Face à l’IA, l’enseignant ne doit pas se transformer en chasseur de fraudes, mais repenser sa pédagogie

Source: The Conversation – in French – By Cécile Méadel, Professeure en sciences de l’information et de la communication, Université Paris-Panthéon-Assas

Aussi performantes soient-elles, les intelligences artificielles génératives ne peuvent remplacer les professeurs dans leur travail d’éducation à l’esprit critique auprès des élèves. Mais pour bien remplir ce rôle, ils doivent remettre en perspective leurs pratiques et réinventer leur pédagogie.


On le sait, les intelligences artificielles (IA) génératives sont en mesure de rédiger des textes, de traiter des corpus, de générer des contenus multimédias et de résoudre des équations complexes… soit des opérations traditionnellement demandées aux étudiants.

À l’université, elles provoquent (à nouveau et encore) des débats sur la place des machines dans l’acquisition de compétences. Si les étudiants s’appuient trop sur elles, ne risquent-ils pas de considérer certaines compétences comme obsolètes ? Peut-on apprendre sans pratiquer, en déléguant la tâche à une machine ?

Les réponses se multiplient avec un discours catastrophiste. Des enquêtes se font l’écho de pertes cognitives liées à l’usage des IA, comme l’explique la dernière étude du MIT, selon laquelle les utilisateurs d’intelligences artificielles génératives sous-performeraient systématiquement.




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Sont aussi interrogées les limites du modèle : les bases de données ne risquent-elles pas de se dégrader à force de se nourrir avec les résultats qu’elles produisent ? Sans compter le très lourd impact environnemental et humain de ces outils.

De tels discours prêtent des capacités infinies et incontrôlables à ces outils. Ils nourrissent le discours de toute-puissance des industries numériques et s’inscrivent dans un imaginaire de science-fiction. Ils négligent leur caractère économique et le fait que l’IA est un terme choisi par son potentiel marketing. Penser en termes d’effets, sans nourrir la discussion et sans contradiction, laisse les Big Tech piloter le débat.

Questionner la verticalité de l’enseignement

Ces outils sont indéniablement puissants, même s’ils ne peuvent pas tout faire. Leur facilité d’accès et leur rapidité font qu’ils sont largement mobilisés par les étudiants, comme le répètent ad nauseam sondages, articles et rapports publics. Or, cet usage est difficilement traçable et la situation ira en s’accentuant, car les intelligences artificielles génératives se multiplient et se diversifient, leur qualité augmente et les limites ou hallucinations évidentes autrefois (c’est-à-dire, il y a deux ans) s’atténuent.

En même temps, leurs effets sont désormais mis en lumière : la non-appropriation des productions, les limites de la réflexion et l’accroissement des inégalités.

La bonne nouvelle est que le combat pour affirmer que les intelligences artificielles génératives ne peuvent pas remplacer la réflexion n’est pas perdu d’avance. Mais il faut changer la focale du problème : comment en faire un « amplificateur d’intelligence » et non un substitut hébétant ?

Ces outils questionnent le modèle d’apprentissage encore largement vertical en France. Qui n’a jamais assisté dans un amphithéâtre à un cours magistral sans interactions pour en ressortir avec le constat de la passivité des étudiants ? Une passivité qui préexistait aux intelligences artificielles génératives. Ce n’est donc pas une chasse aux fraudes qui doit être mise en place, mais un questionnement sur la manière même d’enseigner et d’évaluer.

Voici trois pistes de réflexion sur la manière dont les intelligences artificielles génératives peuvent aider à repenser le rôle d’enseignant.

Resituer l’IA dans la longue histoire des usages numériques

Les intelligences artificielles génératives n’arrivent pas dans un paysage vide de technologie numérique. Internet, les bibliothèques numériques, le courrier électronique, les réseaux sociaux… reconfigurent le rapport à la connaissance. Certains ont pu faire comme si Google ou Wikipédia étaient des outils négligeables, qu’il suffisait d’interdire ou d’ignorer. C’était manquer à notre mission éducative.

Les résultats d’un moteur de recherche varient selon la capacité à formuler une requête, à comprendre le fonctionnement algorithmique et à exercer un regard critique sur les sources. Consulter Wikipédia sans savoir que l’on peut retracer l’historique d’une page, ignorer la différence entre Google Scholar et JSTOR, ou ne pas saisir la signification d’une citation, revient à utiliser ces outils de manière aveugle.

Reportage sur l’usage de l’IA à l’université (France 3 Bretagne, mars 2025).

Les technologies, comme l’a montré la sociologie des usages, se déploient dans un environnement pluriel et imprévisible, avec des pratiques différenciées, des détournements et des appropriations. Les usages des intelligences artificielles génératives doivent être replacés dans leur contexte social, politique, culturel. Mais aussi dans leurs modalités d’utilisation, passive ou active, individuelle ou collective, sur le modèle problem solving ou interaction créative. Ainsi, l’intelligence artificielle générative n’est ni miracle ni fléau pour l’apprentissage : sa puissance dépend du contexte, des usages, de la réflexivité déployée par les acteurs.

Rappelons enfin que l’intelligence artificielle générative n’est pas une technique unique, mais une série d’outils différents et que, si ChatGPT occupe aujourd’hui une position dominante, il n’est pas seul. Les risques associés (données personnelles, véracité des contenus, biais des modèles…) varient selon les systèmes. Éduquer à l’intelligence artificielle générative, c’est aussi apprendre à choisir le bon outil selon l’usage attendu, à en comprendre les enjeux éthiques, culturels et économiques.

Intégrer l’IA comme objet d’exercice critique

Former à l’intelligence artificielle générative ne revient donc pas à enseigner une boîte à outils : c’est avant tout offrir une perspective analytique et réflexive. La formation doit être pensée pour différents niveaux de maîtrise et adaptée aux besoins des étudiants.

Comme le note Nicholas Carr, les compétences nécessaires pour bien exploiter l’intelligence artificielle générative dépendent de savoirs que l’usage de l’IA risque de court-circuiter. Former à l’intelligence artificielle générative, c’est refuser de céder à une dépendance intellectuelle et veiller à ce que les étudiants développent une compréhension des sujets qu’ils abordent. L’enjeu est autant cognitif (développement de la pensée) et pragmatique (maîtrise de l’outil) qu’éthique (responsabilité, agentivité).




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Il s’agit de permettre aux étudiants de développer une compréhension du fonctionnement même des modèles d’IA, notamment leur caractère probabiliste (qui les rend susceptibles de produire des réponses convaincantes, mais inexactes). Leur utilisation dépend largement du type de rapport au savoir que les étudiants entretiennent avec ces outils : lorsqu’ils sont utilisés pour construire et augmenter la connaissance, ils favorisent le développement de la réflexion analytique ; en revanche, un usage régurgitatif, reposant sur la reproduction des contenus générés, conduit à des apprentissages superficiels.

Intégrer l’intelligence artificielle générative comme objet d’exercice critique devient central pour renforcer l’autonomie intellectuelle des élèves et prévenir leur réduction au rôle de consommateurs passifs de contenus obtenus de manière automatisée.

Repenser le rapport à l’évaluation

Les textes rédigés à l’aide d’intelligences artificielles génératives sont, sauf grande maladresse, difficiles à détecter, ce qui remet en question nos méthodes d’évaluation traditionnelles, largement fondées sur la restitution écrite et la capacité de synthèse ou de mémorisation. Dans ce contexte, la classique fiche de lecture perd de sa pertinence : à l’échelle individuelle, les étudiants constatent que les intelligences artificielles génératives sont capables de résumer un texte plus efficacement qu’eux.

Pourtant, à l’échelle collective, cette délégation de la lecture à une intelligence artificielle générative conduit à une standardisation des interprétations, dictée par un fonctionnement orienté vers la synthèse la plus probable, au détriment de l’interprétation personnelle, de la nuance et de la complexité. Ce glissement interroge non seulement la validité des productions, mais aussi le sens même de la lecture et de la compréhension.




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Deux formats d’évaluation sont considérés comme préservés : l’oral ou le devoir surveillé avec interdiction des outils numériques. Ces options restent valables et sont encore très présentes pour les examens de l’université française, mais elles ne sauraient constituer les seules alternatives.

Des travaux explorent actuellement d’autres formes d’évaluation. En sciences humaines et sociales, plusieurs pistes s’ouvrent. Par exemple, cela consiste à valoriser des productions plus difficiles à automatiser, telles que la restitution d’enquêtes de terrain, les observations in situ, ou encore les productions qui mobilisent leur « expérience incarnée ». Une telle orientation implique un déplacement épistémologique : l’expérience, articulée à la théorie, participe à une construction collective du sens et à une éducation fondée sur l’engagement.

Ce n’est pas simple dans un système scolaire où la notation occupe une place centrale et qu’en conséquence la triche domine le débat sur les intelligences artificielles génératives. Pourtant, la finalité de l’évaluation ne devrait pas être de sanctionner, mais de mesurer la progression, la compréhension et la capacité à mobiliser des savoirs.

L’enseignant doit alors expliciter pour les étudiants ce qu’il évaluera, et si, comment et avec quelles limites l’intelligence artificielle générative peut être utilisée. Certaines pratiques doivent parallèlement être explicitement désignées comme inacceptables : présenter comme personnel le travail d’une IA, utiliser de fausses références ou fabriquer des données fictives.

Ce n’est pas l’usage de l’intelligence artificielle générative qui est problématique, mais des comportements qui vont à l’encontre des attentes pédagogiques. Dès lors, il ne s’agit pas d’abord de surveiller ou de sanctionner, mais de poser un cadre, favorisant une évaluation fondée sur le partage de responsabilités et sur le développement d’un raisonnement critique sur la manière dont la connaissance est produite, que l’étudiant soit épaulé ou non par l’intelligence artificielle générative.

The Conversation

Cécile Méadel a reçu des financements de l’ANR (STYX – ANR-23-PEIC-0006).

Jaércio da Silva a reçu des financements de l’ANR (STYX – ANR-23-PEIC-0006).

ref. Face à l’IA, l’enseignant ne doit pas se transformer en chasseur de fraudes, mais repenser sa pédagogie – https://theconversation.com/face-a-lia-lenseignant-ne-doit-pas-se-transformer-en-chasseur-de-fraudes-mais-repenser-sa-pedagogie-267587

New York : l’élection municipale qui pourrait fracturer le Parti démocrate

Source: The Conversation – in French – By Elisa Chelle, Professeure des universités en science politique, Université Paris Nanterre

Le démocrate Zohran Mamdani, qui représente le courant le plus à gauche de sa formation politique, est bien placé pour être élu maire de New York ce 4 novembre. Sa campagne a mis l’accent sur les questions économiques, promouvant un programme ambitieux et difficilement réalisable, certains prérogatives en la matière n’étant pas directement du ressort de la mairie. Mais ce sont surtout ses positions tranchées sur le conflit israélo-palestinien qui ont été mises sur le devant de la scène, aussi bien par le camp républicain que par son adversaire démocrate Andrew Cuomo. Si Mamdani gagne, les conséquences sur son parti seront majeures.


L’élection du maire de New York, ce 4 novembre 2025, se présente comme l’une des consultations politiques les plus scrutées aux États-Unis. Bien au-delà de son enjeu local, ce scrutin cristallise les fractures profondes du Parti démocrate et pourrait redéfinir les équilibres de la politique nationale en vue des élections de mi-mandat de 2026. Et Donald Trump pourrait en être le premier bénéficiaire.

Trois candidats sont en lice : le démocrate et socialiste Zohran Mamdani, figure de la gauche radicale et favori des sondages ; Andrew Cuomo, démocrate concourant en indépendant, ancien gouverneur de l’État de New York (2011-2021) qui avait démissionné alors qu’il était accusé par plusieurs femmes de harcèlement sexuel ; et le républicain Curtis Sliwa.

Le maire sortant, le démocrate Eric Adams, inquiété pour des faits de corruption, a vu, en février dernier les charges pesant sur lui abandonnées grâce à l’intervention de Donald Trump. Il a donc pu se représenter mais a fini par renoncer fin septembre, faute de dépasser les 10 % d’intentions de vote. Dans une ville où les Démocrates sont sept fois plus nombreux que les Républicains, Mamdani, investi par le Parti démocrate après sa victoire à la primaire du mois de juin, a toutes les chances de l’emporter.

Portrait d’un outsider : Zohran Mamdani

À 34 ans, Zohran Mamdani incarne une nouvelle génération politique. Né en Ouganda dans une famille privilégiée d’origine indienne – son père est professeur de sciences politiques à Columbia, sa mère une réalisatrice reconnue, notamment récompensée par la Caméra d’Or au festival de Cannes en 1988 pour son film Salaam Bombay ! –, il a obtenu la nationalité des États-Unis, où la famille s’est installée quand il avait sept ans, en 2018.

Diplômé en études africaines du prestigieux Bowdoin College dans le Maine, il s’est essayé au rap sous le nom de scène « Young Cardamom », puis a travaillé comme conseiller en prévention des saisies immobilières auprès de familles surendettées, tout en militant au sein des Democratic Socialists of America (DSA), principale organisation ouvertement socialiste du pays, qui revendique quelque 90 000 membres. Le terme « socialiste » est un marqueur très fort aux États-Unis. Il désigne la gauche de la gauche et est souvent utilisé par les Républicains pour dénoncer les excès de leurs adversaires.

Les DSA jouent un rôle essentiel dans la trajectoire de Mamdani. Créée en 1982, l’organisation fédère alors des militants et des intellectuels de la gauche radicale, plutôt âgés, publiant des notes et organisant des conférences. 2016 marque un tournant. C’est la première fois qu’un candidat se déclarant socialiste se présente à une élection présidentielle : il s’agit de Bernie Sanders. Zohran Mamdani s’engage pour soutenir sa campagne. C’est aussi l’année de la première élection de Donald Trump. Le choc est un catalyseur : le mouvement se rajeunit, gagne en ampleur et devient une machine à produire des candidats, comme Alexandria Ocasio-Cortez ou Mamdani lui-même. Le soutien de DSA lui permet d’être élu à l’Assemblée de l’État de New York en 2020, son premier et seul mandat politique à ce jour.

Son appartenance aux Democratic Socialists of America donne une coloration particulière à la candidature du jeune Indien-Américain. Il doit être anticapitaliste dans la capitale mondiale du capitalisme financier. Et il doit faire preuve d’un antisionisme radical dans la ville qui abrite le plus grand nombre de Juifs au monde et qui reste une place forte du soutien à Israël. Le tout en aspirant à tenir le gouvernail d’une mégapole au budget de 109 milliards de dollars (soit 94,7 milliards d’euros) et aux 300 000 employés, en n’ayant l’expérience que de la gestion d’un bureau de cinq personnes.

Un programme ambitieux… mais réalisable ?

Doublement du salaire minimum, crèches gratuites, bus gratuits, gel des loyers, supermarchés publics… autant de mesures qui changeraient la vie des milieux modestes. Dans un contexte d’augmentation du coût de la vie et dans une mégapole marquée par de criantes inégalités socioéconomiques, ces promesses résonnent. Le maire démocrate Bill de Blasio (2014-2021) avait déjà mis en place la maternelle gratuite pour les enfants de 3 et 4 ans, et gelé les loyers pendant deux ans. Seul problème pour Mamdani : le maire de New York ne dispose pas toujours des pouvoirs nécessaires pour les mettre en œuvre ou en assurer le financement.

Taxer les riches pour soutenir la redistribution : la ligne est fidèle aux ambitions de la gauche radicale. Mamdani envisage une augmentation de la pression fiscale sur les ménages et les entreprises les plus fortunés : + 2 % d’impôts sur les particuliers dont les revenus annuels dépassent le million de dollars, et taux d’imposition de 11,5 % (au lieu de 7,25 %) sur les 1 000 entreprises les mieux loties (sur les 250 000 que compte New York). Mamdani a déclaré à la télévision : « Il ne devrait pas y avoir de milliardaire. » Les intéressés ont bien reçu le message. 26 d’entre eux ont déjà collecté près de 25 millions de dollars pour alimenter les fonds de campagne pro-Cuomo et/ou anti-Mamdani. Leur premier contributeur n’est autre que Michael Bloomberg, maire (démocrate puis indépendant) de New York de 2002 à 2013.

Autre difficulté : la fiscalité relève de la compétence de l’État, pas de la municipalité. La gouverneure de l’État de New York Kathy Hochul est certes démocrate, mais centriste. Elle s’est déjà déclarée opposée à ces hausses d’impôt, au nom de l’attractivité de l’État. Elle n’ignore pas le risque de délocalisation d’entreprises vers le Connecticut, dont la première ville hub (Stamford) n’est qu’à une heure de train de Manhattan, et où le taux d’imposition sur les sociétés deviendrait plus attractif. La Californie a déjà fait les frais d’une fiscalité élevée avec l’exode d’une partie de ses entreprises dans le Texas et de ses électeurs démocrates dans les États voisins.

L’augmentation du salaire minimum, même graduelle, se heurte au même obstacle. C’est l’État de New York qui décide, ce que Mamdani ne peut pas mettre en avant en pleine campagne. Les réticences à ce type de réforme sont connues. L’augmentation des salaires entraîne une augmentation des prix (donc réduit le pouvoir d’achat). La hausse du coût du travail incite aux réductions de personnel (donc nuit à l’emploi). Mamdani propose de réduire certaines charges sur les entreprises en contrepartie (amendes ou factures d’eau), mais cela est loin de compenser. La mesure pèserait, en outre, de manière disproportionnée sur les petites entreprises.

Qu’en est-il de la gratuité des bus ? La maire progressiste de Boston, Michelle Wu, a déjà expérimenté une telle mesure. À la condition expresse de compenser le manque à gagner par l’agence d’exploitation du réseau de transports en commun. À New York, cela représenterait une somme de 652 millions de dollars par an. Le réseau étant géré par la MTA, une agence d’État, le maire ne pourrait que négocier, et non imposer. Rappelons par ailleurs que le pilier des transports publics new-yorkais reste le métro, et les trains de banlieue pour les habitants les plus éloignés du centre.

Le gel des loyers pourrait s’appliquer aux 46 % de logements à loyer régulé de la ville. Le plafond de révision annuelle des loyers est déterminé par une commission de neuf membres, tous nommés par le maire. Il serait donc possible de composer habilement la commission, mais celle-ci resterait légalement tenue d’évaluer les coûts d’exploitation des propriétaires (impôts, énergie, rénovation). Un gel prolongé pourrait soit être contesté dans les tribunaux, soit dégrader l’état du parc locatif, soit inciter les petits propriétaires à retirer leurs biens de la location.

Punir les grandes fortunes et pratiquer la redistribution n’a donc rien d’évident dans une ville comme New York. Les démocrates d’Albany – la capitale de l’État – seraient les premiers sur le chemin d’un maire socialiste comme Mamdani.

La question israélo-palestinienne : un piège politique

Depuis le 7 octobre 2023, la question israélo-palestinienne est explosive au sein du Parti démocrate. D’un côté, il y a l’establishment du parti soutient Israël ; de l’autre, une jeune garde qui y est de plus en plus hostile. Les Democratic Socialists of America ont adopté une ligne antisioniste radicale. Ils exigent de leurs candidats de se conformer à tous les critères suivants : soutien au mouvement « Boycott, désinvestissement, sanctions », interdiction de voyager en Israël, reconnaissance du « droit au retour » et du « du droit à la résistance », opposition à tout cessez-le-feu à la faveur d’une « libération totale » de la Palestine.

Cette position place le candidat dans une situation intenable. New York compte 1,1 million de Juifs, soit un quart du total de la population juive-américaine. La ville est le siège de groupes de pression, de médias et de grands donateurs pro-Israël. Vingt-quatre ans après le 11-Septembre, un candidat musulman qui refuse de condamner clairement les violences du Hamas – organisation ouvertement antisémite selon sa charte de 1988 – soulève des inquiétudes considérables.

Mamdani a qualifié Israël d’« État d’apartheid » conduisant « un génocide » à Gaza. On connaît les arguments invoqués par la gauche radicale : l’antisionisme n’est pas l’antijudaïsme, et il s’agit avant tout d’une lutte anticolonialiste. Mais on a aussi pu observer combien une telle posture, qui suscite régulièrement des soupçons d’antisémitisme larvé, a pu coûter cher aux leaders de la gauche, tel le travailliste Jeremy Corbyn au Royaume-Uni. À la veille de l’élection, 60 % des électeurs juifs de New York déclarent soutenir Andrew Cuomo.

L’« establishment » démocrate divisé, Donald Trump se frotte les mains

La candidature d’Andrew Cuomo, 67 ans, est celle du camp centriste, acquis au consensus libéral, mais entravé par des casseroles judiciaires. Issu d’une dynastie politique – son père Mario fut gouverneur pendant trois mandats –, Cuomo a démissionné de son poste de gouverneur de l’État de New York en 2021 car il était accusé de harcèlement sexuel sur une douzaine de femmes. Fait documenté : il a également manipulé les chiffres des décès dans les maisons de retraite pendant le Covid, ce qui lui vaut une procédure judiciaire pour parjure devant le Congrès.

Malgré sa défaite à la primaire du Parti démocrate organisée le 24 juin dernier (avec 43,61 % des suffrages contre 56,39 % pour Mamdani au dernier tour de scrutin), il a décidé de maintenir sa candidature et de se présenter en tant qu’indépendant. Pas évident pour un camp démocrate qui prêche – tout spécialement depuis la présidentielle de 2020, qui reste contestée avec véhémence par le clan Trump – le respect du résultat des élections.

Baiser de la mort : Cuomo est soutenu par le maire sortant Eric Adams. Cet ancien capitaine de police a été inculpé pour corruption. Mais sur injonction présidentielle, un juge fédéral a abandonné les poursuites engagé contre lui il y a quelques mois. Adams a donc continué à faire campagne. En avril, il a retiré sa candidature à la primaire démocrate, et a concouru par la suite en indépendant, jusqu’à son abandon définitif fin septembre. Pendant ces quelques mois, il a contribué à une division de l’électorat démocrate entre sa candidature et celle de Cuomo, ce qui a favorisé Mamdani. C’était précisément le dessein du camp Trump.

Le président a beau jeu de présenter l’affrontement Cuomo-Mamdani comme un duel entre un ancien édile désavoué et un « communiste fou à 100 % » (c’est ainsi qu’il qualifie Mamdani), ce qui discrédite le Parti démocrate dans son ensemble. De par ses attaques répétées à l’encontre de Mamdani, il transforme l’élection new-yorkaise en guerre par procuration contre la gauche progressiste.

Donald Trump n’espère pas voir un républicain gagner la mairie de New York, objectif quasi impossible en l’état actuel des forces. Sa stratégie consiste à utiliser la probable victoire de Mamdani comme laboratoire afin de fracturer le Parti démocrate au niveau national. Le camp des centristes gestionnaires est en lambeaux. Le choix est cornélien : soutenir un candidat anticapitaliste et pro-palestinien, en fidélité au parti qui l’a investi, ou défendre un candidat accusé – à raison – de parjure et de harcèlement sexuel.

Pendant que la gauche radicale se prend à rêver de victoires « du Maine à la Californie », l’anticapitalisme de Mamdani permettra à Trump de brandir l’épouvantail du « radicalisme de gauche » auprès de l’électorat modéré national. Chaque difficulté à New York sera imputée au « socialisme » du maire. Surtout, son antisionisme radical va être un détonateur dans le camp démocrate. Les leaders vont devoir prendre position en public et régler leurs comptes en interne. Barack Obama, lui, a déjà choisi. De passage en Virginie et dans le New Jersey pour soutenir en meeting les candidates démocrates, il n’a pas fait d’arrêt à New York. Zohran Mamdani a dû se contenter d’un coup de téléphone de soutien de la part de l’ancien président.

Au cœur de cette stratégie : le vote juif. Donald Trump a pris parti en faveur d’Israël comme aucun président avant lui. Cela lui a valu un soutien considérable dans le camp républicain. Maintenant, il veut fissurer encore davantage le soutien historique des Juifs aux Démocrates. Si les plus orthodoxes choisissent déjà de plus en en plus le vote républicain, les plus modérés restent encore à convaincre. Et si Mamdani décidait de se tempérer sur cette question, il perdrait le soutien de DSA. Alexandria Ocasio-Cortez en a déjà fait l’expérience.

La difficile reconstruction du Parti démocrate

Zohran Mamdani illustre un tournant important pour le Parti démocrate : la mise de côté des questions identitaires et de guerre culturelle, dans le cadre de laquelle la posture du parti a parfois été qualifié de « wokiste ». Le retour des questions matérielles, relatives au coût de la vie, est indispensable à de futures victoires électorales du parti de l’âne. Mais dans un contexte où la formation tente de se reconstruire après la défaite de 2024, la gauche radicale n’apporte peut-être pas que des solutions.

Les autres figures démocrates se tiennent à distance à distance du jeune Mamdani. Au mieux, elles lui apportent un soutien formel. Mais chacun se prépare. Kamala Harris vient de publier ses mémoires et ne cache pas ses ambitions présidentielles pour 2028. Le gouverneur de Californie Gavin Newsom, fervent anti-Trump, est à la manœuvre pour faire voter, ce 4 novembre la Proposition 50, un redécoupage électoral partisan destiné à contrer une tactique similaire des républicains dans le Texas.

Le 4 novembre déterminera si New York devient le symbole d’une renaissance de la gauche radicale états-unienne ou le cadeau empoisonné qui divisera durablement le Parti démocrate, offrant à Donald Trump une victoire stratégique majeure pour garder le contrôle des deux Chambres aux élections de mi-mandat en novembre 2026.


Élisa Chelle est l’auteure de La démocratie à l’épreuve du populisme. Les leçons du trumpisme (Odile Jacob, 2025).

The Conversation

Elisa Chelle a reçu des financements de l’Institut universitaire de France.

ref. New York : l’élection municipale qui pourrait fracturer le Parti démocrate – https://theconversation.com/new-york-lelection-municipale-qui-pourrait-fracturer-le-parti-democrate-268919

L’Union européenne à la croisée des chemins

Source: The Conversation – in French – By Jean-Philippe Melchior, Professeur des universités en sociologie, Le Mans Université

La combinaison de son recul économique, de la dégradation du contexte international et du possible désengagement de Washington du Vieux Continent place l’UE devant une alternative : continuer à n’être qu’une plateforme commerciale et normative, sachant que les recettes néolibérales appliquées au cours des dernières décennies ont mécontenté de larges pans de la population, ou aller plus avant vers une intégration politique plus poussée.


Quand tout s’accélère sur le plan géopolitique, il est essentiel de relier les événements aux tendances structurelles qui les nourrissent. Depuis février 2025, l’inquiétude grandit en Europe : le président des États-Unis, qui affirmait pouvoir mettre fin au conflit russo-ukrainien « en un jour », se soucie peu de la souveraineté de Kiev. L’échange tendu du 28 février entre Donald Trump et Volodymyr Zelensky, de même que la rencontre à tonalité très amicale d’Anchorage avec Vladimir Poutine le 16 août ont montré que Washington pousse à un cessez-le-feu à n’importe quelle condition, quitte à sacrifier les intérêts de l’Ukraine.

Cette posture met en évidence la dépendance persistante de l’Union européenne à l’égard des États-Unis et oblige à repenser ses fondements. Après un rappel des fragilités de la construction européenne, il convient d’identifier les défis suscités par la politique américaine, puis de réfléchir aux opportunités qu’offre cette nouvelle configuration.

Le rôle d’accélérateur de l’UE dans la généralisation des politiques néolibérales

Le compromis social forgé après 1945 – droits sociaux, services publics, redistribution, sécurité de l’emploi – s’est progressivement érodé, laissant place à un capitalisme dérégulé. Le rôle joué par l’UE dans cette mutation, amorcée dès les années 1980, est souvent sous-estimé.

Dans un contexte de mondialisation, les élites économiques ont cherché à doter l’Europe d’un vaste marché intégré. Droite, centre et social-démocratie ont relayé cet objectif, conçu comme un moyen de rivaliser avec les États-Unis et le Japon. L’Acte unique (1986) et les traités de Maastricht (1992) et d’Amsterdam (1997) ont accéléré les transferts de compétences et favorisé une déréglementation sans précédent. Parallèlement, l’élargissement vers l’Europe centrale et orientale a accentué cette dynamique, permettant aux grandes entreprises d’opérer à l’échelle continentale.

Ces choix ont engendré, dans la quasi-totalité des pays de l’UE, des renoncements majeurs : perte de souveraineté budgétaire, affaiblissement de la protection sociale, recul des services publics, flexibilité accrue du travail.

L’orientation néolibérale de l’UE a nourri la défiance des catégories populaires et contribué à la montée de l’extrême droite. Sans rupture avec cette trajectoire, l’UE risque de perdre encore en légitimité et de voir croître les forces hostiles à l’intégration.

Pourtant, l’UE a acquis des compétences étatiques importantes – légiférer, négocier des accords commerciaux, développer une banque centrale. Elle s’est affirmée comme un proto-État, mais dont la vocation demeure largement économique. L’UE n’a pas encore trouvé le chemin d’un équilibre entre intégration économique et justice sociale, ce qui alimente sa vulnérabilité politique.

Un contexte international difficile pour l’UE

L’Europe reste une zone développée mais affiche une croissance atone : 1 à 1,5 % prévus dans la décennie, contre 3 % aux États-Unis et des niveaux supérieurs pour la Chine et l’Inde.

Cette perte de vitesse économique intervient à un moment où la guerre est aux portes de l’UE (rappelons que l’Ukraine est frontalière de trois pays membres : la Pologne, la Slovaquie et la Roumanie).

L’Europe a tardé à percevoir la nature agressive du régime russe. Géorgie en 2008, Crimée en 2014, Donbass ensuite : autant de signaux d’un impérialisme assumé que l’Union a eu tendance à minorer. L’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022 a contraint l’UE à réagir, non sans retard, et non sans divergences internes notables, dont la posture de Viktor Orban est la manifestation la plus éclatante. À ce stade, la mobilisation ukrainienne et l’aide militaire occidentale ont permis de contenir l’armée russe, mais environ 20 % du territoire restent occupés.

Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025 a bouleversé les équilibres : relèvement brutal des droits de douane, retrait d’accords multilatéraux (OMS, accords de Paris sur le climat), discours isolationniste et pressions sur l’Ukraine pour que celle-ci accepte de céder ses territoires. L’idée même d’une alliance atlantique « éternelle » est remise en cause, d’autant que l’UE a été contrainte d’accepter un accord commercial aux conditions très favorables aux États-Unis.

Cette rupture force l’Europe à réfléchir à son autonomie stratégique.

Faute de moyens militaires suffisants, elle pourrait promouvoir un compromis imposant la neutralité de l’Ukraine en échange d’un retrait russe partiel. Mais un tel scénario fragiliserait durablement Kiev et renforcerait l’insécurité des pays frontaliers, exposés à une éventuelle attaque russe sans disposer de défense commune solide. Dans le même temps, le retrait de Washington des institutions multilatérales, ses ambitions territoriales inédites et son désintérêt pour le climat accentuent la nécessité d’un repositionnement global de l’UE. La pression exercée par les États-Unis pour que l’Europe assume seule ses responsabilités militaires place les gouvernements face à des choix budgétaires et diplomatiques de long terme.

Une redéfinition nécessaire, mais peu probable à court et moyen termes

L’UE se trouve à un tournant décisif : soit elle reste un grand marché régulé par la concurrence, soit elle se transforme en puissance politique. Trois paramètres seront déterminants.

Les dynamiques politiques internes. En France, la dissolution de 2024 a plongé le pays dans une instabilité durable. Le gouvernement, privé de majorité, peine à assumer un rôle moteur en Europe, et se concentre sur un discours militaire ponctuel. En Allemagne, la victoire relative de la CDU en 2025 a permis l’émergence d’un chancelier pro-européen, Friedrich Merz, malgré la poussée de l’AFD. La solidité institutionnelle allemande offre à Berlin la possibilité de relancer le projet européen, au moment où Paris se fragilise. Mais là encore, la marge de manœuvre dépendra de la capacité du nouveau gouvernement à construire des alliances solides et à répondre aux défis sociaux et économiques qui fragilisent sa légitimité interne.

Les divergences entre États membres. Les pays d’Europe centrale et septentrionale (Pologne, États baltes, Suède, Finlande) militent pour une intégration sécuritaire renforcée. Mais la Hongrie d’Orban et l’Italie de Meloni bloquent toute évolution fédérale. L’absence de consensus entrave la capacité de l’UE à peser dans la reconfiguration mondiale, que ce soit en Ukraine ou au Moyen-Orient. Si le pacte Trump-Poutine venait à se fissurer, les membres de l’UE sauraient-ils dépasser leurs réflexes pro-américains ou pro-russes pour tracer, ensemble, une voie autonome ? La réponse demeure incertaine. La tentation, pour certains États, de privilégier des accords bilatéraux avec Washington ou Moscou persistera tant que l’UE n’aura pas affirmé un cap commun.

Le rôle des peuples. Toute avancée vers un État fédéral ou confédéral suppose l’adhésion populaire. Or la légitimité de l’UE est entamée par des décennies de politiques néolibérales. Pour restaurer la confiance, il faudrait instaurer un véritable pouvoir constituant, renforcer le Parlement européen, multiplier les débats démocratiques transnationaux et rompre avec une logique purement économique. C’est une condition nécessaire pour qu’une défense commune et des compétences régaliennes soient acceptées. À défaut, l’UE risque de rester une construction technocratique perçue comme distante des préoccupations quotidiennes. Le défi est de transformer l’intégration européenne en projet mobilisateur, porteur de justice sociale, de transition écologique et de sécurité collective.

Un choix stratégique

En définitive, l’Union européenne se trouve face à un choix stratégique : demeurer un simple marché soumis aux rapports de force mondiaux, ou se transformer en puissance politique capable de défendre ses intérêts et ses valeurs. Une telle transformation suppose de surmonter ses fragilités internes, de marginaliser les forces nationalistes hostiles à toute intégration, et surtout d’associer les peuples à une véritable refondation.

À ces conditions, l’UE pourrait enfin s’imposer comme acteur autonome et redonner un sens au projet européen. Sans cette évolution, elle restera spectatrice des recompositions géopolitiques dominées par Washington et Moscou.

The Conversation

Jean-Philippe Melchior ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’Union européenne à la croisée des chemins – https://theconversation.com/lunion-europeenne-a-la-croisee-des-chemins-267686

Moins de cris, moins de coups : le Québec a changé sa façon d’éduquer

Source: The Conversation – in French – By Annie Bérubé, Professeure au département de psychologie et de psychoéducation, Université du Québec en Outaouais (UQO)

En un quart de siècle, le Québec a profondément transformé sa façon d’éduquer ses enfants, et pour le mieux. La cinquième édition d’une enquête unique au monde confirme une tendance claire : moins de violence dans l’éducation des enfants.

Le Québec est riche de 25 ans de données documentant la violence à l’égard des enfants, recueillies par le biais de cinq éditions d’une enquête populationnelle. Rares sont les sociétés capables de documenter ainsi la maltraitance envers les enfants.

Cette enquête unique est le fruit d’une collaboration entre l’Institut de la statistique du Québec et de chercheuses universitaires. À leur tête, la chercheuse Marie-Ève Clément, de l’Université du Québec en Outaouais (UQO), est présente depuis les débuts de ce travail, qui fait du Québec un pionnier en la matière. Ont également contribué aux différentes éditions des enquêtes : Annie Bérubé de l’UQO, Marie-Hélène Gagné de l’Université Laval et Sylvie Lévesque de l’Université du Québec à Montréal.

Une diminution de la violence envers les enfants

Les résultats de l’enquête qui vient de paraître sont encourageants. Ils montrent une diminution marquée autant des attitudes parentales favorables envers la punition corporelle que des comportements de violence physique et psychologique envers les enfants. Aujourd’hui, moins d’une mère sur 20 croit encore qu’une tape est nécessaire pour éduquer son enfant, contre près d’une sur trois il y a 25 ans.

Ce changement d’attitude se reflète dans une réduction des comportements violents à l’égard des enfants dans les familles. Ainsi, en 25 ans, l’utilisation de la punition corporelle, comme donner la fessée, a diminué de 70 %. Ce sont aujourd’hui près de 14 % des enfants qui subiraient de tels comportements au moins une fois dans l’année, contre 48 % en 1999. Il y a 25 ans, environ 7 enfants sur 100 subissaient de la violence physique sévère chaque année. Aujourd’hui, ce chiffre se situe à 3 enfants sur 100.

Enfin, l’agression psychologique répétée, qui se manifeste par des comportements comme crier ou hurler après l’enfant ou le traiter de noms, a diminué de près de moitié et toucherait aujourd’hui 28 % des enfants du Québec au cours d’une année, contre 48 % en 1999.

Même si c’est constats sont encourageants, il reste que 62 % des enfants vivent au moins une forme de violence au cours d’une année, qu’elle soit psychologique ou physique. Bien qu’ils aient diminué, les taux annuels de violence physique sévère demeurent bien plus élevés que ce que laissent entrevoir les statistiques des services de protection de la jeunesse au Québec.

Les ados, premiers touchés par la négligence

Chaque année, près de 290 000 enfants au Québec vivent des situations de négligence. L’enquête distingue trois formes principales. D’abord, la négligence de supervision, qui touche 6 enfants sur 100 et expose ceux-ci à des risques pour leur sécurité. Les adolescents de 13 à 17 ans sont les plus touchés : presque 1 sur 7 manque de surveillance suffisante.

Plus de 6 % des enfants vivent une négligence cognitive et affective, lorsque les adultes du ménage ne participent pas suffisamment aux activités quotidiennes de l’enfant. La négligence physique, concernant l’accès à la nourriture, aux vêtements et aux soins médicaux, touche moins de 1 enfant sur 100 (0,4 %).

Un enfant sur cinq témoin de violence entre ses parents

L’enquête de 2024 a permis de documenter l’exposition des enfants à la violence entre leurs parents ou un partenaire intime au cours de l’année. Les résultats montrent que 20 % des enfants du Québec sont exposés à ce type de violence qui s’exprime principalement sous forme de violence psychologique entre les partenaires (19 %), mais aussi de violence physique (2,5 %).

La maltraitance, un cycle difficile à briser

L’enquête montre que certains enfants sont plus exposés à la maltraitance, quel que soit leur âge ou le type de violence. Ceux dont les parents signalent des difficultés de développement ou des problèmes de santé, physiques ou mentaux, sont particulièrement vulnérables.

Trois caractéristiques parentales se distinguent par leur lien avec toutes les formes de maltraitance. D’abord, les parents ayant eux-mêmes vécu de la maltraitance durant leur enfance sont plus susceptibles d’exercer de la violence physique ou psychologique, de négliger leur enfant ou de l’exposer à la violence conjugale.


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Ensuite, les enfants grandissant auprès de parents qui rapportent des symptômes dépressifs sont plus susceptibles que les autres d’être exposés à au moins une forme de maltraitance. Enfin, le stress parental est particulièrement lié à l’agression psychologique répétée, à la violence physique et à l’exposition à la violence entre partenaires intimes, alors qu’il est associé à la négligence pour les enfants de 6 à 17 ans.

Finalement, au niveau de l’environnement familial, un faible niveau de soutien social rapporté par le parent s’avère être un facteur relié à toutes les formes de maltraitance. Les enfants grandissant auprès de parents moins bien soutenus sont significativement plus à risque de vivre de la violence, d’y être exposés ou de grandir dans un contexte de négligence que les autres enfants.

En somme, plus de la moitié (52 %) des enfants de 6 mois à 17 ans vivent annuellement au moins un type de maltraitance au sein de leur foyer, que ce soit sous forme de violence physique, psychologique, de négligence ou d’exposition à la violence entre partenaires intime. Parmi eux, 18 % subissent deux formes ou plus de maltraitance. Cette combinaison de violences, généralement vue comme un signe de gravité, toucherait davantage les personnes adolescentes. Les enfants vivent souvent en même temps des violences à la maison et des disputes ou violences entre leurs parents.

Agir pour prévenir et soutenir

Les facteurs associés à la maltraitance identifiés par l’enquête soulignent l’importance d’un soutien efficace, à la fois dans les services publics et dans le réseau communautaire. Cela inclut, par exemple, les politiques et programmes publics comme le Régime québécois d’assurance parentale ou les Services intégrés en périnatalité et petite enfance, ainsi que les services communautaires, éducatifs et philanthropiques. Pensons aux organismes communautaires Famille (OCF), aux centres de la petite enfance (CPE), aux initiatives comme Naître et grandir, ou programmes de parentalité qui accompagnent et soutiennent les parents et les familles. Les investissements en prévention demeurent primordiaux, comme le rappelle un récent texte appuyé par plus de 175 personnes issues du milieu de la recherche.

En somme, les données de la récente enquête soulignent l’important travail accompli au cours des 25 dernières années pour mieux soutenir le développement des enfants. Il reste crucial de garantir à tous les enfants des foyers sûrs et bienveillants. Ces résultats militent en faveur d’interventions de proximité, précoces et préventives.

La Conversation Canada

Annie Bérubé a reçu des financements du CRSH et des financements passés du MSSS.

Clément, Marie-Eve a reçu des financements du CRSH, du FRQ et du MSSS.

Lévesque sylvie a reçu des financements du FRQSC, du CRSH, des IRSC et du Secrétariat à la condition féminine du Québec.

Marie-Hélène Gagné a reçu des financements du CRSH, des IRSC et des FRQ.

ref. Moins de cris, moins de coups : le Québec a changé sa façon d’éduquer – https://theconversation.com/moins-de-cris-moins-de-coups-le-quebec-a-change-sa-facon-deduquer-267931

Il y a notablement moins d’hommes que de femmes à l’université. Est-ce une fatalité ?

Source: The Conversation – in French – By Cathia Papi, Professeure, CURAPP-ESS, Université TÉLUQ

Alors que le ministère de l’Enseignement supérieur du Québec vient de lancer la campagne « Pour toi, plus que tu crois » sur les réseaux socionumériques dans l’espoir d’attirer davantage de jeunes hommes dans l’enseignement supérieur, il semble pertinent de revenir sur le constat suivant : les hommes sont moins nombreux que les femmes sur les bancs de l’université.

Professeure à l’Université TÉLUQ, je me suis penchée ces dernières années avec Dominic Thériault, coordonnateur des statistiques et des indicateurs de gestion au ministère de l’Enseignement supérieur du Québec, sur les données disponibles au Québec concernant la représentativité des hommes dans l’enseignement supérieur et l’éducation.

Un constat général

Bien que, dans l’histoire du XXe siècle, les femmes aient accédé plus tardivement que les hommes à l’enseignement supérieur, un même constat est fait dans la plupart des pays occidentaux : au XXIe siècle, les femmes sont davantage diplômées de l’enseignement supérieur que les hommes.

Cette situation est notamment mise en évidence des deux côtés de l’Atlantique : en France, on recense 54 % de femmes diplômées contre 47 % d’hommes parmi les 25-34 ans, tandis qu’au Québec, on compte 62,6 % de femmes et 51,5 % d’hommes (en incluant le collégial) parmi les 25-64 ans. Ce taux de diplomation reflète une fréquentation universitaire de plus en plus féminisée.

Cette féminisation s’est développée depuis les années 1980. Au Québec, par exemple, les données disponibles au ministère de l’Enseignement supérieur font ressortir que les étudiantes représentaient 51,2 % de l’effectif en 1982-1983, contre 58,9 % en 2022-2023, soit une augmentation de 7,7 points en 40 ans. Depuis cinq ans, la tendance semble s’être stabilisée, les hommes représentant chaque année environ 41 % des étudiants inscrits dans les universités québécoises.

Un écart qui se creuse tout au long de la scolarité

L’écart constaté entre les garçons et les filles trouve son origine dès les premiers instants de la vie. À partir de leur entrée dans le système scolaire, on constate ainsi que les garçons accumulent plus de retard que les filles et sont donc proportionnellement de moins en moins nombreux, quel que soit le milieu socioéconomique, à fréquenter le palier scolaire suivant (soit après le primaire, le secondaire, puis le cégep et in fine l’université).

Si l’on admet généralement que ces écarts peuvent être en partie attribués à la plus rapide maturité des filles, force est néanmoins de remarquer qu’ils varient selon les milieux. En effet, au Québec comme dans d’autres sociétés, le milieu socioéconomique dans lequel évolue un garçon semble avoir une plus grande influence sur son parcours que sur celui d’une fille. Cet écart s’explique entre autres par des différences de socialisation plus marquées.




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Tandis que dans tous les milieux socioéconomiques, les filles sont encouragées à être studieuses, dans les milieux plus défavorisés, les garçons ont souvent des modèles de pères, et surtout de pairs, valorisant davantage des attributs stéréotypiques de la masculinité comme la force physique ou l’habileté sportive, la réussite éducative étant même parfois dépréciée.

Des recherches américaines mettent ainsi en lumière que lorsque le père a un haut niveau d’études, les écarts entre garçons et filles diminuent, en raison du milieu plus favorable à l’apprentissage et du modèle concret de réussite éducative parentale.

Écarts entre le réseau public et le réseau privé

De plus, les écarts entre garçons et filles varient entre le réseau public et le réseau privé comme le met en évidence le graphique ci-dessous :

Ainsi, au Québec, en 2017, l’écart entre les sexes concernant le taux de passage du secondaire au collégial était de 9,8 % dans le réseau public, tandis qu’il était de 3,5 % dans le réseau privé. On constate également que les garçons scolarisés dans le réseau privé subventionné tendent à « dépasser » les filles scolarisées dans le réseau public. En 2017, on observait par exemple que 94,1 % des garçons scolarisés dans le réseau privé, contre 84,2 % des filles scolarisées dans le réseau public au secondaire, ont accédé à des études collégiales.

Comme les différences de milieux socioéconomiques tendent à se cumuler avec l’inscription dans le réseau public ou privé, on comprend que les chances de réussite sont susceptibles de varier fortement selon le genre et le milieu familial et scolaire dans lequel évoluent les enfants. C’est notamment ce que révèlent, année après année, les résultats aux épreuves ministérielles qui font ressortir que « les garçons en arrachant toujours davantage en français que les filles », mais avec des taux de réussite nettement supérieur dans le privé que dans le public.


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Des rémunérations différentes

Les garçons sont, pour ces raisons, moins nombreux à avoir le diplôme d’enseignement secondaire nécessaire pour entrer dans l’enseignement supérieur. Ils sont également plus susceptibles d’être attirés par certains métiers ne nécessitant pas de diplôme universitaire. On peut penser à certains métiers de l’industrie, de la construction ou des mines pour lesquels la rémunération est plus élevée que celle de professions de niveau équivalent plus féminisées, comme ceux relatifs aux soins à la personne ou à la garde d’enfants.

Le fait que l’écart salarial en défaveur des femmes diminue au fur et à mesure que l’on monte dans les niveaux d’études peut aussi expliquer qu’elles soient plus nombreuses à fréquenter l’université. En effet, l’obtention d’un diplôme d’enseignement secondaire ou supérieur offre un gain salarial plus important pour les femmes que pour les hommes. Ces dernières gagnent, par exemple, 36,9 % de plus en ayant un diplôme de premier cycle universitaire qu’un diplôme collégial, tandis que l’écart est de 30,3 % pour les hommes, comme le fait ressortir le graphique ci-dessous.

Plus qu’une fatalité, des choix de société

Au-delà des facteurs d’ordres biologiques liés au développement quelque peu différencié des garçons et des filles, notamment concernant leur maturité, il apparaît clairement que les facteurs d’ordre sociologique jouent un rôle prédominant dans les écarts de réussite et parcours scolaires des garçons et des filles.

Dès la fin des années 1980, le sociologue français Roger Establet évoquait ainsi « la progression spectaculaire de la réussite scolaire des filles ». À l’hiver 2001-2002 le magazine Réseau de l’Université du Québec comprenait tout un dossier cherchant à expliquer l’écart entre garçons et filles à l’école et questionnant si cette dernière ne favorisait pas les filles. En 2009, un livre intitulé Sauvons les garçons ! » paraissait en France tel un cri du cœur auquel faisait échos, au Québec, en 2017, Leçons d’éléphants. Pour la réussite des garçons à l’école. Loin d’avoir été pris en compte ou de s’être amélioré, l’écart entre garçons et filles n’a cessé de s’accentuer depuis.




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Aussi semble-t-il opportun de généraliser des mesures pour soutenir les garçons dès le plus jeune âge, tout particulièrement concernant l’apprentissage de la lecture. Les résultats de plusieurs recherches font ressortir l’importance des modèles masculins dans la scolarité, les initiatives comme « Lire avec fiston » pourraient donc servir de sources d’inspiration.

Enfin, ces constats devraient conduire à des réflexions plus profondes concernant l’ensemble de la société. Il semble impératif d’envisager une nouvelle forme scolaire qui réponde mieux à la diversité des élèves, une forme qui favorise l’égalité et déconstruise les stéréotypes de genre susceptibles de nuire aussi bien à la scolarité des garçons que de restreindre les orientations universitaires et professionnelles des hommes et des femmes.

La Conversation Canada

Cathia Papi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Il y a notablement moins d’hommes que de femmes à l’université. Est-ce une fatalité ? – https://theconversation.com/il-y-a-notablement-moins-dhommes-que-de-femmes-a-luniversite-est-ce-une-fatalite-266535

Peut-on être trop riche ? Tout dépend de vos convictions profondes et du contexte économique national

Source: The Conversation – in French – By Jackson Trager, Ph.D. Candidate in Psychology, USC Dornsife College of Letters, Arts and Sciences

Des milliardaires à l’intelligence artificielle, la question reste la même : à partir de quand l’accumulation devient-elle excessive ? Une étude internationale montre que nos réponses dépendent autant de nos valeurs morales que du contexte économique et culturel.


À travers les cultures, les mêmes questions reviennent : avoir beaucoup d’argent est-il une bénédiction, un fardeau ou un problème moral ? Selon nos nouvelles recherches, la façon dont on perçoit les milliardaires ne relève pas seulement de l’économie. Le jugement dépend aussi de certains instincts culturels et moraux, ce qui aide à expliquer pourquoi les opinions sur la richesse sont si polarisées.

L’étude, que mon collègue Mohammad Atari et moi avons publiée en juin 2025 dans la revue scientifique PNAS Nexus, s’appuie sur des données d’enquêtes menées auprès de plus de 4 300 personnes dans 20 pays. Nous avons constaté que, si la plupart des gens dans le monde ne condamnent pas fermement le fait de posséder « trop d’argent », il existe des différences culturelles marquées.

Dans les pays riches et plus égalitaires sur le plan économique, comme la Suisse ou la Belgique, les personnes interrogées étaient plus enclines à juger immoral le fait de détenir trop de richesses. À l’inverse, dans des pays plus pauvres et plus inégalitaires, comme le Pérou ou le Nigeria, l’accumulation de richesses était perçue comme davantage acceptable.

Au-delà des aspects économiques, nous avons constaté que les jugements sur la richesse excessive sont aussi façonnés par des intuitions morales plus profondes. Notre étude s’appuie sur la moral foundations theory (théorie des fondements moraux), qui propose que le sens du bien et du mal repose sur six valeurs fondamentales : le soin, l’égalité, la proportionnalité, la loyauté, l’autorité et la pureté. Nous avons observé que les personnes attachées à l’égalité et à la pureté étaient plus susceptibles de considérer la richesse excessive comme répréhensible.

Le résultat concernant l’égalité était attendu, mais le rôle de la « pureté » est plus surprenant. La notion de pureté est généralement associée à des idées de propreté, de sacralité ou d’évitement de la contamination – découvrir qu’elle est liée à une perception négative de la richesse donne un nouveau sens à l’expression anglaise « filthy rich » (mot à mot « salement richenbsp;», de « filth » qui signifie «dégoûtant, obscène, corrompu »).

En tant que chercheur en psychologie sociale étudiant la morale, la culture et la technologie, je m’intéresse à la façon dont ce type de jugements varie selon les groupes et les sociétés. Les systèmes sociaux et institutionnels interagissent avec les croyances morales individuelles, façonnant la manière dont les gens perçoivent des sujets de société clivants comme la richesse et les inégalités – et, en retour, la façon dont ils s’engagent face aux politiques et aux conflits qui en découlent.

Pourquoi est-ce important ?

Les milliardaires exercent une influence croissante dans la politique, la technologie et le développement mondial. Selon l’organisation Oxfam, qui lutte contre la pauvreté, le 1 % le plus riche de la planète détenait en 2024 plus de richesses que 95 % de l’humanité réunie.

Les tentatives de réduction des inégalités par l’impôt ou la régulation des plus riches reposent toutefois peut-être sur une hypothèse erronée : celle selon laquelle l’opinion publique condamnerait largement les richesses extrêmes. Si, au contraire, la majorité considère l’accumulation de richesses comme moralement justifiable, de telles réformes risquent de rencontrer un soutien limité.

Si notre étude montre que la plupart des gens dans le monde ne considèrent pas la richesse excessive comme moralement condamnable, ceux vivant dans des pays plus riches et plus égalitaires sont en revanche bien plus enclins à la critiquer. Ce contraste soulève une question plus aiguë : lorsque les habitants de sociétés privilégiées dénoncent les milliardaires et cherchent à limiter leur influence, mettent-ils réellement en lumière une injustice mondiale – ou projettent-ils leur propre sentiment de culpabilité ?

Imposent-ils un principe moral façonné par leur prospérité à des pays plus pauvres, où la richesse peut représenter la survie, le progrès ou même l’espoir ?

Ce qu’on ignore encore

Une question reste ouverte : comment ces perceptions évoluent-elles avec le temps ? Les attitudes changent-elles à mesure que les sociétés deviennent plus riches ou plus égalitaires ? Les jeunes sont-ils plus enclins que les générations plus âgées à condamner les milliardaires ? Notre étude offre un instantané, mais des recherches menées sur le long terme pourraient montrer si les jugements moraux suivent les évolutions économiques ou culturelles plus larges.

Une autre incertitude concerne le rôle inattendu de la pureté. Pourquoi une valeur associée à la propreté et à la sacralité influencerait-elle la manière dont on juge les milliardaires ? Notre étude complémentaire a révélé que les préoccupations liées à la pureté dépassent la question de l’argent et s’étendent à d’autres formes d’« excès », comme le rejet d’« une trop grande » ambition, sexualité ou recherche de plaisir. Cela suggère que les individus perçoivent peut-être l’excès en lui-même – et pas seulement l’inégalité – comme une forme de corruption.

Et ensuite ?

Nous poursuivons nos recherches sur la manière dont les valeurs culturelles, les systèmes sociaux et les intuitions morales façonnent les jugements portés sur l’équité et sur l’excès – qu’il s’agisse de la richesse et de l’ambition, ou encore du savoir et de la puissance de calcul de l’intelligence artificielle.

Comprendre ces réactions morales instinctives au sein de systèmes sociaux plus larges est essentiel pour les débats sur les inégalités. Mais cela peut aussi aider à expliquer comment les individus évaluent les technologies, les dirigeants et les institutions qui accumulent un pouvoir ou une influence disproportionnés, jugés excessifs.

The Conversation

Jackson Trager ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Peut-on être trop riche ? Tout dépend de vos convictions profondes et du contexte économique national – https://theconversation.com/peut-on-etre-trop-riche-tout-depend-de-vos-convictions-profondes-et-du-contexte-economique-national-268580

Utilisation de l’écriture inclusive par les marques : indifférence des hommes, soutien nuancé des femmes

Source: The Conversation – in French – By Magali Trelohan, Enseignante-chercheuse, comportements de consommations, sociaux et environnementaux, EM Normandie

Les femmes affichent une attitude plus favorable que les hommes à l’égard de la marque lorsque celle-ci utilise une écriture inclusive. Reworlding

L’écriture inclusive fait régulièrement la une des journaux en France. Entre défenseurs et opposants, le débat semble sans fin. Mais que se passe-t-il lorsque des marques utilisent cette écriture pour communiquer ? Une étude révèle que les réactions sont loin d’être homogènes.


La linguistique distingue trois types de langues à travers le monde :

  • les langues genrées, comme le français ou l’espagnol, qui attribuent un genre grammatical aux noms communs : le bateau, la mer, la plage, le sable, etc. ;

  • les langues à genre naturel, comme l’anglais, qui ne marquent pas le genre des noms communs – le déterminant est the pour tous les objets –, mais qui marquent le genre principalement dans les pronoms pour les personnes – she/her pour une fille ou une femme et he/his pour un homme ou un garçon ;

  • Les langues non genrées, comme le chinois ou le turc, qui n’intègrent pas de distinctions grammaticales de genre.

En France, langue dite genrée, le masculin est considéré comme « neutre » et, au pluriel, il « l’emporte sur » le féminin, selon la formule consacrée. Pourtant, des formes dites inclusives, comme le point médian de « salarié·es », se développent pour tenter de rendre visible la diversité des genres. Cette volonté s’appuie sur les travaux en sociolinguistiques qui montrent que la langue façonne notre perception du monde et de notre environnement. Si le sujet fait polémique, c’est parce que l’écriture inclusive interroge le pouvoir symbolique de la langue : qui est inclus ou exclu par les mots que nous choisissons ?

Notre étude, menée auprès de 800 consommatrices et consommateurs français, en analyse le phénomène.

Réaction envers la marque

Pour comprendre ces réactions, nous avons mené une expérience. Chaque participante ou participant à notre étude voyait un post d’une marque de jus de fruits, rédigé avec différentes formes d’écriture inclusive – comme « les client·es » – ou sans, et avec ou sans explication de ce choix par la marque. Nous avons ensuite mesuré leurs réactions, leur attitude envers la marque et leur intention d’achat. Il existe plusieurs formes d’écriture inclusive, nous les avons toutes testées.

  • La double flexion consiste à écrire les deux genres séparés par « et » (ex. : « toutes et tous ») ;
  • La double flexion contractée fusionne les terminaisons féminines et masculines grâce à un point médian ou un point (ex. : « étudiant·e·s ») ;
  • Les termes épicènes ou collectifs que nous appelons forme « dégenrée », ne marquent pas le genre (ex. : « le lectorat » plutôt que « les lecteurs ») ;
  • Le masculin générique, la forme usuelle en français avec le masculin qui l’emporte sur le féminin ;
  • Le féminin générique, avec l’ensemble des accords au féminin. C’est d’ailleurs cette forme qui est perçue comme la plus sexiste et la moins inclusive par l’ensemble des répondants.

Les hommes indifférents… sauf si la marque explique son choix

Les résultats indiquent que, globalement, les hommes ne réagissent pas différemment à un post utilisant l’écriture inclusive par rapport à un post classique.

Leur attitude, leur intention d’achat ou leur perception de la marque ne changent pas. Cependant, un point intéressant émerge : lorsque la marque explique son choix d’utiliser l’écriture inclusive, en rappelant qu’il s’agit d’une démarche d’égalité ou d’inclusivité, l’attitude des hommes devient plus positive.

Cette explication semble lever une forme de méfiance et permet d’intégrer le message sans rejet.

Les femmes soutiennent l’inclusif mais pas toutes ses formes

Globalement, les femmes affichent une attitude plus favorable que les hommes à l’égard de la marque lorsque celle-ci utilise une écriture inclusive. Elles perçoivent la marque comme plus proche de leurs valeurs et se disent plus enclines à acheter le produit.

Cet effet varie toutefois selon leur vision des rôles de genre.

Les femmes qui adhèrent fortement aux stéréotypes traditionnels – par exemple, l’idée que les hommes et les femmes ont des « rôles naturels » différents – se montrent plus réticentes à l’égard de l’écriture inclusive. Chez elles, l’écriture inclusive (en particulier la forme contractée, c’est-à-dire le point médian, et la forme dégenrée) tend à provoquer un rejet de la marque.

On ne retrouve pas cet effet de l’adhésion aux stéréotypes de genre chez les hommes. Ce n’est pas cela qui influence leurs perceptions et comportements liés à l’écriture inclusive.

Notre étude montre que la forme d’écriture inclusive la plus controversée, celle avec le point médian, suscite davantage de réactions négatives. Comme pour les hommes, lorsque la marque justifie son choix, cette forme controversée est toutefois mieux acceptée.

Puissance idéologique de la langue

Ces résultats mettent en lumière le poids idéologique de la langue. Le masculin reste perçu comme neutre.

Ce constat rejoint les travaux en sociolinguistique sur l’androcentrisme (une vision du monde qui voit l’homme comme l’humain neutre ou typique) et sur la domination symbolique.

Il révèle aussi une ligne de fracture : les femmes ne constituent pas un groupe homogène sur ces questions. Celles qui adhèrent aux normes traditionnelles deviennent les gardiennes d’un certain conservatisme linguistique.

Quelles implications pour les marques ?

Pour les professionnels du marketing, l’écriture inclusive n’est pas qu’une question de style : elle engage la perception de la marque.

Notre étude conseille :

  • d’expliquer son choix d’écriture inclusive, notamment pour rassurer les consommateurs qui y sont indifférents ou qui sont sceptiques. Ainsi, les marques remporteront leur adhésion ;

  • d’adapter la forme utilisée : certaines sont perçues comme plus acceptables que d’autres. Le point médian, plus controversé, peut être mis de côté au profit de termes épicènes ou de la double flexion dans le cadre d’une communication qui se veut consensuelle. En revanche, une marque militante pourra choisir la double flexion contractée (le point médian) ;

  • de connaître son audience : les femmes y sont majoritairement favorables, mais il existe des nuances idéologiques. Comme nous l’avons montré, celles qui adhèrent aux stéréotypes de genre auront tendance à rejeter les marques utilisant l’écriture inclusive.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Utilisation de l’écriture inclusive par les marques : indifférence des hommes, soutien nuancé des femmes – https://theconversation.com/utilisation-de-lecriture-inclusive-par-les-marques-indifference-des-hommes-soutien-nuance-des-femmes-260370

Quand l’enseignement supérieur s’enracine dans son territoire : déni de mondialisation ou stratégie gagnante ?

Source: The Conversation – in French – By Jean-Marie Cardebat, Professeur d’économie à l’Université de Bordeaux et Professeur affilié à l’INSEEC Grande Ecole, Université de Bordeaux

Et si la reconnaissance internationale des universités et des écoles de commerce passait par le terroir ? Alors que la course mondiale aux classements – celui de Shanghai ou d’autres – tend à uniformiser les programmes d’enseignement supérieur, l’ancrage local constitue aussi un atout stratégique.


Dans un paysage académique mondialisé, les grandes marques universitaires se livrent une compétition féroce pour figurer aux premières places des différents palmarès et classements internationaux. La réputation et la légitimité des universités et des écoles reposent encore largement sur la performance de leur recherche académique, comme en témoignent la culture du « Publish or perish » ou les critères du classement de Shanghai. Cette dynamique tend à renforcer la polarisation entre des universités de rang mondial et des établissements régionaux dans un contexte de mimétisme institutionnel et d’uniformisation des programmes d’enseignement supérieur.

Orientation des financements

Mais derrière cette image globalisée de la performance, les établissements d’enseignement supérieur demeurent intimement liés à leur territoire d’implantation. Cet ancrage local est notamment scruté de près par les pouvoirs publics, qui en font un critère pour orienter leurs financements, et par les acteurs institutionnels et les organismes d’accréditation, qui l’intègrent dans leurs critères de qualité pour octroyer le droit de délivrer des diplômes et accréditer des programmes.

Ce rapport au territoire ne se réduit toutefois pas à une logique réglementaire ou budgétaire et soulève une interrogation plus stratégique : la proximité avec les acteurs économiques, sociaux et culturels locaux peut-elle paradoxalement constituer une voie d’accès au rayonnement international pour les établissements d’enseignement supérieur ?




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Pour tenter de répondre à cette question, nous avons mené un travail d’investigation qui a donné lieu à un article de recherche publié dans la revue internationale Higher Education. Notre publication interroge et invite à repenser la relation entre enracinement local et visibilité mondiale des établissements d’enseignement supérieur à travers un cas emblématique : les régions viticoles françaises et les formations d’enseignement supérieur dédiées au secteur du vin.

Pour essayer de savoir si l’ancrage régional de ces programmes d’enseignement supérieur pouvait constituer un atout dans la compétition internationale entre établissements, notre projet de recherche repose sur une double méthodologie, à la fois quantitative (classement, attractivité, employabilité, résultats académiques de 72 formations en vin réparties sur l’ensemble des régions françaises) et qualitative (22 entretiens semi-directifs menés auprès de responsables académiques, étudiants et diplômés de programmes en vin et de professionnels du secteur viticole).

Attractivité internationale accrue

Notre travail est fondé sur deux hypothèses. La première postule que la réputation d’une région et la richesse de son écosystème (c’est-à-dire la densité des acteurs économiques, culturels et institutionnels liés à ce secteur) influencent directement la performance et la visibilité des formations supérieures spécialisées dans ce domaine. La seconde avance l’idée que ces formations confèrent alors à leurs établissements d’origine une attractivité internationale accrue au lieu de les limiter à un rayonnement local.

Pour explorer cette relation, notre travail a mobilisé deux concepts :

  • l’heuristique « glonacale », soit un cadre théorique qui permet d’analyser le positionnement des établissements d’enseignement supérieur en considérant simultanément leurs échelles globale, nationale et locale ;

  • l’échelle « géo-cognitive », qui désigne l’espace géographique dans lequel les établissements d’enseignement supérieur se positionnent. Cet outil permet de prendre en compte et d’interpréter la proximité et la portée symboliques et fonctionnelles des acteurs de cet espace.

Des liens stratégiques

Les résultats de notre étude révèlent ainsi une forte corrélation entre la réputation d’une région spécialisée dans un secteur et la performance des programmes de formation implantés dans cette région et dédiés à ce secteur. Dans le cas des régions viticoles françaises, plus un territoire est identifié et réputé pour son activité, sa culture et son histoire viticoles (Bordeaux, Champagne, Bourgogne…), plus les formations viticoles implantées sur ce territoire bénéficient d’une image de qualité.

Surtout, les liens de ces formations avec l’écosystème local (entreprises, syndicats, institutions) renforcent leurs contenus pédagogiques, favorisent l’employabilité de leurs diplômés et améliorent leur légitimité académique. C’est l’ensemble des critères de performance des programmes d’enseignement qui sont ainsi renforcés par le territoire d’accueil, en particulier l’attractivité auprès des étudiants étrangers.

Contourner la hiérarchie classique

Mais au-delà de ces résultats, qui peuvent sembler logiques, notre étude démontre surtout que les régions dotées d’une spécialisation historique, culturelle ou économique forte, telle que celle en lien avec les bassins viticoles, offrent un espace stratégique alternatif aux universités et aux écoles. Les échelles géo-cognitives liées aux programmes en lien avec le vin permettent de contourner la hiérarchie académique classique centrée sur la recherche.

Ces formations offrent notamment la possibilité de valoriser des caractéristiques distinctives dans les processus d’audit et d’accréditation des universités et des écoles. Elles créent ainsi, pour les établissements d’enseignement supérieur, un espace parallèle de légitimité stable et attractif qui leur permet de se distinguer dans un environnement universitaire dominé par les dynamiques de concurrence et de standardisation fondées sur la taille et les disciplines académiques.

Cette recherche démontre ainsi que les formations spécialisées peuvent jouer un rôle stratégique dans l’ancrage territorial des établissements d’enseignement supérieur tout en leur offrant des avantages compétitifs sur la scène mondiale.

L’enseignement supérieur globalisé ne s’oppose donc pas à la logique de spécialisation régionale : bien au contraire, celle-ci peut constituer un levier majeur de segmentation et de rayonnement stratégique. Pour les universités et les écoles, miser sur les atouts locaux de leurs régions d’implantation est aussi une manière de renforcer leur rayonnement global et de se distinguer dans un monde académique de plus en plus concurrentiel et mondialisé. Un exemple à méditer pour les établissements d’enseignement supérieur présents dans des régions réputées pour des spécialisations fortes similaires au vin.

The Conversation

Président de l’European Association of Wine Economists

Olivier Guyottot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quand l’enseignement supérieur s’enracine dans son territoire : déni de mondialisation ou stratégie gagnante ? – https://theconversation.com/quand-lenseignement-superieur-senracine-dans-son-territoire-deni-de-mondialisation-ou-strategie-gagnante-265100

Ce que font vraiment les analystes financiers

Source: The Conversation – in French – By Pierre Lescoat, Professeur Assistant, Neoma Business School

Au-delà des transactions financières, les marchés sont animés par une communauté humaine de professionnels, avec ses règles, ses valeurs et ses récits. Vectorfusionart/Shutterstock

Que font réellement ces analystes financiers, dits analystes « sell-side », au sein des grandes banques d’affaires ? Une étude consacrée à leur travail à travers les pratiques d’évaluation de la performance montre la complexité de ce métier finalement peu connu.


Les analystes financiers dits sell-side conseillent des milliers de professionnels, en particulier les fonds d’investissement qui gèrent les retraites et l’épargne de nombreuses personnes à travers le monde. La recherche en finance s’est beaucoup concentrée sur la fiabilité de leurs recommandations et sur la façon dont elles informent des mouvements de marché, le travail des analystes étant de produire des prévisions fiables.

S’inscrivant dans les travaux en sociologie de la finance, notre étude ne se penche pas tant sur le rôle des analystes, mais sur ce que leur organisation attend d’eux. Nous appréhendons les analystes non pas comme membre des marchés financiers, mais comme membres d’une organisation marchande – la banque qui les emploie – qui les rémunère et les évalue.

Interface des entreprises et des fonds d’investissement

Les analystes sell-side vendent des services financiers à différents clients (d’où le nom sell-side). Ils émettent des conseils sur la vente ou l’achat d’actions boursières de sociétés cotées. Ces analystes sont soumis à une régulation stricte. Ils sont l’interface entre les départements de communication financière des grandes entreprises cotées et les fonds d’investissement, qui investissent en bourse l’argent de leurs clients.

La régulation porte particulièrement sur la prévention des conflits d’intérêts et du délit d’initié, réglementant les informations que les analystes ont le droit ou non de transmettre en fonction de leurs interlocuteurs, selon quels moyens – rapport écrit public, discussions informelles, etc.

Indispensables aux banques

Profession plus discrète que celle de traders, les analystes financiers sont indispensables aux banques. Ils leur fournissent une légitimité puisqu’ils sont reconnus comme des experts sur les marchés financiers. Pour autant, la multiplication des bases de données, ainsi que la concurrence d’ « activistes », les short-seller, remet en question cette expertise et notamment l’objectivité des rapports publiés par les analystes sell-side.

Notre étude se concentre sur le système d’évaluation de la performance des analystes par leur banque. Ce système est particulièrement complexe, car il fait intervenir des groupes professionnels internes et externes à la banque. En externe, les équipes d’analystes sell-side sont soumises chaque année à des classements réalisés par des sites, tels que Extel.

Classement des analystes financiers

Ces classements mettent en compétition les équipes d’analystes entre banques, mais aussi à l’intérieur des banques – entre secteurs d’activités ou zones géographiques couverts –, voire à l’intérieur de leur équipe. Les classements sont constitués suite à la collecte des votes effectués par les analystes buy-side, c’est-à-dire les analystes financiers présents chez les clients des banques (d’où le nom buy-side).




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Ces classements sont par la suite intégrés dans l’évaluation interne de la performance des analystes dans leur banque. D’autres groupes professionnels de la banque comme les vendeurs et les traders sont également amenés à voter pour les analystes, les classant à nouveau.

Plus un analyste sell-side marque la mémoire d’un analyste buy-side ou d’un vendeur, plus ce dernier a des chances de voter pour lui. Selon certains participants à notre étude, il n’existe pas de norme pour marquer la mémoire d’un investisseurs. Un analyste peut aussi bien plaire à un client pour la qualité de ses analyses que pour sa personnalité, ou encore sa capacité à aider les analystes buy-side dans leurs propres analyses. Ce qui importe c’est que le votant se souvienne de lui.

Des analystes entrepreneurs de leur réputation

Dans le but d’obtenir une bonne évaluation de leur performance, les analystes doivent travailler leur réputation en externe, mais aussi en interne. Si on les imagine régulièrement en contact avec leurs clients investisseurs, notre étude met en lumière l’existence d’un gatekeeper : le vendeur, appelé encore sales, en charge de gérer la relation client.

Le vendeur, ou sales, constitue un intermédiaire incontournable qui transmet les arguments des analystes pour appuyer son discours commercial. Les analystes doivent à ce titre effectuer un travail de mise en valeur de leurs recherches. En effet, les vendeurs lisent rarement les rapports, surtout écrits, comme le montrent le professeur de comptabilité Crawford Spence et ses co-auteurs dans une logique de conformité à la loi.

La régulation encadre ces échanges : les espaces de travail des analystes et des vendeurs sont strictement séparés. Il existe donc une ambiguïté entre ce qu’exige la régulation – une séparation stricte des activités – et ce que reflète le système d’évaluation de la performance des analystes, devoir être apprécié et reconnu par les vendeurs.

Performativité des narratifs d’analyste

L’économiste Robert Shiller a mis en avant à quel point l’économie se constitue à partir de récits, c’est-à-dire d’histoires, ou stories, qui circulent et donnent un sens des évènements économiques. Chez les analystes financiers, ces « narratifs » correspondent aux interprétations et recommandations que font les analystes pour leurs clients. Notre étude prolonge ces travaux, ainsi que ceux de l’anthropologue Stefan Leins en mobilisant le concept d’autorité narrative. Cette autorité, et la compétition qui existe entre analystes pour l’obtenir, est au fondement de leur évaluation.

C’est en faisant circuler ces narratifs d’analystes qu’on voit leur « performativité ». Par l’intermédiaire des vendeurs, les narratifs des analystes sell-side atteignent les clients investisseurs qui peuvent eux-mêmes les réutiliser pour défendre leurs idées auprès de leurs propres clients. C’est ainsi que les narratifs circulent sur les marchés. Or, la valeur de ces narratifs dépend aussi des « modes » existantes sur les marchés, modes dont la dimension éphémère contraste avec le temps long nécessaire à un analystes pour développer une expertise. Comme dit l’une de nos sources, Michael, analyste sell-side dans une banque d’une capitale financière européenne :

« Si tu es réputé comme étant le meilleur fabricant de cabines téléphoniques aujourd’hui, tu es peut-être la star des cabines téléphoniques, mais plus personne n’en veut donc ça ne sert à rien. »

Ces modes sont cruciales pour les banques, car ces dernières se rémunèrent sur les transactions effectuées pour le compte de leurs clients. Les secteurs « à la mode » génèrent potentiellement plus de commissions, puisque le volume de transaction y est plus important. Elles ont comme contrepartie de remettre en cause régulièrement la valeur de l’expertise des analystes.

Notre étude rappelle ainsi qu’au-delà des transactions et des rapports écrits, les marchés sont bien animés par des professionnels incarnés qui parlent, échangent, analysent au quotidien. Ils font de ces termes un peu abstraits une communauté d’humains qui constituent sans toujours en avoir clairement l’idée les marchés qu’ils ne cessent de décrire tout au long de leurs carrières.

The Conversation

Cette étude a été menée dans le cadre d’une thèse de doctorat financée par l’ESCP Europe et le réseau Netw@rks.

Pénélope Van den Bussche ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Ce que font vraiment les analystes financiers – https://theconversation.com/ce-que-font-vraiment-les-analystes-financiers-265102

Quand les imaginaires des marques nous inspirent

Source: The Conversation – in French – By Valérie Zeitoun, Maitre de Conférences, IAE Paris – Sorbonne Business School

Les marques produisent des imaginaires collectifs et peuvent être considérées comme « des acteurs politiques ». HJBC/Shutterstock

Traversé par de multiples crises, le réel est devenu anxiogène. Il réclame de nouveaux modèles et de nouveaux rêves. Dans ce contexte, les imaginaires des marques viennent se substituer aux grands récits collectifs défaillants, en offrant aux individus de quoi se projeter, espérer, et peut-être apporter de nouvelles raisons de croire. C’est ce qu’analysent ici Valérie Zeitoun et Géraldine Michel, avec Raphaël LLorca, expert associé à la Fondation Jean-Jaurès, Arnaud Caré, directeur général délégué d’Ipsos, et Nicolas Cardon, directeur de l’expérience client d’Ipsos.


« L’esprit du voyage par Louis Vuitton », « La beauté plurielle de Dove », « Le sport inclusif » de Nike, ces imaginaires irriguent notre quotidien. Ils deviennent des forces de projection et de conviction collective, bien au-delà de leur valeur marchande. Face à l’évolution de leur rôle se pose la question de leur influence dans l’ordre social et/ou politique, au-delà de l’ordre marchand.

Comment, dans leur mission d’agent social, les marques participent-elles et poussent-elles au progrès social et environnemental, et permettent-elles ainsi de renouer avec de nouvelles utopies ?

L’imaginaire

L’imaginaire est le fruit de l’imagination d’un individu, d’un groupe ou d’une société. Il produit des représentations ou des mythes qui entretiennent un rapport plus ou moins détaché de la réalité.

Poser l’imaginaire et le réel en parallèle tend à accentuer la tension qui existe entre ces deux notions. Leur relation relève d’une dialectique qui interroge la manière dont l’imaginaire se rapporte au réel et réciproquement. Pour explorer ce rapport complexe, il est possible de distinguer trois dynamiques principales : une dynamique d’opposition, une dynamique de substitution et une dynamique d’enrichissement.

L’imaginaire comme illusion

Depuis l’allégorie de la caverne de Platon, la tradition philosophique a longtemps pensé l’imaginaire et le réel de manière adverse. Pour Platon, les individus vivent souvent dans l’ignorance, attachés aux apparences, et il faut un effort de pensée pour accéder à la vérité, c’est-à-dire au « monde des Idées ». Dans cette perspective, le réel renvoie au monde des idées invariables et immuables tandis que l’imaginaire est lui entendu comme illusoire, fictif, sans réalité.

Notre culture occidentale est profondément ancrée dans cette opposition, valorisant le réel comme domaine de la vérité et de la connaissance, reléguant l’imaginaire au rang du fantasme.

Affiche publicitaire de la marque Persil qui « lave plus blanc que blanc ».
Bibliothèque spécialisée de Paris, FAL

Dans le domaine de la consommation, la célèbre réclame de Persil (« lave plus blanc ») est emblématique d’une rhétorique publicitaire fondée sur l’excès de promesse. En invoquant l’idée d’un « plus blanc que blanc », elle promet l’inatteignable et participe à une forme d’aliénation ou d’asservissement. Le récit de marque se réduit alors à l’idée d’une illusion, voire d’une tromperie.

L’imaginaire comme idéalisation

Publicité du Big Mac de McDonald’s en Thaïlande.
Opasbbb/Shutterstock

Le philosophe Jean Baudrillard propose une autre perspective. Selon lui, l’imaginaire ne s’oppose plus simplement au réel, mais s’y substitue. Le simulacre n’est pas une simple copie du réel : il en efface la référence. Il produit l’illusion d’un monde réel, mais entièrement artificiel, forme d’hyperréalité, saturée d’images et de signes.

Photo d’un Big Mac dans un restaurant McDonald’s.
Liveheavenly/Shutterstock

L’imaginaire, dès lors, se substitue au réel et l’idéalise. Les campagnes publicitaires de la marque McDonald’s qui reposent sur une représentation parfaite du hamburger – comparée à la réalité du hamburger servi dans les restaurants – génèrent un simulacre. Les consommateurs n’achètent pas un hamburger, mais l’image idyllique du hamburger.

L’imaginaire comme ressource du réel

Une troisième approche, initiée par le philosophe Maurice Merleau-Ponty, envisage au contraire l’imaginaire comme une composante fondamentale du réel. Dans cette perspective, l’imaginaire ne s’oppose pas au réel, il en est le prolongement, voire un producteur. L’imaginaire permettrait d’accéder au réel autrement, éventuellement de le transformer en lui imprimant de nouvelles formes.

L’imaginaire ouvre vers d’autres réels possibles. C’est dans cette dynamique que certaines marques s’inscrivent, et ce faisant réinventent les modalités de notre environnement. C’est le cas de la marque Apple. À son lancement, elle apporte une nouvelle vision de l’ordinateur personnel axée sur la convivialité et le design de l’objet pour s’inscrire dans le quotidien des individus, et se positionner contre des usages de l’époque qui considéraient l’ordinateur comme strict objet du monde du travail.

La fabrique de nouveaux réels collectifs

Dès 1957, le sémiologue Roland Barthes met en évidence la capacité des objets et des signes de consommation à produire un imaginaire socialement partagé. La marque se définit comme objet social et réservoir symbolique. Elle ne se réduit pas à un simple signe marchand, elle agit comme un médiateur symbolique, capable de relier les individus à des univers de significations collectives.

Elle produit du sens et génère de la valeur en projetant des imaginaires partagés. Dans cette direction, les marques iconiques le deviennent, justement, parce qu’elles articulent des imaginaires culturels qui viennent répondre à des enjeux sociaux forts. Nike, en soutenant publiquement le footballeur Colin Kaepernick dans sa protestation contre les violences policières faites aux Afro-Américains, incarne un imaginaire de résistance.

Publicité de la marque Nike pour fêter les 30 ans de son slogan « Just do it » avec le footballeur états-unien Colin Kaepernick.
Nike

Avec sa campagne « Don’t Buy This Jacket », la marque outdoor Patagonia a supporté un imaginaire plus sobre. Elle incite les consommateurs à ne pas céder au consumérisme. Cet imaginaire s’incarne aussi dans les actes – réparabilité des produits, soutien à des actions environnementales, etc. – et, de fait, devient le réel.

D’autres marques pourraient être ici mentionnées, Dove et le nouvel imaginaire de la beauté : vision alternative qui remet en cause une beauté normative pour la rendre plurielle, femmes de toutes morphologies, âges, origines ou couleurs de peau. C’est encore Ikea ou Levi’s qui participent d’imaginaires plus inclusifs en soutenant la cause LGBTQIA+. Toutes ces marques participent d’une forme d’engagement, fondé sur de nouveaux imaginaires sociaux et/ou culturels, qui permet d’enrichir, de modifier, de transformer le réel.

La marque, un acteur politique ?

Publicité d’avril 2024 en France de la marque Burger King, « mettant l’accent » sur la région provençale.
HenrySaintJohn/Shutterstock

Les marques produisent des imaginaires collectifs, en ce sens, comme le propose Raphaël LLorca, elles peuvent être considérées comme « des acteurs politiques » qui structurent et façonnent notre appréhension du réel. L’imaginaire national et la signification « d’être français » se fonde aujourd’hui, en partie, sur des projections et/ou des incarnations proposées par les acteurs marchands tous secteurs confondus, la mode, les transports ou la grande distribution.

L’ironie, souligne Raphaël LLorca, c’est que ce sont souvent des marques étrangères, et singulièrement états-uniennes, comme Burger King ou Nike, qui proposent leur version du roman national français !

Dans tous les cas, la sécrétion d’imaginaires politiques de la part d’acteurs marchands constitue une rupture profonde dans l’équilibre des forces entre les trois ordres traditionnels – ordres politique, religieux et marchand.

Imaginaires de marques et engagement

Une étude Ipsos fait le constat d’un lien entre engagement individuel et engagement des marques. Il apparaît ainsi que les fans de marques engagées, comme Disney, Deezer ou Heineken, sont eux-mêmes plus impliqués que la moyenne française dans les causes d’équité et d’égalité entre les populations.

Plus important, en termes de gestion de marque, il apparaît que cette adhésion aux marques, porteuses d’imaginaires positifs, va au-delà d’une élection de principe. 50 % des Français interrogés déclarent, dans le contexte actuel, qu’ils seraient prêts à acheter moins de produits provenant de marques éloignées de leur engagement pour l’équité, la diversité et l’inclusion. Ces résultats montrent que les marques ont le pouvoir de nourrir le réel d’imaginaires sociaux, culturels voire politiques.

Les Français et les politiques de « diversité et d’inclusion » en entreprise à l’ère de Donald Trump (sondage réalisé en avril 2025 auprès de 800 Français représentatifs de la population nationale).
Ipsos, Fourni par l’auteur

Mais comment peuvent-elles le faire ? À cette question, une seconde étude Ipsos explore les conditions d’émergence de nouveaux réels aspirationnels.

Les marques doivent incarner ces imaginaires si elles souhaitent construire des liens émotionnels avec les consommateurs et citoyens. Près de 69 % des interrogés affirment être disposés à rompre avec des marques qui ne tiendraient pas leurs promesses sur des sujets sociaux ; 70 % se déclarent prêts à suivre une marque à laquelle ils sont émotionnellement liés, contre 45 % lorsque ce lien n’est que fonctionnel.

Les imaginaires des marques deviennent des forces de projection et de conviction collective, bien au-delà de leur valeur marchande. Les marques qui s’engagent dans de nouveaux imaginaires et qui leur donnent une réalité tangible favorisent l’engagement des individus, collaborateurs et clients. Ainsi, elles génèrent une adhésion et une implication pérenne, mais, surtout, elles participent d’un élan transformatif social et peut-être politique.

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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Quand les imaginaires des marques nous inspirent – https://theconversation.com/quand-les-imaginaires-des-marques-nous-inspirent-264597