Martin Luther King était aussi un pionnier du revenu de base universel

Source: The Conversation – in French – By Tarah Williams, Assistant Professor of Political Science, Allegheny College

Le 4 avril 1968, Martin Luther King était assassiné à Memphis, Tennessee. Près de soixante ans plus tard, sa contribution à la lutte pour les droits civiques est connue. Son engagement en faveur d’un revenu universel l’est peut-être moins. Le pasteur et dirigeant politique avait même esquissé les conditions à réunir pour y parvenir, au-delà des préjugés raciaux.

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Chaque année, à l’occasion de la fête qui porte son nom le troisième lundi de janvier, un hommage est rendu à Martin Luther King pour son importante contribution à la lutte pour l’égalité raciale. Ce dont on se souvient moins souvent, mais qui est tout aussi important, c’est que King considérait que la justice sociale et la lutte pour l’égalité raciale étaient intimement liées.

Pour lutter contre les inégalités – et face à l’inquiétude croissante quant à la façon dont l’automatisation pourrait remplacer les travailleurs – on se remémore que Martin Luther King était aussi l’un des premiers défenseurs du revenu universel de base, ce mécanisme selon lequel le gouvernement verse des aides financières directes à tous les citoyens pour les aider à subvenir à leurs besoins.




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Programmes pilotes dans une douzaine de villes

Ces dernières années, plus d’une douzaine de villes états-uniennes ont mis en place des programmes de revenu de base universel, souvent à petite échelle ou sous forme de projets pilotes, offrant un tel revenu à certains groupes de personnes en situation de pauvreté. Comme politologues et scientifiques, nous avons suivi ces expériences de près.

L’un d’entre nous a récemment corédigé une étude qui a révélé que le revenu de base universel est généralement populaire. Dans deux des trois enquêtes analysées, une majorité d’États-Uniens blancs soutenait une proposition de revenu de base universel. Ce soutien est particulièrement élevé parmi les personnes à faibles revenus.

Martin Luther King avait eu l’intuition que les Blancs à faibles revenus soutiendraient ce type de politique, car ils pourraient eux aussi en bénéficier. En 1967, il affirmait,

« Il me semble que le mouvement des droits civiques doit désormais commencer à s’organiser en faveur du revenu annuel garanti… qui, je crois, contribuera grandement à résoudre le problème économique des Noirs et celui de nombreuses autres personnes pauvres confrontées à notre nation. »

Du ressentiment racial

Mais il existe un groupe particulier qui ne soutient pas le revenu de base universel : il est constitué de ceux qui manifestent un niveau élevé de ressentiment racial. Ce terme se mesure grâce à une échelle que les sociologues utilisent depuis les années 1980 pour décrire et mesurer les préjugés contre les Noirs.

Dans notre étude, les Blancs cumulant des revenus élevés et un haut niveau de ressentiment racial et des revenus élevés sont particulièrement défavorables au revenu de base universel. Comme King l’avait compris, cette partie de la population des États-Unis peut créer une opposition puissante à la mise en place du revenu universel.

Intérêt économique personnel versus ressentiment

Toutefois, les résultats de l’étude suggèrent qu’il est possible de former des coalitions favorables, même parmi les personnes animées par le ressentiment racial.

Le statut économique a son importance. Les Blancs animés par un ressentiment racial et disposant de faibles revenus ont tendance à soutenir le revenu de base universel. En résumé, l’intérêt personnel semble l’emporter sur le ressentiment racial. Cela correspond à l’idée de King selon laquelle une coalition économique pourrait être formée et ouvrir la voie au progrès racial.

Brut 2016.

Le niveau de revenu ne façonne pas à lui seul les opinions. Ainsi, certains des plus fervents partisans du revenu de base universel ont des revenus élevés mais peu de ressentiment racial. Cela suggère une circonstance opportune de construire des coalitions au-delà des clivages économiques, ce que Martin Luther King estimait nécessaire. « Les riches ne doivent pas ignorer les pauvres », avait-il déclaré dans son discours de remise du prix Nobel de la paix, « car riches et pauvres sont liés par un même destin ». Nos données montrent que cela est possible.

Possibles coalitions

Cette approche de la formation de coalitions est également suggérée par nos recherches antérieures. En nous appuyant sur les enquêtes de l’American National Election Studies menées entre 2004 et 2016, nous avons constaté que, chez les Américains blancs, le ressentiment racial était un facteur prédictif d’un soutien moindre aux politiques de protection sociale. Mais nous avons également constaté que la situation économique personnelle jouait un rôle important.

Les besoins économiques peuvent unir les Américains blancs en faveur de politiques sociales plus généreuses, y compris parmi ceux qui ont des préjugés raciaux. Cela suggère au minimum que le ressentiment racial n’empêche pas nécessairement les Américains blancs de soutenir des politiques qui profiteraient également aux Afro-Américains.

Dépasser les préjugés raciaux

Au cours de sa carrière de militant dans les années 1950 et 1960, King a eu du mal à construire des coalitions multiraciales à long terme. Il comprenait que de nombreuses formes de préjugés raciaux pouvaient nuire à son travail. Il a donc cherché des stratégies permettant de forger des alliances au-delà des différences. Il a contribué à la formation de coalitions regroupant les Américains pauvres et issus de la classe ouvrière, Blancs compris. Il n’était pas naïf au point de croire que le progrès économique partagé éliminerait les préjugés raciaux, mais il y voyait un point de départ.

Crise du pouvoir d’achat

Actuellement, le pays est confronté à une crise du pouvoir d’achat, et l’intelligence artificielle fait peser de nouvelles menaces sur l’emploi. Ces facteurs ont renforcé les appels en faveur d’un revenu de base universel.

Les préjugés raciaux continuent d’alimenter l’opposition au revenu de base universel, ainsi qu’à d’autres formes d’aide sociale. Mais nos recherches suggèrent que cet obstacle n’est pas insurmontable. Comme Martin Luther King le savait, les progrès vers l’égalité économique ne sont certes pas inéluctables. Mais, comme son héritage nous le rappelle, le progrès est possible, si l’on réussit à s’organiser autour d’intérêts communs.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Martin Luther King était aussi un pionnier du revenu de base universel – https://theconversation.com/martin-luther-king-etait-aussi-un-pionnier-du-revenu-de-base-universel-279813

Les étudiants laissent-ils vraiment l’IA écrire à leur place ? Une étude observe ce qui se passe pendant la rédaction

Source: The Conversation – France (in French) – By Jeanne Beatrix Law, Professor of English, Kennesaw State University

Plusieurs étudiants participant à l’étude ont eu recours à l’IA lorsqu’ils se sont sentis bloqués dans leur processus d’écriture. rut miit/Unsplash, CC BY

L’IA transforme-t-elle l’écriture universitaire ? En observant directement le processus de rédaction d’étudiants, une étude pilote suggère que les outils génératifs servent surtout à débloquer les idées et à retravailler les textes, sans remplacer entièrement l’auteur.


Les débats sur l’IA générative dans l’enseignement supérieur se sont appuyés sur des études portant sur des travaux d’étudiants déjà terminés, ou sur des données d’enquête déclaratives. Ces recherches montrent que les outils d’intelligence artificielle peuvent soutenir l’apprentissage, mais elles ont aussi soulevé des inquiétudes, notamment concernant la dépendance excessive des étudiants, la triche et la possible dégradation de l’esprit critique et de l’engagement.

Si ces types d’études offrent des instantanés intéressants des pratiques déclarées, leurs méthodologies peuvent toutefois passer à côté d’un aspect essentiel : la manière dont l’écriture se déroule réellement lorsque les étudiants rédigent avec l’aide de l’IA.

L’étude pilote que j’ai menée auprès d’étudiants de premier cycle à Kennesaw State University adopte une approche différente. En utilisant des protocoles de pensée à voix haute (« think-aloud ») — une méthode dans laquelle les participants verbalisent leurs pensées pendant qu’ils réalisent une tâche — notre recherche observe comment les étudiants interagissent avec les outils d’IA générative pendant le processus même d’écriture. Cette méthode permet de comprendre les processus de décision au moment où ils se produisent.

Nos premiers résultats suggèrent une réalité plus complexe que le récit souvent avancé selon lequel les étudiants se contenteraient de laisser l’IA rédiger leurs devoirs. Au contraire, beaucoup semblent négocier quand et comment l’IA a sa place dans leur travail d’écriture.

Regarder à l’intérieur du processus d’écriture

Dans notre étude, 20 étudiants de premier cycle ont réalisé une session d’écriture de 20 minutes en réponse à la consigne suivante :

Les gens passent beaucoup de temps à essayer d’atteindre la perfection dans leur vie personnelle ou professionnelle. Ils exigent souvent la perfection des autres, créant des attentes difficiles à satisfaire. À l’inverse, certaines personnes pensent que la perfection n’est ni atteignable ni souhaitable.

La tâche consistait à rédiger une thèse ainsi que des paragraphes argumentés fondés sur des éléments de preuve pour défendre leur position sur la valeur de la quête de perfection. Les étudiants savaient qu’ils n’étaient pas censés terminer leur texte, mais plutôt avancer dans leur processus d’écriture en direction d’un texte achevé. On leur a également précisé qu’il n’existait pas de bonne ou de mauvaise manière d’utiliser l’IA, et qu’ils devaient utiliser l’IA générative exactement comme ils le feraient habituellement lorsqu’ils écrivent.

Plutôt que d’observer directement les étudiants, l’étude s’est appuyée sur des captures d’écran réalisées après la session et sur l’analyse des descriptions que les étudiants ont faites de leur propre processus d’écriture. La collecte de ces données — leurs actions sur l’ordinateur et les transcriptions des enregistrements vocaux — a permis aux chercheurs d’analyser le processus sans l’interrompre.

Afin de réduire le risque que les étudiants modifient leur comportement s’ils se sentaient observés, les chercheurs ont lancé un minuteur puis quitté la salle pendant la session d’écriture. L’objectif était ainsi de limiter l’effet Hawthorne, un phénomène par lequel les individus modifient leur comportement parce qu’ils savent qu’ils sont observés.

Ce que nous avons observé

À travers les transcriptions, quelques tendances qualitatives sont apparues de manière récurrente dans la façon dont les étudiants collaboraient avec l’IA pendant l’écriture. D’abord, de nombreux participants se sont tournés vers ces outils au début du processus d’écriture afin de générer des idées ou d’esquisser une thèse.

On voit alors ces étudiants utiliser les propositions produites par l’IA pour stimuler et structurer leurs propres idées. Un étudiant décrit cette stratégie ainsi : « Après [avoir généré quelques idées], j’utilise généralement simplement ce [résultat] comme point de départ. »

Dans ces moments-là, l’IA fonctionnait moins comme une réponse définitive que comme un outil de remue-méninges aidant les étudiants à dépasser l’angoisse de la page blanche.

D’ailleurs, les étudiants poursuivaient souvent la rédaction de manière autonome après avoir généré ces premières idées. De nombreuses transcriptions contiennent des phrases comme « Je pense que ma thèse devrait être… » ou « Laisse-moi écrire cette partie », ce qui suggère que certains étudiants conservaient la maîtrise de leur argumentation.

Corriger le bot

Un autre motif fort qui ressort des transcriptions est que les étudiants acceptent rarement les textes produits par l’IA sans les modifier. Au contraire, ils révisent activement le langage généré. Comme l’a décrit un étudiant, l’IA « réécrit » ses premières consignes, puis l’étudiant réécrit à son tour la réponse de l’IA. Cela lui permet de revendiquer « la paternité et la maîtrise » de la version finale.

Un autre participant a également redirigé la réponse de l’outil lorsqu’elle ne correspondait pas à la consigne : « L’IA ne suit pas la consigne… réessaie. »

Ces moments montrent que les étudiants évaluent de manière critique les réponses de l’IA et la traitent presque comme un partenaire de débat, plutôt que de simplement les copier.

Nous avons également constaté que certains étudiants rejetaient totalement les suggestions de l’IA. Dans plusieurs sessions d’écriture, les participants ont explicitement décidé de ne pas utiliser les réponses générées par l’IA. Un étudiant a commenté ce choix pendant qu’il écrivait : « Je n’utilise pas vraiment l’IA pour mes recherches. »

D’autres transcriptions montrent des étudiants revenant à leur propre rédaction lorsque les réponses de l’IA leur semblaient trop génériques ou déconnectées de leur argumentation. Ces moments indiquent qu’ils ne se contentent pas de collaborer avec l’IA : ils tracent aussi des limites quant à la place qu’elle peut occuper dans leur processus d’écriture.

Enfin, plusieurs transcriptions montrent que les étudiants se tournaient vers l’IA dans des moments d’incertitude ou lorsqu’ils se sentaient bloqués. Comme l’a expliqué un participant : « J’ai beaucoup utilisé l’IA parce que j’avais du mal. » Même dans ces cas-là, toutefois, les étudiants l’utilisaient souvent comme un soutien pendant la rédaction de leur essai, plutôt que de copier-coller directement ses réponses.

Ce que cela dit de l’IA et de l’écriture

Notre analyse suggère que l’IA générative s’intègre dans l’écriture étudiante non pas comme un remplacement complet de l’auteur humain, mais comme une forme de collaboration négociée. Les résultats indiquent qu’elle intervient le plus souvent au moment de la génération d’idées, de la révision et lorsque un sentiment de blocage apparaît, tandis que les étudiants conservent le contrôle sur le choix des arguments, la façon d’écrire et la formulation finale.

Comprendre comment les décisions d’utiliser l’IA se déploient pendant le processus d’écriture — et pas seulement ce qui apparaît dans l’essai final — peut aider les enseignants à concevoir des devoirs et des règles qui maintiennent clairement l’humain aux commandes.

Comme ces premiers résultats proviennent d’un groupe pilote de 20 étudiants de premier cycle, ils doivent être interprétés avec prudence. Pour vérifier si ces tendances se confirment à plus grande échelle, l’équipe de recherche étend actuellement l’étude à 100 participants. Cette phase élargie examinera également la manière dont des étudiants neurodivergents interagissent avec l’IA générative pendant le processus d’écriture, un domaine encore largement inexploré par la recherche.

Des étudiants chercheurs de premier cycle à Kennesaw State ont contribué à l’analyse préliminaire présentée dans cet article : Kylee Johnson, Vara Nath, Ruth Sikhamani et Kaylee Ward.

The Conversation

Jeanne Beatrix Law est membre fondatrice, à titre bénévole, du corps professoral de l’OpenAI Educator’s Council. Elle est également membre bénévole, de la communauté consultative d’enseignants de BoodleBox AI.

ref. Les étudiants laissent-ils vraiment l’IA écrire à leur place ? Une étude observe ce qui se passe pendant la rédaction – https://theconversation.com/les-etudiants-laissent-ils-vraiment-lia-ecrire-a-leur-place-une-etude-observe-ce-qui-se-passe-pendant-la-redaction-279592

Martin Luther King Jr. était aussi un pionnier du revenu de base universel

Source: The Conversation – France (in French) – By Tarah Williams, Assistant Professor of Political Science, Allegheny College

Le 4 avril 1968, Martin Luther King Jr était assassiné à Memphis. Près de 60 ans plus tard, sa contribution à la lutte en faveur des droits civiques est connue. Son engagement en faveur d’un revenu universel l’est peut être moins. Le pasteur et homme politique avait même dessiné les conditions à réunir pour y parvenir, au-delà des communautés ethniques.


Chaque année, à l’occasion de la fête qui porte son nom le troisième lundi de janvier, un hommage est rendu à Martin Luther King Jr. pour son importante contribution à la lutte pour l’égalité raciale. Ce dont on se souvient moins souvent, mais qui est tout aussi important, c’est que King considérait que la justice sociale et la lutte pour l’égalité raciale était intimement liées.

Pour lutter contre les inégalités – et face à l’inquiétude croissante quant à la façon dont l’automatisation pourrait remplacer les travailleurs – on se remémore que Martin Luther King Jr. était aussi l’un des premiers défenseurs du revenu universel de base, ce mécanisme selon lequel le gouvernement verse des aides financières directes à tous les citoyens pour les aider à subvenir à leurs besoins.




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Programmes pilotes dans une douzaine de villes

Ces dernières années, plus d’une douzaine de villes états-uniennes ont mis en place des programmes de revenu de base universel, souvent à petite échelle ou sous forme de projets pilotes, offrant un tel revenu à certains groupes de personnes en situation de pauvreté. Comme politologues et scientifiques, nous avons suivi ces expériences de près.

L’un d’entre nous a récemment co-rédigé une étude qui a révélé que le revenu de base universel est généralement populaire. Dans deux des trois enquêtes analysées, une majorité d’États-Uniens blancs soutenait une proposition de revenu de base universel. Ce soutien est particulièrement élevé parmi les personnes à faibles revenus.

Martin Luther King Jr. avait eu l’intuition que les Blancs à faibles revenus soutiendraient ce type de politique, car ils pourraient eux aussi en bénéficier. En 1967, il affirmait,

« Il me semble que le Mouvement des droits civiques doit désormais commencer à s’organiser en faveur du revenu annuel garanti… qui, je crois, contribuera grandement à résoudre le problème économique des Noirs et celui de nombreuses autres personnes pauvres confrontées à notre nation. »

Du ressentiment racial

Mais il existe un groupe particulier qui ne soutient pas le revenu de base universel : il est constitué de ceux qui manifestent un niveau élevé de ressentiment racial. Ce terme se mesure grâce une échelle que les sociologues utilisent depuis les années 1980 pour décrire et mesurer les préjugés anti-Noirs.

Dans notre étude, les Blancs cumulant des revenus élevés et un haut niveau de ressentiment racial et des revenus élevés sont particulièrement défavorables au revenu de base universel. Comme King l’avait compris, cette partie de la population des États-Unis peut créer une opposition puissante à la mise en place du revenu universel.

Intérêt économique personnel versus ressentiment

Toutefois, les résultats de l’étude suggèrent qu’il est possible de former des coalitions favorables, même parmi les personnes animées par le ressentiment racial.

Le statut économique a son importance. Les Blancs animés par un ressentiment racial et disposant de faibles revenus ont tendance à soutenir le revenu de base universel. En résumé, l’intérêt personnel semble l’emporter sur le ressentiment racial. Cela correspond à l’idée de King selon laquelle une coalition économique pourrait être formée et ouvrir la voie au progrès racial.

Brut 2016.

Le niveau de revenu ne façonne pas à lui-seul les opinions. Ainsi, certains des plus fervents partisans du revenu de base universel ont des revenus élevés mais peu de ressentiment racial. Cela suggère une opportunité de construire des coalitions au-delà des clivages économiques, ce que Martin Luther King Jr. estimait nécessaire. « Les riches ne doivent pas ignorer les pauvres », avait-il déclaré dans son discours de remise du prix Nobel de la paix, « car riches et pauvres sont liés par un même destin ». Nos données montrent que cela est possible.

Possibles coalitions

Cette approche de la formation de coalitions est également suggérée par nos recherches antérieures. En nous appuyant sur les enquêtes de l’American National Election Studies menées entre 2004 et 2016, nous avons constaté que, chez les Américains blancs, le ressentiment racial était un facteur prédictif d’un soutien moindre aux politiques de protection sociale. Mais nous avons également constaté que la situation économique personnel jouait un rôle important.

Les besoins économiques peuvent unir les Américains blancs en faveur de politiques sociales plus généreuses, y compris parmi ceux qui ont des préjugés raciaux. Cela suggère au minimum que le ressentiment racial n’empêche pas nécessairement les Américains blancs de soutenir des politiques qui profiteraient également aux Afro-Américains.

Dépasser les préjugés raciaux

Au cours de sa carrière de militant dans les années 1950 et 1960, King a eu du mal à construire des coalitions multiraciales à long terme. Il comprenait que de nombreuses formes de préjugés raciaux pouvaient nuire à son travail. Il a donc cherché des stratégies permettant de forger des alliances au-delà des différences. Il a contribué à la formation de coalitions regroupant les Américains pauvres et issus de la classe ouvrière, Blancs compris. Il n’était pas naïf au point de croire que le progrès économique partagé éliminerait les préjugés raciaux, mais il y voyait un point de départ.

Crise du pouvoir d’achat

Actuellement, le pays est confronté à une crise du pouvoir d’achat, et l’intelligence artificielle fait peser de nouvelles menaces sur l’emploi. Ces facteurs ont renforcé les appels en faveur d’un revenu de base universel.

Les préjugés raciaux continuent d’alimenter l’opposition au revenu de base universel, ainsi qu’à d’autres formes d’aide sociale. Mais nos recherches suggèrent que cet obstacle n’est pas insurmontable. Comme Martin Luther King Jr. le savait, les progrès vers l’égalité économique ne sont certes pas inéluctables. Mais, comme son héritage nous le rappelle, le progrès est possible, si l’on réussit à s’organiser autour d’intérêts communs.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Martin Luther King Jr. était aussi un pionnier du revenu de base universel – https://theconversation.com/martin-luther-king-jr-etait-aussi-un-pionnier-du-revenu-de-base-universel-279813

Pourquoi doubler la rémunération des livreurs n’a pas augmenté leurs revenus à Seattle

Source: The Conversation – France (in French) – By Andrew Garin, Associate Professor of Economics, Carnegie Mellon University

Un coursier de livraison de nourriture DoorDash sur un vélo à Toronto au Canada. Erman Gunes/Shutterstock

En relevant la rémunération minimale des livreurs des plates-formes, Seattle voulait améliorer leurs conditions de travail. Mais dans un marché ouvert où chacun peut devenir livreur, les gains ont été absorbés par la concurrence et la baisse des commandes.


Si vous avez déjà commandé à manger via Deliveroo ou Uber Eats, vous avez peut-être remarqué que la personne qui vous livre n’est pas un salarié. Ce sont des travailleurs de la «gig economy» : des indépendants qui acceptent des missions de livraison via une application, sont payés à la course et ne bénéficient ni d’horaires garantis, ni d’avantages sociaux, ni des protections liées à un salaire minimum.

Dans plusieurs villes, des responsables politiques ont tenté de changer cette situation.

Seattle offre un bon exemple. En janvier 2024, la ville a mis en place une loi obligeant les applications de livraison à verser aux chauffeurs un paiement minimum pour chaque mission : une rémunération combinant un tarif minimum par minute et par mile, qui fixe un plancher d’environ 5 dollars par livraison (4,34 euros).

L’objectif était simple : faire en sorte que les personnes qui vous apportent votre déjeuner puissent gagner correctement leur vie. Nous sommes économistes du travail et chercheurs en économie et nous avons largement étudié l’essor de la gig economy ainsi que les précédentes politiques visant à apporter davantage de sécurité économique aux travailleurs occupant des emplois instables. Nous avons voulu comprendre comment de nouvelles réglementations de l’économie des plates-formes, comme celle mise en place à Seattle, se traduisaient concrètement sur le terrain.

En étudiant l’évolution des revenus des livreurs après l’entrée en vigueur de cette règle concernant le paiement à Seattle, nous avons constaté que, malgré un salaire de base par livraison qui a à peu près doublé, leurs revenus mensuels totaux ont à peine changé. La concurrence entre livreurs pour obtenir des courses s’est intensifiée, tandis que les clients ont passé moins de commandes et laissé des pourboires moins élevés après l’entrée en vigueur de la mesure. Au final, ces effets combinés ont annulé presque tous les gains attendus.

Aucun changement dans les revenus mensuels

Pour comprendre les effets de cette politique, nous avons utilisé des données détaillées provenant de Gridwise, une application que les travailleurs des plates-formes utilisent pour suivre leurs revenus sur plusieurs applications de livraison et de VTC. Cela nous a donné une vision particulièrement complète de ce que gagnaient réellement les livreurs sur l’ensemble des plates-formes qu’ils utilisaient.

Nous avons comparé l’évolution des revenus des livreurs qui travaillaient principalement à Seattle avant l’entrée en vigueur de la loi avec celle de livreurs opérant dans d’autres régions de l’État de Washington (nord-ouest des États-Unis), où rien n’avait changé. En suivant ces deux groupes pendant les mois précédant et suivant la mise en place de la mesure, nous avons pu isoler l’effet de cette politique des tendances plus larges qui affectaient l’ensemble des livreurs.

La rémunération de base par livraison à Seattle est passée d’environ 5 dollars à plus de 12 dollars (10,42 euros), comme prévu. Mais ce salaire de base ne représente qu’une partie du revenu. Les pourboires constituent généralement la plus grande part des revenus des livreurs travaillant pour des plates-formes, car les clients laissent en général un pourboire de 10 % à 20 % du prix de leur repas.

Après l’entrée en vigueur de la loi, les pourboires ont chuté nettement. Les applications de livraison ont répercuté l’augmentation de leurs coûts sur les consommateurs en ajoutant de nouveaux frais. DoorDash (NDT : l’un des leaders mondiaux de la livraison de repas, propriétaire notamment de Deliveroo) a ainsi ajouté environ 5 dollars (4,34 euros) de «frais de réponse réglementaire» aux commandes passées à Seattle, et les clients ont réagi en laissant des pourboires plus faibles.

Certaines plates-formes sont allées plus loin : Uber Eats a même supprimé l’option permettant aux clients de Seattle de laisser un pourboire au moment du paiement. La baisse des pourboires a ainsi annulé plus d’un tiers de l’augmentation du salaire de base.

L’autre changement majeur est que les livreurs ont commencé à effectuer moins de livraisons. À partir du deuxième mois suivant l’entrée en vigueur de la mesure, les livreurs de Seattle qui étaient régulièrement actifs sur les applications avant la réforme ont réalisé environ 20 % à 30 % de livraisons mensuelles en moins que ce qu’ils auraient effectué sans cette politique.

Fait important : ces livreurs n’ont pas quitté les plates-formes. Ils continuaient à se connecter et à travailler à peu près le même nombre d’heures. Mais ils recevaient simplement moins de propositions de livraison.

Que faisaient les livreurs avec tout ce temps supplémentaire passé sur l’application ? Nos données montrent qu’ils en passaient une plus grande part à attendre.

La part du temps passé sur l’application réellement consacrée à des livraisons payées a nettement diminué. Les temps d’attente entre deux missions ont augmenté d’environ cinq minutes, presque le double par rapport à la période précédant la réforme. Et les livreurs parcouraient davantage de distance entre deux courses, ce qui suggère qu’ils se dirigeaient activement vers des zones riches en restaurants pour trouver leur prochaine livraison, consommant plus d’essence sans être rémunérés pour ces kilomètres supplémentaires.

Si l’on met ces éléments bout à bout – une rémunération plus élevée par livraison, mais moins de livraisons et des pourboires plus faibles –, les effets s’annulent presque parfaitement. Après une légère hausse le premier mois, les revenus mensuels sont revenus à leur niveau d’avant la réforme.

Pourquoi ces marchés du travail sont différents

Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut réfléchir à la manière dont les marchés de la livraison via plates-formes diffèrent de l’emploi traditionnel. Dans un emploi classique, relever le salaire minimum crée une ligne de partage assez claire : les salariés qui conservent leur poste gagnent davantage, tandis que d’autres peuvent avoir plus de difficultés à trouver du travail si les entreprises réduisent leurs effectifs.

Dans la livraison via plates-formes aux États-Unis, cette séparation n’existe pas. Il n’y a ni embauche ni licenciement : n’importe qui peut télécharger l’application et commencer à chercher des courses. Les livraisons sont réparties entre toutes les personnes connectées, et il n’existe pas de frontière nette entre avoir un travail et ne pas en avoir.

Lorsque la rémunération par livraison augmente, le travail sur les plates-formes devient plus attractif, ce qui attire de nouveaux livreurs sur le marché. Dans le même temps, les coûts plus élevés liés à la rémunération des livreurs sont répercutés sur les consommateurs sous la forme de prix de livraison plus élevés, ce qui peut entraîner moins de commandes et des pourboires plus faibles. Davantage de livreurs se disputant un nombre réduit de livraisons signifie aussi des temps d’attente plus longs entre deux missions.

Ce processus se poursuit jusqu’à ce que la hausse du paiement par tâche soit entièrement compensée par l’allongement des périodes sans travail rémunéré.

Nos données confirment ce mécanisme. Alors que le nombre de livraisons effectuées par les livreurs déjà présents à Seattle a fortement chuté, de nouveaux entrants sont arrivés. En l’espace de trois mois, les nouveaux venus réalisaient la majorité des livraisons dans la ville.

Ce que cela signifie pour la suite

Il ne fait guère de doute que la faiblesse des revenus des travailleurs des plates-formes constitue un véritable problème. L’élan qui a conduit à la loi adoptée à Seattle reflète des préoccupations légitimes. Mais nos résultats suggèrent aussi que les tentatives de réguler directement la rémunération des travailleurs des plates-formes par tâche ne permettront pas de résoudre facilement cette question.

Tant que n’importe qui peut rejoindre la plate-forme et commencer à se mettre en concurrence pour les livraisons, la garantie d’une rémunération plus élevée par course attirera davantage de livreurs, jusqu’à ce que cet avantage soit absorbé par l’allongement des temps d’attente entre deux missions.

D’autres villes et États suivent cette voie

Pour réellement augmenter les revenus, il faudrait peut-être limiter le nombre de livreurs actifs – un système comparable aux licences de taxi utilisées dans certaines villes afin de garantir des revenus élevés aux chauffeurs.

Mais instaurer des barrières à l’entrée remettrait en cause la flexibilité qui attire de nombreuses personnes vers le travail sur plate-forme. Le comportement des plates-formes joue aussi un rôle : si les applications rétablissent à l’avenir des fonctionnalités de pourboire normales plutôt que de les décourager stratégiquement – ce que New York et certaines autres juridictions exigent désormais – la situation des livreurs pourrait s’améliorer quelque peu. Il se peut toutefois qu’il n’existe pas de solution permettant de préserver tous les avantages du système actuel tout en garantissant des revenus plus élevés.

Malgré cela, plusieurs villes étatsuniennes envisagent des réglementations similaires.

New York a mis en place son propre salaire minimum pour les livreurs travaillant via des applications à la fin de l’année 2023. Des conseils municipaux et des législateurs d’État à Chicago, dans le Colorado, le Minnesota et ailleurs ont proposé des protections similaires.

L’expérience de Seattle suggère toutefois que toutes les villes devraient avancer avec prudence et être conscientes des limites de ce que des réglementations fondées sur une rémunération par tâche peuvent réellement accomplir lorsque la porte reste ouverte à l’arrivée de nouveaux travailleurs.

The Conversation

Pour acheter l’accès aux données utilisées dans cette étude, Brian K. Kovak a reçu un financement du Block Center for Technology and Society de l’université Carnegie Mellon.

Andrew Garin et Yuan An ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Pourquoi doubler la rémunération des livreurs n’a pas augmenté leurs revenus à Seattle – https://theconversation.com/pourquoi-doubler-la-remuneration-des-livreurs-na-pas-augmente-leurs-revenus-a-seattle-279583

Un million de satellites ? La nouvelle ruée vers l’orbite inquiète scientifiques et juristes

Source: The Conversation – France in French (2) – By Gregory Radisic, Fellow at the Centre for Space, Cyberspace and Data Law; Senior Teaching Fellow, Faculty of Law, Bond University

Vue d’astronome d’une étoile obscurcie par les traînées laissées par des satellites Starlink. Rafael Schmall/Wikimedia Commons, CC BY

Des dizaines de milliers de satellites sont déjà en orbite, et plus d’un million sont envisagés. Cette industrialisation du ciel pourrait bouleverser l’observation astronomique, la navigation et certaines traditions culturelles, sans que ces impacts soient réellement pris en compte par la régulation.


Le 30 janvier 2026, SpaceX a déposé une demande auprès de la Federal Communications Commission (FCC) des États-Unis pour déployer une mégaconstellation pouvant compter jusqu’à un million de satellites, constellation destinée à alimenter des centres de données dans l’espace.

Le projet prévoit des satellites opérant entre 500 et 2 000 kilomètres d’altitude en orbite terrestre basse. Certaines de ces orbites sont conçues pour bénéficier d’une exposition quasi permanente au soleil. Le public peut d’ailleurs actuellement soumettre des commentaires sur cette proposition.

La demande déposée par SpaceX n’est que la dernière en date d’une série de projets de mégaconstellations de satellites. Satellites qui remplissent généralement une fonction unique et ont une durée de vie relativement courte, d’environ cinq ans avant d’être remplacés.

En février 2026, environ 14 000 d’entre eux étaient déjà en orbite. Dans le même temps, 1,23 million de satellites supplémentaires sont en projet. La procédure d’autorisation de ces satellites repose presque exclusivement sur les informations techniques, très limitées, que les entreprises qui les produisent fournissent aux régulateurs. Les conséquences culturelles, spirituelles – et une grande partie des impacts environnementaux de ces objets – restent largement ignorées. Pourtant, elles devraient faire partie de l’évaluation.

Le ciel nocturne va profondément changer

À cette échelle de croissance, le ciel nocturne sera durablement transformé à l’échelle mondiale, et ce pour des générations.

Les satellites en orbite terrestre basse réfléchissent la lumière du soleil pendant environ deux heures après le coucher du soleil et avant son lever. Malgré des efforts d’ingénierie visant à réduire leur luminosité, ces satellites – parfois de la taille d’un camion – apparaissent dans le ciel nocturne comme des points lumineux en mouvement. Les projections montrent que les futurs satellites vont considérablement accroître cette pollution lumineuse.

En 2021, des astronomes estimaient que, d’ici moins d’une décennie, un point lumineux sur quinze dans le ciel nocturne serait un satellite en mouvement. Cette estimation ne prenait pourtant en compte que les 65 000 satellites de mégaconstellations proposés à l’époque.

Une fois qu’un million d’entre eux seront déployés, les conséquences pour le ciel nocturne pourraient être difficiles à inverser. Si la durée de vie moyenne d’un satellite n’est que d’environ cinq ans, les entreprises conçoivent ces mégaconstellations pour être remplacées et étendues en permanence. Le résultat : une présence industrielle continue dans le ciel nocturne.

Tout cela provoque un « syndrome du glissement de référence » (shifting baseline syndrome) appliqué à l’espace : chaque nouvelle génération finit par considérer comme normal un ciel nocturne de plus en plus dégradé. Les satellites qui se croisent dans le ciel deviennent la norme.

Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, ce glissement de référence signifie que les enfants d’aujourd’hui ne grandiront pas avec le même ciel nocturne que celui qu’ont connu toutes les générations précédentes.

Houston, nous avons un « méga » problème…

Le volume colossal de satellites envisagés suscite des inquiétudes de toutes parts. Les astronomes redoutent notamment les reflets lumineux intenses et les émissions radio qui risquent de perturber les observations du ciel.

Dans l’industrie aussi, les alarmes se multiplient : gestion du trafic orbital, risques de collision, coordination internationale. Contrairement à l’aviation, il n’existe toujours pas de système unifié de gestion du trafic spatial.

Les mégaconstellations augmentent aussi le risque de syndrome de Kessler, une réaction en chaîne de collisions potentiellement incontrôlable. On compte déjà 50 000 débris en orbite d’au moins dix centimètres. Si les satellites cessaient toute manœuvre d’évitement, les dernières données montrent qu’une collision majeure surviendrait en moyenne tous les 3,8 jours.

Les préoccupations culturelles sont également nombreuses. La pollution lumineuse générée par les satellites risque d’affecter les usages autochtones du ciel nocturne liés à des traditions orales anciennes, à la navigation, à la chasse ou encore à des pratiques spirituelles.

Le lancement d’un si grand nombre de satellites nécessite par ailleurs d’énormes quantités de carburants fossiles, ce qui peut endommager la couche d’ozone. Une fois leur mission terminée, ces satellites sont conçus pour brûler dans l’atmosphère. Ce procédé soulève une autre inquiétude environnementale : le dépôt de grandes quantités de métaux dans la stratosphère, susceptibles de provoquer une dégradation de l’ozone et d’autres réactions chimiques potentiellement nocives.

Tout cela soulève aussi des questions juridiques. En vertu du droit spatial international, ce sont les États – et non les entreprises – qui sont responsables des dommages causés par leurs objets spatiaux.

Les juristes spécialisés dans le droit de l’espace tentent désormais de déterminer si ce cadre juridique peut réellement permettre de tenir les entreprises ou les particuliers responsables. La question devient d’autant plus pressante que les risques de dégâts matériels, de morts ou de dommages environnementaux irréversibles augmentent.

Les failles dans la régulation ne peuvent plus être ignorées

Aujourd’hui, les règles qui encadrent les projets de satellites sont essentiellement techniques : elles portent par exemple sur les fréquences radio utilisées. Au niveau national, les autorités se concentrent surtout sur la sécurité des lancements, la limitation des impacts environnementaux sur Terre et la responsabilité en cas d’accident.

Ce que ces réglementations ne prennent pas en compte, en revanche, c’est l’effet qu’auraient des centaines de milliers de satellites lumineux sur le ciel nocturne – pour la recherche scientifique, la navigation, les transmissions et cérémonies autochtones…

Ces effets ne relèvent ni des atteintes environnementales « classiques », ni de simples questions d’ingénierie. Ce sont des impacts culturels qui échappent largement aux cadres de régulation actuels. C’est pourquoi le monde aurait besoin d’une évaluation de l’impact sur les « ciels nocturnes », comme le proposent les juristes spécialisés en droit spatial Gregory Radisic et Natalie Gillespie.

L’objectif serait de mettre en place une méthode systématique pour identifier, documenter et réellement prendre en compte l’ensemble des effets d’une constellation de satellites avant son déploiement.

Comment fonctionnerait une telle évaluation ?

La première étape consisterait à recueillir des données auprès de l’ensemble des parties prenantes. Astronomes – amateurs comme professionnels –, scientifiques de l’atmosphère, chercheurs en environnement, spécialistes des questions culturelles, communautés concernées et acteurs industriels apporteraient chacun leur point de vue.

Ensuite, il serait essentiel de modéliser les effets cumulés des satellites. Les évaluations devraient analyser comment ces constellations modifieront la visibilité du ciel nocturne et la luminosité du ciel, la congestion orbitale et le risque de victimes au sol.

Troisièmement, il faudrait définir des critères clairs pour déterminer dans quels cas la préservation d’un ciel dégagé est essentielle – pour la recherche scientifique, la navigation, l’enseignement, les pratiques culturelles ou encore le patrimoine commun de l’humanité.

Quatrièmement, l’évaluation devrait prévoir des mesures d’atténuation : réduction de la luminosité des satellites, modification des orbites ou ajustement du déploiement afin d’en limiter les dommages. Elle pourrait aussi inclure des incitations à utiliser le moins de satellites possible pour un projet donné.

Enfin, les conclusions devraient être transparentes, pouvoir faire l’objet d’un examen indépendant et être directement prises en compte dans les décisions d’autorisation et les politiques publiques.

Ce n’est pas un outil de veto

Cette évaluation de l’impact sur les ciels nocturnes ne vise pas à bloquer le développement spatial. Elle permet plutôt de clarifier les arbitrages et d’améliorer la prise de décision. Elle peut conduire à privilégier dès la des satellites réduisant la luminosité et les interférences visuelles, à choisir des configurations orbitales limitant l’impact culturel, à des consultations plus précoces et plus approfondies, ainsi qu’à une meilleure prise en compte des dimensions culturelles lorsque les dommages ne peuvent être évités.

Surtout, elle garantit que les communautés concernées par les constellations de satellites ne découvrent pas leur existence une fois les autorisations déjà accordées – lorsque des points lumineux commencent à traverser leur ciel.

La question n’est plus de savoir si le ciel nocturne va changer : il est déjà en train de changer. Le moment est venu pour les gouvernements et les institutions internationales de mettre en place des règles équitables, avant que ces transformations ne deviennent irréversibles.

The Conversation

Gregory Radisic est affilié à l’International Institute of Space Law ainsi qu’à l’Institute on Space Law and Ethics de l’organisation For All Moonkind Inc.

Samantha Lawler reçoit des financements du Natural Sciences and Engineering Research Council of Canada. Elle est également fellow de l’Outer Space Institute.

ref. Un million de satellites ? La nouvelle ruée vers l’orbite inquiète scientifiques et juristes – https://theconversation.com/un-million-de-satellites-la-nouvelle-ruee-vers-lorbite-inquiete-scientifiques-et-juristes-276768

Les médias français sont-ils racistes ?

Source: The Conversation – in French – By Pascale Colisson, chercheure en science de l’information et de la communication, IPJ, associée à la chaire management diversités et cohésion sociale, Université Paris Dauphine – PSL

Allusion au fait que l’« Homo Sapiens descend des singes », au « chef de tribu », au « mâle dominant » : sur la chaîne Cnews, Bally Bagayoko, nouveau maire de Saint-Denis, en Seine-Saint-Denis, a été victime de propos racistes. Ce dernier appelle à un grand « rassemblement citoyen » contre le racisme et les discriminations samedi 4 avril. Mais au-delà de ces attaques récentes, il est essentiel d’interroger les stéréotypes qui imprègnent la culture médiatique dominante.


Les propos tenus dans certains médias à l’encontre de maires noirs nouvellement élus provoquent réactions et indignations sélectives et interrogent la responsabilité des journalistes dans la perpétuation des stéréotypes racistes. Mais si certains propos véhiculés consciemment par une parole d’extrême droite cristallisent le débat, cela ne doit pas occulter le fait que ces biais racistes s’invitent depuis toujours, sous une forme plus ou moins consciente, dans les productions médiatiques.

Selon le sociologue Samuel Bouron, l’extrême droite diffuse ses idées en jouant sur la culture du buzz et la captation des affects, mais aussi sur les contraintes journalistiques en détournant leurs normes. Une stratégie portée par la recherche de l’audience fondée sur l’économie de l’attention et la surmédiatisation de certains faits, en particulier les faits divers contribuant à la fabrique de paniques morales, ce que le sociologue britannique Stanley Cohen définit par « une réaction collective disproportionnée à des pratiques culturelles ou personnelles en général minoritaires, considérées comme “déviantes” ou néfastes pour la société ».

Les stéréotypes, constante de la production médiatique

Nombreux sont les rapports, études et travaux de recherche qui montrent comment les stéréotypes liés à l’origine, la couleur de peau, la religion, se croisant parfois avec le lieu de résidence, en particulier les banlieues, imprègnent de façon plus ou moins consciente et conscientisée les pratiques professionnelles. La sociologie du journalisme montre ainsi comment les acteurs et actrices du métier partagent une identité aux contours flous, marquée par des représentations sociales très ancrées, très souvent stéréotypées, et assez peu conformes à la réalité.

Dès 2000, des travaux sur la représentation des minorités dites visibles à la télévision sont réalisés, lesquels pointent la minorisation et la disqualification de ces minorités. C’est d’ailleurs à partir de 2000 que le CSA, ancêtre de l’Arcom, modifie le cahier des charges des télévisions publiques et les conventions des chaînes privées pour leur imposer de « prendre en considération, dans la représentation à l’antenne, la diversité des origines et des cultures de la communauté nationale ».

Par ailleurs, les chaînes publiques comme les chaînes privées doivent rendre un bilan annuel sur « la représentation des minorités », obligation étendue aux radios en 2005.

Pourtant, le baromètre de la diversité, publié tous les ans par le CSA puis par l’Arcom depuis 2012, signale que, sur la période 2013-2023, les personnes non blanches sont représentées en moyenne à hauteur de 15 %, mais dans les programmes d’information/magazine/documentaire, elles apparaissent deux fois plus souvent parmi celles ayant une attitude négative que parmi celles ayant une attitude neutre. Cette attitude négative relève souvent d’activités décrites comme marginales ou illégales.

Si, sur cette période, les personnes perçues comme noires étaient représentées en moyenne 1,5 fois plus souvent parmi celles ayant une attitude négative que parmi celles ayant une attitude neutre, on observe une recrudescence de leur représentation négative puisque, en 2023, elles étaient 4 fois plus souvent représentées parmi les personnes ayant une attitude négative que parmi les personnes ayant une attitude neutre.

Les Noirs ont un corps, les Blancs ont un cerveau

Les nombreux travaux de recherche dans le domaine du sport montrent de façon significative une récurrence des renvois aux dispositions naturelles et une dimension « animale » voire « sauvage » pour les athlètes de couleur, des qualités de stratèges, de tacticiens et d’éthique pour les athlètes blancs.‬

Dans un autre cadre, des travaux ont mis en lumière le positionnement médiatique de l’origine des personnes au prisme de l’égalité des sexes. Nacira Guénif-Souilamas a ainsi analysé le stéréotype de la « beurette » qui porte une injonction à l’émancipation, et donc d’intégration, avec en sous-texte les valeurs républicaines contre le machisme présupposé inhérent au « garçon arabe », perçu comme naturellement violent et prédateur et supposément opposé à l’égalité femme-homme.

Les traitements médiatiques de l’origine, de l’immigration ou encore de l’islam se rejoignent souvent au sein d’un même territoire, celui que l’on réduit au terme de « banlieue », une désignation très réductrice au regard de la multiplicité des situations économiques et sociales de ces grands ensembles urbains. Les « banlieues » concentrent ainsi une forme d’intersectionnalité des stéréotypes négatifs. Une réalité mise en lumière en particulier par l’analyse de la couverture médiatique de la banlieue par le « 20 heures » de France 2 réalisée par le sociologue Jérôme Berthaut en 2013.

Cela commence par la conférence de rédaction, puissant lieu de prescription des priorités éditoriales et des bonnes façons de faire du journalisme. Cela se poursuit par l’action sur le terrain où les contraintes qui pèsent sur les reporters les encouragent à opter pour des procédés de raccourcis qui favorisent, dès la phase de la collecte de l’information, la mobilisation, sous un mode non réflexif et relevant de la routine, de stéréotypes récurrents sur « les banlieues ». Ceci se poursuit au moment du choix final, dans la sélection des sources, des images gardées au montage, les commentaires et la validation de la hiérarchie.

Les travaux de Julie Sedel complètent l’analyse en relevant la place prépondérante donnée aux faits divers violents lorsque les médias traitent des quartiers défavorisés de banlieue :

« La montée d’un traitement “fait-diversier” des “banlieues”, qui s’est opéré dans les années 1990 dans la presse, constitue bien le symptôme d’une dépolitisation dans la mesure où est évacuée la dimension “sociale”, c’est-à-dire aussi, politique, conflictuelle, au profit d’un fétichisme des “faits” et, en particulier, des faits de délinquance », écrit-elle.

La composition des rédactions en question

D’un point de vue qualitatif, j’ai mené un travail de recherche sur la diversité dans les médias fondé sur des entretiens avec 40 jeunes journalistes travaillant dans tous types de médias, pour tenter d’éclairer le débat sur trois dimensions : 1) Comment le fait de ne pas se reconnaître dans le groupe dominant affecte la façon dont on se positionne dans une rédaction, à la fois de façon personnelle et professionnelle ; 2) Quels sont les freins qui limitent les personnes, dites de la diversité, dans le fait d’être pleinement reconnues pour ce qu’elles sont, et pleinement légitimes à exercer le métier de journaliste ; 3) Quelles sont leurs marges de manœuvre en matière de transformation organisationnelle et de production de l’information.

Ces jeunes journalistes expriment toutes et tous le fait de vivre l’expérience minoritaire :

« Et comme d’habitude, je comptais en arrivant le nombre de personnes noires dans la rédaction, et j’étais toujours la seule, systématiquement la seule. »

Bien souvent, la prise en compte de la diversité ethno-raciale reste un impensé : il s’agit moins d’une volonté d’exclusion que d’une absence de prise en considération de la question soulevée :

« Bien sûr, on est ouverts, on est tous bienveillants, on n’est pas du tout racistes. Après les journalistes, ils sont tous blancs, les seuls Arabes, ils sont aux réseaux sociaux et les seuls Noirs, ils font le ménage. Mais on va t’expliquer que c’est parce qu’on n’a pas les profils et que, de toute façon, comme on ne voit pas les couleurs, quand on recrute, on ne fait pas attention. Bah oui, mais quand on ne voit pas les couleurs, on ne recrute que des gens blancs. »

Plusieurs témoignages évoquent des situations de racisme à la suite de certains faits d’actualité, en particulier ceux qui relèvent d’attentats, de terrorisme et d’islam. S’instaure un présupposé identitaire de leurs sympathies ou affinités, et un procès en militantisme récurrent dès qu’ils et elles tentent de proposer un autre récit médiatique.

Une différence d’appréciation qui se cristallise particulièrement sur certains sujets de société vus comme clivants, comme ceux de l’origine, de l’islam et du voile :

« Le directeur du web (d’une chaîne de télévision nationale) vient nous voir et nous dit : “Ah, super votre émission ! mais ce serait bien de montrer comment les femmes sont soumises, comment elles sont obligées de porter le voile.” Et on lui explique que notre sujet, c’était une petite femme de 1,60 m, voilée, qui prend des repris de justice pour les insérer socialement en leur faisant faire des maraudes, de l’aide humanitaire, etc. Et il fait comprendre un peu plus directement qu’il aimerait avoir ce sujet-là, sur les femmes voilées soumises, qui correspond à son imaginaire. »

Le choix médiatique de montrer à l’écran une femme portant le voile est si clivant qu’il peut générer une forme d’autocensure, anticipant sur les réactions présupposées de la hiérarchie :

« Pour le JT, moi, je n’ai jamais filmé une femme voilée. Je le savais, avec des collègues, qu’au montage, ça ne passait pas. Donc pourquoi aller filmer ? À part si tu fais un sujet sur l’islam. Mais, par exemple, un sujet sur l’informatique, une femme voilée qui est prof, tu ne peux pas aller la filmer. Ils ont tellement peur du téléspectateur ou de ce qu’ils projettent sur le téléspectateur, il y a un truc de l’ordre du : “On va se prendre 15 000 lettres, il va y avoir les tweets, machin, donc faisons simple.” »

Ces jeunes journalistes jouent de leur marge de manœuvre, même restreinte, pour semer des petites graines, en proposant un traitement de l’information, visant à sortir de l’assimilation de certaines personnes à certains sujets, qui relève souvent de stéréotypes très ancrés dans la profession :

« Pour le premier tour de l’élection présidentielle, j’ai recueilli des témoignages d’électeurs ou d’abstentionnistes et il y avait madame Martin, il y avait monsieur Sekou, éboueur à Pantin, qui a la nationalité française depuis quinze ans et pour qui le vote, c’est super important, il y avait une femme d’origine maghrébine, une jeune femme blanche. Mon objectif, c’est d’essayer d’aller vers des profils les plus différents possibles pour des sujets de monsieur et madame Tout-le-Monde. »

On voit à quel point la question du racisme et des stéréotypes dans les médias relève de causes multifactorielles, qui participent à la perpétuation d’un modèle dominant des récits. Le chemin est encore long et il commence par le fait de sortir d’une forme de déni, à tous les niveaux de l’organisation. Le mot de la fin sera celui d’un jeune journaliste :

« Je ne pense pas que le fait d’être d’autres origines ou d’avoir une histoire différente permette d’être un meilleur journaliste. Cela permet d’avoir un regard différent, une parole différente, ça oui. Je ne dis pas que quelqu’un qui a toujours vécu en milieu aisé, blanc, aseptisé, et d’une culture en particulier, ferait un moins bon journaliste, mais il aura un regard différent. En fait, je pense qu’il faut tous les regards et toutes les expériences pour raconter toutes les histoires qui composent une société, pour raconter le monde de la manière la plus fidèle possible. »

The Conversation

Pascale Colisson ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les médias français sont-ils racistes ? – https://theconversation.com/les-medias-francais-sont-ils-racistes-279934

Comment est fixé le prix d’un litre de carburant ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Salomée Ruel, Professeur, Pôle Léonard de Vinci

Pour un litre d’essence à 2,03 euros, le droit d’accise (ex-TICPE) représente 40,4 %, le pétrole brut 28,6 %, la distribution 14,4 %, la TVA 8,6 %. Gautier Normand/Shutterstock

Les prix à la pompe montent comme une fusée, mais descendent comme une plume. Un paradoxe en apparence mystérieux. En réalité, un litre de carburant est la somme de trois paramètres : le produit, à savoir le pétrole brut qui est ensuite raffiné, le couple logistique et distribution, et surtout les taxes. Comprendre cette décomposition clarifie les éventuelles marges de manœuvre de l’État, des producteurs et des distributeurs.


Au début était le produit, l’« or noir ». Le carburant vient du pétrole brut, souvent indexé sur le prix du Brent, converti du dollar vers l’euro, puis transformé dans des raffineries. À l’ouverture de la bourse, le 15 février 2026, le prix d’un baril de Brent était de 68,54 dollars (59,77 euros), de 100,88 dollars (87,98 euros) le 24 mars 2026 et de 106,6 dollars (92,97 euros) le 30 mars 2026.

Décomposition du prix de SP95 en France en 2026.
Roole

Logiquement, lorsque le prix d’un baril de Brent augmente (ou quand l’euro baisse), le coût de matières premières dans le prix final du carburant augmente lui aussi. À l’inverse, si le prix du pétrole brut diminue, mécaniquement le coût de matière première baisse, mais pas toujours instantanément ! En effet, il existe des délais liés aux stocks ou aux circuits d’approvisionnement.

Un ordre de grandeur aide à se repérer : un baril de Brent contient 159 litres. Une variation de dix dollars supplémentaires par baril (8,69 euros) fait monter le prix d’un litre d’essence de 6 cents de dollars (0,052 centime d’euro) « avant taxes », auxquels s’ajoutent les effets du taux de change et du raffinage.

Prix d’un baril de Brent au 31 mars 2025, 73,76 dollars ; au 31 mars 2026, 115,04 dollars.
Boursorama

Du dépôt pétrolier vers la station-service

Une autre partie du prix concerne le transport, le stockage et la vente de carburant depuis les dépôts pétroliers vers les stations-service.

Ces coûts logistiques augmentent année après année du fait de l’inflation – 5,2 % en 2022 et 0,9 % en 2025. Des salaires plus hauts ou une mise aux normes auront des conséquences sur le prix du carburant. D’après l’Insee, depuis 2022, les coûts de transport-distribution ont augmenté « plus modérément » que le pétrole brut et le raffinage, mais tout de même d’environ + 9 centimes d’euros par litre sur la période étudiée.

Avant même la marge des stations-service, une part du prix reflète des marges en amont, notamment la marge de raffinage et les conditions du marché de gros. Elles peuvent varier rapidement, notamment en cas de tensions logistiques.

Autre point important : malgré les débats, la marge nette d’une station-service reste généralement faible. De 2 centimes d’euros par litre pour les stations en grande distribution à environ 8 centimes d’euros par litre pour des stations plus onéreuses du réseau des indépendants.

Les consommateurs peuvent suivre en temps réel les prix des carburants dans les stations-service de l’Hexagone.
Gouv.fr

Taxes de l’État

Les taxes, fixées par l’État et complétées par les régions, sont la part la plus visible du prix d’un litre de carburant. Elles représentent entre 50 % et 60 % du prix final, selon le type de carburant et le niveau du baril. Résultat : quand le prix du brut varie, seule une partie du prix à la pompe peut s’ajuster, le reste étant fiscal et donc relativement rigide.

Deux éléments sont à prendre en compte :

  • L’accise (ex-taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques, ou TICPE), qui représente 36 % du prix à la pompe du gazole et 39 % de celui du sans-plomb (SP95). Le montant fixe par litre (en 2026, hors majorations régionales, est de 68,29 centimes d’euros par litre pour l’essence et 59,40 centimesd’euros par litre pour le gazole. L’accise nationale est stable depuis 2018.

  • La taxe sur la valeur ajoutée (TVA), à 20 % depuis 2006, qui s’applique sur le prix hors taxe, mais aussi sur l’accise. Quand le prix du produit monte, la TVA augmente mécaniquement.

En 2025, toutes les régions, sauf la Corse, ont adopté la majoration maximale du taux de l’accise.

Effets contre-intuitifs d’une baisse de taxe

Du côté de l’État, le principale marge de manœuvre est fiscale. Par exemple, modifier l’accise temporairement ou durablement, et jouer sur des dispositifs de compensation comme les « remises » universelles ou ciblées.

En 2026, le gouvernement de Sébastien Lecornu privilégie un plan de soutien de 70 millions d’euros avec des « aides ciblées ».




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Toute baisse de taxe a un coût budgétaire très significatif, car l’accise sur les carburants reste une recette majeure. En 2022, les remises sur les prix à la pompe avaient coûté plus de huit milliards d’euros à l’État ; en 2023, les chèques carburants près d’un milliard.

À noter un élément essentiel contre-intuitif : quand les prix augmentent, les automobilistes finissent souvent par réduire leur consommation. Or, l’accise est perçue par litre. Par conséquent, si les volumes baissent, les recettes d’accise baissent aussi, ce qui peut annuler (voire inverser) le gain de TVA lié à un prix plus élevé.

Marges (faibles) des distributeurs

Affiche de l’« opération transparence » carburant.
40 millions d’automobilistes, CC BY-NC

Côté distributeurs, les stations-service, comme celles Shell, Avia, TotalEnergies, Carrefour, Leclerc ou Esso, peuvent ajuster leurs marges. Sur un produit très concurrentiel comme le carburant, il n’est question que de quelques centimes seulement.

C’est pourquoi la Fédération nationale de l’automobile et l’association 40 millions d’automobilistes (opposée aux radars urbains et aux pistes cyclables à Paris après le confinement) ont lancé le 19 mars 2026 « l’opération transparence ». L’enjeu : afficher à leur caisse le détail précis du prix d’un litre de carburant.

« Rockets and Feathers »

« Les prix montent comme une fusée, mais descendent comme une plume. » En économie, ce phénomène est connu sous le nom de Rockets and Feathers. Une étude sur le marché britannique souligne que les prix de détail s’ajustent plus rapidement quand les coûts augmentent que lorsqu’ils baissent. Une autre étude, aux États-Unis, confirme cette contradiction.

Évolution des prix des carburants en France de 2007 à 2026.
Roole, CC BY-NC

Cette asymétrie apparaît pour plusieurs raisons.

Délais et stocks

Une station vend « aujourd’hui » du carburant acheté « hier ». Si le brut baisse, le prix « théorique » baisse tout de suite, mais le carburant en cuve a été payé à l’ancien coût.

À l’inverse, quand les coûts montent, le risque de vendre à perte rend l’ajustement plus rapide. Car, la vente à perte est une pratique commerciale interdite.




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Coûts d’ajustement et de coordination

Dans beaucoup de réseaux de distribution, les prix sont modifiés « par salves » plutôt qu’en continu. Les stations ne révisent pas leur affichage à chaque microvariation du marché, mais à des moments précis (par exemple, une ou deux fois par jour), souvent en regardant les prix des stations voisines. Ce mode d’ajustement peut rendre les baisses plus lentes, parce que la station attend davantage d’informations (confirmation de la baisse) ou le « bon moment » pour s’aligner.

Comportement des automobilistes

Quand les prix flambent, les consommateurs comparent plus, changent de station, et la concurrence « s’active » : d’où les mises à jour de prix plus régulières. Quand les prix baissent, la pression concurrentielle est généralement moins intense. La baisse se diffuse alors plus lentement.

Taxes « rigides »

La présence d’une accise fixe, ou « rigidifie », le prix. Quand le produit baisse, la part fiscale reste la même. Logiquement, la baisse totale à la pompe est mécaniquement moins spectaculaire que la variation du pétrole (et donc, parfois moins visible).

Coûts à long-terme

Quand l’actualité géopolitique se tend, notamment dans le détroit d’Ormuz, c’est surtout le « paramètre produit » qui s’emballe, puis qui se transmet implacablement vers les pompes des stations-service. Par conséquent, les automobilistes voient leur facture en carburant augmenter inexorablement.

Pour pallier ces hausses tarifaires, l’État dispose d’un levier réel via les taxes (TVA et droit d’accise), mais il est politiquement sensible et coûteux pour les finances publiques.

Les producteurs de pétrole, comme le Canada, l’Arabie saoudite ou le Kazakhstan, influencent l’amont via le niveau de production et le prix d’un baril de pétrole brut (Brent). Les distributeurs jouent surtout sur la vitesse de répercussion des prix, avec des bénéfices limités.

Ces marges de manœuvre existent, mais elles sont rarement immédiates, et presque toujours assorties d’un coût à moyen terme et long terme.

The Conversation

Salomée Ruel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment est fixé le prix d’un litre de carburant ? – https://theconversation.com/comment-est-fixe-le-prix-dun-litre-de-carburant-279632

Violences conjugales à Madagascar : comment une vidéo peut-elle aider à briser le silence ?

Source: The Conversation – in French – By Delphine Boutin, Maître de conférences en économie du développement, Bordeaux School of Economics, Université de Bordeaux

Visionnage de la vidéo de sensibilisation aux violences conjugales, Antsirabe, Madagascar.
Nathalie, une animatrice sociale de l’IMF., Fourni par l’auteur

À Madagascar, une loi criminalise les violences domestiques depuis 2020. Mais les défaillances institutionnelles dans la prise en charge des victimes et des survivantes de violences ainsi que le poids des normes sociales imposent souvent le silence. Une étude montre qu’une courte vidéo, diffusée sur les réseaux de microfinance, peut lever les barrières de l’information et transformer les comportements, même au sein du couple.


Dans le monde, près d’une femme sur trois subit des violences au cours de sa vie : un constat qui impose d’identifier des leviers d’action réellement efficaces. À Madagascar, la violence domestique est une réalité systémique mais encore largement invisible. Si les statistiques nationales font état de 41 % de femmes victimes, ce taux grimpe à 59 % dans certaines régions comme le Vakinankaratra (dans le centre de l’île). En janvier 2020, l’adoption de la loi n° 2019-008 renforce la protection des victimes, marquant un tournant juridique majeur. Pourtant, sur le terrain, le silence persiste.

Ce décalage entre ce qu’impose le cadre légal et la réalité s’explique par le poids des normes sociales ancré dans la culture malgache : 41 % des femmes et 29 % des hommes considèrent qu’il est encore justifié qu’un homme batte sa femme dans certaines circonstances (DHS, 2021). Le foyer est protégé par un tabou social tenace : « Ny tokatrano tsy ahaka » (« Ce qui se passe à la maison doit rester secret »). Dès lors, comment encourager les victimes à rompre ce silence ?

La microfinance : un levier de confiance inexploité

Pour répondre à ce défi, nous avons cherché un canal capable d’atteindre les victimes dans un cadre de confiance, en dehors des institutions officielles, souvent perçues comme intimidantes.

Nous avons étudié l’impact d’un dispositif combinant un documentaire vidéo de quinze minutes et une formation renforcée des travailleuses sociales au sein d’une institution de microfinance (IMF), Vahatra, soutenue par l’Agence française de Développement.

Le choix de l’IMF n’est pas fortuit. Premièrement, les IMF disposent déjà d’une infrastructure opérationnelle en place : visites à domicile, rendez-vous réguliers, personnel en contact étroit avec les bénéficiaires, permettant d’intégrer facilement des actions de sensibilisation et d’orientation. De plus, les IMF constituent des espaces de confiance. Les relations construites dans la durée en font des lieux relativement sûrs, où les femmes peuvent se rendre sans éveiller de soupçons et où la parole peut émerger plus aisément.

Cette étude, qui s’inscrit dans un corpus de travaux croissant sur l’efficacité des interventions audiovisuelles contre les violences basées sur le genre (VBG) (Peterman, 2025 ; Alsina et coll., 2024), a pour spécificité de mesurer des comportements réels de signalement plutôt que de simples attitudes déclarées.

Tournage de la vidéo.
Nina Filipkowski, Fourni par l’auteur

La vidéo, conçue en collaboration avec une psychologue et des cinéastes malgaches, s’articule autour de trois piliers : identifier les formes de violence (y compris économique et psychologique) ; informer sur les recours existants (médecins, police, juristes) ; et affirmer qu’aucune violence n’est acceptable. Chaque scénario animé est ponctué par le message d’action : « Je signale » (« Hitatitra aho »).

Une progression significative des connaissances chez les femmes

Pour évaluer l’efficacité de ce dispositif, nous avons mis en place un essai randomisé contrôlé. Entre avril et décembre 2023, la vidéo a été diffusée à 1 429 bénéficiaires lors des journées d’allocation de prêts dans sept agences situées à Antsirabe, chef-lieu de la région du Vakinankaratra. Dans le même temps, 1 500 autres bénéficiaires, qui n’ont pas vu la vidéo, constituaient le groupe de contrôle. Au sein de chacune de ces agences, les mois au cours desquels la vidéo était diffusée ont été assignés aléatoirement parmi les 9 mois de la période d’étude, créant un groupe de bénéficiaires ayant vu la vidéo durant les mois de diffusion et un groupe de contrôle, des bénéficiaires n’ayant pas vu la vidéo durant les mois où la vidéo n’a pas été diffusé. Cette randomisation nous a permis de comparer rigoureusement l’évolution de leurs connaissances et de leurs comportements.

Une enquête finale, menée 5 à 12 mois après le visionnage de la vidéo, révèle des effets durables mais différenciés selon le genre. Chez les femmes, l’impact sur les connaissances est substantiel. On observe une amélioration de l’identification des violences sexuelles (+13 %) et psychologiques (+6 %). Plus significatif encore, leur connaissance des recours possibles a augmenté de 17 %, et leur reconnaissance de l’IMF comme ressource d’aide a plus que doublé (+130 %). L’intervention a également abaissé le seuil de tolérance : les femmes sont plus enclines à recommander un signalement dès le premier acte de violence (insulte, gifle ou rapport sexuel forcé).

Chez les hommes, l’impact est plus nuancé. Si l’identification de la violence économique a progressé (+24 %), la connaissance des procédures formelles de signalement reste stable. Nos entretiens qualitatifs montrent que les hommes privilégient la médiation familiale ou communautaire, craignant qu’un recours à la police ne marque un point de non-retour pour le couple. Cependant, un effet inattendu a été observé. Les hommes ayant visionné la vidéo déclarent avoir perpétré 36 % moins de violences physiques, sans que cela ne se soit traduit par une augmentation d’autres formes de violence envers les femmes.

Le rôle central des travailleuses sociales

Si l’intervention a amélioré les connaissances et les intentions de signalement, qu’en est-il des comportements réels ? Les données d’enquête ne révèlent pas d’augmentation significative du nombre de signalements, probablement en raison de taux de signalement extrêmement faibles (entre 1 % et 8 %), de biais de sous-déclaration persistants malgré nos méthodes de collecte innovantes, et d’une période d’observation limitée (5 à 12 mois).

En revanche, les données administratives de l’IMF montrent que le nombre de signalements effectifs a triplé durant l’année de l’intervention, passant de 7 à 21 cas. Cette hausse s’explique par la combinaison des deux composantes de l’intervention : la vidéo a sensibilisé les bénéficiaires, tandis que la formation a permis aux travailleuses sociales de mieux repérer les signes de violences et d’instaurer le climat de confiance nécessaire pour que les victimes se confient à elles.

Une médecin et deux cinéastes lors du tournage de la vidéo.
Nina Filipkowski, Fourni par l’auteur

Au-delà de l’information : le défi d’une réponse systémique

L’un des enseignements majeurs de cette étude est l’efficacité d’un appui institutionnel. En utilisant les réseaux de microfinance plutôt que des campagnes de sensibilisation isolées, l’intervention bénéficie d’un climat de confiance préexistant et d’un coût de mise en œuvre faible, estimé à environ 4 euros par bénéficiaire. Cette approche permet d’atteindre des populations en situation de vulnérabilité sans créer d’effet de « backlash » (représailles ou aggravation des violences), un risque souvent redouté dans les programmes de lutte contre les violences conjugales.

Cependant, les résultats suggèrent que des messages universels ne suffisent pas. Si les femmes ont massivement intégré les procédures de signalement, les hommes, bien qu’ayant réduit leurs actes de violence physique, demeurent hermétiques aux circuits de recours officiels. Pour ces derniers, la vidéo semble avoir agi comme un déclencheur de changement comportemental individuel plutôt que comme un levier d’adhésion aux institutions. La prévention doit désormais développer des stratégies spécifiques ciblant les normes de masculinité et les croyances sur la résolution des conflits familiaux.

En définitive, si une vidéo de quinze minutes ne peut à elle seule déraciner des normes sociales séculaires, elle prouve qu’un dispositif pragmatique, couplé à un accompagnement humain formé, constitue un premier maillon concret pour briser le cycle de l’impunité. Le défi est désormais de pérenniser ces actions au-delà du stade pilote pour transformer cette prise de conscience en une protection durable.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Violences conjugales à Madagascar : comment une vidéo peut-elle aider à briser le silence ? – https://theconversation.com/violences-conjugales-a-madagascar-comment-une-video-peut-elle-aider-a-briser-le-silence-277540

Malgré de lourdes pertes humaines en Ukraine, la Russie ne risque pas de manquer de soldats de sitôt

Source: The Conversation – in French – By Charlie Walker, Associate Professor of Comparative Sociology, University of Southampton

Des centaines de milliers de combattants russes ont déjà été mis hors de combat depuis le début de l’invasion de l’Ukraine, en février 2022, mais l’armée dispose encore de ressources importantes, avant tout du fait de l’effort financier massif consenti par l’État pour attirer sous les drapeaux de très nombreux hommes issus de régions pauvres.


Mi-mars, la Russie a lancé son offensive de printemps en Ukraine, déclenchant un assaut majeur sur la « ceinture de forteresses » de villes fortement défendues dans la région orientale ukrainienne de Donetsk. En l’espace de 24 heures, près de 1 000 drones et missiles ont visé des infrastructures civiles, énergétiques et de transport sur une vaste partie du territoire, dans le but de saturer les défenses aériennes ukrainiennes.

Durant l’année écoulée, le savoir-faire technologique de l’Ukraine lui a permis de tuer et de blesser plus de soldats russes qu’il n’en avait été recruté. Mais selon les estimations du commandant en chef des forces armées ukrainiennes Oleksandr Syrskyi, le Kremlin prévoit d’incorporer plus de 400 000 nouvelles recrues en 2026, poursuivant ainsi sa stratégie dite du « hachoir à viande » : il s’agit de submerger l’Ukraine sur les lignes de front par le seul poids du nombre, tout en sapant le moral national en détruisant ses infrastructures énergétiques.

Le hachoir à viande

Bien sûr, ce « hachoir à viande » entraîne un niveau élevé de pertes du côté russe. Cela conduit certains observateurs occidentaux à suggérer que Vladimir Poutine pourrait être contraint de venir à la table des négociations simplement parce que son armée ne parvient pas à recruter suffisamment de troupes pour continuer ainsi.

L’idée que la Russie aura du mal à recruter suffisamment de soldats provient aussi de l’analyse de certaines de ses guerres passées, où le traitement déplorable de ses soldats et vétérans a parfois engendré des échecs notables.

Durant la guerre soviéto-afghane dans les années 1980 et la première guerre russo-tchétchène dans les années 1990, les organisations de mères de soldats à travers la Russie ont mis en lumière les conditions dans lesquelles leurs fils servaient leur pays. Les mauvaises conditions de vie au sein de l’armée, le bizutage et la corruption – ainsi que le fait que l’État n’a pas apporté un soutien et une reconnaissance adéquats aux vétérans et aux familles des soldats tombés au combat – ont terni l’image de l’armée russe. Cela a conduit à une nette dégradation des relations entre la société et l’armée, et à de sérieux problèmes de recrutement et de fidélisation des soldats.

Ce thème reste omniprésent dans les reportages occidentaux sur la guerre. Les médias accordent une grande attention à l’esquive du service militaire, à la démoralisation des militaires et à l’indiscipline sur le front ukrainien, ainsi qu’au mauvais traitement médical des soldats. L’enrôlement de détenus purgeant des peines de prison, ainsi que de troupes provenant d’alliés comme la Corée du Nord et la Serbie, est également très présent dans la couverture médiatique occidentale.

Dans ce contexte, les autorités russes déploient de vastes campagnes de communication, présentant le métier de soldat comme un « vrai travail » pour de « vrais hommes », ce qui peut apparaître comme une tentative peu probante de rendre le métier des armes plus attrayant.




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Et le fait que les soldats semblent se battre uniquement pour de l’argent – ou parce qu’ils y sont contraints – laisse entendre que le soutien réel à la guerre est faible. La tentative de mutinerie d’Evgueni Prigojine en 2023 a offert un exemple concret et spectaculaire du risque d’implosion dont est porteuse la militarisation du pays.

Reconstruire la citoyenneté militaire en Russie

Pour autant, la guerre actuelle diffère en plusieurs points esseniels des guerres précédentes de Tchétchénie et d’Afghanistan. Poutine est déterminé à empêcher toute rupture de relations entre la société et l’armée. Depuis les années 2000, il entreprend un effort concerté pour réinventer la relation entre l’armée, l’État et la société russe – précisément pour éviter que cette situation ne se répète.

Les guerres d’Afghanistan et la première guerre de Tchétchénie ont toutes deux étés marqués par une rupture de ce contrat social entre les soldats et l’État que nous qualifions de « citoyenneté militaire ». Il s’agit de la relation réciproque par laquelle l’État accorde aux soldats des formes de reconnaissance sociale et juridique – salaires décents, accès au logement et à des soins de santé de qualité, soutien aux familles, et un certain respect social – en échange de l’accomplissement du service militaire.

Ces formes de réciprocité se sont clairement effondrées après les guerres d’Afghanistan et la première guerre de Tchétchénie. Elles ont créé entre l’armée et l’État une fracture qui s’est manifestée par la marginalisation sociale et politique des soldats, ainsi que par le désengagement voire la contestation de nombreux hauts gradés militaires. En réponse, la Russie a entrepris des changements profonds et durables. Un conseil civique a été créé en 2006 sous la tutelle du ministère de la Défense – présidé par le cinéaste patriotique Nikita Mikhalkov – spécifiquement pour guider ce processus.

Cela a été suivi en 2008 par la Stratégie pour le développement des forces armées russes. Dans ce cadre, la Russie a introduit pour ses soldats d’importants avantages matériels liés au logement, aux retraites, aux salaires et aux garanties sociales. Le journal interne du ministère de la Défense russe, Krasnaïa Zvezda (l’Étoile rouge), a affirmé que, grâce à ces réformes, « les soldats sous contrat deviennent la classe moyenne du pays ». Ces efforts et ces formulations reflètent l’importance que le Kremlin accorde au fait d’être au moins perçu comme cherchant à résoudre ce problème historique.

Ce programme de réformes s’est accompagné d’un travail de reconstruction du patriotisme militaire. Des organisations de la société civile, comme le Régiment immortel, contribuent à mobiliser la tradition militaire dont la Russie est si fière, héritée de la Seconde Guerre mondiale (connue en Russie sous le nom de « Grande Guerre patriotique »).




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Ces formes de reconnaissance matérielle et symbolique ne séduiront évidemment pas tous les hommes russes. Poutine a été contraint, au cours de la guerre, d’instaurer des règles strictes et des punitions sévères pour empêcher l’esquive du service militaire et l’émigration massive des hommes en âge de servir.

Mais d’un autre côté, de nombreux Russes vivent encore dans la précarité en raison de la difficile transition économique du pays après l’effondrement de l’Union soviétique dans les années 1990. Pour beaucoup de jeunes et moins jeunes hommes dans les régions de la Russie provinciale en désindustrialisation, l’armée est toujours perçue comme la seule perspective d’ascension sociale, surtout ces dernières années du fait des nouveaux avantages fournis aux soldats.

Cela ne signifie pas qu’il n’existe pas de préoccupations concernant les conditions au sein de l’armée, la qualité de la protection sociale pour les soldats et leurs familles, et – en fin de compte – la légitimité de la guerre en Ukraine. La relation que l’État russe a tenté de rétablir avec la société, et avec ses hommes en particulier, reste problématique. Elle est encore marquée par des tensions que Poutine cherche soit à résoudre, soit à dissimuler. Et la désertion reste un problème significatif pour l’armée russe.

Mais les salaires militaires élevés et les primes d’engagement continuent d’attirer un flux régulier de recrues. Il convient donc de remettre en question l’idée selon laquelle les relations entre l’armée et la société vont se déliter et forcer la Russie à négocier. Compte tenu du coup de pouce apporté à l’économie russe par la guerre actuelle au Moyen-Orient, l’Occident ferait mieux de se concentrer sur la manière dont il peut aider l’Ukraine sur le champ de bataille.

The Conversation

Charlie Walker a reçu des financements de l’Economic and Social Research Council et de Russia Strategic Initiative.

Bettina Renz a reçu des financements de Russia Strategic Initiative.

ref. Malgré de lourdes pertes humaines en Ukraine, la Russie ne risque pas de manquer de soldats de sitôt – https://theconversation.com/malgre-de-lourdes-pertes-humaines-en-ukraine-la-russie-ne-risque-pas-de-manquer-de-soldats-de-sitot-279678

« Fichiers Epstein » : quand la transparence alimente les récits complotistes

Source: The Conversation – in French – By Florian Dauphin, Sociologue, Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Sur TikTok, YouTube ou Instagram, les « fichiers Epstein » alimentent des récits complotistes, allant du cannibalisme au satanisme. Paradoxalement, la publication massive d’archives n’a pas dissipé les soupçons, elle semble même les avoir renforcés. Pourquoi ?


Le 30 janvier 2026, dans le cadre de l’Epstein Files Transparency Act, le département de la justice des États-Unis a mis en ligne 3,5 millions de pages, plus de 2 000 vidéos et 180 000 images liées à l’affaire Epstein – du nom de l’homme d’affaires accusé d’avoir organisé un réseau de trafic sexuel de mineures, impliquant moult personnalités influentes.

Une fois versées dans l’espace numérique, ces archives deviennent une matière fragmentable, circulante et susceptible de multiples réappropriations. Et cette dynamique est loin d’être marginale. Le 16 mars 2026, le TikTok Creative Center classait #epstein en 4ᵉ position des hashtags « News & Entertainment » en France sur les 120 derniers jours, avec 18 000 posts. Sur Instagram, #epsteinfiles affichait 456 000 publications. Ces indicateurs ne prouvent pas que l’ensemble des contenus relèvent du complotisme. Ils montrent en revanche l’existence d’un environnement propice à la réappropriation virale des fichiers. Dès lors, plus les archives sont nombreuses, plus elles peuvent être invoquées sans être réellement vérifiées.

Des dossiers comme source d’autorité

Les « fichiers Epstein » ne circulent pas seulement comme une source d’information. Ils fonctionnent aussi comme une ressource d’autorité. Leur simple invocation suffit à donner du poids à une affirmation.

Sur les plateformes, cette logique nourrit des rapprochements abusifs, des surinterprétations visuelles et des attributions mensongères. Ainsi, les lèvres de certaines personnalités, comme Epstein lui-même ou Jack Lang, présentées en ligne comme gonflées, sont interprétées comme de prétendus indices de cannibalisme.

Jack Lang : capture réalisée le 11 mars 2026, issue d’une publication TikTok du compte Fas’Tessy. Le visuel reprend le titre d’un article satirique du Gorafi : « Caroline Lang assure qu’elle n’a jamais entendu parler de Jack Lang »
Capture réalisée le 11 mars 2026. Le TikToker a utilisé et annoté avec la mention « cannibale » le visuel d’un article satirique du Gorafi : « Caroline Lang assure qu’elle n’a jamais entendu parler de Jack Lang. »
Publication TikTok du compte Fas’Tessy, Fourni par l’auteur

Certains contenus attribuent aussi directement aux dossiers des révélations qui n’y figurent pas. Une publication relayée sur Telegram par le canal Les masques tombent, qui compte plus de 57 000 abonnés, affirme ainsi que de « nouveaux documents relatifs à Epstein révèlent » que Leonardo DiCaprio aurait consommé de la « viande d’enfant », avant d’inviter à consulter « la suite sans censure ».

Certaines images sont aussi faussement rattachées aux « fichiers Epstein » pour accréditer des accusations de cannibalisme : les unes mettent en cause la chanteuse Lady Gaga alors qu’elles proviennent en réalité d’une performance artistique documentée lors du Watermill Center Summer Benefit de 2013 ; les autres sont tirées d’une bande-annonce fictive de film d’horreur, ensuite présentée comme la trace d’une scène réelle liée à l’affaire.

Capture réalisée le 21 février 2026 sur Telegram. Elle provient du canal Les masques tombent, qui compte plus de 57 000 abonnés
Capture réalisée le 21 février 2026 sur Telegram. Elle provient du canal Les masques tombent, qui compte plus de 57 000 abonnés.
Canal Telegram « Les masques tombent », Fourni par l’auteur

C’est là qu’intervient un mécanisme décisif. Parce que la masse documentaire est immense, hétérogène et difficile à parcourir pour le public ordinaire, il devient coûteux de vérifier. Cette difficulté pratique ouvre un espace favorable aux approximations, aux glissements et aux attributions mensongères. L’autorité des dossiers ne tient donc pas seulement à ce qu’ils contiennent, mais aussi au fait que très peu de personnes peuvent réellement en contrôler l’ensemble.

Des dossiers mobilisés pour renforcer des imaginaires préexistants

TikTok, YouTube ou Instagram jouent ici un rôle important, non seulement par l’ampleur de leur diffusion, mais par la forme même des contenus qui y circulent. Le format court, le montage rapide, le ton affirmatif et la logique de révélation favorisent des énoncés spectaculaires, peu contextualisés, mais fortement mémorables.

Beaucoup de vidéos reposent sur une rhétorique de la révélation. Elles promettent d’exposer ce qui serait caché, de faire parler les dossiers et de contourner les médiations journalistiques. Ce cadrage donne à l’internaute l’impression d’accéder à une vérité dissimulée, sans passer par les médiations ordinaires de l’enquête ou de la vérification.

Ces récits ne surgissent pas de nulle part. Ils réactivent des imaginaires complotistes déjà bien installés, notamment ceux associés à QAnon, au Pizzagate ou aux récits autour de l’adrénochrome, qui mettent en scène des élites pédocriminelles, sataniques ou prédatrices. Les « fichiers Epstein » ne créent pas ex nihilo ces récits. Ils leur donnent une nouvelle apparence de crédibilité, en permettant de prétendre qu’ils s’ancrent dans des documents réels.

Une vidéo TikTok, publiée début février 2026, illustre bien ce basculement. Son autrice y affirme, sur fond de musique dramatique, que « les dossiers Epstein révèlent que nous ne sommes pas gouvernés par des êtres humains, mais par autre chose », avant d’évoquer des « rituels sataniques », des sacrifices d’enfants, du cannibalisme, puis des « entités » censées se nourrir de « l’agonie des victimes ».

Dans un registre différent, une vidéo publiée sur YouTube affirme s’appuyer « uniquement sur les documents officiels mis en ligne par le département de la justice des États-Unis », des rapports du FBI, des e-mails et des pièces d’enquête. Cette mise en scène de l’enquête documentaire donne au propos une apparence de sérieux. Mais elle s’accompagne d’une escalade entre éléments établis, indices ambigus et hypothèses extrêmes : satanisme, eugénisme, infanticides rituels, cannibalisme.

Le cas du « beef jerky » est révélateur. Dans plusieurs échanges de mails rendus publics par le département de la justice des États-Unis, Epstein apparaît comme amateur de viande séchée. La vidéo, mentionnée plus haut, prétendant s’appuyer uniquement sur des documents officiels, reprend une interprétation déjà présente dans d’autres contenus en ligne : elle suggère que l’expression ne désignerait pas réellement de la viande séchée, mais un code caché pour parler de viande humaine, voire d’enfants, alors même qu’aucune preuve ne vient étayer cette lecture.

Les dossiers ne sont alors plus seulement lus pour ce qu’ils disent, mais mobilisés pour donner du crédit à des récits déjà disponibles.

Les « fichiers Epstein » servent ici de point de départ à un récit totalisant qui déborde très largement leur contenu. Ils ne sont plus mobilisés pour documenter une affaire, mais pour donner une apparence de crédibilité à une vision du monde où les élites seraient habitées par des forces démoniaques.

La transparence massive peut aussi nourrir le soupçon

L’un des paradoxes de l’affaire Epstein est donc le suivant : rendre des documents publics ne suffit pas à produire une vérité partagée. Dans un contexte marqué par la défiance envers les institutions et les médias, la transparence peut même renforcer le soupçon, surtout lorsqu’elle paraît incomplète. C’est le cas des fichiers Epstein, dont certains documents ont été caviardés (des noms ont été dissimulés), et d’autres tout simplement non diffusés.

Une vidéo de France 24 démontant quelques fake news liées à l’affaire Epstein.

Une vidéo publiée par France 24 démonte plusieurs intox liant l’affaire Epstein à des scènes de cannibalisme, en recontextualisant des images virales faussement reliées aux fichiers. Mais une partie des commentaires d’internautes sous la vidéo lit ce travail non comme un rétablissement des faits, mais comme une preuve supplémentaire de dissimulation. Certains accusent ainsi la chaîne de vouloir « blanchir cette élite » ou de « noyer le poisson », tandis que d’autres estiment que « plus vous démentez, plus on réalise l’horreur ». Le démenti devient alors lui-même un élément du soupçon.

Les « fichiers Epstein » illustrent ainsi, de manière emblématique, comment des archives judiciaires, une fois mises en circulation en ligne, peuvent cesser d’être seulement des documents à consulter pour devenir des instruments de légitimation de récits trompeurs, voire extrêmement spéculatifs. L’enjeu n’est donc pas seulement de vérifier les faits, ni même de comprendre pourquoi certains récits rencontrent une telle adhésion, il est aussi de mieux accompagner la circulation de ces archives, de les contextualiser, d’expliciter ce qu’elles montrent et ce qu’elles ne montrent pas et de proposer des repères de lecture accessibles, par exemple sous la forme de synthèses pédagogiques ou d’outils interactifs permettant de vérifier l’authenticité d’un document cité en ligne.

À l’ère des archives numériques de masse, la transparence ne suffit pas. Sans médiation, elle peut elle-même devenir une nouvelle infrastructure pour les récits complotistes.

The Conversation

Florian Dauphin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Fichiers Epstein » : quand la transparence alimente les récits complotistes – https://theconversation.com/fichiers-epstein-quand-la-transparence-alimente-les-recits-complotistes-278814