Pour la première fois, une étude révèle ce qui se passe dans le cerveau d’un entrepreneur

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Ooms, Chargé de cours, Université de Liège

Si le cerveau est capable de renforcer certains réseaux neuronaux grâce à l’entraînement, comme on muscle son corps par le sport, alors l’expérience entrepreneuriale répétée pourrait elle-même être un facteur de développement de ces connexions particulières. BillionPhotos/Shutterstock

L’entrepreneuriat façonne-t-il le cerveau ? Certaines personnes naissent-elles avec des caractéristiques cérébrales qui les prédisposent à entreprendre ? Pour tenter de répondre à ces questions, une étude récente explore le fonctionnement du cerveau d’entrepreneurs grâce à l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, une technique qui permet de visualiser l’activité cérébrale.


Si l’on reconnaît l’importance des processus cognitifs chez les entrepreneurs
– comment pensent-ils et agissent-il face à l’incertitude ? –, on s’est peu intéressé à l’étude de leur cerveau lorsqu’ils prennent leurs décisions.

Pourquoi certains individus semblent exceller dans la création d’entreprises et naviguent habilement à travers l’incertitude, tandis que d’autres peinent à s’adapter ?

Pour tenter de faire la lumière sur la réponse à cette question, nous avons mené des travaux faisant converger neurosciences et recherche en entrepreneuriat. Nous avons en effet exploré l’activité cérébrale chez des entrepreneurs grâce à une technique d’imagerie médicale, l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf).

Fruit d’une collaboration entre le centre de recherche interdisciplinaire en sciences biomédicales GIGA Consciousness Research Unit de l’Université de Liège (Belgique) et le Centre hospitalier universitaire (CHU) de Liège, notre étude ouvre de nouvelles perspectives sur la manière dont les entrepreneurs abordent la prise de décision, gèrent l’incertitude et exploitent de nouvelles opportunités.

Imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf)

L’IRMf permet de visualiser l’activité cérébrale en mesurant les variations du flux sanguin dans le cerveau. Cette méthode repose sur un principe simple : lorsqu’une région du cerveau est activée, elle consomme plus d’oxygène, ce qui entraîne une augmentation du flux sanguin vers cette zone. Ce surplus d’oxygène modifie légèrement les propriétés magnétiques du sang. C’est cette différence que l’IRMf mesure pour créer des cartes d’activité cérébrale en temps réel, offrant ainsi une vue détaillée de la fonction cérébrale.

Plus précisément, notre étude s’est concentrée sur 23 entrepreneurs habituels
– c’est-à-dire ceux qui ont lancé plusieurs entreprises, en les comparant à 17 managers travaillant dans de grandes organisations.

L’analyse de connectivité en état de repos basée sur une région cérébrale d’intérêt (seed-based resting state fMRI) a révélé que ces entrepreneurs expérimentés présentent une connectivité neuronale accrue entre certaines régions de l’hémisphère droit du cerveau : l’insula et le cortex préfrontal. Ces zones jouent un rôle dans la flexibilité cognitive et la prise de décisions exploratoires, c’est-à-dire la capacité à ajuster sa stratégie et à penser autrement face à des situations nouvelles ou incertaines.

Mieux gérer l’incertitude

Ce réseau cérébral plus connecté pourrait contribuer à expliquer pourquoi ces entrepreneurs semblent mieux armés pour gérer l’incertitude et faire preuve de flexibilité cognitive, des capacités souvent associées à l’identification d’opportunités entrepreneuriales.

Que ce soit de manière séquentielle – les serial entrepreneurs, qui créent une entreprise après l’autre – ou de façon concurrente – les portfolio entrepreneurs qui gèrent plusieurs entreprises en même temps –, ces profils paraissent exceller dans l’art de s’adapter rapidement. Une compétence précieuse dans le monde des start-ups, où les repères sont rarement stables.

Une autre étude, portant sur le même groupe d’entrepreneurs et de managers met en lumière un autre phénomène intrigant : ces entrepreneurs habituels présentent un volume de matière grise plus important dans l’insula gauche. Bien que l’étude n’ait pas directement mesuré la pensée divergente, d’autres travaux ont montré que l’augmentation du volume de matière grise dans l’insula gauche est associée à cette capacité – c’est-à-dire la faculté de générer de nombreuses idées différentes pour résoudre un même problème.

Ce qui suggère que les différences observées chez ces entrepreneurs pourraient refléter une plus grande propension à la pensée divergente.

Une question essentielle reste ouverte : l’entrepreneuriat façonne-t-il le cerveau… ou bien certaines personnes naissent-elles avec ces caractéristiques cérébrales qui les prédisposent à entreprendre ?

Autrement dit, sommes-nous entrepreneurs par nature ou par culture ?

Nature ou culture ?

Cette interrogation est aujourd’hui au cœur des nouveaux projets de recherche menés par l’équipe d’HEC Liège et du Centre de recherche du cyclotron (CRC) de l’Université de Liège. Cette orientation de recherche s’appuie sur le concept de « plasticité cérébrale », c’est-à-dire la capacité du cerveau à se modifier sous l’effet des expériences et des apprentissages.

Si le cerveau est capable de renforcer certains réseaux neuronaux grâce à l’entraînement, comme on muscle son corps par le sport, alors l’expérience entrepreneuriale répétée pourrait elle-même être un facteur de développement de ces connexions particulières. À l’inverse, si ces différences cérébrales sont présentes dès le départ, cela poserait la question de traits cognitifs ou neurobiologiques favorisant l’esprit d’entreprise.

Pour répondre à ces questions, de nouveaux travaux sont en cours au sein du laboratoire et du GIGA-CRC, avec notamment des études longitudinales visant à suivre l’évolution des cerveaux d’entrepreneurs au fil de leur parcours, mais aussi des comparaisons avec de jeunes porteurs de projets ou des aspirants entrepreneurs.

L’enjeu est de mieux comprendre si, et comment, l’expérience de l’entrepreneuriat peut façonner notre cerveau. Cette nouvelle phase de la recherche est en cours et entre dans une phase clé : le recrutement des participants pour une étude en imagerie par résonance magnétique (IRM). Nous recherchons des volontaires, entrepreneurs ou non, prêts à contribuer à cette exploration scientifique inédite sur les effets de la pratique entrepreneuriale sur le cerveau.

Former les futurs entrepreneurs

L’intégration des neurosciences dans l’étude de l’entrepreneuriat offre une perspective novatrice sur les facteurs qui pourraient contribuer à l’esprit entrepreneurial. En comprenant si – et comment – l’expérience entrepreneuriale influence la structure et la fonction cérébrales, il deviendrait possible de concevoir des approches de formation spécifiques pour favoriser l’esprit d’entreprendre. On pourrait, par exemple, imaginer de mettre au point des exercices pratiques et des approches d’apprentissage immersif afin de développer chez les étudiants les compétences observées chez des entrepreneurs habituels.


Cet article a été rédigé avec l’aide du Dr Arnaud Stiepen, expert en communication et vulgarisation scientifiques.

The Conversation

Frédéric Ooms a été financé par une subvention ARC (Actions de Recherche Concertée) de la Fédération Wallonie‑Bruxelles.

ref. Pour la première fois, une étude révèle ce qui se passe dans le cerveau d’un entrepreneur – https://theconversation.com/pour-la-premiere-fois-une-etude-revele-ce-qui-se-passe-dans-le-cerveau-dun-entrepreneur-259324

Comment le G20 peut aider l’Afrique à sortir de la crise de la dette

Source: The Conversation – in French – By Danny Bradlow, Professor/Senior Research Fellow, Centre for Advancement of Scholarship, University of Pretoria

La fin de la présidence sud-africaine du G20 ne veut pas dire que le pays perd sa capacité ou sa responsabilité à défendre les priorités qu’elle a portées en 2025. L’Afrique du Sud peut encore plaider pour des actions sur ces questions, au sein du G20 comme dans d’autres espaces internationaux et régionaux.

Dans cet article, je soutiens que l’Afrique du Sud devrait à l’avenir donner la priorité aux défis financiers de l’Afrique qu’elle a défendus en 2025.

L’Afrique du Sud avait défini quatre grandes priorités pour sa présidence du G20. Deux concernaient directement les questions financières. L’une visait à « garantir la viabilité de la dette des pays à faible revenu ». L’autre consistait à mobiliser des financements pour une transition énergétique juste.

L’importance de la dette, du financement du développement et du climat pour l’avenir de l’Afrique est évidente. Plus de la moitié des pays africains sont soit en situation de surendettement, soit risquent de l’être. Plus de la moitié de la population africaine vit dans des pays qui dépensent plus pour le service de leur dette que pour la santé et/ou l’éducation.

En outre, en 2023, 17 pays africains ont connu des sorties nettes de capitaux. Autrement dit, ils ont utilisé plus de devises pour payer leurs créanciers étrangers qu’ils n’en ont reçu via de nouveaux prêts pour financer leur développement. Le continent est également confronté à des phénomènes météorologiques extrêmes qui ont des répercussions négatives sur la sécurité alimentaire et le bien-être humain.

En clair, les pays africains sont pris dans un cercle vicieux. Les effets du changement climatique et la pression de la dette s’alimentent mutuellement et minent leur capacité à atteindre les objectifs de développement durable.

Les priorités de l’Afrique du Sud

Les priorités de l’Afrique du Sud pour sa présidence du G20 étaient ambitieuses. Leur succès exigeait des actions concrètes à trois niveaux :

La prise de conscience : L’Afrique du Sud devait amener la communauté internationale à mieux comprendre la nature des problèmes de dette et de financement. Il s’agissait aussi de lui faire prendre la mesure des conséquences d’une inaction.

Le processus : L’Afrique du Sud devait convaincre le G20 de corriger les faiblesses du cadre commun, conçu pour aider les pays à faible revenu à obtenir un allégement de dette.

Les cas de la Zambie et du Ghana ont montré que le cadre commun était lourd, lent et indûment favorable aux créanciers. Le système impose au pays endetté de négocier séparément avec chaque groupe de créanciers, et dans un ordre précis. Il ne peut discuter avec ses créanciers commerciaux qu’après avoir abouti à un accord avec ses créanciers officiels.

Les créanciers commerciaux ne peuvent accorder un allégement tant que les créanciers officiels ne sont pas satisfaits de l’accord obtenu. Ils doivent aussi être certains de ne pas être traités moins favorablement que les créanciers commerciaux.

Une autre complication vient des multiples rôles du FMI dans les restructurations de dette. Il est à la fois conseiller et créancier des pays endettés. De plus, c’est lui qui réalise l’analyse de viabilité de la dette. Cette analyse détermine le montant de l’allègement que tous les autres créanciers doivent consentir. Plus son analyse est optimiste, plus les contributions attendues de chaque créancier, y compris le FMI, sont faibles. Ces efforts peuvent prendre la forme de nouveaux financements ou de nouvelles conditions de remboursement.

Le fond : Le processus actuel de restructuration de la dette traite la dette comme un problème technique financier et juridique. Il ignore que c’est un problème complexe et multidimensionnel pour les pays débiteurs. Cette approche limite les négociations aux termes des contrats financiers. Les négociations se concentrent sur les ajustements nécessaires parce que le débiteur ne peut pas respecter ses obligations initiales.

Cette perspective laisse de côté les effets de la crise de la dette sur les autres obligations juridiques de l’État, ainsi que sur sa situation sociale, politique, environnementale et culturelle. Cela revient à laisser le pays se débrouiller seul avec ces conséquences. Cette séparation artificielle entre les différentes obligations du pays empêche toute issue au cercle vicieux dette, développement et climat. Elle contraint le pays à choisir entre honorer ses dettes et financer son développement.

Au cours de l’année 2025, l’Afrique du Sud a été très efficace pour alerter sur la crise de la dette africaine et son impact désastreux. Elle a persuadé les ministres des Finances et les gouverneurs de banques centrales du G20 d’adopter une déclaration sur la viabilité de la dette en octobre. Cette déclaration est la reconnaissance éloquente par le G20 du problème et de la nécessité de mieux gérer ces questions. Malheureusement, elle ne contient aucun engagement ferme du G20 sur les actions à mener pour remédier à la situation

Aucun progrès substantiel n’a été réalisé au niveau du processus et du fond. Il est peu probable que cela change dans les dernières semaines de la présidence sud-africaine.

Mais l’Afrique du Sud peut prendre trois mesures après la fin de son mandat pour que la crise de la dette africaine continue d’attirer l’attention.

Trois mesures à prendre

Premièrement, l’Afrique du Sud devrait demander à un groupe comme le Panel d’experts africains
qu’elle a créé pour conseiller le président, de préparer un rapport technique. Ce rapport doit identifier et analyser tous les obstacles qui empêchent l’Afrique d’accéder à des financements externes de développement qui soient abordables, durables et prévisibles.

Ce rapport devrait être soumis au président sud-africain au cours du premier semestre 2026. L’année prochaine, l’Afrique du Sud sera toujours membre de la troïka du G20, qui se compose des présidents actuel, sortant et entrant du G20. Par conséquent, l’année prochaine, elle pourra toujours présenter le rapport au G20. L’Afrique du Sud peut également utiliser ce rapport pour promouvoir des actions dans d’autres forums régionaux et mondiaux appropriés.

Deuxièmement, l’Afrique du Sud et l’Union africaine devraient créer un « Club des emprunteurs africains », indépendant du G20. Ce club servirait d’espace d’échange entre États africains endettés. Ils pourraient y partager informations, expériences et enseignements tirés de leurs négociations sur la dette souveraine, ainsi que des pratiques de gestion responsable de la dette. Le cas échéant, le club pourrait collaborer avec des institutions financières régionales africaines.

Le club, en collaboration avec des organisations régionales telles que la Facilité africaine de soutien juridique, pourrait également organiser des ateliers. Les États intéressés pourraient y partager davantage d’informations et évaluer plus clairement leurs options de financement. Ils pourraient aussi renforcer leurs capacités de négociation dans les transactions liées à la dette souveraine.

Le Club des emprunteurs africains devrait également être chargé de créer une table ronde sur la dette souveraine africaine, sur le modèle de la Table ronde mondiale sur la dette souveraine. Cette structure serait un forum informel, fonctionnant selon la règle de Chatham House. Elle réunirait les différentes catégories d’acteurs concernés par la dette africaine pour réfléchir à un processus de restructuration qui soit efficace, rapide et équitable, et qui adopte une approche holistique de la crise de la dette souveraine.

Troisièmement, l’Afrique du Sud devrait profiter du fait que les effets du climat, des inégalités, du chômage et de la pauvreté sur son développement sont désormais reconnus comme des enjeux majeurs relevant du mandat macro-économique et financier du FMI. L’Afrique du Sud devrait demander que le FMI revoie ses règles, ses pratiques et sa gouvernance.

Cet appel devrait rappeler que [les banques multilatérales de développement ont fait l’objet de plusieurs évaluations du G20](https://www.gihub.org/resources/publications/strengthening-multilateral-development-banks-the-triple-agenda-report-of-the-g20-independent-experts-group/ “) ces dernières années. Ces évaluations ont permis des améliorations importantes dans leurs cadres financiers et leurs pratiques. En revanche, le FMI n’a pas été soumis à une revue comparable, alors même que ses opérations auraient dû faire l’objet de révisions peut-être encore plus approfondies.

The Conversation

Danny Bradlow, outre son poste à l’université de Pretoria, est chercheur senior non résident au Centre de politique de développement mondial de l’université de Boston, conseiller senior du G20 à l’Institut sud-africain des affaires internationales et responsable de la conformité à l’Unité de conformité sociale et environnementale du PNUD.

ref. Comment le G20 peut aider l’Afrique à sortir de la crise de la dette – https://theconversation.com/comment-le-g20-peut-aider-lafrique-a-sortir-de-la-crise-de-la-dette-269891

Greffes d’organes vers l’humain : coeur, reins, peau… pourquoi le cochon est-il devenu l’animal de référence pour les xénogreffes ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Coralie Thieulin, Enseignant chercheur en physique à l’ECE, docteure en biophysique, ECE Paris

Greffer l’organe d’un animal à un être humain n’est plus de la science-fiction. Ces dernières années, plusieurs patients ont reçu des cœurs, des reins ou même la peau d’un porc génétiquement modifié. Mais pourquoi choisir le cochon, plutôt qu’un autre animal ?


Le terme xénogreffe désigne la transplantation d’un tissu ou d’un organe provenant d’une espèce différente de celle du receveur, par exemple, d’un porc vers un humain. Elle se distingue de l’allogreffe, entre deux humains, et de l’autogreffe, utilisant les propres tissus du patient. L’objectif est de remédier à la pénurie chronique d’organes humains disponibles pour la transplantation, tout en garantissant la compatibilité et la sécurité du greffon.

En France, au 1er janvier 2025, 22 585 patients étaient inscrits sur la liste nationale d’attente pour une greffe, dont 11 666 en liste active. En 2024, 852 patients sont décédés en attendant une greffe.

La peau de porc, une pionnière des xénogreffes

C’est d’abord la peau qui a ouvert la voie. Depuis les années 1960, la peau de porc est utilisée comme pansement biologique temporaire pour les grands brûlés. Sa structure et son épaisseur sont étonnamment proches de celles de la peau humaine, ce qui permet une bonne adhérence et une protection efficace contre les infections et la déshydratation.

Contrairement à d’autres animaux (vache, mouton, lapin), la peau de porc présente un réseau de collagène (protéine structurelle présente dans le tissu conjonctif et responsable de la résistance et élasticité des tissus) et une densité cellulaire similaires à ceux de l’homme, limitant les réactions de rejet immédiat. Ces greffes ne sont toutefois que temporaires : le système immunitaire finit par les détruire. Néanmoins, elles offrent une protection temporaire avant une autogreffe ou une greffe humaine.

Une proximité biologique frappante

Au-delà de la peau, le cochon partage de nombreux points communs physiologiques avec l’être humain : taille des organes, rythme cardiaque, pression artérielle, composition du plasma, voire métabolisme. Le cœur d’un cochon adulte, par exemple, a des dimensions proches de celui d’un humain, ce qui en fait un candidat naturel pour les greffes.

D’autres espèces, comme les primates non humains, présentent une proximité génétique encore plus importante, mais leur utilisation soulève des questions éthiques et sanitaires beaucoup plus lourdes, sans parler de leur reproduction lente et de leur statut protégé.

Un animal compatible avec la médecine moderne

Au contraire, les cochons sont faciles à élever, atteignent rapidement leur taille adulte, et leurs organes peuvent être obtenus dans des conditions sanitaires contrôlées. Les lignées génétiquement modifiées, comme celles développées par la société américaine Revivicor, sont désormais dépourvues de certains gènes responsables du rejet hyper aigu, ce qui rend leurs organes plus « compatibles » avec le système immunitaire humain.

Les chercheurs ont aussi supprimé des virus « dormants » (qui ne s’activent pas) présents dans le génome du porc, réduisant le risque de transmission d’agents infectieux à l’Homme.

Du pansement biologique à la greffe d’organe

Après la peau, les chercheurs se tournent vers les reins, le cœur, le foie ou encore le pancréas. En 2024, des patients ont survécu plusieurs semaines avec un cœur de porc génétiquement modifié, une prouesse longtemps jugée impossible. Des essais ont également été menés avec des reins de porc, notamment chez des patients en état de mort cérébrale ou, plus récemment, chez un patient vivant. En revanche, les recherches sur le foie et le pancréas en sont encore au stade préclinique, menées uniquement chez l’animal. Ces avancées ne sont pas seulement symboliques : la pénurie mondiale de donneurs humains pousse la médecine à explorer des alternatives réalistes.

Cependant, le défi immunologique reste immense – même génétiquement modifiés, les organes porcins peuvent être rejetés par le système immunitaire humain – tout comme les enjeux éthiques liés notamment au bien-être animal.

Le cochon s’est imposé non par hasard, mais parce qu’il représente un compromis entre proximité biologique, faisabilité et acceptabilité sociale. Si les essais confirment la sécurité et la durabilité des greffes, le porc pourrait bientôt devenir un allié inattendu mais essentiel de la médecine humaine.

The Conversation

Coralie Thieulin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Greffes d’organes vers l’humain : coeur, reins, peau… pourquoi le cochon est-il devenu l’animal de référence pour les xénogreffes ? – https://theconversation.com/greffes-dorganes-vers-lhumain-coeur-reins-peau-pourquoi-le-cochon-est-il-devenu-lanimal-de-reference-pour-les-xenogreffes-267370

Des hivers plus doux, des parasites plus présents : l’orignal est-il en péril face à la tique d’hiver ?

Source: The Conversation – in French – By Steeve Côté, professeur d’écologie animale, Université Laval

Alors que les changements climatiques modifient profondément les écosystèmes nord-américains, un petit parasite cause de grands ravages : la tique d’hiver. Cette tique, désormais plus présente suite aux conditions environnementales plus clémentes, affecte lourdement la survie hivernale des jeunes orignaux dans l’est du Canada.

Les changements climatiques permettent à des espèces comme la tique d’hiver, un parasite externe qui se nourrit du sang des grands cervidés, d’étendre leur présence vers de nouvelles régions. Jadis plus rare dans l’est du Canada, elle y est désormais bien implantée et cause des mortalités élevées, surtout chez les jeunes orignaux.

La tique d’hiver complète l’entièreté de son cycle de vie en infestant un seul hôte. Outre l’orignal, on peut la retrouver sur d’autres cervidés comme le cerf de Virginie et le caribou sur lesquels elle a peu d’effet.

Les larves de tiques se retrouvent sur la couche de feuilles mortes au sol durant l’été. À l’automne, elles se mettent en quête d’un hôte auquel elles s’accrochent au passage. Une fois sur l’hôte, elles se nourrissent de sang pour se développer jusqu’au stade adulte. L’accouplement des adultes a lieu sur l’hôte. C’est vers la fin de l’hiver que les femelles consomment la plus grande quantité de sang en vue de la reproduction. Une fois engorgées de sang, les femelles se détachent de l’hôte et pondent leurs œufs dans la litière végétale au sol.

Notre équipe de recherche tente de comprendre les liens entre la tique d’hiver, les orignaux et les conditions environnementales afin de mieux prédire l’évolution de ces relations en fonction des conditions climatiques anticipées. Notre approche repose sur la capture et le suivi de jeunes orignaux dans cinq populations. Celles-ci s’étendent du sud du Nouveau-Brunswick jusqu’au nord du fleuve Saint-Laurent. Nous avons concentré nos efforts sur les orignaux âgés de 8 à 13 mois. Leurs faibles réserves de graisse, leur métabolisme rapide et leur forte charge de tiques les rendent plus vulnérables.

Un protocole rigoureux pour évaluer l’impact

Lors de chacune des trois années de notre étude (2020, 2022 et 2023), nous avons capturé une vingtaine de jeunes orignaux dans chacune des cinq populations étudiées. En plus de munir chaque orignal d’un collier GPS, nous avons réduit la charge (ou le nombre) de tiques de la moitié des individus à l’aide de produits acaricides.

Ceci nous a permis de comparer le comportement et la survie hivernale d’animaux plus ou moins infestés, mais vivant dans un même environnement. La fin de l’hiver est une période critique pour la survie des orignaux en raison de l’épuisement de leurs réserves énergétiques. C’est également à ce moment que les tiques consomment la plus grande quantité de sang et que leurs effets sur la condition et la survie des orignaux sont les plus manifestes.

Notre expérience sur un total de 280 veaux nous a permis de déterminer que la tique d’hiver a été responsable de la majorité des 67 mortalités hivernales comptabilisées et que la plupart de ces mortalités ne seraient pas survenues en absence de tiques. Les orignaux traités à la capture avec un acaricide, et donc peu infestés ensuite, présentaient un risque de mortalité environ 94 % plus faible (9 individus morts sur 135) que les individus non traités ayant des charges de tiques naturelles (58 individus morts sur 145).

De plus, la charge de tiques à la capture augmentait la variation des indicateurs dans le sang des orignaux non traités. En complément, le risque de mortalité était plus élevé dans les régions où le loup, principal prédateur de l’orignal, était présent, alors que la masse des orignaux à la capture diminuait le risque de mortalité. Finalement, la survie des jeunes mâles était généralement plus faible que celle des femelles du même âge.

Les orignaux sont plus affectés par la tique d’hiver que les autres grands cervidés. Ce constat s’explique par une cohabitation encore récente entre la tique et l’orignal. L’expansion du parasite vers le nord, favorisée par les changements climatiques, a créé des conditions printanières plus propices à sa reproduction.


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Cette récente cohabitation n’a pas permis à l’orignal de développer les mécanismes lui permettant de se débarrasser du parasite. D’autres espèces, comme le cerf de Virginie, cohabitent depuis plus longtemps avec la tique et ont développé des comportements pour s’en débarrasser avant qu’elle ne les affaiblisse.

Mieux prévoir pour mieux gérer

Néanmoins, l’effet à long terme des changements climatiques sur la tique demeure incertain. En effet, la fonte plus hâtive et l’arrivée plus tardive de la neige favorisent la survie des tiques et augmentent leurs chances de trouver un hôte. Ces deux conditions augmentent donc les probabilités que la tique puisse trouver un hôte et se reproduire. Toutefois, les étés chauds et secs comme celui de 2025 sont néfastes pour la tique, car un faible taux d’humidité réduit la survie des œufs.




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Les mesures de gestion permettant de diminuer l’abondance de la tique d’hiver sont limitées. Comme une tique doit infester un orignal pour se reproduire, l’abondance des deux espèces est étroitement liée. Ainsi, une réduction de la densité des populations d’orignaux est une avenue à considérer dans les régions problématiques afin de limiter la propagation des tiques. Autrement, un aménagement forestier visant à modifier la température et l’humidité du sol pourrait également influencer la survie et l’abondance des tiques.

Nos travaux en cours visent à comprendre comment la structure de la forêt influence la présence de tiques et à identifier des pratiques d’aménagement susceptibles de limiter leur survie. Nous développons également un modèle permettant de prédire les infestations de tiques à partir de différents facteurs liés à l’environnement. Ces modèles permettront de mieux prévoir l’impact des infestations sur les orignaux et d’ajuster la façon de gérer la forêt et les populations d’orignaux.

La Conversation Canada

Steeve Côté est professeur titulaire au Département de biologie à la Faculté des sciences et de génie de l’Université Laval. Il dirige Caribou Ungava et est membre du Centre d’études nordiques. Il a reçu des financements de recherche de plusieurs organismes gouvernementaux en partenariat avec des industries.

Christian Dussault est membre du Ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatique, de la Faune et des Parcs du Québec. Mes travaux de recherche sont en partie fincancés par le Gouvernement du Québec.

Jean-Pierre Tremblay est professeur titulaire au Département de biologie à la Faculté des sciences et de génie de l’Université Laval. Il est membre du Centre d’étude de la forêt et du Centre d’études nordiques. Il a reçu des financements de du Conseil de la recherche en sciences naturelles et en génie du Canada et de partenaires de l’industrie, d’organisations para-gouvernementales et d’organismes sans but lucratif.

Julien H. Richard est membre du Centre d’études Nordique et du Centre d’étude de la forêt, son salaire est entièrement couvert par des financements de recherche de plusieurs organismes gouvernementaux en partenariat avec des industries.

ref. Des hivers plus doux, des parasites plus présents : l’orignal est-il en péril face à la tique d’hiver ? – https://theconversation.com/des-hivers-plus-doux-des-parasites-plus-presents-lorignal-est-il-en-peril-face-a-la-tique-dhiver-256019

Maladie de Lyme : comment la bactérie Borrelia burgdorferi nous infecte

Source: The Conversation – France in French (3) – By Sébastien Bontemps-Gallo, Microbiologiste – Chargé de recherche, Centre national de la recherche scientifique (CNRS); Université de Lille

Cette image obtenue par microscopie électronique à balayage (fausses couleurs) montre des bactéries anaérobies à Gram négatif <em>Borrelia burgdorferi</em>, responsables de la maladie de Lyme. Claudia Molins/CDC

Pour échapper à notre système immunitaire, la bactérie responsable de la maladie de Lyme utilise une méthode de camouflage particulièrement efficace. Après avoir décrypté son fonctionnement, les scientifiques commencent à mettre au point des vaccins afin de s’attaquer à la bactérie avant qu’elle puisse recourir à ce stratagème.


Avec près de 500 000 personnes diagnostiquées chaque année aux États-Unis et entre 650 000 et 850 000 cas estimés en Europe, la maladie de Lyme, ou borréliose de Lyme, représente un problème de santé publique majeur dans tout l’hémisphère Nord.

Les symptômes de la maladie sont très variables, ils vont de lésions cutanées à des atteintes cardiovasculaires, articulaires ou neurologiques. Ces différences s’expliquent notamment par le fait que les bactéries impliquées peuvent différer en fonction de la zone géographique considérée. Mais, malgré leurs différences, toutes les bactéries impliquées ont un point commun : leur capacité à se rendre invisibles à l’œil du système immunitaire de leur hôte.

Des symptômes variables

La maladie de Lyme résulte d’une infection bactérienne transmise par les tiques du genre Ixodes, de petits animaux hématophages qui se nourrissent du sang des animaux, et parfois du nôtre.

Le microbe responsable est une bactérie, Borrelia burgdorferi, ainsi nommée en l’honneur du Dr Willy Burgdorfer, qui l’a découverte en 1982 aux Rocky Mountain Laboratories (Montana, États-Unis).

Dix ans plus tard, le Pr Guy Baranton, à l’Institut Pasteur, a montré qu’en Europe, plusieurs bactéries proches de B. burgdorferi peuvent provoquer la maladie.

Ces espèces forment ce qu’on appelle le complexe Borrelia burgdorferi sensu lato (s.l.), littéralement les Borrelia burgdorferi « au sens large », par comparaison avec Borrelia burgdorferi sensu stricto, autrement dit Borrelia burgdorferi « au sens strict ».

Aux États-Unis, c’est surtout Borrelia burgdorferi sensu stricto qui cause la maladie, tandis qu’en Europe, Borrelia afzelii et Borrelia garinii dominent.

Ces différences expliquent la variabilité des formes que peut revêtir la maladie selon les régions. Ainsi, B. afzelii provoque plus souvent des manifestations cutanées, tandis que B. garinii est plutôt associée à des atteintes neurologiques.

Une bactérie pas comme les autres

Borrelia burgdorferi est une bactérie en forme de spirale, appelée spirochète, qui se déplace activement. Elle possède un petit patrimoine génétique, constitué d’ADN, dont la taille est environ trois fois moindre que celle du patrimoine génétique d’Escherichia coli, la bactérie bien connue dans les laboratoires de recherche.

Mais l’ADN de B. burdgorferi a une organisation unique. Les génomes bactériens sont habituellement constitués d’un seul chromosome circulaire. Mais au lieu d’un chromosome circulaire classique, B. burgdorferi possède un chromosome linéaire, comme les cellules humaines. Ce chromosome est accompagné de plus d’une dizaine de plasmides (petites molécules d’ADN) circulaires et linéaires.

Les gènes indispensables à la survie de la bactérie sont majoritairement retrouvés sur le chromosome linéaire, qui est bien conservé entre les différentes espèces du complexe B. burgdorferi s.l. (ce qui signifie qu’il diffère très peu d’une espèce à l’autre).

Les plasmides contiennent quant à eux des gènes qui permettent à la bactérie d’infecter, de se cacher du système immunitaire et de survivre dans la tique. Le nombre et le contenu de ces plasmides varient d’une espèce à l’autre, et ils peuvent se réorganiser comme des pièces de puzzle, offrant potentiellement à la bactérie de nouvelles capacités pour s’adapter.

S’adapter pour survivre : les secrets de B. burgdorferi

Pour survivre, B. burgdorferi doit être capable de prospérer dans des environnements opposés : celui de la tique et celui du mammifère. Lorsqu’une tique se nourrit sur un animal infecté, la bactérie colonise l’intestin de l’arachnide acarien (rappelons que les tiques ne sont pas des insectes !). Elle y reste en dormance entre deux repas sanguins. Dans cet organisme, elle doit supporter le froid (puisque les tiques – contrairement aux mammifères – ne régulent pas leur température corporelle), le manque de nourriture et un environnement acide.

Dès qu’une tique commence à se nourrir sur un animal à sang chaud tel qu’un mammifère, la chaleur du sang et les modifications chimiques associées à son absorption déclenchent un changement de programme moléculaire. Tout se passe comme si le sang jouait le rôle d’un interrupteur activant un « mode infection ». Ce mode permet aux bactéries B. burgdorferi de migrer vers les glandes salivaires de la tique, et donc d’être transmises à un nouvel hôte avec la salive.

Une fois dans le mammifère, les bactéries doivent encore contrer les défenses du système immunitaire. Heureusement pour elles, la salive de la tique contient des molécules protectrices vis-à-vis du système immunitaire de leur hôte commun. Certains de ces composés bloquent le système du complément, un groupe de protéines sanguines capables de détecter et de détruire les microbes.

C’est le cas des protéines de la salive de tique appelées Salp15. En se fixant à des protéines situées à la surface de la bactérie (nommées OspC), les protéines Salp15 se comportent comme un bouclier temporaire, qui protège la bactérie pendant qu’elle commence à se disséminer dans l’organisme.

Mais les bactéries B. burgdorferi ne s’arrêtent pas là. Elles changent continuellement d’apparence, pour mieux se fondre dans chacun des environnements où elles évoluent, tels des caméléons. Lorsqu’elles sont à l’intérieur de la tique, elles produisent des protéines appelées OspA, qui leur permettent d’adhérer à l’intestin du parasite. Mais juste avant la transmission, elles remplacent ces protéines OspA par des protéines OspC, qui leur permettent d’envahir les tissus de l’hôte.

Cependant, ces protéines OspC attirent rapidement l’attention du système immunitaire. Une fois la bactérie installée dans le mammifère, les protéines OspC sont donc à leur tour remplacées par d’autres protéines, appelées VlsE.

Le gène vlsE qui sert à les fabriquer a la particularité de subir des transformations (on parle de recombinaisons), ce qui permet aux bactéries B. burgdorferi de fabriquer différentes versions de la protéine VlsE, les rendant ainsi très difficiles à reconnaître par le système immunitaire de l’hôte.

Tout se passe en quelque sorte comme si les B. burgdorferi changeaient régulièrement de « vêtement », afin que le système immunitaire ne puisse pas les reconnaître. Ce jeu de cache-cache moléculaire, appelé « variation antigénique », les rend presque invisibles au système immunitaire, ce qui leur permet de continuer à se multiplier discrètement.

Depuis quelques années, les scientifiques tentent de contrer ce stratagème, en développant notamment des vaccins contre les bactéries B. burgdorferi.

Les pistes pour prévenir et contrôler la maladie de Lyme

En 2025, deux projets de vaccins ont ravivé l’espoir d’une victoire contre la maladie de Lyme. Ceux-ci ciblent la protéine OspA, présente à la surface de la bactérie lorsqu’elle se trouve dans la tique. À Paris, l’Institut Pasteur, en partenariat avec Sanofi, a présenté un candidat vaccin à ARN messager, basé sur la même technologie que celle utilisée contre le Covid-19.

De leur côté, les laboratoires pharmaceutiques Valneva et Pfizer développent un vaccin qui cible lui aussi OspA, mais via une autre approche, fondée sur l’emploi de protéines recombinantes. Ces protéines, produites en laboratoire, correspondent à plusieurs variantes d’OspA exprimées par différentes souches de Borrelia burgdorferi présentes en Amérique du Nord et en Europe. Lors de l’injection, elles sont associées à un adjuvant afin de renforcer la réponse immunitaire et d’induire une production plus efficace d’anticorps. Les premiers résultats de ce vaccin, baptisé VLA15, semblent encourageants.

Bien qu’ils soient différents dans leur conception, ces deux vaccins reposent sur une approche originale qui a déjà fait ses preuves. En effet, en 1998 aux États-Unis, la Food and Drug Administration (FDA), l’agence chargée de la surveillance des denrées alimentaires et des médicaments avait autorisé la commercialisation du vaccin LYMErix, développé par l’entreprise pharmaceutique GSK, qui ciblait uniquement la protéine OspA produite par la souche américaine de Borrelia burgdorferi.

Commercialisé à partir de 1999, ce vaccin conférait une protection de 76 % contre la maladie aux États-Unis. Bien qu’imparfait, il s’avérait intéressant notamment pour les personnes les plus à risque de contracter la maladie. Il a cependant été retiré du marché en 2002 par GSK, en raison d’une polémique concernant la survenue de potentiels effets secondaires chez certaines personnes vaccinées.

L’analyse des données n’a pas permis de déceler de problème sur les cohortes étudiées, ce qui a amené la FDA à maintenir l’autorisation de mise sur le marché. Cependant, l’importante couverture médiatique a entraîné une chute des ventes, menant les responsables de GSK à décider d’en stopper la production et la commercialisation.

Concrètement, les vaccins ciblant OspA permettent de bloquer la bactérie dans le corps de la tique, empêchant son passage à l’être humain. Lorsqu’une tique infectée pique une personne vaccinée, elle aspire du sang contenant les anticorps anti-OspA produits suite à la vaccination. Dans son intestin, ces anticorps se fixent sur la surface des bactéries Borrelia burgdorferi, les empêchant de migrer vers les glandes salivaires. Résultat : la bactérie n’atteint jamais le site de la piqûre, et l’infection est bloquée avant même de commencer.

Cette approche a été privilégiée, car cibler la bactérie directement dans le corps humain est beaucoup plus difficile. Comme on l’a vu, grâce aux recombinaisons du gène vlsE, qui s’active lorsque B. burgdorferi entre dans le corps d’un mammifère, la bactérie devient alors une experte dans l’art de se cacher.

Mais la lutte est loin d’être terminée. En continuant à décoder toujours plus précisément les stratégies de survie et d’évasion des bactéries Borrelia, les chercheurs espèrent ouvrir la voie à de nouveaux outils de diagnostic, de traitement et de prévention.

The Conversation

Sébastien Bontemps-Gallo travaille au Centre d’Infection et d’Immunité de Lille (Institut Pasteur de Lille, Université de Lille, Inserm, CNRS, CHU Lille). Il a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche, de l’I-SITE Université Lille Nord-Europe, de l’Inserm Transfert et du CNRS à travers les programmes interdisciplinaires de la MITI.

ref. Maladie de Lyme : comment la bactérie Borrelia burgdorferi nous infecte – https://theconversation.com/maladie-de-lyme-comment-la-bacterie-em-borrelia-burgdorferi-em-nous-infecte-267829

Loi de finances : le Parlement sous la menace d’un recours à l’ordonnance

Source: The Conversation – in French – By Alexandre Guigue, Professeur de droit public, Université Savoie Mont Blanc

Selon la Constitution, le Parlement doit se prononcer sur le projet de loi de finances dans un délai de soixante-dix jours pour permettre à l’État de fonctionner au 1er janvier 2026. En cas de non-respect de ce délai, le gouvernement peut mettre le projet de la loi en œuvre par ordonnance, en retenant les amendements qu’il souhaite parmi ceux qui ont été votés. Cette option, de plus en plus crédible, serait une première sous la Ve République. Un coup porté à la démocratie parlementaire ?


En France, la loi de finances autorise le prélèvement des recettes (dont les impôts) et l’exécution des dépenses publiques pour une année civile. Pour que l’État puisse fonctionner au 1er janvier, la loi de finances doit être adoptée au plus tard le 31 décembre de l’année précédente (principe d’antériorité budgétaire).

Sous la IVe République, les lois financières étaient rarement adoptées dans les temps. La discussion se prolongeait souvent longtemps l’année suivante, parfois même jusqu’au mois d’août. Dans l’intervalle, le gouvernement était autorisé à fonctionner avec des « douzièmes provisoires », c’est-à-dire avec un douzième du budget de l’année précédente pour chaque mois entamé. Cette situation était jugée très insatisfaisante.

Lors de la rédaction de la Constitution de 1958, la décision fut prise de soumettre la procédure budgétaire à un calendrier strict. En cas de non-respect, le gouvernement peut reprendre la main.

L’encadrement de la procédure budgétaire dans les délais

L’article 47 de la Constitution prévoit dans son alinéa 3 :

« si le Parlement ne s’est pas prononcé dans un délai de soixante-dix jours, les dispositions du projet peuvent être mises en vigueur par ordonnance. »

L’idée du constituant était de contraindre le Parlement à ne pas utiliser plus de temps que ce qui lui était accordé avant la fin de l’année civile pour son travail législatif et de garantir, ainsi, l’adoption d’une loi de finances avant le 31 décembre. Pour les projets de lois de financement de la Sécurité sociale, le Parlement dispose de cinquante jours (art. 47-1 de la Constitution).

Le cadre général de soixante-dix jours a été complété par plusieurs autres règles temporelles, d’abord dans l’ordonnance organique du 2 janvier 1959, puis dans la loi organique relative aux lois de finances du 1er août 2001 (appelée Lolf). Celles-ci concernent, d’abord, la date du dépôt qui doit intervenir au plus tard le premier mardi d’octobre (art. 39 de la Lolf). Le Conseil constitutionnel se montre souple et tolère les retards tant que le Parlement dispose de son délai global.

En 2024, le gouvernement Barnier l’a déposé avec neuf jours de retard (le 10 octobre au lieu du 1er octobre au plus tard) et, en 2025, le gouvernement Lecornu avec sept jours de retard (le 14 octobre au lieu du 7 octobre au plus tard). Dans les deux cas, le calendrier a été bousculé, mais pas au point de priver le Parlement de soixante-dix jours calendaires pour l’examen.

Ensuite, chaque assemblée doit respecter un délai intermédiaire (quarante jours pour l’Assemblée nationale et vingt jours pour le Sénat). L’objectif est de donner aux députés et aux sénateurs le temps d’examiner le texte dans le délai imparti. Il reste alors dix jours pour adopter le texte, au besoin avec l’intervention d’une commission mixte paritaire (CMP) chargée de proposer un texte de compromis en cas de désaccord entre les deux assemblées.

Si le désaccord persiste, le gouvernement peut donner le dernier mot à l’Assemblée nationale (art. 45 alinéa 4 de la Constitution) ou engager sa responsabilité sur le texte (art. 49 alinéa 3 de la Constitution). Cette dernière procédure, souvent décriée, permet au gouvernement de considérer la loi de finances comme adoptée sans la faire voter, sauf si les députés le renversent au moyen d’une motion de censure.

L’ordonnance, une sanction dirigée contre le Parlement

Tant pour les projets de lois de finances (PLF, soixante-dix jours) que pour les projets de lois de financement de la Sécurité sociale (PLFSS, cinquante jours), la possibilité d’une mise en œuvre par ordonnance se présente comme une sanction de l’incapacité du Parlement à finir son travail dans les temps. La Constitution est claire sur ce point : l’ordonnance n’intervient que si le Parlement « ne s’est pas prononcé » dans le délai de soixante-dix jours.

Si le Parlement rejette formellement le projet, le gouvernement ne peut pas prendre d’ordonnance. Il est contraint de proposer un projet de loi de finances spéciale dans l’attente de l’adoption d’une loi de finances complète (art. 40 de la Lolf). C’est ce qui s’est produit en 1979 et en 2024.

Depuis 1958, jamais un gouvernement n’a eu besoin de recourir à de telles ordonnances, ce qui leur donne plus un caractère dissuasif que répressif. Il s’agit surtout d’inciter le Parlement à tenir ses délais. Comme le dispositif n’a jamais été testé, plusieurs questions restent à ce jour sans réponse.

Quel contenu pour l’ordonnance ?

L’article 47 alinéa 3 de la Constitution se contente d’indiquer que le gouvernement met en œuvre « le projet de loi de finances » par ordonnance. Le premier réflexe est de penser au projet initial déposé par le gouvernement. C’est la lecture que le secrétariat général du gouvernement a proposée dans une note d’août 2024 relative « aux PLF et PLFSS » révélée par le média Contexte.

Cette lecture interpelle. Une analogie est possible avec le dessaisissement d’une chambre pour non-respect de son délai. Dans un tel cas, le gouvernement transmet à l’autre chambre le texte initialement présenté, « modifié le cas échéant par les amendements votés par l’assemblée (dessaisie) et acceptés par lui ». La logique peut être transposée à l’ordonnance. Le gouvernement pourrait choisir les amendements qu’il souhaite parmi ceux qui ont été votés, mais il ne pourrait pas intégrer des amendements qui ne l’auraient pas été.

Dans un contexte où l’Assemblée nationale est très divisée, les choix du gouvernement pourraient être critiqués, mais ils ne seraient pas nécessairement contestables en droit.

Quel recours contre l’ordonnance ?

L’ordonnance mettant en œuvre un projet de loi de finances ne peut pas être déférée au Conseil constitutionnel au titre de l’article 61 de la Constitution (contrôle avant entrée en vigueur) et une question prioritaire de constitutionnalité (QPC) ne serait, en principe, pas recevable puisqu’elle ne serait pas dirigée contre une « disposition législative » (art. 61-1 de la Constitution).

Une analogie avec les ordonnances de l’article 38 de la Constitution permet de déterminer leur régime juridique. Ces dernières sont prises sur habilitation du Parlement et ont un caractère réglementaire tant qu’elles ne sont pas ratifiées. Pour les ordonnances de l’article 47 de la Constitution, l’habilitation provient de la Constitution elle-même et, surtout, elles n’ont pas besoin d’être ratifiées par le Parlement. Elles ont donc un caractère réglementaire et peuvent être contestées devant le Conseil d’État, c’est-à-dire comme des ordonnances de l’article 38 de la Constitution dans l’attente de leur ratification.

Devant le Conseil d’État, un recours pour excès de pouvoir aurait, cependant, une portée limitée. En 1924, dans un célèbre arrêt Jaurou, la haute juridiction a jugé que les crédits prévus par la loi de finances ne créent pas de droits au profit des administrés, ce qui les empêche de les contester. Il reste d’autres dispositions, notamment celles touchant à la fiscalité. Il ne fait pas de doute que si un gouvernement était amené à prendre une ordonnance de l’article 47 de la Constitution pour mettre en œuvre le budget, des contribuables saisiraient le Conseil d’État pour tester l’étendue du contrôle qu’il voudra bien exercer.

Quid de la démocratie parlementaire ?

Pendant le mois de novembre, des voix se sont élevées au sein de l’Assemblée pour accuser le gouvernement de vouloir contrôler les débats (retarder le vote de la taxe Zucman, supprimer les débats prévus pendant un week-end). Pourtant, si le gouvernement peut demander des modifications du calendrier, c’est la conférence des présidents de groupes à l’Assemblée nationale qui en décide. En outre, le premier ministre a annoncé qu’il n’aurait recours ni à l’article 49 alinéa 3 ni aux ordonnances. Surtout, si les délais ne sont pas respectés, c’est moins la conséquence des modifications du calendrier que du dépôt de milliers d’amendements par les députés.

Quoi qu’il en soit, si le gouvernement devait avoir recours aux ordonnances, ce que la Constitution lui permet de faire, il s’expose au risque d’une censure par les députés (vote d’une motion de censure spontanée comme celle qui a fait tomber le gouvernement Barnier en décembre 2024).

Le principe du consentement à l’impôt par les représentants de la nation est une conquête de la Révolution française. Pour doter la France d’un budget, le gouvernement serait bien avisé de ne pas court-circuiter l’Assemblée nationale, même si celle-ci est très divisée. En cas de blocage, un moindre mal serait l’adoption d’une loi de finances spéciale, comme en 2024. Celle-ci ne résout pas tout, mais elle a le mérite de ne pas constituer un passage en force.

The Conversation

Guigue Alexandre est membre de membre de la Société française de finances publiques, association reconnue d’utilité publique réunissant universitaires et praticiens des finances publiques.

ref. Loi de finances : le Parlement sous la menace d’un recours à l’ordonnance – https://theconversation.com/loi-de-finances-le-parlement-sous-la-menace-dun-recours-a-lordonnance-270085

Et si le « backlash écologique » en Europe était une conséquence de l’accord de Paris ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Malo Jan, Doctorant en sciences politiques, Sciences Po

C’était le grand mérite de l’accord de Paris en 2015 : transformer les déclarations d’intention diplomatiques sur le climat en engagements nationaux. Dix ans plus tard, l’ambition écologique se heurte désormais à un retour de bâton en Europe, où l’action climatique, au lieu de rassembler, polarise les débats et nourrit les divisions politiques.


La COP30 marque les dix ans de l’accord de Paris et l’heure est au bilan. En 2015, les États s’étaient engagés, lors de la COP21 à Paris, à contenir le réchauffement en dessous de 2 °C, avec l’ambition d’atteindre 1,5 °C. Dix ans plus tard, les émissions continuent d’augmenter – bien qu’à un rythme moins élevé – et l’objectif de 1,5 °C semble désormais hors de portée, révélant les limites du cadre diplomatique fixé à Paris.

L’accord de Paris, en demandant à chaque État de se fixer des objectifs de réduction d’émissions de gaz à effet de serre et de se donner les moyens de les atteindre, a profondément transformé les débats politiques en Europe. On assiste aujourd’hui à un « backlash » (retour de bâton) écologique. C’est-à-dire, une réaction politique généralisée en Europe contre les politiques de transition, qui en freine la mise en œuvre et en fragilise la légitimité.

Ce phénomène peut être compris comme une conséquence indirecte de Paris. En ramenant le climat au cœur des débats nationaux, l’accord a rendu plus visibles les arbitrages économiques et sociaux qu’implique la transition et les conflits qu’elle suscite. C’est précisément cette dynamique, le passage d’un enjeu longtemps consensuel à un objet de conflictualité, que j’étudie dans ma thèse, en analysant comment les partis européens adaptent leurs stratégies face aux tensions nouvelles engendrées par la mise en œuvre des politiques climatiques.

Accord de Paris et nationalisation de l’action climatique

Là où le protocole de Kyoto (1997) fixait des objectifs contraignants à un nombre limité de pays industrialisés, l’accord de Paris a marqué un tournant dans la gouvernance climatique. Il confie désormais à chaque État la responsabilité de définir puis de réviser régulièrement ses propres engagements.

Ce passage d’un système d’obligations internationales à un modèle fondé sur la responsabilité nationale a déplacé le centre de gravité de l’action climatique de l’échelle internationale au niveau national. Or, ce changement a profondément modifié la place du climat dans le débat politique. Longtemps cantonné à la scène diplomatique des négociations internationales, il est devenu, depuis l’accord de Paris, un enjeu domestique majeur.

En Europe notamment, les engagements pris à la COP21 ont ouvert un espace inédit de contestation face à l’inaction des gouvernements. En 2018 et en 2019, dont les étés ont été marqués par des vagues de chaleur exceptionnelles, les marches pour le climat ont rassemblé des centaines de milliers de personnes dénonçant le décalage entre les promesses de l’accord de Paris et les politiques mises en œuvre. Dans le même temps, les contentieux climatiques se sont multipliés, comme en France avec l’Affaire du siècle,confrontant les États à leurs responsabilités.

Sous la pression des engagements pris à Paris et des critiques de militants quant à l’inaction des pouvoirs publics, la question climatique s’est imposée dans la compétition politique, c’est-à-dire comme un enjeu central des stratégies électorales. À partir de 2018, la plupart des partis européens ont intégré le climat à leurs programmes pour gagner en crédibilité face à l’urgence climatique. Les élections européennes de 2019 l’ont bien illustré, avec une « vague verte » voyant une progression inédite des listes écologistes dans plusieurs pays.

Cette dynamique a favorisé l’adoption de nouvelles politiques publiques plus ambitieuses, européennes (comme le Pacte vert) puis nationales, visant la neutralité carbone. Au niveau national, elle s’est traduite par la multiplication des « lois Climat », parmi lesquelles la loi Climat et résilience qui, en France, fait figure d’exemple emblématique. Ces textes inscrivent dans le droit national les objectifs et les moyens censés permettre le respect des engagements pris à Paris.

Si leur ambition fait débat, ces politiques ont déjà contribué à infléchir, au moins partiellement, les trajectoires d’émissions dans plusieurs pays, comme la France. On ne peut donc les qualifier d’inefficaces.




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Un nouveau terrain où s’expriment les clivages politiques

Lors de sa ratification, et encore aujourd’hui, l’accord de Paris a suscité peu de contestations en Europe, ce qui contraste avec les décisions symboliques de Donald Trump de retirer la signature des États-Unis lors de ses deux mandats, choix qu’il a habilement mis en scène sur le plan politique.

En revanche, la mise en œuvre des politiques climatiques découlant de l’accord de Paris pour tenir les engagements provoque désormais de fortes résistances politiques en Europe. Le passage d’un débat centré sur le choix des objectifs à atteindre à un débat national sur la façon d’y parvenir a rendu plus tangibles, au niveau national, les effets sociaux et économiques de la transition. Les coûts de l’action climatique, les inégalités qu’elle peut accentuer et les changements qu’elle impose aux modes de vie sont désormais au cœur du débat politique.

Une forte conflictualisation des enjeux climatiques en Europe a émergé dans ce contexte, portée notamment par des partis de droite radicale et d’extrême droite. Ceux-ci cherchent à délégitimer les politiques de transition écologique et à mobiliser les électorats susceptibles d’en être les perdants.

Certains, comme l’AfD en Allemagne ou Reform UK en Grande-Bretagne, en ont même fait un axe central de leur stratégie, alors que la question climatique restait jusque-là largement absente de leurs programmes.




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Un « backlash » né de la politisation des enjeux climatiques

Cette contestation a mis en difficulté les partis qui avaient soutenu les objectifs de neutralité carbone et porté les politiques de transition. Face à la montée des oppositions, plusieurs ont freiné leurs ambitions, de peur d’en assumer le coût électoral.

Au Royaume-Uni, le Labour a ainsi renoncé en 2024 à la promesse faite en 2021 d’investir chaque année 28 milliards de livres (31,7 milliards d’euros) pour le changement climatique. En France, Emmanuel Macron a cherché à réduire l’ambition de l’objectif de la Commission européenne pour la neutralité carbone, qui était de réduire de 90 % les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2040. D’autres ont repris à leur compte certains arguments des droites radicales, dénonçant des mesures jugées impopulaires ou socialement injustes. Par exemple, après avoir longtemps affiché une forte ambition climatique, le Parti conservateur britannique cherche désormais à abroger la principale loi climatique du pays.

Les négociations internationales pendant les COP sur le climat donnent souvent lieu à une mise en scène de l’ambition climatique des pays européens, leurs dirigeants cherchant à afficher leur volontarisme et leur exemplarité. Pourtant, à l’échelle nationale, l’action climatique et sa légitimité se trouvent fragilisées par les tensions sur la répartition des coûts économiques et sociaux de la transition. L’accord de Paris a indirectement contribué à faire émerger cette dynamique.

Ainsi, dix ans après Paris, le climat n’apparaît plus seulement comme un enjeu de coopération internationale, mais comme une ligne de fracture politique majeure en Europe. La nationalisation de la question climatique, amorcée par l’accord de Paris, avait d’abord suscité un consensus relatif autour de la nécessité de transformer l’action publique. Le backlash écologique reflète la politisation qui en découle.

Si cette polarisation a le mérite de clarifier les lignes de clivage sur le climat, elle affaiblit en retour la position des États européens sur la scène internationale, en rendant plus difficile l’élaboration d’une position commune et en fragilisant la crédibilité de leurs engagements.

The Conversation

Malo Jan a reçu des financements de SciencesPo Paris.

ref. Et si le « backlash écologique » en Europe était une conséquence de l’accord de Paris ? – https://theconversation.com/et-si-le-backlash-ecologique-en-europe-etait-une-consequence-de-laccord-de-paris-269673

Soins et hospitalisations à domicile : des algorithmes et technologies de santé pour améliorer la prise en charge des patients

Source: The Conversation – France in French (3) – By Yasemin Arda, Professeur ordinaire de recherche opérationnelle et logistique, Université de Liège

Planifier les tournées des infirmiers et infirmières au domicile des personnes malades en prenant en compte les urgences, délivrer dans les temps une chimiothérapie basée sur des médicaments dont la stabilité est limitée à quelques heures… Des solutions émergent pour optimiser les soins à domicile en s’appuyant sur des nouvelles technologies de santé


Face au vieillissement de la population et à la pression croissante sur les hôpitaux, les soins à domicile représentent une alternative prometteuse pour l’avenir des systèmes de santé. Toutefois, pour que ce modèle soit véritablement efficace et durable, il est essentiel de l’optimiser.

En supportant la prise de décision, les algorithmes d’optimisation et certaines technologies de santé (télémédecine, dispositifs de santé connectés, etc.) permettent d’améliorer l’adéquation de la capacité des services de soins avec les besoins des patients, notamment via la création des plannings et des itinéraires des personnels soignants.

Ce processus d’optimisation est d’autant plus crucial dans les systèmes d’hospitalisation à domicile, qui ont pris une ampleur particulière avec la pandémie de Covid-19.

Soins et hospitalisations se développent au domicile

Tandis que les soins à domicile étaient, dans le passé, traditionnellement tournés vers des soins de routine, l’essor de l’hospitalisation à domicile (HAD) permet à présent à des patients nécessitant des soins aigus d’être pris en charge à leur domicile plutôt qu’à l’hôpital. Cela représente une véritable révolution dans l’organisation des soins de santé, ce qui permet de libérer des lits hospitaliers pour les cas les plus graves et d’offrir aux patients un cadre de soins plus confortable, moins risqué en termes d’infections nosocomiales (ces infections contractées au sein d’un établissement hospitalier, ndlr) et souvent plus adapté à leurs besoins.

En Belgique, ce modèle a été particulièrement développé pour des traitements comme la chimiothérapie ou l’antibiothérapie, et a encore gagné en popularité à la suite de la crise sanitaire liée au Covid-19.

Les soins à domicile, cependant, ne sont pas exempts de défis. La gestion des soins, la coordination des équipes soignantes, ainsi que la réactivité face aux imprévus nécessitent des modèles de planification complexes et flexibles.

L’optimisation de l’allocation des ressources – humaines et matérielles – et des itinéraires du personnel soignant est essentielle pour garantir la qualité des soins tout en optimisant les coûts, permettant ainsi une prise en charge efficace et sûre du plus grand nombre possible de patients.

Une approche innovante pour organiser les tournées des personnels infirmiers

Les soins à domicile posent des défis opérationnels majeurs. L’un des plus importants est la gestion des plannings des soignants, qui déterminent l’affectation du personnel aux différentes pauses de travail. Ces plannings sont généralement établis sur une base mensuelle, en tenant compte des prévisions de la demande, d’hypothèses concernant la disponibilité des soignants, des contraintes légales et des accords contractuels. Ils doivent donc être souvent révisés afin de prendre en compte les données réelles dès que des informations précises concernant les patients et les soignants sont disponibles.

Le problème des tournées des infirmiers et des infirmières est au cœur de plusieurs travaux de recherche. Ce problème consiste à planifier efficacement les itinéraires des soignants tout en respectant les contraintes de temps, de ressources et de préférences des patients.

Dans le cadre de l’hospitalisation à domicile, la qualité des tournées des personnels infirmiers dépend très souvent d’autres décisions, prises en amont, notamment la planification des horaires des soignants. C’est pourquoi nos recherches proposent une approche innovante en considérant simultanément les décisions de modifications d’horaires à court terme et celles de création des tournées.

Concrètement, notre modèle agit comme un outil d’aide à la décision intégrée : il permet de déterminer en même temps quels patients admettre, comment ajuster les plannings des infirmiers, et comment organiser leurs tournées quotidiennes. Cette approche conjointe évite les incohérences qui apparaissent souvent lorsqu’on traite ces questions séparément (par exemple, accepter plus de patients que le personnel ne peut en visiter, ou planifier des horaires irréalistes).

L’objectif principal est de soigner le plus grand nombre de patients possible à domicile, tout en préservant l’efficacité et la charge de travail raisonnable du personnel soignant.

Sur le plan technique, la méthode repose sur un algorithme itératif de type « ruiner et recréer », qui explore différentes configurations, quitte à assouplir temporairement certaines contraintes pendant le processus algorithmique, afin d’aboutir à un plan globalement plus robuste et plus réaliste.

Gérer des chimiothérapies en HAD avec des médicaments à stabilité limitée

Un autre exemple est celui de la chimiothérapie à domicile, qui nécessite l’administration de médicaments qui ne restent parfois stables que quelques heures après leur production à la pharmacie de l’hôpital.

Nous avons développé une méthode d’optimisation qui permet de planifier conjointement la préparation des médicaments et les tournées des infirmiers. En effet, certains traitements injectables ne pouvant pas être produits à l’avance, la production et l’administration doivent être parfaitement synchronisées. Notre méthode s’appuie sur un algorithme intelligent de type « recherche à voisinage large », combiné à un modèle d’optimisation linéaire qui ajuste avec précision les horaires de production et de soins.

Ce système explore de multiples scénarios, corrige les incompatibilités et aboutit à une organisation efficace et réaliste. La durée totale de travail des pharmaciens et infirmiers est minimisée, tout en garantissant la faisabilité opérationnelle et la qualité du service rendu aux patients.

L’approche illustre le rôle croissant des technologies d’aide à la décision dans l’organisation des soins à domicile. À ce stade, elle est validée en simulation sur des données hospitalières synthétiques et constitue une étape de recherche appliquée avant une mise en œuvre concrète en milieu hospitalier.

Les technologies de santé : défis et limites pour les soins à domicile

Les technologies de santé jouent un rôle essentiel dans l’optimisation des soins à domicile. Des outils comme la télémédecine et les plateformes de gestion des soins permettent aux professionnels de la santé de suivre les patients à distance, d’adapter leurs traitements et de maintenir une communication constante.

À titre d’exemple, en Belgique, dans le cadre des plans nationaux d’action e-santé, le gouvernement a instauré la plateforme MaSanté, afin de garantir le suivi et le partage d’informations avec les patients en un seul endroit. Une autre plateforme dédiée aux dispositifs de santé connectés, qui agissent en tant que dispositifs médicaux, a également été créée.

Toutefois, l’accès aux technologies nécessaires pour des soins à domicile efficaces est inégalement réparti, au détriment notamment des habitants des zones rurales et/ou des patients à faibles revenus. Ces inégalités sociales demeurent un obstacle majeur à l’universalisation de ce modèle.


Cet article a été rédigé avec l’aide du Dr Arnaud Stiepen, expert en communication et vulgarisation scientifiques.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Soins et hospitalisations à domicile : des algorithmes et technologies de santé pour améliorer la prise en charge des patients – https://theconversation.com/soins-et-hospitalisations-a-domicile-des-algorithmes-et-technologies-de-sante-pour-ameliorer-la-prise-en-charge-des-patients-267923

L’Afrique à l’assaut de l’IA, avec le Rwanda, le Maroc et le Kenya en moteurs

Source: The Conversation – France in French (3) – By Thierry Berthier, Maitre de conférences en mathématiques, cybersécurité et cyberdéfense, chaire de cyberdéfense Saint-Cyr, Université de Limoges

Le président rwandais Paul Kagamé (au centre) entouré de plusieurs invités de haut rang durant la cérémonie d’ouverture du forum de Kigali sur l’intelligence artificielle, le 3&nbsp;avril 2025.
Compte Flickr de la présidence rwandaise, CC BY-ND

En adoptant la Déclaration africaine sur l’intelligence artificielle, en avril 2025, les pays africains visent à développer la souveraineté du continent sur ces enjeux stratégiques et à réduire leur dépendance aux puissances étrangères. Cette stratégie repose sur les pays moteurs tels que le Rwanda, le Maroc ou encore le Kenya.


La capitale rwandaise, Kigali, a accueilli les 3 et 4 avril 2025 le premier Sommet mondial de l’intelligence artificielle en Afrique (Global AI Summit on Africa). L’événement, organisé par le Centre pour la quatrième révolution industrielle (C4IR) et le ministère rwandais des technologies de l’information, de la communication et de l’innovation (MINICT), en partenariat avec le Forum économique mondial, a réuni plus de 3 000 participants venus de 97 pays. Chercheurs, responsables politiques, dirigeants d’entreprises et investisseurs s’y sont rencontrés pour débattre de l’avenir de l’intelligence artificielle sur le continent.

En 2020, lors de la réunion annuelle du Forum économique mondial à Davos, le gouvernement rwandais avait signé un accord avec le Forum pour créer le C4IR. Composante d’un réseau de 19 centres à travers le monde, le C4IR façonne la trajectoire de la quatrième révolution industrielle grâce à des connaissances locales susceptibles de favoriser un changement global. En s’appuyant sur les priorités nationales de développement, le Rwanda a décidé de concentrer les travaux de son Centre sur l’économie des données, sur la gouvernance des données et sur l’intelligence artificielle

Le sommet d’avril dernier a marqué une étape symbolique. Pour la première fois, l’Afrique a placé la question de l’IA au cœur d’un agenda commun, en donnant naissance à la Déclaration africaine sur l’intelligence artificielle. Celle-ci définit un socle de principes et d’engagements autour de trois axes majeurs : stimuler l’innovation et la compétitivité grâce à l’IA ; construire une intelligence artificielle éthique et inclusive, ancrée dans les valeurs africaines – unité, patriotisme, cohésion sociale, résilience, travail acharné et partage ; et garantir une gouvernance responsable, capable d’encadrer la collecte, la sécurité et la souveraineté des données.

Que contient la Déclaration ?

Ce texte, signé par une cinquantaine d’États, dont l’Algérie, le Nigeria, le Kenya, le Maroc et l’Afrique du Sud, vise à rééquilibrer les rapports de force mondiaux dans le domaine technologique. Il s’agit de ne plus dépendre exclusivement des modèles et infrastructures venus d’Asie, d’Europe ou des États-Unis, mais de faire émerger une approche spécifiquement africaine, sensible aux réalités locales : agriculture, santé, climat, sécurité, inclusion financière. Cette ambition s’appuie sur trois piliers : la formation, la gouvernance et l’investissement.

Le texte prévoit ainsi la création d’un Panel scientifique africain sur l’IA, composé d’experts du continent et de la diaspora, chargé de conseiller les gouvernements sur les risques, les usages et les opportunités socio-économiques. Il propose également la mise en place d’un cadre continental de gouvernance des données, harmonisé avec les standards de l’Union africaine, et la constitution d’un Fonds africain pour l’IA doté de 60 milliards de dollars, qui servira à financer les infrastructures de calcul, les programmes de recherche et les start-ups du continent. Enfin, la Déclaration encourage la création de pôles régionaux d’incubation, appuyés par la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), pour stimuler la coopération entre États et attirer les capitaux.

Au-delà de son contenu, le sommet de Kigali a surtout incarné une nouvelle étape du leadership technologique africain. Pour le Rwanda, il a constitué un instrument d’influence et un levier diplomatique. Depuis plusieurs années, le pays se positionne comme un hub continental de l’innovation numérique, au même titre que le Maroc ou le Kenya. L’organisation du premier sommet mondial sur l’IA en Afrique consacre ce positionnement : celui d’un État qui entend participer à la définition des règles du jeu, et non simplement les subir.

Le Rwanda, pionnier et artisan d’une IA africaine

Le Rwanda aborde l’intelligence artificielle comme une politique publique à part entière. Le gouvernement a fixé pour horizon 2035 un objectif d’un milliard de dollars d’investissements directs étrangers dans le secteur numérique, en s’appuyant sur un environnement administratif fluide et une culture de la transparence qui attire les investisseurs. Le pays est aujourd’hui l’un des plus rapides du continent pour la création d’entreprises, avec des démarches intégralement dématérialisées et un accès facilité au financement pour les jeunes pousses.

Cette stratégie repose sur un écosystème cohérent. À Kigali, la Kigali Innovation City incarne cette ambition : un espace intégré réunissant universités, centres de recherche, start-ups et investisseurs, conçu pour favoriser les transferts de technologie. Le Centre pour la quatrième révolution industrielle (C4IR), partenaire du Forum économique mondial, pilote plusieurs programmes d’IA appliqués à la santé, à l’agriculture et à l’éducation. La Norrsken House, inaugurée en 2021, accueille des dizaines de jeunes entreprises africaines et internationales dans les secteurs des fintech, de la santé numérique et des services à impact social.

Dans la santé, le Rwanda est devenu un modèle continental grâce à la société américaine Zipline, qui opère depuis 2016 un réseau de livraison de médicaments, de vaccins et de poches de sang par drones. Ces vols automatisés couvrent aujourd’hui 90 % du territoire et ont permis de réduire significativement les délais d’acheminement vers les zones enclavées. Dans l’agriculture, des programmes d’analyse de données et d’imagerie satellitaire optimisent les rendements de cultures stratégiques comme le café et le sorgho, tandis que des capteurs connectés permettent de suivre la qualité des sols et l’humidité des plantations.

Le gouvernement a également adopté une stratégie nationale fintech 2024–2029, centrée sur l’accès universel aux services financiers numériques. L’objectif est de positionner Kigali comme centre financier régional tout en favorisant l’inclusion économique. L’éducation complète cette approche : plus de 5 000 ingénieurs sont formés chaque année aux technologies de l’information, et des partenariats avec l’Université Carnegie Mellon Africa ou la Hochschule Bonn-Rhein-Sieg allemande visent à développer des cursus spécialisés en IA et en cybersécurité.

Cette vision cohérente commence à produire des effets mesurables. Le Rwanda attire chaque année davantage de fonds étrangers et devient une plateforme d’expérimentation privilégiée pour les acteurs mondiaux de la technologie. L’amélioration des services publics, la modernisation de l’agriculture et l’essor des fintechs témoignent d’une transformation structurelle, où la technologie est pensée comme un outil de développement humain avant d’être un vecteur de croissance économique.

Le Maroc et le Kenya, moteurs complémentaires

La réussite de cette stratégie continentale repose sur plusieurs pays moteurs. Le Maroc s’impose déjà comme un centre régional de recherche appliquée. L’AI Movement, fondé en 2021 par le groupe OCP à Rabat, soutient des projets d’intelligence artificielle au service de l’inclusion et de la durabilité. Parmi eux, une application mobile convertit les documents administratifs en fichiers audio pour les femmes rurales analphabètes, tandis que le programme AgriEdge utilise l’imagerie satellite pour estimer les apports d’azote nécessaires aux cultures, réduisant les coûts de production tout en améliorant les rendements.

En parallèle, l’Université Mohammed-VI Polytechnique, à Ben Guérir, forme des chercheurs et des ingénieurs issus de tout le continent et organise chaque année une AI Winter School consacrée aux applications économiques de l’intelligence artificielle.

Le Kenya, de son côté, confirme son statut de « Silicon Savannah ». Le projet Konza Technopolis, à 60 kilomètres de Nairobi, vise à créer une ville intelligente africaine regroupant data centers, universités et entreprises innovantes. En mai 2024, un partenariat entre Microsoft et G42 a abouti à un investissement d’un milliard de dollars dans un centre de données, à Olkaria, qui fonctionne entièrement à l’énergie géothermique renouvelable conçu pour héberger la future région cloud Azure pour l’Afrique de l’Est. L’infrastructure a été construite par G42 et ses partenaires pour exploiter Microsoft Azure dans une nouvelle région cloud d’Afrique de l’Est.

Alimentée par l’énergie renouvelable locale, cette infrastructure accueillera aussi un laboratoire de recherche consacré aux modèles linguistiques africains et à la formation de jeunes ingénieurs. Le pays a également adopté une stratégie nationale de l’IA (2025–2030) qui prévoit le développement d’incubateurs technologiques, le soutien aux start-ups locales et la mise en place de normes éthiques et de protection des données.

Vers une souveraineté technologique africaine

Ces trajectoires parallèles – rwandaise, marocaine et kényane – traduisent une ambition commune : faire de l’intelligence artificielle et de la robotique des leviers d’émancipation économique. Chacun à sa manière incarne un modèle : le Maroc par la recherche appliquée et l’agriculture intelligente, le Kenya par l’infrastructure et la formation, le Rwanda par la gouvernance et la cohérence stratégique.

La démonstration du taxi-drone autonome EHang EH-216-S, réalisée à Kigali en septembre 2025, illustre cette dynamique. Première du genre sur le continent, elle a prouvé que la robotique pouvait contribuer à désenclaver les territoires, réduire les coûts de transport et ouvrir la voie à des mobilités aériennes à faible émission de carbone. En conjuguant innovation technologique et politiques publiques volontaristes, ces pays montrent que l’Afrique n’est plus seulement un terrain d’expérimentation pour les technologies venues d’ailleurs : elle en devient un acteur à part entière, capable d’inventer ses propres modèles de développement.

The Conversation

Thierry Berthier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’Afrique à l’assaut de l’IA, avec le Rwanda, le Maroc et le Kenya en moteurs – https://theconversation.com/lafrique-a-lassaut-de-lia-avec-le-rwanda-le-maroc-et-le-kenya-en-moteurs-268428

La société du concours : entre admis et recalés, quelques points d’écart, mais des conséquences pour toute une vie

Source: The Conversation – France (in French) – By Annabelle Allouch, Maîtresse de conférences en sociologie, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Des grandes écoles à la télévision, de la mode à l’agriculture, en passant par la programmation informatique ou la cuisine, les concours sont aujourd’hui légion. Comment expliquer une telle expansion, alors même qu’on sait les biais induits par la compétition et qu’on revendique égalité et justice sociale ?

Autrice de la Société du concours (2017), d’un essai sur le Mérite (2021) et d’une enquête sur les Nouvelles Portes des grandes écoles (2022), Annabelle Allouch nous explique ce que cette logique du « concours partout, pour tous », dit des incertitudes de notre époque. Interview.


The Conversation : Derrière le terme de « concours », on trouve une variété de modalités et d’enjeux. Quel est leur point commun ?

Annabelle Allouch : Des émissions télévisées, comme le Meilleur Pâtissier, au recrutement de grandes écoles, comme Polytechnique, le concours est une forme institutionnelle de mise en compétition des individus et d’évaluation de leurs capacités. C’est un construit social, qui évolue donc selon les contextes et les époques.

La forme du concours est intimement liée aux sociétés occidentales bureaucratiques, où les États sont dotés d’une administration chargée de gérer leurs affaires sur un spectre de domaines de plus en plus large (le mot « bureaucratie » étant à prendre ici dans le sens que lui donne le sociologue Max Weber).

Mais la réalité du concours dépasse largement le champ de l’État, elle peut aussi concerner le secteur privé. Les comices agricoles (associations de cultivateurs qui organisent des manifestations professionnelles et des concours) en sont un bon exemple. Elles visent à assurer une standardisation des normes de production et une productivité par l’émulation dans une filière donnée. Il y a aujourd’hui une porosité entre formes étatiques et formes marchandes de mise en compétition, qui se rejoignent sur cet objectif de productivité.

Qui a inventé les concours tels qu’on les connaît ?

A. A. : D’un point de vue historique, on considère par convention qu’il faut revenir à la Chine impériale et à la dynastie des Han (en 200 de notre ère environ). L’empereur est à Pékin et, pour administrer son très large territoire, il a besoin d’appuis locaux parmi les élites sociales. Pour acheter la loyauté de ces fameux mandarins, il leur donne un statut qui leur octroie des droits, comme des exemptions d’impôts, et un prestige symbolique et social lié à la reconnaissance de leur capital culturel par le concours.

Le concours, c’est donc une forme institutionnelle où celui qui est mis en compétition acquiert soit un statut social, soit des biens spécifiques ou encore des capitaux qu’il peut ensuite réinvestir ailleurs. La question du mérite ou de la méritocratie qu’on associe avec le concours n’est pas forcément présente.

La Voie royale, film de Frédéric Mermoud, sur le parcours d’une brillante lycéenne qui intègre une classe préparatoire scientifique (PyramideDistrib, 2023).

Un certain nombre d’historiens considèrent que les Jésuites, dans leurs voyages en Chine impériale, découvrent le concours et le mettent en place dans les institutions scolaires qu’ils organisent, les fameux collèges jésuites, futurs collèges royaux, en prônant la mise en compétition comme source de gouvernement et de mise en discipline des enfants.

Durkheim, lui, pense que le concours comme forme institutionnelle n’a pas eu besoin des Jésuites pour arriver en France et qu’il est surtout lié à une organisation sociale fondée sur les corporations qu’on trouve bien avant, dès le Moyen Âge. Durkheim s’intéresse particulièrement aux corporations universitaires dans son livre sur l’évolution pédagogique depuis l’Antiquité. Toute corporation, pour être reconnue comme une profession autonome, doit contrôler son recrutement. Et les universitaires, selon Durkheim, sont particulièrement doués pour inventer des rituels et des cérémonials qu’ils dotent d’une force sacrée.

Néanmoins, les Jésuites contribuent à la traduction des rituels fondés sur la compétition en une forme d’évaluation permanente à destination des enfants et des adolescents qui doit créer une émulation. C’est cette forme scolaire que l’on retrouve dans notre système éducatif.

En quoi assiste-t-on aujourd’hui à ce que l’on pourrait qualifier d’extension de la logique de concours ?

A. A. : Le concours a été associé au développement de l’État régalien au XIXe siècle, dans un premier temps, puis de l’État-providence au XXe siècle, où l’on a de plus en plus besoin de bureaucrates dans des domaines très variés. Pour les recruter, on va utiliser cette forme institutionnelle qui paraît alors la plus légitime, dans la mesure où elle est fondée sur les « capacités » et qu’elle est déjà à l’œuvre depuis la fin du XVIIIe siècle dans l’armée, notamment.

Aujourd’hui, cette forme tend à s’éloigner du seul cadre bureaucratique pour être appliquée à un grand nombre de situations sociales qui n’ont plus rien à voir ni avec l’État ni avec le politique au sens strict.

Dès mon recrutement (sur concours !), j’ai été saisie, en tant que jeune maîtresse de conférences, de constater que ma pratique professionnelle de recherche et d’enseignement (où je suis invitée à noter mes étudiants pour valider leurs apprentissages) se dédoublait – en quelque sorte – d’une culture populaire des concours. Quand je rentrais chez moi et qu’il m’arrivait d’allumer la télévision, il était ainsi fréquent que je tombe sur un concours, notamment dans le cadre d’émissions de télé-réalité – avec des notes délivrées par des jurys, des coachs chargés de préparer les élèves à une série d’épreuves minutieusement organisées. Qu’on pense par exemple aux émissions culinaires de type Top Chef. L’inspiration de ces épreuves, à la fois scolaire et sportive, témoigne d’une circulation des représentations de l’évaluation entre univers sociaux.

Comment expliquer un tel succès ? La forme du concours résonne-t-elle particulièrement avec notre époque ?

A. A. : Le paradoxe, c’est qu’on réclame plus d’égalité alors que, tous les soirs, vous pouvez assister sur vos écrans à des concours qui classent des candidats. On en déduit donc avec John Rawls que la justice sociale dans nos sociétés relève en fait d’une croyance dans les « inégalités justes ».

Pour Pierre Bourdieu, le concours est précisément un rituel qui est là pour institutionnaliser des différences, y compris quand elles sont infimes. C’est la fameuse frontière entre le dernier de la liste d’admis et le premier recalé aux concours de l’École polytechnique : la différence est minime entre ces candidats, mais le résultat de concours entérine irrémédiablement cet écart et l’associe à un statut social différencié. Et avec le couperet du classement se joue l’accès à des ressources de tous types : symboliques, matérielles, et même amicales ou amoureuses.

Ce qui m’intéresse dans cette extension du domaine du concours, c’est la fusion entre les formes bureaucratiques et marchandes de mise en compétition et de mise en ordre du social. On a d’autant plus l’impression de vivre dans une société du concours qu’avec le capitalisme contemporain, il paraît tout à fait légitime de tester et d’évaluer constamment les candidats pour s’assurer de la productivité et des capacités des personnes.

Bref, en exaltant les valeurs individuelles du mérite, on renforce une espèce de « gouvernement par le concours », même s’il s’agit moins d’un concours corporatiste, et beaucoup plus d’une sélection de gré à gré entre une institution ou une organisation et un individu.

Sur quoi l’adhésion aux concours repose-t-elle ?

A. A. : La légitimité contemporaine de cette forme institutionnelle se fonde sur l’adhésion au mérite qu’on peut comprendre comme un récit, une rhétorique de légitimation. Malgré les critiques, ce récit apparaît alors comme une fiction nécessaire, pour reprendre les termes de François Dubet, c’est-à-dire quelque chose auquel on croit malgré tout pour se donner l’illusion de gérer l’incertitude du monde social. « Le mérite, j’y crois, mais c’est plus un acte de foi qu’autre chose », me disait un étudiant de Sciences Po qui venait de réussir l’ENA.

Si on ne peut qu’adhérer au mérite, c’est parce que ça nous permet d’avoir l’impression de contrôler notre environnement, malgré le Covid, malgré la crainte de la guerre, etc.

Le monde du travail s’organise aussi sur cette mise en scène méritocratique, avec le développement d’une rhétorique de la performance où l’on vous dit que vous aurez un meilleur salaire si vous travaillez plus, ou si vous travaillez mieux, ce qui reste très théorique.

Cette circulation rhétorique renforce malgré nous l’adhésion au concours, et elle le naturalise aussi : on ne voit plus, quand on allume la télé, que, sur toutes les chaînes, il y a des formes de jeux fondés sur le concours, que ce soit Koh-Lanta, Top Chef, etc.

Que signifie la recherche de la légitimité des concours ?

A. A. : Quelle que soit la société, quel que soit l’angle sous lequel on examine les concours, on constate la même chose : des inégalités sociales de genre fondamentales, une reproduction d’inégalités sociales et familiales, une cristallisation d’inégalités scolaires plus anciennes… Il n’y a pas de concours parfaitement équitable. Il peut y avoir des concours qui, éventuellement, corrigent certaines de leurs imperfections à destination d’un public identifié, mais cela se fera nécessairement à la défaveur d’autres publics.

Il ne faut pas oublier que les concours des grandes écoles sont conçus pour différencier les gens et identifier des élites. L’idée du concours, par essence, c’est la différenciation.

Qu’est-ce que le concours produit comme émotions chez celles et ceux qui les vivent ?

A. A. : Quand j’ai sorti la Société du concours, en 2017, j’ai été – à ma grande surprise – submergée de courriers de lecteurs. Les gens avaient envie de me parler de leur concours, souvent, d’ailleurs, en négatif, ou avec une forme d’association à la souffrance. Les concours suscitent des émotions parce qu’ils sont très investis socialement, très investis par les familles, très investis politiquement.

D’Albert Camus à Annie Ernaux, il y a différentes lectures du parcours de transfuge de classe, mais on y retrouve toujours l’exaltation de sentiments méritocratiques. Et quelle est l’émotion ou la sensation typique liée à la méritocratie ? C’est la souffrance, qu’elle advienne avant une réussite associée à la fierté, à un sentiment de félicité qu’elle rend possible, ou qu’elle précède l’échec vécu avec humiliation.

Ce qui est commun à tout ça, c’est que le concours donne l’impression de permettre d’exalter le meilleur de soi, c’est aussi ce qui va nourrir le sentiment de l’élection en cas de réussite.

Selon les grandes périodes scolaires, les émotions mises en avant varient. Dans la période qui précède la massification scolaire à la Ernaux, le concours se solde par la honte ou par la fierté. Dans notre période néolibérale, c’est l’anxiété et l’angoisse qui dominent. Paradoxalement, c’est là qu’il va finalement peut-être y avoir égalité, comme le soulignait François Dubet. La différence, c’est que nous ne sommes pas tous armés de la même façon pour la gérer.


Propos recueillis par Aurélie Djavadi.

The Conversation

Annabelle Allouch ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La société du concours : entre admis et recalés, quelques points d’écart, mais des conséquences pour toute une vie – https://theconversation.com/la-societe-du-concours-entre-admis-et-recales-quelques-points-decart-mais-des-consequences-pour-toute-une-vie-269340