Diagnostiquer l’Alzheimer et le Parkinson avant les premiers symptômes : les sons du corps, une piste prometteuse

Source: The Conversation – in French – By Rachel Bouserhal, Associate Professor, École de technologie supérieure (ÉTS)

Bien avant l’apparition des tremblements ou de la raideur musculaire qui caractérisent la maladie de Parkinson, certains signes plus subtils peuvent déjà se manifester : altérations dans l’articulation des mots, modifications du langage, changements dans la respiration ou la déglutition. De leur côté, les personnes atteintes d’Alzheimer commencent souvent par appauvrir leur vocabulaire et répéter certains mots, bien avant que les pertes de mémoire franches ne deviennent apparentes.


Malheureusement, le diagnostic ne tombe habituellement que lorsque les changements observés chez un individu sont suffisamment importants pour qu’il se démarque du reste de la population.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


L’importance du diagnostic précoce

Le diagnostic précoce représente un levier fondamental pour ralentir la progression de ces maladies. Certains traitements sont plus efficaces lorsqu’ils sont administrés aux tout premiers stades. Malheureusement, le diagnostic arrive souvent tardivement, une fois que les symptômes sont bien installés. Cette réalité s’explique notamment par le caractère subtil et variable des signes précoces, mais aussi par une pratique clinique encore largement fondée sur l’observation de manifestations visibles et avancées.

Professeure à l’École de technologie supérieure (ÉTS) et titulaire de la Chaire de recherche Marcelle-Gauvreau en suivi multimodal de la santé et détection précoce des maladies, mes recherches portent sur l’utilisation de capteurs portables, en particulier les dispositifs intra-auriculaires, pour capter et analyser des signaux physiologiques et comportementaux liés à la santé. L’objectif est de développer des outils qui permettent un suivi continu, non invasif et personnalisé de l’état de santé, afin de favoriser une détection plus rapide de certaines pathologies, notamment neurodégénératives.

Les technologies portables jouent un rôle clé en neuropsychologie, car elles permettent d’aller bien au-delà de l’observation clinique traditionnelle. Grâce aux capteurs et aux algorithmes avancés, il devient possible de mesurer de façon objective et en temps réel des marqueurs subtils liés au fonctionnement cognitif et émotionnel. Cela ouvre la voie à des pratiques cliniques plus précises et personnalisées, qui complètent l’expertise des cliniciens et favorisent une meilleure compréhension et un meilleur accompagnement des patients.

Chacun de nous est un être unique. Nos capacités cognitives ne sont pas toutes égales à la base. Notre vocabulaire, notre mémoire, notre attention et nos capacités de raisonnement et visuospatiales nous distinguent des autres. Il faudrait pouvoir détecter plus tôt les modifications individuelles afin de percevoir plus rapidement la détérioration du niveau de santé.

Aussi, une approche combinant plusieurs signaux – plutôt qu’un seul paramètre comme le rythme cardiaque – offrirait une vision plus complète de l’évolution de la maladie.

L’oreille : une fenêtre insoupçonnée sur notre santé

Pour détecter ces maladies plus tôt, nous tentons une approche innovante : l’analyse des signaux sonores émis par le corps.

Lorsqu’une oreille est obstruée par un dispositif intra-auriculaire, certains sons internes – battements du cœur, respiration, déglutition, parole, voire clignements des yeux – sont amplifiés dans les basses fréquences. Ce phénomène, appelé effet d’occlusion, peut être exploité à l’aide d’un microphone miniaturisé pour capter ces sons sous forme de signaux subtils. Plusieurs de ces signaux sont particulièrement pertinents, car ils sont affectés dès les premiers stades de maladies neurodégénératives, mais demeurent souvent trop discrets pour être détectés cliniquement.

Par exemple, le rapport entre l’inspiration et l’expiration chez les personnes atteintes de la maladie de Parkinson, ou encore les interactions entre la respiration et la déglutition, sont altérés très tôt, bien avant que les symptômes ne deviennent suffisamment sévères pour être remarqués. De même, les mouvements oculaires des patients atteints de la maladie d’Alzheimer, notamment les saccades, peuvent révéler des informations précieuses sur la progression de la maladie et pourraient être captés grâce à un microphone intra-auriculaire.

Le dispositif que nous utilisons a été développé dans le cadre de la Chaire de recherche industrielle ÉTS-EERS en technologies intra-auriculaires. Il est constitué d’une oreillette équipée de deux microphones et d’un haut-parleur miniaturisé. Le microphone placé à l’intérieur du conduit auditif permet de capturer les sons générés par le corps. Le microphone extérieur et le haut-parleur (situé à l’intérieur) servent à retransmettre les sons extérieurs, afin d’amoindrir l’inconfort créé par l’effet d’occlusion.

Extraire les bons signaux

L’un des principaux défis techniques réside dans la séparation des différents signaux corporels qui sont captés simultanément. En effet, une personne peut parler et entendre son cœur battre, tout cela en même temps.

Pour démêler ces signaux superposés, nous explorons plusieurs approches, notamment l’apprentissage automatique – une forme d’intelligence artificielle – ainsi que des algorithmes de séparation des sources sonores. Nous testons également des technologies complémentaires, comme la photopléthysmographie, qui permet de mesurer les variations du flux sanguin et d’en extraire les battements cardiaques. Ces signaux, tels que la fréquence cardiaque et ses dérivés, sont particulièrement intéressants puisqu’ils offrent une meilleure compréhension de l’état émotionnel d’une personne.


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Nous avons déjà démontré qu’il est possible de détecter le stress à partir de signaux cardiaques captés par un microphone intra-auriculaire, notamment dans des moments de silence et de faible mouvement. Cette perspective est particulièrement pertinente pour les personnes présentant une atteinte cognitive, qui ont souvent des difficultés à comprendre la parole dans le bruit, même en l’absence de perte auditive. Nous souhaitons donc aller au-delà de la simple mesure de leur compréhension de la parole en milieu bruyant, en évaluant également leurs niveaux de stress dans ces situations, afin de déterminer s’ils en ressentent davantage que leurs pairs sans atteinte cognitive.

Actuellement, notre équipe mène deux études distinctes pour comparer les signaux physiologiques de personnes en bonne santé à ceux de patients atteints de troubles neurodégénératifs.

La première, en collaboration avec Parkinson Québec et l’Université de Montréal, porte sur des patients atteints de la maladie de Parkinson et leurs proches aidants. La seconde, menée avec le Centre de recherche Douglas, vise à recueillir des données auprès de personnes saines ainsi que de personnes souffrant de la maladie d’Alzheimer ou de troubles cognitifs légers.

Une révolution en marche

À moyen terme, nous croyons que nos algorithmes pourront détecter avec précision si une personne présente déjà des signes de maladie neurodégénérative.

À plus long terme, notre ambition est de contribuer à une véritable révolution dans le domaine du diagnostic précoce de l’Alzheimer et du Parkinson, permettant ainsi des interventions plus rapides, mieux ciblées et potentiellement plus efficaces.

La Conversation Canada

Rachel Bouserhal a reçu des financements de Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG).

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Face aux dénis de droits en itinérance : soutenir la participation démocratique des personnes marginalisées

Source: The Conversation – in French – By Michel Parazelli, Professeur associé retraité en travail social, Université du Québec à Montréal (UQAM)

On ne reconnait pas toujours les personnes en situation d’itinérance comme appartenant à la communauté citoyenne.Ce manque de reconnaissance a des répercussions sociales considérables. Pour les premières concernées d’abord, dont on ne respecte pas toujours les droits, et qu’on prive de voix et de liens, au risque d’aggraver leur précarité, leur souffrance et leur mortalité. Pour la société ensuite, qui entretient une gestion de crise perpétuelle, fragilise les liens sociaux et renonce à la contribution politique de celles et ceux qu’elle relègue à ses marges.


À la suite d’une vaste consultation sur l’itinérance et la cohabitation sociale, l’Office de consultation publique de Montréal (OCPM) a déposé son rapport en juillet 2025. Cette démarche de consultation a rejoint 3903 personnes oeuvrant en milieu communautaire et institutionnel, ainsi que des personnes en situation d’itinérance.

Sur les 22 recommandations formulées par les commissaires, la première exhorte la Ville de Montréal à reconnaitre formellement « que les Montréalaises et Montréalais en situation d’itinérance sont des citoyennes et citoyens au même titre que ceux qui sont logés », et d’agir en conséquence.




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Des violations multiples de droits

Cette première recommandation du rapport de consultation de l’OCPM révèle quelque chose de la façon dont on traite les personnes qui sont à la marge des circuits formels de la production, de la consommation et de l’habitat. Les faits tendent à montrer que les droits des personnes en situation d’itinérance ne sont pas toujours respectés.

  • Les démantèlements des campements de sans-abri qui aggravent leurs conditions se poursuivent, malgré l’avis de la défenseure fédérale du logement. En 2024, elle exigeait des gouvernements qu’ils respectent les droits et la dignité des personnes résidant dans les campements.

  • Les pratiques de profilage social des policiers perdurent, malgré la reconnaissance par la Commission des droits de la personne et la jeunesse depuis 2009, que la «stigmatisation des sans-abri dans les normes et règlements de la police et le profilage qui s’ensuit porte atteinte au droit de ces personnes à la sauvegarde de leur
    dignité sans discrimination fondée sur la condition sociale.»

  • Les organismes communautaires souffrent de sous-financement chronique, malgré qu’ils soient les principaux intervenants sur le terrain auprès des sans-abri.

  • Le recours au privé pour gérer la sécurité publique et la production de logements abordables croît. Or, son modèle économique repose sur la maximisation des profits, ce qui crée un conflit d’intérêts avec la visée d’abordabilité et de pérennité hors marché du logement social].

  • Le taux de mortalité des personnes en situation d’itinérance a augmenté en 2024, selon le bureau du coroner. Les données montrent que plusieurs décès auraient pu être évités s’il y avait eu des services de santé adaptés.

  • L’adoption du projet de loi 103, en novembre 2025, même s’il menace les services de consommation supervisée. Une majorité d’acteurs du terrain ont qualifié cette législation de dangereux recul dans la lutte contre la crise des surdoses.

Chacun de ces exemples témoigne d’atteintes aux droits fondamentaux des personnes en situation d’itinérance.

Une gestion inadaptée et des choix politiques aggravants

S’agit-il d’une simple défaillance de l’action publique appelant l’optimisation d’une gestion plus agile et efficace, comme l’ont affirmé certains candidats lors des dernières élections municipales ?




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Dans son rapport, l’OCPM souligne bien des problèmes majeurs de coordination entre les silos institutionnels qui interviennent en itinérance. Toutefois, l’examen plus attentif des problèmes auxquels sont confrontés les acteurs sociaux montréalais tend à montrer que le problème est structurel. Il s’agit d’un constat communément partagé de l’impuissance des acteurs résultant d’une gestion permanente de solutions provisoires.


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Il existe bien quelques avancées sur le plan de la disponibilité de logements adaptés, ou de pratiques de cohabitation sociale apaisées, mais celles-ci ne réussissent pas à sortir de l’urgence. La raison en est que cette situation de crise qui s’étend à plusieurs municipalités québécoises est surtout le produit de choix politiques antérieurs avec ses effets délétères. On peut mentionner ici le retrait du gouvernement fédéral du financement du logement social depuis les années 1990, l’incapacité du provincial à construire suffisamment de logements sociaux hors marché, ainsi qu’à améliorer l’accès aux services sociaux et de santé adaptés.

D’une prise en charge gestionnaire à une prise en compte citoyenne

Un autre constat issu de ce rapport met en lumière l’exclusion des personnes en situation d’itinérance des décisions qui les concernent.

C’est pourquoi certaines des recommandations de l’OCPM proposent d’inclure des personnes en situation d’itinérance au sein de comités consultatifs aux niveaux municipal et local. Il s’agit de donner des avis sur l’ensemble des pratiques de gouvernance en matière d’itinérance. Cette orientation suscitant l’engagement citoyen représente une rupture avec la logique dominante de prise en charge des solutions par les gestionnaires.

En situation d’urgence, les gestionnaires des services sociaux et municipaux oeuvrant en itinérance agissent la plupart du temps pour le bien d’autrui, mais sans le point de vue d’autrui. Par exemple, l’augmentation de la surveillance policière, les démantèlements des campements et l’aménagement des haltes-chaleur étaient souvent justifiés par des arguments de sécurité des occupants, même au prix d’une plus grande marginalisation. Cette approche de « prise en charge » s’oppose à une pratique plus dialogique à visée démocratique.

En travail social, cette seconde approche est qualifiée de « prise en compte », en phase avec la reconnaissance de la citoyenneté d’une personne, même celle qui tend à émerger dans la marge sociale. Dès lors, plutôt que d’agir uniquement sur les comportements jugés inadéquats ou dérangeants des personnes en situation d’itinérance, il s’agit d’adopter une posture de « prévenance ». L’idée consiste à aller au-devant de ces personnes pour considérer leur point de vue sur leur propre situation, dont l’analyse qu’elles font des actions entreprises par d’autres acteurs sur leurs propres conditions d’existence sociale.




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Ce dialogue continu permet de mieux orienter des pratiques d’intervention en fonction des désirs et besoins négociés avec les personnes en situation d’itinérance. Cette rencontre de l’autre demeure une exigence éthique et politique d’une gouvernance municipale à visée démocratique.

Soutenir l’organisation de collectifs

En rupture avec l’ancienne administration, la nouvelle mairesse Martinez Ferrada a déposé un plan de gestion des campements urbains pour des sites autorisés. Les principes évoqués dans ce plan signalent bien l’intention de la Ville de suivre la première recommandation de l’OCPM : respecter la dignité et les droits des personnes citoyennes en situation d’itinérance. À l’heure actuelle, le protocole, qui se veut évolutif, ne prévoit toutefois aucune disposition concrète visant à instaurer un dialogue continu avec les personnes occupant les campements. Au-delà des intentions, il est actuellement difficile de voir comment la Ville reconnaitra leur pouvoir d’agir citoyen si le droit de s’exprimer sur les décisions affectant les conditions d’existence des campements demeure à l’état de vœux pieux.

Agir en conséquence d’une reconnaissance de la citoyenneté des personnes en situation d’itinérance impliquerait de les inclure dans la négociation du protocole et de sa mise en place sur les sites concernés. Le défi n’est donc pas que technique, mais avant tout relationnel et politique.

La recherche sociale a déjà montré l’intérêt de prendre en compte le point de vue des personnes marginalisées sur les mesures et les politiques qui les concernent. Cet exercice contribue non seulement à obtenir un portrait plus objectif des situations, mais aussi à développer un rapport positif à soi de ces personnes, à renforcer la confiance en elles-mêmes, et à susciter le désir d’améliorer collectivement leur situation avec leurs pairs.




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Bref, il est certes urgent de rappeler aux gouvernements provincial et fédéral leur responsabilité face à cet échec social. Il est tout aussi important de soutenir l’organisation collective des personnes en situation d’itinérance pour qu’elles puissent négocier ensemble leur place sociale à l’image des autres groupes sociaux marginalisés au Québec.

La Conversation Canada

Michel Parazelli ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Face aux dénis de droits en itinérance : soutenir la participation démocratique des personnes marginalisées – https://theconversation.com/face-aux-denis-de-droits-en-itinerance-soutenir-la-participation-democratique-des-personnes-marginalisees-272411

Au plus près des prisonnières politiques dans l’Espagne de Franco

Source: The Conversation – in French – By Irène Gimenez, Post-doctorante, Sorbonne Université

Scène du film _Entre Rojas_ (*Entre Rouges*, 1995) dont l’action se passe en 1974 dans la prison d’Yeserias à Madrid.
Youtube

De nombreuses militantes antifranquistes nées après la guerre ont été arrêtées et emprisonnées en raison de leur engagement politique durant la dictature du Caudillo. Longtemps restés dans l’ombre d’une histoire dominée par les récits masculins, leurs parcours dévoilent une facette spécifique de la répression. Dans son ouvrage Prisonnières politiques en Espagne, qui vient de paraître aux éditions du CNRS, Irène Gimenez, docteure en histoire et post-doctorante à Sorbonne Université, revient sur les expériences intimes et collectives de ces femmes incarcérées et montre que la prison est, dans une large mesure, une affaire de genre. Extraits de l’introduction.


Carme Claramunt. Isabel García Vicente. Victòria Pujolar Amat. Maria Salvo Iborra. Laia Berenguer Puget. Antoñita García. Julia Conesa. Neus Catalá. Mercedes Nuñez Targa. Montserrat Roig Francitorra. Núria Aleu i Sanfeliu. Carme Forcadell.

Ces noms sont ceux des prisonnières dont les témoignages sont au cœur de la pièce de « théâtre-document », montée à l’Athénée populaire de Barcelone en 2019, sous le titre « Que leurs noms ne soient PAS effacés de l’Histoire ». Portée par les associations Teatre dona et Dones a la Palestra, cette production culturelle et militante propose une narration alternative à la mémoire publique qui passe par la construction d’une continuité entre différentes institutions et contextes, au sujet de la répression contre les femmes.

Le récit commence à la prison de Saturrarán (1938-1944), en s’appuyant sur une lettre rédigée par une prisonnière anonyme à sa mère en décembre 1938. Il est ensuite irrigué par des témoignages sur les prisons de Les Corts (Barcelone, 1939-1955), Ventas (Madrid, 1931-1969), sur le camp de Ravensbrück, puis sur les prisons de Yeserías (Madrid, 1974-1991) et Trinidad (Barcelone, 1963-1983). Il se termine à la prison Mac d’Enrich, ouverte en 2015, où sont emprisonnées les responsables politiques inculpées à la suite du référendum du 1er octobre 2017 sur l’indépendance de la Catalogne (le Procés). La dictature qui s’installe après le coup d’État militaire du 18 juillet 1936 et trois ans de guerre se caractérise par sa longue durée. La répression qu’elle génère contre les « rouges » est ici réinscrite dans des mécanismes de reproduction des violences commises contre les femmes.

Núria Aleu i Sanfeliu écrit en octobre 2017 à Carme Forcadell, la présidente du Parlement catalan emprisonnée à Mac Enrich. Sa lettre, lue dans la pièce, contient ces mots : « Je ne t’ai pas écrit avant parce que pour moi la prison est un souvenir pesant que j’ai tenté d’effacer de ma mémoire […] j’espère que mes expériences peuvent t’aider. »

Son parcours intéresse à plusieurs titres. Cette fille de la bourgeoisie catalane née en 1958 n’a de la guerre qu’une connaissance indirecte, transmise. Elle fait partie de cette nouvelle génération de l’antifranquisme qui s’engage dans le sillage des grandes mobilisations étudiantes et ouvrières de 1956. Elle rejoint un groupe anarchiste. À 17 ans à peine, en septembre 1975, elle est arrêtée par la brigade politico-sociale (BPS, la police politique), envoyée à la Préfecture de police de la via Laietana puis à la prison pour femmes de Barcelone, la Trinidad. Elle y passe plusieurs mois et rencontre d’autres militantes avec qui j’ai pu m’entretenir. Son passage par Trinidad, alors gérée par un institut séculier fondé en pleine guerre d’Espagne, les Cruzadas evangélicas de Cristo-Rey [Croisées évangéliques du Christ-Roi], se fait dans la période mouvementée des derniers mois de la vie de Franco, marquée par une forte conflictualité sociale et les espoirs d’amnistie.

Après la mort de Franco le 20 novembre 1975, elle participe à une grève de la faim pour revendiquer l’amélioration des conditions de détention. Elle bénéficie d’une mesure de grâce et sort en liberté provisoire, dans l’attente d’un conseil de guerre qui n’aura jamais lieu.

Elle ne rédige cette lettre que plusieurs décennies après. Faute d’un espace d’écoute jusque-là, c’est à l’occasion d’une crise politique dans son expérience militante actuelle, celle de militante féministe et indépendantiste, qu’elle écrit sur la répression qu’elle a subie. Elle revient sur sa tristesse et sa colère, sur des expériences concrètes d’enfermement, de répression linguistique et de solidarité entre femmes. Cette lettre est un exemple de la manière dont les mobilisations — mémorielles, sociales, politiques — ont percuté mon enquête, commencée en 2015-2016 dans le cadre d’une thèse en histoire.

D’une part, cette enquête s’est déroulée en parallèle du processus de paix au Pays basque (avec l’autodissolution de l’organisation Euskadi Ta Askatasuna, ETA, en 2018) et du renouveau des luttes indépendantistes catalanes.

D’autre part, elle a été marquée par les combats pour l’exhumation des fosses communes, la réparation, la justice et la mémoire des victimes d’une dictature dont les responsables n’ont jamais été jugés du fait de la loi d’amnistie mutuelle votée par le Congrès en octobre 1977, dans un objectif de réconciliation. L’arrivée au pouvoir de la coalition PSOE/Podemos (2018) a ouvert des débouchés politiques et législatifs à ces revendications.

Ce livre paraît dans ce contexte d’exigences mémorielles, peu après le cinquantenaire de la mort de Franco, entre célébration des « 50 ans de liberté », consolidation de la démocratie impulsée par le gouvernement et multiplication des discours et mobilisations révisionnistes. Le parti d’extrême droite Vox participe à normaliser le franquisme, au service de son projet réactionnaire et xénophobe. L’exaltation de Franco dans les mémoires de l’ancien roi Juan Carlos I coïncide avec des messes d’hommage et des mobilisations néofascistes qui croisent nostalgie de la dictature et projets d’intervention politique.




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Comme la metteuse en scène qui met en avant l’importance de nommer, ce livre n’anonymise que partiellement les actrices dont il est question. Dans le cas de personnalités publiques ayant publié ou avec leur accord explicite, j’ai laissé les noms, pour ne pas reproduire l’invisibilité qu’elles sont nombreuses à dénoncer. En revanche, j’ai masqué ceux des personnes identifiées dans les archives. Face au risque de révisionnisme qui pèse sur les luttes antifranquistes et parce que « l’histoire est faite de noms et de prénoms », Carme Travesset Rossellò me demande d’apparaître avec son nom complet. Asun Hernández García m’invite elle aussi à la nommer du fait « qu’elle n’a pas de problème après avoir traversé quatre prisons ». D’autres, en revanche, ont préféré que j’utilise leurs initiales ou n’ont pas répondu. J’ai respecté le souhait de chacune.

La prison, une affaire de genre

Les prisons recouvrent des pratiques, des établissements aux logiques et fonctionnements distincts (les prisons préventives, équivalent des maisons d’arrêt ; les prisons pénales, équivalent des prisons centrales) ou encore des productions discursives. Différents critères de classement entrent en concurrence et dessinent un réseau complexe d’établissements au sein de la géographie des prisons : le sexe, l’âge, l’engagement religieux (en vertu du Concordat [note : un Concordat entre l’Espagne franquiste et le Vatican est signé en 1953. Dans ce cadre, les prêtres sont incarcérés dans une prison spéciale, à Zamora. Les religieuses, en revanche, sont mêlées aux autres prisonnières]), les infractions militaires, la situation pénale (condamné·e ou non), le comportement. La différenciation de genre est, en prison, un principe majeur d’organisation socio-spatiale et de classement des individus. Le règlement de 1968 introduit un système progressif en trois degrés, précédant la liberté conditionnelle : la rééducation, la réadaptation sociale et la préliberté. Les femmes n’en sont pas exclues, mais elles ne disposent pas d’espaces de détention dédiés à cette période.

Que les prisons soient des espaces majoritairement non mixtes, que la prison ait été un espace construit par et pour les hommes et que les prisonnier·es, à l’époque étudiée comme aujourd’hui, soient majoritairement des hommes, invite à différentes perspectives. Il ne s’agit pas ici d’écrire une histoire des prisons de femmes qui serait une annexe d’une histoire générale des prisons écrite au masculin. Attentif aux circulations et aux comparaisons, ce livre opte pour une perspective relationnelle, dans le but d’écrire une histoire mixte. Au-delà du constat de la séparation entre hommes et femmes, cette approche vise à saisir les mécanismes de production des normes, identités et rapports de genre en prison. Quelles sont les masculinités et féminités produites par l’incarcération ?

Les prisons sont des espaces hiérarchisés et différenciés — entre elles et en leur sein —, et elles produisent des expériences matérielles et spatialisées. Elles établissent les contours de ce que la sociologue Coline Cardi nomme des « régimes institutionnels de genre ».

Il importe à ce titre de s’intéresser aux effets de la non-mixité, des inégalités et des normes de genre sur les traitements des hommes et des femmes incarcéré·es, suivant la perspective à laquelle invite Corinne Rostaing : « De nombreuses questions relatives à la mixité n’ont pas été étudiées jusqu’à présent en termes de genre, notamment ce que produit l’entre-soi masculin et l’entre-soi féminin. » En observant les sociabilités aux portes des prisons (d’hommes), Irene Abad a démontré comment les femmes se politisaient dans cet espace liminaire où elles sont majoritaires à gérer la solidarité. Déplacer le regard permet de constituer, à l’instar de Gwénola Ricordeau, la prison comme un problème de femmes, un problème pour les femmes et donc une question féministe.

The Conversation

Irène Gimenez a reçu des financements de l’université Lyon 2 et est actuellement en poste à Sorbonne Université (programme SOUND).

ref. Au plus près des prisonnières politiques dans l’Espagne de Franco – https://theconversation.com/au-plus-pres-des-prisonnieres-politiques-dans-lespagne-de-franco-277129

Que penserait Churchill de la guerre contre l’Iran ?

Source: The Conversation – in French – By Richard Toye, Professor of Modern History, University of Exeter

En pleine guerre contre l’Iran, Donald Trump s’est agacé du délai mis par Londres à autoriser l’utilisation d’une base militaire stratégique par les forces américaines. Il s’en est notamment pris au premier ministre Keir Starmer, regrettant que, en sa personne, les États-Unis « n’ont pas affaire à Winston Churchill » – façon de dire que Churchill, lui, se serait aligné sur Washington sans états d’âme. Cette comparaison repose sur une vision très simplifiée de l’histoire et du « Vieux Lion », qui dirigea le gouvernement du Royaume-Uni de mai 1940 à juillet 1945 puis d’octobre 1951 à avril 1955.


Lorsque, le 3 mars dernier, Donald Trump reprocha à Keir Starmer son soutien trop tiède aux opérations américaines et israéliennes contre l’Iran, il glissa dans son propos une référence historique. « Nous n’avons pas affaire à Winston Churchill », déplora-t-il, indiquant ainsi que, à la différence de l’actuel locataire du 10, Downing Street, Churchill, lui, se serait résolument tenu aux côtés de Washington lors de l’actuelle confrontation avec Téhéran. Mais Churchill aurait-il vraiment applaudi la guerre déclenchée contre l’Iran le 28 février ?

La réponse n’est pas aussi évidente que semble le croire Donald Trump. Si Churchill a toujours accordé la plus grande importance à l’alliance entre Londres et Washington, et eu volontiers recours à une rhétorique belliqueuse, il s’est également distingué par une prudence stratégique constante. Loin d’être systématiquement attiré par la confrontation armée, il avait plutôt tendance à considérer la guerre et la diplomatie comme deux éléments indissociables.

Son célèbre discours prononcé à Fulton (Missouri), le 5 mars 1946, en fournit une illustration remarquable. Chacun se souvient de la formule restée fameuse qu’il y employa pour la première fois ; « Un rideau de fer est descendu sur l’Europe. » Mais ce discours – officiellement intitulé The Sinews of Peace (Le nerf de la paix) – ne fut pas seulement un appel aux armes face à l’expansion soviétique. Churchill y souligna à la fois l’importance de comprendre ses adversaires et le besoin de renforcer les Nations unies. Il défendait l’idée que pour préserver la paix, les puissances occidentales devaient se montrer unies et fortes afin de dissuader toute agression.

L’Iran avait déjà été évoqué dans ce discours. À l’époque, les troupes soviétiques ne s’étaient pas retirées du nord de l’Iran malgré des accords conclus pendant la guerre. Cet épisode se trouva partiellement à l’origine des premières tensions qui allaient aboutir à la guerre froide. Churchill considérait donc déjà le dossier iranien à travers le prisme de la rivalité entre grandes puissances.

Cette vision des choses ne datait pas de 1946. Pendant la Seconde Guerre mondiale, en 1943, Churchill s’était rendu à Téhéran pour y rencontrer Frankiln D. Roosevelt et Joseph Staline lors de la première conférence des « trois grands leaders » alliés. Cette réunion se déroula dans la capitale de l’Iran car le pays était devenu un corridor logistique crucial permettant d’acheminer des équipements alliés vers l’Union soviétique.

Pour Churchill, la conférence fut une profonde désillusion. Roosevelt cherchait de plus en plus à s’attirer les bonnes grâces de Staline, parfois au détriment du Royaume-Uni. Churchill racontera plus tard avec amertume qu’il était assis « entre le grand ours russe et le grand bison américain » – un bestiaire où son pays à lui s’apparentait à « un pauvre petit âne britannique ». Cette remarque reflétait une prise de conscience : le Royaume-Uni ne faisait plus partie des grandes puissances dominantes du monde.

Staline, Roosevelt et Churchill à Téhéran en 1943.
Library of Congress

Ayant compris cela, Churchill décida, une fois la guerre terminée, de cultiver autant que possible la relation américano-britannique. Son appel lancé à Fulton en faveur d’une « relation spéciale » entre le Commonwealth britannique et les États-Unis n’était pas qu’un geste rhétorique. C’était une tentative d’assurer la sécurité future de son pays dans un ordre international dominé par l’émergence de la puissance américaine.

Churchill et le renversement de Mossadegh en 1953

Mais la réflexion de Churchill sur l’Iran ne s’est pas limitée à la diplomatie de la guerre froide. En 1953, lors de son second mandat de premier ministre, une opération clandestine renversa le premier ministre iranien Mohammad Mossadegh et rétablit l’autorité du shah Mohammad Reza Pahlavi. Le coup d’État avait été principalement organisé par la CIA, sous la direction de Kermit Roosevelt Jr., mais Churchill l’avait soutenu avec enthousiasme. Lorsque Roosevelt lui décrivit plus tard l’opération lors d’une rencontre à Downing Street, le premier ministre aurait déclaré qu’il aurait volontiers servi sous ses ordres dans une telle mission.

Cet épisode, qui indique que Churchill n’avait rien contre le recours à la force lorsqu’il estimait que les intérêts occidentaux étaient menacés, allait avoir de lourdes conséquences : le renversement de Mossadegh devint l’un des principaux griefs mis en avant par les leaders révolutionnaires iraniens. Et depuis son instauration en 1979, la république islamique n’a cessé de rappeler les interventions étrangères – particulièrement le coup d’État américano-britannique de 1953 – afin de légitimer son pouvoir et se présenter comme le défenseur de la souveraineté iranienne contre une domination externe.

Autrement dit, cette interférence occidentale en Iran est devenue, avec le temps, l’une des armes politiques les plus puissantes du régime.

Churchill était bien conscient que les guerres et les interventions pouvaient entraîner des conséquences imprévues. En repensant à son expérience de jeune officier lors de la guerre des Boers, il écrivit qu’une fois le signal du conflit donné, les hommes d’État perdaient le contrôle des événements. La guerre devenait alors soumise à « la Fortune maligne, aux surprises malencontreuses et aux terribles erreurs de calcul politiques ». Ce n’était pas l’opinion d’un pacifiste, mais celle d’une personne ayant vu à quelle vitesse certaines décisions politiques peuvent devenir impossibles à maîtriser.

Que ferait Churchill aujourd’hui ?

Comment ces instincts pourraient-ils s’appliquer à la crise actuelle ? Churchill aurait presque certainement considéré le régime iranien avec une profonde méfiance. Sa vision de la guerre froide le poussait à interpréter la politique internationale en termes de confrontation idéologique et d’équilibre stratégique. Il aurait sans doute estimé que faire preuve de faiblesse face à des régimes jugés agressifs ne ferait qu’encourager ceux-ci à défier les Occidentaux toujours davantage.

Mais Churchill pensait rarement que l’action militaire, à elle seule, pouvait résoudre les conflits géopolitiques. Son approche consistait plutôt à allier fermeté et diplomatie : négocier à partir d’une position de force tout en maintenant des canaux de communication avec ses adversaires. Même au plus fort de la guerre froide, il espérait qu’une position de force des pays occidentaux pourrait, à terme, convaincre les dirigeants soviétiques de parvenir à un compromis.

« Nous n’avons pas affaire à Winston Churchill. »

Avant tout, Churchill estimait que l’influence du Royaume-Uni reposait sur sa relation étroite avec les États-Unis. Mais, dans son esprit, cet alignement ne devait pas se limiter à simplement suivre Washington : il devait également permettre d’orienter la puissance américaine. La « relation spéciale » devait être un partenariat et non l’octroi d’une liberté totale.

La référence de Trump à Churchill repose donc sur une image simplifiée du chef de guerre, présenté comme un partisan instinctif de l’action militaire. L’histoire montre en réalité un personnage plus nuancé : un stratège convaincu de l’importance de la force, certes, mais aussi de la diplomatie, des alliances et d’une gestion prudente des rivalités entre grandes puissances.

Si Churchill était encore vie aujourd’hui, il appellerait probablement les gouvernements occidentaux à faire preuve de fermeté. Mais il reconnaîtrait aussi que le système politique iranien s’est construit sur la mémoire des interventions étrangères passées – et que tout nouveau conflit risquerait de renforcer précisément les forces qu’il prétend affaiblir.

Churchill soulignait d’ailleurs que la guerre, une fois déclenchée, suit rarement les chemins bien ordonnés imaginés par ceux qui l’ont lancée. Un avertissement qui reste, encore aujourd’hui, d’une grande actualité.

The Conversation

Richard Toye a reçu des financements du Leverhulme Trust.

ref. Que penserait Churchill de la guerre contre l’Iran ? – https://theconversation.com/que-penserait-churchill-de-la-guerre-contre-liran-277762

La famille selon les philosophes classiques : organiser la vie par contrat, un rempart contre le patriarcalisme ?

Source: The Conversation – in French – By Gabrielle Radica, Professeure des universités en philosophie, Université de Lille

La vie familiale et domestique est-elle toujours plus libre et individualisée ou, au contraire, plus encadrée ? (*Le Gâteau des rois*, par Jean-Baptiste Greuze, 1744.) via Wikimedia Commons

En France, le droit autorise les familles à organiser de larges pans de leur vie par contrat. Cela implique-t-il que la vie domestique soit un espace de liberté pour les individus ? Ou la contractualisation renforce-t-elle au contraire les contraintes et les normes ? Depuis le XVIIe siècle, cette évolution fait débat chez les philosophes. Explications avec Hobbes, Locke ou encore Rousseau, à partir du recueil la Famille des classiques (éditions de l’ENS-Lyon), qui explore ces pensées de l’institution familiale sous différentes facettes.


Si, au contraire de ce qui se fait dans de nombreux pays, le législateur français interdit les contrats de gestation pour autrui, il autorise les familles à organiser de larges pans de leur vie commune par convention et par contrat.

On connaissait depuis longtemps les contrats de mariage, qui organisent la distribution et la gestion des biens matrimoniaux. On voit apparaître désormais d’autres arrangements du même genre, comme ces « conventions parentales » par lesquelles les parents « organisent les modalités d’exercice de l’autorité parentale et fixent la contribution à l’entretien et à l’éducation de l’enfant » après leur séparation et qu’ils peuvent faire homologuer par le juge aux affaires familiales (article 373-2-7 du Code civil).

C’est vrai, on parle ici de « convention » parentale et le juriste distinguera le genre, à savoir ladite convention, qui désigne tout accord de volontés, de l’espèce, le contrat, qui accorde aussi des volontés, mais qui présente la particularité supplémentaire de créer des obligations. Il n’empêche, l’idée règne selon laquelle les liens familiaux seraient devenus toujours plus contractuels et, par là, toujours plus volontaires.

Mais qu’entend-on exactement par là ? La chose n’est pas toujours claire et elle peut revêtir plusieurs significations : que la vie familiale et domestique est devenue plus libre, qu’elle est devenue plus individualisée ou bien, au contraire, qu’elle est toujours plus formalisée et encadrée.

Les philosophes classiques nous aident à apprécier ce phénomène, son histoire et sa complexité. Les noms de Locke, Hobbes, Rousseau ou encore Montesquieu évoquent souvent la figure de philosophes politiques, de penseurs du droit, du pouvoir et du contrat social. On sait moins que ces auteurs ont tous été aussi des penseurs de la famille, qu’ils y ont consacré de nombreuses pages. C’est pour le rappeler qu’est publié le recueil de textes la Famille des classiques aux éditions de l’ENS-Lyon.

Contrat familial et contrat social

De fait, leurs propos sur la famille sont inséparables de leur pensée politique. Pouvoir, autorité, règles, intérêt, ces notions ne sont-elles pas communes à la famille et à l’État ? Soit qu’ils pensent la famille sur le modèle de l’État, le père constituant comme un petit souverain à l’égard de ses enfants, de son épouse et de ses domestiques, soit qu’ils les opposent parce que la famille, à la différence de la société politique, unit ses membres par les sentiments, la proximité et les affaires plus ou moins triviales qui ne concernent qu’eux (éducation, sexualité, subsistance), ces auteurs classiques ont tous été conscients que l’on doit y réfléchir ensemble.

On invite ainsi dans ce livre à relire les pages de Hobbes sur le pouvoir paternel, celles de Locke sur le pouvoir parental partagé et sur la possibilité de divorcer ou encore celles de Rousseau sur la maternité et l’enfance, puis à relier ces réflexions à la sphère politique.

Il ne faut pas exclure dès lors que la fameuse idée de contrat social, c’est-à-dire l’énoncé des conditions sous lesquelles nous sommes réunis dans un État, obéissons aux mêmes lois, bénéficions des mêmes protections collectives, ait trouvé sa source dans le modèle des contrats privés. Ainsi les notions de contrat et de contractualisme (l’idée de cadrer les relations entre des particuliers) fonctionnent à plusieurs échelles, privée et publique, familiale et politique.

Quand le contrat devient piège

L’idée de contrat attire et effraie tout à la fois ceux qui aspirent à garantir la liberté individuelle : le consentement n’est-il pas le meilleur moyen de la liberté ? Chacun ne souhaite-t-il pas définir et poser à l’avance les règles de son existence avec autrui ? Cependant le contrat n’est-il pas un piège et un moyen habile qu’ont trouvé certains pour nous asservir avec notre consentement en bonus ?

Le contractualisme familial a toujours trouvé des défenseurs (Daniel Borrillo le défend aujourd’hui dans la Famille par contrat) et des détracteurs (ainsi de Carole Pateman, le Contrat sexuel). Le savant Henry Maine affirme au XIXe siècle que la société moderne représente l’abandon d’un modèle social fondé sur des statuts rigides au profit d’une société contractuelle où la volonté individuelle prend toujours plus d’importance.

Les Accords ou La Promesse approuvée de Nicolas-Bernard Lépicié, 1774
Les Accords, ou la Promesse approuvée, de Nicolas-Bernard Lépicié (1774).
Wikimédia

Or, dès le XVIIe siècle, Grotius, Hobbes, Pufendorf, explorent l’importance cruciale du consentement dans l’établissement des relations proprement humaines. Mais nous serons surpris de lire qu’ils le font pour le meilleur et pour le pire. Le contrat étant l’outil universel auquel ils recourent pour penser toutes les relations humaines, ils le mobilisent au sujet du lien conjugal ainsi que du lien parental.

Hobbes considère que, quoique les enfants soient longtemps incapables de passer de tels contrats, on doit faire comme s’ils avaient passé avec leurs parents des conventions qui assurent une obéissance absolue en échange de leur subsistance. Ce n’est pas tout : ces penseurs, philosophes (Hobbes) ou spécialistes du droit (Grotius et Pufendorf), recourent aussi au contrat pour organiser le rapport des maîtres à leurs serviteurs, voire pour penser les conditions juridiques de l’esclavage. Pufendorf va jusqu’à dire que l’esclavage lui-même doit être contractualisé. Ce rappel affligera certainement les partisans du contrat et confortera ses adversaires : le contrat a été bien des fois convoqué pour encadrer diverses formes de servitude domestique et économique.

De deux choses l’une : soit le fait de contracter est tellement général et ambivalent qu’il ne contient par soi aucune promesse de liberté, et peut engendrer le pire comme le meilleur, soit il faut rompre avec des conceptions du contrat qui admettent que l’on puisse contracter pour se donner tout entier à un maître et perdre sa liberté. C’est le second choix qu’opèreront Locke et Rousseau qui rompront avec leurs prédécesseurs, et qui ne pardonneront pas à Grotius, Hobbes et Pufendorf d’avoir fait servir le contrat à de telles fins. « Dire qu’un homme se donne gratuitement, c’est dire une chose absurde et inconcevable ; un tel acte est illégitime et nul », objecte vigoureusement Rousseau à Grotius dans le Contrat social.

Le contrat, moyen de lutter contre le pouvoir intra-familial ?

Ainsi, il serait outré de faire du contrat seulement un moyen habile d’obtenir l’obéissance sans avoir à recourir à la violence. Le contrat a aussi été un outil de lutte contre le patriarcalisme et le philosophe anglais Locke nous intéresse parce qu’il cadre le contrat : on ne peut contracter contre soi-même, on ne peut contracter pour se faire esclave et le contrat est plutôt l’expression d’un échange de bons procédés, d’une association humaine qui ne vaut que si elle se tient dans des limites et un cadre raisonnables.


ENS Éditions

Là où Hobbes pensait des pères exigeant tout, et ne devant rien à leurs enfants, des maris despotes autorisés par un contrat léonin passé entre puissants et vulnérables à obtenir ce qu’ils veulent des seconds, Locke voit dans le contrat le moyen de limiter le pouvoir intra-familial. Selon Locke, le philosophe de la modération, les époux ne s’associent que dans la poursuite de la subsistance, de la procréation et de l’éducation des enfants. Ils le font librement. Or, ce que la volonté a fait, elle peut le défaire. Aussi, une fois leur mission accomplie, et dans l’hypothèse où ils ne s’entendraient pas, les époux pourraient très bien divorcer si cela se présentait comme la solution la plus raisonnable pour tous. Le contractualisme a donc été l’instrument chez cet auteur, que certains considèrent comme un des premiers penseurs libéraux, d’un adoucissement du pouvoir marital, et d’une relâche de la contrainte s’exerçant au sein de la cellule domestique.

Le contrat reste un mot creux tant qu’on n’a pas identifié ce qui est essentiel pour ceux qui le passent : est-il un lien entre personnes qui cherchent leur subsistance comme chez Hobbes ? Unit-il des personnes dont la liberté est première et inaliénable, comme c’est le cas chez Rousseau ? Contracter ne signifiera pas du tout la même chose pour les uns et les autres.

Dernier point : certains auteurs, comme Grotius, Montesquieu, Rousseau, ne croient pas utile de penser intégralement la famille sur le patron de l’État et rappellent que ce qui peut se décider entre citoyens adultes et rationnels doit être réglé autrement en famille. Entre les époux, entre les frères et les sœurs, entre les parents et les enfants, ne faut-il pas plutôt rappeler l’importance des sentiments, du donné, des corps et pas seulement de la volonté, de tout ce qui nous échappe et aussi de tout ce qui ne se décide pas par un contrat ni par une volonté libre et éclairée, comme le plaisir d’être et de vivre ensemble, ou encore de converser ?

The Conversation

Gabrielle Radica ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La famille selon les philosophes classiques : organiser la vie par contrat, un rempart contre le patriarcalisme ? – https://theconversation.com/la-famille-selon-les-philosophes-classiques-organiser-la-vie-par-contrat-un-rempart-contre-le-patriarcalisme-275951

De la Perse antique à la République islamique : le sport au cœur de la civilisation iranienne

Source: The Conversation – in French – By Caroline Azad, Docteure en Sciences politiques, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Athlètes persans dans un _zurkhaneh_ (gymnase traditionnel iranien).
Illustration issue de Gaspard Drouville, « Voyage en Perse fait en 1812 et 1813 », Librairie nationale et étrangère, Paris 1825. MAE, Bibliothèque, 31 A 13

De la Perse antique aux massacres de janvier 2026, l’histoire du sport incarne des univers symboliques qui façonnent depuis des millénaires la civilisation iranienne, où les valeurs de bravoure et de courage sont traditionnellement érigées en idéaux d’humanité.


« La connaissance du sport est la clé de la connaissance d’une société. » Cette thèse formulée par les sociologues Norbert Elias et Éric Dunning dans leur ouvrage de référence « Sport et civilisation : la violence maîtrisée » semble prendre une résonance particulière dans le cas de l’Iran.

Partir à la découverte de l’histoire du sport en Iran revient à s’immerger dans celle du pays. Cette plongée vertigineuse permet de saisir la diversité des expériences sociales et de comprendre les rapports de pouvoir et de domination qui traversent la société et structurent ses systèmes de gouvernance. Elle invite aussi à explorer les imaginaires collectifs et les univers symboliques enracinés depuis plusieurs millénaires et qui façonnent encore aujourd’hui la singularité de la culture iranienne.

L’idéal chevaleresque

Dans la Perse antique, l’éducation du corps occupe une place centrale dans l’organisation sociale et se trouve indissociablement liée à la dimension spirituelle de l’existence, alors largement structurée par les valeurs du zoroastrisme.

Si de nombreux récits se sont perdus au fil des guerres, des conquêtes et des traditions orales, le plus ancien qui nous soit parvenu remonte au cinquième siècle avant notre ère. Dans son « enquête » qui relate les guerres médiques opposant les Grecs aux Perses de l’empire achéménide, l’historien hellénique Hérodote (vers 484-425) écrit à propos de certaines traditions athlétiques des Perses, à l’instar de la domestication du cheval, que « leurs enfants, de cinq ans jusqu’à vingt ans, apprennent trois choses : monter à cheval, tirer à l’arc et dire la vérité ».

Plus de 1 400 ans après ce récit, une œuvre fondatrice immortalise la figure du chevalier – et à travers elle un idéal d’humanité. Il s’agit du Shânâmeh du poète Ferdowsi (vers 940-1020). Ce « Livre des rois », rédigé à l’époque de la domination arabe et musulmane en territoire perse, n’est pas seulement une composition d’un genre unique dans la littérature mondiale par la richesse et l’étendue de son récit. Il constitue la matrice mythologique et historique de la culture iranienne.

« Des Élamites à l’islam | De la Perse à l’Iran : 3 000 ans de civilisations (1/3) », Arte, 19 janvier 2026. Le Shânâmeh est longuement évoqué à partir de 5’20.

Composé en persan au début du XIe siècle, cet ouvrage relate une fresque inspirée de faits historiques allant de la création du monde et de l’émergence de la civilisation iranienne préislamique jusqu’à la conquête arabe au milieu du VIIe siècle. À travers un corpus de plusieurs milliers de manuscrits, Ferdowsi met en scène une succession de héros et d’héroïnes dont les exploits militaires, la force physique, les vertus morales et le code de l’honneur ont forgé la mémoire et le patrimoine culturel iraniens. Ces hommes et ces femmes ne sont pas uniquement des combattants : ils sont avant tout porteurs d’une conception exigeante de la morale et de l’éthique, fondée sur les notions de courage, de bravoure, de simplicité, de contrôle des passions, de dépassement des apparences, de l’abandon de l’orgueil ou encore de la connaissance de soi. Ce système de valeurs spirituelles a comme principal dessein l’amélioration de l’être et de la vie.

La lutte, au-delà du sport

Gholam Reza Takhti s’exerçant avec des poids traditionnels dans un zurkhâneh.
pahlavani.com

Si la guerrière Gordafarid figure parmi les héroïnes de premier plan, l’un des grands héros de cette épopée légendaire est Rostam, symbole par excellence du javânmard, chevalier guidé par un code d’honneur et une bravoure inébranlables. Doté du titre militaire de jahân·e pahlavân (soit le pahlavân du monde, qui fait référence à cet idéal d’humanité mêlant prouesses athlétiques et qualités morales), Rostam allait parfois jusqu’à sceller l’issue d’un combat à mains nues, afin de ne pas tirer avantage des faiblesses de son adversaire et d’obtenir la victoire à armes égales.

Cette aptitude à ne pas exploiter les incapacités ou les blessures de leurs concurrents fera d’ailleurs la renommée et la légende des plus grands lutteurs iraniens contemporains, à l’exemple de Gholam Reza Takhti (1930-1968), premier champion olympique iranien de lutte libre. Lors d’un combat contre le Soviétique Alexandre Medved, il refusa de s’en prendre au genou blessé de ce dernier, un geste qui lui coûta la victoire mais consacra durablement sa réputation d’homme d’honneur.

Le métier de lutteur professionnel, tel qu’il est décrit dans les textes du monde musulman aux XIIIe et XVe siècles, fut associé à la pensée mystico-religieuse du soufisme qui prédominait dans les cours royales des sultans du Moyen-Âge. Ainsi, les souverains safavides (1501-1736), issus de cet ordre mystique qu’ils entendaient renforcer, favoriseront l’essor de la lutte en tant qu’art véritable, associé à la méditation, à la contemplation et aux vertus spirituelles les plus gratifiantes.

De l’Afrique du Nord à l’Asie centrale, des Balkans jusqu’aux confins de l’Inde, les lutteurs vont former des confréries régies par un officiel de la cour et s’entraîner dans des gymnases traditionnels appelés zurkhâneh (littéralement, maisons de la force). Bien que leur origine reste difficile à retracer, leur existence remonterait à l’empire achéménide où leur fonction principale était d’assurer la consolidation des réseaux militaires, et plus tard la résistance de ces derniers face aux multiples incursions ennemies. Dans la littérature française, l’existence de ces gymnases n’est attestée qu’à partir du XVIIe siècle dans deux récits de voyages : Estat de la Perse en 1660 du père Raphaël du Mans, de son vrai nom Jacques Duterte, traducteur auprès des rois safavides et moine capucin responsable d’un couvent à Ispahan de 1647 à sa mort en 1669 ; et celui du chevalier Jean Chardin (1643-1713), explorateur et auteur du Journal de voyage du chevalier Chardin en Perse et aux Indes orientales.

Le retour en grâce des femmes

Si la littérature reste très avare sur le rôle des femmes dans l’histoire du sport de manière générale, les combats qu’elles mènent aujourd’hui interrogent sur l’existence d’une possible continuité avec des expériences passées. Depuis l’instauration de la République islamique en 1979, les caractéristiques de la lutte ont été remaniées selon des critères issus de la doctrine politique chiite. Celle-ci établit une réglementation inégale entre les hommes et les femmes et conditionne l’accès des Iraniennes au sport à l’imposition d’un code vestimentaire strict. Si elles en demeurent encore exclues, les Iraniennes pratiquent la lutte dans des espaces privés, sans cesser de réclamer l’ouverture des gymnases ni d’imposer leur présence dans un héritage culturel réinterprété à l’aune de considérations idéologiques.

« Iran : le sport, outil d’émancipation des femmes », France 24, 24 janvier 2017.

En Iran, le corps féminin actif, visible et compétitif, cristallise les tensions au sein du système de gouvernance, qu’il soit d’ordre clérical ou politique, entre ceux qui cherchent à restreindre les femmes dans un rôle et un statut circonscrits, et d’autres qui ambitionnent de faire du sport un domaine de légitimation (géo) politique et idéologique. Néanmoins, les athlètes iraniennes ont réussi, avec plus ou moins de succès selon les circonstances et les époques, à jouer un rôle actif dans le développement et l’identité de leur discipline.

Par leurs trajectoires individuelles, leurs prises de parole publiques et, surtout, leur persévérance face aux nombreuses contraintes et tentatives de découragement qui leur sont imposées, elles ont fait du sport, souvent au péril de leur vie ou de leur carrière, un véritable territoire de résistance, de désobéissance et de contestation sociale et politique.

La bravoure en héritage

Tous les mouvements de révolte qui ont jalonné l’histoire récente de l’Iran ont impliqué des athlètes. Aujourd’hui encore, à la suite de l’effroyable bain de sang qui s’est abattu sur un nombre incalculable de civils innocents, des défections en série ont lieu dans le monde du sport. Le célèbre attaquant Mehdi Ghayedi fut le premier sportif à annoncer, sur les réseaux, son retrait de l’équipe nationale de football. Il fut suivi par les joueuses Zahra Alizadeh et Kosar Kamali qui prirent à leur tour la décision de quitter le football. La violence inouïe exercée durant quarante-sept ans au nom du pouvoir et de l’idéologie aura brisé la vie de nombreux sportifs et sportives issus de toutes les disciplines.

Alors, qui mieux que cette jeune génération pour s’ériger en digne héritière des valeurs de bravoure et de courage qui irriguent, dans toute sa diversité, la civilisation iranienne ? Une génération qui incarne, au-delà d’elle-même, les aspirations et les indignations d’une population iranienne que rien, pas même la mort, ne semble pourvoir détourner de sa détermination à prendre la place qui lui revient dans l’avenir de son pays.

The Conversation

Caroline Azad ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. De la Perse antique à la République islamique : le sport au cœur de la civilisation iranienne – https://theconversation.com/de-la-perse-antique-a-la-republique-islamique-le-sport-au-coeur-de-la-civilisation-iranienne-277841

Démissions de maires et conseillers municipaux : des tensions enracinées dans une longue histoire

Source: The Conversation – France in French (3) – By Gaëlle Charcosset, Historienne, chercheuse associée au Laboratoire d’études rurales (LER), Université Lumière Lyon 2

*Grand banquet des maires de France* (v. 1900), par Raoul&nbsp;Arus (1848-1921), à l’occasion du 108<sup>e</sup>&nbsp;anniversaire de la proclamation de la République, le 21&nbsp;septembre 1792. Série «&nbsp;La France après la Commune&nbsp;». L’Art industriel Éditeur/Wikimedia Commons

Si les démissions de maires et de conseillers municipaux sont aujourd’hui sous les feux de l’actualité, elles résultent souvent de dissensions dans la gouvernance des communes qui prennent leur source dans l’histoire. Pour les comprendre, il faut revenir sur la manière dont les relations entre maires et conseillers municipaux se sont construites au XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ siècle. Une recherche dans la région du Beaujolais éclaire cette incomplète démocratisation de l’institution municipale et la variété des modes de gouvernement.


À l’été 2025, une enquête réalisée par Martial Foucault pour l’Association des maires de France révèle une hausse des démissions de maire durant le mandat en cours. Dans 31 % des cas, ce sont les dissensions avec le conseil municipal qui en sont la cause.

De même, la presse locale se fait souvent l’écho de démissions de conseillers municipaux, seuls ou en bloc, dénonçant l’« incapacité à échanger et le fait qu’il le [maire] décidait de tout » (Chanceaux-sur-Choisille, Indre-et-Loire), un dialogue « rompu » et des décisions « prises sans concertation préalable » (Palazinges, Corrèze), ou encore « le manque de communication, de considération pour les élus et le pouvoir de décision accaparé par des collaborateurs non élus » (Briançon, Hautes-Alpes).

Si leur hausse est récente, les démissions ainsi motivées sont anciennes et paraissent trouver leur source dans la manière même dont les deux institutions municipales, maire et conseil municipal, ont été conçues en interrelation au XIXe siècle.

Ainsi, à partir de la région du Beaujolais entre 1800 et 1940, il est possible de mettre en évidence que, si une progressive démocratisation accentue le rôle des conseillers municipaux, elle reste incomplète. Localement, pour ne pas dire communalement, des modes de gouvernement spécifiques ont défini les prérogatives effectives de chacun.

Une lente démocratisation de l’institution municipale

Si les fonctions municipales se généralisent durant la Révolution, c’est à partir du Consulat qu’elles se stabilisent et prennent la forme actuelle d’un maire et d’un conseil municipal. Dans un premier temps, le conseil municipal a un rôle très restreint. Constitué d’édiles nommés et renouvelés par moitié tous les dix ans, il est peu dynamique, touché par des démissions, des départs ou des décès, tandis que la figure du maire se construit comme agent de l’État, officier de l’état civil et représentant de la commune.

Avec l’introduction du principe électif, censitaire (1831) puis « universel » masculin à partir de 1848, un renouvellement plus fréquent et un élargissement de ses prérogatives (loi de 1837), le conseil municipal se consolide. Cela invite l’administration, qui procède encore à la nomination du maire et de l’adjoint, à ajuster ses choix. Ainsi, sous la monarchie de Juillet (1831-1848), les préfets doivent régulièrement tenir compte des forces en présence. Dans le département du Rhône, ils font alors le choix d’un maire dans le groupe ou « parti » qui paraît majoritaire et d’un adjoint parmi ses adversaires.

Sous le Second Empire, le magistrat et son adjoint peuvent être choisis en dehors et avant même les élections municipales ; cependant, devant les conflits et les critiques de l’autorité, les préfets renoncent dans les années 1860 à un choix hors conseil, si bien qu’ils peuvent concéder la présidence des assemblées municipales à des républicains.

Après six ans d’alternance entre élection du maire par le conseil municipal et nomination par l’administration, le principe électif est définitivement adopté (1876 ; 1882 pour les chefs-lieux de canton). La « charte » de 1884 conforte sur le plan législatif le fonctionnement démocratique de l’institution municipale, confirmant notamment la publicité des délibérations et permettant la permanence des commissions.

Une démocratisation incomplète

Cependant, sur le plan social, la démocratisation reste très relative. L’administration du début du XIXᵉ siècle a choisi pour maires des hommes bénéficiant d’une certaine aisance, le justifiant par l’instruction nécessaire et la capacité à consacrer du temps pour une fonction non rémunérée. En réalité, elle a aussi fait preuve de pragmatisme en recourant à des « notables », souvent grands propriétaires fonciers qui, par leur assise sociale et économique, exercent une autorité, un contrôle sur la société villageoise et qui, évincés, pourraient s’opposer à la municipalité nommée.

En dehors de ces notables, le recrutement au sein des élites villageoises est la règle conduisant à une surreprésentation des grands exploitants agricoles, des professions libérales et des artisans et commerçants. Le choix des électeurs pour leurs conseillers municipaux est par la suite similaire et se maintient sur la longue durée.

Valentin, père et maire de sa commune (1837)
Valentin père et maire de sa commune (1837).
Nicolas-Toussaint Charlet (1792-1845), dessinateur, peintre et lithographe/Wikimédia.

Sous la IIIe République, la compétition électorale paraît se réduire davantage autour de « familles éligibles », se caractérisant par leur enracinement, leur patrimoine et leur place dans la mémoire collective locale, ce que les ethnologues, sociologues et politistes ont analysé jusqu’au début du XXIᵉ siècle.

Dans les villages du Beaujolais, les compétitions électorales paraissent se jouer en moyenne entre une trentaine d’hommes et à peine une vingtaine pourrait espérer le succès de leur candidature (pour dix à douze élus). Au début du XXᵉ siècle, le recours au second tour se raréfie tant en nombre de places qu’il reste à pourvoir que de communes où il est nécessaire. Avant la Seconde Guerre mondiale, seuls les renouvellements de 1925 et de 1935 paraissent un peu plus disputés.

Des modes de gouvernement municipaux, de l’exercice solitaire à la collégialité

Derrière cette tendance générale, ce sont des modes de gouvernement différents que les registres des délibérations municipales permettent de mettre au jour. En comparant les conseils municipaux de deux communes distantes d’à peine 20 km, ce sont deux fonctionnements radicalement différents qui émergent et qui se perpétuent pendant un siècle et demi.

À Odenas, le maire, qu’il s’agisse du châtelain légitimiste dans les années 1820 ou de l’avocat radical-socialiste un siècle plus tard, exerce de manière solitaire, le conseil municipal paraissant se limiter à enregistrer ses décisions. Aucun conflit ou désaccord ne transparaît dans les délibérations, les commissions permanentes impulsées par le préfet au début du XXᵉ siècle sont vite abandonnées. L’adjoint et le secrétaire de mairie sont les relais quotidiens du maire.

À Chamelet, c’est la collégialité qui s’impose : le maire est souvent « autorisé », « prié », « invité » à agir en fonction des délibérations prises, la vérification de ses comptes confiée à des édiles dont la fortune et la position sociale garantissent leur indépendance à son égard, la direction des travaux sur les chemins vicinaux exercée par les édiles alors qu’en théorie, elle lui revient. Les délibérations, plus fréquentes, sont marquées par de nombreux échanges que l’on prend soin de transcrire, de propositions faites par les uns, de votes à main levée ou à bulletin secret selon les circonstances ; les commissions y sont précoces, structurées et engagent tous les conseillers en fonction de leurs compétences.

Si les rapports de force sociaux ne sont pas totalement étrangers à ces deux modes de gouvernement, ils ne s’y réduisent pas, mettant en évidence la construction de savoir-faire administratifs et délibératifs, d’habitudes – et la compétition en cercle fermé y contribue pleinement – qui n’empêchent ni les évolutions ni des oscillations d’un mode à l’autre, plus marquées dans d’autres communes, provoquant parfois des crises et des démissions. Ces différences d’une commune à l’autre discutent aussi de la plus ou moins grande démocratisation de l’institution municipale qui s’est opérée.

Les secrétaires de mairie interrogés au début des années 2000 pouvaient témoigner, quand ils exerçaient dans plusieurs communes, de ces modes de gouvernement différents qui se maintenaient.

The Conversation

Gaëlle Charcosset ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Démissions de maires et conseillers municipaux : des tensions enracinées dans une longue histoire – https://theconversation.com/demissions-de-maires-et-conseillers-municipaux-des-tensions-enracinees-dans-une-longue-histoire-274791

Tunisie : les médecins pratiquent une discrimination subtile envers les patients les plus pauvres , selon une enquête

Source: The Conversation – in French – By Timothy Powell-Jackson, Professor of Health Economics, Global Health Economics Centre, London School of Hygiene & Tropical Medicine

Les personnes ayant des revenus plus faibles et un niveau d’éducation moins élevé tombent plus souvent malades. Elles ont un aussi un accès plus difficile aux soins et vivent moins longtemps. C’est l’une des conclusions les plus constantes des recherches menées dans le domaine de la santé à travers le monde.

Mais les médecins eux-mêmes amplifient-ils ces inégalités ?

En tant qu’économistes de la santé intéressés par le comportement des prestataires de soins, nous avons cherché à explorer un facteur peu étudié des inégalités en matière de santé en Tunisie : la question de savoir si les médecins traitent différement les patients selon leur origine selon le milieu socio-économique lors d’une consultation.

Nous avons choisi la Tunisie car c’est un pays à revenu intermédiaire où les inégalités socio-économiques et sanitaires s’accentuent. Jusqu’à récemment, il existait peu de preuves solides de discrimination de la part des prestataires de soins de santé dans les pays à revenu faible et intermédiaire, où les inégalités en matière de santé sont souvent plus importantes et les systèmes de santé plus sollicités que dans les pays plus riches.

Nous avons conçu une expérience d’audit dans le pays, en envoyant des patients standardisés (des travailleurs de terrain formés pour se faire passer pour des patients anonymes) présentant des symptômes identiques à des médecins généralistes publics et privés.

Nous avons varié l’attitude et l’apparence des patients afin qu’ils semblent « pauvres » ou « issus de la classe moyenne ». Les profils des patients ont été élaborés à partir de recherches qualitatives antérieures afin de refléter la manière dont les médecins perçoivent généralement les différences socio-économiques. Le problème médical étant identique à chaque consultation, toute différence dans le comportement des médecins pouvait être attribuée à leur perception du milieu socio-économique du patient.

Nous n’avons trouvé aucune preuve que les médecins traitaient les patients différemment. Les diagnostics et les décisions thérapeutiques étaient similaires pour tous les profils sociaux. Mais notre étude a révélé une forme plus subtile d’inégalité : si les patients les plus pauvres recevaient un traitement médical similaire à celui des patients plus aisés, ils étaient moins susceptibles :

  • d’obtenir des explications sur leur maladie et les raisons du traitement proposé

  • d’obtenir des conseils médicaux corrects sur les recommandations futures.

Nous avons conclu qu’en communiquant moins efficacement avec les patients les plus pauvres, les médecins pouvaient contribuer indirectement aux inégalités en matière de santé.

Les inégalités en matière de santé ne s’arrêtent pas à la porte de la clinique

Des recherche menées dans des pays à revenu élevé ont montré que les jugements des médecins peuvent parfois être influencés (souvent inconsciemment) par le milieu social du patient.

Cela influe sur le temps que les médecins consacrent à expliquer un diagnostic, sur le sérieux avec lequel ils prennent les préoccupations du patient et sur la clarté avec laquelle ils communiquent les étapes suivantes.

Pour explorer cette question, nous avons mené une expérience sur le terrain auprès de 130 médecins généralistes en Tunisie. Deux patients standardisés ont rendu visite à chaque médecin. Ils ont tous suivi le même scénario soigneusement élaboré et ont présenté le même problème médical : les symptômes d’une bronchite aiguë, une affection courante qui ne nécessite généralement pas d’antibiotiques.

La seule différence résidait dans la manière dont les patients acteurs se présentaient socialement.

Certains patients semblaient plus pauvres, s’exprimaient avec hésitation et portaient des vêtements bon marché. D’autres semblaient appartenir à la classe moyenne, communiquaient avec plus d’assurance et portaient des vêtements plus élégants.

Ce que nous avons découvert

Les résultats étaient mitigés et révélateurs.

Tout d’abord, rien n’indiquait que les médecins dispensaient des soins de moins bonne qualité aux patients plus pauvres. Les diagnostics et les décisions thérapeutiques étaient similaires quel que soit le profil social. Cela est rassurant et suggère que les médecins ne dispensaient pas délibérément des soins de moindre qualité aux patients qu’ils percevaient comme plus pauvres.

Cependant, la qualité globale des soins était faible pour tout le monde. Seul un patient sur trois environ était pris en charge selon les meilleures pratiques. Plus de 90 % ont reçu des traitements inutiles, le plus souvent des antibiotiques ou des stéroïdes.

Deuxièmement, les patients les plus pauvres étaient moins susceptibles de devoir payer leurs médicaments. Les médecins leur donnaient souvent des échantillons gratuits, généralement fournis par les laboratoires pharmaceutiques. Bien que cela puisse sembler généreux, la plupart de ces médicaments étaient inutiles. Les médicaments gratuits n’améliorent pas la santé s’ils n’auraient pas dû être prescrits en premier lieu.

La différence la plus frappante est apparue ailleurs.

L’inégalité cachée : la communication

Les patients les plus pauvres étaient moins susceptibles de recevoir une explication claire de leur état de santé. Ils recevaient moins d’informations sur les raisons pour lesquelles un médicament leur était prescrit. Ils étaient moins susceptibles de recevoir des conseils sur ce qu’il fallait faire si leurs symptômes s’aggravaient ou quand revenir pour un suivi. Ces écarts étaient plus prononcés dans les cliniques privées. Il se peut que les médecins y adaptent leur communication aux patients ayant une plus grande capacité de paiement, qui sont plus susceptibles de revenir.

Seule une recherche minutieusement conçue permet de mettre en évidence ces inégalités en matière de communication. Cette forme d’inégalité est « cachée » car elle est moins visible que les différences de diagnostic ou de traitement : elle apparaît rarement dans les dossiers médicaux, lorsqu’ils existent, et a été beaucoup moins documentée que d’autres inégalités dans les soins de santé.

Une bonne communication n’est pas simplement une question de courtoisie, c’est un élément important des soins. Comprendre une maladie aide les patients à suivre leur traitement, à éviter des inquiétudes inutiles et à savoir quand demander de l’aide. Lorsque les explications font défaut, les patients sont amenés à deviner, à mal comprendre ou à retarder les soins.

Au fil du temps, ces petites différences peuvent s’accumuler. Les patients qui quittent systématiquement les consultations avec moins d’informations peuvent avoir du mal à gérer leur santé, même si la décision médicale initiale était correcte.

Pourquoi ces résultats sont-ils importants ?

Notre étude ne suggère pas que les médecins tunisiens discriminent intentionnellement les patients les plus pauvres dans leurs décisions cliniques. Mais les différences dans la qualité de la communication et des conseils peuvent néanmoins renforcer les inégalités.

Une ordonnance sans explication n’est pas la même chose qu’un traitement qui permet aux patients de comprendre et de gérer leur état de santé.

Ces résultats soulignent également l’urgence de lutter contre les prescriptions inappropriées. L’utilisation généralisée d’antibiotiques inutiles observée dans cette étude reflète les tendances observées dans des pays tels que l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud.
Cela contribue à la résistance aux médicaments, à l’augmentation des coûts et à des effets secondaires évitables : des problèmes qui touchent tout le monde, mais qui frappent souvent plus durement les populations les plus pauvres.

Perspectives d’amélioration

Alors que la Tunisie réforme l’enseignement médical et les pratiques du système de santé, il existe une opportunité évidente de placer la communication avec les patients au centre des soins. Cependant, les implications dépassent le cadre de la Tunisie. Dans une grande partie de l’Afrique, les systèmes de santé fonctionnent avec d’énormes contraintes de capacité, des consultations courtes, des charges de travail variables et de profondes fractures sociales. Ces conditions peuvent influencer les rendez-vous médicaux et creuser les écarts de communication.

Renforcer la capacité des médecins à expliquer, écouter et s’adapter aux patients issus de milieux sociaux différents pourrait contribuer à réduire ces inégalités cachées.

Encourager des explications plus claires, de meilleurs conseils sur le suivi et une plus grande sensibilisation aux préjugés inconscients sont des changements relativement peu coûteux qui peuvent avoir un rendement élevé.

La continuité des soins, qui consiste à faire en sorte que les patients consultent régulièrement le même médecin, peut réduire davantage le recours à des jugements sociaux hâtifs dans la prise de décision clinique.

Cet article est basé sur les recherches doctorales du Dr Rym Ghouma. Elle a dirigé la conceptualisation de l’étude, le travail sur le terrain, l’analyse des données et la rédaction de l’article universitaire. Elle est actuellement consultante en économie de la santé pour la Direction de la santé de l’OCDE.

The Conversation

Timothy Powell-Jackson bénéficie d’un financement du Medical Research Council (Royaume-Uni) et du National Institute for Health and Care Research (Royaume-Uni).

Mylene Lagarde reçoit un financement du Medical Research Council (Royaume-Uni).

ref. Tunisie : les médecins pratiquent une discrimination subtile envers les patients les plus pauvres , selon une enquête – https://theconversation.com/tunisie-les-medecins-pratiquent-une-discrimination-subtile-envers-les-patients-les-plus-pauvres-selon-une-enquete-277556

Boncana Maïga était le maestro malien de la salsa africaine : comment il a façonné la musique dansante

Source: The Conversation – in French – By Lucy Durán, Professor emeritus of music, SOAS, University of London

Le décès du célèbre flûtiste, compositeur et arrangeur malien Boncana Maïga à l’âge de 77 ans marque la fin d’une époque dans la musique de l’Afrique de l’Ouest.

C’était un interprète et un chef d’orchestre charismatique, doté d’un talent musical inné et d’une oreille fine. Son histoire est unique et n’aurait pu se produire qu’à cette époque, grâce à sa personnalité et à sa formation musicale, à Cuba.

En tant que musicienne, productrice et chercheure spécialisée dans la musique malienne et cubaine, j’ai suivi la carrière de Boncana Maïga pendant de nombreuses années. J’ai travaillé avec de nombreux groupes de danse cubains et j’ai produit de nombreux albums primés de musiciens maliens.

Maïga ne s’est jamais particulièrement intéressé aux instruments traditionnels de son pays natal. Sa véritable passion était plutôt la composition et l’arrangement pour les orchestres de danse. Ce talent allait avoir un impact majeur sur la musique populaire du Mali à l’ère post-indépendance.

Salsa africaine

Maïga restera sans doute dans les mémoires comme le producteur musical des nombreux albums Africando (1992-2013) qui fusionnaient la musique de danse latine avec les voix d’Afrique de l’Ouest. La musique afro-cubaine était populaire depuis longtemps et il y a ajouté un style unique de « salsa africaine », une musique entraînante appréciée sur les pistes de danse du monde entier.

On peut toutefois affirmer que le groupe qu’il a formé à Cuba dans les années 1960, Las Maravillas de Mali (Les Merveilles du Mali), avec des musiciens maliens, est son héritage le plus important et le plus durable, bien que le moins documenté.

L’album Las Maravillas de Mali, enregistré à Cuba en 1965, est un joyau de son époque, qui met en valeur les premières compositions et la musicalité de Maïga. Le groupe comprend des voix masculines, des flûtes, des violons, un piano et des percussions, avec des chansons en espagnol, en français et dans les langues maliennes.

Toutes les principales formes de danse cubaines y sont présentes : boléro, danzón, son montuno, chachacha, guaracha. Le groupe maîtrisait parfaitement le style charanga (flûtes et violons), même s’il était à Cuba depuis moins d’un an. Il est clair que Boncana Maïga avait un talent exceptionnel en tant que leader du groupe et flûtiste.

Qui était Boncana Maïga ?

Le Mali est bien connu pour ses musiciens traditionnels virtuoses (Ali Farka Touré, Toumani Diabaté, Oumou Sangaré et bien d’autres). Maïga, en revanche, est venu à la musique avec une perspective très différente.

Il était un Songhaï, né et élevé à Gao, dans le nord-est du Mali (aujourd’hui zone interdite en raison de l’insurrection djihadiste). Selon la plupart des sources, il serait né en 1949, mais il est possible qu’il soit né en 1947, voire plus tôt. À l’époque, il était courant au Mali de délivrer des certificats de naissance qui modifiaient l’année de naissance réelle, afin de rajeunir ou de vieillir la personne. Une photo de Maïga jouant de la flûte à Cuba en 1965 suggère qu’il avait au moins 18 ans à l’époque, et non 16 comme cela aurait été le cas s’il était né en 1949.

Ayant grandi dans une ville isolée, Maïga, qui n’avait aucune formation musicale, a appris seul à jouer du saxophone, un instrument moderne dont on entendait peu parler à l’époque dans la région.

En 1959, un an avant l’indépendance du Mali, il a formé un groupe appelé Negro Band de Gao, qui a attiré l’attention du premier président du Mali, Modibo Keita, un leader visionnaire avec un programme socialiste.

Keita a reconnu le potentiel du talent musical du Mali pour cultiver une image internationale pour le pays nouvellement formé. Cuba offrait une excellente formation musicale, et Keita avait noué de bonnes relations avec Fidel Castro.

Keita a donc sélectionné dix jeunes musiciens maliens talentueux pour étudier la musique à Cuba, au Conservatoire Alejandro García Caturla de La Havane, en leur accordant des bourses. L’un d’entre eux était Boncana Maïga.

Ils sont partis à l’aventure dans un monde complètement différent. Ils sont arrivés en 1964 et sont restés huit ou neuf ans. Cette aventure allait avoir un impact durable sur le développement de la musique populaire ouest-africaine et sur la carrière de Maïga.

Cuba

Le flûtiste Dramane Coulibaly était l’un des musiciens maliens qui ont appris à lire et à écrire la musique à Cuba et, comme Maïga, à jouer de la flûte.

J’ai rencontré Coulibaly au Mali et j’ai travaillé avec lui. Nous avons eu de nombreuses conversations sur Cuba, en espagnol, qu’il parlait encore couramment. Il m’a dit que La Havane était un lieu d’apprentissage très intense et que la formation y était rigoureuse.

Trois des étudiants maliens ont abandonné leurs études et sont rapidement rentrés chez eux, mais les sept autres (dont Coulibaly) sont restés et ont formé un groupe, Las Maravillas de Mali, avec Maïga comme arrangeur et chef d’orchestre. Certains membres du groupe se sont installés à La Havane, se sont mariés avec des Cubaines et ont eu des enfants là-bas.

De retour au Mali

Au début des années 1970, sous la présidence de Moussa Traoré – qui avait pris le pouvoir lors d’un coup d’État en 1968 –, le groupe a été rappelé au Mali.

Coulibaly a déclaré que cela avait été traumatisant. En 2001, j’ai enregistré certaines de nos conversations dans le cadre de mes recherches en cours. Il m’a dit

Nous nous étions habitués à la décontraction cubaine, aux amitiés chaleureuses, aux nombreuses occasions de se produire, à l’éducation gratuite, au système de santé gratuit. J’ai quitté l’île à contrecœur, pensant que j’y reviendrais bientôt. Cela ne s’est pas produit. Je n’ai jamais revu ma femme cubaine et j’ai dû lutter pour joindre les deux bouts à Bamako.

À Bamako, Maïga a commencé à se faire un nom en tant que chef d’orchestre. Certains membres des Maravillas de Mali se sont regroupés pour former Le National Badema (La Famille nationale), emblématique du nouveau régime.

Avec son flair caractéristique, Maïga fit venir de son village le jeune chanteur griot talentueux Kassemady Diabaté pour rejoindre le groupe. Il comprenait la nécessité de placer des chanteurs traditionnels au premier plan de ses groupes, afin de donner à la musique une saveur locale.




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Cependant, Maïga ne devait pas rester longtemps au Mali. Il n’y avait pas assez d’opportunités pour son type de travail orchestral. Il ne s’intéressait qu’aux orchestres modernes et aux groupes de danse, et les musiciens traditionnels ne savaient pas lire la musique et n’avaient pas la formation nécessaire pour jouer des styles afro-cubains.

En Côte d’Ivoire

Maïga, toujours très demandé en tant que chef d’orchestre, s’installe en Côte d’Ivoire, où il crée RTI (Radiodiffusion Télévision Ivoirienne), un orchestre composé d’instruments modernes dont tous les musiciens savaient lire la musique.

Au début des années 1980, Abidjan disposait de studios d’enregistrement et était un centre important de l’industrie musicale ouest-africaine. Des musiciens célèbres tels que la Sud-Africaine Mariam Makeba et le Camerounais Manu Dibango y ont fait escale, se produisant avec la RTI. C’est là que Maïga a également enregistré – et, semble-t-il, produit – certains des plus grands chanteurs traditionnels du Mali, tels que Nahawa Doumbia et Kandia Kouyaté. (Kandia m’a confié lors d’une interview à Paris en 1998 qu’il y occupait uniquement un rôle de direction et non de création.)

Africando

Maïga s’est ensuite installé en Europe, où il a produit des albums avec Syllart, un label basé à Paris qui a lancé la carrière du Malien Salif Keita, entre autres. En collaboration avec le fondateur du label sénégalais Ibrahima Sylla, il a créé Africando. Il s’agissait d’un groupe de danse « salsa » vedette de la scène musicale latine, notamment à New York, accompagné de chanteurs invités provenant de plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest.

Africando a connu un succès financier et critique considérable. Les musiciens ont fait de nombreuses tournées et concerts et ont sorti de nombreux albums. Malgré des performances vocales sublimes, les arrangements du groupe ont parfois été critiqués pour leur caractère stéréotypé.

Boncana Maïga était le dernier membre survivant de Las Maravillas de Mali, et avec son décès, ce groupe éphémère mais très talentueux disparaît à jamais.

Il a certainement contribué à faire prendre conscience des liens entre l’Afrique et l’Amérique latine, le Mali et Cuba, qui remontent à l’époque de la traite transatlantique d’esclavage. Les musiciens maliens continuent d’avoir un fort sentiment d’attachement à la musique cubaine, qui fait partie de cet héritage, et Maïga l’a mis en valeur dans la culture populaire.

The Conversation

Lucy Durán does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Boncana Maïga était le maestro malien de la salsa africaine : comment il a façonné la musique dansante – https://theconversation.com/boncana-ma-ga-etait-le-maestro-malien-de-la-salsa-africaine-comment-il-a-faconne-la-musique-dansante-277986

Derrière les invasions biologiques, un remodelage silencieux des écosystèmes

Source: The Conversation – France (in French) – By Franck Courchamp, Directeur de recherche CNRS, Université Paris-Saclay

Et si on pensait le problème des espèces invasives au-delà du cadre strict de l’espèce ? En effet, les invasions biologiques interagissent étroitement avec l’écosystème local : elles peuvent modifier durablement les sols, l’eau ou encore les interactions écologiques. Nous avons développé un nouvel outil de classification pour mieux tenir compte de ces effets, encore trop souvent ignorés.


Lorsque l’on évoque les invasions biologiques, l’imaginaire collectif convoque souvent une scène de duel dramatique : un prédateur qui débarque d’un autre continent pour éradiquer une proie native. Pourtant, cette focalisation sur le risque direct d’extinction occulte une réalité bien plus insidieuse. En effet, bon nombre des invasions les plus dévastatrices ne se contentent pas d’éliminer des espèces : elles remodèlent fondamentalement l’environnement. Elles altèrent les habitats, recâblent les interactions entre espèces et modifient des processus vitaux d’une façon que les listes d’espèces menacées ne sauraient révéler à elles seules.

Prenez la chèvre, le cheval sauvage ou le cerf, introduits sur des îles où ces espèces ne sont pas natives. Leur voracité peut conduire la flore locale à l’extinction, mais leur impact s’inscrit bien plus profondément, dans la chair même du paysage.

Ces herbivores envahissants compactent les sols, accélèrent l’érosion, ouvrent les sous-bois, ce qui modifie ensuite les régimes de feux de forêt. Leur action laisse des cicatrices sur les paysages bien après que les troupeaux aient disparu. Ces bouleversements systémiques menacent la biodiversité tout aussi profondément que la perte d’une espèce.




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Pour naviguer dans cette complexité, les sciences des invasions biologiques s’appuient sur un outil de référence international : l’EICAT (Environmental Impact Classification for Alien Taxa, en français, classification de l’impact environnemental des taxons exotiques). Ce cadre pionnier a marqué une avancée majeure, offrant une méthode transparente et fondée sur des preuves pour classer les envahisseurs selon la sévérité de leurs effets sur les espèces natives.

Cependant, l’EICAT a un angle mort important : il place l’espèce au cœur de son raisonnement. Il attribue ainsi un score de sévérité global unique à un envahisseur donné, généralement basé sur le pire scénario enregistré pour toutes ses invasions connues. Intéressante pour permettre la priorisation des enjeux à l’échelle mondiale, cette approche gomme les subtilités des écosystèmes locaux, chacun possédant ses propres vulnérabilités. C’est pourquoi, dans une étude récemment publiée dans la revue PLOS Biology, nous proposons d’aller plus loin.

L’architecture invisible des invasions

De fait, les invasions biologiques génèrent un spectre d’impacts qui vont bien au-delà de la simple prédation ou compétition entre espèces considérées dans les évaluations classiques. Dans une synthèse publiée en 2025, nous avions catalogué 19 types distincts d’impacts environnementaux.

Lorsque nous avons examiné l’ensemble des impacts documentés, il est devenu évident que la plupart opèrent au niveau des communautés, des écosystèmes ou des processus physiques. 12 de ces catégories concernent des échelles plus larges que celle de l’espèce, par exemple le cycle des nutriments, la structure de l’habitat ou les propriétés physiques du sol et de l’eau, dont les impacts sont donc sous-estimés.

Sont ainsi considérés trois niveaux distincts :

  • celui des individus et populations (avec des impacts sur le comportement ou la santé des individus par exemple),

  • celui des communautés d’espèces (assemblages d’espèces et aires de distribution par exemple)

  • et enfin celui des écosystèmes et de leurs composantes abiotiques, c’est-à-dire physiques et chimiques non vivants de l’environnement, mais affectant les organismes vivants (la pollinisation ou le régime des feux par exemple).

Le castor est une espèce dite « ingénieur d’écosystèmes ».
Max Saeling

Tous ces impacts sont documentés, étendus et souvent sévères, mais restaient encore largement ignorés par les classifications actuelles, qui se concentrent avant tout sur la perte d’espèces natives.

Cette omission est critique, car de nombreuses espèces envahissantes agissent comme des « ingénieurs des écosystèmes – par exemple, le castor. Ces organismes ne se contentent pas d’habiter un environnement donné, mais le modifient activement, influençant le destin de communautés entières.

Pour capturer cette nuance, nous avons développé dans notre dernière étude un outil complémentaire d’évaluation, que nous avons baptisé EEICAT (Extended Environmental Impact Classification for Alien Taxa, en français, classification étendue des impacts environnementaux des invasions biologiques). Autrement dit, une version étendue de l’EICAT.




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De l’envahisseur à l’invasion

L’EEICAT n’est pas un remplacement, mais une évolution de l’EICAT qui déplace le périmètre de l’espèce invasive à celle l’événement d’invasion. Il permet ainsi d’évaluer l’ensemble des 19 types d’impacts (et non seulement 12 comme précédemment).

Prenons par exemple les systèmes aquatiques envahis par les moules zébrées (Dreissena). Dans d’innombrables lacs, ces mollusques menacent les populations de moules natives par compétition et bio-incrustation (aussi appelé biofouling, qui correspond à la colonisation biologique des surfaces sous-marines, par exemple la surface immergée des navires).

Moules zébrées (Dreissena polymorpha) installées sur une moule endémique.

Cette compétition avec les moules natives est bien capturée par les évaluations standard. Mais celles-ci ignorent qu’elles transforment l’eau elle-même. En filtrant massivement les particules, ces moules invasives réduisent la turbidité, altèrent les cycles des nutriments et déclenchent des changements en cascade dans la végétation et les réseaux trophiques (c’est-à-dire, les chaînes alimentaires).

L’EEICAT permet alors de cartographier, avec un cadre unique, à la fois les effets directs portés à la biodiversité et la réingénierie écosystémique du lac.

Une logique similaire s’applique pour les espèces terrestres. La fourmi d’Argentine (Linepithema humile), par exemple, est connue pour complètement éliminer les nombreuses fourmis natives des régions envahies. Mais son influence est bien plus profonde. En perturbant les mutualismes anciens entre plantes et insectes, ces envahisseurs altèrent la dispersion des graines, la pollinisation, les assemblages d’invertébrés et même les processus du sol.

La fourmi d’Argentine, accidentellement propagée dans le monde du fait du commerce international, est une espèce invasive de fourmi particulièrement agressive envers les autres espèces de fourmis.
Alex Wilde (réutilisation interdite sans autorisation)

Ces effets indirects au niveau communautaire varient considérablement selon le climat et l’intégrité de l’écosystème récepteur, si bien que chaque invasion pourra manifester des effets différents. Avec l’EEICAT, on peut désormais les prendre en compte.




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Des invasions variables en fonction du contexte, même pour un même envahisseur

Ce sont probablement les invasions biologiques touchant le règne végétal qui plaident le plus pour une telle approche centrée sur l’invasion et non l’envahisseur. Les espèces d’Acacia, introduites mondialement, agissent comme des caméléons écologiques. En Afrique du Sud, elles saturent les sols en azote et assèchent les cours d’eau, supprimant agressivement la flore native du Fynbos.

En France méditerranéenne, l’impact se déplace : l’Acacia argenté (Acacia dealbata, appelé aussi Mimosa d’hiver), très inflammable, modifie radicalement le régime des feux. Par l’accumulation de litière, il crée une « échelle de feu », qui permet aux flammes de monter dans la canopée. Il rend de ce fait les incendies beaucoup plus difficiles à maîtriser.

De plus, le passage du feu lève la dormance de ses graines : une zone brûlée voit souvent une explosion de mimosas, rendant la zone encore plus inflammable pour l’avenir. Cet arbre invasif perturbe également l’hydrologie locale par une consommation d’eau excessive qui réduit le débit des nappes de surface en période estivale. L’EECIAT permet de documenter ces contrastes, où chaque preuve contextuelle redéfinit la sévérité de l’invasion.




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Réinterpréter l’histoire écologique des invasions

Adopter l’EEICAT n’implique pas de réinventer la roue. Il est possible de l’appliquer aux études d’impact existantes déjà produites au cours des dernières décennies. Il est d’ailleurs organisé selon les cinq mêmes niveaux de sévérité que l’EICAT, avec une échelle allant de préoccupation minimale à impact massif, avec les mêmes règles. Cette rétrocompatibilité permet de réinterpréter de façon plus large et plus précise l’histoire écologique des invasions.

Parce que l’EEICAT est basé sur l’invasion, et non sur l’espèce, il permet de rendre compte des différentes façons dont une espèce invasive peut avoir des effets en fonction des écosystèmes, comme l’acacia, ou encore comment plusieurs envahisseurs peuvent cumuler les pressions sur un même écosystème. Ce sont des enjeux que des scores globaux ne savaient jusqu’à aujourd’hui pas articuler.

Les invasions biologiques ne se résument pas à la perte d’espèces : elles sont aussi une réécriture silencieuse des écosystèmes. De la chimie du sol au rythme des feux de forêt, leurs impacts résonnent dans l’environnement bien après leur arrivée. En embrassant le cadre EEICAT, nous pouvons enfin capturer toute l’ampleur de ce que les invasions biologiques font réellement aux écosystèmes, et adapter nos stratégies de gestion aux réalités complexes du monde vivant, invasion par invasion.


Créé, en 2007, pour aider à accélérer et à partager les recherches scientifiques sur des enjeux sociaux majeurs, le Fonds d’Axa pour la recherche soutient près de 700 projets dans le monde mené par des chercheurs issus de 38 pays, dont celui de Franck Courchamp. Pour en savoir plus, visiter le site ou bien sa page LinkedIn.

The Conversation

Franck Courchamp a reçu des financements du Fond AXA pour la Recherche.

Laís Carneiro a reçu des financements du Fond AXA pour la Recherche.

ref. Derrière les invasions biologiques, un remodelage silencieux des écosystèmes – https://theconversation.com/derriere-les-invasions-biologiques-un-remodelage-silencieux-des-ecosystemes-277411