Religions en Afrique : déchiffrer un paysage en constante transformation

Source: The Conversation – France in French (3) – By Marc-Antoine Pérouse de Montclos, directeur de recherches, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Le continent africain est marqué par la grande diversité de ses expressions religieuses. Cependant, dans le débat international, il est souvent réduit à un affrontement simpliste entre islam et christianisme. Dans l’ouvrage l’Afrique des religions, à l’épreuve des chiffres et des catégorisations , qui vient de paraître aux éditions Maisonneuve & Larose-Hémisphères, et qu’il a co-dirigé avec Nathalie Bernard-Maugiron, juriste et directrice de recherche à l’Institut de recherche pour le développement, et Aurélien Dasré, démographe et maître de conférences à l’Université Paris Nanterre, Marc-Antoine Pérouse de Montclos, politiste et directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement, revient sur les histoires locales et les pratiques sociales qui ont forgé la pluralité religieuse du continent, en croisant anthropologie, démographie, droit et sciences politiques. Extrait de l’introduction.


Terre de mission par excellence, l’Afrique intéresse le religieux à bien des égards. Du fait de sa vitalité démographique, d’abord, elle fait l’objet de vifs débats sur l’ampleur, la nature et la profondeur de son islamisation et de son évangélisation, alors que les communautés de croyances des deux plus grosses religions abrahamiques sont elles-mêmes travaillées de l’intérieur par des contestations salafistes et pentecôtistes. L’Afrique subsaharienne, qui plus est, a toujours été une aire d’étude privilégiée pour les anthropologues des religions dites « traditionnelles », « fétichistes », « naturistes » ou « endogènes ». Historiquement, enfin, le continent a joué un rôle important dans le développement de l’islam et de la chrétienté.

Avant même l’hégire vers Médine du prophète Mohammed, l’Abyssinie copte a ainsi accueilli des musulmans persécutés par l’aristocratie mecquoise. Sur la péninsule arabique, le premier muezzin de l’islam, Bilal ben Rabah, était quant à lui un esclave noir éthiopien.

De leur côté, les pères fondateurs de l’Église comprenaient d’illustres figures comme saint Cyprien de Carthage, le théologien tunisien Quintus Tertullien ou bien encore Augustin d’Hippone, évêque de Numidie, dans l’actuelle Algérie. Pendant plusieurs siècles, le patriarcat d’Alexandrie a par ailleurs compté le plus grand nombre de chrétiens de l’Empire byzantin avant d’être officiellement détrôné par la « nouvelle Rome », Constantinople, au concile de Chalcédoine qui, en 451, le relégua au troisième rang dans la hiérarchie ecclésiastique.

De l’Abyssinie copte jusqu’au royaume du Kongo, n’oublions pas non plus que des christianismes africains ont pu se développer avant l’occupation coloniale, qui fut bien plus tardive qu’en Amérique du Sud ou en Asie.

L’arrivée des Européens a alors eu pour particularité de transposer les questionnements sur le religieux dans le registre d’un projet civilisationnel. Bien que leurs relations avec les autorités coloniales aient parfois été tendues, les missionnaires chrétiens ont ainsi précédé puis accompagné la conquête de territoires perçus comme « sauvages » et « arriérés ». Une fois passé le temps des résistances et des révoltes, les clercs musulmans ont, de leur côté, collaboré avec des puissances impérialistes qui, en dépit de craintes fort anciennes sur l’islam, ont fini par adopter des positions pragmatiques en vue de se concilier les bonnes grâces d’alliés de circonstances, notamment au Sahel. Parallèlement, le développement d’administrations étatiques et d’économies marchandes a bouleversé les cultes dits traditionnels ou agraires. L’ère coloniale a en effet consacré le grand basculement des populations d’Afrique subsaharienne dans le monothéisme en favorisant des conversions massives à l’islam ou à la chrétienté.

La période des indépendances a ensuite renouvelé les enjeux sociaux et politiques du religieux. Les catholiques et les anglicans, notamment, ont perdu leur position d’autorité face à la prolifération d’églises « indépendantes » puis « pentecôtistes » qui, pour certaines d’entre elles, existaient déjà depuis plusieurs décennies. En pleine guerre froide ont par ailleurs émergé de nouveaux acteurs du réveil islamique qui ont été qualifiés, tantôt de fondamentalistes, tantôt de réformistes.

Dans un premier temps, les salafistes se sont surtout opposés aux traditionalistes soufis et n’ont guère inquiété les pays occidentaux du fait de leur profonde hostilité au bloc communiste et à l’athéisme marxiste. Mais la guerre « globale » contre le terrorisme et le djihadisme a bientôt remis en cause certains des paradigmes qui avaient jusqu’alors dominé les analyses du religieux en Afrique. À l’orée du XXIe siècle, on a en effet assisté à une floraison d’études sur le salafisme et la « radicalisation de l’islam ».

Dans le même temps, les recherches sur l’Église catholique ou les protestants « orthodoxes » sont tombées en désuétude au profit d’un intérêt renouvelé pour des mouvements évangéliques, pentecôtistes et prophétiques parfois qualifiés de syncrétiques. Les termes du débat n’en ont pas moins continué d’être encadrés par des catégories d’analyse juridiques, démographiques et sociologiques qui dataient en grande partie de la période coloniale.

Un débat scientifique en plein renouvellement

Ce livre a pour ambition de revisiter les questions religieuses à l’épreuve des chiffres et des catégorisations, entendues ici comme des typologies dans les recensements et des listes de cultes reconnus sur le plan juridique. Dans le cadre d’une approche empirique et sans prétentions théoriques, l’objectif est notamment de confronter les catégories officielles des autorités étatiques avec les réalités du terrain et les diverses interprétations locales ou nationales des phénomènes qualifiés de religieux.

Les chapitres constitutifs de l’ouvrage portent non seulement sur les musulmans et les chrétiens, mais aussi sur des ensembles hybrides et difficilement définissables au regard des récits dominants sur les appartenances confessionnelles à une échelle globale. C’est donc dans le rapport aux autres communautés de croyances et dans les contours de chacune d’entre elles que les études qui suivent visent à comprendre les transformations religieuses en Afrique.

Résolument pluridisciplinaire et innovante, la démarche mobilise des spécialistes du droit, de la démographie, des sciences politiques, de l’anthropologie, de l’histoire et de la science des religions. Elle fait le pari qu’on peut effectivement comparer des systèmes de croyances. Dans le même temps, les auteurs de ce volume reconnaissent pleinement les spécificités des communautés qu’ils analysent. Ils ne cherchent nullement à soutenir que certains concepts d’ordre théologique seraient transposables d’une religion à l’autre. Ils n’ont pas non plus la prétention de produire une synthèse de nos connaissances à partir d’une littérature académique déjà très riche et fort abondante sur la définition des religions, des systèmes de croyances et des communautés de foi en Afrique et, d’une manière générale, dans le monde.

Plus modestement, les objectifs sont triples sur le plan heuristique. En premier lieu, l’idée est de combiner des méthodologies quantitatives et qualitatives pour identifier et mieux cerner les contours de communautés de croyances qui ne sont pas aussi clairement définies qu’on pourrait l’imaginer de prime abord. Pour cela sont exploitées des données statistiques tirées de recensements, d’enquêtes démographiques, de sondages et de sources utilisées par le Pew Research Center aux États-Unis. Sont également évoquées les normes et les modalités de quantification, de codification, de qualification juridique et de reconnaissance des ensembles confessionnels, légalisés ou non. Une telle approche permet de « déchiffrer » autrement les notions de laïcité, d’incroyance, d’islamisation, d’évangélisation et de conversion au prisme de statistiques qui obligent à questionner des définitions pour le moins polysémiques.

En second lieu, l’objectif est de confronter les données démographiques et juridiques disponibles avec les perceptions de l’évolution des appartenances confessionnelles en Afrique. De fait, il existe d’importants écarts entre les réalités objectivables et les représentations véhiculées par les médias, les décideurs politiques et les croyants eux-mêmes.

Un troisième objectif de ce livre est en conséquence de s’affranchir des approches purement quantitatives pour appréhender en finesse la complexité des dynamiques religieuses du continent par le biais d’entretiens semi-directifs et d’observations participantes. À partir de cas d’étude très localisés, l’analyse de l’hybridité et de la fluidité des communautés de croyances questionne en effet les frontières habituellement établies entre l’islam, la chrétienté et les religions dites traditionnelles. Elle interroge également le rapport du religieux au profane, au politique, aux conflits et, d’une manière générale, à l’insécurité spirituelle et matérielle.

The Conversation

Marc-Antoine Pérouse de Montclos a reçu des financements de l’Université Paris Cité, Atrium Humanités et Sciences Sociales France 2030.

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Démocratie et science : les deux piliers de la résilience européenne

Source: The Conversation – France in French (3) – By Dominic Rohner, Professor of Economics and André Hoffman Chair in Political Economics and Governance, Geneva Graduate Institute, Graduate Institute – Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID)

Dans un monde bouleversé par les tensions géopolitiques et l’essor de l’intelligence artificielle, l’avenir de l’Europe repose sur deux piliers : le renforcement de ses institutions démocratiques et un investissement massif dans la recherche scientifique. Seule une Union européenne devenue superpuissance scientifique pourra relever les défis du XXIᵉ siècle.


Les événements récents révèlent l’accélération du passage d’un ordre multilatéral fondé sur des règles à un monde où prévaut la loi du plus fort. Au nom d’une approche que certains qualifient déjà de nouvelle doctrine « Don-roe » (contraction du prénom du locataire actuel de la Maison-Blanche et de doctrine Monroe, du nom de son lointain prédécesseur des années 1820), l’administration américaine a attaqué l’Iran, arrêté et incarcéré le président du Venezuela, adressé des avertissements à la Colombie et à Cuba, et menacé ouvertement d’annexer le Groenland – menace certes atténuée depuis, mais dont la simple formulation a suffi à ébranler les certitudes européennes.

Si les interventions états-uniennes en Amérique latine sont abondamment documentées, l’évocation d’une annexion du Groenland a constitué la première menace explicite de Washington contre le territoire d’un pays européen – le Danemark – depuis 1945. Pour un continent dont les libertés démocratiques doivent tant à l’intervention de l’US Army il y a quatre-vingts ans, ce franchissement d’un tabou par un allié centenaire marque un bouleversement géopolitique majeur.

Dans un monde où les grandes puissances se partagent les zones d’influence, les petits États situés aux marges des blocs de pouvoir voient leur avenir devenir particulièrement incertain. Un scénario dans lequel la Chine et la Russie accepteraient tacitement une suprématie américaine exclusive sur l’hémisphère occidental, tandis que Pékin revendiquerait une domination équivalente sur Taïwan et d’autres territoires asiatiques, et Moscou sur l’Europe de l’Est, apparaît désormais possible. L’intervention américaine à Caracas et en Iran pourrait non seulement encourager de nouvelles actions contre Cuba, mais aussi inciter la Russie et la Chine à agir dans les régions qu’elles considèrent comme relevant de leur propre sphère d’influence. Pour l’Europe, une telle évolution relèverait de la menace existentielle.

Les faits empiriques démontrent que le multilatéralisme appuyé sur un rôle important attribué aux institutions internationales favorise la paix et la prospérité tout en protégeant la souveraineté des petites démocraties. L’érosion de l’ordre multilatéral est donc de mauvais augure pour l’Europe. Pourtant, des raisons d’espérer subsistent : le continent dispose d’atouts stratégiques considérables qui, utilisés avec discernement, pourraient lui permettre de prospérer même dans un environnement hostile.

Le pluralisme démocratique, une force insoupçonnée

Si le pluralisme politique des pays européens est souvent présenté comme une faiblesse sur le plan militaire, la richesse des cultures démocratiques du continent constitue au contraire un rempart contre toute dérive autoritaire. La décentralisation du pouvoir entre de multiples centres de décision pourrait rendre la démocratie plus résiliente en Europe qu’ailleurs. Ce pluralisme démocratique profondément ancré pourrait également s’avérer décisif pour attirer les talents du monde entier.

L’histoire fournit un précédent éclairant : l’exode des meilleurs chercheurs allemands fuyant le fascisme dans les années 1930 a largement contribué à l’essor des États-Unis comme superpuissance académique. Or, depuis quelques années, le monde académique est redevenu, dans de nombreux pays un terrain de plus en plus politisé. Au-delà d’anecdotes particulières, des données rigoureuses démontrent que la liberté académique décline dans de nombreux pays. L’Indice de la liberté académique 2025 révèle que, ces dix dernières années, les libertés académiques ont nettement diminué dans 34 pays – y compris des poids lourds comme les États-Unis, l’Inde et la Russie – tandis qu’elles n’ont progressé que dans huit pays, bien plus petits.

Si dans les prochaines années et décennies, l’Europe se positionne comme un phare de liberté et de démocratie, elle pourrait à son tour attirer les esprits les plus brillants. Le monde académique fuit les environnements où circulent des listes noires de sujets de recherche bannis et où critiquer le gouvernement peut conduire au licenciement, voire à l’incarcération. À l’inverse, les scientifiques attachent une grande valeur à la liberté intellectuelle. La science doit rester suffisamment ouverte pour accueillir une pluralité de perspectives et de méthodes. Le progrès scientifique repose sur la confrontation d’idées diverses soumises à l’épreuve des faits. Un tel environnement, propice aux découvertes majeures et à la prospérité qui en découle, s’épanouit dans des sociétés profondément attachées à la démocratie et aux libertés civiles.

Attirer les talents : un défi crucial

Le « vieux continent » a déjà compris que le moment était propice pour attirer des vedettes désirant quitter les États-Unis. L’Université de Zurich a récemment réussi un coup d’éclat en engageant deux Prix Nobel d’économie, Esther Duflo et Abhijit Banerjee, en provenance du MIT. Au niveau du European Research Council (ERC), l’institution européenne qui finance des projets scientifiques de pointe, il existe un effort concerté pour créer des « super-subsides » sous le label « Sélectionne l’Europe pour la recherche », doublant de 2 à 4 millions d’euros le financement attribué aux nouveaux arrivants extra-européens désirant créer un laboratoire.

Recruter des « stars » venues d’autres horizons peut s’avérer important en termes de visibilité, mais il faut veiller à ne pas oublier la relève. Souvent, les prix Nobel récompensent des recherches menées plusieurs décennies auparavant. Concentrer notre manne financière sur quelques sommités ayant dépassé leur pic de productivité risque d’avoir moins d’impact à long terme qu’investir dans les prix Nobel du futur.

N’oublions pas qu’une grande partie des innovations sont actuellement réalisées par de brillants cerveaux européens ayant tenté leur chance aux États-Unis. Parmi les vingt-trois économistes ayant reçu le prix Nobel ces dix dernières années, presque 40 % sont d’origine européenne, mais tous étaient affiliés à une université d’élite américaine au moment de recevoir ce prix prestigieux.

Pendant des décennies, l’excellent système scolaire public européen a formé des cerveaux qui sont ensuite partis contribuer à la prospérité américaine. Plutôt que viser quelques vedettes vieillissantes, nous devrions améliorer les conditions-cadres pour que nos jeunes talents aient envie de rester en Europe. Cela implique non seulement une défense vigoureuse de la liberté académique, mais également un système de recrutement ouvert et méritocratique, ainsi que des conditions d’engagement attractives dans nos hautes écoles.

L’urgence d’une autonomie stratégique

Nous vivons une période charnière de l’histoire, caractérisée non seulement par des incertitudes géopolitiques, mais également par des transformations radicales causées par l’intelligence artificielle. Celle-ci pourrait remodeler nos économies à l’échelle de l’industrialisation ou de l’essor des ordinateurs, créant de nouvelles inégalités entre pays et au sein des pays. Les bouleversements du marché du travail et une perte de vitesse de la classe moyenne pourraient mettre davantage de pression sur nos institutions démocratiques et favoriser la montée de populismes de tout bord. Dans cette période, notre continent ne peut se permettre de perdre du terrain : nous devons être en tête du peloton.

Comme de nombreuses études le démontrent de manière convaincante, la démocratie favorise la prospérité à long terme, laquelle se traduit généralement par une puissance politique et militaire accrue. Pour promouvoir ce qu’Emmanuel Macron appelle une « Renaissance » européenne, le continent doit atteindre une véritable autonomie stratégique : être suffisamment solide sur les plans économique, politique et militaire pour faire face à n’importe quelle superpuissance sans accepter des « accords » déséquilibrés imposés sous la contrainte.

Si les investissements de défense à court terme sont indispensables, la voie la plus sûre vers une paix solide et une prospérité durable consiste à renforcer les fondements démocratiques – libertés civiles, liberté de la presse et indépendance de la justice – tout en investissant massivement dans les infrastructures de recherche : financement, liberté académique et reconnaissance par le mérite. Comme l’avait déjà compris Napoléon, « le sabre est toujours vaincu par l’esprit ». Pour assurer l’avenir de l’Europe, nous devons en faire une superpuissance scientifique — condition essentielle de sa force économique, politique et militaire.

The Conversation

Dominic Rohner a dans le passé reçu des financements de recherche du European Research Council (ERC) et du Fonds national suisse (FNS) dont il siège actuellement dans le Conseil national de recherche.

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Voici pourquoi il faut valoriser les vendeurs ambulants et les récupérateurs de déchets dans les villes

Source: The Conversation – in French – By Gisèle Yasmeen, JW McConnell Professor of Practice, Max Bell School of Public Policy, McGill University

Les villes abritent aujourd’hui près de la moitié (45 %) des 8,2 milliards d’habitants de la planète, et ce chiffre devrait atteindre 68 % d’ici 2050. Avec leur croissance, les villes deviennent des acteurs clés pour bâtir un avenir durable. Partout dans le monde, l’urbanisation influence la production, la distribution et la consommation alimentaires, et les villes sont des moteurs essentiels de l’évolution des systèmes alimentaires.

Le Pacte de Milan pour une politique alimentaire urbaine a récemment renouvelé les engagements mondiaux en faveur de systèmes alimentaires urbains durables et équitables. Signé par 330 villes à travers le monde, le plan d’action de ce pacte vise à améliorer la production et la distribution alimentaires et à réduire le gaspillage.


Cet article fait partie de notre série Nos villes d’hier à demain. Le tissu urbain connait de multiples mutations, avec chacune ses implications culturelles, économiques, sociales et politiques. Pour éclairer ces divers enjeux, La Conversation invite les chercheuses et chercheurs à aborder l’actualité de nos villes.

Comme le Comité de la sécurité alimentaire mondiale a affirmé en octobre 2025, sans politique intentionnelle, cette croissance ne permettra pas d’alimenter la transformation nécessaire pour assurer la durabilité des systèmes alimentaires.

La restauration de rue et ses vendeurs sont un élément essentiel du paysage alimentaire urbain, offrant une alimentation abordable et un revenu vital à de nombreux citadins. Cependant, ces vendeurs se heurtent fréquemment à l’hostilité des autorités municipales qui invoquent des problèmes de circulation et de santé publique.

De plus, au moins un tiers des aliments produits dans le monde se perdent, finissant dans les décharges et entraînant un gaspillage de ressources précieuses, d’énergie et de main-d’œuvre. Les récupérateurs de déchets urbains peuvent jouer un rôle essentiel dans la réduction de ces déchets.

Pour remédier à ces problèmes, il faut une volonté politique et des investissements afin d’améliorer nos systèmes alimentaires et de les rendre plus durables à l’avenir.

Vendeurs ambulants et les kiosques de nourriture

De nombreuses villes à travers le monde proposent une scène culinaire de rue dynamique qui assure des moyens de subsistance aux vendeurs et offre à leurs clients une cuisine variée, savoureuse et de grande qualité. Des chercheurs et des défenseurs de la cuisine de rue affirment qu’elle constitue un élément essentiel du système alimentaire urbain et souvent une alternative plus saine aux aliments ultra-transformés de type fast-food.

Cependant, les tensions avec les autorités municipales peuvent perturber ce paysage alimentaire. Par exemple, à Bangkok, des dizaines de milliers de vendeurs ont été déplacés en raison d’une campagne municipale décongestionner des trottoirs.

De plus, il y a une récente initiative controversée visant à créer des centres de restauration ambulante à la manière de Singapour afin de créer une apparence d’ordre et d’améliorer l’hygiène.

À New York, une organisation appelée le Street Vendor Project vise à équilibrer la sécurité de la circulation et des piétons avec la nécessité de maintenir ces services urbains et moyens de subsistance essentiels. Le groupe a joué un rôle déterminant dans la campagne menée par le Conseil municipal de New York pour l’abrogation des sanctions pénales pour délits mineurs en faveur des vendeurs ambulants de nourriture en septembre 2025. Une politique et une planification équitables impliquent de soutenir les vendeurs de nourriture plutôt que de les marginaliser davantage.

Récupérateurs de déchets urbains

Dans de nombreuses villes, des récupérateurs de déchets collectent, trient et vendent des matériaux mis au rebut comme le plastique, le métal et le papier en vue de leur recyclage ou de leur réutilisation. Si les récupérateurs de déchets sont plus fréquents dans les villes des pays à revenu faible ou intermédiaire, on les retrouve également dans les zones urbaines des pays riches.

Les pertes et le gaspillage alimentaires sont responsables de 8 à 10 % des émissions de gaz à effet de serre. Ce gaspillage est largement dû à de mauvaises pratiques de stockage, à des chaînes d’approvisionnement défaillantes, à la logistique du dernier kilomètre, à des réglementations trop restrictives et aux pratiques de consommation excessives des ménages aisés. Une étude de 2020 a estimé que près de 60 % du plastique collecté pour le recyclage l’était par des récupérateurs de déchets informels.

Une grande partie de ce plastique provient d’emballages alimentaires et de boissons jetés dans les zones urbaines. Le Programme des Nations unies pour l’environnement recommande que les quelque 20 millions de récupérateurs de déchets dans le monde soient pleinement intégrés à la gestion des déchets municipaux.

L’amélioration de la gestion des déchets, notamment dans les villes des pays du Sud, exige des investissements importants dans les infrastructures. Toutefois, les systèmes de gestion des déchets ne doivent pas se contenter de copier les modèles des pays du Nord.

Une analyse des approches et des résultats menée à travers le monde en vue de l’intégration des récupérateurs de déchets dans les systèmes municipaux de gestion des déchets a formulé plusieurs recommandations. Toutefois, la stigmatisation de ces moyens de subsistance demeure un obstacle.


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Néanmoins, un nombre croissant d’organisations de récupérateurs de déchets — ainsi qu’une coalition mondiale — offre une lueur d’espoir quant à la reconnaissance de ces héros méconnus du recyclage urbain. Parmi ces initiatives, on peut citer les partenariats entre les récupérateurs de déchets et les collectivités locales brésiliennes, le Binners Project à Vancouver, qui s’appuie sur le dépôt United We Can, Les Valoristes à Montréal, la National Street Vendor Association of India et l’initiative Linis-Ganda à Manille, qui collabore avec des établissements d’enseignement et des entreprises. Ces exemples illustrent comment l’intégration des recycleurs informels peut contribuer à la gestion des déchets et à la création d’une économie alimentaire plus circulaire.

Face à l’urbanisation croissante, nous serons de plus en plus nombreux à dépendre du rôle essentiel des vendeurs ambulants et des récupérateurs de déchets. Des politiques et une planification inclusives, reconnaissant la contribution de ces deux moyens de subsistance, sont indispensables pour garantir un avenir alimentaire urbain durable pour tous.

La Conversation Canada

Cet article est basé en partie sur des documents de breffage que Gisèle Yasmeen a préparé pour une étude par la Banque Mondiale.

Julian Tayarah et Umme Salma ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Voici pourquoi il faut valoriser les vendeurs ambulants et les récupérateurs de déchets dans les villes – https://theconversation.com/voici-pourquoi-il-faut-valoriser-les-vendeurs-ambulants-et-les-recuperateurs-de-dechets-dans-les-villes-274942

La guerre au Moyen-Orient pourrait accroitre les risques d’impasse financière pour l’ Afrique : voici comment

Source: The Conversation – in French – By Francois Giovalucchi, Conseil Scientifique, Faculté des Sciences Sociales, Université Catholique de Madagascar (UCM)

Le financement d’un pays repose sur des sources externes (investissements directs étrangers, transferts de migrants, aide, prêts bancaires ou marchés financiers internationaux) et internes (prêts bancaires ou marchés financiers domestiques).

Depuis plusieurs années, pour les États d’Afrique subsaharienne, ces sources de financement sont menacées, chacune à des degrés divers selon les pays. Cette menace s’accroît avec la guerre au Moyen-Orient.

Certes, l’approche en termes de financement ne vaut qu’en première analyse : chacune de ces ressources se traduit par un apport de capitaux qui a un impact différent sur l’économie, un investissement dans une mine ne pouvant être comparé à un transfert de migrants finançant des écolages ou à un prêt pour la construction d’un barrage.

Mes recherches portent, entre autres, sur la manière dont l’aide internationale façonne les politiques publiques, les rapports de pouvoir et l’économie politique du continent africain.

Selon moi, l’urgence et l’importance des enjeux justifient une analyse à chaud, afin de tenter de cerner les évolutions envisageables, leur gravité dépendant bien évidemment de la durée et des modalités du conflit.

Evolution des sources de financement

L’aide publique au développement (APD) s’inscrit désormais dans une tendance baissière : le démantèlement de l’USAID par la seconde administration Trump a marqué les esprits, mais la réduction concerne les principaux donateurs. Elle s’annonce durable car elle participe de la reconfiguration de l’ordre international. L’APD en faveur de l’Afrique subsaharienne a atteint 66,5 milliards de dollars US en 2024.

Les transferts de migrants sont en hausse forte et quasi-continue depuis 2004 et ont atteint 64,9 milliards de dollars en 2024. Ils pourraient toutefois à terme être érodés par les politiques de restriction des migrations qui se diffusent.




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Les investissements directs étrangers (IDE), souvent d’un montant unitaire élevé, sont concentrés sur les matières premières, l’énergie et la construction et dans un nombre limité de pays. Ils sont irréguliers et ont atteint 43,7 milliards de dollars en 2024.

L’endettement de l’Afrique a connu une forte croissance après les mesures de désendettement des années 2000. Le nombre de pays d’Afrique subsaharienne en surendettement ou en [risque élevé de surendettement](https://www.afd.fr/fr/actualites/dette-afrique-economie-africaine] est important (19 en 2022, 2023, et 2024). Les prêts chinois, en grande partie à l’origine de ce réendettement, se sont réduits à 2,1 milliards de dollars en 2024, confirmant la réduction drastique des engagements financiers de la Chine sur le continent depuis le pic historique de 28,8 milliards de dollars de 2016.

L’endettement sur les marchés financiers internationaux par émission d’eurobonds (obligations libellées en dollars ou euros) est réservé à quelques pays et demeure coûteux malgré une détente récente. Les émissions de l’ensemble de l’Afrique ont atteint 15,7 milliards de dollars en 2025. La situation demeure toutefois tendue. Les défauts de paiement du Ghana et de la Zambie ont marqué les esprits.

Face aux limites des sources de financement internationales, les États africains ont de plus en plus sollicité les marchés financiers domestiques sur lesquels les émissions ont doublé entre 2019 et 2024 pour atteindre 177,8 milliards de dollars. Ceci a conduit à une très forte exposition des banques aux risques publics.

Comment ces sources peuvent-elles être affectées par le conflit au Moyen-Orient ?

La hausse du prix des hydrocarbures augmentera le besoin de financement des pays africains, hormis quelques exportateurs nets, en accroissant leur déficit du commerce extérieur et leur déficit budgétaire.

Le déficit accru du commerce extérieur entraînera alors une dépréciation monétaire contre laquelle certaines banques centrales pourront difficilement lutter : un pays africain sur deux avait des réserves correspondant à moins de 3,4 mois d’importations en 2025. La dépréciation alourdira le service de la dette en devises.

Le déficit budgétaire se creusera sous l’effet du ralentissement de l’activité impactant les recettes, de la hausse du service de la dette, de l’augmentation des frais de fonctionnement et sans doute surtout sous l’effet des transferts nécessaires pour ne pas répercuter totalement la hausse du prix du pétrole sur le prix à la pompe et le prix de l’électricité, socialement très sensibles. La hausse du prix de l’or, valeur refuge, devrait en revanche bénéficier aux recettes des pays producteurs.

Dans un scénario de stagflation – une situation économique où la croissance est faible, le chômage élevé et l’inflation forte – déjà observée lors des premiers chocs pétroliers, les comptes publics des pays donateurs devraient se dégrader selon un schéma proche de celui des pays africains. Une accélération de la croissance des dépenses militaires devrait ajouter ses effets. Tout ceci est de nature à accélérer la baisse engagée de l’aide au développement.

Les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite étaient, avec chacun plus de 10 milliards de dollars US de transferts de migrants vers l’Afrique en 2021, les troisième et quatrième sources des dits transferts vers l’ Afrique, derrière les États-Unis et la France. La guerre suscite des rapatriements de pays du Golfe et les transferts en seront affectés.

Les IDE en Afrique devraient pour leur part subir des effets contradictoires. Les IDE du Golfe en Afrique sont minimes et leur évolution éventuelle n’aura pas d’impact majeur. Par ailleurs, des investissements prévus dans les pays du Golfe pourraient être réalloués en Afrique.

Le renchérissement du pétrole et de l’or est aussi de nature à rendre rentable des investissements nouveaux dans l’extraction dans quelques pays. Mais, les incertitudes internationales sont globalement défavorables aux IDE.

De leur côté, les marchés financiers internationaux pourraient être affectés par une hausse des taux si la FED (Banque centrale américaine) et la Banque centrale européenne (BCE) réagissent à l’inflation par des mesures restrictives. L’évolution des liquidités mondiales alimentant les marchés de capitaux sera impactée par deux phénomènes eux aussi contradictoires : hausse des revenus des pays pétroliers hors Moyen-Orient, baisse des revenus pétroliers des pays du Moyen-Orient conduits à réduire leur production suite à la fermeture du détroit d’Ormuz, par où transitent 20 % du commerce mondial de gaz naturel liquéfié près de 20 % du commerce mondial de gaz naturel liquéfié.

Les Émirats arabes unis, perçus comme une source de financement prometteuse par les États africains, devraient réduire leur apport. L’engouement pour les Sukuks (obligations conformes aux principes de la finance islamique) pourrait être déçu.

La capacité des marchés financiers domestiques à répondre à une demande croissante dépendra de la capitalisation des banques, et du maintien d’un refinancement aisé de celles-ci par les banques centrales, mais ces dernières pourraient conduire des politiques restrictives pour lutter contre l’inflation et la dépréciation monétaire.

Des solutions lentes ou peu aisées

Les efforts de la Banque africaine de Développement en vue d’une réorientation de l’épargne africaine vers l’Afrique sont justifiés, mais on imagine mal qu’ils puissent compenser à court terme les tendances en question.

L’accélération de la mise en œuvre du cadre commun de traitement de la dette du G20 est impérative. À ce jour, seuls le Tchad, la Zambie, l’Éthiopie et le Ghana sont entrés dans le processus. Mais la situation internationale est-elle vraiment favorable à de telles avancées ?

The Conversation

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ref. La guerre au Moyen-Orient pourrait accroitre les risques d’impasse financière pour l’ Afrique : voici comment – https://theconversation.com/la-guerre-au-moyen-orient-pourrait-accroitre-les-risques-dimpasse-financiere-pour-l-afrique-voici-comment-278343

Du ritsuryō (律令) de l’Antiquité au kanban (鞄) du toyotisme, histoire japonaise du management

Source: The Conversation – in French – By François-Xavier de Vaujany, Professeur en management & théories des organisations, Université Paris Dauphine – PSL

Cercles de qualité, toyotisme, « kanban », Single Minute Exchange of Dies ou Poka Yoke, avec ces concepts, les Japonais ont fait bien plus qu’adapter le taylorisme. Ils en ont fait le point de départ d’une refonte majeure de leur doctrine organisationnelle et administrative. Retour sur l’histoire du management du « ritsuryō » (律令) au shogunat (幕府) puis à l’ère Meiji (明治時代).


En repensant à mes études, j’ai souvenir que chaque semaine un de mes professeurs évoquait la révolution en cours avec un nouveau « management japonais ». Lors d’un de mes cours d’économie, puis dans un enseignement dédié à la gestion de production, le « Poka Yoke » de Shigeo Shingo était à l’honneur. On décortiquait son ouvrage intitulé Maîtrise de la production et méthode Kanban : le cas Toyota.

L’organisation industrielle du monde devenait plus continue, plus tendue, plus créative, plus processuelle, plus collective et bien plus consultative. Dans ce moment de basculement, Frederick Winslow Taylor (1856-1915) renvoyait à un vieux monde déjà dépassé, décrié, ringardisé. Le Japon n’installait pas seulement une nouvelle source aux rythmes et innovations de notre planète. Il posait les bases d’une nouvelle géopolitique par le management.

Exactement comme l’avaient fait les États-Unis plusieurs décennies auparavant. Dans les parallèles possibles avec le présent de la Chine ou de l’Inde, cela reste une différence très importante.

Aujourd’hui, j’aimerais repenser ce basculement sur un temps plus long que celui des années 1980 et 1990. Un temps pouvant nous amener à décentrer l’histoire de son point de vue occidental. Un temps permettant de resituer le phénomène dans son intériorité et d’éviter la tentation de l’exotisme.

Du « ritsuryō » (律令) au shogunat (幕府)

Bien avant le management, le Japon a une histoire bureaucratique et administrative.

Le ritsuryō (律令) est un système de lois du Japon basé sur le confucianisme. Ici, le prince Shōtoku (574-622) donnant une conférence.
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Entre le VIIe et le IXe siècle, les Japonais importent le modèle administratif chinois des Tang. Dès l’époque dite Asuka-Nara, ils adoptent le code ritsuryō. Celui-ci suppose la hiérarchie de fonctions, la structuration sous forme de ministères, le recensement, la fiscalité et surtout le recours aux règles écrites. Très tôt, le Japon se dote d’un État bureaucratique centralisé. Bien avant l’Europe. Mais à la différence de l’Empire chinois, les Japonais ne mettent pas en place d’examens et de méritocratie généralisée. Le cœur de la bureaucratie reste aristocratique.

Par la suite, cette bureaucratie féodale du « shogunat » du XIIe au XIXe siècle installe de nouveaux changements. Sous les Tokugawa (1603–1868), l’administration de l’État est extrêmement structurée. Les registres de population, le contrôle des déplacements, les nouvelles normes et une forme de hiérarchie territoriale plus poussée voient le jour. Les samouraïs deviennent à la fois des comptables, des gestionnaires et des administrateurs. Ils cessent d’être seulement des guerriers pour devenir des fonctionnaires-administrateurs. Cette bureaucratie japonaise est fondée sur la stabilité, des interactions très codifiées et ritualisées, le respect du rang et l’obéissance, la mobilisation d’un droit peu abstrait.

Ère Meiji (明治時代)

La troisième reconfiguration a lieu à l’ère Meiji (de 1868 à 1912). Une bureaucratie moderne est mise en place, avec des hybridations, mais sans rupture. Après 1868, l’empire du Japon s’inspire de plus en plus du droit allemand. Les administrateurs recourent progressivement à des procédures écrites. Les ministères suivent eux aussi une logique plus « moderne ». L’accès se fait par des concours administratifs, et les carrières sont structurées et hiérarchisées autour de corps.

Promulgation de la Constitution de l’Empire du Japon par Toyohara Chikanobu en 1889.
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Cependant, les loyautés restent très personnelles. Les élites sont assez homogènes et issues des mêmes réseaux et milieux sociaux. L’État reste surtout une entité d’ordre moral. Il n’y a pas de neutralité axiologique de la règle, mais plutôt un souci d’harmonie et de maintien de l’harmonie.

Du « kōkūtai » (航空隊) à l’après-Seconde Guerre mondiale

Au-delà de la bureaucratie, le Japon est également à l’origine d’une doctrine administrative originale, très largement remodelée avec et après la Seconde Guerre mondiale.

Le kokutai est de fait le fondement idéologique central de la doctrine japonaise d’avant-guerre. L’État est une entité organique. L’empereur est absolument sacré et source de légitimité pour toutes les autres autorités possibles. In fine, le peuple fait corps autour du souverain. Le confucianisme reste prégnant dans cette vision administrative centrée sur la loyauté, la hiérarchie et l’obéissance.




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La militarisation administrative des années 1930 va radicaliser cette doctrine. On assiste à une fusion entre administration, industrie et armée. Une planification étatique systématique est mise en œuvre, au service d’un autoritarisme radical.

Le 2ᵉ kōkūtai (第二航空隊) est un groupe d’aviation du service aérien de la marine impériale japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale. Il symbolise la vision administrative centrée sur la loyauté, la hiérarchie et l’obéissance.
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L’occupation états-unienne de 1945 à 1952 impose une refonte totale de l’administration et de sa doctrine. La société japonaise se reconstruit autour d’un état de droit avec la Constitution de 1947, élaborée par les États-Unis. En dépit de la démocratisation, l’administration reste centrale et prend un pouvoir plus technique. De nouveaux ministères très puissants (le ministère de l’économie, du commerce et de l’industrie [MITI/METI], le ministère des finances) sont créés. L’État joue le rôle d’un planificateur plus indirect, le développement de coopération État-entreprises (Japan Inc.) et la régulation par incitation plutôt que coercition.

Importation du taylorisme par Ueno Yōichi

C’est dans ce contexte que le « management scientifique » trouve sa place au début du XXe siècle.

Il est transmis par les élites intellectuelles essentiellement de 1900 à 1930. Un acteur clé de ce travail d’importation et d’adaptation est Ueno Yōichi, fondateur du Sanno Institute au management en 1925. Pour lui, Taylor n’est pas seulement un technicien de l’organisation et de l’industrie. L’ingénieur américain propose une science morale de l’ordre social et technique.

Yoichi Ueno (上野 陽) (1883–1957) est un universitaire japonais considéré comme le « père des sciences administratives japonaises ».
Sanno University

Ce management japonais, justification morale profonde, s’inscrit dans la continuité de l’histoire du pays. Il est indissociable d’une discipline, d’une loyauté et d’une forme d’harmonie sociale incarnée par les gestes de chacun et chacun. La doctrine de Taylor est détachée de l’individualisme dont elle est empreinte en occident.

Le salarié au cœur des « zaibatsu » (財閥)

Le management scientifique japonais est étatisé et indissociable de l’étatisation de l’économie industrielle. Des années 1920 aux années de guerre, on le retrouve surtout dans les industries du chemin de fer, les arsenaux militaires, les grandes entreprises publiques ou semi-publiques. De grands conglomérats portent cette nouvelle doctrine : les zaibatsu (財閥), comme Mitsubishi.

De nombreuses entreprises, comme Mitsubishi, dont on voit ici le siège, incarnent les zaibatsus, ces groupes d’entreprises japonais.
Wikimedia

Afin d’améliorer les pratiques et les processus industriels, les Japonais y pratiquent le chronométrage, la standardisation des gestes et des processus, la séparation entre conception et exécution ou encore le contrôle des temps et des postes. À la différence de l’exemple des États-Unis, ils le font dans un contexte d’emploi à vie (pas encore systématique), de paternalisme industriel et de très faible mobilité externe des ouvriers.

Le salarié japonais est efficace non pas pour maximiser le profit, mais pour servir l’intérêt collectif exacerbé par l’effort de guerre.

Le « kanban » (鞄) de Toyota

Les pratiques du management scientifique japonais poursuivent leur mutation dans ce qui va s’incarner avec le toyotisme expérimenté par Taiichi Ōno.

Le contrôle devient qualité totale, animé par des ingénieurs de méthodes impulsant des cercles de qualité. La rationalité générale est celle du « lean », encore largement prégnante aujourd’hui. Ce « toyotisme » n’est pas un « anti-taylorisme ». Il est une version plus systémique, ouverte, socialisée et processualisée du taylorisme, permise par des changements à la fois numériques (réseaux informatiques, EDI, Internet, IA) et sociaux (démocratisation et recherche de nouvelles formes d’horizontalité).

Ces mutations sont reliées à des transformations plus générales de la société japonaise avec notamment une métamorphose de son système de formation comme les écoles de management. Parmi les grands réseaux institutionnels, on peut faire mention de la Japan Academy of Business Administration (JABA). Fondée le 10 juillet 1926, elle est l’un des plus anciens réseaux scientifiques au monde sur les questions de management et d’organisation managériale.

Du réseau patronal Keidanren (経団連) aux business schools

En complément à ces ensembles purement académiques, de multiples autres réseaux plus professionnels ou politiques contribuent aux évolutions doctrinales du management. On peut mentionner Keidanren, la principale organisation patronale et les zaikai, associant les dirigeants des grands conglomérats.

On assiste à la naissance tardive de « business schools » stricto sensu, dans les années 1990 et 2000. La crise économique et l’éclatement de la bulle en sont un des déclencheurs. L’emploi à vie est remis en cause. La mondialisation accentue cette nécessité de développer des compétences en management, finance, marketing, stratégie, etc. Dans ce mouvement, le Japon crée ses propres business schools, comme la Hitotsubashi ICS, la Keio Business School ou la Waseda Business School.

L’entreprise japonaise reste centrale dans l’espace de formation. Mais les digues ont en partie cédé. Le modèle ancien supposait une entreprise quasi exclusivement au cœur du processus d’éducation industrielle, le primat du collectif sur l’individu, la suprématie de l’État et surtout un marché externe des managers hypertrophiés au profit de mécanismes internes à chaque grande entreprise. C’est dans les fissures de ce modèle que les « business schools » ont d’une certaine façon trouvé leur place.

Comme toujours, tout est profondément sociétal et politique dans l’histoire du management. Au Japon comme ailleurs.

The Conversation

François-Xavier de Vaujany ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Du ritsuryō (律令) de l’Antiquité au kanban (鞄) du toyotisme, histoire japonaise du management – https://theconversation.com/du-ritsuryo-de-lantiquite-au-kanban-du-toyotisme-histoire-japonaise-du-management-276649

Des nudges au marketing social systémique : du petit geste au grand changement

Source: The Conversation – in French – By Jean-Damien Grassias, Associate professor, Université Paris-Saclay

Le nudge, c’est l’art d’inciter à un comportement sans coercition. S’il obtient des résultats certains, il est, dans certaines conditions, tenu en échec. Cela tient notamment aux dynamiques propres des systèmes complexes. Mais on aurait tort de vouer le nudge aux gémonies. Il faut l’adapter, comme le propose marketing social systémique.


Nous aimons nous croire intégralement rationnels, capables de toujours faire les bons choix pour nous-mêmes et la société. Mais la psychologie et l’économie comportementale l’ont largement démontré : nous sommes guidés par des biais, des raccourcis de la pensée qui orientent nos décisions. Kahneman, dans son ouvrage Thinking, Fast and Slow, montre comment notre pensée automatique (qu’il nomme le « Système 1 ») nous pousse à des jugements rapides, efficaces mais également souvent biaisés, tandis que notre pensée rationnelle (le « Système 2 ») intervient dans un second temps et fatigue rapidement. Et ces biais sont si réguliers qu’ils en deviennent prévisibles.

C’est précisément sur ce terrain qu’interviennent les nudges, ces « coups de pouce » ou « coups de coude » qui modifient subtilement l’architecture de nos choix sans nous contraindre. Pas de sanction ni d’obligation, mais simplement un environnement repensé pour nous encourager à adopter de meilleurs comportements.




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Les exemples sont nombreux. Dans une cantine, placer les fruits à hauteur des yeux augmente leur consommation. Rendre ludique la distribution d’aliments sains (avec des couleurs, des formes attractives, des pictogrammes) fonctionne mieux que de longs discours sur la nutrition. Dans le domaine de l’énergie, afficher la consommation de ses voisins pousse souvent à réduire la sienne (via la tendance à se comparer), sans qu’aucune règle ne l’impose. Et, pour reprendre un exemple très connu, mettre des stickers de mouche dans les urinoirs réduit drastiquement les dépenses d’entretien et le confort d’utilisation des toilettes publiques sans faire passer le moindre message.

Orienter en douceur

Ces interventions sont efficaces parce qu’elles anticipent nos biais. Nous aimons la facilité, nous suivons la norme sociale, nous sommes sensibles aux choix par défaut, nous aimons le jeu, etc. Les nudges nous orientent donc en douceur, sans supprimer notre liberté de décider autrement.

C’est ce que Thaler et Sunstein ont appelé le « paternalisme libertaire » : admettre que nous n’agissons pas toujours dans notre propre intérêt, et accepter qu’une aide discrète, d’une personne jugée compétente sur le sujet, vienne nous guider, tout en laissant la porte ouverte à d’autres choix.

Appliqués avec transparence et dans l’intérêt général, les nudges constituent donc un levier puissant pour améliorer les comportements individuels, sans contrainte et souvent à moindre coût.

Quand le nudge rate

Malgré leur intérêt, les nudges n’ont pas toujours l’efficacité escomptée. Les comportements ne se maintiennent pas sans intervention et tout élément perturbateur vient les annihiler. Cela est notamment lié au fait qu’ils agissent sur le comportement individuel mais ne peuvent pas tenir compte de l’ensemble du système dans lequel se trouvent les individus.

Ainsi, certains comportements ne se laissent pas guider par un simple coup de pouce. Prenons, par exemple, le cas du tri des déchets dans des quartiers dits prioritaires où on observe un cumul de facteurs dits défavorables (Grassias et Piris, 2024). Cela est notamment lié au fait que les intérêts ne sont pas toujours alignés : ce que souhaitent les habitants des quartiers prioritaires peut différer de celui des entreprises privées qui récupèrent et revendent les matériaux recyclés.

Interdépendances complexes

Cette multiplicité d’acteurs crée une interdépendance complexe, où chaque comportement individuel peut avoir des répercussions collectives difficiles à anticiper. Par exemple, laisser un déchet au sol peut entraîner des coûts supplémentaires de nettoyage et inciter au désordre, des effets qui ne sont pas immédiatement visibles. Pire encore, certaines interventions bien intentionnées peuvent se retourner contre elles-mêmes : insister trop lourdement sur le tri peut réduire le sentiment de liberté personnelle et, paradoxalement, diminuer le nombre de personnes qui trient, tout en favorisant d’autres comportements antisociaux (Brehm, 1966)

Dans ce contexte, le problème du tri peut être qualifié de « diabolique », comme le décrit Churchman, 1966. Il s’agit de situations mal formulées, où l’information est confuse, où de multiples acteurs ont des intérêts contradictoires et où les ramifications dans le système sont difficiles à anticiper. Dans ces contextes, les solutions simples peuvent se révéler pires que le problème initial.

En résumé, face à ces problèmes diaboliques, il ne suffit plus de guider les choix individuels ; il faut repenser les systèmes dans leur globalité et orchestrer des interventions coordonnées, où chaque acteur joue un rôle pour générer des changements plus durables.

Repenser l’écosystème

C’est là que le marketing social systémique entre en jeu. Plutôt que de se concentrer sur des choix individuels isolés, cette approche vise à repenser l’écosystème complet : politiques publiques, infrastructures, normes sociales, offres commerciales et communication. Il permet la pensée complexe, indispensable à une démarche qui englobe tous les enjeux des acteurs qui composent un système. L’objectif n’est pas seulement d’inciter un geste ponctuel, mais de créer un environnement qui favorise naturellement des comportements bénéfiques pour tous.

Cette approche tire sa force de l’intégration de la pensée systémique et des sciences des systèmes. Elle met l’accent sur les interactions, les relations et les rétroactions au sein du système, et sur leur évolution dans le temps. Les méthodologies combinent ainsi analyses qualitatives (narratives, sentiments, contenus) auprès de tous les acteurs et aux différents niveau et outils de représentations indispensables pour se représenter des phénomènes complexes. Les diagrammes en boucles causales sont de très bons exemples. Cette technique sert à transformer les représentations mentales d’un problème en une carte simple qui aide à comprendre comment différents événements s’influencent mutuellement.

Un cercle vertueux ou vicieux ?

On peut y repérer deux types de dynamiques : des boucles qui s’autorenforcent, où un comportement entraîne sa reproduction ; et des boucles qui s’équilibrent, où une action en annule ou limite une autre. Et naturellement, plusieurs boucles peuvent s’imbriquer.

Prenons l’exemple du tri et de la propreté des espaces publics. Quand des déchets sont jetés au sol, cela incite d’autres personnes à faire de même : « puisque c’est déjà sale, un peu plus ne changera rien ». C’est un cercle vicieux. À l’inverse, multiplier les nettoyages crée une boucle stabilisatrice : l’espace reste propre. Mais cette solution n’est pas neutre. Elle coûte cher aux collectivités, et elle peut aussi produire un effet pervers : certains jettent leurs déchets sans scrupules, pensant que « de toute façon, ce sera nettoyé ».

Ces boucles nous aident à comprendre que chaque action a des conséquences indirectes, parfois inattendues, selon le contexte et les acteurs impliqués. Et cela permet de comprendre pourquoi des actions isolées visant la modification d’un comportement individuel ne portent pas toujours leur fruit.

France Culture, 2022.

Intégrer l’individu

Le marketing social systémique cherche ainsi à comprendre les interconnexions, rétroactions et structures du système, en intégrant l’individu dans différents niveaux d’analyse :

  • Microsystème : l’individu et son environnement immédiat (voisins, famille, collègues).

  • Mesosystème : les interactions entre différents environnements immédiats (travail et domicile par exemple).

  • Exosystème : les environnements indirects influençant l’individu (lieu de travail).

  • Macrosystème : le contexte culturel, économique et politique global.

Cette perspective systémique permet de modéliser la complexité des décisions individuelles et d’identifier comment différents acteurs et sous-systèmes interagissent. Hastings et Domegan (2013) comparent cette démarche à une symphonie où chaque acteur doit être « orchestré » pour contribuer à un tout cohérent et harmonieux.

En résumé, le marketing social systémique permet la pensée complexe et déplace le focus du changement individuel vers le changement systémique, en intégrant toutes les interactions et d’un système. Plutôt que de pousser chaque citoyen individuellement, et parfois de culpabiliser ou de surresponsabiliser les individus, il crée un environnement où le changement implique d’autres acteurs en plus des habitants.

The Conversation

Jean-Damien Grassias a reçu des financements de Teravox, de Citeo et de la Région Île-de-France dans le cadre d’une convention CIFRE.

Yolande Piris a reçu des financements de Terravox dans le cadre d’une convention CIFRE.

ref. Des nudges au marketing social systémique : du petit geste au grand changement – https://theconversation.com/des-nudges-au-marketing-social-systemique-du-petit-geste-au-grand-changement-271903

Tu veux bien me faire un café ? Quand les tâches ingrates rendent les salariés silencieux

Source: The Conversation – in French – By Rahman Khan, Associate professor, PSB Paris School of Business

Même sans mauvaise intention, une tâche peut être perçue comme illégitime, voire témoigner d’un mépris pour l’expertise professionnelle. CastOfThousands/Shutterstock

Entre 30 et 50 % des salariés doivent effectuer des tâches sans lien avec leur poste ou leur expertise professionnelle. Résultat, ils deviennent silencieux, gardant pour eux leurs questions ou leurs suggestions, bien qu’elles pourraient s’avérer utiles pour l’entreprise. Alors, comment sortir de cette dynamique perverse ? Car, le silence des salariés n’est qu’un symptôme d’une entreprise malade.


L’image d’Épinal du stagiaire « responsable machine à café » ou « photocopieuse » traduit une réalité. Dans certaines entreprises, des employés en contrat limité ou non limité, souvent surdiplômés, doivent se cantonner à réaliser des missions ingrates. « Tu veux bien passer les slides PowerPoint pour ma présentation ? »

Dans une recherche récente, nous avons étudié la façon dont les tâches assignées déterminent le comportement des employés, en particulier lorsque ces tâches sont perçues comme illégitimes – considérées comme déraisonnables, inutiles ou ne correspondant pas au rôle des employés. Une étude complémentaire rappelle que de telles tâches ne sont pas une simple source de désagrément. Elles influencent la manière dont les employés perçoivent l’équité et leur place au sein de l’organisation, au-delà d’être des facteurs de stress.

Le silence est une réponse courante à l’illégitimité perçue. L’effet secondaire : les employés peuvent cacher des informations qui pourraient aider leurs équipes, comme leurs préoccupations, leurs idées ou leurs suggestions. Alors, comment fonctionne ce mécanisme pervers pour l’entreprise et pour les salariés ?

Tâches injustes sans mauvaises intentions

Les employés qualifient certaines tâches d’injustes lorsqu’ils constatent un décalage avec leur rôle, leur statut professionnel ou l’objectif de leur poste. Cette évaluation reflète la perception des employés et non les intentions de leur responsable.

Une tâche peut être donnée sans mauvaise intention, mais tout de même être perçue comme injuste quand elle entre en conflit avec les attentes liées à un poste ou qu’elle témoigne d’un mépris pour l’expertise professionnelle. Des études sur les tâches illégitimes établissent une distinction entre les tâches qui ne relèvent simplement pas d’un rôle précis et celles qui sont considérées comme inutiles.

Les deux cas remettent en question la manière dont les employés définissent leur contribution au travail. Lorsque les tâches vont à l’encontre des normes du métier, les employés se sentent méprisés dans leur identité professionnelle.

De 30 % à 50 % des salariés concernés

Les enquêtes indiquent que les tâches illégitimes sont monnaie courante dans le milieu professionnel. Entre 30 % et 50 % des employés sont confrontés, au moins occasionnellement, à des tâches déraisonnables ou inutiles, avec des variations importantes selon les professions et les secteurs.

Le phénomène est particulièrement fréquent dans les environnements à forte surcharge de travail et où les rôles sont flous. Des rôles mal définis augmentent le risque que les employés se voient confier des tâches ne relevant pas de leurs responsabilités officielles. Les environnements à forte charge de travail intensifient ce phénomène, car les managers s’appuient sur une délégation ad hoc pour répondre au besoin immédiat de l’entreprise.

L’injustice organisationnelle va de pair avec un silence accru, les employés choisissant de ne pas partager leurs idées même lorsque celles-ci pourraient être très importantes pour l’organisation. Le silence est notamment utilisé délibérément pour exprimer son désaccord avec l’attribution injuste des tâches.

Moins de sincérité dans l’entreprise

Le silence des employés traduit une tendance à ne pas communiquer à ses supérieurs ou à ses collègues, intentionnellement, des informations ou des suggestions liées au travail, même lorsque les exprimer pourrait être utile. C’est une décision délibérée. Le cas d’un silence délibéré peut traduire un motif de représailles ou de vengeance à la suite d’une injustice perçue.




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Il existe une différence entre silence et désengagement. Des employés désengagés fournissent globalement moins d’efforts, tandis que les employés silencieux restent impliqués dans leur travail, mais communiquent moins. Concrètement, ils ne souhaitent pas exprimer sincèrement leur opinion sur les conditions de travail à ceux qui sont en mesure d’y répondre.

Un traitement inéquitable et une injustice organisationnelle sont susceptibles d’entraîner un silence défensif, où les employés évitent de partager des informations afin de se protéger d’éventuelles conséquences négatives.

En revanche, le silence délibéré est dirigé vers l’organisation en réponse à une répartition des tâches jugée injuste. Les employés sont plus enclins à garder le silence lorsqu’ils s’attendent à :

La morale influence les réactions des salariés

La moralité des employés – leur sens du bien et du mal – détermine leur comportement éthique au travail. Par exemple, les employés ayant une forte identité morale sont moins susceptibles de tricher au sein de leur entreprise.

Cette conduite morale, traduction d’une conception de soi en entreprise, guide le comportement des salariés. Les employés qui valorisent des traits moraux importants pour leur image d’eux-mêmes, comme le fait d’être juste et bienveillant, sont plus à même d’éviter les comportements négatifs au travail, tels qu’un silence motivé par la vengeance, contraire à leurs valeurs morales.

Cette éthique individuelle a ses limites. En réalité, elle ne permet pas de déceler pleinement les systèmes injustes ni les environnements de travail toxiques. Lorsque la répartition des tâches et les processus de prise de décision restent constamment inéquitables, le silence persiste, même lorsque les employés ont une image morale élevée d’eux-mêmes.

Ce que les entreprises peuvent apprendre

La délégation des tâches reflète la manière dont les employés sont considérés au sein d’une organisation. La répartition des tâches est un signe de respect et de statut, mais aussi d’inclusion.

La perception d’une répartition des tâches équitable favorise la confiance et la coopération, tandis qu’une répartition inéquitable est source de tension et de ressentiment. Il n’est pas surprenant que les employés confrontés à cette dernière se plaignent davantage d’épuisement émotionnel et d’une baisse de leur bien-être.

La légitimité de la répartition prime sur les objectifs d’efficacité au sens strict. Des processus équitables renforcent les normes d’échange social et l’engagement en soulignant que chaque contribution est reconnue à sa juste valeur. Parallèlement, l’attribution des tâches sur la base de la justice est corrélée à un engagement plus fort et à une diminution des réactions de retrait.

Le silence des employés n’est qu’un symptôme. Les organisations devraient donc être attentives au silence de leurs employés et à leurs pratiques d’attribution afin de détecter les problèmes de légitimité avant que des conflits ouverts ou des départs ne surviennent.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Tu veux bien me faire un café ? Quand les tâches ingrates rendent les salariés silencieux – https://theconversation.com/tu-veux-bien-me-faire-un-cafe-quand-les-taches-ingrates-rendent-les-salaries-silencieux-274756

Quand le silence des clients devient un vrai risque commercial

Source: The Conversation – in French – By Pierre-Olivier Giffard, Enseignant et directeur du département Marketing, Entrepreneuriat et Développement commercial, ESCE International Business School

Un client qui prend la peine d’écrire « Bravo ! » est-il forcément un futur ambassadeur ? Un client qui se plaint annonce-t-il toujours une potentielle crise ? La réalité du bouche-à-oreille est plus subtile et contre-intuitive. Bienvenue dans le monde complexe des avis de consommateurs. Ou quand le silence devient une menace…


Une étude publiée en janvier 2026 dans l’International Journal of Retail and Distribution Management auprès de près de 1 000 consommateurs dans le secteur du commerce de détail montre que les réclamations jouent un rôle souvent plus déterminant que les compliments dans la dynamique de recommandation. Plus encore, elle révèle un point essentiel : ce n’est pas seulement la satisfaction ou l’insatisfaction qui compte, mais la manière dont le client l’exprime… ou non. Car un client silencieux peut parfois représenter un risque plus important qu’un client mécontent.

Un talon d’Achille de l’expérience client

Lorsqu’un client se dit insatisfait, deux causes principales sont généralement identifiées : un produit défaillant (panne, mauvaise qualité…) ou une interaction négative avec le personnel (manque d’écoute, absence d’empathie, impolitesse). Les résultats de l’étude montrent que l’insatisfaction liée à l’employé engendre 16 % moins de recommandations qu’une insatisfaction liée au produit.

Pourquoi une telle différence ? Une panne ou un défaut technique est souvent perçu comme une défaillance fonctionnelle et matérielle. À l’inverse, une mauvaise interaction humaine touche à la relation elle-même. Elle remet en cause le respect, la considération et parfois même le statut du client.




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La théorie de la justice interactionnelle permet de comprendre ce mécanisme. Lorsqu’un client se sent ignoré ou méprisé, il ne vit pas seulement un échec de service. Il ressent une forme d’injustice personnelle, qui fragilise son attachement à l’enseigne.

La réclamation, une soupape de sécurité plus qu’une attaque

Le résultat le plus surprenant concerne cependant la plainte elle-même. Intuitivement, on pourrait croire qu’un client qui se plaint alimentera nécessairement un bouche-à-oreille négatif autour de lui. Or, l’étude suggère souvent l’inverse : exprimer une réclamation peut atténuer les effets négatifs de l’insatisfaction sur la recommandation.

Formuler une plainte – notamment via les champs libres des enquêtes de satisfaction – joue un rôle de régulation émotionnelle. En mettant des mots sur sa déception, le client relâche une partie de la tension accumulée. En psychologie, ce mécanisme est connu sous le nom de venting anger : verbaliser sa frustration permet de relâcher la tension. Se plaindre ce n’est pas seulement chercher une réparation, c’est aussi chercher à retrouver un équilibre.

Un silence menaçant

Ainsi, l’intention de bouche-à-oreille (la volonté d’un client de recommander l’entreprise) est environ 41 % plus forte chez les clients insatisfaits qui expriment une réclamation que chez ceux qui restent silencieux.

L’effet est encore plus marqué lorsque l’insatisfaction concerne l’interaction humaine : les clients mécontents d’un employé présentent un bouche-à-oreille 82 % plus favorable lorsqu’ils écrivent une réclamation que lorsqu’ils ne disent rien. Même pour les problèmes liés au produit, la plainte améliore l’intention de recommandation (+14 %).

Entendre les silencieux ?

Le véritable problème n’est donc pas toujours la plainte. C’est l’absence de plainte. Les profils les plus préoccupants pour les entreprises ne sont pas nécessairement ceux qui protestent, mais ceux qui se taisent. Un client insatisfait qui ne formule aucun retour peut signaler un désengagement : il ne cherche plus à être entendu, ne croit plus à la possibilité d’une amélioration et se prépare souvent à quitter la relation commerciale.

Dans un environnement où les avis circulent rapidement sur les réseaux sociaux ou les plates-formes publiques, ces frustrations non exprimées ne disparaissent pas. Elles peuvent se déplacer vers d’autres espaces, hors du champ de vision et du contrôle de l’entreprise.

Le paradoxe des avis positifs

L’étude met également en lumière un second paradoxe, moins intuitif encore : les compliments n’ont pas toujours l’effet attendu. On suppose souvent qu’un client qui laisse un avis positif deviendra spontanément un ambassadeur de la marque.

Pourtant, les données montrent que les clients satisfaits qui envoient un message positif directement à l’entreprise n’ont pas une intention de recommandation significativement supérieure à ceux qui restent silencieux (une différence de seulement 1 %).

Le compliment peut alors fonctionner comme une forme de clôture : le client exprime sa satisfaction, mais ne ressent pas nécessairement le besoin de promouvoir activement la marque à l’extérieur. Un avis positif interne ne se transforme donc pas automatiquement en bouche-à-oreille public.

Quatre leviers à manœuvrer

Les résultats de l’étude offrent plusieurs leviers concrets pour les enseignes. D’abord, faciliter l’expression des réclamations. Puisque la plainte réduit le bouche-à-oreille négatif, les entreprises ont intérêt à proposer des espaces d’expression accessibles, notamment via des champs libres encourageants.

Ensuite, identifier les clients insatisfaits silencieux. Le profil le plus à risque pour une entreprise est le client qui attribue une mauvaise note sans laisser de commentaire. Les outils CRM et les enquêtes de satisfaction devraient isoler ce segment de clients « silencieux et déçus » afin de déclencher des actions de récupération ciblées et personnalisées, avant qu’ils ne deviennent des détracteurs actifs.

Stratégies 2023.

Partager la satisfaction

Enfin, mieux activer les retours positifs. Lorsqu’un client laisse un compliment, l’entreprise peut l’encourager à partager son expérience sur des plates-formes publiques (Google Reviews, réseaux sociaux), afin de transformer une satisfaction privée en recommandation visible.

À l’heure où les réputations se construisent en temps réel sur TikTok, Google ou Instagram, comprendre la psychologie du feedback client devient stratégique.

Pour les entreprises, l’enjeu n’est pas seulement de collecter davantage de retours, mais de mieux interpréter ce qu’ils révèlent. Car dans la relation client, le silence n’est jamais anodin : il est souvent le premier signe d’un désengagement durable.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Quand le silence des clients devient un vrai risque commercial – https://theconversation.com/quand-le-silence-des-clients-devient-un-vrai-risque-commercial-275482

Doit-on se préparer à une Troisième Guerre mondiale ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Antony Dabila, Relations internationales, Sciences Po

Alors que l’opération « Epic Fury » frappe l’Iran depuis le 28 février 2026, la multiplication des conflits armés marque la fin d’une certaine idée de la dissuasion. De l’Ukraine à Gaza, du Caucase au Moyen-Orient, quelque chose s’est déréglé dans l’architecture de sécurité qui empêchait depuis 1945 le retour des guerres de conquête. Non pas une Troisième Guerre mondiale identique aux deux premières, mais quelque chose de potentiellement plus insidieux : une mise en série de conflits que plus personne ne semble en mesure de contenir.


Depuis 1945 et le premier usage des explosifs nucléaires, une conviction a structuré la pensée stratégique occidentale : l’existence de ces « armes absolues » rend impensable toute guerre de conquête entre grandes puissances, rendant inviolable le territoire des États dotés de l’arme nucléaire. Ces derniers ne pouvaient donc plus s’affronter qu’indirectement, dans des guerres limitées, dont l’intensité n’atteindrait jamais la violence hyperbolique des deux premiers conflits mondiaux.

Pourtant, cette certitude s’est fissurée. En envahissant l’Ukraine, un pays dont elle avait pourtant garanti l’indépendance et la sécurité dans le cadre du mémorandum de Budapest en 1994, la Russie a utilisé son arsenal atomique comme bouclier (sans risquer d’implication directe des États-Unis) pour mener une guerre de conquête conventionnelle. Cette invasion russe a provoqué une profonde perturbation des mécanismes de dissuasion, dont les conséquences n’ont peut-être pas été pleinement diagnostiquées.

Un seuil qui s’est déplacé

L’étendue de ce qu’il est possible de faire sous « la voûte nucléaire », sans en provoquer l’effondrement, s’est considérablement accrue. La guerre d’Ukraine a démontré qu’un affrontement conventionnel de haute intensité, poursuivant des objectifs d’annexion territoriale explicites, pouvait se dérouler sans que la menace nucléaire soit activée ni par l’agresseur pour protéger ses gains ni par les États soutenant la défense ukrainienne pour y mettre fin.

La notion de « seuil » nucléaire, telle que théorisée en 1960, supposait une ligne précise au-delà de laquelle la guerre atomique devenait certaine. Depuis la guerre d’Ukraine, cette notion ne peut plus être comprise de façon stricte. Dans la réalité, en effet, les comportements obéissent à des mécanismes plus complexes : il existe une zone d’incertitude, un espace intermédiaire où un nombre indéfini d’actes hostiles restent possibles sans pour autant mener automatiquement à l’escalade ultime.

En d’autres termes, on constate une élévation du seuil à partir duquel le comportement de certains acteurs devient intolérable. Et c’est précisément cette élévation qui ouvre une fenêtre d’opportunité aux puissances « révisionnistes », c’est-à-dire souhaitant modifier les règles du système à leur avantage.

Par exemple, en utilisant la force pour annexer de nouvelles provinces, et faire fi d’un principe cardinal des Nations unies : l’intangibilité des frontières. Selon ce principe clé, les frontières ne peuvent être modifiées par la force et toute modification de leur tracé ne peut être fait que selon des limites administratives intérieures déjà existantes. Ce principe a notamment été appliqué lors des décolonisations et de la fin de l’URSS. Il n’avait connu que de rares exceptions en soixante-dix ans (le Tibet acquis par la Chine en 1950, le Cachemire, la frontière entre les deux Corées, les guerres israélo-arabes, Chypre-Nord).

Le retour des guerres de conquête

Nous voyons ici se dessiner le risque le plus sérieux : non pas une Troisième Guerre mondiale déclarée sciemment par une puissance ou un groupe de puissances, entraînant une guerre atomique totale, mais une multiplication de conflits conventionnels simultanés épuisant les capacités et la volonté de réaction américaines que l’on pourrait appeler guerre mondiale « sous le seuil » (c’est-à-dire ne provoquant pas, dans un premier temps, d’utilisation d’armes nucléaires).

Depuis cinq ans, les ruptures les plus significatives sont le fait des puissances nucléaires elles-mêmes. La Russie a tenté de soumettre l’Ukraine par une offensive-éclair et d’annexer formellement cinq provinces, avant de s’installer dans une guerre d’usure aux conséquences durables pour l’ordre européen. Israël, puissance nucléaire non déclarée, a répondu à l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 par des opérations militaires d’une ampleur inédite à Gaza, au Liban, en Syrie, contre les houthistes du Yémen et, enfin, contre l’Iran, selon sa doctrine de « réponse disprortionnée ». Enfin, les États-Unis, loin d’être spectateurs de la dérégulation du système, en sont devenus l’un des agents : l’opération en Iran a été lancée sans mandat onusien ni consultation du Congrès et Washington menace ouvertement des membres de l’Otan, sapant ainsi les institutions qu’il avait lui-même contribué à bâtir. Le garant de l’ordre précédent, las de contribuer au financement de l’alliance, a ainsi lancé une réforme brutale qui en perturbe l’architecture et menace de la faire vaciller.

D’autres conflits, sans faire intervenir d’arsenal nucléaire, ont été lancés non sans corrélation avec ces affrontements. En septembre 2020, l’Azerbaïdjan lance sa première offensive victorieuse sur l’Arménie, menant progressivement à la disparition de la République d’Artsakh et à l’exil de plus de 100 000 Arméniens, sans que la communauté internationale parvienne à empêcher cet exode. À ce conflit s’ajoutent les guerres entre le Cambodge et la Thaïlande, entre l’Inde et le Pakistan ou entre le Pakistan et l’Afghanistan. Autant de situations qui montrent que le retour des guerres locales restreintes n’était pas un accident, mais une tendance lourde, venant s’ajouter aux luttes insurrectionnelles des décennies précédentes.

Certes, ces guerres n’ont pas toutes amené des changements de frontière importants, mais ni les États-Unis ni ses compétiteurs stratégiques ne sont en mesure de les réguler tous à la fois. Les États-Unis pouvaient autrefois rééquilibrer l’ensemble des régions et des tensions par une intervention extérieure (traditionnellement appelée offshore balancing), mais la multiplication des situations d’urgence et des conflits ne leur permettent plus, à budget égal, d’agir suffisamment. La multiplication des conflits montre que cela est devenu beaucoup plus difficile. Cela laisse donc une marge de manœuvre bien plus importante aux acteurs locaux pour modifier le rapport qu’ils entretiennent avec leurs voisins.

La Russie, en particulier, a démontré aux autres puissances révisionnistes que les sanctions économiques pouvaient être absorbées, que l’effort de guerre occidental avait des limites industrielles et politiques réelles, et que la protection nucléaire offrait une marge d’action conventionnelle bien plus large qu’on ne le pensait. Tout ceci constitue une « incitation », au sens précis que donne à ce terme la théorie des jeux (une hausse de la récompense pour une action, ou bien une réduction du risque), à utiliser la force pour remodeler son territoire et les équilibres entre puissances. Jusqu’à remettre en cause la nature même du système international ?

Quand les conflits menacent de fusionner

Raymond Aron, dans les Guerres en chaîne, paru en 1951, avait relevé que les stratèges américains de l’immédiat après-guerre n’avaient envisagé que deux scénarios : la paix armée sans affrontement direct ou la guerre totale à déclenchement nucléaire. Selon lui, ils en omettaient une troisième, les « guerres chaudes limitées », comme la guerre de Corée, lancée en 1950, qui avait pris par surprise l’Amérique.

Cependant, malgré les pertes terribles qu’elles occasionnèrent parfois, aucune de ces « guerres chaudes » ne dégénéra en conflit impliquant deux coalitions intervenant directement. Les interventions extérieures, comme celle de l’Union soviétique et de la Chine en faveur du Vietnam du Nord, se devaient d’être discrètes, ou bien de se cantonner à une aide défensive, destinée à protéger l’intégrité des frontières de l’allié.

La dissuasion nucléaire avait donc jusque-là permis de confiner les guerres locales au territoire des États concernés. Mais les conflits multiples, distribués, intenses, sans front unique, auxquels nous assistons sans pouvoir les arrêter, ont à présent pris une telle ampleur qu’une possibilité s’est ouverte : celle de la création d’une chaîne de conflits intégrée (ou plus précisément d’une concaténation), où l’ensemble des « guerres chaudes locales » produisent un seul et même conflit incontrôlable, sur le modèle des guerres mondiales du XXe siècle.

Pour prendre une métaphore tirée du domaine de l’électricité, pendant la guerre froide (1947-1991, ndlr) et la période de monopole de puissance américain, les conflits fonctionnaient en dérivation sur le circuit international. Chacun pouvait éclater ou s’éteindre indépendamment des autres, sans perturber le système dans son ensemble. Un court-circuit sur un point n’affectait pas le reste.

Notre époque est peut-être en train de les réinstaller en série : les conflits sont désormais connectés les uns autres autres, de sorte que chaque nouveau foyer de tension amplifie les précédents et accroît la charge pesant sur l’ensemble du circuit.

Quel ordre pour éviter l’emballement ?

Qu’adviendrait-il alors si un nombre important de conflits s’installait en série ? Aucune puissance ne serait en mesure de réguler les conflits locaux par une projection de puissance suffisante.

Conçue théoriquement pour conduire deux guerres majeures simultanément, l’armée américaine ne peut, dans les faits, en mener qu’une seule à pleine intensité. Les États-Unis paient ici une des conséquences de leur prééminence mondiale : ils doivent être forts sur tous les théâtres à la fois, quand chacun de leurs adversaires n’a qu’à dominer sa propre région.

Cette asymétrie structurelle est au cœur du risque de mise en série des conflits : une seule crise supplémentaire, à Taïwan, dans le Golfe ou dans le sous-continent indien, suffirait à placer Washington en situation de surcharge stratégique, c’est-à-dire dans l’incapacité de contenir simultanément tous les foyers de tensions.

L’Europe, encore indécise sur la direction à prendre, entre fidélité au lien transatlantique et autonomie stratégique, n’est pas assez unie pour remplacer les États-Unis. La Chine, quant à elle, malgré sa montée en puissance incontestable, est à la fois privée des moyens (flotte de haute mer, bases à l’étranger en nombre suffisant) et de la volonté d’intervenir dans les conflits (sa discrétion dans le conflit en Iran montre qu’elle préfère voir les problèmes liés à son approvisionnement en hydrocarbures réglés par d’autres, à moindres frais pour elle).

Or, un monde sans puissance régulatrice serait un monde où la dérégulation de la dissuasion pourrait finir de produire ses effets : la création d’un chapelet de conflits qui signerait peut-être le retour aux formes de violence hyperbolique des deux premiers conflits mondiaux. Une fois enclenchée, cette violence incontrôlée pourrait mettre en danger la sécurité des États nucléaires eux-mêmes. On se rapprocherait ainsi des conditions d’une utilisation des armes de destruction massive, non pas en début de conflit comme on le pense souvent, mais après l’installation dans un état de violence durable.

La fin de la « nation indispensable » est inscrite dans le rééquilibrage entre les PIB des grandes puissances. Le système international est incontestablement en train de basculer vers un autre modèle. Mais celui-ci peut prendre deux formes très différentes : soit il sera plus distribué et polycentré, ce que le politiste Jean Baechler nommait le monde « oligopolaire », soit il s’agira d’un nouveau système bipolaire organisé autour de Washington et de Pékin. Reste à savoir si, dans la période intermédiaire, le monde sera à l’abri d’un dérèglement de la dissuasion et de la maîtrise des conflits, qui lui ferait connaître à nouveau un épisode de violence incontrôlé semblable à celui de 1914-1945.

Une politique de sécurité passive, fondée sur la seule existence d’arsenaux nucléaires et d’alliances défensives, ne suffit plus à protéger les démocraties. Il leur faut donc contribuer, par leur réaffirmation, à bâtir de nouveaux mécanismes de régulation capables de maintenir les conflits en dérivation, c’est-à-dire de les empêcher de fusionner. Cela suppose non seulement de restaurer des normes partagées sur l’usage de la force, mais aussi de construire un nouveau régime de sécurité, fondé sur des équilibres de puissance régionaux capables de fonctionner sans dépendre d’un seul garant de plus en plus erratique.

The Conversation

Antony Dabila ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Doit-on se préparer à une Troisième Guerre mondiale ? – https://theconversation.com/doit-on-se-preparer-a-une-troisieme-guerre-mondiale-277682

Démocratiser les vacances et les loisirs des enfants : les réseaux de proximité, un moyen de lutte contre les inégalités ?

Source: The Conversation – in French – By Bertrand Réau, Professeur titulaire de la chaire "Tourisme, voyage, loisirs", Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

Les activités culturelles et sportives ainsi que les départs en séjour collectif sont marqués par de profondes disparités sociales. La dernière enquête de l’Observatoire des vacances et des loisirs des enfants et des jeunes, ou Ovlej, le confirme. Mais les données recueillies montrent aussi que les relais associatifs et l’offre locale permettent aux familles modestes de diversifier ces pratiques extrascolaires.


Près de 5 millions d’enfants ne partent pas en vacances, par manque de ressources financières dans la plupart des cas. Tandis que 73 % des enfants issus des classes les plus favorisées partent au moins une fois par an, 56 % des enfants affiliés aux foyers les plus modestes ne partent jamais.

Longtemps, les colonies de vacances et autres séjours collectifs ont été un moyen privilégié pour démocratiser les mobilités mais, depuis plusieurs années, la tendance est à la polarisation des publics, entre les foyers disposant de ressources économiques et ceux qui y accèdent seulement grâce aux aides publiques ou d’entreprises.

L’Observatoire des vacances et des loisirs des enfants et des jeunes (Ovlej) a analysé comment les parents combinent activités hebdomadaires en période scolaire et séjours ou activités durant les vacances. Si les inégalités sociales restent déterminantes, l’enquête, dont nous diffusons ici les premiers résultats, montre que l’offre accessible localement, l’information de proximité et les relais associatifs dessinent des opportunités pour les familles modestes.

Des écarts selon les territoires et les contextes familiaux

L’accès aux loisirs et aux vacances collectives demeure le théâtre d’inégalités sociales tenaces. L’enquête que dévoile l’Observatoire des vacances et des loisirs des enfants et des jeunes (Ovlej) en ce printemps 2026 en témoigne : certes, 72 % des enfants s’investissent dans au moins une activité de loisir encadrée, et 40 % multiplient les séjours collectifs en 2024. Mais la fréquence et le cumul de ces expériences dessinent une cartographie sociale contrastée, où l’origine familiale trace des frontières invisibles mais puissantes.

Le diplôme parental s’impose comme premier marqueur de ces inégalités. Les enfants de parents peu diplômés se concentrent massivement parmi ceux qui ont des vacances sans aucune activité collective, qu’ils partent ou non en séjour (30 % des répondants), à l’opposé des enfants dont les deux parents détiennent un diplôme universitaire.

Ce contraste reflète une double logique : stratégie de diversification chez les familles diplômées et capacité financière permettant de multiplier les activités. Les familles disposant de revenus supérieurs à 5 000 € mensuels envoient ainsi plus volontiers leurs enfants vers des activités collectives sur plusieurs périodes de vacances. À l’inverse, les foyers aux budgets plus serrés voient leurs options se rétrécir.

Le territoire d’habitation amplifie ce phénomène. L’enquête dévoile une polarisation géographique saisissante : zones rurales et territoires peu denses regroupent davantage d’enfants coupés de toute activité collective, qu’ils partent ou non en séjour. Ainsi, 20 % des enfants n’ayant effectué qu’un seul séjour sans autre activité collective vivent en zone rurale. À l’autre extrémité, grandes métropoles et Paris concentrent les enfants engagés dans des pratiques régulières et intensives : 29 % vivent dans des unités urbaines de plus de 200 000 habitants et pratiquent d’autres activités collectives sur plus de 2 périodes de vacances. Un gradient apparaît : plus la ville est grande, plus les enfants cumulent séjours et activités collectives.

Au Parc de Clères (Seine-Maritime), le Secours populaire français (SPF) accompagne les enfants qui ne partent pas en vacances (reportage de France 3 Normandie, 2019).

La structure familiale superpose une strate supplémentaire d’inégalités. Les enfants en garde alternée s’investissent davantage dans des pratiques intensives, quel que soit leur nombre de départs en séjour. Leur présence s’accroît à mesure que la fréquence des activités collectives grimpe durant les vacances. En miroir, les enfants de familles monoparentales, surtout lorsque le parent vit seul, s’éloignent des activités collectives, indépendamment du nombre de séjours effectués. Contraintes organisationnelles et économiques constituent de véritables freins pour ces familles.

Les « super-cumulants » : des enfants privilégiés, plutôt urbains

Les enfants qui concentrent le plus d’activités – séjours collectifs multiples et loisirs encadrés réguliers tout au long de l’année – présentent des profils sociologiques nettement tranchés. Ils représentent 34 % des enfants enquêtés et proviennent de familles aisées : revenus élevés, parents diplômés. Ces familles, dotées des plus forts capitaux économique et culturel, offrent à leurs enfants loisirs réguliers et séjours multiples.

Émergent également les « pluri-partants », très engagés dans d’autres activités collectives durant les temps de vacances » (23 % de l’échantillon total) : un profil particulièrement favorisé, urbain et marqué par des recompositions familiales. Cette catégorie concentre principalement des familles en garde alternée ou des configurations monoparentales où le parent vit en couple. Ces enfants résident plutôt en milieu urbain dense et habitent des maisons sans espace extérieur. Leurs familles affichent des revenus supérieurs à 6 000 € mensuels. Les parents détiennent également plus fréquemment un diplôme de l’enseignement supérieur.

Ces enfants multi-pratiquants investissent davantage de structures de loisirs collectifs : en moyenne 1,3 structure annuelle contre 0,9 pour ceux qui ne partent qu’une fois en séjour. Durant l’année scolaire, ils fréquentent massivement les mouvements de jeunesse (3,3 fois plus), les structures collectives type maison de quartier (1,8 fois plus) ou encore les conservatoires et clubs artistiques (1,6 fois plus). Cette multipratique témoigne d’un recours intense aux structures encadrées.

En moyenne, ces enfants ont pratiqué 1,9 activité de loisir encadrée entre avril 2023 et mars 2024, et 7 % d’entre eux en pratiquent même 4 ou plus. L’enquête révèle une corrélation positive entre le nombre d’activités de loisirs encadrés et celui de départs en séjours collectifs : parmi les enfants pratiquant 3 loisirs encadrés ou davantage, 30 % sont partis au moins 3 fois en séjour collectif dans l’année.

Classes populaires et moyennes : des brèches grâce aux réseaux de proximité

Si les inégalités sociales sculptent fortement l’accès au cumul d’activités, l’enquête met également en lumière l’existence de profils d’enfants de classes populaires et moyennes qui parviennent à conjuguer loisirs réguliers et séjours collectifs. Leurs trajectoires révèlent les conditions qui rendent possible cet accès.

Premier profil identifié : les « mono-partants très engagés dans d’autres activités collectives pendant leurs vacances » (14 % de l’échantillon). Il s’agit principalement de jeunes enfants âgés de 6 à 10 ans, résidant dans de petites villes (unités urbaines de 5 000 à 9 999 habitants). Ces enfants vivent plus fréquemment en garde alternée lorsque l’un des deux parents est en couple, et l’on y trouve aussi plus d’enfants dont les deux parents sont ouvriers. Le jeune âge et l’ancrage dans de petites villes à offre accessible apparaissent comme des facteurs facilitateurs décisifs.

Le deuxième profil correspond aux enfants qui partent peu en séjour collectif mais qui pratiquent régulièrement, par exemple chaque semaine, des loisirs collectifs (44 % de l’échantillon). Ce sont des enfants établis dans des petites à moyennes unités urbaines offrant des loisirs encadrés accessibles. Le niveau de diplôme de leurs parents atteint le baccalauréat ou le premier cycle universitaire. Ces enfants s’insèrent solidement dans les structures locales, mais leur fréquentation de séjours collectifs reste modérée. Ils incarnent les classes moyennes pour qui l’ancrage territorial et l’offre de proximité permettent une pratique régulière de loisirs, même si les séjours multiples demeurent hors de portée.

Qu’est-ce qui rend possible ce cumul d’activités malgré des ressources limitées ? L’enquête identifie plusieurs leviers essentiels. Le premier : l’accessibilité de l’offre locale. Les petites et moyennes villes qui proposent des structures de loisirs accessibles financièrement et géographiquement permettent aux familles modestes d’inscrire leurs enfants dans une pratique régulière. Le territoire joue ici un rôle protecteur contre les inégalités.

Le deuxième levier : les réseaux de proximité et les canaux d’information. Le principal canal utilisé par les familles pour se renseigner sur les séjours collectifs demeure la structure fréquentée par l’enfant durant l’année (centre de loisirs, club), mobilisée par 37 % des familles. Plus les enfants multiplient les séjours collectifs, plus leurs parents sollicitent la mairie et les recherches en ligne.

Ces résultats confirment le rôle central du local – structures, mairies, ressources numériques – pour orienter les familles et favoriser les départs multiples. Les réseaux associatifs et les politiques municipales d’information constituent ainsi des leviers d’action pour réduire les inégalités d’accès, à condition qu’ils soient renforcés et que l’information circule efficacement auprès de tous les publics.


Cet article a été co-écrit par Bertrand Réau, professeur titulaire de la chaire « Tourisme, voyage, loisirs » du Cnam, Stéphanie Rubi, professeure des universités en sciences de l’éducation et de la formation, et Lydia Thiérus, chargée de mission à l’Observatoire des vacances et des loisirs des enfants et des jeunes (Ovlej).

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Stéphanie Rubi co-préside avec Bertrand Réau l’Observatoire des Vacances et des Loisirs des Enfants et des Jeunes (Ovlej)

Bertrand Réau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Démocratiser les vacances et les loisirs des enfants : les réseaux de proximité, un moyen de lutte contre les inégalités ? – https://theconversation.com/democratiser-les-vacances-et-les-loisirs-des-enfants-les-reseaux-de-proximite-un-moyen-de-lutte-contre-les-inegalites-277573