La prise en compte des violences conjugales, un défi pour les entreprises

Source: The Conversation – France (in French) – By Séverine Lemière, Maîtresse de conférences en Sciences de gestion, Université Paris Cité

Les conséquences des violences conjugales ne s’arrêtant pas à la porte des entreprises, certaines d’entre elles les ont intégrées dans leur politique de diversité, d’égalité et d’inclusion. Panorama des outils proposés par certaines firmes du CAC 40.


Parmi les victimes de violences conjugales, nombreuses sont celles qui occupent un emploi. Quand elles partent travailler, elles quittent le domicile et leur agresseur. Face à cette évidence, le milieu professionnel peut constituer un espace de protection, de ressources et de socialisation. En conséquence, il peut aussi devenir un acteur à part entière de la lutte contre les violences conjugales.

Les violences conjugales passent la porte de l’entreprise

Dans toute organisation, il existe inévitablement des personnes confrontées à des violences conjugales. Ces violences ont des répercussions significatives sur la vie professionnelle. Elles peuvent entraîner des retards, des absences répétées, une baisse de concentration, une fatigue chronique ou encore une diminution de la qualité du travail. Les relations avec les collègues ou avec l’encadrement peuvent également se dégrader parce que la personne victime se trouve en situation d’épuisement psychologique, émotionnel ou physique. La victime risque d’ailleurs d’être perçue comme un ou une collègue moins fiable.

L’agresseur peut poursuivre son emprise jusque sur le lieu de travail avec des messages ou appels incessants, des menaces ou des agressions sur le lieu de travail ou à proximité. Autrement dit, les violences au sein du foyer peuvent fragiliser le parcours professionnel de la victime. Le conjoint violent peut chercher à limiter l’engagement de la victime, préférer qu’elle reste à la maison, la décourager de suivre des formations ou d’accepter des mobilités, l’inciter à réduire son temps de travail ou même à quitter son emploi.




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Des violences systémiques

La convention d’Istanbul rappelle que les violences faites aux femmes ne relèvent pas de simples conflits privés, mais qu’elles constituent l’expression d’un système où la domination, la discrimination et les stéréotypes de genre créent un terrain favorable à l’emprise et à la violence. Ces violences sont à la fois la cause et la conséquence des inégalités entre les femmes et les hommes. Elles s’enracinent dans des rapports de pouvoir déséquilibrés et contribuent, en retour, à limiter l’autonomie personnelle, économique et professionnelle des femmes.

Pour une organisation, ne pas intégrer ce sujet dans sa stratégie d’égalité, de diversité et d’inclusion revient à ignorer un obstacle important et invisible à l’égalité réelle. Depuis quelques années, plusieurs grands groupes (dont Kering, L’Oréal, BNP Paribas, Carrefour, SNCF et EDF) se sont engagés dans des initiatives collectives comme le réseau OneInThreeWomen, créé en 2018, qui incite les employeurs à inscrire la prise en charge des violences conjugales dans leur stratégie de diversité et d’inclusion.

Des bonnes pratiques

Plusieurs organisations, en France et à l’international, ont déjà intégré la lutte contre les violences conjugales dans leurs engagements en matière d’égalité entre les femmes et les hommes. Voici quelques axes d’action issus de ces retours d’expérience.

De grandes entreprises ont lancé des campagnes de sensibilisation en interne (affichages, newsletters spécifiques, podcasts…) pour faire connaître l’ampleur du problème et les ressources disponibles. Certaines formations ciblent les managers, le personnel RH, les services sociaux ou de santé au travail, afin de mieux repérer les signaux d’alerte et réagir correctement. De son côté, Kering a choisi de sensibiliser progressivement tous ses collaborateurs, du vendeur en boutique jusqu’aux membres du comité exécutif, en s’appuyant sur des associations spécialisées.

BNP Paribas, avec son pôle d’action sociale au sein des RH, intègre les violences conjugales dans l’écoute des collaborateurs en difficulté. Ce type de service interne permet de briser l’isolement de la victime en lui proposant écoute, conseils et orientation vers les associations spécialisées.

« Le maintien dans l’emploi est une priorité absolue », déclare BNP Paribas, qui peut par exemple proposer à une victime un changement de site géographique si sa sécurité l’exige. Chez EDF, les services sociaux sont aussi au centre des dispositifs à destination des victimes de violences conjugales, et peuvent permettre la demande de mesures de soutien comme un hébergement temporaire ou des aides financières.

Certaines entreprises ont choisi d’accorder les jours d’absences rémunérées ; par exemple, trois jours d’absence rémunérés à La Poste pour effectuer les démarches (dépôt de plainte, rendez-vous médicaux, relogement…) nécessaires. Outre les congés, la flexibilité du temps de travail peut aussi être cruciale : aménagement d’horaires afin de permettre à la personne de disposer de temps pour les démarches inhérentes aux violences.

Un écosystème de soutien

Souvent, les victimes ne savent pas vers qui se tourner pour obtenir de l’aide, tandis que les entreprises, de leur côté, ne disposent pas toujours de l’expertise nécessaire. C’est pourquoi certains groupes établissent des partenariats avec des associations spécialisées pour orienter les salariées concernées vers des professionnel·les formé·es et proposer des interventions, formations ou ateliers de sensibilisation. En unissant leurs forces avec le tissu associatif, les employeurs contribuent à créer un écosystème de soutien autour de la victime.

Certains partenariats vont plus loin, c’est le cas entre EDF et l’association FIT Une femme, un toit, avec la réalisation de recherche-action et la co-construction de dispositifs adaptés aux réalités de terrain et enrichis par l’expertise associative, ce qui permet à l’entreprise et à l’association de monter en compétences mutuellement.

Ministère chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes, 2024.

Formaliser l’engagement et garantir de nouveaux droits

Certaines entreprises inscrivent leur engagement dans leurs politiques RH avec la signature d’une charte – qu’elle soit interne à l’entreprise ou interentreprises, par exemple la charte OneInThreeWomen.

D’autres entreprises ont fait le choix de l’intégration des violences conjugales dans les accords collectifs relatifs à l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes, ce qu’ont fait des entreprises pionnières, comme Orange, EDF, SNCF, Korian, La Poste, Carrefour, Legrand. Ces engagements négociés avec les partenaires sociaux garantissent de nouveaux droits et les moyens alloués, ils témoignent de la vision partagée entre direction et syndicats de la reconnaissance des conséquences professionnelles des violences conjugales et du rôle du milieu professionnel auprès des victimes.

Considérer les violences conjugales comme un objet à part entière des politiques d’égalité, de diversité et d’inclusion constitue une évolution culturelle majeure dans le monde du travail.

Cela suppose de reconnaître que les violences conjugales ne relèvent pas uniquement de la sphère personnelle ou sociétale, mais qu’elles constituent également un enjeu organisationnel. Il s’agit dès lors d’un nouveau défi managérial, dans la continuité des engagements en faveur de l’égalité entre femmes et hommes, qui doit permettre, en partenariat avec les politiques publiques de lutte contre les violences et les associations féministes spécialistes de l’accompagnement des victimes, de construire un environnement favorable à la sortie des violences.

The Conversation

Séverine Lemière est membre de l’association FIT une femme un toit. Elle mène des recherches-actions avec EDF.

Olga Lelebina ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La prise en compte des violences conjugales, un défi pour les entreprises – https://theconversation.com/la-prise-en-compte-des-violences-conjugales-un-defi-pour-les-entreprises-276715

Handicap et accès à la culture : quand le metal devient vecteur d’inclusion

Source: The Conversation – France (in French) – By Emilie Ruiz, Maitre de conférences HDR, Université Savoie Mont Blanc

Le groupe Slayer au Hellfest, en 2017. Photo Corentin Charbonnier, Fourni par l’auteur

Vingt ans après la loi de 2005 sur l’égalité des droits des personnes en situation de handicap, l’accessibilité des lieux culturels a nettement progressé en France. Mais la participation réelle des publics concernés reste limitée. Une expérimentation menée entre une pension de famille et le Hellfest, en Loire-Atlantique, montre en quoi l’inclusion ne se résume pas à des aménagements techniques.


Un samedi de juin 2023, au milieu des dizaines de milliers de festivaliers réunis au Hellfest (Clisson, Loire-Atlantique), six habitants d’une pension de famille découvrent pour la première fois l’un des plus grands festivals de France. Certains vivent avec des troubles psychiques, d’autres avec des limitations physiques et pourtant, tous participent à une expérience singulière : explorer ce que signifie réellement l’« inclusion » dans un événement culturel singulier. Cette expérimentation, menée avec des résidents de la pension de famille de l’Orangerie, une structure gérée par la Croix-Rouge française, invite à repenser en profondeur la manière dont les institutions culturelles abordent le handicap. Car malgré les progrès réalisés ces dernières années, l’accès à la vie culturelle reste encore limité pour de nombreuses personnes en situation de handicap.

Tenir compte du handicap invisible

Depuis la loi française de 2005 sur l’égalité des droits des personnes handicapées, les lieux culturels ont considérablement amélioré leur accessibilité physique : rampes d’accès, plateformes réservées, signalétique adaptée. Mais un paradoxe demeure : malgré ces aménagements, les personnes en situation de handicap participent encore relativement peu à la vie culturelle et associative. Si le handicap visible est de fait perceptible, le handicap invisible, notamment psychique ou cognitif, reste pour le grand public, méconnu. La diversité des troubles et de leur prise en soin entrave leur plein exercice de la citoyenneté et donc leur participation à des évènements culturels. Le contexte des festivals ne peut être de ce fait limité à la simple implantation d’un accès physique adapté.

Vivre un festival autrement

En s’appuyant sur l’expertise de professionnels, de bénévoles et en expérimentant, les initiatives portées par le Hellfest permettent de proposer une autre approche de l’accessibilité. Par exemple, pour les personnes malentendantes, des gilets vibrants permettant de ressentir physiquement les vibrations de la musique sont proposés. Certains concerts sont aussi partiellement traduits en langue des signes.

Ces dispositifs illustrent une idée simple : l’accessibilité ne consiste pas forcément à reproduire une expérience standard pour tous, mais à permettre des manières différentes de vivre un même événement. Pour les participants de la pension de famille de l’Orangerie, l’expérience du festival s’avère à la fois fascinante et déstabilisante. Les structures monumentales du site, l’intensité sonore ou la densité de la foule peuvent susciter autant d’émerveillement que d’appréhension. Mais ces réactions contrastées révèlent aussi une réalité souvent oubliée : les personnes vivant avec un handicap psychique ne sont pas condamnées à rester à l’écart de ces expériences culturelles. Elles peuvent y participer pleinement, à condition que les conditions soient adaptées et préparées et devenir ainsi expertes de leurs conditions d’accessibilité.

L’inclusion commence bien avant l’événement

Pendant plus d’un an, les participants ont préparé, avec le soutien de leur encadrant, moniteur-éducateur de formation, leur venue : visites du site à vide, participation à la tournée Warm-Up du festival, repérage des espaces accessibles, organisation du suivi médical ou logistique. Cette phase d’anticipation a permis aux résidents de se familiariser progressivement avec l’environnement du festival et d’en réduire les incertitudes.

Le projet n’est pas né d’une décision institutionnelle. Il a été proposé par une résidente lors d’une réunion collective de la pension de famille, puis discuté et adopté par le groupe. Autrement dit, les participants n’ont pas simplement été « inclus » dans un dispositif : ils ont contribué à construire eux-mêmes leur participation.

Une inclusion qui mobilise tout un écosystème

L’inclusion culturelle repose rarement sur un seul acteur. Dans cette expérimentation, plusieurs organisations ont joué un rôle déterminant : la pension de famille de l’Orangerie, la Croix-Rouge française, l’association Culture du cœur, mais aussi des mécènes du festival. Chacun contribue à résoudre une partie des difficultés : financement, accompagnement social, logistique, accès aux billets ou médiation culturelle. Cette configuration rappelle que l’inclusion culturelle est un processus collectif impliquant de multiples organisations. Elle s’imbrique ainsi pleinement dans une démarche partenariale, essentielle au travail social.

Cet écosystème ne peut fonctionner sans le rôle clé de certains acteurs, capables de relier des univers qui communiquent peu entre eux et donc de rendre les frontières entre ces acteurs moins imperméables. Éducateurs spécialisés, médiateurs culturels ou réalisateur, familiers du travail social, peuvent ainsi agir comme des « acteurs-frontières ». Leur rôle consiste à traduire les attentes et les contraintes de chaque milieu (institutions sociales, organisateurs culturels, participants) afin de rendre possible la coopération.

Le metal, un terrain inattendu

Cette expérimentation (dont le documentaire Rendre l’enfer accessible témoigne avec sincérité) invite à repenser les politiques publiques d’accessibilité culturelle, encore largement centrées sur l’adaptation physique des infrastructures. Trois pistes émergent : (1) élargir la définition du handicap prise en compte dans les politiques culturelles, afin d’intégrer davantage les handicaps psychiques ou invisibles, (2) soutenir financièrement les démarches de co-construction avec les publics concernés, et pas seulement les investissements matériels, et (3) former et reconnaître les acteurs-frontières, qui jouent un rôle essentiel dans la mise en relation des différents partenaires.

Souvent associé à une esthétique radicale ou marginale, le metal apparaît rarement dans les débats sur les politiques culturelles. Avec une identité historiquement construite autour de communautés de fans fortement engagées et solidaires, certaines initiatives d’inclusion trouvent un terrain favorable pour se développer : elles ne sont pas sans faire écho à l’éthos de l’identité metal : partager un moment collectif, au-delà des distinctions sociales ou physiques, à l’instar des valeurs qui façonnent ce genre musical et véhiculées par certains groupes tels que Gojira.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Handicap et accès à la culture : quand le metal devient vecteur d’inclusion – https://theconversation.com/handicap-et-acces-a-la-culture-quand-le-metal-devient-vecteur-dinclusion-278494

Les Mayas : des mathématiciens qui lisaient l’avenir dans les étoiles ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Noémie Combe, Enseignante-chercheuse en mathématiques fondamentales à l’ESILV, Pôle Léonard de Vinci

La pyramide El Castillo à Chichén Itzá, au Mexique actuel. Lors des équinoxes, les ombres sur la pyramides semblent guider le dieu serpent vers le sommet. Noémie Combe, Fourni par l’auteur

Mille ans avant l’Europe, les Mayas résolvaient déjà des équations complexes. Armés du seul regard et d’une patience infinie, ils scrutaient le ciel et prédisaient avec précision les éclipses et les trajectoires des planètes.


Embarquons pour un voyage dans des temps reculés. Nous sommes sur les territoires des actuels Mexique, Guatemala, Bélize, Honduras et Salvador. C’est dans ce cadre luxuriant que les Mayas ont bâti un héritage extraordinaire : une astronomie stupéfiante, des mathématiques avancées, une architecture audacieuse et une écriture hiéroglyphique riche.

Ainsi, les cités mayas étaient orientées vers les astres. À Chichén Itzá (actuellement au Mexique), lors des équinoxes, les ombres sur la pyramide El Castillo semblent animer la progression du dieu serpent Kukulkan le long des marches – un phénomène comparable s’observe à El Tajín.

Chichén Itza et le serpent à l’équinoxe (Giulio Magli). Source : Polimi OpenKnowledge.

Les « codex », leurs traités astronomiques, sont un des rares témoignages survivants de ces savoirs. Le plus célèbre est le codex de Dresde. Son mystère est double : l’énigme de ses symboles – glyphes serrés, colonnes de chiffres, divinités codifiées – et celle de son destin.

Comment ce manuscrit du Yucatán a-t-il traversé l’Atlantique pour échouer dans une bibliothèque de Saxe ? La théorie dominante veut que l’Espagnol Hernán Cortés (1485-1547) l’ait envoyé en Europe après la conquête du Mexique, parmi les objets précieux offerts à la cour madrilène. Le manuscrit aurait circulé en Europe avant d’aboutir à Vienne, où, en 1739, le directeur de la bibliothèque royale de Dresde Johann Christian Götze le racheta à un propriétaire le jugeant « incompréhensible et sans valeur », ignorant qu’il tenait l’un des documents astronomiques les plus sophistiqués jamais produits. Götze le rapporta à Dresde, où il est toujours conservé aujourd’hui.

Mars et le secret derrière le nombre 78

Pour déchiffrer les symboles du codex, un détour s’impose. Les Mayas comptaient en base 20 : un point valait une unité, une barre cinq unités, et un coquillage représentait le zéro – concept que l’Europe n’adoptera qu’au XIᵉ siècle.

une page du codex, avec des symboles et un dessin
Extrait du « codex de Dresde », à lire de gauche à droite. Le personnage au nez ornementé, suspendu à droite, est le dieu maya de Mars – la « bête de Mars ». Sa présence confirme que tous les calculs de cette page concernent Mars et ses cycles.
Codex de Dresde, Princeton University Library

Sur la page du codex de Dresde concernent Mars et ses cycles se trouve une suite de nombres : 78, 156, 234, 312, 390, 780. Chaque terme est un multiple de 78. On observe par ailleurs que cette suite est presque une suite arithmétique (une suite telle que la différence entre deux termes consécutifs doit être égale à une constante), mais le dernier terme déroge : il vaut 10 × 78 (au lieu de 6 × 78).

Le 78 correspond à un dixième de la « période synodique » de Mars, c’est-à-dire le temps pour retrouver la même position dans le ciel, vue depuis la Terre, soit 780 jours. Les Mayas l’avaient calculée avec une précision remarquable : 780 jours contre 779,94 jours aujourd’hui. Les cinq premiers termes balisent les étapes intermédiaires, et le dernier marque le cycle complet.

Le zodiaque maya comptait 13 constellations le long de l’écliptique, et Mars met 260 jours (13 × 20) pour le parcourir. Trois traversées complètes du zodiaque maya correspondent exactement à 780 jours. Cette durée de 260 jours correspond aussi au Tzolk’in, le calendrier rituel maya, ce qui permet d’aligner parfaitement le rythme de Mars et le calendrier. Ainsi, la suite de nombres sur le codex formait une table de navigation céleste.

Les éclipses lunaires

Une autre page du codex présente une nouvelle suite de nombres : 9 360, 9 537, 9 714, 9 891, 10 039. Jusqu’à 9 891, chaque valeur augmente de 177 jours (9 183 + 177 = 9 360, 9 360 + 177 = 9 537, 9 537 + 177 = 9 714, 9 714 + 177 = 9 891). Mais ici encore, le dernier terme rompt le schéma : 10 039 = 9 891 + 148, révélant un second cycle.

symboles et dessins du codex
Extrait du « codex de Dresde », à lire de gauche à droite, qui révèlent les connaissances sur les périodes des éclipses lunaires.
Codex de Dresde, Princeton University Library

Ceci n’est pas une erreur : si la période synodique de la Lune est de 29,5 jours environ, toutes les pleines lunes ne donnent pas lieu à une éclipse. L’intervalle entre deux éclipses consécutives correspond à 5 ou 6 lunaisons (soit 148 ou 177 jours).

En effet, l’orbite de la Lune est inclinée d’environ 5° : les éclipses ne se produisent qu’au voisinage d’un nœud orbital. Le Soleil y passe tous les 173,31 jours (la saison d’éclipses), et il s’écoule nécessairement 5 ou 6 lunaisons entières entre deux éclipses.

Les Mayas avaient calculé la période synodique de la Lune à 29,53 jours, à quelques secondes de la mesure moderne. Certains multiples coïncidaient avec les saisons d’éclipses, leur permettant de les anticiper.

schéma terre, lune, soleil
Schéma expliquant pourquoi toutes les pleines Lunes ne résultent pas en éclipses.
Noémie Combe, Fourni par l’auteur

Le système mathématique des Mayas

La sophistication mathématique des Mayas transparaît jusque dans leur quotidien. Ils pratiquaient instinctivement ce que l’on appelle aujourd’hui l’arithmétique modulaire. Le principe en est simple : plutôt que de considérer la valeur d’un nombre, l’arithmétique modulaire s’intéresse uniquement au reste qu’il laisse après division par un nombre de référence – le modulo (ici, modulo 20). Les Mayas, sans jamais employer ce vocabulaire, appliquaient précisément cette logique, et ce, bien avant que le mathématicien allemand Carl Friedrich Gauss (1777-1855) n’en pose les bases formelles au tournant du XIXᵉ siècle. Aujourd’hui, on trouve un écho de ce genre de mathématiques dans des domaines aussi contemporains que la cryptographie et la sécurité informatique.

En langage moderne, ces calculs s’interprètent comme des opérations dans l’anneau ℤ/20ℤ. Cette notion d’anneau est l’une des pierres angulaires des mathématiques contemporaines, au cœur de l’algèbre abstraite de la fin du XIXᵉ siècle. Parmi ses fondateurs figure le mathématicien Richard Dedekind (1831–1916).

Les pages du codex recèlent encore bien des zones d’ombre et de mystère. Qui sait quels secrets dorment encore dans les colonnes de glyphes du codex, attendant d’être dévoilés ?

The Conversation

Noémie Combe ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les Mayas : des mathématiciens qui lisaient l’avenir dans les étoiles ? – https://theconversation.com/les-mayas-des-mathematiciens-qui-lisaient-lavenir-dans-les-etoiles-278821

Les éjaculations fréquentes amélioreraient la qualité du sperme, selon une nouvelle étude

Source: The Conversation – France in French (3) – By Rebecca Dean, Research Fellow, Department of Biology, University of Oxford

On savait que la qualité du sperme déclinait avec les années. De nouveaux travaux révèlent que les spermatozoïdes s’altèrent également durant les périodes d’abstinence, ce qui pourrait avoir des conséquences en matière de fertilité.


En matière de reproduction, la biologie féminine est souvent vue comme un implacable compte à rebours. Les femmes naissent en effet avec une réserve d’ovocytes qui durera leur vie entière. Cela signifie que l’âge d’une femme et celui de ses ovocytes coïncident généralement. Autrement dit, plus une femme avance en âge, plus ses ovocytes vieillissent.

La reproduction masculine est régie, quant à elle, par des mécanismes différents. Les spermatozoïdes sont produits de manière continue à partir de la puberté, et peuvent être stockés dans les voies génitales avant l’éjaculation. En d’autres termes, l’âge d’un homme et celui de ses spermatozoïdes ne sont pas forcément les mêmes. Mais qu’advient-il des gamètes mâles durant cette période d’attente ?

Les hommes souhaitant procréer se voient fréquemment conseiller d’observer une période d’abstinence sexuelle de quelques jours avant d’avoir une relation sexuelle, afin de permettre une augmentation de la concentration en spermatozoïdes de leur éjaculat. S’il est avéré que l’abstinence accroît la numération spermatique, le volume éjaculé n’est pas l’unique facteur déterminant le degré de fertilité.

Les résultats de notre nouvelle étude démontrent que chez l’être humain (ainsi que chez d’autres espèces animales), les spermatozoïdes qui sont stockés durant les périodes d’abstinence subissent un processus de « sénescence » et voient en réalité leur qualité s’altérer.

Nous savions déjà que la fertilité masculine décline avec l’âge. Déterminer si la durée de stockage des spermatozoïdes contribue à ce déclin est d’autant plus opportun à notre époque que l’activité sexuelle semble en recul, en particulier chez les jeunes. Conjuguée à la tendance mondiale au report de la parentalité, cette évolution pourrait accroître encore la baisse de la fécondité observée à l’échelle du globe.

Stress et épuisement

Dans le cadre de nos travaux, nous avons compilé les données portant sur la semence de près de 55 000 hommes ayant participé à 115 études publiées dans des revues scientifiques. Nos analyses indiquent que lorsqu’un homme s’abstient d’éjaculer, la santé de ses spermatozoïdes décline de manière significative. Leur capacité de déplacement (mobilité spermatique) et leur viabilité s’amenuisent, tandis que leur ADN subit davantage de lésions.

Nous avons identifié deux causes probables à ces phénomènes. La première est le stress oxydatif (que l’on peut schématiquement considérer comme une sorte de « rouille » biologique) qui s’accumule dans les spermatozoïdes et peut les endommager. La seconde est l’épuisement énergétique : à l’inverse de la plupart des cellules, les spermatozoïdes sont extrêmement actifs, mais n’ont qu’une capacité limitée à reconstituer leurs réserves d’énergie. En cas de stockage prolongé, ils se retrouvent tout simplement à court de carburant…

Avant de fournir un échantillon de sperme destiné à être analysé, ou à être employé dans le cadre d’un traitement destiné à améliorer la fertilité ou une procédure de type FIV (fécondation in vitro), l’Organisation mondiale de la santé préconise une période d’abstinence allant de deux à sept jours. Cependant, nos travaux laissent entendre que des délais plus courts pourraient s’avérer préférables pour optimiser la qualité spermatique des échantillons.

Ces observations corroborent une découverte récente selon laquelle, dans le cadre d’une procédure de FIV, une éjaculation survenant moins de 48 heures avant le prélèvement améliore les résultats des traitements par rapport à des durées d’abstinence plus longues.

Elles sont également en ligne avec une hypothèse formulée par les biologistes évolutionnistes. Nous savons que chez les primates, la masturbation, qui entraîne des éjaculations fréquentes, améliore la qualité des éjaculats. Ce constat, mis en perspective avec nos propres résultats, suggère que la masturbation masculine pourrait présenter un avantage adaptatif : elle permettrait l’évacuation des spermatozoïdes stockés et altérés.

La détérioration du sperme ne se produit pas seulement lorsque celui-ci est stocké dans l’organisme masculin. Elle peut également survenir après l’accouplement, lors du stockage au sein des voies génitales féminines. Si les spermatozoïdes humains ne survivent que quelques jours chez la femme, dans d’autres espèces animales, telles que les fourmis, les abeilles ou les chauves-souris, le sperme peut être conservé dans le corps des femelles pendant plusieurs mois, voire plusieurs années, avant d’être employé pour fertiliser les œufs.

De la faune à l’humain : une constante biologique

Afin de vérifier si l’altération du sperme durant le stockage correspond à un schéma biologique universel, nous avons examiné les données de 56 études couvrant 30 espèces animales différentes, incluant des oiseaux, des abeilles, des reptiles et divers mammifères. Là encore, nous avons constaté que la qualité spermatique déclinait effectivement durant la phase de stockage. Les pères ayant stocké leur sperme avant l’éjaculation ou les mères l’ayant conservé avant la fertilisation ont produit des embryons dont les chances de survie étaient moindres.

Selon nous, ces résultats ne sont pas uniquement dus à la dégradation de l’ADN. Il se pourrait également que, par rapport aux spermatozoïdes fraîchement produits, les spermatozoïdes stockés présentent un profil d’expression génique différent (autrement dit, que les gènes qui sont activés chez eux soient dans une configuration différente).

Fait intéressant, le sperme s’altère à un rythme plus lent chez les femelles que chez les mâles. Cela pourrait s’expliquer par le fait que les femelles de diverses espèces qui stockent les spermatozoïdes ont développé des organes spécialisés qui sécrètent des antioxydants. Ces substances nourrissent et protègent les spermatozoïdes stockés, prolongeant ainsi leur durée de vie fonctionnelle.

En définitive, qu’il s’agisse des souris ou des humains, les spermatozoïdes, tout comme les ovocytes, possèdent une « date de péremption ». Lorsque leur stockage s’étire excessivement avant la fécondation, leur qualité périclite.

De nombreux troubles de la fertilité dépendent de facteurs qui échappent à notre contrôle. Ils peuvent être la conséquence de notre exposition à des polluants environnementaux, au stress, ou résulter de notre bagage génétique. La durée de stockage du sperme, en revanche, est un paramètre aisément modifiable. Nos travaux suggèrent qu’en perspective d’une fécondation, il pourrait être intéressant de privilégier des spermatozoïdes issus d’une éjaculation récente. Cette intervention simple, en optimisant la qualité séminale, pourrait offrir un gain substantiel en matière de fertilité.

The Conversation

Rebecca Dean bénéficie d’une bourse Daphne Jackson financée par le NERC.

Irem Sepil bénéficie d’un financement du BBSRC et de la Royal Society.

Krish Sanghvi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les éjaculations fréquentes amélioreraient la qualité du sperme, selon une nouvelle étude – https://theconversation.com/les-ejaculations-frequentes-amelioreraient-la-qualite-du-sperme-selon-une-nouvelle-etude-279464

Séparatisme, jihād, laïcité : la bataille des mots autour de l’islam de France

Source: The Conversation – France in French (3) – By Ali Mostfa, Maître de conférences, HDR en sociologie du fait islamique, UCLy (Lyon Catholic University)

Dans un contexte où l’islam est régulièrement présenté comme un défi pour la cohésion nationale, la Grande Mosquée de Paris publie un guide, Musulmans en Occident. Pratique cultuelle immuable, présence adaptée, destiné à « adapter » la présence musulmane au cadre français. Son interprétation de termes, tels que séparatisme, jihād, laïcité, ou islamophobie, déplace la compréhension de ce qu’est – et n’est pas – l’islam. Par exemple, le guide réinscrit la laïcité dans une généalogie islamique, ou considère le « séparatisme » comme un phénomène extérieur à la doctrine.


La Grande Mosquée de Paris, par l’intermédiaire de la commission dite « religieuse » chargée de la rédaction du guide, propose une interprétation de certains termes centraux du débat sur l’islam de France à travers son guide Musulmans en Occident. Pratique cultuelle immuable, présence adaptée. Héritière d’une histoire d’institutionnalisation étroitement liée à l’État, la Grande Mosquée occupe une position d’interface : elle se présente comme partenaire des pouvoirs publics pour encadrer un islam compatible avec le cadre laïc et républicain.

Dans le même temps, elle se situe en tension, ou en compétition, avec d’autres pôles de représentation (fédérations, courants, instances nationales successives), ce qui relativise sa capacité à parler au nom de « l’islam de France ». Son entreprise de redéfinition est particulièrement intéressante concernant certains termes controversés tels que séparatisme, jihād, laïcité ou islamophobie.

Séparatisme

Lorsque le mot « séparatisme » est mobilisé dans le débat public, il renvoie à l’idée d’une contre-société islamiste menaçant la cohésion nationale. Dans le discours des Mureaux du 2 octobre 2020, Emmanuel Macron désigne un projet politico-religieux visant à soustraire certains groupes à la loi commune et à fragiliser l’unité républicaine. Le terme fonctionne comme une catégorie englobante : il relie radicalisation, influences étrangères, repli communautaire et menace sécuritaire dans une même matrice interprétative.

La Grande Mosquée ne conteste ni l’existence de phénomènes de repli ni la légitimité de l’État à intervenir. Mais elle soutient que la notion, telle qu’elle est mobilisée par les responsables politiques et les médias, ne possède pas d’équivalent doctrinal dans la tradition islamique classique. Les catégories médiévales parfois convoquées pour suggérer une logique intrinsèque de séparation, comme dār al-islām et dār al-ḥarb, sont replacées dans leur contexte historique et géopolitique.

En mobilisant des principes juridiques d’adaptation, comme la darūra (la nécessité) ou la recherche de la maṣlaḥa (l’intérêt commun), ainsi que des références scripturaires, notamment le verset 14 de la sourate 49 valorisant la pluralité des peuples, le guide défend une thèse claire : le repli séparatiste ne procède d’aucune obligation religieuse.

Le déplacement est décisif. Là où le discours politique tend à inscrire le « séparatisme » dans une problématique structurelle touchant à l’islamisme et, plus largement, à l’organisation du religieux, le guide en fait un phénomène contingent, extérieur à la doctrine. Sans nier le terme, il le circonscrit et en fait un problème social ou politique, à travers le concept de « citoyenneté musulmane » (muwāṭana), comprise comme l’affirmation de la compatibilité entre la pratique religieuse et l’adhésion aux valeurs démocratiques, tout en le privant de fondement théologique. Ce faisant, la Grande Mosquée ne s’oppose pas frontalement à l’action publique, elle en redéfinit les implications religieuses.

Jihād

Un mécanisme comparable apparaît à propos du « jihād », autre mot devenu central dans les représentations sécuritaires.

Dans l’espace médiatique, il est largement assimilé à la violence armée. Le guide propose une lecture appuyée sur des usages textuels et juridiques classiques : il rappelle d’abord l’étymologie (« effort, lutte ») et met au premier plan le combat intérieur contre ses propres faiblesses, souvent désigné dans la tradition comme « jihād majeur ». Le Coran qualifie d’ailleurs une fois le jihād de « grand » (Q 25:52). La dimension armée, qualifiée de « jihād mineur », n’est pas niée, mais strictement encadrée : défense contre une agression, protection des opprimés, respect de limites précises interdisant toute violence indiscriminée (Q 2:190). Cette approche n’efface pas l’histoire des usages violents du terme, elle en conteste la centralité doctrinale. Autrement dit, ce qui structure la perception publique, la violence, devient une dimension secondaire et conditionnelle, tandis que l’effort moral est présenté comme le cœur normatif du concept.

Dans cette perspective, la guerre n’est pas désignée par jihād dans le texte coranique, qui recourt plutôt à qitāl (« combat armé »), voire à ḥarb, pour désigner la guerre au sens strict. La conflictualité n’y apparaît toutefois jamais comme un horizon autonome : elle est pensée dans une tension normative avec les notions de paix et de réconciliation – ṣulḥ, ṣalāḥ ou iṣlāḥ – qui visent à restaurer l’ordre face au fasād (« désordre, corruption »).

En revanche, jihād a fait l’objet, tout au long de l’histoire de la pensée islamique, d’un investissement interprétatif soutenu, au point de devenir un lieu de controverses et un terrain de conflits d’interprétation.

Laïcité

Le guide reprend la définition juridique de référence de la laïcité – liberté de conscience, neutralité de l’État, loi de 1905 –, mais il la met en parallèle avec des versets coraniques et avec la Charte de Médine (622), présentée comme un précédent historique de coexistence entre communautés religieuses sous une autorité commune. Ce rapprochement ne vise pas seulement à démontrer une compatibilité formelle. Il tend à réinscrire la laïcité dans une généalogie islamique, en suggérant que le pluralisme relève aussi de ressources internes à la tradition.

À travers ce déplacement, les rédacteurs du glossaire reconfigurent le cadre d’évaluation. La laïcité ne fonctionne plus uniquement comme une norme externe à laquelle l’islam devrait se conformer, mais comme un principe pouvant être mis en correspondance avec des catégories internes à la tradition. Le rapport implicite d’asymétrie s’en trouve transformé : l’islam n’est plus seulement sommé de prouver sa compatibilité, il est présenté comme disposant déjà de ressources permettant de penser la coexistence dans un cadre politique commun.

Islamophobie

L’entrée « islamophobie » révèle une autre facette de cette entreprise. Le terme y est défini comme une forme de discrimination visant des personnes en raison de leur appartenance réelle ou supposée à l’islam, ancré dans le droit de la lutte contre les discriminations. Or, les pouvoirs publics privilégient souvent l’expression « actes antimusulmans », estimant que « islamophobie » peut brouiller la distinction entre critique d’une religion, protégée par la liberté d’expression, et haine envers des individus. Cette réserve contraste avec la reconnaissance du terme dans certaines instances internationales, comme l’illustre l’instauration par les Nations unies d’une journée internationale de lutte contre l’islamophobie.

Dans ce contexte, le guide ne développe pas longuement cette controverse, mais il l’intègre à sa manière en faisant figurer dans le glossaire le néologisme « musulmanophobie », présenté comme une alternative moins controversée, car centré sur les personnes plutôt que sur la religion. Ce choix est révélateur de la démarche d’ensemble. Conscients des résistances que suscite le terme, les rédacteurs privilégient un mot de rechange qui préserve la réalité discriminatoire tout en désamorçant le débat sémantique, illustrant ainsi, à l’échelle d’un seul mot, la logique même du takyīf (« adaptabilité »).

Adaptabilité ou islam de France ?

Ces redéfinitions obéissent à une logique d’ensemble, dont la clé de lecture est la notion d’« adaptabilité ». Le guide la formule à travers le concept de takyīf, qu’il présente comme une capacité à ajuster l’application des normes au contexte et aux situations concrètes, et en fait la deuxième entrée du glossaire. L’ajustement au contexte y est présenté non comme une concession à la modernité occidentale, mais comme une exigence propre à la tradition juridique islamique. L’islam n’y apparaît pas comme un bloc figé en confrontation avec la République, mais comme une tradition dotée d’une capacité d’interprétation et d’ajustement internes.

Le choix de placer l’« adaptabilité » (takyīf) au cœur de la démarche n’est pas anodin face à la notion d’« islam de France », centrale dans les discours politiques récents. Les deux notions recouvrent des logiques distinctes.

L’« islam de France » suppose une reformulation normative, où c’est l’islam lui-même qui est appelé à se redéfinir structurellement et à intérioriser des normes extérieures à sa tradition. L’« adaptabilité » (takyīf) procède d’une tout autre démarche : ajuster les modalités de présence au contexte français en puisant dans les ressources propres de la tradition islamique. Dans le premier cas, l’impulsion vient de l’extérieur, dans le second, elle est revendiquée comme interne.

Changer les termes du débat ?

Le guide de la Grande Mosquée de Paris ne mettra certainement pas fin aux désaccords. Il opère cependant un geste important en refusant que les catégories forgées dans l’arène politique définissent seules le sens des termes qui structurent le débat public sur l’islam. Cette intervention survient dans un moment où l’islam est saisi dans l’espace public à travers une inflation de dénominations qui ne se limitent pas à des mots isolés, mais qui prennent souvent la forme de syntagmes récurrents – islam radical, islam modéré, islam religieux, islam politique – constituant progressivement un micro-système terminologique qui organise ce débat. Dans cette dynamique, chaque nouvelle catégorie agit comme un acte de nomination : elle sélectionne certains traits, en écarte d’autres et contribue à fixer une représentation particulière de l’islam dans la société française. Le débat ne porte donc pas seulement sur des réalités sociales, mais sur les opérations discursives par lesquelles ces réalités sont constituées comme problèmes publics.

Dans un contexte politique où ces opérations de nomination tendent à se multiplier, se pose aussi la question de l’adresse même de ce glossaire. À bien des égards, son destinataire implicite ne semble pas tant être les musulmans de France que les acteurs publics avec lesquels se négocient les termes mêmes du débat. Le geste consistant à redéfinir ces mots apparaît ainsi moins comme une simple clarification interne que comme une tentative d’intervenir, par le langage, dans la manière dont l’islam est qualifié et gouverné.

The Conversation

Ali Mostfa ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Séparatisme, jihād, laïcité : la bataille des mots autour de l’islam de France – https://theconversation.com/separatisme-jihad-la-cite-la-bataille-des-mots-autour-de-lislam-de-france-276898

Lire pour apprendre ? Comment l’IA transforme le rapport des étudiants aux bibliothèques

Source: The Conversation – France (in French) – By Cécile Touitou, Responsable de la mission Prospective à la bibliothèque / DRIS, Sciences Po

En trois ans à peine, l’intelligence artificielle générative s’est imposée comme un outil incontournable dans les routines de recherche des étudiants, bousculant leur façon d’apprendre tout en remodelant aussi profondément leur rapport aux livres, même dans des filières comme les sciences humaines où ils ont longtemps eu une place centrale.


Dans un paysage saturé d’informations, quelles stratégies les étudiants européens développent-ils pour mener leurs recherches académiques ? Entre quête d’efficacité et pression du temps, ils privilégieraient les contenus « rentables », préférant souvent s’appuyer sur l’IA pour obtenir des synthèses plutôt que de consulter les sources primaires.

C’est ce que nous apprend le baromètre des compétences informationnelles initié par le réseau des bibliothécaires de l’alliance universitaire européenne CIVICA. Les résultats de cette enquête transnationale, menée en partenariat avec l’Ifop, témoignent d’un écosystème en tension et pointent un risque de mésusage des IA génératives. Ils permettent aussi d’interroger des tendances de fond de nos sociétés, comme le rapport au livre.

Jusqu’ici central dans les apprentissages, en particulier dans des filières comme les sciences humaines, le livre, en format numérique ou papier, est-il désormais supplanté par d’autres ressources et outils ?

Google et ChatGPT d’abord… les bibliothèques ensuite ?

Pour un étudiant, mener des recherches, lire des ouvrages, élargir les apprentissages est depuis toujours une condition essentielle à sa réussite. À mesure que l’océan informationnel s’étend, y naviguer devient plus complexe, voire plus anxiogène.

Et si l’IA permettait non seulement d’accéder à cette « bibliothèque universelle » mais aussi de « l’ingurgiter » sans la lire, et de court-circuiter ainsi un chemin perçu comme semé d’embûches jusqu’au texte original dans son intégralité ?

Les efforts déployés pour la recherche d’information sont limités pour la plupart des répondants, mais une importante minorité y consacre « beaucoup » de temps. Cette activité prend de l’ampleur à mesure que les étudiants avancent dans les études. Alors que 41 % y consacrent de deux à cinq heures par semaine, une proportion tout aussi importante (41 %) y consacre six heures et plus, 24 % des doctorants déclarant même y passer plus de dix heures hebdomadaires.

Près de 55 % des répondants évoquent le stress généré par l’abondance de sources, la part monte à 62 % dans la population des doctorants, voire à 64 % pour les étudiants en droit.

Ils cherchent, pensent savoir le faire… mais le font-ils efficacement compte tenu de la très grande hétérogénéité des interfaces et de la complexité des périmètres documentaires de chacun de ces réservoirs ? Les bibliothécaires académiques constatent au quotidien la fragilité de leurs compétences en la matière.

Interrogés sur leurs connaissances de base, les étudiants se sentent confiants, mais leur confiance s’érode lorsqu’il s’agit des compétences les plus techniques. Environ 73 % se sentent à l’aise pour trouver des informations et 71 % pour évaluer leur fiabilité, mais ce chiffre tombe à 58 % pour la gestion des références bibliographiques et à 54 % pour l’utilisation des bases de données universitaires.

La recherche sur Internet est le point d’entrée par défaut (71 %) ; on entend par là des moteurs de recherche généraliste type Google que 67 % des étudiants en master déclarent utiliser et 49 % des doctorants. Ces derniers privilégient cependant les moteurs académiques du type Google Scholar (76 % versus 49 %).

Les répondants déclarent que l’IA générative est devenue – en à peine trois ans – un usage courant (61 %), en deuxième place des réponses, devant les listes de lectures fournies par les enseignants (59 %) et loin devant les catalogues des bibliothèques (38 %). Le déclaratif sur l’usage de l’IA à des fins académiques est très différent selon l’université de l’étudiant. Cette grande dispersion des niveaux d’usage révèle également une grande variété selon les niveaux et les disciplines et l’accompagnement institutionnel et académique.

Livres imprimés : un usage contrasté selon le niveau et la discipline

En 2025, le numérique fragmente le temps étudiant, envahit les temps morts et impose des arbitrages fondés sur la rentabilité académique. Dans ce contexte, comment trouver le temps de « lire » ?

À la proposition « Ma charge de travail universitaire est tellement lourde et les délais tellement courts que je n’ai pas assez de temps pour une lecture approfondie et critique » 73 % des étudiants de niveau bachelors acquiescent, 76 % des masters et 69 % des doctorants. Sept étudiants en master sur dix déclarent même « la plupart du temps, je lis des résumés de livres ou d’articles plutôt que des livres/articles entiers » (4,5 sur 10 pour les doctorants) !

Si l’on constate une érosion des prêts d’ouvrages imprimés et de la consultation électronique dans toutes les bibliothèques universitaires du monde, qu’en est-il concrètement des pratiques étudiantes ?

Seuls 17 % des répondants citent les livres et/ou les e-books parmi leurs sources « les plus utiles ou pertinentes » pour le travail académique, mais ils sont 46 % à déclarer les utiliser. Ce décalage est important : on utilise le livre, mais on ne le considère pas comme ressource de référence. C’est particulièrement vrai pour les bachelors et les étudiants en sociologie du panel de l’alliance CIVICA où les écarts sont les plus élevés. A contrario, c’est pour les doctorants et les étudiants en histoire qu’il est le plus faible. Les réponses par niveau (LMD) ou par discipline montrent des situations très différentes entre usage et utilité perçue par sous-population, comme on peut le lire sur le graphique suivant.

On mesure un usage des livres imprimés globalement faible mais cette moyenne recouvre des réalités très polarisées : si 28 % des répondants déclarent les utiliser pour rechercher des informations liées à leurs travaux, c’est le cas pour 25 % en master vs 45 % en doctorat ; 75 % en histoire vs 14 % en Affaires publiques.


Fourni par l’auteur

Et si, au lieu d’une prise de distance des étudiants par rapport au livre imprimé, on assistait simplement à une spécialisation des usages en fonction des besoins, de l’offre éditoriale et du type de travaux dans chaque discipline ? Les faibles utilisateurs de livres imprimés peuvent consulter des articles en ligne, par exemple.

Les livres imprimés semblent être devenus une ressource de niche, surtout mobilisée par les doctorants, dans des travaux nécessitant de la littérature approfondie ou dans des domaines où le numérique est moins développé. Pour les plus jeunes, manque de temps, faible rentabilité académique, ou manque d’appétence pour la lecture sont parmi les explications que l’on peut avancer à cette désaffection massive, même s’il existe toujours de gros lecteurs.

Quel usage des e-books ?

S’ils ne lisent plus sur papier, le font-ils en ligne comme l’ont pensé bien des médias ? Près de 65 % des étudiants disent préférer la version numérique au papier quand ils ont le choix entre les deux versions, surtout les doctorants (75 %) plus que les bachelors (63 %), témoignant d’une accoutumance avec les années d’études à une lecture plus pratique du support numérique et une meilleure compréhension de l’écosystème des publications scientifiques en ligne.


Fourni par l’auteur

L’usage déclaré des e-books est en moyenne 6 points plus élevé que celui de l’imprimé (12 pour les bachelors !), pour autant seulement 33 % des répondants déclarent les utiliser ; 22 % les utilisent tout le temps ou fréquemment, 12 % quelques fois ; mais 67 % rarement ou jamais ! On constate donc que le support n’est pas la solution à ce problème.

Globalement, 75 % des étudiants en master déclarent donc ne pas utiliser les ouvrages imprimés, et 72 % les ouvrages numériques, un constat qui pose beaucoup de questions. Les étudiants de master semblent privilégier d’autres types de ressources, notamment les bases de données académiques.

Pour beaucoup, retrouver rapidement les ouvrages recommandés peut devenir un obstacle : listes de lecture dispersées, références incomplètes, faible visibilité des exemplaires disponibles ou des versions numériques… Autant de freins qui poussent certains étudiants à se tourner vers des sources plus facilement accessibles, même si elles sont parfois moins fiables ou moins adaptées.

Adoption massive mais confiance mitigée

Concomitamment à ces évolutions qui percutent le rapport à l’imprimé, l’IA est devenue un outil incontournable pour les étudiants, mais cette adoption massive ne s’accompagne pas d’une confiance équivalente dans les contenus générés ni de recommandations institutionnelles claires.

L’IA n’est pas systématiquement considérée comme pertinente sur le plan académique. L’écart entre l’utilisation fréquente et l’utilité perçue suggère des pratiques hétérogènes : certains étudiants s’appuient sur l’IA comme un outil d’aide courant, tandis que d’autres l’utilisent occasionnellement ou restent sceptiques quant à sa valeur académique.

Environ un étudiant sur deux ferait confiance à l’IA pour générer des idées pour un projet de recherche. La confiance s’effondre lorsque l’IA est utilisée pour la recherche de sources et le référencement. Les étudiants attribuent une note élevée à l’IA pour la traduction (86 % de fiabilité) et une note relativement élevée pour la synthèse (71 %) et la compréhension de concepts complexes (69 %), mais leur confiance chute fortement pour la recherche d’articles scientifiques (38 %) et la suggestion de sources (32 %), précisément là où les erreurs peuvent compromettre la qualité académique.

En l’espace de trois ans, le recours à l’IA pour contourner la lecture directe d’un texte, obtenir un résumé ou extraire les idées phares s’est imposé comme une pratique courante, nouvelle étape de cette mutation des pratiques lectorales des jeunes étudiée dès la fin du siècle dernier. Un rapport « utilitariste » au livre s’impose dans un écosystème informationnel en pleine mutation où la tentation des intermédiaires qui facilitent l’accès et l’appropriation des contenus peut être considérée comme un risque ou une opportunité.


Cet article a été écrit par Cécile Touitou, responsable de la cellule « prospective » de la bibliothèque de Sciences Po, avec la collaboration de Sophie Forcadell, chargée de mission université européenne CIVICA à la bibliothèque de Sciences Po Paris.

The Conversation

Cécile Touitou est présidente de la commission CN 46-8 de l’Afnor “Information et documentation – Qualité, statistiques et évaluation des résultats”.

Sophie Forcadell est membre des bibliothèques académiques LIBER.

ref. Lire pour apprendre ? Comment l’IA transforme le rapport des étudiants aux bibliothèques – https://theconversation.com/lire-pour-apprendre-comment-lia-transforme-le-rapport-des-etudiants-aux-bibliotheques-277570

Bien plus que du football : les répercussions de l’attribution de la Coupe d’Afrique des Nations au Maroc

Source: The Conversation – France in French (3) – By Tapiwa Seremani, Assitant Professor in Business Ethics, IÉSEG School of Management

La Coupe d’Afrique des Nations, organisée tous les deux ans, se donne toujours pour objectif de mettre en évidence la supposée unité du continent. La dernière édition en date, au Maroc, a eu dans une large mesure l’effet inverse, la finale ayant été entourée de tensions maximales, qui ont nettement dépassé les limites du terrain. Deux mois plus tard, la Confédération africaine de football a décidé de retirer le trophée au Sénégal et de proclamer le Maroc, défait sur le terrain, finalement vainqueur – une mesure tardive qui a encore jeté de l’huile sur le feu, attisant soupçons de corruption, commentaires racistes et renfermement identitaire.


Si la finale de la 35e édition de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN), disputée entre le Sénégal et le Maroc le 18 janvier 2026, a suscité de vifs débats autour des notions de justice et de corruption dans le football africain, rares étaient ceux qui pouvaient anticiper l’ampleur des fractures politiques et culturelles déclenchées par la décision de la Confédération africaine de football (CAF), le 17 mars, soit deux mois après la rencontre, de retirer le titre au Sénégal pour l’attribuer au Maroc.

Un scandale continental

L’événement a rapidement dépassé le cadre strictement sportif. Depuis cette décision, des informations font état du placement du trophée sous protection militaire au Sénégal. Plusieurs figures majeures du football africain, telles que George Weah – unique lauréat africain du Ballon d’Or et ancien président du Liberia – ou encore Claude Le Roy, ancien sélectionneur du Cameroun, du Ghana et du Sénégal, se sont élevées contre la décision de la CAF. Le gouvernement sénégalais s’est entretenu avec la Fédération sénégalaise de football, exigeant l’ouverture d’une enquête formelle sur cette décision en raison de soupçons de corruption. Parallèlement, les réseaux sociaux se sont trouvés saturés de contenus racistes opposant l’Afrique du Nord à l’Afrique subsaharienne.

Ces tensions, dès le lendemain de la finale, ont débordé des frontières du continent, se manifestant également dans des espaces marqués par une forte présence de diasporas africaines, tels que Paris, Bruxelles ou Londres. Dès lors, au-delà des enjeux sportifs, le dommage le plus durable de cette décision réside sans doute dans les divisions et conflits qu’elle a ravivés entre Africains, souvent selon des lignes raciales et des clivages hérités de l’époque coloniale.

La CAN constitue sans doute le plus grand événement culturel organisé sur le continent africain pour mettre en valeur à la fois les performances sportives et l’unité africaine. D’un point de vue strictement sportif, la décision de la CAF est sans précédent. Rappelons qu’à la création de la CAF et de la CAN en 1957, l’objectif politique était de construire une organisation et un événement panafricains unifiés, porteurs d’une identité postcoloniale commune destinée à dépasser les lignes de fracture héritées de la colonisation – notamment entre Afrique francophone et anglophone, entre Afrique du Nord et Afrique subsaharienne, ou encore entre identités arabe et noire. On en est loin.

Le contexte sportif

Pour comprendre la décision de la CAF et les divisions qu’elle a engendrées, il est utile de revenir sur les événements ayant précédé et jalonné la rencontre censée désigner le champion d’Afrique. Avant même la finale, les tensions étaient palpables, nourries par la conviction croissante, chez certains supporters et au sein de plusieurs équipes, que l’arbitrage favorisait le Maroc, pays hôte. Cette perception a été renforcée par des informations selon lesquelles, à Rabat, l’équipe sénégalaise n’aurait pas bénéficié d’escorte policière lors de ses déplacements vers son hôtel et vers le stade.

Le déroulement du match lui-même s’est avéré particulièrement controversé. Des ramasseurs de balle et même des joueurs marocains auraient tenté de priver le gardien sénégalais de sa serviette – un accessoire essentiel pour essuyer ses gants et le ballon en cas d’humidité, pratique courante dans le football professionnel. Le point de rupture survient lorsque, en fin de match, le Sénégal inscrit un but finalement refusé par l’arbitre pour une faute antérieure. Quelques instants plus tard, un penalty est accordé au Maroc.

En signe de protestation face à ce qu’il percevait comme une injustice manifeste, l’entraîneur sénégalais a appelé ses joueurs à quitter le terrain, ce qu’ils ont fait. Une partie des supporters sénégalais a alors tenté d’envahir la pelouse. Le capitaine du Sénégal, Sadio Mané, resté sur le terrain, s’est efforcé de convaincre ses coéquipiers de reprendre le jeu, ce qu’ils ont finalement accepté après une interruption d’environ quinze minutes (interruption qui justifiera, deux mois plus tard, la décision de la CAF de proclamer que le Sénégal a eu match perdu par forfait). Le Sénégal a inscrit un but en prolongation, s’adjugeant ainsi la victoire et se voyant finalement remettre la Coupe.

Toutefois, nous l’avons dit, la fédération marocaine a immédiatement déposé une plainte auprès de la CAF, laquelle a été acceptée : près de deux mois plus tard, le titre a été officiellement attribué au Maroc.

Les conséquences ont été immédiates. Des informations ont fait état d’agressions visant des Africains subsahariens au Maroc. En cette fin mars, dix-huit supporters sénégalais demeurent emprisonnés au Maroc, accusés de « vandalisme » pour leur comportement durant la finale du 18 janvier.

Si une part importante des analyses s’est concentrée sur les implications sportives – notamment en raison du caractère inédit de la décision de la CAF –, l’ampleur des fractures sociales et culturelles qu’elle a engendrées apparaît tout aussi frappante qu’inquiétante.

La fragilité de l’identité panafricaine

La création de la CAF et l’organisation de la première CAN en 1957 s’inscrivent dans le contexte des mouvements de décolonisation qui traversaient alors le continent africain. Elles répondaient à une ambition politique explicite : forger une identité panafricaine collective fondée sur l’unité et la coopération. Le football devait en être le vecteur privilégié.

Cette vision est clairement exprimée dans le discours prononcé en 1974 par le président de la CAF de l’époque, l’Éthiopien Yidnekatchew Tessema : « Je lance un appel à notre assemblée générale pour qu’elle affirme que l’Afrique est une et indivisible […]. Nous ne reconnaissons pas la division de l’Afrique en sphères francophone, anglophone ou arabophone. Arabes d’Afrique du Nord et Zoulous d’Afrique australe, nous sommes tous des Africains authentiques. »

Force est de constater que cette identité panafricaine postcoloniale est demeurée fragile. Les événements entourant la finale entre le Sénégal et le Maroc, ainsi que la décision subséquente de la CAF, ont ravivé les lignes de fracture que la compétition cherchait précisément à dépasser lors de sa création, notamment entre espaces francophones et anglophones, et ravivé des logiques de hiérarchisation raciale et régionale, en particulier entre Afrique du Nord et Afrique subsaharienne.

Ces divisions, enracinées dans des politiques coloniales de « diviser pour mieux régner », ont laissé des traces durables. La vision d’une identité panafricaine unifiée apparaît ainsi, aujourd’hui encore, comme un projet fragile. Les événements récents en constituent un rappel saisissant.

Pourtant, l’unité et la coopération africaines demeurent des conditions essentielles au progrès du continent dans tous les domaines. Fait révélateur, lors de la prochaine Coupe du monde, les équipes africaines les plus susceptibles de prétendre à une victoire historique pourraient bien être… le Maroc et le Sénégal.

The Conversation

Tapiwa Seremani ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Bien plus que du football : les répercussions de l’attribution de la Coupe d’Afrique des Nations au Maroc – https://theconversation.com/bien-plus-que-du-football-les-repercussions-de-lattribution-de-la-coupe-dafrique-des-nations-au-maroc-279252

De Gaza à l’Iran : l’opinion publique israélienne face à la guerre

Source: The Conversation – France in French (3) – By Elizabeth Sheppard Sellam, Responsable du programme « Politiques et relations internationales » à la faculté de langues étrangères, Université de Tours

Près de 80 % des Israéliens soutiennent les opérations militaires visant l’Iran. Cette cohésion, qui repose sur une perception largement partagée du caractère existentiel de la menace iranienne pour la survie du pays et qui prolonge en quelque sorte le ralliement autour du drapeau constaté après le 7 octobre 2023, ne dit pas tout de la situation politique. Le gouvernement Nétanyahou demeure impopulaire, la non-conscription des ultra-orthodoxes soulève de plus en plus de crispations et, sur le fond, les citoyens sont de plus en plus nombreux à s’interroger sur l’issue des guerres sans fin dans lesquelles leur pays est engagé.


Le passage de la guerre à Gaza à une confrontation ouverte avec l’Iran marque pour Israël un tournant stratégique majeur. D’un enchaînement d’opérations répétées, parfois longues mais circonscrites, à des fronts identifiés, le pays bascule vers une conflictualité régionale plus diffuse, impliquant davantage d’acteurs et s’étendant sur un espace élargi. Cette évolution ne correspond pas seulement à une intensification du conflit, mais à un véritable changement de nature. Elle installe Israël dans une confrontation durable, où les enjeux de sécurité s’imposent comme un cadre structurant du débat public et politique.

Dans ce contexte, plusieurs questions se posent. Comment une société confrontée à une insécurité durable évolue-t-elle politiquement ? Dans quelle mesure la perception d’une menace majeure produit-elle une forme de cohésion sans effacer les divisions internes ? Et comment cette tension s’exprime-t-elle dans un contexte de guerre prolongée et d’échéances électorales ?

Ralliement autour du drapeau

Contrairement à une grande partie de l’Europe occidentale, où les menaces sont souvent perçues comme lointaines, cette expérience est en Israël immédiate et concrète. Les attaques du 7-Octobre, les déplacements massifs de populations dans le sud puis dans le nord, les tirs répétés et les pertes humaines ont profondément transformé les perceptions collectives. Cette expérience directe de la guerre rapproche Israël de certains pays d’Europe orientale, notamment les États baltes ou l’Ukraine, où les préoccupations sécuritaires structurent les choix politiques. Elle constitue aussi une ligne de fracture au sein de l’Europe elle-même.

Dans ce cadre, la montée en puissance de l’Iran comme acteur central du conflit est décisive. L’image de la pieuvre illustre cette lecture stratégique. L’Iran en constitue la tête, tandis que ses relais – les houthistes du Yémen, le Hezbollah libanais, les milices chiites d’Irak… – en représentent les prolongements. La guerre de Gaza s’inscrit ainsi dans une architecture plus large, ce qui éclaire le basculement vers une confrontation régionale.

La question centrale devient alors celle d’une tension entre unité stratégique et fragmentation politique. Le 7-Octobre a suscité un réflexe de « ralliement autour du drapeau » face au choc sécuritaire, mais ce phénomène est intervenu dans une société déjà traversée par des divisions politiques profondes. La guerre ne suspend pas ces clivages. Elle les déplace, les reconfigure et en révèle de nouveaux.

Comprendre cette tension suppose d’abord de revenir sur la transformation du conflit lui-même et sur les formes de cohésion qu’il produit.

Une guerre qui s’inscrit dans la durée

Un an après le 7-Octobre, en 2024, une large majorité des Israéliens confiaient que leur sentiment de sécurité personnelle s’était dégradé. Si la situation a évolué depuis, ces données éclairent la profondeur du choc initial et ses effets persistants sur les représentations collectives.

Les enquêtes d’opinion montrent également un fort effet de ralliement depuis le début de la guerre en Iran, le 28 février 2026. Selon un sondage de l’Institut d’études de la sécurité nationale de l’Université de Tel-Aviv effectué ce 19 mars, les Israéliens soutiennent à 78,5 % les frappes israélo-américaines contre l’Iran et se déclarent satisfaits des résultats militaires obtenus (ce ratio atteint 91,5 % parmi les Israéliens juifs, contre seulement 25,5 % parmi les Israéliens arabes, où l’opposition à la guerre est majoritaire à 65,5 %).

Ce soutien, qui repose sur une perception largement partagée de la menace iranienne, connaît toutefois des limites. L’appui à la poursuite du conflit jusqu’à des objectifs maximalistes recule tandis que les inquiétudes liées à la durée, aux coûts et aux résultats de la guerre progressent.

La cohésion de la société israélienne sur la question de l’attitude à adopter à l’égard de l’Iran n’a pourtant rien d’évident. Elle contraste avec les divisions observées sur d’autres fronts.

Pendant la guerre à Gaza, la société israélienne a été traversée par des tensions importantes, notamment autour de la question des otages et des objectifs du conflit. Ces débats ont laissé des traces durables et continuent d’influencer les perceptions de la confrontation avec Gaza.

Sur le front libanais, les enquêtes d’opinion montrent une perception beaucoup plus incertaine des résultats de la guerre, une part importante de la population doutant que les opérations actuelles aboutiront à un calme durable.

Ce contraste met en évidence l’existence d’une hiérarchie des menaces dans l’opinion publique. Le niveau de consensus observé face à l’Iran apparaît spécifique et ne s’étend pas automatiquement aux autres théâtres du conflit. Autrement dit, même en situation de guerre, la cohésion nationale n’est ni constante ni homogène. Elle dépend des perceptions de la menace, des objectifs poursuivis et des coûts anticipés. Elle apparaît ainsi comme une variable du conflit, et non comme une donnée acquise.

Enfin, la capacité de la société à soutenir un conflit prolongé apparaît incertaine. Une partie significative de la population exprime des doutes sur la possibilité de maintenir un effort de guerre dans la durée, ce qui souligne les contraintes internes d’une guerre longue.

Une unité stratégique sans unité politique

Malgré un consensus relativement large sur la nécessité de faire face à l’Iran, celui-ci ne se traduit pas par un soutien équivalent au gouvernement. Des figures de l’opposition ont exprimé leur soutien à l’action militaire tout en maintenant de fortes critiques à l’encontre de l’exécutif.

Les sondages confirment cette dissociation. Une majorité relative de la population exprime une faible confiance dans le gouvernement, dans un contexte de forte polarisation politique et sociale. Ces divisions ne se limitent pas à l’évaluation du conflit. Elles portent également sur les choix politiques à venir. La question de l’avenir de Gaza constitue un point de clivage majeur, entre différentes visions de gouvernance, de sécurité et de relations régionales.

Parmi les enjeux les plus sensibles figure celui de la conscription des ultra-orthodoxes. Dans un pays en guerre, la participation à l’effort de défense devient une question centrale de légitimité et de cohésion nationale. L’exemption de certains groupes est de plus en plus contestée et cristallise des tensions politiques majeures.




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À l’approche d’échéances électorales – les prochaines élections législatives israéliennes doivent, en principe, avoir lieu au plus tard en octobre 2026 (fin de la législature actuelle, sauf dissolution anticipée) –, ces tensions sont appelées à s’intensifier. Le soutien à l’action militaire ne neutralise pas les rivalités politiques. Il les reconfigure et leur donne de nouveaux objets.

Une société profondément divisée

L’évolution actuelle met en lumière une configuration politique singulière. Israël, dont de nombreuses villes sont bombardées, fait face à une menace directe, ce qui produit un niveau élevé de cohésion stratégique, en particulier vis-à-vis de l’Iran, sans pour autant effacer les divisions internes.

Dans un contexte de guerre prolongée et d’élections législatives qui approchent rapidement le maintien d’une compétition politique réelle et d’un débat public actif témoigne de la solidité du fonctionnement démocratique israélien. La guerre ne suspend pas la vie politique. Elle en redéfinit les priorités et en intensifie les enjeux.

À l’horizon électoral, cette tension entre impératif sécuritaire et fragmentation politique constitue l’une des principales incertitudes. Elle révèle une dynamique durable où unité stratégique et division politique coexistent sans se neutraliser.

Autrement dit, la guerre permanente n’efface pas les fractures. Elle les inscrit dans le temps long de la vie politique israélienne sans les résoudre.

The Conversation

Elizabeth Sheppard Sellam ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. De Gaza à l’Iran : l’opinion publique israélienne face à la guerre – https://theconversation.com/de-gaza-a-liran-lopinion-publique-israelienne-face-a-la-guerre-279169

Plus de preuves, mais pas plus de justice : les limites des technologies visuelles dans les affaires de droits de la personne

Source: The Conversation – in French – By Kamari Maxine Clarke, Full Professor, University of Toronto

Les caméras corporelles, les satellites et les outils de vérification numériques génèrent plus de preuves de violence que jamais. Mais ce sont toujours les institutions chargées de rendre la justice qui décident de ce qui constitue une preuve ou non.


Certains des reportages les plus marquants sur la violence sanctionnée par l’État portent sur des litiges concernant les preuves, à savoir qui contrôle les vidéos, les métadonnées et les canaux sur lesquels les événements sont enregistrés en temps réel.

Au Minnesota, en janvier 2026, cela s’est traduit par des batailles judiciaires et une pression publique pour la conservation – et la diffusion éventuelle – des images des caméras corporelles de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) après les meurtres d’Alex Pretti et de Renée Good, parallèlement à des conflits plus larges sur la transparence fédérale lors des opérations de contrôle de l’immigration.

Les médias nationaux américains ont suivi l’utilisation par la population de messageries cryptées telles que Signal pour repérer et signaler les activités de l’ICE, ce qui a déclenché une enquête du FBI qui, selon les spécialistes en libertés civiles, teste la frontière entre l’observation protégée et la prétendue « ingérence ».

Pendant ce temps, au Canada, la GRC déploie des caméras d’intervention à l’échelle nationale, soulevant des questions sur le fait que les données collectées par les services de sécurité de l’État pourraient constituer une future archive pour les procédures de plainte, les poursuites pénales et les litiges civils.

Ce à quoi nous assistons, c’est un « régime juriscopique » – un enchevêtrement dense de technologies scopiques (caméras corporelles, satellites, vérification à source libre), de protocoles scientifiques et d’horizons de preuve juridiques qui, ensemble, régissent ce qui peut être vu, vérifié et considéré comme la « vérité » – définissant qui sont les spécialistes et quelles formes de connaissance sont ignorées en raison de leur nature anecdotique, non scientifique ou non juridique.

Comment les communautés documentent la violence

Les citoyennes et citoyens s’approprient également ces outils de documentation.

Les familles qui ont subi des violences et la disparition forcée ou le meurtre d’êtres chers mettent de plus en plus en place des « infrastructures de preuves » locales grâce à ces technologies.

Au Mexique, par exemple, les colectivos – des groupes de familles à la recherche de leurs proches – utilisent la cartographie par géolocalisation, les relevés par drone et d’autres outils géospatiaux pour identifier d’éventuels sites de fosses clandestines et pour documenter les recherches en temps réel, afin de générer des pistes et de pousser les institutions réticentes à agir.

Certains groupes expérimentent avec la narration assistée par l’intelligence artificielle (IA), créant des vidéos « vivantes » et d’autres interventions numériques pour maintenir la visibilité des cas, tout en composant avec de nouveaux risques tels que l’extorsion numérique et les représailles qui découlent de la divulgation d’informations personnelles.




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Au Nigeria, des familles utilisent les réseaux sociaux et de nouveaux portails dédiés aux personnes disparues pour élargir le cercle de personnes susceptibles de reconnaître un visage, un nom ou un lieu, une forme de production participative pour l’identification et la collecte de renseignements, alors que les registres officiels sont fragmentés ou difficiles d’accès. Dans ces contextes et bien d’autres dans le monde, les collectivités organisent l’entraide, alertent les autres des menaces, préservent les données avant qu’elles ne disparaissent et transforment le deuil privé en savoir collectif et exploitable.

Mais la visibilité est inégalement répartie.

Dans cette « révolution des preuves », on pourrait penser qu’une meilleure visibilité garantit une meilleure justice, mais dans la pratique, ce sont les tribunaux et les institutions juridiques qui décident de ce qui est considéré comme la vérité. C’est ce contrôle qui nuit à la reconnaissance des préjudices et limite les mesures prises en conséquence, et qui restreint la portée de la justice.

Les limites juridiques des preuves numériques

Les professionnelles et professionnels des droits de la personne et de la justice internationale s’appuient de plus en plus sur des preuves numériques et visuelles – images satellites, vidéos issues de la production participative, géolocalisation et analyses assistées par l’IA – pour documenter les préjudices et demander des comptes aux coupables.

Le recours à ces technologies peut même creuser le fossé entre les victimes et les preuves censées les aider.

Les proches des personnes disparues disposent souvent de connaissances approfondies, mais leur expertise n’est pas toujours prise au sérieux.

Le droit redéfinit ce que signifie le terme « preuve », et même la meilleure technologie doit se conformer aux règles de preuve et aux priorités institutionnelles, qui restreignent les possibilités d’action – souvent de manière opaque.


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Les résultats de nos recherches récemment publiés montrent que ces systèmes rendent certaines formes de préjudice plus visibles que d’autres. Si cette visibilité peut s’avérer est utile, les disparitions, les enlèvements et de nombreuses formes de violence d’État peuvent être pratiquement impossibles à « voir » d’en haut.

Au Nigeria, par exemple, ces biais optiques peuvent également reproduire des hiérarchies plus anciennes : les communautés qui s’alignent sur les régimes fonciers modernes et les schémas d’établissement sédentaire peuvent être plus visibles que les populations nomades ou déplacées, ce qui détermine quels préjudices sont considérés comme des preuves faisant autorité.

Nous constatons que les technologies optiques et numériques ne se contentent pas de révéler la vérité ; elles sont interprétées et validées par les institutions juridiques et les hiérarchies d’experts, reléguant parfois au second plan les savoirs issus de la base.




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À la Cour pénale internationale (CPI), par exemple, où des affaires de disparitions et de crimes de masse pourraient potentiellement être jugées, les règles en matière de preuve et les priorités institutionnelles de la cour – la manière dont elle détermine l’admissibilité, la pertinence et la valeur probante – constituent des obstacles à l’admission des preuves. Dans le cas des preuves issues de la technologie, la CPI s’appuie sur certains spécialistes techniques pour les rendre lisibles aux juges.

En conséquence, des jugements techniques socialement construits régissent la production de connaissances. La science médico-légale explicite ce que le droit de la preuve de la CPI implique souvent : les preuves ne sont pas des choses, mais une inférence.

Élargir les cadres de preuve pour la justice

Lorsqu’une mère au Mexique ou une sœur au Nigeria recherche un proche disparu ou assassiné, elle entre dans un régime de preuve bien avant le tribunal. Son archive de « preuves » commence par une série de données : messages, observations, bribes d’informations, rumeurs, cartes. La science médico-légale nous enseigne ce qu’il faut faire de ces données pour qu’elles deviennent des preuves viables : y a-t-il une chaîne de conservation ? Un contrôle de la contamination ? Des méthodes validées ? Des déclarations honnêtes d’incertitude ?

Mais le besoin de la famille de connaître la vérité sur ce qui s’est passé met en évidence les limites tant de la science médico-légale que des tribunaux internationaux.

Un élément de preuve peut être existentiellement décisif, mais institutionnellement irrecevable ; scientifiquement interprétable, mais socialement insuffisant ; juridiquement convaincant, mais trop tardif pour mettre fin à la disparition en tant que condition vécue au quotidien.

Dans cette lacune, la lutte ne porte pas seulement sur les faits, mais sur la question de savoir quelle connaissance devient officielle, et si la vérité est traitée comme un droit dû aux familles plutôt que comme un sous-produit de la poursuite judiciaire.

Il faut élargir la définition de preuve devant les tribunaux et évoluer vers une approche qui considère la documentation comme politique, traite le droit comme une optique contraignante autant que comme une solution, insiste pour que les projets de responsabilisation soient recentrés sur les connaissances locales et les priorités de la base, et reconnaît que diverses formes de préjudice ne se traduisent pas clairement en catégories de preuve.

Il faut également revoir ce qui est une expertise, inclure les pratiques médico-légales vernaculaires des familles et le travail incarné de recherche, de cartographie et d’endurance.

À moins de changer notre conception de la justice, nous continuerons à passer à côté de beaucoup de choses.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Plus de preuves, mais pas plus de justice : les limites des technologies visuelles dans les affaires de droits de la personne – https://theconversation.com/plus-de-preuves-mais-pas-plus-de-justice-les-limites-des-technologies-visuelles-dans-les-affaires-de-droits-de-la-personne-279422

De la salle de sport à la mâchoire : ce que le « looksmaxxing » révèle sur la masculinité moderne

Source: The Conversation – in French – By Jillian Sunderland, PhD candidate in Sociology, University of Toronto

Les jeunes hommes et les adolescents apprennent à considérer leur visage et leur corps comme des projets à évaluer et à optimiser.

Sur les réseaux sociaux tels que Reddit, Instagram et TikTok, les mâchoires sont disséquées, les pommettes comparées et les « défauts » perçus répertoriés. Des vidéos et des reels massivement visionnés aident les utilisateurs à classer leurs visages et à identifier les points à améliorer. Ils donnent également des conseils sur la meilleure façon de se muscler, de maigrir, de se refaire une beauté et de devenir plus désirable – et plus masculin.

Cette pratique croissante d’auto-examen ritualisé, et la litanie de « solutions » qui l’accompagnent, est connue sous le nom de « looksmaxxing » (maximisation de l’apparence).

Ces « solutions » vont de pratiques bizarres mais banales comme le « mewing » – qui consiste à aplatir continuellement la langue contre le palais pour affiner la mâchoire – à des pratiques bien plus dangereuses comme le « bone-smashing », qui consiste à tapoter de manière répétée les os du visage avec des objets solides comme une bouteille ou même un marteau afin de les forcer à s’affiner pour obtenir un look bien défini.

Pour les chercheurs qui, comme nous, étudient la masculinité et les réseaux sociaux, ce phénomène suggère qu’un aspect de la masculinité pourrait nécessiter une analyse critique approfondie. Nos travaux examinent l’essor de la culture de la beauté masculine, les exigences qui l’accompagnent, le travail esthétique croissant que les hommes consacrent à leur apparence et les pressions culturelles qui façonnent les jeunes hommes d’aujourd’hui.

Et ce que nous avons découvert, c’est qu’il existe un schéma commun. Alors que les voies traditionnelles menant au statut masculin, telles qu’un emploi stable, l’accession à la propriété et les relations de couple durables, sont retardées ou semblent hors de portée, le corps devient un lieu de contrôle – un lieu où se réapproprier le pouvoir et sculpter une nouvelle vision de la virilité moderne.

L’apparence devient l’un des rares domaines où le contrôle semble encore possible.

Au cœur de la culture du « looksmaxxing »

Si certaines de ces pratiques qui occupent désormais les jeunes hommes et les garçons sont assez inoffensives, la popularité du « looksmaxxing » soulève toutefois des inquiétudes.

Les « looksmaXXers », comme ils se désignent eux-mêmes, organisent leurs efforts à travers des systèmes de classement intensifs et des hiérarchies pseudo-scientifiques. Par exemple, des guides en ligne encouragent les utilisateurs à mesurer la symétrie faciale, la largeur de la mâchoire et l’« inclinaison canthale » – l’angle formé par les yeux par rapport aux pommettes – comme si l’attrait masculin pouvait être quantifié à l’aide de mesures techniques.

D’autres affirment que « rien ne peut améliorer un visage plus rapidement que la perte de graisse corporelle » et fournissent des instructions pour obtenir un « visage mortel » – argot désignant une personne exceptionnellement belle.

Ces normes et systèmes de classement exigeants reproduisent souvent des hiérarchies raciales et sociales profondément enracinées en mettant en avant « le corps de Chad » ou l’archétype du « mâle alpha » – un homme blanc, musclé, agressivement dominant et aisé.

Ces dernières années, le « looksmaxxing » – initialement confiné aux espaces marginaux des incels et à la « manosphère » en ligne au sens large, où des communautés d’hommes débattent de leur statut à travers des croyances souvent misogynes sur les femmes – a été édulcoré pour la consommation publique. À mesure que ce concept s’est imposé dans la culture numérique dominante, ces pressions empiètent de plus en plus sur la vie des jeunes hommes et des garçons.




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Sa logique organisationnelle est simple. Afin de réaffirmer leur pouvoir et de retrouver leur place en tant que citoyens « virils », il est nécessaire de se conformer à des normes esthétiques spécifiques par le biais d’une série de pratiques de soins corporels.

Alors que de nombreux jeunes hommes s’opposent à l’égalité des sexes et la présentent comme un désavantage pour les hommes, le looksmaxxing offre une explication séduisante à l’exclusion : vous présentez simplement un déficit esthétique, et cela peut être corrigé.

La masculinité à l’ère de l’incertitude

Pour comprendre pourquoi le « looksmaxxing » a gagné en popularité, il faut regarder au-delà des réseaux sociaux et s’intéresser aux conditions plus générales qui façonnent la vie des jeunes hommes.

Pendant une grande partie du XXe siècle, le statut masculin était étroitement lié au modèle du soutien de famille, selon lequel l’autorité et le statut des hommes découlaient d’un emploi stable et de leur capacité à subvenir aux besoins de leur famille. Ce modèle s’est progressivement érodé.

Dans une grande partie du monde industrialisé, les parcours professionnels stables ont cédé la place à une économie basée sur les contrats ou les petits boulots et à des opportunités d’emploi moins sûres. L’essor de l’intelligence artificielle a encore intensifié les inquiétudes liées à l’emploi, alors que les jeunes hommes sont confrontés à un marché du travail où des secteurs entiers de l’emploi de bureau sont instables


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D’autres marqueurs de statut de l’âge adulte se sont également érodés. Les jeunes d’aujourd’hui sont moins susceptibles d’être propriétaires d’un logement, sont confrontés à des niveaux plus élevés de précarité économique et s’engagent plus tardivement dans des relations amoureuses, une part croissante de jeunes hommes déclarant n’avoir que peu ou pas d’expérience en matière de rencontres amoureuses.

À mesure que les fondements économiques et sociaux de la masculinité traditionnelle s’affaiblissent, les schémas culturels associant les hommes à une relation de couple garantie, au pouvoir et à l’autorité sont devenus moins évidents. Ces changements s’accompagnent également d’une évolution des attitudes envers le genre.




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Selon Ipsos, près d’un tiers des hommes de la génération Z dans le monde estiment qu’une épouse doit obéir à son mari, ce qui suggère une résurgence des visions hiérarchiques des relations entre les sexes chez certains jeunes hommes.

Dans ce contexte, le « looksmaxxing » présente les barrières structurelles comme des lacunes individuelles. On fait croire aux jeunes hommes que la reconnaissance et le statut social peuvent être retrouvés simplement en investissant dans leur apparence. Il s’agit notamment d’affiner la mâchoire, de se muscler et de cultiver le très convoité « regard de chasseur » – un regard enfoncé, en amande, avec une paupière supérieure à peine visible et aucun blanc sous l’iris, souvent associé à l’intensité et à la confiance.

Le commerce de l’auto-optimisation

Les plates-formes de réseaux sociaux et les industries concernées – notamment les entreprises de soins de la peau pour hommes – tirent profit de l’obsession des jeunes hommes pour la perfection, souvent sans mentionner, ou très peu, les conséquences physiques, sociales, émotionnelles ou économiques qui accompagnent ces pratiques esthétiques, sans parler des problèmes structurels qui les sous-tendent.

L’anxiété masculine est monétisée sous forme de compléments alimentaires, de coaching sportif et d’interventions esthétiques, notamment des routines de soins de la peau en plusieurs étapes et d’injections intensives.

Dans cet environnement axé sur l’apparence et saturé de messages de marque, la masculinité devient un atout concurrentiel à acquérir. Les garçons et les jeunes hommes sont progressivement devenus un segment démographique très rentable, les entreprises et les marques redoublant d’efforts pour leur proposer des publicités et des offres de produits qui leur sont spécifiquement destinées.

Selon un leader mondial de l’intelligence économique, des études de marché et des analyses de consommation, le secteur des produits de beauté et de soins de la peau pour hommes représentera plus de 5 milliards de dollars américains en 2027.

La question n’est désormais plus de savoir si les jeunes hommes s’intéresseront aux « looksmaXXers » et investiront dans ce domaine, mais jusqu’où ils iront pour atteindre le prestige professionnel, social, sexuel et économique auquel ils aspirent.

La Conversation Canada

Jillian Sunderland bénéficie d’un financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

Jordan Foster bénéficie d’un financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

ref. De la salle de sport à la mâchoire : ce que le « looksmaxxing » révèle sur la masculinité moderne – https://theconversation.com/de-la-salle-de-sport-a-la-machoire-ce-que-le-looksmaxxing-revele-sur-la-masculinite-moderne-278930