Chiffrer l’immigration ou écouter les personnes ? Le pouvoir des récits de vie

Source: The Conversation – in French – By Consuelo Vasquez, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Les débats sur l’immigration qui défraient les manchettes québécoises et internationales abordent fréquemment le sujet à travers les chiffres. Comme tout dossier politique, l’immigration soulève bien entendu des défis logistiques, mais aussi des réalités humaines. Considérant la prévalence d’une approche technique de la question migratoire, nous déplorons le peu de place accordée collectivement aux humains derrière les indices numériques, à leurs parcours, à leurs histoires.

Derrière ces chiffres se trouvent des trajectoires particulières, faites d’espoirs, de ruptures et d’ajustements. C’est ce que nous cherchons à mettre en lumière dans le projet de recherche Entraide dans les marges, à l’Université du Québec à Montréal, qui documente les formes d’entraide émergentes dans des contextes de précarité, comme celui associé à l’immigration.

Pour réintroduire l’humain dans un débat largement dominé par des considérations quantitatives et objectives, nous nous appuyons notamment sur la notion d’escrevivência, qui désigne un acte d’auto-narration politique permettant aux personnes marginalisées de raconter elles-mêmes leur expérience depuis les marges, et ainsi de se réinscrire dans l’histoire.

L’escrevivência se distingue à cet égard de l’autobiographie classique en ce qu’elle porte explicitement une visée politique et collective : elle émane toujours de personnes subalternisées, dont la prise de parole vise à transformer le regard social envers leurs communautés et à revendiquer une place dans l’espace public.

Escrevivência : réhumaniser par l’auto-narration

L’escrevivência, concept forgé par la romancière brésilienne Conceição Evaristo en 1996, désigne l’acte d’« écrire-vivre » : une écriture où la vie devient affirmation politique et production de savoirs. Ancrée dans les traditions afrodiasporiques, elle souligne la mémoire collective, la réappropriation des racines et l’identité communautaire.

Écrire, ici, c’est résister à la « désmémoire » que les récits de ceux en situation de pouvoir imposent lorsqu’ils parlent en notre nom, nous instrumentalisent, ou tout simplement ne parlent jamais de nous. L’écriture vient dans ce contexte transformer la douleur en force créatrice, l’oubli en volonté de se faire entendre.

Née dans les marges, l’escrevivência permet aux sujets historiquement réduits au silence – notamment les femmes noires – de passer de l’objectité à la subjectivité. Par l’auto-narration, elle reconstitue le lien entre corps, mémoire et parole, redonnant humanité à celles et ceux que l’histoire a souvent effacés ou condamnés.

L’écrivaine afro-brésilienne Conceição Evaristo est une figure importante de l’escrevivência. Dans son conte « O espelho opaco de Seni », écrit en portugais et publié en 2022, Evaristo relate l’histoire de Seni, une femme noire incapable d’apercevoir son reflet dans le miroir. Au terme du récit, devant les miroirs dorés de sa petite-fille, elle parvient enfin à se reconnaître avec une clarté ancestrale. En saisissant son propre reflet – celui d’une lignée de femmes noires longtemps déniées – elle transforme l’image en mémoire vivante. Ce geste d’auto-reconnaissance, partagé par sa petite-fille et toutes leurs ascendantes, reconstitue le lien entre corps, temps et parole : un passage de l’objectivité imposée à la subjectivité réaffirmée.

L’écrivaine Conceição Evaristo parle au micro
L’écrivaine Conceição Evaristo lors d’un débat au Festival Latinidades en 2013.
(Wikimedia | Fora do Eixo), CC BY

Dans le contexte migratoire, cette pratique acquiert une portée universelle : raconter devient un acte de guérison et d’émancipation. Les auto-narrations se présentent comme des discours minoritaires assumés, mais revendiquant la possibilité de pouvoir « parler en retour » afin de réinscrire tant l’histoire subjective que collective.

L’escrevivência devient ainsi un geste collectif de reconstruction, un espace pour recréer le monde depuis les marges.


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« Je ne veux pas être traitée comme un numéro » – L’expérience de Cecilia

Parmi les récits oraux recueillis dans le cadre de notre projet Entraide dans les marges, celui de Cecilia (un pseudonyme), arrivée du Mexique il y a deux ans, illustre la portée de l’escrevivência dans le contexte migratoire.

Enseignante de mathématiques dans son pays, mère d’un jeune enfant, elle amorce au Québec une recherche d’emploi qui la confronte à de multiples obstacles linguistiques et administratifs. Elle raconte qu’un premier organisme d’aide lui aurait conseillé, allant à l’encontre des principes interculturalistes québécois, « d’oublier tout ce qu’elle savait », comme si son expérience, sa formation et son identité professionnelle n’avaient plus aucune valeur ici. « Une claque dans la figure », dira-t-elle plus tard

Heureusement, son parcours ne s’arrête pas à cette blessure. Une intervenante, elle-même migrante, puis un enseignant de français dans un centre communautaire – devenu depuis un ami proche – l’ont accueillie et soutenue. Lors de ces rencontres, dit-elle, j’ai été « traitée comme une personne, pas comme un numéro ». Peu à peu, elle reconstruit sa confiance et redéfinit sa trajectoire professionnelle. Aujourd’hui, elle travaille au sein d’un organisme communautaire, où elle accompagne des travailleurs internationaux temporaires en les informant de leurs droits et des ressources disponibles.

Pour Cecilia, raconter son histoire l’a amenée à réaliser que « le problème n’était pas en moi, mais en fait dans le regard des autres ». À son tour, elle souhaite soutenir d’autres femmes migrantes pour leur éviter, si possible, de traverser seules les mêmes épreuves.

Des initiatives inspirantes

D’autres initiatives s’inscrivent dans cette volonté de donner place aux autonarrations des personnes migrantes et réfugiées. C’est le cas de Jade Bédard et de Kristina Bastien, fondatrices de l’OBNL Histoires d’Espoir avec lequel nous collaborons dans le cadre du projet Entraide dans les marges. Par la diffusion de récits de personnes ayant immigré au Québec, elles offrent un espace d’expression où se croisent résilience, courage et espoir. Ces témoignages visent à rejoindre d’autres personnes ayant un vécu semblable tout en sensibilisant la société d’accueil à la pluralité des trajectoires.

De la même manière, Paul Tom, réalisateur du documentaire Bagages, avec qui nous collaborons aussi, explore le pouvoir de la narration collective à travers le récit de jeunes nouvellement arrivés au Québec. Provenant de pays aussi divers que le Brésil, la Chine, l’Ukraine, la Colombie, ces jeunes racontent leurs parcours migratoires et leur intégration via des ateliers d’art dramatique.

Ces deux initiatives, parmi tant d’autres, nous rappellent qu’au-delà des chiffres et des slogans, les histoires vécues, fragiles, puissantes et multiples, comptent également, et qu’elles ont le pouvoir de tisser des liens et de transformer les imaginaires.

La Conversation Canada

Le projet Entraide dans les marges est financé par le Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH).

Camila Goytisolo De Sainz et Hoang Kham NGUYEN ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Chiffrer l’immigration ou écouter les personnes ? Le pouvoir des récits de vie – https://theconversation.com/chiffrer-limmigration-ou-ecouter-les-personnes-le-pouvoir-des-recits-de-vie-267697

L’enlèvement de Maduro, illustration du fonctionnement du nouvel ordre mondial

Source: The Conversation – in French – By Virginie Tisserant, Enseignante-Chercheure Histoire de la Politique (laboratoire Telemme-CNRS), Aix-Marseille Université (AMU)

Cette image générée par IA a été publiée par Donald Trump sur son compte TruthSocial le représente en compagnie de plusieurs leaders européens devant une carte où le Canada, le Groenland et le Venezuela sont couverts du drapeau des États-Unis. Le message est clair : les alliés, ou supposés tels, sont placés devant le fait accompli et doivent s’incliner devant la force de Washington.
@realDonaldTrump/TruthSocial

L’opération qui a permis aux États-Unis de capturer Nicolas Maduro n’a, en soi, pas grand-chose de nouveau : fondamentalement, Washington considère l’Amérique latine comme sa chasse gardée depuis deux cents ans, et ne s’est pas privé d’y intervenir par la force tout au long de cette période, y compris à de multiples reprises au XXᵉ siècle. Ce qui constitue un vrai changement, c’est le fait que le prétexte démocratique n’est pratiquement plus invoqué, Donald Trump assumant ouvertement que l’objectif premier de son opération est la prise de contrôle du pétrole vénézuélien. Cet épisode est révélateur de l’époque actuelle, où les grandes puissances ne s’embarrassent plus guère de prétendre agir au nom de la liberté des peuples et ne cachent plus que leurs intérêts bien compris sont leur unique moteur.


L’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro par les États-Unis, le 3 janvier 2025, et la réaction de la communauté internationale à cet événement illustrent un phénomène en cours depuis plusieurs années : le passage brutal de l’ordre mondial libéral vers un ordre réaliste, c’est-à-dire reposant avant tout sur la loi du plus fort.

Tout au long du XXᵉ siècle, l’ingérence historique et le rôle messianique des États-Unis en Amérique latine et ailleurs dans le monde ont permis d’asseoir l’hégémonie internationale de Washington. Cette hégémonie, devenue totale avec la chute du bloc soviétique à la fin des années 1980, est fortement remise en cause depuis les attentats de 2001. Des spécialistes comme Fareed Zakaria ou Hubert Védrine ont théorisé un monde « post-américain » : au XXIᵉ siècle, face à la montée des BRICS et la désoccidentalisation du monde, les États-Unis ne seraient plus leaders mais pivot des relations internationales.

Dans la Stratégie de sécurité nationale publiée en novembre 2025, l’administration Trump réaffirme la volonté des États-Unis de demeurer une puissance structurante de l’ordre international tout en dénonçant « la vision destructrice du mondialisme et du libre-échange » ainsi que la responsabilité des élites qui « ont lié la politique américaine à un réseau d’institutions internationales, dont certaines sont animées par un anti-américanisme pur et simple et beaucoup par un transnationalisme qui cherche explicitement à dissoudre la souveraineté des États individuels ». Le document s’en prend également à la Chine qui a su utiliser « l’ordre international fondé sur des règles » pour s’implanter en Amérique latine reléguée, dans le document, au rang de part de l’« hémisphère » destiné à être dominé par Washington.

Une brève histoire de la politique extérieure des États-Unis en Amérique latine

Dès le 2 décembre 1823, l’interventionnisme des États-Unis en Amérique latine est institutionnalisé par la doctrine Monroe qui affirme que « toute intervention dans les affaires du continent américain serait considérée comme une menace pour leur sécurité et pour la paix ».

En 1904, dans le « corollaire Roosevelt à la doctrine Monroe », le président Theodore Roosevelt déclare :

« L’injustice chronique ou l’impuissance qui résulte d’un relâchement général des règles de la société civilisée peut exiger, en fin de compte, en Amérique ou ailleurs, l’intervention d’une nation civilisée et, dans l’hémisphère occidental, l’adhésion des États-Unis à la doctrine de Monroe peut forcer les États-Unis, à contrecœur cependant, dans des cas flagrants d’injustice et d’impuissance, à exercer un pouvoir de police international. »

Les États-Unis s’autorisent ainsi le droit d’intervenir s’ils jugent que leurs intérêts commerciaux et politiques sont menacés. Tout au long du XXe siècle, sous couvert de moderniser les économies latino-américaines, ils mettent en place des chefs d’État compatibles avec leurs intérêts politiques et commerciaux.

L’implantation de la culture de la banane dans les Caraïbes permet à l’United Fruit Company (UFCO) de servir directement ses intérêts. Au Guatemala, en réaction aux réformes agraires qui auraient directement porté préjudice aux intérêts de la firme internationale, la CIA organise en 1954 un coup d’État contre le président Jacobo Arbenz.

Au Venezuela, la première loi nationale d’hydrocarbures est promulguée en 1920. Dès 1921-1922, des juristes états-uniens font pression pour la modifier. Les États-Unis maintiennent d’excellents rapports avec le dictateur en place, Juan Vicente Gomez, président du Venezuela de 1908 à 1913, de 1922 à 1929 puis de 1931 à 1935. Ils investissent alors massivement dans le pétrole vénézuélien, dont l’Europe a d’ailleurs également bien besoin. Et jusqu’en 1938, il n’y a ainsi pas de trace de comptabilité.

Par la suite, ça sera sous couvert de la défense du continent contre le communisme que Washington interviendra en Amérique latine en formant les militaires, par exemple au Chili en 1973, en contribuant au renversement du président socialiste Salvador Allende et à son remplacement par le dictateur Augusto Pinochet. On peut également mentionner la formation idéologique des élites latino-américaines à la pensée nord-américaine à travers la doctrine de Milton Friedman : les « Chicago Boys » vont mettre cette vision en pratique dans plusieurs pays du continent.

La structuration de l’ordre mondial libéral

Au début du XXᵉ siècle, la création des organisations internationales repose sur l’élaboration d’un ordre mondial qui assoit, par les institutions, un projet de société libéral. Le rôle prépondérant des normes et de la coopération permettent de pacifier les relations internationales mais également de défendre, par les institutions, les intérêts des grands industriels américains. L’objectif pour les États-Unis et leurs grands industriels est de pouvoir influencer l’élaboration des normes. C’est ce qu’il se passe avec la Société des Nations (1920-1946) : le gouvernement américain envoie des experts dans les différentes commissions.

Le phénomène d’ouverture des économies nationales sur le marché mondial entraîne une interdépendance croissante des pays entre eux qui évitent ainsi de se faire la guerre. Cette interdépendance permet également d’asseoir l’universalisation des enjeux et des cultures dans l’ordre mondial libéral et de solder la « brutalisation » de l’Histoire que représentent les deux guerres mondiales par la libéralisation des sociétés.

Dès lors, la paix repose sur la construction de réseaux de coopération et sur le libre-échange, s’inspirant du modèle porté par Montesquieu ou sur la diffusion du modèle politique démocratique développé par Kant. La liberté politique coïncide avec la liberté économique et le degré d’ouverture des sociétés. Les États libéralisés ont donc intérêt à développer le commerce pour renforcer le lien social entre les individus et assurer la protection des libertés individuelles, ce qui régule les excès de pouvoir. Entre 1945 et 1989, le conflit se déplace dans l’usage des institutions internationales. La guerre d’influence que se livrent les deux blocs antagonistes se manifeste par l’usage massif du droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU.

Alors que la construction de réseaux forts et durables a permis aux États-Unis de demeurer la superpuissance dominante et structurante dans l’ordre mondial du XXᵉ siècle, l’effondrement du mur de Berlin et l’éclatement de l’URSS consacrent le triomphe des valeurs libérales. Mais le nouveau siècle s’ouvre avec une remise en question profonde de l’hégémonie américaine, qui se matérialise par les attentats du 11 septembre 2001 et la large contestation ultérieure de l’intervention en Irak à partir de 2003. On se souvient à ce titre de la prise de parole d’Hugo Chavez à l’ONU en 2006 : à propos d’une intervention la veille de George W. Bush, il déclare : « Hier le diable était présent, dans ce lieu même, ça sent toujours le soufre. » Cette remise en cause prend également une dimension économique avec l’entrée de la Chine au sein de l’OMC en 2001 et la constitution des BRICS une dizaine d’années plus tard.

Une réécriture de la mondialisation et de l’universalisation des enjeux

Ce basculement de l’ordre mondial libéral vers un ordre mondial relatif sert la volonté des BRICS+. Le groupe, désormais composé d’une dizaine d’États, est dominé par le couple sino-russe, qui dans une déclaration commune publique du 4 février 2022 proclame que :

« […] La nature universelle des droits humains doit être vue à travers le prisme de la situation réelle de chaque pays particulier, et les droits humains doivent être protégés en fonction de la situation spécifique de chaque pays et des besoins de sa population. Selon cette perspective, les principes du droit international comme l’universalisme des droits humains doivent désormais être envisagés selon une définition relative aux critères de développement des États. »

Dans la Stratégie de sécurité nationale de l’administration Trump, l’usage de la notion d’« hémisphère » pour qualifier le continent hispanique réactive pleinement la doctrine Monroe :

« Nous affirmerons et appliquerons un “corollaire Trump” à la doctrine Monroe. »

Le texte pose ainsi un nouveau cadre diplomatique international qui envisage la paix à partir de la menace du recours à la force, faisant basculer la coopération à une relation d’obligés : le bandwagoning. C’est d’ailleurs ce que fait ouvertement Donald Trump lorsqu’il menace de surtaxer huit nations européennes, dont la France, si elles s’opposent à sa volonté d’annexer le Groenland. Cette perspective est d’ailleurs reconnue par Emmanuel Macron qui, dans ses vœux aux Français pour 2026, constate que « la loi du plus fort tente de s’imposer dans les affaires du monde ».

Cette évolution traduit à la fois une nouvelle phase de la mondialisation, un retour des empires dans les normes et un basculement des valeurs vers le relativisme qui consacre la régionalisation du monde envisagé désormais en sphères. Cette fin du monde de Yalta permet à trois blocs et zones d’influence de s’affirmer : la Chine, la Russie et l’Amérique. Mais au-delà des normes et des valeurs, au XXIᵉ siècle, comme dans l’histoire de l’humanité et des conflits, leur compétition demeurera principalement sur les ressources.

The Conversation

Virginie Tisserant ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’enlèvement de Maduro, illustration du fonctionnement du nouvel ordre mondial – https://theconversation.com/lenlevement-de-maduro-illustration-du-fonctionnement-du-nouvel-ordre-mondial-273197

Pourquoi les jeux de société sont-ils plus populaires que jamais ?

Source: The Conversation – in French – By Heike Baldauf-Quilliatre, analyse interactionnelles, interaction en situation de jeux, interaction avec des robots sociaux, interaction à travers des dispositifs technologiques, Université Lumière Lyon 2

Lors d’une banale partie de *Skyjo*, il se dit et se fait beaucoup de choses au prétexte du jeu. Isabel Colón de Carvajal, Fourni par l’auteur

Si l’on veut comprendre le jeu et sa place dans nos sociétés, il faut s’intéresser aux joueurs et à leurs interactions. Filmer les situations de jeu offre une lecture renouvelée qui en dévoile le potentiel d’expérimentation sociale.


Des rayons pleins, des ludothèques et magasins spécialisés, des associations, un festival international des jeux annuel en France, des revues scientifiques (Sciences du jeu, Board Games Studies Journal) et même un dictionnaire qui leur est consacré – les jeux sont loin d’être un simple passe-temps d’enfant. Et celui qui pense uniquement aux jeux vidéo ou aux jeux télévisés ou encore aux jeux d’argent, lorsqu’il est question des adultes, se trompe. Les jeux de société aussi occupent une place importante pour ces derniers.

Dans un article paru en 2021, Vincent Berry, sociologue et spécialiste du jeu, remarque une hausse continue du chiffre d’affaires dans ce secteur, un développement constant de nouveaux jeux et une hausse du temps consacré aux jeux en tant qu’activité de loisir. Mais que peut-on trouver dans cette activité pour qu’elle gagne autant en popularité ? Pourquoi des personnes de différents âges se réunissent-elles autour des jeux de société ?

Penser le jeu au cœur de la vie sociale

Un élément de réponse se trouve déjà dans cette dernière question. Le jeu est une activité sociale qui réunit des personnes, à travers les âges, autour d’une même activité. Cela ne va pas de soi, pour plusieurs raisons. D’une part, parce que le jeu n’est pas systématiquement lié à une activité ludique. Lorsqu’on est dans une situation de confrontation, ou en train de perdre, le jeu n’est pas principalement un plaisir. Le côté ludique est construit, par les joueurs et joueuses, pendant et à travers le jeu. Évidemment, le cadre du jeu favorise ce côté ludique, mais il ne l’implique pas obligatoirement.

D’autre part, le jeu n’existe pas en dehors de tout autre cadre ou activité sociale : on joue à la maison, dans un bar, au travail, en famille, entre collègues, avec des inconnus. Et, pendant qu’on joue, on boit, on mange, on répond au téléphone, on parle avec des gens qui passent, etc.

Enregistrer les situations de jeu

Si l’on veut comprendre le jeu et sa place dans nos sociétés, il faut donc s’intéresser au jeu en tant que tel, mais également aux joueurs et à ce qu’ils font dans une situation et à un moment précis. C’est sur ce point que débutent nos recherches.

Dans notre approche, on porte l’attention aux pratiques des joueurs et joueuses et on essaye de comprendre comment ils et elles construisent cette activité dans une situation sociale donnée. Pour cela, nous filmons et enregistrons des situations de jeu, dans leur cadre naturel. Les personnes qui jouent acceptent d’être filmées pendant des sessions de jeu de société, sans instruction particulière, dans des situations de jeu qui se seraient déroulées même sans l’enregistrement. Le tout sur la base d’un appel à une participation volontaire au projet de recherche.

Nous transcrivons par la suite tout ce que nous entendons et voyons, et analysons ces situations en prêtant attention à tous les détails (parole, gestes, mimique, manipulation d’objets). Nous nous appuyons sur la méthodologie de l’analyse conversationnelle, dont le but est de décrire comment nous organisons et construisons nos sociétés à travers les interactions.

Nous ne nous intéressons pas tant à ce que disent les personnes, mais plutôt à la manière dont elles agissent ensemble, les pratiques par lesquelles elles construisent leur activité. On peut ainsi observer comment les joueurs et joueuses construisent ensemble des (ou leurs) visions du monde, comment ils intègrent le jeu dans leurs pratiques du quotidien, comment ils (s’)expérimentent en transgressant des règles, en créant ou inversant des catégories. Nos différentes analyses apportent des briques d’éléments de réponse à la grande question : pourquoi les gens jouent-ils aux jeux de société ?

Apprendre, s’organiser et s’amuser

Différentes activités sociales sont associées au jeu. Autrement dit, que font les personnes lorsqu’elles jouent ? Dans nos données, qui contiennent essentiellement des jeux en famille et entre amis à la maison, ou bien entre collègues au travail, nous avons observé trois grands types d’activités : apprendre, s’organiser et s’amuser.

L’apprentissage dans un sens très large n’est pas limité aux jeux éducatifs ou aux enfants. En jouant, on se confronte à différentes visions du monde et on se construit en tant qu’individu et comme groupe, à travers des règles et des normes morales. Cela va de l’apprentissage de ce qui est accepté, souhaité ou recommandé dans un jeu particulier à la connaissance et aux pratiques sociétales de manière générale.

Dans l’extrait en ligne d’une famille jouant à Timeline Inventions, l’année de naissance de la mère a permis de construire des repères pour situer l’invention dans la ligne temporelle du jeu.

D’une part, les échanges autour de tout et de n’importe quoi permettent de découvrir d’autres façons de voir les choses, d’autres préoccupations, et ainsi d’élargir nos horizons. D’autre part, ces échanges participent à la construction discursive du groupe en tant que tel et, dans une perspective plus large, de nos sociétés. Pour donner un exemple, Emilie Hofstetter et Jessica Robles ont montré dans un article sur la manipulation stratégique dans le jeu, que les types de manipulation autorisés (jusqu’où peut-on aller pour gagner ?) sont constamment et négociés pendant le jeu sur la base de certaines valeurs d’équité et de moralité.

L’aspect organisationnel concerne la régulation du jeu, c’est-à-dire l’alternance des tours de jeu, le respect des règles, mais aussi la vie sociale qui se poursuit autour. Car, lorsqu’on joue, le monde ne s’arrête pas de tourner. Il y a des personnes et des activités autour des joueurs qui existent en dehors du jeu : d’autres personnes dans la même pièce, un téléphone qui sonne, des conversations entre certains joueurs, des activités parallèles comme manger et boire. L’analyse conversationnelle parle ici de multiactivité qui est gérée de différentes manières. Cependant, ce n’est pas la multiactivité en soi qui est recherchée dans le jeu, mais plutôt les possibilités qu’ouvre cette implication dans différentes activités :on ne joue pas pour pouvoir faire plusieurs activités en même temps, mais on utilise les opportunités qui s’offrent grâce à cela.

Ainsi, des activités parallèles permettent de gagner du temps dans le jeu ou bien, à l’inverse, le jeu permet d’adoucir une discussion sérieuse, un reproche ou une transgression des règles sociales du groupe. Par exemple, les pleurs d’une fille ouvrent pour les parents un moment éducatif tout en gardant le focus principal sur le jeu (et donc sur le plaisir partagé).

L’expérimentation de pratiques sociales peu appréciées, sans craindre de sanctions

Enfin, l’amusement paraît certainement le type d’activité le plus évident lorsqu’on parle du jeu. Nos données et nos analyses montrent de manière plus détaillée en quoi consiste cet amusement. Le jeu permet par exemple d’expérimenter des catégorisations sociales, bien évidemment en adossant des identités dans le jeu, mais également en jouant avec les ambiguïtés entre le monde du jeu et le monde des joueurs : être la princesse et donc solliciter l’aide des autres pour ranger ses cartes, être pauvre dans le jeu et dans la vie et demander de l’aide aux autres, être sérieux dans son rôle du jeu ou, au contraire, ne pas le prendre au sérieux et donc brouiller les pistes pour les autres.

Dans cet extrait en ligne, qui montre une partie du jeu Catane entre trois amis, Romain rappelle Marie à l’ordre pour ranger ses cartes. Elle refuse en se référant à ses cartes et en indiquant qu’une princesse a bien le droit de déléguer ces tâches.

Il permet aussi d’inverser les rôles entre parents et enfants (les enfants expliquent et applaudissent les parents), ou bien de jouer avec la compétition (renforcer le caractère compétitif ou bien collaboratif d’un jeu, indépendamment du type de jeu). Il permet d’expérimenter des pratiques sociales peu appréciées ou peu communes, sans la crainte d’une sanction sociale : dans le jeu, on peut se moquer des autres, on peut apprécier les attaques, et on peut même explicitement « détester » une personne présente, comme dans cet extrait en ligne, dans une partie de Splendor.

Cela ne situe pas le jeu en dehors du cadre social, comme on le pensait au début des études sur le jeu, mais comme un espace de la vie où l’on peut expérimenter.

Et si l’on n’aime pas le jeu ? Ce n’est évidemment pas bien grave. On le répète, le côté ludique n’est pas directement lié au jeu, on peut le trouver, le construire partout dans ses activités sociales. Faire du sport et même travailler peut également avoir des moments ludiques, autant que le jeu n’est pas ludique en soi. D’où notre intérêt pour les interactions qui permettent d’observer comment les joueurs et joueuses construisent ce côté ludique dans des situations concrètes.

The Conversation

Heike Baldauf-Quilliatre a reçu des financements de l’ENS de Lyon et du LabEx ASLAN (ANR).

Isabel Colon de Carvajal a reçu des financements de l’ENS de Lyon et du LabEx ASLAN (ANR).

ref. Pourquoi les jeux de société sont-ils plus populaires que jamais ? – https://theconversation.com/pourquoi-les-jeux-de-societe-sont-ils-plus-populaires-que-jamais-272919

Rien ne dit que les ressources naturelles du Groenland se transformeront en superprofits

Source: The Conversation – in French – By Lukas Slothuus, Postdoctoral Research Fellow, School of Global Studies, University of Sussex

Le sous-sol du Groenland est riche. Mais peut-il être exploité dans de bonnes conditions économiques ? Sur la photo, une mine abandonnée. Dave Primov/Shutterstock

Le sous-sol du Groenland regorge de richesses, qui expliquent en partie la convoitise des États-Unis. Rien ne dit pourtant qu’il est possible pour le moment de les extraire, de les exploiter, puis de les exporter dans des conditions économiques satisfaisantes.


Les États-Unis renouent avec une rhétorique martiale concernant le Groenland. Les richesses naturelles de ce vaste territoire refont surface dans le débat, un an après que Michael Waltz, alors conseiller américain à la sécurité nationale, avait résumé l’enjeu ainsi : « Il est question de minéraux critiques. Il est question de ressources naturelles. »

Car l’île est dotée à la fois de combustibles fossiles et de matières premières essentielles. Elle possède au moins 25 des 34 matières premières considérées comme telles par l’Union européenne.

La loi européenne 2024 sur les matières premières critiques vise à améliorer la sécurité de l’approvisionnement européen pour ces matériaux. Le président des États-Unis, Donald Trump, comme l’UE souhaitent affaiblir la domination chinoise dans ce commerce. Parallèlement, d’immenses réserves de pétrole se trouvent au large dans l’est et l’ouest du Groenland. La valeur de ces ressources est difficile à estimer, car les prix du pétrole et des matières premières essentielles fluctuent énormément.




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Comme pour le pétrole vénézuélien, il faudra beaucoup d’argent pour construire les infrastructures nécessaires à l’exploitation des ressources naturelles au Groenland. Les projets miniers et de combustibles fossiles sont très consommateurs de capital, nécessitant d’importants investissements initiaux avec de longs délais avant que les projets ne génèrent des bénéfices.

Un manque de logistique portuaire

En dehors de sa capitale, Nuuk, le Groenland dispose de très peu d’infrastructures routières et de ports en eau profonde capables d’accueillir de grands pétroliers et des porte-conteneurs.

À travers le monde, les entreprises privées des secteurs minier et des énergies fossiles peuvent s’appuyer sur des infrastructures publiques – routes, ports, production d’électricité, logements et main-d’œuvre spécialisée – pour rendre leurs activités rentables.

Au Groenland, en revanche, d’énormes investissements en capital seraient nécessaires pour extraire la toute première cargaison de minerais et le premier baril de pétrole. Dans ce contexte, le gouvernement est confronté à un dilemme classique : laisser des multinationales privées exploiter les ressources au risque de perdre l’essentiel des revenus, ou bien imposer une propriété étatique tout en peinant à réunir les capitaux et les capacités publiques nécessaires pour lancer l’extraction.

Mines passées et présentes

La richesse minérale du Groenland est connue depuis longtemps. En avril 2025, le radiodiffuseur public danois DR a diffusé un documentaire montrant comment le Danemark avait, historiquement, capté les profits d’une mine de cryolite au Groenland. Cette émission avait provoqué une importante crise politique et médiatique, certains estimant qu’elle remettait en cause l’idée selon laquelle le Groenland serait financièrement dépendant du Danemark.

Les minerais constituent un enjeu majeur, mais aussi sensible, dans les relations du Groenland avec le reste du monde. Depuis des décennies, des entreprises étrangères tentent d’y développer une industrie minière viable… sans résultats probants. En réalité, contrairement aux affirmations du président américain Donald Trump, les entreprises américaines ont depuis longtemps la possibilité d’entrer sur le marché minier groenlandais. L’ampleur des investissements requis, conjuguée à des conditions climatiques extrêmement rigoureuses, a jusqu’à présent empêché toute entreprise de lancer une exploitation minière commerciale.

Dépendance à la pêche

La ministre groenlandaise des ressources naturelles Naaja Nathanielsen déclarait en 2025 souhaiter que l’exploitation minière devienne un « très bon complément stable » à la dépendance écrasante du pays à l’industrie de la pêche. Pourtant, en 2021, le nouveau gouvernement Inuit Ataqatigiit (d’orientation socialiste) groenlandais a interdit l’extraction de l’uranium pour des raisons environnementales. En 2023, l’entreprise australienne Energy Transitions Minerals (ETM) a poursuivi le Groenland et le Danemark pour un montant de 76 milliards de couronnes (environ 10 milliards d’euros), soit près de quatre fois le PIB du Groenland.

L’entreprise minière a affirmé avoir été privée de profits futurs après l’abandon de son projet d’uranium à Kuannersuit/Kvanefjeld. Les tribunaux danois ont rejeté la plupart des recours d’ETM, les jugeant infondés, et des inquiétudes ont été exprimées quant à la possibilité qu’ETM se déclare en faillite, ce qui lui permettrait potentiellement d’éviter le paiement de lourds frais de justice.

Dans un communiqué, ETM a affirmé que sa filiale GM avait « travaillé de bonne foi pendant plus d’une décennie, en étroite coopération avec les gouvernements groenlandais et danois ». L’entreprise a ajouté que ces deux gouvernements avaient utilisé GM pour promouvoir le Groenland comme une destination sûre pour les investisseurs miniers. Mais des travaux de recherche publiés en 2025 ont qualifié ce type de comportement de « victimisation feinte ». Il s’agit généralement de situations dans lesquelles des entreprises se perçoivent – ou se présentent – comme des victimes de procédures injustes, plutôt que comme des acteurs puissants avant tout soucieux de leurs profits.

Partage des profits

Forer dans le sous-sol groenlandais aurait des répercussions jusqu’à Copenhague, le Groenland ayant conclu avec le Danemark un accord de partage des profits miniers. Dans le cadre du transfert progressif de compétences du Danemark vers le Groenland, ce dernier détient désormais la propriété de ses ressources naturelles.

Toutefois, le Danemark verse chaque année une dotation globale de 3,9 milliards de couronnes (un peu plus de 500 millions d’euros) – soit environ la moitié du budget de l’État groenlandais – afin de soutenir l’économie intérieure, largement dominée par le secteur de la pêche.

Cette dotation est réduite à hauteur de 50 % des bénéfices miniers, ce qui signifie que, jusqu’à concurrence du montant de la subvention, les profits de l’exploitation minière sont en pratique partagés à parts égales entre le Groenland et le Danemark.

Récemment, le groupe australo-américain Critical Metals a obtenu l’autorisation de construire un bureau permanent pour son projet Tanbreez, destiné à fournir des terres rares – y compris des terres rares lourdes – dans le sud du Groenland.

Le lendemain, la société minière Amaroq a annoncé que les États-Unis envisageaient d’investir dans ses projets miniers dans le sud du Groenland par l’intermédiaire de l’EXIM, la banque américaine d’export-import. Si ce prêt public est approuvé, il s’agirait du premier financement accordé par l’administration Trump à un projet minier à l’étranger.

France 24, février 2025.

Cinq milliards de dollars

Un récent décret présidentiel de Donald Trump a par ailleurs réservé 5 milliards de dollars (4,2 milliards d’euros) au soutien de projets miniers jugés essentiels à la sécurité nationale. Cela illustre l’étroite imbrication entre les industries extractives et les enjeux militaires.

La production d’énergies fossiles, en revanche, a peu de chances de voir le jour à court terme. En 2021, pour des raisons environnementales, le gouvernement groenlandais a interdit l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures. Une majorité parlementaire continue de soutenir cette interdiction.

Compte tenu de la volatilité des prix du pétrole et du gaz, et des mêmes contraintes climatiques et d’infrastructures que pour les autres ressources naturelles, une production d’hydrocarbures au Groenland paraît peu plausible, même en cas de prise de contrôle totale par les États-Unis.

Les raisons pour lesquelles l’administration Trump pourrait chercher à renforcer sa domination dans l’Arctique sont nombreuses, notamment pour accroître son avantage stratégique face à la Russie et à la Chine. Mais l’extraction des ressources naturelles est peu susceptible d’y jouer un rôle central.

D’autant plus que les États-Unis disposent déjà de bases militaires au Groenland, en vertu d’un accord de défense conclu avec le Danemark. Les initiatives états-uniennes récentes semblent ainsi s’inscrire dans un nouvel épisode du retour de leurs ambitions impérialistes.

The Conversation

Lukas Slothuus a reçu des financements de l’Engineering and Physical Sciences Research Council.

ref. Rien ne dit que les ressources naturelles du Groenland se transformeront en superprofits – https://theconversation.com/rien-ne-dit-que-les-ressources-naturelles-du-groenland-se-transformeront-en-superprofits-273908

Face aux aléas climatiques, les îles du Pacifique mobilisent les savoirs locaux

Source: The Conversation – in French – By Maya Leclercq, Postdoctorante en anthropologie, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Parcelle cultivée d’un maraîcher de Tautira, en Polynésie française. Maya Leclercq, Fourni par l’auteur

Les îles du Pacifique sont parmi les plus exposées aux aléas climatiques. Leur histoire les rend aussi particulièrement dépendantes des importations pour se nourrir. Mobiliser les savoirs locaux pour renforcer la souveraineté alimentaire et la résilience des territoires insulaires face au changement climatique est donc crucial.


« Depuis deux ans, peut-être, on ressent quand même qu’il y a un changement au niveau climatique, au niveau de la pluie. Avant, c’était assez fixe. On sait que juillet, c’est [la] saison fraîche […]. Mais l’année dernière, on était en sécheresse depuis juin jusqu’à novembre », constate un homme sur la presqu’île de Taravao, en Polynésie.

Sur l’île de Moorea, à 70 km de là, une femme renchérit.

« C’est vrai qu’on a remarqué les changements climatiques, quand on était plus petit, tu voyais bien les saisons […]. Maintenant, même sur les abeilles, on le voit. Normalement, là, ça y est, on est en période d’hiver austral, de juin jusqu’à septembre, on n’a plus de [miel]. Là, elles continuent encore à produire. Même les abeilles, elles sentent qu’il y a eu un changement. »

Les îles du Pacifique ont régulièrement été confrontées à des événements météorologiques parfois violents : fortes chaleurs, sécheresses, cyclones… L’une des premières conséquences du changement climatique est l’augmentation de la fréquence et/ou de l’intensité de ces évènements, auxquels sont particulièrement exposées les îles du Pacifique.

En effet, de par leur nature insulaire, ces phénomènes affectent l’intégralité des terres, qui sont également plus sensibles à la montée du niveau des océans.

Une cultivatrice de Moorea (Polynésie française) qui vend le surplus de ses fruits en bord de route
Une cultivatrice de Moorea (Polynésie française) qui vend le surplus de ses fruits en bord de route.
Maya Leclercq, Fourni par l’auteur

L’agriculture est un secteur important pour ces îles. C’est à la fois une source de nourriture et de revenus pour les agriculteurs comme pour les personnes qui cultivent un jardin océanien. Ces jardins, qui regroupent une grande diversité d’espèces végétales (fruits, légumes, tubercules, plantes aromatiques et parfois médicinales), favorisant la biodiversité dans son ensemble, sont largement répandus dans les îles du Pacifique et particulièrement en Polynésie où ils constituent une part significative de l’identité polynésienne. Les surplus de productions sont régulièrement vendus au bord des routes.

Les impacts du changement climatique présents et à venir sur l’agriculture sont considérables et risquent d’affecter la sécurité alimentaire des îles du Pacifique, fragilisées entre autres par leur dépendance aux importations alimentaires. Les habitants s’y préparent déjà et ont déployé une culture du risque, nourrie de savoirs et de savoir-faire sans cesse renouvelés pour y faire face.

La place des savoirs autochtones et traditionnels dans l’agriculture en Polynésie française

Si les savoirs autochtones et locaux sont depuis longtemps identifiés par leurs détenteurs et par les chercheurs en sciences humaines et sociales pour leur potentiel d’adaptation à l’environnement, une attention particulière leur est portée depuis les accords de Paris en 2015. Ils sont depuis internationalement reconnus comme ressource pour comprendre le changement climatique et ses effets et également pour mettre au point des actions pertinentes pour l’adaptation.

Dans le cadre du projet CLIPSSA, notre équipe a mené des entretiens auprès des cultivateurs et cultivatrices des îles du Pacifique pour comprendre comment se construisent leurs cultures du risque, leurs savoirs et pratiques agricoles pour faire face aux effets du changement climatique.

Face aux fortes chaleurs ou aux fortes pluies qui comptent parmi les effets marquants du changement climatique dans la région, les cultivateurs du Pacifique combinent par exemple différentes techniques comme le paillage (protéger un sol avec de la paille, du fumier, ou de la bâche plastique), la diversification et l’adaptation des types de cultures et de plantations…

Ces différents savoirs et techniques sont parfois transmis par les aînés, parfois expérimentés par soi-même, parfois observés chez d’autres cultivateurs. À Tahiti et à Moorea, deux îles proches de l’archipel de la Société, en Polynésie française, les jardins océaniens (faaapu en tahitien) sont des lieux clés où ces savoirs circulent, s’échangent, s’expérimentent et s’hybrident.

Ces savoirs autochtones, locaux sont avant tout ancrés dans un territoire et adaptés à leur environnement et à ses changements : à ce titre, ils sont en constante évolution. Pourtant, on les désigne souvent comme des savoirs traditionnels ou ancestraux, ce qui peut sous-entendre qu’ils sont transmis à l’identique, de génération en génération. Mais comment ces savoirs ancestraux habitent et nourrissent les savoirs locaux aujourd’hui ?

La figure des Anciens (tupuna) est importante en Polynésie ; particulièrement en agriculture. En effet, le secteur agricole a connu d’importants changements dans les années 1970, avec l’arrivée du Centre d’expérimentation du Pacifique : la mise en œuvre des essais nucléaires a eu de nombreuses conséquences sanitaires, mais aussi économiques (tertiarisation de l’économie polynésienne), et agricoles (développement des importations, notamment alimentaires).

Si le secteur agricole n’a pas pour autant disparu, il a été marginalisé pendant cette période, créant ainsi une rupture dans la transmission des savoirs. Cette rupture a contribué à renforcer l’estime portée aux savoirs agricoles des Anciens qui ont commencé à cultiver avant cette période de changements et s’inscrit dans la continuité de la réappropriation culturelle de l’identité polynésienne, matérialisée, entre autres, par les liens et références à ses ancêtres.

Ainsi, la transmission des connaissances et pratiques des Anciens reste importante, dotée d’une valeur symbolique forte et largement citée par les Polynésiens ; au point où nous pouvons parler d’un socle de savoirs ancestraux.

Mais l’on ne cultive plus aujourd’hui en Polynésie comme l’on cultivait dans les années 1950 ; l’agriculture s’est modernisée, ouverte aux intrants et à de nouvelles cultures. Ce socle s’est donc enrichi de nombreuses influences (modernisation de l’enseignement agricole, tutoriels issus des réseaux sociaux…).

Observer la diversité des savoirs et les pratiques agricoles dans les jardins océaniens

Thierry nous montre une fleur qui annonce le changement de saison
Thierry nous montre une fleur qui annonce le changement de saison.
Maya Leclercq, Fourni par l’auteur

C’est ce que tâche de faire Thierry, qui s’occupe d’un faaapu depuis une quarantaine d’années sur la presqu’île de Tahiti. Cet habitant cultive sur quelques hectares plusieurs dizaines de variétés de bananes, tubercules, coco, agrumes, avocats, destinées à l’autoconsommation mais aussi à la vente.

Le socle de connaissances (savoirs et pratiques) principalement mobilisé par Thierry est celui des savoirs ancestraux, considérés comme une base de savoirs auxquels se référer. Par exemple, il mobilise des indicateurs environnementaux pour planifier ses activités, comme la floraison d’une Zingiberacée qui annonce une période d’abondance pour la pêche, signifiant aux agriculteurs qu’ils doivent se préparer à laisser leurs cultures quelques semaines pour se concentrer sur une activité complémentaire.

Sa parcelle est traversée par une rivière, principale source d’irrigation de ses cultures. Mais pour faire face aux périodes de fortes sécheresses qui peuvent assécher la rivière, ce qu’il observe depuis 2008, il utilise également des bidons en plastique dans lesquels il stocke de l’eau à proximité de ses cultures.

Le faaapu de Thierry : utilisation du paillage, de l’ombre des bananiers et de stockage d’eau en cas de forte sécheresse
Le faaapu de Thierry : utilisation du paillage, de l’ombre des bananiers et de stockage d’eau en cas de forte sécheresse.
Maya Leclercq, Fourni par l’auteur

Il utilise aussi le paillage, une technique de recouvrement des sols pour les protéger et garder l’humidité, en disposant des palmes de cocotiers, des troncs de bananiers qu’il complète avec des cartons depuis qu’il a constaté l’assèchement annuel de la rivière :

« Alors, moi, je ne vais pas aller par quatre chemins, nous raconte-t-il. Je vais mettre des cartons par autour. Je vais aller chez les commerçants, leur demander des cartons vides. Je vais mettre par autour parce que je n’ai pas envie de passer mon temps courbé. Après, tu lèves, tu retires. »

Plus globalement, d’une année sur l’autre, Thierry adapte ses cultures en fonction de l’évolution du climat qu’il ressent et décrit ; par exemple en plantant des tubercules, comme le taro, un tubercule tropical adapté au milieu humide.

« Avant, il n’y a jamais d’eau qui coulait ici. Jamais. Et depuis deux-trois ans… Avec cette pluie qui tombe à partir de février-mars, je veux planter des taros, là. Comme ça, je m’adapte, je tire pour le prix de cette eau qui tombe gratuitement. »

À travers l’exemple du faaapu de Thierry, nous pouvons observer que si les savoirs ancestraux restent le socle de références mobilisé pour cultiver, pour faire face aux aléas du changement climatique, il n’hésite pas à adapter ses pratiques, introduire des matériaux ou changer certaines de ses cultures.

Des « faisceaux de savoirs ordinaires » plutôt que des « savoirs ancestraux extra-ordinaires »

Évoquer les savoirs autochtones et locaux renvoie généralement aux notions de « savoirs traditionnels », de « savoirs ancestraux ». Ces savoirs peuvent effectivement avoir un ancrage temporel, beaucoup sont transmis depuis plusieurs générations par exemple. Mais il s’agit d’abord de savoirs ancrés localement, adaptés à leur environnement, qui, à ce titre, ont la capacité de se transformer, de s’hybrider avec d’autres types de savoirs mais aussi de se cumuler, comme nous avons pu le voir dans l’étude de cas présentée.

Face à l’urgence du changement climatique et de ses impacts en milieu insulaire, les politiques publiques locales, nationales ou globales recherchent souvent des solutions d’atténuation ou d’adaptation efficaces et radicales, en misant sur les innovations technologiques, l’ingénierie climatique, les énergies renouvelables…

Au-delà des changements importants et à grande échelle, qui peuvent aussi être complexes, longs et coûteux à mettre en place, les stratégies locales d’adaptation doivent également être envisagées comme des solutions. En revanche, ces solutions locales sont rarement des pratiques délimitées et liées à des savoirs « extraordinaires » (c’est-à-dire en dehors du cours ordinaire des règles et normes attendues). L’adaptation au changement climatique se fait plutôt par succession de petites adaptations, parfois invisibles, dont la configuration est presque unique à chaque agriculteur ou jardinier.

En Polynésie, c’est l’articulation d’un socle de savoirs ancestraux, combiné avec de nombreuses autres ressources, qui fait aujourd’hui la richesse des savoirs agricoles locaux et permet de s’adapter à certains effets du changement climatique. Ces savoirs sont une ressource précieuse à étudier et à mobiliser pour faire face aux risques systémiques du changement climatique qui pèsent sur les petits territoires du Pacifique et notamment sur l’agriculture et la souveraineté alimentaire.


Nous tenons à remercier à Alexi Payssan (anthropologue, Tahiti) pour les échanges inspirants concernant cet article.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a eu lieu du 3 au 13 octobre 2025), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Intelligence(s) ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Le postdoctorat de Maya Leclercq dans le cadre duquel cette recherche a été menée est financé par le projet CLIPSSA (dont les fonds proviennent de l’AFD, de l’IRD et de Météo-France).

Catherine Sabinot a reçu des financements de l’AFD pour réaliser le programme de recherche qui a permis de produire les résultats présentés dans l’article.

ref. Face aux aléas climatiques, les îles du Pacifique mobilisent les savoirs locaux – https://theconversation.com/face-aux-aleas-climatiques-les-iles-du-pacifique-mobilisent-les-savoirs-locaux-274306

La démocratie est-elle seulement une question de vérité ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Frank Chouraqui, Senior University Lecturer in Philosophy, Leiden University

Illustration tirée de l’édition par Ambroise et Jérôme Drouart, au XVII<sup>e</sup>&nbsp;siècle, du poème _Civitas veri sive morum_ (_la Cité de la vérité_), de Bartolomeo del Bene (1515-1595). University of Illinois

La crise de la démocratie est liée à une crise du rapport à la vérité mais aussi à une crise de sens, qu’il est important de distinguer de la première. La démocratie cherche à construire un monde porteur de sens, et pas seulement un univers de connaissances permettant la délibération. La rupture des liens sociaux, historiques ou culturels, qui donnent du sens à nos existences, est une aubaine pour les ennemis de la démocratie.


Nous sommes au cœur d’une crise de la vérité. La confiance dans les institutions publiques du savoir (les écoles, les médias traditionnels, les universités et les experts) n’a jamais été aussi faible, et des menteurs éhontés obtiennent des victoires politiques partout dans le monde. On pourrait penser que, collectivement, nous avons cessé de nous soucier de la vérité.

La fébrilité des démocrates face à cette crise repose en partie sur l’idée qu’il n’y a pas de démocratie sans vérité. Mais cette approche n’est pas sans conséquence. Surestimer la valeur de la vérité peut conduire à négliger d’autres exigences démocratiques, ce que ne manquent pas d’exploiter les ennemis de la démocratie. Les philosophes ont avancé plusieurs arguments en faveur d’un lien entre vérité et démocratie. Il semble que l’idée soit si répandue qu’on oublie de l’examiner : la démocratie représente tout ce que nous aimons, et la vérité en fait partie.

Mais il existe des manières plus sophistiquées d’exprimer cette conception. Le philosophe allemand Jürgen Habermas soutient qu’une démocratie en bonne santé possède une culture délibérative, et que la délibération exige des « prétentions à la validité ». Lorsque nous parlons de politique, nous devons nous donner la peine d’essayer de nous assurer que ce que nous disons est vrai.

Maria Ressa, journaliste philippine et lauréate du prix Nobel de la paix, soutient de manière similaire que la démocratie a besoin de la vérité parce que : « Sans faits, il ne peut y avoir de vérité. Sans vérité, il ne peut y avoir de confiance. Sans ces trois éléments, nous n’avons pas de réalité partagée, et la démocratie telle que nous la connaissons – ainsi que toute entreprise humaine porteuse de sens – disparaissent. »

Mais avons-nous vraiment besoin de la vérité pour partager la réalité ? En pratique, la plupart de nos expériences de réalités communes n’impliquent pas la vérité. Pensez aux mythes, au sentiment de voisinage, ou au sens de la communauté, peut-être même à la religion, et certainement à la réalité partagée ultime : la culture elle-même. On ne peut soutenir que nous partageons la culture de notre communauté parce qu’elle est vraie ou parce que nous la croyons vraie. Certains pourraient affirmer que la démocratie est liée à la vérité parce que la vérité serait en quelque sorte neutre : ceux qui cherchent à dire la vérité, contrairement aux menteurs ou aux populistes de l’ère de la post-vérité, doivent rendre des comptes. Ils sont soumis aux règles de la vérité. Concluons que le lien entre démocratie et vérité ne tient qu’à cela : la démocratie est sans doute plus liée à la responsabilité qu’elle ne l’est nécessairement à la vérité.

Une entreprise humaine porteuse de sens

Quoi qu’il en soit, le problème demeure : comme Ressa et Habermas le reconnaissent eux-mêmes, le but de la démocratie est de promouvoir des « entreprises humaines porteuses de sens ». La démocratie a pour vocation de construire un monde dans lequel les êtres humains peuvent vivre de manière pleinement humaine. Or, cela ne peut être assuré par la seule vérité. Une vie véritablement humaine exige non seulement la connaissance de faits concernant la réalité, mais aussi une compréhension subjective du monde et de la place que l’on y occupe. Nous oublions souvent que, bien qu’elles aillent fréquemment de pair, ces deux exigences peuvent aussi entrer en conflit. Cela tient au fait que la vérité relève des faits, tandis que le sens relève de la compréhension.

La compréhension, contrairement à la connaissance, relève de la manière dont nous regardons le monde, de nos habitudes de pensée et de nos constructions culturelles – principalement les identités, les valeurs et les institutions. Ces éléments remplissent leur fonction, qui est de nous faire sentir chez nous dans le monde, sans pour autant formuler la moindre prétention à la vérité. Selon la philosophe allemande Hannah Arendt, il s’agit là de la seule fonction de la politique, proprement entendue.

Trop souvent, l’esprit démocratique disqualifie ces éléments en les réduisant à des préjugés et à des superstitions. L’association populaire entre démocratie et vérité conduit à une dévalorisation du domaine du sens, qui demeure le but d’une politique humaniste. C’est ce qu’ont bien vu nombre de critiques de la modernité et du capitalisme quand ils critiquent la tendance des démocraties modernes à se soumettre a une « raison instrumentale » qui privilégie le prouvable sur le valable.

Les défenseurs de la vérité démocratique feraient bien de se souvenir que la démocratie cherche à construire un monde porteur de sens, et pas seulement un univers de connaissances arides et de recherche factuelle. L’actualité montre que négliger ce principe implique de lourdes conséquences politiques. L’insistance sur la vérité et la dévalorisation du sens ont conduit à la dépression moderne bien connue, souvent décrite comme un sentiment d’aliénation – une rupture des liens sociaux, historiques et traditionnels. Et cela a des répercussions politiques. Car le valable prendra sa revanche sur le prouvable, au risque de le sacrifier. C’est ce que l’on observe sous le néologisme de post-vérité ; un humanisme monstrueux et tordu mais qui trouve son succès dans le faiblesses de l’association entre démocratie et vérité. Car cette aliénation a également constitué un terrain fertile pour les populistes et les antidémocrates qui prétendent répondre à la crise du sens. Ce n’est pas un hasard si les thèmes récurrents du populisme contemporain sont ceux de l’appartenance, de la tradition, de l’identité, des origines et de la nostalgie.

Nous traversons une crise de la vérité, mais nous sommes aussi confrontés à une crise du sens. Lorsque nous accordons une importance excessive à la vérité au détriment du sens, nous nourrissons un sentiment d’aliénation et livrons les citoyens aux mains des ennemis de la démocratie. Nous ferions bien de construire nos démocraties en gardant à l’esprit que l’attachement à la vérité n’est qu’une condition parmi d’autres – et très partielle – d’une vie véritablement humaine.

The Conversation

Frank Chouraqui est membre (non actif) du parti politique néerlandais Groenlinks-PvdA (centre gauche).

ref. La démocratie est-elle seulement une question de vérité ? – https://theconversation.com/la-democratie-est-elle-seulement-une-question-de-verite-273685

Des fossiles datés de 773 000 ans éclairent l’histoire de nos origines

Source: The Conversation – in French – By Jean-Jacques Hublin, Paléoanthropologue, Collège de France; Académie des sciences

Le site de la grotte aux Hominidés à Casablanca, sur la côte atlantique du Maroc, offre l’un des registres de restes humains les plus importants d’Afrique du Nord. Il est connu depuis 1969 et étudié par des missions scientifiques impliquant le Maroc et la France. Ce site éclaire une période cruciale de l’évolution humaine : celle de la divergence entre les lignées africaines qui donneront nos ancêtres directs, les Néandertaliens en Europe et les Dénisoviens en Asie.

Une étude très récente publiée dans Nature décrit des fossiles d’hominines datés de 773 000 ans. Le groupe des hominines rassemble à toutes les espèces qui ont précédé la nôtre depuis la divergence de la lignée des chimpanzés. Ces fossiles (des vertèbres, des dents et des fragments de mâchoires) ont été découverts dans une carrière qui a fait l’objet de fouilles pendant de nombreuses années. Les découvertes les plus importantes et les plus spectaculaires ont eu lieu en 2008-2009. La raison pour laquelle ce matériel n’avait pas été révélé plus tôt à la communauté scientifique et au public est que nous n’avions pas de datation précise.

Comment cette découverte a-t-elle pu être réalisée ?

Grâce à l’étude du paléomagnétisme, nous avons finalement pu établir une datation très précise. Cette technique a été mise en œuvre par Serena Perini et Giovanni Muttoni de l’Université de Milan (Italie). Ces chercheurs s’intéressent à l’évolution du champ magnétique terrestre. Le pôle Nord magnétique se déplace au cours du temps, mais il y a aussi de très grandes variations : des inversions. À certaines époques, le champ devient instable et finit par se fixer dans une position inverse de la précédente. Ce phénomène laisse des traces dans les dépôts géologiques sur toute la planète.

Certaines roches contiennent des particules sensibles au champ magnétique, comme des oxydes de fer, qui se comportent comme les aiguilles d’une boussole. Au moment où ces particules se déposent ou se fixent (dans des laves ou des sédiments), elles « fossilisent » l’orientation du champ magnétique de l’époque. Nous connaissons précisément la chronologie de ces inversions passées du champ magnétique terrestre et, dans cette carrière marocaine, nous avons identifié une grande inversion datée de 773 000 ans (l’inversion Brunhes-Matuyama). Les fossiles se trouvent précisément (et par chance) dans cette couche.

En quoi cette recherche est-elle importante ?

En Afrique, nous avons pas mal de fossiles humains, mais il y avait une sorte de trou dans la documentation entre un million d’années et 600 000 ans avant le présent. C’était d’autant plus embêtant que c’est la période pendant laquelle les chercheurs en paléogénétique placent la divergence entre les lignées africaines (qui vont donner nos ancêtres directs), les ancêtres des Néandertaliens en Europe et les formes asiatiques apparentées (les Dénisoviens).

Ce nouveau matériel remplit donc un vide et documente une période de l’évolution humaine assez mal connue. Ils nous permettent d’enraciner très loin dans le temps les ancêtres de notre espèce – les prédécesseurs d’Homo sapiens – qui ont vécu dans la région de Casablanca.

Le manque d’informations pour la période précédant Homo sapiens (entre 300 000 ans et un million d’années) a poussé quelques chercheurs à spéculer sur une origine eurasienne de notre espèce, avant un retour en Afrique. Je pense qu’il n’y a pas vraiment d’argument scientifique pour cela. Dans les débuts de la paléoanthropologie, les Européens avaient du mal à imaginer que l’origine de l’humanité actuelle ne se place pas en Europe.

Plus tard, au cours du XXᵉ siècle, le modèle prépondérant a été celui d’une origine locale des différentes populations actuelles (les Asiatiques en Chine, les Aborigènes australiens en Indonésie et les Européens avec Néandertal). Ce modèle a été depuis largement abandonné face notamment aux preuves génétiques pointant vers une origine africaine de tous les hommes actuels.

Quelles sont les suites de ces recherches ?

Notre découverte ne clôt peut-être pas définitivement le débat, mais elle montre que, dans ce qui était un vide documentaire, nous avons des fossiles en Afrique qui représentent un ancêtre très plausible pour les Sapiens. On n’a donc pas besoin de les faire venir d’ailleurs.

Nous avons en projet de réaliser le séquençage des protéines fossiles peut-être préservées dans ces ossements. Si ces analyses sont couronnées de succès, elles apporteront des éléments supplémentaires à la compréhension de leur position dans l’arbre des origines humaines.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.

The Conversation

Jean-Jacques Hublin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Des fossiles datés de 773 000 ans éclairent l’histoire de nos origines – https://theconversation.com/des-fossiles-dates-de-773-000-ans-eclairent-lhistoire-de-nos-origines-273872

Maroc : des fossiles humains très anciens éclairent une période clé de l’évolution humaine

Source: The Conversation – in French – By Mohib Abderrahim, Chercheur en Préhistoire et conservateur principal des Monuments et Sites, Institut national des Sciences de l’Archéologie et du Patrimoine in Rabat

Mandibule (mâchoire inférieure) du spécimen d’homininé ThI-GH-10717, mise au jour lors des fouilles de la carrière Thomas, au Maroc. Avec l’aimable autorisation de Abderrahim Mohib, Fourni par l’auteur

Et si une grotte marocaine détenait une pièce essentielle du puzzle des origines de l’humanité ? Des fossiles humains vieux de 773 000 ans découverts au Maroc apportent de nouveaux éléments au débat sur le dernier ancêtre commun de l’Homo Sapiens. Ces fossiles pourraient en effet constituer le chaînon manquant de l’histoire humaine. La découverte suggère une continuité évolutive en Afrique du Nord bien antérieure à l’Homo Sapiens. Elle confirme aussi le rôle de l’Afrique dans les grandes étapes qui ont façonné l’espèce humaine. Abderrahim Mohib, chercheur spécialiste de la préhistoire, conservateur principal des monuments et sites au Maroc, l’un des auteurs de cette recherche, explique les enjeux de cette découverte à The Conversation Africa.


Qu’avez-vous découvert au Maroc et en quoi cette découverte est-elle majeure ?

Dans le cadre du programme de recherche maroco-français [« Préhistoire de Casablanca »]porté par l’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine (Rabat, Maroc) et le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères, des fouilles ont été entreprises depuis 1994 dans la Grotte à Hominidés à la carrière Thomas I au sud-ouest de la ville de Casablanca (Maroc).

Ces fouilles ont permis de mettre au jour des fossiles humains associés à des milliers de restes fauniques et environ 300 artefacts en quartzite et en silex. L’ensemble provient d’un espace qui semble avoir servi de tanière à des carnivores. En atteste un fémur humain portant des traces de mâchonnement et de consommation par un grand carnivore de type hyène.

L’ensemble des restes d’hominines comprend, en plus du fémur, une mandibule adulte presque complète, une hémi-mandibule adulte, une mandibule d’enfant d’un an et demi, des vertèbres cervicales et thoraciques et des restes dentaires.

Cette découverte est majeure dans le sens où elle apporte un éclairage inédit sur une période clé de l’évolution humaine marquée par une rareté extrême de fossiles humains en Afrique, en Europe et en Asie et elle documente des populations encore mal connues situées entre les formes anciennes du genre Homo et les lignées plus récentes.




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Par ailleurs, ces restes humains représentent les fossiles les plus anciens du genre Homo jamais découverts au Maroc dans un contexte chronologique indiscutable. De plus, la Grotte à Hominidés est voisine d’un autre site plus ancien dans la même carrière Thomas I (nommé ThI-L), reconnu sur plus de 1000 mètres carrés. Daté de 1 million 300 mille ans, ce site documente l’occupation humaine la plus ancienne au Maroc attribuée au premier stade de la culture matérielle Acheuléenne en Afrique du Nord-Ouest.

Photo de tous les fossiles humains, image publiée dans la revue Nature, le 7 janvier 2026.
Fourni par l’auteur

Quel âge ont ces premiers humains et comment avez-vous pu déterminer leur ancienneté avec précision ?

Ces restes humains mis au jour à Casablanca ont été datés par le paléomagnétisme – – étude du champ magnétique terrestre ancien – avec une grande fiabilité chronologique autour de 773 000 ans. En effet, les sédiments de la Grotte à Hominidés ont bien enregistré les variations du champ magnétique terrestre. Grâce à un échantillonnage à très haute résolution (tous les 2 cm), nous avons pu identifier la dernière inversion géomagnétique d’une polarité inverse (Matuyama) à une polarité normale (Brunhes) (Matuyama-Brunhes M/B). Cela veut dire que nous avons identifié une période où le champ magnétique de la Terre s’est inversé, un phénomène naturel qui sert de repère pour dater les couches du sol.

Cette inversion constitue un marqueur chronologique très solide et largement accepté. Ce qui est extraordinaire, c’est que nos restes fossiles se placent précisément au moment de l’inversion, offrant ainsi l’une des datations les plus fiables d’hominines fossiles du Pléistocène. Par ailleurs, ces données sont cohérentes avec le cadre géologique et les restes paléontologiques.

Ces découvertes modifient-elles nos connaissances sur le lieu et le processus d’évolution de l’homme moderne?

Les fossiles de Casablanca fournissent de nouveaux éléments pour nourrir notre connaissance de l’évolution humaine. Ils appartiennent en effet, à une période marquée par la dispersion de l’Homo erectus hors d’Afrique, ainsi que par l’extinction de groupes d’hominines plus anciens tels que les genres Australopithecus et Paranthropus.

D’un point de vue morphologique, ils combinent des traits archaïques de type Homo erectus et des traits dérivés plutôt apparentés à Homo sapiens. Ils comblent également un vide important du registre fossile africain, à un moment où les données paléogénétiques situent la divergence entre la lignée africaine menant à Homo sapiens et les lignées eurasiatiques à l’origine des Néanderthaliens et des Dénisoviens. La combinaison originale de caractères primitifs et plus évolués, témoigne de populations humaines proches de cette phase de divergence.




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On peut définir cette population marocaine comme une forme évoluée d’Homo erectus qui présente des caractéristiques plus dérivées que les fossiles plus anciens d’Homo erectus trouvés en Afrique et en Asie, et ne possèdant pas non plus les traits dérivés présents chez les Néanderthaliens ou les Homo sapiens anatomiquement modernes.

Si auparavant, les fossiles d’Homo antecessor mis au jour dans le site de Gran Dolina d’Atapuerca en Espagne étaient les seuls à montrer des caractères dérivés liés à Homo Sapiens, les fossiles de la Grotte à Hominidés offrent une nouvelle perspective. Ils ouvrent la possibilité d’un lien évolutif avec les plus anciens fossiles d’Homo sapiens connus, ceux du Jebel Irhoud au Maroc, datés d’environ 315 000 ans. Ces découvertes éclairent l’émergence de la lignée Homo Sapiens tout en renforçant l’idée que ses racines profondes sont africaines.

Il s’agit enfin, d’après la mosaïque de leurs caractères archaïques et dérivés d’une population africaine, sœur d’Homo antecessor, proche de la divergence entre les lignées eurasiennes et africaines du Pléistocène moyen.

Pourquoi l’Afrique du Nord, et particulièrement le Maroc, est-elle si importante pour comprendre les origines de l’humanité ?

vue générale du gisement de la carrière Thomas I avec ses deux sites : le site L en blanc, 1,3 million d’années, le point de référence de l’occupation humaine la plus ancienne au Maroc et la grotte à hominidés datée de 773 mille ans.
Avec l’aimable autorisation de l’auteur., Fourni par l’auteur



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L’Afrique du Nord-Ouest, avec l’Afrique de l’Est et australe, représente l’une des régions clés où nous avons actuellement une nouvelle fenêtre sur l’évolution des hominines du Pléistocène. La Méditerranée a probablement agi comme une barrière biogéographique majeure, contribuant à la divergence entre les populations africaines et eurasiennes.

Le Sahara, dont l’étendue a considérablement varié au fil du temps, a probablement joué un rôle important dans la structuration des populations africaines. Les fossiles marocains confirment l’ancienneté et la profondeur des racines africaines de notre espèce, tout en soulignant le rôle clé de l’Afrique du Nord-Ouest dans les grandes étapes de l’évolution humaine.

The Conversation

Mohib Abderrahim does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Maroc : des fossiles humains très anciens éclairent une période clé de l’évolution humaine – https://theconversation.com/maroc-des-fossiles-humains-tres-anciens-eclairent-une-periode-cle-de-levolution-humaine-273774

Les Français ne se détournent pas de la démocratie, ils en attendent davantage

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Gonthier, Professeur de science politique, Sciences Po Grenoble – Université Grenoble Alpes

Malgré la montée de l’extrême droite, les enquêtes montrent que les Français restent très attachés à la démocratie. En revanche, l’insatisfaction vis-à-vis de son fonctionnement est grande. Le sentiment de déni de la souveraineté populaire est au cœur du vote populiste et de l’abstention.


Les Françaises et les Français seraient-ils en train de se lasser de la démocratie ? À écouter certains commentateurs, la réponse semble évidente. Montée de la défiance, abstention élevée, succès des partis de droite radicale populiste… Tout indiquerait un pays gagné par la tentation illibérale et autoritaire. Pourtant, les données disponibles livrent une image plus nuancée et, d’une certaine manière, plus rassurante.

Selon l’Enquête sociale européenne (ESS) de 2020, les citoyens restent en effet massivement attachés au régime démocratique. Une écrasante majorité juge important voire très important le fait de vivre en démocratie. Là où le bât blesse, c’est sur la pratique : près de la moitié des enquêtés appartiennent à la catégorie des démocrates insatisfaits, celles et ceux qui soutiennent la démocratie mais se disent mécontents de la façon dont elle fonctionne en France (figure 1).

Ces démocrates insatisfaits ne sont pas des antidémocrates. Ils expriment au contraire une forme d’exigence élevée : plus on attend de la démocratie, plus on est enclin à juger sévèrement son fonctionnement. Cette tension entre un attachement profond aux valeurs démocratiques et un regard critique sur la réalité institutionnelle organise de plus en plus la vie politique française.

Figure 1. Importance et satisfaction par rapport à la démocratie en France

Lecture : Les démocrates insatisfaits (47 % des Français) combinent une importance de vivre dans un pays démocratique supérieure ou égale à 6 à une satisfaction vis-à-vis de la démocratie inférieure ou égale à 5. Les non-démocrates (10 % des Français) attachent une moindre importance (inférieure ou égale à 5) au fait de vivre dans un pays démocratique, quelle que soit par ailleurs leur satisfaction vis-à-vis de la démocratie.
source ; Enquête sociale européenne, vague 10, 2020, Fourni par l’auteur

La politisation du renouveau démocratique

Depuis une dizaine d’années, la question du renouveau démocratique est au cœur des mouvements sociaux. Nuit debout en 2016, les gilets jaunes à partir de 2018, les mobilisations contre le passe sanitaire en 2020 ou, plus récemment, la journée d’action Bloquons tout ont débordé la démocratie participative institutionnalisée. En demandant de « rendre la parole au peuple », ces mobilisations ont contribué à rouvrir le débat sur les règles du jeu démocratique : qui décide et selon quelles procédures ?

Les exécutifs ont tenté de répondre, au moins symboliquement, à cette démocratie d’interpellation. Le grand débat national et, surtout, les conventions citoyennes sur le climat, sur la fin de vie ou sur les temps de l’enfant ont consacré l’entrée des mini-publics délibératifs dans le répertoire institutionnel français. Mais ces dispositifs ont également montré les limites des innovations démocratiques lorsque les promesses de reprise intégrale des propositions citoyennes ne sont pas tenues.

La politisation du renouveau démocratique vient aussi des partis eux-mêmes. Les partis challengers se positionnent souvent en entrepreneurs de la cause démocratique. Les données Chapel Hill Expert Survey (CHES) montrent ainsi que La France insoumise (LFI) et le Rassemblement national (RN) sont les plus enclins à défendre l’idée selon laquelle « le peuple » devrait décider en dernière instance (figure 2). Bien sûr, les deux forces politiques ne mobilisent pas la souveraineté populaire de la même façon. Là où le RN privilégie l’appel direct au peuple plutôt que la médiation parlementaire pour faire pièce au prétendu laxisme des institutions et des élites, LFI promeut plutôt un approfondissement démocratique par l’effectivité et l’extension des droits.

Figure 2. Soutien à la souveraineté populaire

Il n’en reste pas moins que la démocratie libérale perd son caractère consensuel, le conflit partisan portant désormais sur le modèle lui-même, et non seulement sur sa mise en œuvre. Des visions alternatives gagnent en visibilité.

Pour corriger les dysfonctionnements d’un modèle élitiste fondé sur les élus et sur la représentation, faut-il un modèle technocratique qui donne le pouvoir aux experts ? un modèle participatif, qui s’appuie sur l’implication et la délibération des citoyens ? ou un modèle majoritariste, fondé sur l’exercice direct de la souveraineté populaire ? Surtout, comment combiner ces modèles, qui comportent chacun des avantages et des inconvénients, pour décider des fins de l’action publique ?

Comment les conceptions de la démocratie nourrissent l’insatisfaction

Tout comme les autres Européens, les Français n’investissent pas le mot-valise « démocratie » de façon univoque. L’ESS distingue trois grandes composantes : libérale (élections libres, protection des droits, indépendance des médias et de la justice), populaire (souveraineté du peuple via des référendums) et sociale (égalité et protection). L’ESS mesure à la fois l’importance accordée à chacune de ces composantes (les aspirations) et le jugement porté sur la manière dont elles sont réalisées en France (les évaluations).

En soustrayant les évaluations aux aspirations, on obtient des scores de déficit démocratique perçu : plus l’écart est grand, plus les attentes sont déçues. Les résultats sont éloquents.

Sur la démocratie libérale, les Français perçoivent un déficit, mais d’ampleur relativement modérée. C’est sur la souveraineté populaire et, surtout, sur la dimension sociale que les écarts sont les plus prononcés. Beaucoup, notamment parmi les démocrates insatisfaits, souhaitent une démocratie où les citoyens sont davantage appelés à trancher les grandes orientations politiques, et où l’État joue son rôle de protection contre les risques sociaux.

Quand les déficits démocratiques s’expriment dans les urnes

Comment ces déficits perçus se traduisent-ils dans les comportements électoraux ? Des modèles statistiques permettent de dessiner plusieurs profils.

Les personnes qui perçoivent un fort déficit en matière de démocratie libérale ont tendance à s’abstenir davantage ou à se tourner vers la gauche, qu’elle soit modérée ou radicale. En revanche, ce déficit n’alimente pas le vote pour la droite radicale populiste. Plus les attentes libérales sont déçues, plus la probabilité de voter pour le RN recule (figure 3A).

Il en va différemment pour le déficit de démocratie populaire. Les électeurs qui estiment que « le peuple » n’a pas suffisamment son mot à dire, que les décisions sont confisquées par les élites ou que les référendums manquent sont plus enclins à voter pour la gauche radicale ou pour le RN, mais aussi à s’abstenir. C’est ici que se loge le cœur du vote populiste et de l’abstention : non pas dans un rejet abstrait du système, mais dans la conviction que la souveraineté populaire est entravée (figure 3B).

Par ailleurs, le déficit de démocratie sociale ne profite pas à la droite radicale. Il tend même à réduire l’abstention et le vote RN, ainsi qu’à accroître le vote pour la gauche modérée. Autrement dit, celles et ceux qui jugent que la démocratie française ne tient pas ses promesses en matière de justice sociale sont loin de s’abstenir ou de voter mécaniquement pour les partis de droite radicale (figure 3C).

Figure 3. Probabilités de vote en fonction du déficit démocratique perçu.

Plus instructif encore, ces déficits démocratiques perçus ont un impact plus prononcé sur le vote que l’insatisfaction globale vis-à-vis de la démocratie. Être un démocrate insatisfait augmente bien les probabilités statistiques de voter pour des partis challengers ou de s’abstenir. Mais les attentes déçues vis-à-vis de la démocratie influencent encore plus fortement ces probabilités.

Au total, il est difficile de bien saisir les logiques électorales du soutien à la démocratie si l’on s’en tient au diagnostic d’une insatisfaction généralisée, sans se demander quelles conceptions de la démocratie motivent le vote protestataire et l’abstention.

C’est parce qu’ils restent profondément attachés aux composantes sociales et populaires de la démocratie que les Français sont des démocrates insatisfaits, enclins à sanctionner les partis de gouvernement ou à se détourner des urnes. L’insatisfaction vis-à-vis de la démocratie ne vient pas de citoyens hostiles à la démocratie libérale, mais de citoyens exigeants et porteurs d’autres manières de « faire démocratie ».


Cet article est tiré de l’ouvrage French Democracy in Distress. Challenges and Opportunities in French Politics (Palgrave Macmillan, 2025), sous la direction de Élodie Druez, Frédéric Gonthier, Camille Kelbel, Nonna Mayer, Felix-Christopher von Nostitz et Vincent Tiberj. Une conférence autour de cette publication est organisée à Sciences Po, le jeudi 29 janvier 2026, de 17 heures à 19 heures, 27 rue Saint-Guillaume, Paris (VIIᵉ).

The Conversation

Frédéric Gonthier a reçu des financements du programme Horizon Europe n°1010952237: TRUEDEM—Trust in European Democracies.

ref. Les Français ne se détournent pas de la démocratie, ils en attendent davantage – https://theconversation.com/les-francais-ne-se-detournent-pas-de-la-democratie-ils-en-attendent-davantage-271395

Violences éducatives : la fin d’un très vieux « droit de correction » ?

Source: The Conversation – in French – By Claude Lelièvre, Enseignant-chercheur en histoire de l’éducation, professeur honoraire à Paris-Descartes, Université Paris Cité

En principe interdits dès l’institution de l’école républicaine, les châtiments corporels ont longtemps perduré dans la réalité ordinaire des classes. Et lorsqu’ils étaient l’objet de plaintes, la jurisprudence était pour le moins complexe, voire à géométrie variable. A ainsi souvent été invoqué un « droit de correction » que la Cour de cassation vient d’écarter définitivement.


Ce 14 janvier 2026, la Cour de cassation a écarté l’existence d’un « droit de correction » pouvant justifier les violences éducatives sur des enfants. Il n’existe pas de « droit de correction parental » dans la loi française, les textes internationaux ou la jurisprudence moderne, a-t-elle indiqué dans un communiqué de presse.

Alors qu’un père de famille avait été condamné en première instance en 2023 par le tribunal de Thionville à dix-huit mois de prison avec sursis probatoire et au retrait de l’autorité parentale pour des violences sur ses deux fils mineurs, la cour d’appel de Metz avait prononcé sa relaxe le 18 avril 2024 au nom d’un « droit de correction ».

Durant l’audience du 19 novembre 2025 à la Cour de cassation, la rapporteuse avait mis en avant que certains arrêts de la Chambre criminelle invoquaient certes un « droit de correction » parental, mais qu’ils étaient fort anciens, notamment l’un d’entre eux souvent évoqué en l’occurrence datant de 1819.

La plus haute instance judiciaire est donc revenue sur la relaxe qui avait indigné les associations de protection de l’enfance. Celles-ci avaient dénoncé un retour en arrière par rapport à la loi dite « anti-fessée » de 2019 qui avait abouti à l’inscription suivante dans le Code civil :

« L’autorité parentale s’exerce sans violences physiques ou psychologiques. »

Le fait que la Cour de cassation ait dû réaffirmer cette inscription dans la loi nous rappelle que l’interdiction des châtiments corporels est le fruit d’une longue histoire et a rencontré de multiples résistances. Un certain nombre d’ambiguïtés apparues dès les débuts de l’école républicaine.




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Des châtiments corporels interdits dès 1887, une réalité plus complexe

Les punitions corporelles ont été en principe nettement interdites dans l’espace scolaire depuis l’institution de l’école républicaine. Dès 1887, les règlements pour les écoles maternelles indiquent que « les seules punitions dont on peut faire l’usage sont la privation, pour un temps court, du travail et de jeux en commun ou le retrait des bons points ». Le règlement pour les écoles primaires élémentaires précise formellement en son article 20 qu’« il est absolument interdit d’infliger aucun châtiment corporel ».

Cela ne signifie pas que, dans la réalité ordinaire des classes, il en était ainsi, tant s’en faut. Et cela d’autant plus que, lorsque des châtiments corporels étaient mis en œuvre et l’objet de plaintes, il apparaît que la jurisprudence a été pour le moins complexe, voire à géométrie variable.

Un enfant portant un bonnet d’âne, moqué par ses camarades
Un futur savant (Le bonnet d’âne), Henri Jules Jean Geoffroy, 1880.
via Wikimedia

Dès 1889, soit deux ans après l’interdiction formelle des châtiments corporels dans l’école républicaine, la Cour de cassation a en effet reconnu aux maîtres un droit de correction au même titre que celui attribué aux parents, dans la mesure où il n’y a pas excès et où la santé de l’enfant n’est pas compromise.

Une vingtaine d’années plus tard, un arrêt de la Chambre criminelle de la Cour de cassation du 4 décembre 1908 précise :

« Les instituteurs ont incontestablement par délégation paternelle, un droit de correction sur les enfants qui leur sont confiés ; mais, bien entendu, ce droit de correction, pour demeurer légitime, doit être limité aux mesures de coercition qu’exige la punition de l’acte d’indiscipline commis par l’enfant. »

Un exceptionnel « droit de correction » à l’école ?

C’est en se fondant sur ces considérations que, par exemple, la cour d’appel de Toulouse a relaxé, le 18 décembre 1999, le responsable de l’internat d’un collège de la région de Foix. L’arrêt de la cour d’appel estime :

« S’il est arrivé à monsieur J. de donner des gifles ou coups de poing à certains élèves, des coups de pied ou de classeurs, il convient de rappeler que l’élément intentionnel de l’infraction fait défaut lorsque les violences alléguées se rattachent à l’exercice du droit de correction qui appartient aux parents et dans une moindre mesure au maître. Or, en l’espèce, il a été constaté que M. J. avait la lourde responsabilité d’un internat, qu’il assumait par conséquent une fonction substitutive de celle des parents et que certains des élèves présentaient des difficultés d’ordre psychologique et des retards scolaires et perturbaient par leur comportement le bon déroulement des études. »

Les tribunaux admettent le plus souvent que, dans le cadre du maintien de la discipline scolaire, les enseignants bénéficient d’un exceptionnel droit de correction pour assurer le bon déroulement du cours dans un ordre scolaire dégradé, répondre à une attitude provocatrice ou sanctionner physiquement des violences ou injures contre l’enseignant ou entre élèves.

Une jurisprudence longtemps floue

Dans quels cas le « droit de correction » à l’école n’était-il il pas admis ? Y avait-il une jurisprudence claire à ce sujet ?

Le « droit de correction » a été rarement toléré par les tribunaux pour d’autres buts, par exemple pour sanctionner une mauvaise application au travail ou de mauvais résultats. Ainsi la cour d’appel d’Agen juge, en 1999, qu’une institutrice qui avait infligé une fessée (occasionnant un gros hématome) à une jeune élève de 5 ans qui « ne savait pas faire son travail » est « coupable de violences volontaires ».

Un instituteur, qui criait régulièrement sur un élève de 7 ans, jetait ses affaires, déchirait son travail, le moquait, lui donnait des claques et lui tirait les oreilles, est également condamné le 23 janvier 2002 par la cour d’appel de Pau à une peine de six mois d’emprisonnement avec sursis.

En juin 2006, le directeur d’une école maternelle se voit infliger cinq mois de prison avec sursis par le tribunal correctionnel de Nice : il rudoyait ses élèves, leur administrait parfois des coups de pied ou de règles en fer et se rendait coupable de brimades en particulier contre les enfants en difficulté scolaire.

Les corrections ne doivent pas non plus dépasser une certaine intensité ni prendre des formes considérées comme inacceptables, moralement et juridiquement. Ainsi la cour d’appel de Bourges a-t-elle condamné à une peine d’amende un instituteur d’école maternelle qui avait fait mine de mordre le doigt d’un enfant afin de mettre un terme à son comportement agressif et à ses morsures réitérées.

Par ailleurs, un responsable d’un internat est condamné pour avoir donné des coups de pied dans le dos d’un élève qu’il avait projeté à terre – alors même qu’il est relaxé pour les gifles et les coups de pied donnés aux élèves perturbateurs restés debout (cour d’appel de Toulouse, 18 février 1999).

En définitive, les principes mêmes de la jurisprudence n’ont pas été d’une clarté absolue en la matière, même s’il semble exister quelques règles de base, et aucun jugement n’était vraiment assuré.

En écartant l’existence d’un « droit de correction » parental en ce début 2026, la Cour de cassation a donc comblé un flou de la jurisprudence.

« C’est la fin de l’idée, pourtant persistante chez certains juges, qu’il aurait existé à côté de la loi un droit coutumier de correction des parents sur leurs enfants […]. La loi de 2019 est claire et sans dérogation : dans notre droit, les prétendues violences éducatives n’existent pas »,

s’est félicité auprès de l’AFP Patrice Spinosi, avocat de la famille Milla.

The Conversation

Claude Lelièvre ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Violences éducatives : la fin d’un très vieux « droit de correction » ? – https://theconversation.com/violences-educatives-la-fin-dun-tres-vieux-droit-de-correction-273833