissements sont financés sur le long terme, la liquidité indique l’argent réellement disponible à court terme pour une commune.

Pour savoir si les finances d’une commune sont sous pression, il serait plus pertinent de se pencher sur le fonds de roulement, c’est-à-dire les ressources qui restent après avoir financé infrastructures et investissements durables.

Les résultats indiquent qu’une augmentation d’un point de pourcentage de la part d’immigrés dans la population est associée à une hausse de 1,82 % du fonds de roulement communal, ce qui indique que la présence immigrée ne comprime pas les réserves financières des communes.

Avec l’immigration, un budget qui clôture dans le vert

Le solde global des finances d’une commune (recette et dépense) réagit dans le même sens, avec une hausse de 1,91 %, laissant aux communes la marge nécessaire pour clôturer l’année avec un excédent budgétaire et faire face à leurs engagements financiers.

Au total, même si la dette des communes augmente légèrement, les finances locales ne sont pas mises sous pression par l’immigration. Cette dernière renforce à la fois la trésorerie et la capacité budgétaire des communes, plutôt que de les fragiliser.

The Conversation

Nur Bilge ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Immigration : un poids ou un atout pour les finances des communes ? – https://theconversation.com/immigration-un-poids-ou-un-atout-pour-les-finances-des-communes-275278

Santé mentale et incarcération : comprendre l’impact de la prison

Source: The Conversation – France in French (3) – By Thomas Fovet, Maitre de conférence en Psychiatrie de l’adulte à l’université de Lille, Centre hospitalier régional universitaire de Lille

À l’entrée en prison, de nombreuses personnes détenues présentent des marqueurs de vulnérabilité psychique, tels qu’un passé de troubles psychiatriques ou d’addictions. De nouveaux travaux révèlent que les semaines qui suivent cette période sont des moments clés en matière de prévention du suicide et de sevrage. Ils indiquent aussi que, si la prévalence des troubles psychiatriques semble globalement stable au cours de l’incarcération, les situations varient largement d’une personne à l’autre.


S’il est bien établi que les troubles psychiatriques sont surreprésentés dans les prisons françaises, aucune recherche n’avait jusqu’à présent suivi l’évolution de la santé mentale en milieu carcéral.

C’est à cette lacune que répond l’étude « Épidémiologie psychiatrique longitudinale en prison » (EPSYLON) menée entre 2022 et 2025 dans près d’une dizaine de maisons d’arrêt. Voici ses conclusions.

Une vulnérabilité majeure dès l’entrée en détention

Ce projet national s’est appuyé sur une enquête sociologique et une étude épidémiologique menée en trois temps de mesure, auprès de 1 000 personnes détenues au sein de sept établissements pénitentiaires répartis sur quatre directions interrégionales des services pénitentiaires (DISP). Pour ce volet quantitatif, toutes les personnes entrantes dans les établissements qui ont fait l’objet de l’enquête ont été successivement incluses (entre janvier et juillet 2024 pour les hommes, et entre janvier et septembre 2024 pour les femmes). Elles ont ensuite bénéficié de trois entretiens d’évaluation de leur santé mentale avec des enquêtrices indépendantes (à l’entrée en prison, à trois mois et à neuf mois).

Le premier résultat marquant de l’enquête réside dans les multiples marqueurs de vulnérabilité identifiés dès l’entrée en prison. À l’arrivée en détention, plus des deux tiers des répondants présentent un trouble psychiatrique ou addictologique, actuel ou passé. Plus d’un répondant sur dix a déjà été hospitalisé en psychiatrie et la quasi-totalité des personnes interrogées a été exposée à des évènements potentiellement traumatiques.

Cette vulnérabilité s’accompagne de niveaux élevés de précarité sociale : une personne sur deux vivait hors logement personnel avant l’incarcération et 30 % des répondants étaient au chômage. À cela s’ajoutent des parcours judiciaires précoces, 27 % des personnes ayant connu au moins une mesure pénale durant leur minorité.

Une apparente stabilité qui cache une réalité contrastée

Dans l’ensemble, notre étude met en évidence une relative stabilité de la prévalence des troubles psychiatriques en maison d’arrêt au cours du temps : à chacun des temps de mesure – à l’entrée, à trois mois et à neuf mois – environ 40 % des personnes évaluées présentent un trouble psychiatrique ou addictologique actuel.

Seules les prévalences du risque suicidaire et des addictions diminuent au cours des trois premiers mois de détention. Ces risques restent cependant particulièrement élevés, y compris après les premiers mois de détention, tout comme les niveaux des troubles psychiques.

Ce phénomène semble traduire les difficultés spécifiques de l’entrée en prison. Il souligne combien cette période constitue un moment clé du parcours carcéral, appelant une vigilance accrue en matière de prévention du suicide et de prise en charge du sevrage.

Ce constat est largement étayé par le volet qualitatif de notre enquête, qui montre que l’entrée en détention est vécue comme une expérience profondément déstabilisante, tant du fait des ruptures qu’elle génère dans les parcours biographiques des personnes détenues que des conditions d’incarcération au sein du quartier nouveaux arrivants, systématiquement décrites comme particulièrement éprouvantes.

Par ailleurs, l’apparente stabilité de la fréquence des troubles au cours de la détention masque en réalité des trajectoires individuelles extrêmement variées, marquées par des améliorations ou des dégradations de la santé mentale.

Ces résultats peuvent être interprétés à la lumière de facteurs propres à l’environnement carcéral. Le sentiment d’isolement évoqué par un tiers des répondants est par exemple associé à une détérioration de la santé mentale. Il en est de même pour l’expérience de violences en détention, rapportée par un participant sur cinq.

Notre enquête met également en évidence l’insuffisance de l’accès au travail, à une formation ou à des activités, alors même qu’il s’agit d’un déterminant de la santé mentale bien identifié en milieu pénitentiaire.

Quelles pistes d’amélioration ?

Alors que le ministère de la Justice a annoncé en début d’année vouloir mettre en place des établissements pénitentiaires consacrés à l’accueil des personnes détenues souffrant de troubles psychiatriques, notre enquête montre à quel point l’environnement carcéral peut être délétère pour la santé mentale.

Nos résultats permettent d’envisager plusieurs axes d’amélioration, respectueux des grands principes éthiques du soin en prison. Il apparaît indispensable d’accompagner l’entrée en prison, d’améliorer les conditions de détention et d’optimiser l’accès aux soins en milieu pénitentiaire afin de garantir une qualité de soins équivalente à celle offerte en population générale.

Pour autant, ces mesures, seules, ont toutes les chances de s’avérer insuffisantes dans un contexte où les prisons françaises font face à une surpopulation carcérale inédite. Au-delà des soins en prison, il importe donc de repenser l’amont en luttant contre les inégalités sociales de santé afin d’améliorer le dépistage et la prise en charge des troubles psychiatriques, mais aussi faciliter l’orientation des personnes souffrant de troubles sévères vers des dispositifs sanitaires.

The Conversation

L’étude EPSYLON a été financée par la Direction de l’Administration Pénitentiaire (DAP).

Kevin D’Ovidio a été employé en tant que démographe par la Direction de l’Administration Pénitentiaire de 2015 à 2018.

Clément Beunas ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Santé mentale et incarcération : comprendre l’impact de la prison – https://theconversation.com/sante-mentale-et-incarceration-comprendre-limpact-de-la-prison-275328

Municipales : quel cap pour Les Écologistes ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Alexis Vrignon, Historien et maître de conférences à l’université d’Orléans, Université d’Orléans

À la veille des élections municipales, le parti Les Écologistes peine à rester uni derrière le cap politique fixé par sa direction. Un retour sur l’histoire de cette formation politique éclaire ce qui structure ces divisions internes.


À l’approche des élections municipales (les 15 et 22 mars 2026), une certaine fébrilité semble prédominer chez Les Écologistes qui craignent de perdre des mairies emblématiques gagnées ou conservées en 2020 (Lyon, Bordeaux, Besançon, Strasbourg, Grenoble, Annecy, Poitiers). Le 26 janvier dernier, une tribune signée par un « ensemble de militant·es écologistes » remettait en cause les choix faits par la direction nationale, l’accusant de se placer sous la dépendance du Parti socialiste (PS). Celle-ci a réagi en suspendant une trentaine de signataires, décision peu commune pour un parti traditionnellement tolérant sur l’expression de lignes divergentes. En réponse, plusieurs cadres et élus, à Montpellier, à Marseille et surtout à Paris, ont annoncé leur ralliement à des listes menées par La France insoumise (LFI).

Nombreux sont les commentateurs qui ont souligné combien cet épisode traduisait la propension récurrente des Écologistes à se déchirer. La campagne des municipales n’est pas finie, celle de la présidentielle n’a pas encore réellement commencé. La période est si incertaine qu’il est périlleux d’inférer de cette situation quelque prédiction que ce soit quant aux prochaines échéances électorales. En revanche, un coup d’œil rétrospectif peut être instructif pour comprendre la culture politique singulière et composite des Écologistes, d’abord connus comme Les Verts (1984-2010) puis Europe Écologie-Les Verts (EELV, 2010-2023), auxquels s’ajoute une myriade de petites formations plus ou moins durables.

Une culture politique composite dès les origines

Les Écologistes constituent une famille politique désormais bien enracinée dans le paysage partisan français. Son originalité vient de sa volonté d’associer la résolution de la crise écologique à une transformation profonde de la société. Une telle approche est compatible avec des options idéologiques très diverses. Que l’écologie politique s’ancre à gauche n’est ainsi pas une évidence.

Lorsque cette nouvelle proposition politique émerge dans les années 1970, sa critique du productivisme et de la centralité ouvrière comme sujet révolutionnaire (deux options portées notamment par le Parti communiste français) ne s’associe pas de façon évidente à la défense de la nature, alors encore considérée comme une valeur de droite, romantique et nostalgique.

Les trajectoires de ses militants peuvent être aussi bien marquées par un passage par l’extrême gauche que par des positions centristes ou sociales-démocrates. La culture politique qui anime ces militants, ainsi que les cadres du parti, est depuis ses origines composite et demeure longtemps marquée par un sentiment d’extériorité à l’égard du champ politique classique. C’est la fameuse aspiration à « faire de la politique autrement » qui peut s’incarner en des sensibilités diverses. En ce sens, l’analyse souvent employée chez les Grünen – l’équivalent allemand de nos Écologistes – qui distingue les « Fundis » (« radicaux ») et les « Realos » (« réformistes ») n’est pas inutile pour comprendre le cas français.

Un fonctionnement interne marqué par les crises

Malgré cette diversité, il existe de longue date une aspiration à rassembler au sein d’un même parti l’ensemble des militants se reconnaissant dans l’écologie politique. Pour cela, des efforts réguliers ont été menés pour inclure des représentants des associations de protection de la nature ou des figures des quartiers populaires, d’une manière moins anecdotique qu’on ne l’a parfois cru dans un parti souvent caricaturé comme s’adressant à l’archétype urbain du « bobo ». En 2010, le parti Europe Écologie-Les Verts (EELV) est né de cette aspiration à dépasser le cercle étroit des militants historiques pour s’ouvrir à de nouveaux profils, avec toutefois un succès limité.

Cette culture écologiste composite a longtemps déterminé les institutions des Verts puis d’EELV. Complexes, celles-ci étaient marquées par plusieurs principes fondateurs. Outre la parité, mise en œuvre à partir des années 1980, la subsidiarité est essentielle : les décisions doivent être, en principe, décentralisées pour être prises à l’échelon le plus proche possible du terrain. Enfin, les modes de scrutin faisaient la part belle à la proportionnelle, y compris pour la désignation de la direction du parti.

Ces institutions permettaient à des tendances diverses de cohabiter au sein d’une même structure, ce qui n’allait pas sans crises régulières. En 2003, Dominique Voynet quittait ainsi par surprise la direction du parti en déclarant qu’elle voulait « poser la cible qu’elle a[vait] dans le dos ». Au cours du quinquennat de François Hollande, EELV se déchire après avoir obtenu pour la première fois un groupe à l’Assemblée nationale : près d’un tiers des députés écologistes élus en 2012 rejoignent les rangs macronistes en 2017.

La direction du parti, structurellement entourée de contre-pouvoirs et sans mandat politique de premier plan, peine à s’imposer face à un groupe parlementaire plus nombreux et plus médiatique. Noël Mamère, député de Gironde de 1997 à 2017, est également maire de Bègles – en dépit des positions du parti quant au refus du cumul des mandats – et bénéficie à ce titre d’une visibilité dans l’opinion souvent bien supérieure aux cadres du mouvement. On retrouve aujourd’hui des dynamiques comparables : élue députée en 2022, Sandrine Rousseau a longtemps eu une aura médiatique supérieure à celle de Marine Tondelier, pourtant secrétaire nationale d’EELV.

Une transformation du parti sur le temps long pour l’adapter à la politique professionnelle

Une culture politique composite, des institutions complexes, un leadership contrarié : tout semble, à première vue, conforter l’idée selon laquelle Les Écologistes se seraient enfermés dans des schémas peu adaptés à la vie politique actuelle.

Pourtant, depuis le succès des régionales de 2004, les professionnels de la politique – notamment les élus et leurs collaborateurs – s’affirment au sein du parti. D’abord porteurs de mandats locaux, certains sont devenus, au cours des années 2010, des parlementaires nationaux.

Par ailleurs, depuis la direction de Cécile Duflot (2006-2012), le parti s’efforce de réformer ses institutions pour renforcer l’exécutif. Marine Tondelier a ainsi proposé en ce sens une élection du ou de la secrétaire nationale au scrutin majoritaire et non plus à la proportionnelle.

À l’heure des municipales, des défis de stratégie électorale

À l’heure actuelle, Les Écologistes sont confrontés à une série d’interrogations sur leur avenir politique. La crise des gilets jaunes ainsi que le backlash écologique limitent la capacité du parti à aller au-delà de sa sociologie électorale traditionnelle (essentiellement urbaine et diplômée). Les ruralités, les quartiers populaires ou encore les villes moyennes constituent ainsi des fronts pionniers que l’ensemble du mouvement s’efforce d’investir dans le cadre de coalitions de gauche, perçues comme une condition de la victoire, parfois au prix de la visibilité du parti.

Par ailleurs, les désaccords internes restent nombreux. Ils portent d’abord sur la place du parti au sein de la gauche. Il a toujours existé une tendance décidée à affirmer l’autonomie des écologistes, mais celle-ci est d’autant plus influente que le mouvement obtient des succès électoraux. À l’inverse, les périodes de difficultés – comme celle que le parti traverse actuellement – sont propices à des alliances.

Dans les années 2000, les accords avec un PS alors prédominant à gauche permettaient d’obtenir davantage d’élus, au risque d’apparaître comme un satellite politique, avant tout chargé des seuls enjeux environnementaux.

De même, à l’occasion des législatives anticipées dues à la dissolution de l’Assemblée nationale en 2024, de nombreux députés écologistes ont été élus avec l’appui de La France insoumise (LFI). Les positions des deux groupes parlementaires ont ainsi souvent été proches. Cette proximité est en décalage avec la direction du parti, Marine Tondelier visant au contraire à conserver le plus de mairies possible par le biais d’accords avec le PS.

Des débats persistants sur la ligne politique à suivre

Ces préoccupations s’accompagnent de débats internes autour de la ligne politique à tenir. Plusieurs approches cohabitent en effet toujours chez Les Écologistes.

Une première approche consiste à se saisir de valeurs nouvellement défendues par les mouvements sociaux pour leur offrir une traduction politique : c’est le sens des propositions décoloniales et écoféministes qui émergent au sein du parti depuis une dizaine d’années. Concevoir le parti comme une chambre d’écho ou de traduction des mouvements sociaux dans le champ politique constitue par ailleurs un point d’accord avec LFI, comme l’incarne la ligne portée par Sandrine Rousseau.

Une autre approche consiste à faire du climat la matrice d’une offre politique écologiste centrée sur des solutions concrètes, notamment techniques et organisationnelles. L’objectif, notamment selon Yannick Jadot, est de permettre l’essor d’une large coalition en politique comme dans la société civile, au-delà même du clivage gauche-droite.

Enfin, une dernière perspective entend faire de l’écologie une social-démocratie rénovée, enrichie de propositions environnementales pour refonder la gauche. C’est la stratégie du « trait d’union », portée à l’heure actuelle par Marine Tondelier, qui s’accompagne d’une volonté d’élargir la sociologie électorale traditionnelle des écologistes.

Ces propositions sont autant de divergences stratégiques, personnelles et parfois idéologiques. Comme il est souvent de coutume au sein des partis politiques, les résultats électoraux à venir viendront déterminer, en partie du moins, l’équilibre des forces entre ces différentes tendances au sein du parti.

The Conversation

Alexis Vrignon est membre de la Fondation de l’Ecologie Politique (FEP).

ref. Municipales : quel cap pour Les Écologistes ? – https://theconversation.com/municipales-quel-cap-pour-les-ecologistes-271491

Il y a assez de nourriture pour nourrir tout le monde. Alors, pourquoi l’insécurité alimentaire persiste ?

Source: The Conversation – in French – By Norrin Halilem, Full professor in Knowledge and Innovation Management, Science Populariser, Université Laval

La production alimentaire mondiale atteint des records. En 2025, la quantité de nourriture produite par habitant était à son niveau le plus élevé jamais enregistré, soutenue par une hausse plus rapide que la croissance démographique au cours des dernières décennies. Selon le Programme alimentaire mondial, cette nourriture produite pourrait suffire à nourrir chaque enfant, femme et homme sur Terre.


Pourtant, près de 2,3 milliards de personnes ont connu en 2024 une forme d’insécurité alimentaire, allant de la faim chronique à un accès limité à une alimentation nutritive et de qualité, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Bien que souvent associée aux pays en développement, cette situation est également prévalente dans de nombreux pays développés.

Ainsi, au Canada, près de 7 millions de personnes (17 %) vivent dans l’incertitude quotidienne quant à leur prochain repas. En Europe, l’insécurité alimentaire touche entre 5 et 20 % de la population. Aux États-Unis, malgré plusieurs programmes fédéraux, 46 millions de personnes, soit 13 %, dépendent chaque année des banques alimentaires pour nourrir leurs familles.

La FAO estime que le quart des populations dans les Caraïbes et en Amérique latine font face à une insécurité alimentaire sévère à modérée, plus du tiers en Asie centrale, du Sud et de l’Ouest et en Afrique du Nord, la moitié en Océanie (hors Australie et Nouvelle-Zélande) et les deux-tiers en Afrique subsaharienne.

Des effets dévastateurs sur la santé physique et mentale

L’objectif « Faim zéro » fixé pour 2030 par les Nations unies semble désormais hors de portée. Les estimations actuelles suggèrent qu’au moins 600 millions de personnes devraient connaître encore la faim en 2030, ce qui constituerait un échec mondial majeur par rapport aux ambitions déclarées.

L’insécurité alimentaire est considérée comme une cause profonde de nombreux autres problèmes, puisqu’elle entraîne des effets dévastateurs sur la santé physique et mentale des populations touchées et même sur la stabilité des pays.

Les personnes en situation d’insécurité alimentaire présentent des taux plus élevés d’obésité, de diabète, d’hypertension et de troubles mentaux, créant un cercle vicieux qui entraîne des défis sociaux et sanitaires coûteux.

Professeur à l’Université Laval en gestion des connaissances et de l’innovation, mes travaux de recherche portent sur les solutions de réduction de la pauvreté. Avec le chercheur en développement durable Kouassi Marius Honoré Aké, nous analysons le contraste entre l’abondance de la production alimentaire mondiale et la persistance de l’insécurité alimentaire. Nous n’abordons pas dans cet article les causes des famines causées par les guerres, qui répondent à d’autres logiques.

Des causes multiples, des approches fragmentées

L’insécurité alimentaire est souvent réduite à une question de pauvreté, alors que ses causes sont multiples et interconnectées : inégalités de revenus, précarité de l’emploi, faible niveau d’éducation, complexité administrative et restrictions budgétaires.

De plus, l’approche fragmentée des interventions, avec des acteurs politiques et des ONG qui opèrent en silos, complique la situation. La plupart des programmes se concentrent sur les symptômes sans réellement s’attaquer aux causes structurelles.

Un gaspillage éhonté

Alors que l’insécurité alimentaire concerne des millions de personnes, le gaspillage alimentaire atteint des niveaux difficiles à justifier. Ainsi, selon la FAO, plus de 1,3 milliard de tonnes de nourriture sont gaspillées chaque année dans le monde, soit près du tiers de la production alimentaire. Une étude exhaustive, basée sur 54 recherches scientifiques, réalisée par la chercheuse allemande Elisa Uhlig et des experts en durabilité en 2025, indique que la nourriture est surtout gâchée au début et à la fin du processus.

Plus précisément, selon d’autres données utilisées par un groupe de chercheurs suédois sur les questions d’agriculture durable et par la FAO, c’est 40 % de la nourriture qui est principalement gâchée lors de la production dans les pays en développement, tandis qu’un pourcentage similaire l’est durant les phases de distribution, de mise en marché et de consommation dans les pays développés.

Ainsi, chaque jour, des entreprises agroalimentaires et des réseaux de distribution éliminent des tonnes de nourriture encore consommable pour des raisons techniques, esthétiques, logistiques ou commerciales.

Facteur aggravant : ces grandes entreprises transforment leurs déchets et leurs activités d’aide alimentaire en stratégie de relations publiques et en avantages fiscaux. Certaines convertissent leurs excédents en dons alimentaires, tout en évitant les coûts liés à la gestion des déchets. Ainsi, l’aide alimentaire devient un outil de communication qui dissimule mal les responsabilités du secteur privé dans la reproduction des inégalités.

L’échec des programmes gouvernementaux et les contradictions du secteur privé

Face à ces limites institutionnelles et à ces incohérences de marché, de nouvelles approches voient le jour. Celles-ci s’articulent autour de trois dimensions : une utilisation plus efficace des ressources, une amélioration de la qualité nutritionnelle et un renforcement des capacités des populations touchées.

Il ne s’agit plus seulement d’augmenter la production alimentaire, mais de repenser les systèmes alimentaires pour les rendre plus équitables, durables et résilients. Ces solutions intègrent donc la justice sociale, la durabilité environnementale et la viabilité économique.

Certaines banques alimentaires élargissent d’ailleurs leur mission. C’est le cas de la Los Angeles Regional Food Bank, aux États-Unis, du réseau Right to Food, au Canada, ou de l’Applied Nutrition Project, au Kenya.

Ces banques ne se contentent plus de distribuer des denrées, mais proposent également des formations d’accompagnement budgétaire ou culinaire, des conseils en droits sociaux, des jardins communautaires et des programmes d’insertion professionnelle. L’objectif est de réduire la dépendance à l’aide alimentaire plutôt que de l’entretenir.

Par ailleurs, la technologie ouvre de nouvelles opportunités. Avec des applications comme Too Good To Go, plus de 150 millions de repas sont sauvés de la poubelle chaque année et proposés à prix réduit. Cette approche illustre comment l’innovation peut aussi connecter l’abondance au besoin et réduire le gaspillage.


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Le développement de partenariats stratégiques est essentiel pour réduire l’insécurité alimentaire. Des partenariats intersectoriels favorisent la création de synergies entre les producteurs, les organismes communautaires, les entreprises et les consommateurs finaux. En mobilisant les ressources et les compétences, ces collaborations renforcent l’efficacité des initiatives contre la faim.

L’insécurité alimentaire n’est pas une fatalité, mais le symptôme d’inégalités structurelles qui nécessitent des solutions systémiques.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Il y a assez de nourriture pour nourrir tout le monde. Alors, pourquoi l’insécurité alimentaire persiste ? – https://theconversation.com/il-y-a-assez-de-nourriture-pour-nourrir-tout-le-monde-alors-pourquoi-linsecurite-alimentaire-persiste-270221