Le mythe du fondateur : quand la Silicon Valley exporte ses récits jusqu’à occulter le fait que l’innovation est d’abord collective

Source: The Conversation – France (in French) – By Marion Trommenschlager, Chercheure en sciences de l’information-communication, laboratoire PREFics, Université Rennes 2

Le numérique a promu une vague de figures d’entrepreneur, de Mark Zuckerberg à Jeff Bezos, bientôt rejoints par celles de l’IA, comme Sam Altman. Mais si les récits, notamment médiatiques, adorent cette représentation, la réalité est beaucoup plus nuancée. Au-delà de ces individus plus ou moins héroïsés, la contribution des écosystèmes au succès des uns et des autres doit être rappelée.


La couverture médiatique et politique des récentes vagues d’IA met au premier plan des visages (Sam Altman, Elon Musk, Mark Zuckerberg, Peter Thiel…), et tend à personnifier la dynamique technologique. La success story devient l’histoire d’un fondateur héroïque, nous noterons d’ailleurs l’absence de fondatrice. Cette lecture simplificatrice masque pourtant la réalité des processus d’innovation, qui sont des produits collectifs et territorialisés, construits par des alliances entre universités, financeurs, marchés publics, incubateurs et réseaux locaux. Déconstruire ces récits individuels pour rendre visibles les mécanismes concrets autour de l’innovation apparaît plus que jamais indispensable. Récemment, nous avons d’ailleurs assisté à une panoplie de discours alarmistes sur les risques de l’IA par les dirigeants eux-mêmes (Sam Altman chez Open AI, Dario Almodei chez Anthropic) de l’industrie de l’IA.

S’agit-il d’alertes sincères ou d’une stratégie de renforcement de leur influence afin de pousser à une régulation qui viendrait davantage toucher les petites start-up et l’open source, plutôt que les grands acteurs déjà installés ? Des prises de paroles que le français Arthur Mensch (Mistral AI), interrogé par le Monde, qualifie « de distraction » occultant le réel enjeu actuel du secteur, celui d’un système oligarchique de l’information, « le vrai risque de l’intelligence artificielle à venir, c’est celui de l’influence massive sur la manière dont les gens pensent et sur la manière dont ils votent ».

Identification politique

La mise en récit des fondateurs n’est pas qu’un biais journalistique : c’est une force performative (c’est-à-dire la capacité d’un récit à produire lui-même la réalité qu’il décrit) qui guide l’action collective. En érigeant un visage seul en porte-voix, le récit facilite l’identification politique et médiatique d’un protagoniste, canalise l’attention publique et légitime des modèles d’organisation particuliers : la scalabilité, la disruption, la domination des marchés globaux.

Anthony Galluzo, chercheur en sciences de gestion, a montré combien le mythe du fondateur héros (ou founder as hero structure les imaginaires entrepreneuriaux contemporains. Or, cette visibilité masque les ressources et les relations qui rendent ces trajectoires technologiques possibles.




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Un triptyque gagnant

Les écosystèmes d’innovation se sont constitués progressivement dès l’après-guerre, et surtout à partir des années 1950, autour d’un triptyque : acteurs académiques, industriels et publics. Aux États-Unis, l’industrialisation des campus (comme Stanford), les transferts technologiques issus de la recherche universitaire, les commandes gouvernementales (défense, spatial), rejoints plus tard par le capital-risque, ont façonné des réseaux d’acteurs interconnectés.

Dès les années 1990, le concept de « triple hélice », en reprenant la collaboration entre l’université, l’industrie et l’État, rend compte de ces imbrications. Il montre comment l’innovation naît d’alliances et se renforce par des institutions, des financements et des infrastructures partagées.

La voie française

Les modèles californien et français diffèrent fortement, l’un articulé autour du capital-risque et des transferts universitaires, l’autre structuré depuis une dizaine d’années par une orchestration étatique (structuration de la French Tech, intervention de Bpifrance, politiques territoriales). Reste que ces deux modèles obéissent à une dynamique profonde commune : l’innovation n’émerge pas d’un acte solitaire mais d’un jeu d’alliances entre acteurs publics, privés et académiques.

Bien que les trajectoires californiennes et françaises se différencient par leurs histoires, leurs ressources et leurs cultures institutionnelles, la différence tient moins au principe collectif qu’à la manière dont ce collectif est financé, organisé et raconté. Malgré les différences marquées dans la façon de produire l’innovation, la Californie n’est pas l’anti-modèle d’une innovation « collective », elle en est au contraire l’une des origines historiques et l’un des laboratoires les plus aboutis. Autrement dit, on n’entreprend pas seul, les succès attribués aux « fondateurs » sont en réalité le produit d’assemblages collectifs, de ressources partagées et de choix politiques et financiers convergents.

Mécanique de l’innovation

Les trajectoires technologiques se construisent au quotidien par des mécanismes concrets et différents selon les acteurs. D’un côté, les fonds de capital-risque légitiment des projets par leur choix d’investissement. En sélectionnant certains modèles et en signalant leur attractivité, ceux que l’on nomme également VC pour Venture Capital, orientent quelles typologies d’innovations accèdent aux ressources et ont la visibilité nécessaire pour se développer.

Les laboratoires publics et universitaires, de leur côté, orientent les agendas de recherche en fonction des expertises locales, des financements disponibles et des besoins territoriaux (santé, mobilité, cybersécurité, etc.). Ces ressources de connaissance et de formation façonnent les capacités d’apparition de filières.

Un acheteur stratégique

L’État, quant à lui, opère par institutionnalisation : appels à projets, critères d’éligibilité, structurent les grandes orientations souhaitables. Mais l’État peut aussi agir comme acheteur stratégique (contrats publics, commandes), le cas particulièrement aux États-Unis, ce qui oriente directement les marchés et les priorités technologiques indépendamment des logiques de marché pures.

Auprès des entrepreneurs, ces trois parties (financeurs privés, centres de recherche et action publique) produisent des « chemins obligés » par lesquels certaines innovations émergent tandis que d’autres restent marginales.

L’IA révélatrice des récits dominants

La montée de l’IA générative révèle au grand jour les hiérarchies de puissance entre acteurs, ce que la chercheuse Kate Crawford décrit comme la matérialité politique de l’IA, à la fois une infrastructure, une industrie et un régime d’extraction. Cette matérialité politique se combine ici à la mise en récit, pour consolider des positions dominantes. La rivalité géopolitique autour de l’IA se raconte souvent comme une « guerre ». Dans cette dramaturgie, chaque espace construit ses propres héros pour justifier une prétention au leadership mondial. La discipline révèle, tout autant qu’elle renforce, des ordres organisationnels préexistants.

Le cas de l’IA chinoise dont tout le monde parlait il y a 18 mois semblait emprunter un autre modèle. En Chine, l’IA est pilotée par une stratégie d’autonomie technologique ( « Made in China 2025 »), avec des investissements massifs dans les puces et l’open-source, et des acteurs comme DeepSeek qui bousculent les équilibres mondiaux.

La personnalisation du récit et la centralité des logiques de marché contribuent à marginaliser d’autres trajectoires d’innovation qui peinent à entrer dans les cadres de légitimation dominants. Des contre-modèles émergent (avec par exemple la civic tech plus largement développée à Los Angeles, ou encore à Taïwan) mais restent fragmentaires face aux flux de capitaux et aux narrations globalisantes.

Arte 2024.

(Ré)investir le débat dans l’innovation

Comprendre les mécaniques concrètes (critères de sélection, de financement, modalités d’achats publics) permet d’identifier des leviers politiques pour orienter l’allocation des ressources. D’autre part, instituer des dispositifs de délibération (conseils citoyens, procédures de co-conception des priorités technologiques) semble nécessaire pour inscrire l’innovation dans un horizon démocratique. Pour le formuler plus directement, il ne s’agit pas seulement d’aider les start-up, mais de déterminer collectivement qui décide des finalités de l’innovation, selon quels critères et au profit de quels usages.

Si les débats médiatiques actuels privilégient souvent l’angle géopolitique dans la quête de la maîtrise technologique, cette perspective, aussi cruciale soit-elle, ne doit pas dissimuler que les trajectoires technologiques se fabriquent au quotidien par des choix nationaux et locaux.

Aux vues des élections de 2027, rappeler que l’innovation est aussi une affaire de proximité, de décisions d’achats locaux, de politiques d’accueil des acteurs, de priorités de services publics, revient à replacer la tech au cœur du débat démocratique. Reprendre la main sur l’innovation, c’est d’abord rendre ces mécanismes lisibles et co-décidables.

The Conversation

Marion Trommenschlager ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le mythe du fondateur : quand la Silicon Valley exporte ses récits jusqu’à occulter le fait que l’innovation est d’abord collective – https://theconversation.com/le-mythe-du-fondateur-quand-la-silicon-valley-exporte-ses-recits-jusqua-occulter-le-fait-que-linnovation-est-dabord-collective-278456

Charlotte Perkins Gilman, l’économiste qui dénonce l’enfermement domestique des femmes

Source: The Conversation – France (in French) – By Guillaume Vallet, Professeur des Universités, Université Grenoble Alpes (UGA)

À la fin du XIXe siècle aux États-Unis, Charlotte Perkins Gilman (1860-1935) plaide pour la « femme nouvelle », en inscrivant le genre au cœur des sciences économiques. Face à un capitalisme conçu par et pour les hommes, elle met en lumière l’interdépendance des sphères domestique et professionnelle. L’enjeu : créer de nouvelles formes d’organisation du travail plus inclusives, plus coopératives et de facto plus efficientes collectivement.


S’il est commun aujourd’hui de lier les questions de genre à celles des sciences économiques, l’histoire de la discipline nous révèle qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Les sciences économiques ont été, et demeurent, une science androcentrique, à savoir un monde envisagé du point de vue des hommes.

C’est pourquoi il est fondamental de revenir au temps des pionniers qui ont insisté sur la primordialité du lien entre genre et sciences économiques. À bien des égards, c’est le cas de Charlotte Perkins Gilman, une écrivaine états-unienne de l’ère progressiste américaine (1890-1920), membre de l’American Economic Association de 1892-1893 à 1895-1896.

« L’homme doit travailler pour être pleinement humain, et la femme aussi », souligne-t-elle en 1895.

Durant cette période marquée par le triptyque industrialisation-urbanisation-immigration qui transforma durablement les États-Unis, elle fut à l’avant-garde de nouvelles réflexions sur le lien précédemment évoqué. Elle publia des livres avec des contributions innovantes telles que Women and Economics (1898), The Home. Its Work and Influence (1903), mais aussi des fictions comme Herland (1915).

Fondé sur un travail d’archives relatif à son œuvre réalisée en 2021, et s’appuyant sur une publication récente sur sa vision de l’économie du foyer, cet article vise à présenter la contribution de cette autrice à la pensée économique.

Indépendance économique des femmes

The Forerunner est une revue mensuelle dirigée par Charlotte Perkins Gilmore entre 1909 et 1916.

Ses différents travaux, au même titre que ses nombreux articles de journaux qu’elle écrivit, dont dans le mensuel The Forerunner, lui permirent de diffuser sa conception nouvelle de l’économie. Progressiste, Charlotte Perkins Gilman visait à déterminer un ordre collectif capable de promouvoir le bien commun dans une société états-unienne en pleine transformation. Si elle porta une attention particulière à la condition des femmes – le terme « féminisme » n’est entré dans le lexique politique états-unienne que dans les années 1910 –, elle se considérait davantage comme une « humaniste » plutôt que strictement « féministe » :

« J’abhorre qu’on me qualifie de féministe », rappelle-t-elle.

Sur ce plan, l’originalité de la pensée de Charlotte Perkins Gilman fut d’insister sur la centralité de l’indépendance économique des femmes par le travail salarié, grâce à une nouvelle articulation entre les sphères domestique, professionnelle et politique :

« L’indépendance économique des femmes implique un changement dans le foyer et dans les relations familiales », souligne-t-elle.

Contrairement à des féministes de l’époque, qui telle Hubertine Auclert en France, priorisent l’acquisition de droits politiques pour les femmes –, droit de vote essentiellement –, Charlotte Perkins Gilman considère que l’obtention de tels droits est dénuée de sens si les femmes ne possèdent pas les capacités économiques réelles de les exercer.

« La banderole proclame “l’égalité devant la loi”, la part de la femme dans la liberté politique ; mais l’axe principal du progrès est et a toujours été l’égalité et la liberté économiques », affirme-t-elle.

Près de 147 357 travailleurs masculins pour 2 femmes

Dans cette perspective, Charlotte Perkins Gilman propose de changer la condition des femmes sur le marché du travail. Dans les États-Unis d’avant les années 1920, la plupart des emplois sur le marché du travail états-unien – particulièrement dans l’industrie – ne sont pas accessibles aux femmes. Par exemple, les industries du fer et de l’acier emploient à l’époque 147 357 travailleurs masculins pour seulement 2 femmes, dans tout le pays.

Les femmes salariées se concentrent dans certains services à la personne, et dans des industries telles que le textile, l’agroalimentaire et le tabac qui englobent les trois quarts des emplois industriels féminins. Elles représentent 20 % de la population active en 1920.




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Cette situation pose problème pour Charlotte Perkins Gilman : les femmes, pourtant de plus en plus diplômées, ne se voient offrir que de mauvais emplois. Elles restent sous la domination économique des hommes. Ces derniers contrôlent les principales activités, créant de facto une mauvaise allocation des ressources, aussi bien pour les femmes que pour la société dans son ensemble.

Femmes dans la sphère domestique

Charlotte Perkins Gilman prêche pour un changement profond du statut et du rôle des femmes dans la sphère domestique, victimes d’une division du travail économique qui leur est défavorable :

« Nous sommes à nouveau aveuglés par la division primitive du “ travail de l’homme ” et du “ travail de la femme ”, et par l’honneur et le déshonneur accumulés arbitrairement attachés à chacun », dit-elle.

Elle insiste en particulier sur le mariage, une institution androcentrique, qui confine les femmes à des fonctions économiques non valorisées bien qu’essentielle :

« Cela suppose soit que le mari soit l’employeur et la femme l’employée, soit que le mariage soit un partenariat et que la femme contribue autant que le mari à la création de richesse. »

Charlotte Perkins Gilman.
Wikimedia

Cette situation pose un problème majeur pour la société états-unienne en recherche d’un nouvel ordre économique, social et moral. Dans son esprit, des femmes non épanouies par leur travail sont de moins bonnes mères. Son objectif est de réformer les institutions pour une « maternité efficiente » ; les femmes doivent pouvoir mieux concilier leurs activités productives et activités reproductives. Le travail devient un devoir moral pour les femmes :

« Une race de femmes cantonnées au rôle de cuisinières et de domestiques n’offre pas une maternité aussi noble que le monde en a besoin », affirme-t-elle.

« Nouvelle femme »

Compte tenu de ce constat, Charlotte Perkins Gilman milite pour l’émergence de la « nouvelle femme ». Ce terme est forgé par la féministe Sarah Grand, caractérisant la nouvelle génération de femmes adultes des années 1890, dont le potentiel économique doit être exploité différemment. Avec ce modèle à l’esprit, Charlotte Perkins Gilman suggère des changements dans deux directions interdépendantes :

  • Faire en sorte que les activités économiques ne dépendent pas uniquement du marché, institution supposée neutre dans la distribution des positions économiques, ce en fonction du mérite individuel. Selon elle, le marché doit être régulé, puisqu’il existe des relations non marchandes dans la société, mais aussi par la mainmise des hommes sur les principales activités économiques. Pour les femmes comme pour la société, il est crucial de valoriser les relations basées sur la réciprocité et la redistribution.

  • Construire une démocratie économique reposant « sur la liberté des femmes », soit un système fondé sur la coopération au sein de l’industrie. Cette société forgerait des relations non oppressives, non hiérarchiques entre les individus, nécessitant un nouveau type de division du travail entre hommes et femmes.

À une époque où la création de grandes entreprises inquiète comme fascine, Charlotte Perkins Gilman propose d’externaliser à cette structure les activités de préparation des repas, de ménage comme de garde d’enfants. La conséquence envisagée : une baisse des coûts de production.

Une consacrée à Charlotte Perkins Gilman dans The Atlanta Journal-Constitution.
Wikimedia

L’utopie « Herland »

L’objectif de Charlotte Perkins Gilman n’est pas uniquement de féminiser la sphère productive, mais de promouvoir de nouvelles formes d’organisation du travail plus inclusives, plus coopératives et de facto plus efficientes collectivement. Elle en fait la démonstration dans son utopie Herland, une société sans hommes où règne l’abondance économique, la coopération sociale et l’épanouissement des femmes.




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Dans ce roman, en l’absence d’hommes, les femmes se voient offrir un large éventail de tâches productives, en fonction de leurs compétences et de leurs préférences personnelles. À Herland, la société est conçue comme une chaîne cohérente d’individus ayant réussi à créer à la fois croissance économique et liens sociaux :

« Avec tous nos efforts, ce pays pourra subvenir aux besoins d’un nombre indéterminé de personnes, en leur offrant le niveau de paix, de confort, de santé, de beauté et de progrès auquel nous aspirons », décrit-elle.

Regard critique sur son œuvre

Au regard de ce qui précède, il importe de souligner l’originalité des propositions économiques de Charlotte Perkins Gilman. Bien que non économiste de formation, elle est parvenue par son expérience, ses intuitions fondatrices ou comme ses relations avec de nombreux chercheurs en sciences sociales influents de l’époque – Edward Bellamy ou Edward Alsworth Ross en particulier –, à montrer qu’il n’est pas possible de réfléchir à l’économie sans s’intéresser aux questions de genre.

Cela n’empêche pas d’adopter un regard critique sur son œuvre, concernant sa vision du féminisme ou par le fait qu’elle s’adresse avant tout – et de façon « brutale » pour les autres catégories selon nos standards actuels – aux femmes blanches de la classe moyenne états-unienne. À l’image du nom donné à son journal The Forerunner, Charlotte Perkins Gilman est une précurseure. Elle a ouvert la voie à nombre d’économistes. Et à ce titre, son œuvre est incontournable et inestimable.

The Conversation

Guillaume Vallet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Charlotte Perkins Gilman, l’économiste qui dénonce l’enfermement domestique des femmes – https://theconversation.com/charlotte-perkins-gilman-leconomiste-qui-denonce-lenfermement-domestique-des-femmes-273378

80 % des engrais utilisés en Afrique sont importés : comment les systèmes alimentaires peuvent s’adapter au choc iranien

Source: The Conversation – in French – By Jaron Porciello, Visiting Fellow in the School of Integrative Plant Science, Cornell University

Le conflit dans le golfe Persique perturbe l’approvisionnement en engrais, et les systèmes alimentaires africains risquent d’en pâtir.

Les systèmes agroalimentaires (les activités qui relient les personnes, les investissements et les décisions impliqués dans la production et la distribution de denrées alimentaires et de produits agricoles) dépendent d’un flux constant d’intrants tels que les engrais, ainsi que des marchés, des infrastructures et des décisions politiques et commerciales.

Ces systèmes alimentaires peuvent absorber les chocs et trouver de nouveaux moyens de maintenir l’approvisionnement même sous pression. Mais ils sont également fragiles. Une perturbation dans une partie du système a des répercussions sur les autres, comme le montre clairement le conflit en Iran qui a éclaté fin février 2026.




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Voici comment la guerre contre l’Iran affecte les agriculteurs et les systèmes alimentaires d’Afrique subsaharienne : les pays du Golfe (dont l’Iran) sont le plus grand exportateur au monde d’ingrédients pour engrais. À lui seul, l’Iran est le quatrième plus grand exportateur mondial d’urée, un ingrédient clé des engrais – et l’un des moins chers

Le Nigeria, le Ghana, le Togo, le Kenya, la Tanzanie et l’Afrique du Nord achètent tous de l’urée depuis l’Iran.

Le Qatar est un autre producteur et exportateur clé d’urée. Mais il a cessé de produire de l’urée début mars 2026. En effet, il a besoin de gaz pour la fabriquer – et ses usines de gaz ont été touchées par des missiles iraniens.

Le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz, étroit passage situé près de l’Iran, a baissé de 95 % depuis le début de la guerre. Cela signifie que les engrais qui continuent d’être produits dans les pays du Golfe ne peuvent plus quitter la région.

C’est une mauvaise nouvelle pour l’Afrique subsaharienne, qui importe environ 80 % des engrais qu’elle utilise. Ces importations proviennent de notamment de la Russie,, d’Europe, de l’Ukraine, de l’Inde, de la Chine et des États du Golfe. Le Malawi, par exemple, importe 52 % de ses engrais du Golfe. Le Maroc, le Nigeria et l’Afrique du Sud importent également des ingrédients des pays du Golfe et les utilisent pour fabriquer des engrais qu’ils exportent.




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Les prix des engrais ont déjà augmenté. Et, contrairement au pétrole, il n’existe pas de réserve stratégique coordonnée au niveau international pour les engrais. Lorsque l’approvisionnement est perturbé, il le reste.

Je suis chercheure et praticienne et j’étudie comment les données et les politiques peuvent être mises à contribution pour prendre de meilleures décisions dans les systèmes alimentaires et l’agriculture. Récemment, j’ai fait partie d’une équipe qui a étudié les moyens de mettre fin à la faim et à toutes les formes de malnutrition en modifiant le système agroalimentaire afin que les aliments nutritifs soient plus disponibles, abordables et accessibles aux communautés pauvres, souvent rurales.

Nous nous intéressons tout particulièrement aux types d’interventions susceptibles d’attirer des investissements tant du secteur privé que du secteur public.

Nos recherches ont montré que la nourriture en Afrique est souvent disponible, mais qu’elle n’est pas abordable, sûre ou suffisamment variée pour constituer une alimentation saine. Par exemple, au cours des 50 dernières années, les politiques gouvernementales ont favorisé les subventions, les incitations tarifaires et les programmes d’achat visant la culture de denrées de base (maïs, blé, riz). Mais à elles seules, ces cultures ne sont pas très riches en nutriments. Se focaliser principalement sur elles équivaut à marginaliser les aliments plus riches en nutriments.

Nos recherches ont mis en évidence plusieurs moyens permettant aux systèmes agroalimentaires africains de fournir des aliments plus nutritifs à l’avenir. Cela est possible même lorsque l’approvisionnement en engrais est limité. Nous en présentons quelques-uns ci-dessous.

De la pandémie à la guerre en passant par Ormuz : les chocs liés aux engrais en Afrique

Les perturbations dans l’approvisionnement en engrais et les dommages causés aux systèmes agroalimentaires en Afrique ne sont pas un phénomène nouveau.

Entre 2020 et 2024, les chaînes d’approvisionnement en engrais ont été mises à rude épreuve par la COVID-19, puis par la guerre en Ukraine. Les agriculteurs africains ont amorti ces chocs en réduisant la quantité d’engrais utilisée pour leurs cultures. Mais cela a entraîné une baisse des rendements, une diminution des revenus et un resserrement des budgets des ménages.




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Il est important de rappeler que l’approvisionnement en engrais est étroitement lié à des décennies de politiques de subvention, d’investissements publics et de débats sur le type d’agriculture que les gouvernements africains devraient promouvoir. Ces approvisionnements sont très contestés et politisés, façonnés autant par l’histoire et le pouvoir que par les données agronomiques et les choix économiques des ménages.

La menace actuelle de pénurie n’est qu’une partie du tableau.

Dix moyens pour les pays africains de s’en sortir en utilisant moins d’engrais

Les systèmes alimentaires africains qui survivront à la crise des engrais liée à la guerre en Iran seront ceux qui mettront en place des programmes axés sur la nutrition et continueront d’investir dans des innovations réduisant la dépendance aux engrais.

Notre rapport identifie dix interventions à fort impact qui améliorent la nutrition et les résultats alimentaires. Plusieurs d’entre elles sont particulièrement pertinentes à l’heure actuelle :

  • Les agriculteurs devraient commencer à cultiver des fruits, des légumes et des légumineuses, et pratiquer l’agroforesterie. Cela améliore la santé des sols et permet de produire des aliments riches en nutriments.

  • Les potagers familiaux peuvent améliorer l’alimentation et la sécurité alimentaire des ménages, à condition que les personnes bénéficient d’une formation et d’une éducation nutritionnelle.

  • L’aquaculture (poisson) et l’élevage durables, y compris la volaille, stimulent la production et la consommation de protéines.

  • Les cultures biofortifiées, telles que les haricots riches en fer cultivés au Rwanda et les patates douces à chair orange au Mozambique, intègrent directement les nutriments dans la culture pendant la production. Comme elles contiennent plus de nutriments, elles ne gaspillent pas autant d’engrais.

  • Les infrastructures de stockage et de distribution réduisent la détérioration des aliments. Elles améliorent également la qualité des aliments.

  • Les aliments peuvent être enrichis (en y ajoutant des vitamines et minéraux essentiels) lors de leur transformation. Cela améliore la valeur nutritionnelle sans nécessiter de changements dans les méthodes de culture.

  • Des pratiques de manipulation des denrées alimentaires et de gestion agricole doivent être mises en place pour garantir la sécurité sanitaire des récoltes.

  • L’éducation nutritionnelle contribue à faire de meilleurs choix alimentaires au quotidien afin que, lorsque la nourriture est disponible, elle permette d’adopter une alimentation plus variée et plus nutritive.

  • Les programmes de protection sociale, tels que les transferts monétaires et les bons alimentaires, aident les familles lorsque les prix augmentent.

  • La fourniture de repas scolaires spécialement conçus pour être nutritifs offre un retour sur investissement élevé.

La marche à suivre

Nos recherches soulignent que ces interventions ne peuvent fonctionner que sous la forme d’un ensemble ou d’un paquet de mesures de soutien. La question du genre est également importante. Nos recherches ont montré que les femmes ne parviennent pas toujours à manger des aliments riches en nutriments, même lorsqu’il y en a davantage à la maison.

Ces interventions représentent ce qui fonctionne aujourd’hui. Mais les gouvernements et les chercheurs devraient également voir plus loin. Par exemple, des scientifiques du Centre for Research on Programmable Plant Systems, (dont des chercheurs de l’université Cornell) mettent au point des plantes spécialisées appelées « plantes indicatrices ». Une plante dite “indicatrice” est généralement placée stratégiquement dans un champ de cultures pour servir de système d’alerte précoce.

Ils ont par exemple mis au point un plant de tomate qui vire au rouge vif lorsque la présence d’azote dans le sol tombe à des niveaux critiques. Ce plant fournit aux agriculteurs des informations précises et en temps réel sur les besoins de leurs champs.

Des outils comme ceux-ci pourraient transformer la relation que les agriculteurs entretiennent avec les engrais. Ils permettent, en effet, de réduire le gaspillage, de diminuer les coûts et d’intégrer une forme « d’intelligence fertilisante » au sein même du système agricole.

The Conversation

Jaron Porciello bénéficie d’un financement du BMZ allemand et de la Fondation Gates.

ref. 80 % des engrais utilisés en Afrique sont importés : comment les systèmes alimentaires peuvent s’adapter au choc iranien – https://theconversation.com/80-des-engrais-utilises-en-afrique-sont-importes-comment-les-systemes-alimentaires-peuvent-sadapter-au-choc-iranien-282621

Qu’est-ce que le « piège de Thucydide » évoqué par Xi Jinping face à Trump ? Les leçons de la guerre entre Athènes et Sparte

Source: The Conversation – in French – By David M. Pritchard, Associate Professor of Greek History, The University of Queensland

En évoquant le « piège de Thucydide » face à Donald Trump, Xi Jinping a remis au centre du débat une vieille théorie géopolitique : le risque qu’une puissance dominante entre en guerre contre une puissance émergente. Mais l’histoire d’Athènes et de Sparte est bien plus complexe que ne le suggère cette formule devenue célèbre.


Lors de leur rencontre à haut risque cette semaine à Pékin, le président chinois Xi Jinping aurait interrogé le président américain Donald Trump sur la capacité des deux puissances à échapper au « piège de Thucydide ».

Popularisée au début des années 2010 par le politologue américain Graham Allison, cette expression désigne le risque de guerre qui peut émerger lorsqu’une puissance dominante voit monter l’influence d’une puissance rivale. Allison pensait explicitement à la Chine et aux États-Unis.

L’expression tire son nom de Thucydide, auteur de History of the Peloponnesian War, consacré à la guerre de 27 ans entre Athènes et Sparte déclenchée en 431 avant notre ère.

Mais qu’a réellement écrit Thucydide à ce sujet ? Et en quoi Athènes et Sparte éclairent-elles les relations actuelles entre les États-Unis et la Chine ?

Une erreur de gestion des rapports de force

L’expression de « piège de Thucydide » sous-entend qu’une puissance dominante a des difficultés à gérer l’ascension d’une puissance rivale et finit par considérer la guerre comme inévitable, alors qu’elle ne constitue pas forcément la seule issue possible.

Cette idée s’appuie sur une citation tirée de La Guerre du Péloponnèse
(livre I, chapitre 23), dans laquelle Thucydide écrit :

« J’ai commencé par écrire les causes de cette rupture et les différends qui l’amenèrent, pour qu’un jour on ne se demande pas d’où provint une pareille guerre. La cause véritable, mais non avouée, en fut, à mon avis, la puissance à laquelle les Athéniens étaient parvenus et la crainte qu’ils inspiraient aux Lacédémoniens (Sparte) qui contraignirent ceux-ci à la guerre »

Autrement dit, pour Thucydide, c’est l’essor de la puissance athénienne qui a rendu la guerre du Péloponnèse inévitable.

À l’époque, de nombreux Grecs expliquaient la reprise de la guerre entre Athènes et Sparte par une série de conflits secondaires. Mais Thucydide rejette cette interprétation : selon lui, la véritable cause résidait dans la peur grandissante qu’inspirait à Sparte — la puissance dominante traditionnelle — l’ascension d’Athènes, devenue une puissance démocratique majeure.

Transposée, l’idée générale du « piège de Thucydide » serait donc que les États-Unis, inquiets de la montée en puissance de la Chine, pourraient être tentés par une logique de confrontation alors même que d’autres options existent. Mais de nombreux spécialistes de la Grèce antique contestent aujourd’hui cette utilisation contemporaine du concept.

Un concept contesté

Le terme de « piège » suggère que Sparte aurait commis une erreur en 431 avant notre ère et qu’elle aurait pu gérer autrement la montée en puissance d’Athènes. Or ce n’est pas réellement ce que raconte Thucydide.

Au contraire, il montre que Sparte avait de bonnes raisons de craindre l’ascension athénienne. Athènes était alors devenue la principale puissance navale des Balkans et de la mer Égée. Elle attirait à elle les alliés de Sparte les uns après les autres — et n’hésitait pas à écraser ceux qui refusaient de changer de camp.

Ces alliés ont alors, en substance, lancé un ultimatum à Sparte en 432 avant notre ère : il fallait agir contre Athènes, faute de quoi ils rejoindraient son camp. C’est cette pression exercée par ses propres alliés qui a poussé Sparte à intervenir contre Athènes.

Oui, d’une certaine manière, la crainte grandissante qu’inspirait la puissance athénienne a bien conduit Sparte à la guerre. Les Spartiates estimaient devoir engager une guerre totale contre Athènes pour préserver leur système d’alliances et, en 431 avant notre ère, ils ont rompu le traité de paix qui les liait à la cité athénienne.

Une lecture à plus long terme

Plus largement, l’expression de « piège de Thucydide » renvoie aussi au fait que, sur le long terme, la situation n’a pas tourné à l’avantage de Sparte. Certes, elle finit par remporter la guerre du Péloponnèse, mais au terme de 27 années de conflit.

Après sa victoire, Sparte se lança dans une vaste expansion afin de devenir une puissance encore plus dominante. Cette montée en puissance suscita alors l’inquiétude du reste du monde grec. À partir de 404 avant notre ère, l’expansion spartiate transforma progressivement nombre de ses alliés en adversaires. Ces cités grecques finirent par s’unir contre Sparte, qui fut totalement écrasée en 371 avant notre ère lors de la bataille de Leuctres. Toute l’architecture sécuritaire spartiate s’effondra alors : Sparte perdit ses alliés, ses esclaves furent libérés et la cité fut reléguée au rang de puissance secondaire.

La leçon que sous-entend le « piège de Thucydide » pour les États-Unis est donc que la peur qu’inspirent les grandes puissances constitue un moteur extrêmement puissant des relations internationales. Mais beaucoup de ceux qui utilisent cette expression oublient d’évoquer ce qu’est devenue Athènes par la suite.

Athènes a survécu à la guerre du Péloponnèse. La cité a restauré sa démocratie, reconstitué sa puissance militaire et retrouvé une influence régionale importante. Mais un élément est particulièrement frappant : au début du IVe siècle avant notre ère, Athènes faisait face à une pression considérable exercée par l’Empire perse, alors infiniment plus puissant que n’importe quelle cité grecque.

Athènes a ainsi choisi de réduire ses ambitions et de renoncer à son statut de grande superpuissance méditerranéenne. La cité abandonna toute tentative de rétablir son contrôle impérial sur les nombreuses cités grecques d’Anatolie, qui repassèrent sous domination perse.

Athènes préféra recentrer ses ambitions sur la mer Égée et cessa de chercher l’affrontement avec les Perses ; elle prit acte des limites de sa propre puissance. Autrement dit, la décision de Sparte d’entrer en guerre contre Athènes en 431 avant notre ère n’a pas conduit, à long terme, à une domination totale du monde grec par Athènes.

Une leçon pour aujourd’hui

L’histoire de la guerre du Péloponnèse offre plusieurs enseignements pour les relations actuelles entre la Chine et les États-Unis. Le premier est qu’il peut être dangereux, pour une puissance installée, de vouloir absolument contenir l’ascension d’une puissance émergente. Sparte a appris à ses dépens qu’une telle stratégie pouvait avoir un coût considérable. En acceptant davantage la montée en puissance d’Athènes, Sparte aurait peut-être pu conserver son statut de grande puissance bien au-delà du IVe siècle avant notre ère.

Un autre enseignement est qu’une puissance dominante, comme les États-Unis aujourd’hui, peut choisir de réduire ses ambitions et de se concentrer davantage sur des régions plus proches de ses intérêts immédiats.

C’est précisément ce qu’a fait l’Athènes démocratique après la guerre du Péloponnèse. Ce recentrage lui a permis de continuer à prospérer sur les plans culturel et politique, tout en maintenant ses ennemis à distance jusqu’aux années 310 avant notre ère.

The Conversation

David M. Pritchard a reçu des financements de l’ARC.

ref. Qu’est-ce que le « piège de Thucydide » évoqué par Xi Jinping face à Trump ? Les leçons de la guerre entre Athènes et Sparte – https://theconversation.com/quest-ce-que-le-piege-de-thucydide-evoque-par-xi-jinping-face-a-trump-les-lecons-de-la-guerre-entre-athenes-et-sparte-283125

L’Iran menace les câbles sous-marins, ces artères invisibles d’internet

Source: The Conversation – in French – By Meredith Primrose Jones, Researcher, Oceania Cyber Security Centre, RMIT University

Plus de 95 % du trafic mondial de données transite par des câbles sous-marins. Laiotz/Shutterstock

Les menaces iraniennes contre les câbles sous-marins du détroit d’Ormuz rappellent une réalité souvent invisible : internet repose sur des infrastructures physiques extrêmement vulnérables. Une coupure majeure pourrait perturber les communications mondiales, les marchés financiers et les équilibres géopolitiques.


En début de semaine, des médias iraniens liés à l’État ont évoqué un projet visant à faire payer aux opérateurs de câbles internet sous-marins un droit de passage dans le détroit d’Ormuz, au nom de ce que les autorités présentent comme les eaux offshore relevant de l’Iran.

Cette proposition intervient après des mises en garde iraniennes soulignant que plusieurs câbles stratégiques traversant le détroit constituaient un point de vulnérabilité majeur pour les économies du Moyen-Orient.

Les propos iraniens rappellent brutalement l’existence d’une infrastructure largement invisible : les plus de 500 câbles sous-marins qui acheminent plus de 95 % du trafic mondial de données et constituent l’épine dorsale d’internet — et de l’économie mondialisée.

Car derrière l’image d’un internet immatériel « dans le cloud » se cache un réseau physique extrêmement stratégique, mais aussi vulnérable. Une fragilité qui s’impose désormais comme un sujet géopolitique majeur.

Golfes, détroits et câbles

Plusieurs des routes de câbles sous-marins les plus stratégiques au monde traversent le Moyen-Orient. Les passages étroits de la mer Rouge, du détroit de Bab el-Mandeb, du canal de Suez ou encore du détroit d’Ormuz sont devenus de véritables « points d’étranglement numériques ».

Ces corridors maritimes relient les grands centres économiques d’Europe, d’Asie et d’Afrique. En 2024, des incidents touchant des câbles sous-marins en mer Rouge ont perturbé environ 25 % du trafic internet entre l’Europe et l’Asie.

L’importance stratégique des câbles sous-marins n’échappe pas à l’Iran. Une coupure — accidentelle ou volontaire — de ces infrastructures aurait des conséquences considérables.

Plus largement, le message est clair : les infrastructures numériques sont devenues à la fois des instruments de puissance géopolitique et des cibles potentielles.

Des infrastructures devenues stratégiques

Autrefois, les infrastructures critiques se résumaient surtout aux oléoducs, aux ports et aux réseaux électriques. Désormais, les infrastructures de données occupent une place tout aussi centrale pour la sécurité économique et nationale.

Le principal problème des câbles sous-marins tient à leur concentration. Beaucoup empruntent les mêmes routes au fond des mers et convergent vers un nombre très limité de passages maritimes stratégiques.

Cette concentration crée des points de vulnérabilité majeurs. Une coupure de câble — volontaire ou accidentelle — peut perturber simultanément les connexions de plusieurs régions du monde.

Or, si les ruptures de câbles ne sont pas rares, les réparations sont complexes, en particulier dans des zones contestées ou militarisées. Les navires chargés des réparations ont besoin d’un accès sécurisé, d’une coordination internationale et de délais parfois importants.

Fragmentation et rupture des connexions

Un incident majeur touchant les câbles sous-marins pourrait avoir des conséquences considérables. L’un des effets les plus immédiats serait une fragmentation de la connectivité mondiale. Cette capacité, aujourd’hui tenue pour acquise, de communiquer instantanément avec n’importe qui dans le monde pourrait être fortement remise en cause.

Les régions dépendant fortement de routes de câbles vulnérables pourraient subir des ralentissements massifs d’internet, des coupures de communication ou encore des turbulences financières. Les pays disposant de peu d’infrastructures de secours — notamment dans certaines parties de l’Afrique, du Moyen-Orient et de l’Asie du Sud — seraient particulièrement exposés.

Les marchés financiers sont eux aussi particulièrement vulnérables. Les systèmes de trading à haute fréquence, les réseaux mondiaux de paiement et les transactions bancaires internationales reposent sur des flux de données extrêmement rapides et fiables.

Même de brèves interruptions peuvent provoquer de fortes fluctuations des marchés, retarder des transactions et alimenter l’incertitude des investisseurs. Dans une économie mondiale profondément interconnectée, une instabilité numérique localisée peut rapidement produire des ondes de choc financières à l’échelle planétaire.

Et si des perturbations des câbles coïncidaient avec des tensions ou des conflits le long de routes maritimes stratégiques comme le détroit d’Ormuz ou le canal de Suez, les marchés de l’assurance, le secteur du transport maritime et les chaînes d’approvisionnement énergétiques seraient eux aussi confrontés à une incertitude accrue.

Le domaine militaire

Les conséquences militaires et stratégiques d’une coupure des câbles pourraient être plus graves encore. Les armées dépendent de communications sécurisées sur de longues distances et d’une coordination en temps réel.

Concrètement, tout repose sur ces infrastructures : systèmes de commandement, opérations de drones, planification logistique ou coordination entre alliés passent par les câbles sous-marins. Une dégradation de ces réseaux réduirait l’efficacité des forces armées, compliquerait la coopération militaire et augmenterait le risque d’erreurs de calcul.

Le sabotage de câbles constitue en outre une forme d’attaque particulièrement ambiguë. Contrairement à une frappe militaire classique, il est difficile d’en attribuer clairement la responsabilité — comme dans le cas des ruptures de câbles en mer Baltique souvent attribuées à la Russie. Le cadre juridique reste lui aussi flou.

Cette ambiguïté accroît le risque d’escalade : les États peuvent avoir du mal à déterminer si les perturbations relèvent d’un accident, d’un acte criminel ou d’une véritable attaque de guerre.

Le monde numérique repose sur des infrastructures bien réelles

Le conflit entre les États-Unis et l’Iran a déjà retardé la construction de nouveaux câbles sous-marins. Il rappelle aussi une réalité plus large : les fondations du monde numérique sont physiques, concrètes — et loin d’être invulnérables.

Toute attaque ou sabotage délibéré ne constituerait pas un simple incident localisé. Les répercussions se feraient sentir sur les communications mondiales, l’économie et les systèmes de sécurité.

Les fonds marins sont devenus un nouvel espace de rivalité géopolitique — et une perturbation majeure pourrait avoir des conséquences durables sur la stabilité mondiale.

The Conversation

Meredith Primrose Jones ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’Iran menace les câbles sous-marins, ces artères invisibles d’internet – https://theconversation.com/liran-menace-les-cables-sous-marins-ces-arteres-invisibles-dinternet-283126

Végétalisation urbaine: améliorer notre santé aujourd’hui, habiter une ville plus résiliente demain

Source: The Conversation – France in French (3) – By Léo Moutet, Doctorant en sécurité sanitaire, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

Les espaces verts améliorent notre santé, physique comme mentale, et jouent un rôle clé dans l’adaptation aux changements climatiques. Pourtant, les villes peinent encore à proposer plus d’espaces naturels à leurs habitants. Quels seraient les bénéfices pour la santé de végétaliser une partie de la surface aujourd’hui réservée aux véhicules motorisés ?


Dans les villes denses, trouver de la place pour végétaliser l’espace urbain est une gageure, d’autant que la place des voitures y reste considérable. Chaussée, espaces de stationnements… en 2016, à Paris, la moitié de l’espace public leur était dévolu. Pourtant, on sait aujourd’hui que les enjeux sanitaires et environnementaux liés à l’espace routier sont plus importants qu’on ne le perçoit généralement.

De leur côté, les bénéfices potentiels pour la santé des projets de renaturation des villes sont encore trop peu évalués, alors même qu’ils pourraient favoriser des planifications urbaines favorables à la santé de leurs habitants.

Dans une étude récente, nous avons estimé les bénéfices en matière de réduction du risque de mortalité de divers projets d’aménagement d’espaces verts urbains qui se baseraient sur le remplacement d’une partie des zones aujourd’hui dédié aux voitures à Paris. Voici ce que ces travaux nous ont appris.

Espaces verts urbains, santé et climat

Le changement climatique affectera de plus en plus les villes et, avec près de 85 % de la population européenne habitant en zone urbaine d’ici 2050, il est urgent de renforcer la résilience de nos milieux de vie, notamment face à l’augmentation des risques d’inondations et d’îlots de chaleur urbains. Dans les villes européennes, les solutions fondées sur la nature permettent de réduire les émissions de carbone jusqu’à 25 % et d’abaisser la température moyenne locale de 1,3 °C en été.

Les espaces verts urbains, en plus de contribuer au rafraichissement des villes, permettent également de réduire l’exposition à différents facteurs de stress environnementaux (pollution atmosphérique, bruit de la circulation). En outre, ils permettent d’induire plus d’activité physique et améliorent la cohésion sociale.

Ils ont également un effet bénéfique avéré en matière de santé mentale, améliorent nos capacités cognitives et nos fonctions immunitaires, tout en réduisant le niveau de stress.

À l’inverse, le modèle actuel, qui fait la part belle à la voiture individuelle dans l’espace urbain, a des répercussions sur l’environnement, la santé et les inégalités sociales. La dépendance à l’automobile a une influence sur le manque d’activité physique, un impact sur la qualité de l’air, sur le climat et sur la biodiversité, nécessite l’imperméabilisation des sols (responsable des îlots de chaleur urbains, des inondations et de la pollution de l’eau), et entraîne une baisse de l’accessibilité au logement (en raison des surfaces occupées).

Quels liens entre l’aménagement d’espaces verts et santé publique ?

Le calcul du NDVI (de l’anglais « Normalized Difference Vegetation Index ») permet d’évaluer le couvert végétal à l’échelle d’une ville, et donc l’exposition de ses habitants aux espaces verts. Il s’agit d’une mesure satellite spatialisée de l’activité chlorophyllienne au sol, dont les valeurs en ville sont comprises entre 0 (pas de végétation) et 1 (végétation dense).

En 2019, une méta-analyse publiée dans la revue scientifique The Lancet Planetary Health a estimé qu’une augmentation de 0,1 du NDVI est associée à une réduction du risque de mortalité toutes causes confondues de 4 %.

La première étape de notre étude a consisté à quantifier l’effet spécifique de l’aménagement d’une surface donnée d’espace vert sur le NDVI. Nous avons pour cela observé comment cet indicateur a été impacté par les aménagements réalisés entre 2001 et 2017 par la municipalité de Paris, à partir de la méthode de doubles différences, fréquemment utilisée par les économistes.

Cette méthode consiste à comparer l’évolution du NDVI dans les zones aménagées avec celle de zones similaires, mais non aménagées. Elle permet d’isoler l’effet propre des travaux de végétalisation de toute tendance générale. Cela a permis de relier le nombre de mètres carrés végétalisés avec une augmentation locale du NDVI.

Trois scénarios de végétalisation évalués

Dans un second temps, nous avons développé trois scénarios de végétalisation pour la ville de Paris, à l’échelle du quartier :

  • le scénario 1 (S1) consiste à végétaliser les zones payantes de stationnement pour voiture considérées comme excédentaires par l’institut National de la Statistique et des Études économiques (INSEE) ;

  • le scénario 2 (S2) remplace dans chaque quartier 20 % de la chaussée par des espaces verts urbains ;

  • le scénario 3 (S3) permet à chaque quartier d’atteindre 15 % de couvert végétal, ce qui correspond aujourd’hui à la surface végétalisée dans les 10 % des quartiers les plus verts de la ville.

Pour chaque scénario, nous avons estimé le nombre de décès prématurés qui pourraient être évités par ces différents niveaux de végétalisation, entre 2025 et 2040. Afin de mieux apprécier la répartition des bénéfices sanitaires, nous avons procédé à une répartition de ces résultats par âge et selon différents niveaux de défaveur sociale (indicateur regroupant le taux de chômage dans la population active de 15 à 64 ans, le taux d’ouvriers dans la population active de 15 à 64 ans, le taux de bacheliers dans la population non scolarisée des plus de 15 ans et le revenu médian déclaré par unité de consommation).

La réduction de la mortalité a également été valorisée monétairement et comparée aux coûts de ces aménagements pour la collectivité.

Quels bénéfices sanitaires, pour qui, et à quel coût ?

D’ici 2040, la végétalisation d’une partie de l’espace occupé par la voiture, suivant les scénarios S1 et S2, représenterait respectivement 0,7 % et 2,6 % de la surface de la ville. Cela permettrait d’éviter respectivement 29 et 315 décès chaque année, chez les plus de 20 ans.

Le scénario S3 implique la végétalisation de 8,7 % de l’espace urbain et permettrait d’éviter 312 décès, soit 2,6 % de la mortalité annuelle à Paris.

Ces résultats restent stables selon les différentes hypothèses de calculs formulées. Par ailleurs, quel que soit le scénario, les bénéfices se répartissent de manière homogène selon les niveaux de défaveur sociale.

En outre, si les décès évités concernent principalement les âges les plus élevés, les années de vies gagnées bénéficient à toutes les tranches d’âge.

Sur la période 2025-2050, pour les trois scénarios, les coûts financiers de ces renaturations sont largement compensés par les bénéfices socio-économiques issus de la réduction de la mortalité. Ce résultat reste similaire, même lorsque l’on teste tout un panel d’hypothèses concernant les coûts et les bénéfices de végétalisation, ainsi que lorsque la temporalité d’implémentation ou de maturation de la végétation sont considérées.

Par ailleurs, les méthodes de végétalisation peuvent avoir une influence significative sur les coûts financiers, les bénéfices pour la santé et l’impact environnemental. Par exemple, privilégier la plantation de jeunes arbres combinée à la réhabilitation des sols, plutôt que d’importer des arbres matures et des substrats externes, peut certes retarder la maturité écologique, mais présente l’avantage d’offrir une croissance de la végétation urbaine plus abordable économiquement, adaptée localement et durable.

La gentrification verte : un revers sanitaire et social évitable

Les espaces verts urbains confèrent souvent un effet protecteur plus important aux groupes socio-économiques les plus défavorisés. Cependant, l’augmentation potentielle de la valeur foncière et l’afflux de résidents à revenus plus élevés peuvent déclencher une « gentrification verte » des quartiers concernés, ce qui peut accentuer les inégalités en matière de santé quant à l’accès aux espaces verts urbains et aux avantages qu’ils procurent.

L’aménagement d’espace verts urbains doit donc toujours être élaboré avec les habitants et accompagné de mesures permettant de garantir l’accessibilité aux logements : préservation de la valeur foncière, quotas de logements sociaux, etc.

Les résultats de nos travaux indiquent cependant que, sur la ville de Paris, la végétalisation d’une partie de l’espace dédié aux voitures n’augmenterait pas les inégalités environnementales.

Tous les espaces verts ne procurent pas les mêmes bénéfices pour la santé

Au delà de leur quantité, la qualité des espaces verts proposés module les bénéfices sanitaires qui peuvent en découler.

Des espaces verts plus vastes, complexes et mieux connectés entre eux sont associés à de meilleurs bénéfices pour la santé. Redéfinir l’espace urbain avec des politiques de végétalisation ambitieuses pourrait également favoriser les mobilités actives (marche, vélo), vecteur d’activité physique régulière et de bénéfices majeurs pour la santé des populations.

Il est également important de veiller à renaturer les villes et soutenir la biodiversité tout en minimisant l’exposition aux pollens. Pour cela, une solution consiste à privilégier les espèces peu allergènes (en évitant les bouleaux, les graminées et les cyprès) et pollinisées par les insectes.
Parallèlement, l’exposition aux espaces verts dès le plus jeune âge peut réduire le risque de sensibilisation allergique, grâce à un meilleur développement du système immunitaire et du microbiote intestinal.

Un autre point d’attention est que, selon le contexte écologique local, certains espaces verts urbains peuvent moduler le risque de transmission de certaines maladies vectorielles, soulignant l’importance de la coconstruction de ces aménagements entre ses différents acteurs et la population locale.

Enfin, la relation entre végétalisation et pollution atmosphérique est également ambivalente. Afin d’optimiser les bénéfices sanitaires, il est important d’éviter de planter des arbres très émetteurs de certains terpènes (COVb) ou avec un large houppier au dessus des routes empruntées par les voitures.

En définitive, nos résultats suggèrent que fixer des objectifs plus ambitieux en matière de couverture végétale dans les villes permettrait de réduire considérablement la mortalité tout en renforçant les efforts de la ville en matière d’atténuation et d’adaptation au changement climatique, mais aussi d’amplifier les cobénéfices sanitaires de cette renaturation.

Ils démontrent aussi que les bénéfices sanitaires monétisés compensent largement et rapidement les coûts d’aménagement, confirmant la forte valeur sociétale des politiques de végétalisation urbaine.

The Conversation

Kévin Jean est membre du conseil d’administration de l’association Science Citoyennes.

Laura Temime a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR) pour plusieurs projets de recherche, sans lien avec cet article.

Léo Moutet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Végétalisation urbaine: améliorer notre santé aujourd’hui, habiter une ville plus résiliente demain – https://theconversation.com/vegetalisation-urbaine-ameliorer-notre-sante-aujourdhui-habiter-une-ville-plus-resiliente-demain-280750

Plus rien ne vous choque ? Comment l’intolérable se transforme en norme dominante

Source: The Conversation – France in French (3) – By Lee-Ann d’Alexandry, doctorante, Aix-Marseille Université (AMU)

*Comment des idées politiques ou sociales considérées comme inadmissibles finissent-elles par pénétrer, voire à s’imposer, dans le débat public ? La psychologie sociale montre que face à l’incertitude ou à la pression du groupe, les individus ajustent leurs jugements à ce qu’ils perçoivent comme la norme dominante. Mais la résister à la normalisation d’idées extrémistes ? *


Plus rien ne vous choque ? Aux États-Unis, les raids de l’ICE et les promesses de déportations massives de Donald Trump se sont concrétisées, son administration a capturé le président vénézuélien Nicolás Maduro et menace désormais Cuba. En Europe, certains politiciens souverainistes n’hésitent pas à affirmer que la loi nationale doit primer sur les traités. Ce qui frappe n’est pas seulement la radicalité de ces paroles ou de ces actions, mais le fait qu’elles suscitent de moins en moins de surprise – à peine le temps d’un scroll ou d’un zappage de chaîne.

Qu’il s’agisse de politique, de société ou de valeurs culturelles, des idées autrefois impensables finissent par entrer dans le débat public. Elles deviennent discutables, tolérables, parfois banales, même si elles continuent de diviser. Comment expliquer ce déplacement progressif des frontières de l’acceptable ?

Pour y répondre, il faut dépasser le seul registre de l’indignation. La psychologie sociale montre en effet que ce que nous jugeons « acceptable » n’est ni naturel ni stable : cela se construit collectivement, au fil des interactions, des discours et des répétitions.

La normalisation : comment le « normal » se déplace

Ce que nous percevons comme « normal » repose sur des normes sociales : des règles implicites partagées qui définissent ce qui est valorisé, toléré ou sanctionné. Ces normes évoluent lorsque des comportements ou des idées sont répétés et validés publiquement. Les expériences classiques de Muzafer Sherif et de Solomon Asch ont montré que, face à l’incertitude ou à la pression du groupe, les individus ajustent leurs jugements à ce qu’ils perçoivent comme la norme dominante.

Mais la normalisation ne relève pas seulement de mécanismes individuels. Des travaux récents en science politique montrent qu’elle opère aussi à l’échelle des idéologies. Dans The Normalization of the Radical Right (2024), le politiste Vincenzo Valentim montre que la montée de l’extrême droite ne tient pas tant à une radicalisation soudaine des électeurs qu’à l’érosion progressive des normes sociales qui freinaient l’expression publique de ces idées.

Lorsque le stigmate social diminue, des préférences jusque-là latentes peuvent s’exprimer plus librement. L’enjeu n’est donc pas simplement un changement des convictions, mais une transformation des conditions de leur expression : à mesure que le coût symbolique de certaines prises de position baisse – parce qu’elles sont reprises par des responsables politiques, discutées dans les médias ou moins fortement sanctionnées – elles deviennent plus visibles, paraissent plus ordinaires et déplacent progressivement le seuil de leur acceptabilité collective.

Ce phénomène s’apparente à ce que le sociologue Damon Centola appelle une « contagion complexe » : contrairement à une information virale, une idéologie ne se diffuse pas par une exposition ponctuelle, mais par des expositions répétées, socialement renforcées, au sein de réseaux où elle gagne progressivement en légitimité.

L’évolution récente du terme de « remigration » en Europe illustre ce mécanisme. Longtemps cantonné à des cercles marginaux, il a été remis en lumière en janvier 2024 par l’enquête du média allemand Correctiv sur des réunions entre responsables politiques et militants d’extrême droite. La reprise de ce terme par des dirigeants du parti d’extrême droite AfD et sa discussion sur des plateaux télévisés, non plus comme une proposition extrémiste mais comme une option politique parmi d’autres, a contribué à en déplacer l’acceptabilité.

Quand l’autorité et les médias légitiment l’impensable

La normalisation est accélérée lorsque des figures d’autorité s’en font les relais. Les travaux d’Albert Bandura sur l’apprentissage social montrent que nous avons tendance à imiter les comportements et les discours de modèles perçus comme puissants ou légitimes. Lorsqu’un dirigeant politique adopte publiquement une position radicale, celle-ci gagne en crédibilité par simple imitation.

Les médias jouent un rôle complémentaire. Depuis les travaux fondateurs de Maxwell McCombs et Donald Shaw (1972), on sait que l’agenda-setting n’influence pas directement ce que les citoyens pensent, mais ce à quoi ils pensent. En accordant une visibilité répétée à certaines idées, mêmes marginales au départ, les médias contribuent à les installer durablement dans le débat public.

La criminalisation des mouvements écologistes en offre un exemple récent. En France, entre 2023 et 2025, plusieurs responsables politiques ont qualifié des militants écologistes de « terroristes » ou de « menace pour l’ordre public » à la suite d’actions contre des infrastructures. La forte médiatisation de ces discours par des médias nationaux a contribué à rendre cette grille de lecture progressivement acceptable, voire légitime, dans l’espace public.

Mais la normalisation ne va pas toujours dans le sens d’un durcissement. Elle peut aussi accompagner des transformations progressistes. L’égalité salariale entre les femmes et les hommes, longtemps perçue comme une revendication marginale, s’est imposée comme une norme sociale largement partagée. De même, selon un sondage Ipsos publié en 2025, 77 % des Français se déclarent favorables à des lois renforçant la lutte contre les discriminations envers les personnes LGBT+.

Quand la normalisation rencontre des résistances

Pour autant, l’élargissement du champ de l’acceptable n’est ni automatique ni irréversible. La psychologie sociale s’intéresse aussi aux mécanismes de résistance à la normalisation. Des travaux récents sur l’« inoculation psychologique », menés notamment par Jon Roozenbeek et Sander van der Linden, montrent que l’exposition préventive aux techniques de manipulation renforce la capacité des individus à résister à des discours trompeurs ou extrémistes. Autrement dit, les normes ne se déplacent pas indéfiniment : elles se heurtent à des seuils de tolérance et à des capacités de vigilance collective.

Ces moments de rupture apparaissent souvent lorsque des acteurs légitimes nomment explicitement le basculement en cours. L’histoire en offre plusieurs exemples. En 1974, lorsque Simone Veil défend la législation de l’IVG, elle met en lumière l’écart entre l’interdit pénal et une réalité sociale déjà répandue. Elle révèle l’inadéquation croissante de la norme juridique. De même, lors de l’abolition de la peine de mort en 1981, portée par Robert Badinter sous la présidence de François Mitterrand, la réforme ne suit pas immédiatement l’opinion majoritaire : elle redéfinit publiquement le seuil moral tolérable en inscrivant la question sur le terrain des principes fondamentaux.

Ces séquences rappellent que la normalisation n’est jamais totale. Le déplacement des frontières du tolérable n’est pas un processus à sens unique : il peut être contesté, freiné, voire partiellement inversé lorsque des repères moraux partagés sont réactivés. Comprendre ces mécanismes est essentiel pour éviter le double écueil du fatalisme – tout serait inévitable – et de l’illusion inverse, selon laquelle les normes se transformeraient sans résistance.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Plus rien ne vous choque ? Comment l’intolérable se transforme en norme dominante – https://theconversation.com/plus-rien-ne-vous-choque-comment-lintolerable-se-transforme-en-norme-dominante-275459

Augmenter les frais d’inscription universitaires des étudiants internationaux : une erreur stratégique ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Marion Tissier-Raffin, Maîtresse de conférences en droit public, Université de Bordeaux

Dans la lignée du plan « Bienvenue en France » lancé en 2018, la stratégie annoncée en avril 2026 pour renforcer l’attractivité de la France auprès des étudiants étrangers conforte une mesure controversée, celle des frais d’inscription universitaires différenciés. En quoi cette logique est-elle contre-productive ?


Sept ans après « Bienvenue en France », la stratégie pour renforcer l’attractivité de la France auprès des étudiants internationaux, le ministre de l’enseignement supérieur, Philippe Baptiste, a annoncé le 21 avril 2026, le lancement de « Choose France for Higher Education ». Dans la continuité du précédent, ce nouveau plan conforte une mesure controversée, celle des frais d’inscription majorés pour les étudiants extra-européens. Il annonce leur généralisation, dès la rentrée 2026, par la restriction drastique de l’autonomie des universités pour leur accorder des exonérations ciblées.

Cette annonce suit de près la divulgation du déclenchement par l’université de Strasbourg d’une procédure de désinscription à l’encontre de 47 étudiants extra-européens, faute pour eux d’avoir pu s’acquitter des 3941 euros de frais d’inscription majorés. Elle fait aussi suite à la suppression des aides personnalisées au logement (APL) pour la majorité des étudiants extra-européens dans le cadre de la loi de finances 2026, alors même que la précarité sociale des étudiants étrangers est déjà préoccupante.

Si l’annonce d’une probable désinscription administrative si tard dans l’année est une véritable catastrophe pour ces 47 étudiants internationaux de l’université de Strasbourg, qui risquent en plus de ne pas pouvoir renouveler leur titre de séjour étudiant, cette situation n’est que la conséquence logique de la mise en place de frais d’inscription différenciés pour les étudiants extra-européens issue du plan « Bienvenue en France ».

Des frais d’inscription différenciés

En 2018, constatant le déclassement de la France, passée de la 3e à la 7e place dans les rankings internationaux entre les années 1980 et 2019, le gouvernement d’Edouard Philippe fixait l’objectif d’attirer 500 000 étudiants étrangers en 2027 (soit une hausse de 40 % par rapport à 2018), et pour cela, mettait en place des frais d’inscription différenciés pour les étudiants extra-européens, soit 2 770 euros pour une inscription en Licence et 3 770 euros pour une inscription en Master, contre 178 euros et 254 euros pour les étudiants français et ressortissants de l’UE.

Cette mesure était toutefois assortie de la possibilité pour les universités d’exonérer jusqu’à 10 % de tous les étudiants inscrits dans leur établissement. Or cette marge de manœuvre a largement été utilisée par ces dernières, puisqu’à la rentrée 2025, près de 60 % des universités exonéraient, partiellement mais automatiquement, l’ensemble des étudiants extra-européens, ce qui permettait de ramener le montant de leurs frais d’inscription à ceux payés par les étudiants français et européens (données issues d’un projet de recherche sur « Les mobilités à des fins d’études »).

Et, parmi les universités qui appliquaient les frais d’inscription différenciés, une grande majorité d’entre elles a voté des politiques d’exonération ciblées, sur divers fondements, comme l’excellence académique des candidats, leur provenance d’un des pays les plus pauvres du monde, ou encore leur inscription dans un cursus de sciences et technologie, ou leur niveau d’étude.

C’est par exemple le cas de l’Université de Strasbourg qui, si elle applique les frais différenciés, a décidé d’exonérer les étudiants extra-européens inscrits en Licence, et non ceux qui, comme les 47 étudiants visés par la mesure de désinscription administrative, poursuivent leurs études en Master.

De l’universalisme à l’utilitarisme

L’annonce du plan « Choose France for Higher Education » s’inscrit dans la continuité du plan « Bienvenue en France ». Comme celui-ci, il s’inscrit dans une logique utilitariste, selon laquelle il faut « passer d’une logique de réponse à la demande à une logique d’offre qualitative ».

Cela signifie qu’il ne s’agit pas d’attirer le plus grand nombre d’étudiants étrangers, dans une logique d’accès universel et culturel, mais de renforcer l’attractivité auprès des étudiants internationaux dont l’apport économique et scientifique est le plus profitable, c’est-à-dire des étudiants solvables et qui poursuivent leurs études dans des domaines stratégiques pour l’innovation et la croissance, comme « la santé, le numérique (dont l’intelligence artificielle), le quantique, les biotechnologies, les sciences de l’environnement, etc. »

Comme le plan « Bienvenue en France », la nouvelle stratégie se fonde sur une mesure clé, celle de la généralisation des frais d’inscription différenciés. La logique d’attractivité de celle-ci repose sur la théorie du signal-prix qui postule que des études plus onéreuses sont des études de meilleure qualité et donc plus attractives pour les étudiants internationaux.

Une hausse des frais universitaires pour les étudiants étrangers qui fait polémique (France 3 Grand Est, avril 2026).

Cette nouvelle stratégie d’attractivité « Choose France for Higher Education » interroge. Celle-ci fait suite à un Rapport de la Cour des Compte qui postulait, certes, la généralisation des frais différenciés, mais sans que cette proposition ne s’appuie sur un diagnostic précis de leur application.

Surtout, si l’objectif d’atteindre 500 000 étudiants étrangers en 2027 est en passe d’être atteint – l’objectif est en soi contestable car il comptabilise les étudiants étrangers et non les étudiants en mobilité d’étude qui sont moins nombreux – le classement de la France dans les rankings ne s’est pas amélioré depuis Bienvenue en France, au contraire. La France est reléguée au 8e rang mondial, derrière des pays comme la Turquie.

On s’étonne également de l’autosatisfaction du gouvernement sur plusieurs données pourtant peu favorables, comme le fait que la France est le 3e pays francophone le plus attractif, alors qu’elle était le 1er pays d’accueil non anglophone en 2019, ou encore de l’annonce de la diversification de la provenance des étudiants internationaux, alors que les chiffres ont peu évolué, plus de la moitié d’entre eux provenant toujours du continent africain. Enfin, si le gouvernement annonce flécher 60 % des bourses du gouvernement français sur les filières d’avenir, c’est déjà le cas des bourses d’excellence Eiffel dont 60 % de leur titulaire poursuivent des études scientifiques, dont 45 % en cursus ingénieur.

Sous-financement et fragmentation de l’enseignement supérieur

Au-delà des interrogations liées à l’analyse objective sous-tendant ce nouveau plan, la principale critique que l’on peut émettre est que, comme le plan « Bienvenue en France », il fonde toute la stratégie d’attractivité internationale sur une approche étroite, liée à la seule généralisation de frais d’inscription majorés.

Non seulement cette annonce n’anticipe pas comment le risque d’un effet d’éviction peut être écarté, comme le mentionne France Université, puisqu’un tel phénomène a déjà été documenté par France Stratégie, mais elle passe sous silence d’autres facteurs structurels qui expliquent aussi le déclassement de la France.

Il s’agit du sous-financement chronique des universités et de la recherche, la fragmentation de l’enseignement supérieur français, entre ses « grandes écoles » issues des classes prépa et la concurrence croissante des écoles privées, mais aussi l’absence de coordination avec la politique migratoire qui ne cesse de se durcir et dont les étudiants internationaux sont également les victimes.

Quoiqu’en dise le ministre, et comme en attestent le Défenseur des droits ou l’arrêt récent du Conseil d’État, le fonctionnement de la plateforme Administration numérique pour les étrangers en France (ANEF) met tous les étrangers, y compris les étudiants et les chercheurs internationaux, dans des situations administratives inextricables et graves.

Le cas de l’Allemagne, à la 4e place dans les rankings internationaux, avec des frais d’inscription aussi « modiques » qu’en France, témoigne du fait qu’une stratégie d’attractivité ne se construit pas sur la seule problématique des frais d’inscription et de la théorie du signal-prix. Pour être effective, celle-ci devrait se construire à partir d’une approche plus globale, fondée sur une coordination des politiques ministérielles, que ce soit celles liées à l’enseignement supérieur ou aux politiques migratoires, et être davantage respectueuse de l’autonomie des universités et leur mission historique de service public.

The Conversation

Marion Tissier-Raffin a reçu des financements de la Région Nouvelle Aquitaine.

ref. Augmenter les frais d’inscription universitaires des étudiants internationaux : une erreur stratégique ? – https://theconversation.com/augmenter-les-frais-dinscription-universitaires-des-etudiants-internationaux-une-erreur-strategique-282800

Pourquoi l’hôtel Hilton de Washington relie Reagan et Trump : quand la violence met le pouvoir à l’épreuve

Source: The Conversation – France in French (3) – By Florian Leniaud, Docteur en civilisation américaine. Membre associé au Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

La tentative d’assassinat qui a visé Donald Trump et ses ministres les plus importants le 26 avril dernier s’est produite à l’hôtel Hilton de Washington, devant lequel Ronald Reagan avait été grièvement blessé par balles 45 ans plus tôt. Ce parallèle invite à analyser la manière dont les attaques physiques qu’ils ont subies ont transformé l’image des deux présidents républicains, ainsi que les réponses qu’ils y ont apportées.


Quarante-cinq ans après la tentative d’assassinat contre Ronald Reagan du 30 mars 1981, une attaque visant Donald Trump vient de survenir au même endroit : l’hôtel Hilton de Washington.

Ce détail n’en est pas un, car il transforme un fait isolé en continuité. Le lieu devient une scène. La violence politique ne surgit plus seulement comme un événement, elle semble se rejouer, tout en reliant deux figures présidentielles au sein d’une même épreuve.

Un lieu qui transforme la violence en récit

En 1981, Reagan, qui avait eu le poumon perforé par une balle tirée à bout portant par John Warnock Hinckley, Jr., sort profondément renforcé de cet épisode. Les images de sa sortie d’hôpital, son humour face au danger mortel auquel il a été exposé et la mise en récit médiatique contribuent à installer durablement la figure d’un leader ayant traversé l’épreuve.

Quelques heures après avoir été touché, Reagan plaisante auprès de ses chirurgiens : « J’espère que vous êtes tous des Republicans ». La formule fait immédiatement le tour du pays et structure l’image d’un président courageux, maître de lui-même jusque dans la proximité de la mort.

Aujourd’hui, Trump — qui avait déjà vécu un moment similaire le 14 juillet 2024 lorsqu’il avait émergé, le poing brandi et l’oreille en sang, après avoir échappé à une tentative d’assassinat lors d’un meeting — apparaît dans une configuration différente mais comparable sur un point précis : l’exposition à la violence renforce une posture de leader assiégé. Depuis près de dix ans, son discours politique repose largement sur l’idée d’une Amérique menacée, encerclée par des ennemis intérieurs et extérieurs. Chaque attaque contribue dès lors à renforcer un récit déjà installé, celui d’un dirigeant pris pour cible parce qu’il incarnerait une forme de résistance politique.




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Dans les deux cas, l’événement ne se limite donc pas à un acte violent, puisqu’il est immédiatement intégré dans une narration politique. Or ce récit ne fonctionne pas seul. Il repose sur une médiatisation continue qui transforme la violence en séquence politique majeure. Si la violence fait l’événement, le récit médiatisé en fait un moment politique.

Un attentat prémédité dans un espace hautement symbolique

Les éléments désormais connus sur l’assaillant du 25 avril dernier, Cole Tomas Allen, confirment qu’il avait préparé son attaque de longue date. L’homme, âgé de 31 ans, avait traversé les États-Unis avec plusieurs armes et réservé une chambre au Hilton plusieurs semaines à l’avance. Selon les enquêteurs, il projetait de viser Donald Trump ainsi que plusieurs responsables politiques présents lors du dîner des correspondants de la Maison-Blanche.

Ses écrits, mélange de confession, de revendication politique et de message d’adieu, révèlent une accumulation de griefs personnels et politiques contre l’administration Trump. Les autorités indiquent également qu’il ne pensait pas survivre à son attentat, ce qui ancre son geste dans une logique sacrificielle relativement fréquente dans les violences de masse contemporaines.

Cette dimension est importante car elle éloigne l’idée d’un acte purement impulsif ou irrationnel. Les travaux consacrés aux auteurs de fusillades montrent des trajectoires souvent marquées par l’isolement social, des formes d’humiliation ou une quête de reconnaissance. Dans de nombreux cas, le passage à l’acte s’inscrit dans un environnement saturé de récits violents et fortement médiatisés.




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La médiatisation ne constitue alors pas un simple relais d’information, car à travers la répétition des images et des noms des assaillants, elle peut contribuer, chez certains individus, à rendre ces actes réellement possibles, soit imaginables. À force d’être rejouée en boucle, la violence s’installe dans un horizon mental familier où le passage à l’acte peut apparaître comme un moyen brutal d’accéder à une forme de visibilité publique.

Le lieu comme scène politique

Le choix du lieu joue un rôle central dans cette dynamique. Les attaques ne surviennent pas dans des espaces neutres : écoles, centres commerciaux, universités, lieux de pouvoir ou bâtiments gouvernementaux concentrent visibilité et résonance médiatique. Ils fonctionnent comme des scènes ouvertes sur le pays tout entier.

Le Hilton de Washington agit à ce titre comme un espace de mémoire politique. Déjà associé à la tentative d’assassinat contre Reagan, il transforme instantanément l’événement en continuité historique. Ce lieu de mémoire produit du sens avant même l’interprétation politique et dépasse largement le geste individuel.

La comparaison d’Allen avec John Hinckley Jr. permet néanmoins de souligner des différences importantes. Hinckley agit dans une logique obsessionnelle très personnelle qui mêle fascination médiatique et fixation sur l’actrice Jodie Foster. Allen apparaît, quant à lui, engagé dans une démarche nettement plus politisée et idéologique. Pourtant, un point commun demeure : dans les deux cas, l’acte vise un espace hautement visible, aujourd’hui chargé de sens.

La violence politique contemporaine ne cible donc pas seulement des individus. Elle cible aussi des lieux, des symboles et des récits.

Une polarisation médiatique qui transforme immédiatement la violence en affrontement politique

Cette évolution ne peut être comprise sans replacer ces événements dans l’histoire récente du paysage médiatique américain. La présidence Reagan marque un tournant majeur avec la disparition progressive de la Fairness Doctrine à la fin des années 1980. Cette règle imposait jusque-là aux médias audiovisuels de traiter les sujets controversés de manière équilibrée.

Sa suppression ouvre progressivement la voie à un système médiatique beaucoup plus polarisé, où l’information devient un espace d’affrontement idéologique permanent. L’essor du talk radio conservateur, puis des chaînes d’information continue et des réseaux sociaux fragmente l’espace public américain en récits concurrents.




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Dans ce contexte, chaque événement violent fait immédiatement l’objet d’interprétations opposées. Pour les soutiens de Trump, l’attaque confirme l’idée d’un dirigeant persécuté parce qu’il dérange une partie du système politique et médiatique. Pour ses opposants, l’attaque renvoie au contraire à un climat de tension politique auquel les discours de Trump et sa manière de polariser le débat public auraient contribué.

La violence cesse alors d’être seulement un drame partagé pour devenir un élément du combat politique, utilisé par chaque camp pour conforter sa propre lecture du pays, du pouvoir et de la menace.

Les armes à feu comme imaginaire politique

La question des armes à feu occupe une place centrale dans cette dynamique. Leur diffusion massive entretient un imaginaire politique fondé sur l’autodéfense et la menace permanente. Aux États-Unis, lorsque les armes ne relèvent pas de la sécurité ou du loisir, elles constituent un marqueur culturel et identitaire profondément enraciné dans une partie du conservatisme américain.

Ce système fonctionne en boucle : la peur favorise l’armement, tandis que l’omniprésence des armes rend la violence plus probable. Chaque nouvelle attaque engendre un sentiment d’insécurité qui justifie à son tour la possession d’armes.




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C’est précisément dans cette tension entre culture des armes et expérience directe de la violence que la comparaison entre Reagan et Trump devient éclairante. Ronald Reagan, pourtant figure majeure du conservatisme américain et défenseur du deuxième amendement, avait progressivement infléchi sa position après avoir survécu à la tentative d’assassinat de 1981 lors d’une tribune écrite pour le New York Times. Dans les années 1990, après ses deux mandats, il soutient publiquement le Brady Act, texte renforçant les contrôles sur les ventes d’armes à feu — baptisé ainsi en hommage à James Brady, porte-parole de la Maison-Blanche grièvement blessé en même temps que le président le 30 mars 1981, et resté lourdement handicapé à la suite de ses blessures. Reagan reconnaît alors qu’un meilleur encadrement des armes aurait pu sauver des vies.

Donald Trump défend au contraire une ligne plus ferme en faveur du droit au port d’armes, y compris après avoir lui-même été visé. Cette différence traduit une transformation plus profonde du camp républicain : chez Reagan, la violence conduit partiellement à une forme de remise en question, alors que chez Trump elle vise davantage à renforcer un récit politique déjà raffermi autour du danger et de l’affrontement.

Quand le lieu survit à l’événement

L’attaque contre Donald Trump ne constitue pas un événement isolé. Elle survient dans un contexte plus large de polarisation politique et de violences visant des responsables publics aux États-Unis. L’assaut du Capitole en 2021 avait déjà révélé l’intensité d’une polarisation où une partie du conflit politique se déplace désormais sur le terrain physique et sécuritaire.

Mais le plus frappant reste peut-être la persistance du lieu lui-même. Quarante-cinq ans après Reagan, le Hilton de Washington réapparaît comme si certains espaces conservaient la mémoire des violences qui les ont traversés. Le lieu ne se contente plus d’accueillir l’événement : il lui donne une profondeur historique immédiate et relie plusieurs séquences de la vie politique américaine à travers une même scène.

De Reagan à Trump, les effets politiques diffèrent, mais une constante demeure : l’exposition à la violence peut renforcer la portée symbolique du pouvoir. Si la violence politique fait depuis longtemps partie de l’histoire américaine, sa médiatisation permanente et son inscription dans un paysage fortement polarisé lui donnent aujourd’hui une résonance particulière, où chaque attaque devient aussitôt un affrontement politique et médiatique qui dépasse largement l’événement lui-même..

The Conversation

Florian Leniaud est membre du Centre d’histoire et d’études culturelles rattaché à l’Université Paris-Saclay

ref. Pourquoi l’hôtel Hilton de Washington relie Reagan et Trump : quand la violence met le pouvoir à l’épreuve – https://theconversation.com/pourquoi-lhotel-hilton-de-washington-relie-reagan-et-trump-quand-la-violence-met-le-pouvoir-a-lepreuve-282314

Quand l’école ne protège pas les jeunes queer des violences et discriminations

Source: The Conversation – France in French (3) – By Arnaud Alessandrin, Sociologue, Université de Bordeaux

Le 17 mai est la journée mondiale contre l’homophobie, la transphobie et la biphobie. Une étude française menée auprès de 400 jeunes LGBTQIA+ âgés de 14 à 18 ans documente notamment les discriminations subies durant la scolarité.


L’école est souvent présentée comme un espace d’émancipation, de socialisation et de protection. Pourtant, pour de nombreux jeunes LGBTQIA+ (lesbienne, gay, bisexuel, transgenre, intersexe, asexuel), elle demeure un lieu d’apprentissage… de la peur. Moqueries, insultes, harcèlement, invisibilisation, isolement : les expériences discriminatoires vécues à l’école ont des conséquences profondes sur la santé mentale, les parcours scolaires et la confiance en soi.

Dans l’ouvrage collectif La santé mentale des jeunes queers, que nous avons dirigé, nous avons souhaité replacer ces questions au cœur du débat public. Car avant d’être perçus comme des jeunes fragiles parce qu’influencés par un soi-disant lobby LGBT, ces jeunes LGBTQIA+ sont surtout exposés à des violences spécifiques et répétées.

Une école encore traversée par les violences LGBTphobes

Les discriminations vécues par les jeunes gays, lesbiennes, bi, trans ou non binaires à l’école ne se limitent pas aux agressions physiques. Elles prennent souvent des formes plus diffuses : remarques humiliantes, mises à l’écart, rumeurs, assignations de genre, refus du prénom choisi, insultes quotidiennes ou encore silence des adultes face aux violences.




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Les études européennes montrent l’ampleur du phénomène. Selon l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne (2023), 91 % des personnes LGBTQIA+ disent avoir entendu des remarques dégradantes ou observé des comportements négatifs envers des élèves perçus comme LGBT durant leur scolarité. L’Unesco estimait déjà en 2019 que près d’un jeune LGBTQIA+ sur deux en Europe avait subi des intimidations scolaires liées à son orientation sexuelle ou son identité de genre.

Ces violences ne sont pas anecdotiques. Elles s’inscrivent dans un climat scolaire où certaines normes hégémoniques de masculinité, de féminité et d’hétérosexualité restent valorisées. Les élèves qui s’en éloignent deviennent alors des cibles privilégiées de stigmatisation. Les jeunes trans sont particulièrement exposés au sein de la communauté LGBTQIA+.

Dans plusieurs témoignages recueillis lors de notre enquête, menée pour l’association de recherche ARESVI avec le soutien de la DILCRAH (Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT), les insultes, les rejets et les humiliations scolaires apparaissent comme des expériences fondatrices d’un mal-être durable.

Cette surexposition est statistiquement prouvée. Entre 2024 et 2025, nous avons recueilli plus de 400 réponses de jeunes par questionnaires (entre 14 et 18 ans ; un tiers de garçons gays, un tiers de filles lesbiennes et autant de personnes trans et non-binaires, toutes catégories sociales confondues, dont 30 % vivant en milieu rural). Au total, 24 % des jeunes LGBTQIA+ que nous avons enquêtés ont subi des menaces du fait de leur sexualité et 48 % du fait de leur identité de genre. Si ces données montrent que le collège demeure un espace de moindre violence, elles soulignent que les « coming out » (annonce volontaire et assumée d’une orientation sexuelle, d’une identité de genre) s’effectuent surtout au lycée.




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À ces violences directes s’ajoute un autre phénomène : l’invisibilité. Peu d’enseignants et d’enseignantes ouvertement LGBTQIA+, peu de contenus pédagogiques inclusifs, peu de représentations positives. Le silence institutionnel produit lui aussi des effets. Comme le rappelle la chercheuse Caroline Dayer, « le silence étouffe la possibilité d’exister et de se projeter ». Autrement dit, lorsque les institutions (l’école ou la famille) ne permettent pas d’exprimer une identité (de genre ou de sexualité) cette dernière se vit comme un secret, un tabou ou une honte, et ceci dégrade la santé mentale des minorités de genre et de sexualité.

Quand les discriminations abîment la santé mentale

Si l’on isole les expériences scolaires d’autres phénomènes (comme les discriminations subies au sein des groupes de jeunes du même âge ou de la famille), on remarque que les conséquences psychiques de ces expériences sont massives. Les jeunes LGBTQIA+ présentent davantage de dépression, d’anxiété, d’automutilations et de conduites suicidaires que leurs pairs hétérosexuels.

Les chiffres sont particulièrement préoccupants chez les jeunes trans et non binaires. Ainsi, dans notre enquête, plus d’un jeune LGBTQIA+ sur deux déclarait avoir eu des « idées noires » ou des pensées suicidaires à la suite des discriminations subies. Toujours dans la même enquête, ce chiffre atteint près de 60 % chez les jeunes trans et plus de 63 % chez les jeunes non binaires.

Le concept de « stress minoritaire », développé par le psychologue Ilan Meyer, permet de comprendre ces écarts. Il montre que les difficultés psychiques des minorités sexuelles et de genre ne proviennent pas de leur identité elle-même, mais de l’exposition répétée aux discriminations, au rejet et à l’anticipation constante de violences. Autrement dit : ce n’est pas le fait d’être gay, lesbienne ou trans qui produit la souffrance, mais le fait d’être humilié, invisibilisé, rejeté, voire ostracisé en raison de cette identité.

Ces discriminations, injures ou ostracismes touchent aussi l’estime de soi et les relations sociales. Dans notre enquête, près des deux tiers des répondantes et répondants LGBT déclarent avoir perdu confiance en eux après des expériences discriminatoires à l’école. Un jeune sur cinq déclare avoir cessé certaines activités ou évité des relations sociales.

Des effets durables sur les parcours scolaires

Ces violences ont également des conséquences directes sur les études. Quand l’école devient un espace d’insécurité, certains jeunes développent des stratégies d’évitement : absentéisme, phobie scolaire, décrochage, retrait des interactions sociales. Et là encore, au total, ce sont les jeunes personnes trans qui déclarent des dégradations massives de leurs expériences scolaires (comme le montre le tableau ci-dessous).

Dans notre enquête, près d’un jeune trans sur cinq déclare avoir arrêté l’école ou ses études à la suite des discriminations vécues. Beaucoup évoquent aussi une baisse des résultats scolaires (19 %), des troubles du sommeil (32 %) ou des idéations suicidaires (59 %).

Le climat hostile agit directement sur les capacités d’apprentissage. Les micro-agressions répétées diminuent la motivation, la concentration et le sentiment d’efficacité personnelle. Certains jeunes finissent même par « s’autocensurer » dans leurs choix d’orientation, évitant des filières perçues comme trop masculines, trop normatives ou insuffisamment inclusives. Or, depuis les travaux de Bernard Charlot, nous savons que « L’élève n’apprend que s’il trouve du sens à ce qu’il apprend ». La réussite scolaire dépend fortement du sens que l’élève donne aux apprentissages et à sa trajectoire scolaire. Lorsqu’un élève est orienté dans une voie qu’il n’a pas choisie ou dans laquelle il ne se reconnaît pas, les risques d’échec sont multipliés.

Les conséquences dépassent alors largement le cadre scolaire. Le décrochage, l’isolement et les difficultés psychiques peuvent produire des trajectoires de précarisation durable : difficultés d’insertion professionnelle, vulnérabilités économiques, fragilisation des liens sociaux. Et ceci a des conséquences directes : en moyenne, 22 % des jeunes LGBTQIA+ enquêtés déclarent qu’après leur coming out, au moins une personne de leur famille a rompu avec lui ou elle. Parmi eux, 49 % des personnes déclarent avoir eu des pensées suicidaires au cours de l’année.

Faire de l’école un espace protecteur

Pourtant, l’école peut aussi devenir un facteur de protection majeur. Les recherches montrent que le soutien des adultes, la présence de modèles positifs, les politiques anti-harcèlement ou encore la reconnaissance des identités de genre améliorent significativement la santé mentale des jeunes LGBTQIA+.




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Le problème n’est donc pas l’existence des minorités sexuelles et de genre à l’école. Le problème, ce sont les violences qu’elles continuent d’y subir.

Former la communauté éducative, lutter contre les LGBTphobies, rendre visibles des représentations positives, protéger les élèves trans dans leur parcours scolaire ou encore intégrer réellement les questions de genre et de sexualités dans les politiques éducatives : ces enjeux relèvent aujourd’hui autant de l’éducation que de la santé publique.

Parce qu’une école plus inclusive ne protège pas seulement les jeunes LGBTQIA+, elle améliore le climat scolaire pour tout le monde, il est temps de penser le lien entre école, relations sociales et santé mentale des jeunes LGBTQIA+.

The Conversation

Arnaud Alessandrin a reçu des financements de la DILCRAH

Johanna Dagorn a reçu des financements de la DILCRAH

ref. Quand l’école ne protège pas les jeunes queer des violences et discriminations – https://theconversation.com/quand-lecole-ne-protege-pas-les-jeunes-queer-des-violences-et-discriminations-282593