« Pays développés » et « pays en développement » : des notions caduques ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Thomas Melonio, Directeur exécutif « Innovation, stratégie et recherche », Agence Française de Développement (AFD)

Thomas Melonio, chef économiste et directeur exécutif à l’Agence française de développement (AFD), a récemment publié avec Rémy Rioux, directeur général de l’AFD, et Jean-David Naudet, chargé de recherche au sein de cette même organisation, Au-delà de la « dichotomanie » (2025), une étude qui interroge la pertinence de deux notions centrales de l’aide publique au développement : celles de « pays développés » et de « pays en développement ».

Cette manière de classer les pays structure encore aujourd’hui notre compréhension des inégalités mondiales, de l’aide internationale et des grandes politiques globales. Mais est-elle encore justifiée à l’heure où les trajectoires économiques, sociales et politiques des pays sont de plus en plus diverses et imbriquées ? Entretien.


The Conversation : Pouvez-vous revenir sur l’histoire de la dichotomie « pays en développement/pays développés » ?

Thomas Melonio : Ces notions apparaissent vers la fin des années 1950 et le début des années 1960, au moment où se structure la politique de solidarité internationale et de développement. Dans les années précédentes, celles de l’immédiat après-guerre, les grandes institutions internationales, dites de Bretton Woods, c’est-à-dire le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, avaient fait leur apparition ; mais elles aidaient prioritairement les pays déjà développés. Historiquement, le premier bénéficiaire d’un prêt de la Banque mondiale, c’est la France !

Un petit peu plus tard, au milieu des Trente Glorieuses, période de croissance rapide notamment en Europe, mais aussi au Japon, s’impose cette distinction entre deux groupes de pays – une distinction qui va donner naissance à un certain nombre de politiques publiques. Il est vrai que, à cette époque, il y a, schématiquement un groupe de pays riches, un groupe de pays pauvres… et pas beaucoup de pays au milieu. Dès lors, il apparaît assez logique d’organiser des transferts – un peu comme on peut le faire au sein de l’Union européenne ou bien, à l’intérieur de la France, entre régions.

Certes, il y a toujours eu une catégorie de pays en transition, notamment le bloc soviétique qui était en quelque sorte à l’extérieur de l’un comme de l’autre de ces deux groupes, et qu’on ne savait pas bien comment classifier dans cette nomenclature. Mais ce bloc était isolé géopolitiquement ; dès lors, ce n’était pas déterminant pour les politiques mondiales de développement.

La politique commerciale et, plus tardivement, la politique climatique seront donc édifiées autour de cette distinction entre pays développés et pays en développement. On le retrouve à l’OMC, où des mesures plus favorables ont été obtenues par des pays dits en développement – et il y a peu, c’était encore le casde la Chine, qui vient tout récemment de renoncer à ce statut privilégié.

Aujourd’hui, ces notions sont-elles encore d’actualité ?

T. M. : Les catégories anciennes ont vieilli, c’est certain. Mais l’idée de solidarité ou d’action humaniste internationale reste plus que jamais d’actualité. La question est de savoir dans quels pays cette action de solidarité humaniste doit s’appliquer. À mon sens, aujourd’hui, elle doit essentiellement être dirigée vers les pays les moins avancés (PMA), c’est-à-dire les pays les plus pauvres et les plus vulnérables, qui sont au nombre de 45. Les autres pays dits émergents doivent continuer de faire l’objet d’opérations de coopération internationale, mais cette coopération ne relève ni du vocable ni des instruments financiers de l’aide publique au développement.

Le concept de « Sud global », qui s’est imposé ces dernières années, reflète-t-il une vraie unité ?

T. M. : Je vois une très grande hétérogénéité parmi les pays que l’on associe au « Sud global » ; dès lors, j’ai du mal à y trouver une forte substance. Pour autant, il est difficile de contester la capacité ou la volonté d’un pays de s’auto-définir comme il le souhaite. Pour un pays donné, dire que l’on relève du Sud global, c’est une démarche assez politique. Mais quand bien même on la trouve insuffisamment substantielle, elle a sa réalité du fait même de sa propre déclamation. Deuxième chose : si on devait trouver une substance concrète dans le Sud global, on peut constater qu’il y a eu la formation d’institutions financières : la Nouvelle banque de développement, qui est la banque des BRICS, la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures, créée à l’initiative de la Chine en 2016, et plus récemment la Banque de l’organisation de la sécurité de Shanghai. Il y a donc quand même déjà trois banques qui revendiquent une appartenance au Sud global, ce qui confère à cette notion une réalité.

L’apparition de ces structures témoigne d’une contestation des règles de fonctionnement de la mondialisation. Certains pays émergents, insuffisamment représentés par rapport à leur poids démographique au sein du FMI ou de la Banque mondiale, vont faire porter leurs efforts sur ces questions financières ; d’autres, parfois les mêmes, vont plutôt cibler le Conseil de sécurité des Nations unies. Pour des pays comme l’Inde ou comme le Brésil, l’objectif principal de l’affirmation du Sud global est plutôt l’obtention d’une place au sein du Conseil de sécurité. De manière générale, ce qui est commun à tous les pays du Sud global, c’est la volonté d’obtenir plus de place dans les mécanismes de décision.

N’y a-t-il pas un risque, quand on utilise toutes ces toutes ces notions – qu’il s’agisse de pays en développement, de pays développés, de Sud global, de PMA… – d’avoir une vision monolithique de chacun de ces pays pris individuellement, alors qu’ils sont tous travaillés par de très fortes inégalités sociales et économiques ?

T. M. : C’est quelque chose qu’il faut avoir à l’esprit, en effet ; mais je veux d’abord souligner que dans les PMA, la très grande majorité de la population vit dans la précarité. Certes, il y a, là aussi, des gens qui sont riches, mais même si une vaste redistribution interne était mise en place, la pauvreté serait quand même endémique. La situation est un peu différente en ce qui concerne les pays à revenu intermédiaire ; c’est souvent dans ces pays que les inégalités sont les plus fortes – je pense par exemple à l’Afrique du Sud, au Brésil, ou encore au Mexique. On observe également une progression des inégalités en Chine et en Inde.

Une fois qu’on a dit cela, se pose la question de la façon d’agir depuis l’extérieur. Il faut être lucide : un acteur extérieur, comme l’AFD, ne peut agir seul pour la réduction des inégalités dans ces grands pays. Il faut y construire des coalitions. A travers la coopération technique ou le financement, on peut contribuer à cette réduction, parce qu’on va cibler des quartiers pauvres ou des populations pauvres, via tel ou tel programme. Mais on ne va pas changer les équilibres politiques ou territoriaux dans un État. Depuis l’extérieur, on peut accompagner des dynamiques nationales, dès lors qu’il y a une volonté locale. Mais si la volonté n’est pas là, on ne crée pas un arbitrage politique totalement différent depuis l’extérieur.

Vous expliquez que c’est une erreur de toujours vouloir tout nomenclaturer ; mais est-ce que ce n’est pas quand même nécessaire pour pouvoir agir ? À trop entrer dans le détail, ne risque-t-on pas de se retrouver incapables de mettre des mots sur des réalités ? Comment éviter ces deux écueils : être trop schématique ou au contraire trop détaillé ?

T. M. : Notre article s’ouvre par une sorte de pirouette où nous disons que le monde se sépare en deux catégories : ceux qui divisent le monde en deux, et ceux qui ne le font pas. Au-delà de la plaisanterie, il y a un intérêt certain à essayer d’identifier des zones cohérentes, par exemple distinguer les pays qui ont plus de moyens de ceux qui en ont moins, ou les pays qui ont une plus forte responsabilité climatique historique de ceux qui en ont moins. En soi, il faut schématiser pour organiser les politiques publiques.

Écart de PIB par tête moyen entre les dix pays les plus riches et les dix pays les plus pauvres.
Calculs des auteurs, Fourni par l’auteur

Il y a toujours des formes de schématisation. Le problème, c’est quand cette schématisation produit du blocage, quand on fige dans le temps des catégories qui, à un moment donné, ne correspondent plus au monde réel. Par exemple, il est anormal que du côté des émetteurs de finance climat, on ne trouve ni la Chine ni les pays du Golfe, parce qu’on a fixé la liste dans les années 1990. On se retrouve aujourd’hui avec une problématique de partage du fardeau du changement climatique et avec des catégories qui sont mal définies parce que le processus de classification ne prévoyait pas son actualisation régulière.

Deuxième exemple : l’aide publique au développement (APD). En France, on se demande pourquoi une partie de notre APD est destinée à des pays comme la Chine, l’Inde ou l’Indonésie. En réalité, on ne les aide pas puisqu’on leur octroie des prêts à des taux dits « à conditions de marché », un peu comme une banque le fait avec ses clients, ce qui dégage un excédent financier. Si entre deux pays il y a un emprunt qui est dans le bénéfice de chacun, cela ne relève plus vraiment de l’APD, mais de la recherche de bénéfices mutuels. Mais formellement, on l’appelle encore aide, alors même que cela ne correspond pas à la réalité de nos relations avec ces pays. La catégorisation existante finit par rendre une politique publique trop peu lisible, peu explicable, propice aux manipulations ou à la désinformation.

Le risque, ce sont ces catégories qui sont figées dans le temps et qui, 15 ans, 20 ans, 30 ans après leur définition, produisent des effets négatifs dans le monde réel. Il faut donc régulièrement revisiter ces catégories. Sinon, on risque d’affaiblir le multilatéralisme par une mauvaise caractérisation des pays de la planète.

Avec l’administration Trump au pouvoir à Washington, l’aide internationale apparaît plus mal en point que jamais…

T. M. : Certes, mais il faut tout de même souligner qu’il y a eu une évolution. J’appelle cela Trump 2.2. Je m’explique : il y a eu Trump 2.1, c’était Elon Musk à la tête du DOGE, des coupes franches dans toutes les dépenses publiques, et notamment celles relatives à l’aide internationale. Et Trump 2.2, c’est plutôt la ligne Marco Rubio qui semble l’emporter sur la ligne Elon Musk. Marco Rubio, a notamment annoncé un programme important de coopération dans le domaine de la santé avec le Kenya. Si Washington, qui agit ouvertement au nom de la défense de ses intérêts nationaux, fait des annonces importantes sur une question comme la coopération internationale en matière de santé avec le Kenya, alors on comprend que même dans un logiciel très nationaliste, il y a quand même des familles de pensée différentes : ceux qui pensent qu’il ne faut rien, absolument rien faire à l’international, uniquement défendre ses entreprises ; et d’autres qui vont essayer de défendre d’autres formes de coopération… même si la perspective est de se protéger soi-même ou de défendre ses propres intérêts à travers des partenariats internationaux.


Propos recueillis par Grégory Rayko.

The Conversation

Thomas Melonio est directeur exécutif au sein de l’AFD et également administrateur de l’IRD.

ref. « Pays développés » et « pays en développement » : des notions caduques ? – https://theconversation.com/pays-developpes-et-pays-en-developpement-des-notions-caduques-272307

La fresque du Bon Berger découverte à Iznik : aux origines de l’iconographie chrétienne

Source: The Conversation – in French – By Marie Chaieb, enseignant-chercheur en théologie patristique, UCLy (Lyon Catholic University)

Une rare fresque datant du IIIᵉ siècle représentant Jésus en Bon Pasteur a été mise au jour lors de la découverte d’un tombeau près d’Iznik, en Turquie. Elle nous permet de mieux saisir comment s’est formée l’iconographie symbolique des premiers chrétiens.


La région d’Iznik, l’ancienne Nicée, (Turquie) a été mise à l’honneur récemment par le voyage du pape Léon XIV. Mais elle reste sur le devant de la scène avec la découverte d’un tombeau paléochrétien du IIIᵉ siècle très bien conservé contenant cinq squelettes (dont un nourrisson). Les magnifiques fresques de ce tombeau ont d’emblée attiré l’attention et posent la question des critères artistiques choisis par les chrétiens à cette date haute, et à une période où l’Empire intensifie le rythme des persécutions.

Une riche iconographie symbolique

Des campagnes de fouilles régulières avaient déjà mis au jour dans la même région un premier tombeau daté du IVᵉ siècle, époque du concile de Nicée). Dans ce premier tombeau, les paons, symboles d’éternité, étaient mis en valeur : deux paons à la queue traînante, et deux paons faisant la roue ; dans le nouveau tombeau découvert, qui est antérieur, le « motif » principal est la figure d’un jeune homme, imberbe, portant sur ses épaules une des cinq chèvres représentées, sur un fond champêtre de hautes herbes.

Rapidement, les archéologues ont mis en relation cette fresque avec « le Bon Pasteur », une catégorie iconographique qui repose sur la désignation de Jésus comme un berger attentif à son troupeau.

Dans les Évangiles, Jésus lui-même se présente en effet sous ce vocable (cf. Jn 10, 14, « Je suis le bon berger, et je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent ») et propose à ses disciples le modèle du bon berger dans la parabole de la brebis égarée (Luc 15, 3-7).




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Comment ce motif est-il devenu un motif funéraire ?

Utiliser le motif du « bon berger » en contexte funéraire n’est pas rare : les illustrations les plus célèbres traversent les siècles et tout l’Empire, depuis le célèbre Bon Berger de la catacombe de sainte Priscille au IIᵉ siècle, jusqu’au mausolée de Galla Placidia (Ravenne, Vᵉ), en passant par des sarcophages variés tout autour du bassin méditerranéen.

Motif paisible et réconfortant, surtout lorsqu’il est rapproché du Ps 22 :

« Le Seigneur est mon berger : je ne manque de rien. Sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer. Il me mène vers les eaux tranquilles et me fait revivre »

Ce motif est employé en contexte funéraire pour symboliser la proximité du bon pasteur avec ses brebis, l’accueil du fidèle défunt auprès du Christ et le repos dans la paix ; il exprime la foi en une vie avec lui après la mort. Mais ce motif véhicule aussi un intéressant message au regard de l’insertion du christianisme dans la culture de son temps.

Un exemple d’enculturation de la foi chrétienne dans la culture antique

Effectivement, durant les quatre premiers siècles de l’expansion du christianisme, les artistes chrétiens ont créé finalement peu de motifs originaux : le motif du poisson illustre bien cette créativité à partir du mot ichtus qui signifie « poisson » en grec, dans lequel ils ont avec ingéniosité repéré les initiales en acrostiche de « Jésus-Christ, fils de Dieu Sauveur ». Puis au IVᵉ siècle, viendra le motif du chrisme associé à la fin des persécutions et encore plus tard celui de la croix.

Mais aux IIᵉ et IIIᵉ siècles, le plus souvent, les artistes chrétiens ont simplement représenté des scènes de l’Évangile (il est donc faux de dire que les chrétiens n’avaient pas le droit de représenter des images, comme on l’entend dire parfois), ou bien ont réutilisé des motifs païens existants dans lesquels ils ont perçu un lien possible avec leur foi. C’est le cas en particulier pour notre motif du Bon Pasteur.

Deux sources principales d’inspiration pouvaient les guider à propos de ce motif : les représentations d’Hermès « kriophore » d’une part, et les « tableaux » représentant Orphée charmant les animaux de sa lyre. C’est Pausanias, dans sa Description de la Grèce (9.22.1–2), qui explique le cas d’Hermès (Mercure) :

« Ce premier surnom lui fut donné, dit-on, parce qu’il détourna de la ville une maladie contagieuse, en portant un bélier autour des murs ; c’est pour cela que Calamis a fait la statue de Mercure portant un bélier sur ses épaules. »

Le motif étant déjà chargé d’une dimension de salut, les artistes chrétiens y ont perçu l’avantage d’un symbolisme en résonance avec leur foi, capable de « parler » aussi bien à un chrétien que de faire percevoir l’espérance chrétienne à un païen. Le mythe d’Orphée fait aussi écho au contexte funéraire puisque c’est après avoir perdu son épouse Eurydice qu’il se retire dans la nature sauvage, auprès des animaux. Il est le plus souvent entouré d’animaux dangereux (lions, panthères, tigres…) rendus inoffensifs par le pouvoir apaisant de sa cithare. Les artistes chrétiens y voyaient une facile convergence avec les prophéties d’une fin des temps réconciliée :

« Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble… » (Is 11, 6).

Superposer les deux images leur permettait d’« habiter » de leur foi des motifs courants mais aussi de parler à leurs contemporains à travers le langage des symboles. C’est d’ailleurs toujours le cas du paon, dans le tombeau plus tardif, voisin de celui qui nous intéresse. Symbole funéraire connu depuis les Étrusques, le paon est étroitement lié à la mort dans l’antiquité : sa chair réputée imputrescible exprime une espérance de renaissance et d’immortalité, que les chrétiens n’ont pas hésité à accueillir… alors qu’il n’y a pas de paon dans la Bible.




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En période de persécution, ce phénomène est riche de sens. Il permet de dire quelque chose du positionnement des chrétiens dans leur monde. Et du langage symbolique qu’ils partagent avec leur temps. Car il serait trop limité de conclure qu’ils s’emparent de symboles païens pour en faire des symboles chrétiens. Ces symboles sont aussi les leurs culturellement. Au-delà de la question de l’emprunt, cette utilisation des symboles d’Hermès et d’Orphée est fondée sur leur conviction que, malgré les persécutions, un dialogue est possible avec leurs contemporains.

The Conversation

Marie Chaieb ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La fresque du Bon Berger découverte à Iznik : aux origines de l’iconographie chrétienne – https://theconversation.com/la-fresque-du-bon-berger-decouverte-a-iznik-aux-origines-de-liconographie-chretienne-273722

Quand et comment décide-t-on qu’une espèce est éteinte ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Violaine Nicolas Colin, Maitre de conférence en systématique et phylogéographie, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Modèle en cire et plâtre du dodo, dessin de l’espadon de Chine. Jebulon/Wikimédia/Nouvelles archives du Muséum d’histoire naturelle, Baker E., J. Keller., CC BY

Il est bien plus difficile de prouver une absence que de constater une présence. Il faut donc souvent des années, et un processus minutieux, pour qu’une espèce soit déclarée éteinte. Cela peut-être particulièrement difficile lorsqu’il s’agit d’espèces nocturnes, discrètes ou vivant dans des milieux reculés.


Déclarer une espèce « éteinte », ce n’est pas comme rayer un nom d’une liste. C’est un verdict lourd de sens, prononcé avec une extrême prudence. Car annoncer trop tôt une disparition peut condamner une espèce qui existe peut-être encore quelque part. Alors comment font les scientifiques en pratique ?

Comment les scientifiques tranchent-ils la question de l’extinction ?

Pour en arriver là, les biologistes doivent mener des recherches exhaustives, dans tous les habitats potentiels, aux bonnes périodes (saisons, cycles de reproduction), et sur une durée adaptée à la biologie de l’espèce.

Concrètement, plusieurs indices sont analysés ensemble :

  • l’absence prolongée d’observations fiables,

  • des campagnes de recherche répétées et infructueuses,

  • le temps écoulé depuis la dernière observation confirmée,

  • et l’état de l’habitat. Si celui-ci a été totalement détruit ou transformé au point d’être incompatible avec la survie de l’espèce, la conclusion devient plus solide.

Autrement dit, on ne déclare pas une espèce éteinte parce qu’on ne l’a pas vue depuis longtemps, mais parce qu’on a tout fait pour la retrouver, sans succès.

Qui décide officiellement de l’extinction ?

À l’échelle mondiale, c’est l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) qui statue, depuis 1964, via sa célèbre « liste rouge », référence internationale en matière de biodiversité.

La liste rouge classe les espèces selon leur risque d’extinction, en plusieurs catégories allant de « préoccupation mineure » à « éteinte ». Elle est mise à jour régulièrement, accessible en ligne, et donne aujourd’hui le statut de 172 600 espèces.

Bien plus qu’une simple liste d’espèces et de leur statut, elle fournit aussi des informations sur l’aire de répartition, la taille des populations, l’habitat et l’écologie, l’utilisation et/ou le commerce, les menaces ainsi que les mesures de conservation qui aident à éclairer les décisions nécessaires en matière de préservation.

C’est donc un outil indispensable pour informer et stimuler l’action en faveur de la conservation de la biodiversité et des changements de politique. Le processus d’élaboration de la liste rouge implique le personnel de l’équipe d’évaluation et de connaissance de la biodiversité de l’UICN, les organisations partenaires, les scientifiques, les experts de la Commission de la sauvegarde des espèces de l’UICN, ainsi que les réseaux partenaires qui compilent les informations sur les espèces.

L’IUCN déclare une espèce comme « éteinte » quand il n’existe aucun doute raisonnable que le dernier individu a disparu. Des gouvernements ou agences nationales peuvent également déclarer une espèce éteinte localement, sur leur territoire.

Des extinctions bien réelles : quelques exemples récents

Modèle en cire et plâtre, réalisé par les taxidermistes du Muséum national d’histoire naturelle de Paris au milieu du XIXᵉ siècle
Raphus cucullatus. Espèce endémique de l’île Maurice, éteinte du fait de l’humain vers 1660. Modèle en cire et plâtre, réalisé par les taxidermistes du Muséum national d’histoire naturelle de Paris au milieu du XIXᵉ siècle.
Jebulon/Wikimedia, CC BY

Le dodo (Raphus cucullatus) reste l’icône des extinctions causées par l’humain : découvert à la fin du XVIᵉ siècle lors de l’arrivée des Européens sur l’île Maurice, il disparaît moins de cent ans plus tard, victime de la chasse et des espèces introduites.

Mais il est loin d’être un cas isolé, les extinctions récentes touchent tous les groupes du vivant. Si les espèces insulaires représentent une part disproportionnée des extinctions récentes (les îles, bien qu’elles ne couvrent que 5 % des terres émergées, abritent près de 40 % des espèces menacées), les espèces continentales sont également touchées.

  • L’espadon de Chine (Psephurus gladius), une grande espèce de poisson d’eau douce (jusqu’à plusieurs mètres) qui vivait dans le fleuve Yangtsé, a été déclaré éteint en 2022. La surpêche, les barrages bloquant les migrations et la destruction de son habitat ont eu raison de cette espèce spectaculaire qui a été aperçue pour la dernière fois en 2003.
Psephurus gladius dessiné en 1868
Psephurus gladius dessiné en 1868.
Nouvelles archives du Muséum d’histoire naturelle, CC BY
Spécimen naturalisé au Centre de biodiversité Naturalis
Numenius tenuirostris, spécimen naturalisé au Centre de biodiversité Naturalis.
Wikimédia, CC BY
  • Le courlis à bec grêle (Numenius tenuirostris), un oiseau des zones humides, qui hibernait autour de la Méditerranée avant de rejoindre sa Sibérie natale au printemps, n’a plus été observé de manière certaine depuis 1995. Une étude publiée fin 2024 estime à 96 % la probabilité qu’il soit aujourd’hui éteint, victime de l’agriculture intensive et du drainage des marais.

  • La musaraigne de l’île Christmas (Crocidura trichura), discrète habitante de l’océan Indien, a été officiellement déclarée éteinte en 2025, après quarante ans sans observation malgré des recherches répétées. Les prédateurs introduits (rats, chats) et les perturbations de l’habitat sont les principaux suspects.

  • Deux escargots polynésiens (Partula dentifera et P. pearcekellyi) ont été officiellement déclarés éteints en 2024. La cause principale de leur disparition serait l’introduction d’un escargot prédateur invasif (Euglandina rosea), une tragédie silencieuse mais fréquente sur les îles.

  • Chez les plantes, Amaranthus brownii, une plante herbacée annuelle endémique d’une petite île hawaïenne, a été déclarée éteinte en 2018 après plus de trente-cinq ans sans observation malgré des recherches intensives. La destruction de son habitat et l’arrivée d’espèces invasives ont conduit à sa disparition, sans qu’aucune graine ni plant viable n’ait pu être conservé.

  • Depuis 2024, la liste rouge de l’IUCN comprend aussi des champignons. En mars 2025 la liste évaluait le statut de 1 300 espèces de champignons. Nous sommes loin des 155 000 espèces connues, mais les premières évaluations restent préoccupantes avec 411 espèces de champignons menacées d’extinction, soit près d’un tiers des espèces recensées.

Peut-on vraiment être sûr ? Entre erreurs, miracles et illusions

L’histoire de la biodiversité peut être pleine de rebondissements.

  • L’effet Lazare désigne la redécouverte d’espèces que l’on croyait éteintes. Ce terme fait référence au personnage biblique du Nouveau Testament ressuscité plusieurs jours après sa mort par Jésus. Ce terme est aussi employé en paléontologie pour désigner des groupes d’organismes qui semblent avoir disparu pendant des millions d’années dans le registre fossile avant de réapparaître comme par miracle.
Rousserolle à grand bec au Tadjikistan
Rousserolle à grand bec au Tadjikistan.
Pavel Kvartalnov, CC BY

Selon le naturaliste, Brett Scheffers et ses collaborateurs au moins 351 espèces ont ainsi été « ressuscitées » en un peu plus d’un siècle, parfois après des décennies d’absence. La perruche nocturne (Pezoporus occidentalis) ou la rousserolle à grand bec (Acrocephalus orinus) en sont des exemples spectaculaires. Il est important de noter que la majorité de ces redécouvertes concerne des espèces si rares ou difficiles à trouver que leur seule occurrence confirmée provenait de leur description initiale. Ces espèces redécouvertes sont donc pour leur grande majorité toujours considérées comme gravement menacées et pourraient disparaître prochainement.

  • L’effet Roméo, au contraire, survient lorsqu’on renonce trop tôt à sauver une espèce en la croyant disparue.
Conuropsis carolinensis. Dessins d’Audubon.
Domaine public

Résultat : on cesse les efforts de conservation… alors qu’il restait peut-être une chance de la sauver. Ce nom fait référence au Roméo de Shakespeare qui renonce à vivre en croyant Juliette morte, alors qu’elle ne l’est pas encore. La conure de Caroline (Conuropsis carolinensis), un perroquet d’Amérique du Nord, pourrait en être un triste exemple. Présumée éteinte au début du XXᵉ siècle cette espèce a probablement survécu plus longtemps comme en atteste les nombreux témoignages locaux (incluant des détails sur son comportement) jusqu’aux années 1950, et peut-être même jusqu’aux années 1960.

  • Enfin, l’effet thylacine (du nom du thylacine, plus connu sous le nom de « tigre de Tasmanie ») illustre l’excès inverse : l’espoir persistant qu’une espèce éteinte survit encore, malgré l’absence de preuves solides.
Une femelle thylacine et son juvénile au parc zoologique national de Washington en 1904
Une femelle thylacine et son juvénile au parc zoologique national de Washington en 1904.
Domaine

Le thylacine, dont le dernier animal (captif) est officiellement mort en 1936, continue de fait d’alimenter de nombreuses rumeurs et témoignages d’observations non vérifiables. Selon l’étude scientifique la plus complète à ce sujet le dernier animal sauvage entièrement documenté (avec des photographies) a été abattu en 1930, mais il n’y aurait aucune raison de douter de l’authenticité de deux carcasses signalées en 1933, ni de deux autres captures suivies de relâchers en 1935 et en 1937. Par la suite, sur une période de huit décennies, 26 morts et 16 captures supplémentaires ont été rapportées, mais sans être vérifiées, ainsi que 271 observations par des « experts » (anciens piégeurs, chasseurs, scientifiques ou responsables) et 698 signalements par le grand public. En 2005, le magazine australien d’information The Bulletin a offert une récompense de plus d’un million de dollars (soit plus 836 000 euros) à quiconque fournirait une preuve scientifique de l’existence du thylacine, en vain. Entre 2014 et 2020, 3 225 sites équipés de pièges photographiques en Tasmanie, totalisant plus de 315 000 nuits de surveillance, n’ont révélé aucune détection pouvant être attribuée à un thylacine.

Pourquoi est-ce si compliqué de mesurer les extinctions ?

Prouver une absence est bien plus compliqué que constater une présence. L’UICN préfère donc l’extrême prudence et ne classe une espèce « éteinte » que lorsqu’elle peut l’affirmer avec certitude. En effet, comme nous l’avons vu, officialiser une extinction est un acte lourd de conséquences car cela conduit à clôturer les éventuelles mesures de protection. Ainsi, le requin perdu (Carcharhinus obsoletus) est estimé comme « gravement menacé d’extinction – possiblement éteint » par la dernière publication de la liste rouge de l’UICN en 2020, alors qu’il n’a plus été vu dans ses eaux de la mer de Chine depuis 1934. La liste rouge ne déclarant éteintes que des espèces pour lesquelles il n’y a aucun doute, les extinctions enregistrées sont largement sous-estimées.

De plus, notre vision est biaisée : les vertébrés (en particulier les oiseaux et les mammifères) sont relativement bien suivis, mais l’immense majorité des espèces – insectes, invertébrés, champignons, microorganismes – restent très mal connues et leur taux d’extinction est sous-estimé. Beaucoup d’espèces sont discrètes, minuscules, nocturnes ou vivent dans des milieux difficiles d’accès. Pour la majorité d’entre elles, les données sont quasi inexistantes et elles peuvent disparaître sans que personne ne s’en aperçoive.

Pourquoi est-ce si important de savoir ?

Savoir si une espèce a réellement disparu permet de choisir les bonnes stratégies de conservation. Beaucoup d’espèces peuvent encore être sauvées lorsque quelques individus subsistent. C’est par exemple le cas du condor de Californie (Gymnogyps californianus) pour lequel il restait seulement 22 individus à l’état sauvage dans les années 1980. Un programme de capture de ces spécimens, puis d’élevage en captivité et de réintroduction progressive a permis à la population sauvage de réaugmenter progressivement et d’atteindre 369 individus en 2024.

Un Condor de Californie
Avec son 1,40 mètre de longueur et ses 2,90 mètres d’envergure, le condor de Californie est un des plus grands oiseaux du monde.
United States Fish and Wildlife Service, CC BY

À l’inverse, un diagnostic erroné – trop optimiste ou trop pessimiste – peut détourner les efforts au mauvais moment.

L’extinction est un fait biologique, mais c’est aussi un défi méthodologique. Entre prudence scientifique, incertitudes du terrain et illusions collectives, établir la frontière entre « menacée » et « éteinte » reste l’un des exercices les plus sensibles de la conservation moderne.

The Conversation

Violaine Nicolas Colin a reçu des financements de l’ANR

ref. Quand et comment décide-t-on qu’une espèce est éteinte ? – https://theconversation.com/quand-et-comment-decide-t-on-quune-espece-est-eteinte-272516

Une ambition monumentale… Pourquoi Donald Trump veut-il créer à Washington une copie de l’Arc de triomphe ?

Source: The Conversation – in French – By Garritt C. Van Dyk, Senior Lecturer in History, University of Waikato

Copie assumée de l’Arc de triomphe parisien, l’« Independence Arch », déjà surnommé « Arc de Trump », s’inscrit dans une longue tradition monumentale, entre célébration du pouvoir, réécriture du passé et affirmation politique.


Donald Trump a pris le temps cette semaine, alors que l’actualité internationale et américaine était particulièrement chargée, de présenter trois nouvelles propositions architecturales pour son projet d’« Independence Arch » à Washington. Les trois rendus rappellent clairement l’Arc de triomphe de la place de l’Étoile à Paris, même si l’un d’eux se distingue par des ornements dorés, dans la lignée des choix décoratifs de Trump pour le Bureau ovale de la Maison-Blanche.

Commandée en vue du 250ᵉ anniversaire de la signature de la Déclaration d’indépendance des États-Unis, le 4 juillet, cet arc de triomphe s’inscrit dans une longue tradition de monuments célébrant les victoires militaires, des empereurs romains à Napoléon Bonaparte.

Ce projet de monument participe ainsi pleinement de la politique étrangère de Donald Trump et de l’ambition qu’affiche ce dernier de voir les États-Unis étendre leur contrôle sur l’« hémisphère occidental » – une orientation que le président a lui-même baptisée la « doctrine Donroe ».

Mais une question demeure, largement posée : alors que le projet copie l’Arc de triomphe, monument emblématique s’il en est, un hommage personnel est-il vraiment la manière la plus pertinente de marquer l’anniversaire de la rupture des États-Unis avec le pouvoir absolu et la monarchie britannique ?

L’« Arc de Trump »

Lorsque Donald Trump a présenté pour la première fois, en octobre 2025, des maquettes de l’arche envisagée, un journaliste lui a demandé à qui elle était destinée. Trump a répondu : « À moi. Ce sera magnifique. » Dans une déclaration faite en décembre, le président a affirmé que la nouvelle arche « sera comme celle de Paris, mais pour être honnête avec vous, elle la surpasse. Elle la surpasse à tous les niveaux ».

Une exception toutefois, a-t-il précisé :

« La seule chose qu’ils ont, c’est l’histoire […] Je dis toujours que c’est la seule chose avec laquelle on ne peut pas rivaliser, mais nous finirons par avoir cette histoire nous aussi. »

Le président est manifestement convaincu que son arche contribuera à forger cette histoire. « C’est la seule ville au monde d’une telle importance qui ne possède pas d’arc de triomphe », a-t-il déclaré à propos de Washington, DC.

Prévue à proximité du cimetière national d’Arlington et du Lincoln Memorial, l’implantation placerait la nouvelle structure en dialogue visuel avec plusieurs des monuments les plus emblématiques de la capitale fédérale.

Le projet s’inscrit par ailleurs dans une série d’initiatives destinées à laisser l’empreinte de Donald Trump sur le paysage bâti de Washington : les transformations apportées à la Maison-Blanche l’an dernier, avec notamment la minéralisation du célèbre Rose Garden, la décoration du Bureau ovale dans un style rococo doré, ou encore la démolition de l’East Wing pour permettre une extension de la salle de bal estimée à 400 millions de dollars (334,5 millions d’euros).

Surnommé l’« Arc de Trump », le projet est désormais la « priorité absolue » de Vince Haley, directeur du Conseil de politique intérieure de la Maison-Blanche.

Triomphe et architecture

L’Arc de triomphe de Paris, situé au sommet des Champs-Élysées, est une commande de Napoléon Bonaparte (1804-1814/1815) en 1806 pour honorer l’armée impériale française après sa victoire à la bataille d’Austerlitz (2 décembre 1805). Il ne sera achevé qu’en 1836, sous la Restauration et le règne de Louis-Philippe (1830-1848), dernier roi de France.

Les architectes du projet, Jean-François Chalgrin et Jean-Arnaud Raymond, se sont inspirés des arcs antiques, en prenant pour modèle principal l’arc de Titus à Rome (vers 85 de notre ère). Celui-ci fut érigé par l’empereur Domitien (51–96 de notre ère), tyran cruel et ostentatoire, populaire auprès du peuple mais en conflit permanent avec le Sénat, dont il avait restreint le pouvoir législatif. L’arc fut commandé par Domitien pour célébrer à la fois l’apothéose de son frère Titus et sa victoire militaire contre la rébellion en Judée.

Par ses références, l’arche proposée par Trump ne renvoie à aucun élément de conception spécifiquement américain. Son style néoclassique s’inscrit en revanche dans la continuité de monuments plus anciens, eux aussi inspirés de l’Antiquité.

Le Washington Monument, par exemple, adopte la forme d’un obélisque égyptien. Ce pilier à quatre faces, qui s’amincit en s’élevant et se termine par une pyramide, rend hommage au dieu solaire Rê. Mais il intégrait aussi un élément destiné à symboliser les avancées technologiques et l’esprit d’innovation américains : un pyramidion en aluminium. Lorsque l’obélisque a été achevé en 1884, l’aluminium était un matériau rare, le procédé permettant de le raffiner n’étant pas encore maîtrisé. Le sommet du monument constituait alors la plus grande pièce d’aluminium moulé au monde.

Un combat de valeurs

L’arc de triomphe voulu par Trump s’inscrit dans un débat de longue date sur les monuments publics et sur ce qu’ils disent des valeurs qu’une société choisit de mettre en avant.

Ainsi, pendant le mouvement Black Lives Matter, de nombreuses statues de figures historiques ont été retirées de l’espace public, car elles étaient perçues comme glorifiant le racisme et l’impérialisme. Donald Trump a depuis fait remettre en place au moins une statue confédérée renversée à cette période, et son ambition d’ériger un monument à sa propre personne ne saurait donc surprendre.

Sous le régime des lois Jim Crow (1877, abrogées en 1964), qui ont institutionnalisé la ségrégation raciale, puis durant le mouvement des droits civiques, le nombre de monuments consacrés aux soldats et aux généraux confédérés a connu une nette hausse.

De la même façon que le déboulonnage de ces statues relevait d’un geste politique, l’érection d’un nouveau mémorial destiné à promouvoir la lecture positive que Trump propose de l’histoire nationale en constitue un autre. Le projet s’intègre d’ailleurs dans la mission revendiquée par son administration de « restaurer la vérité et la raison dans l’histoire américaine ».

Reste une question plus immédiate : l’Independence Arch pourra-t-il seulement voir le jour d’ici au 4 juillet, jour de la fête nationale ? Un défi de taille, même pour ce président. Quant à son accueil, l’histoire tranchera.

The Conversation

Garritt C. Van Dyk a reçu des financements du Getty Research Institute.

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«Rendre la liberté académique plus solide…» Stéphanie Balme est l’invitée de notre émission « La grande conversation »

Source: The Conversation – France in French (3) – By Laurent Bainier, Directeur de la rédaction The Conversation France, The Conversation

Stéphanie Balme (Sciences Po), rédactrice d’un rapport sur la liberté académique pour France Universités, était l’invitée de l’émission de The Conversation et CanalChatGrandialogue vendredi 23 janvier 2026. TheConversation, CC BY

Elle a rédigé le rapport « Défendre et promouvoir la liberté académique », commandé par France Universités. Stéphanie Balme, directrice du Centre de recherches internationales de Sciences Po et experte de la diplomatie scientifique, était l’invitée vendredi 23 janvier de notre émission « La Grande Conversation », en partenariat avec CanalChat Grandialogue.

La liberté académique est aujourd’hui confrontée à des tensions inédites : pressions politiques, restrictions budgétaires, ingérences étrangères et remise en question des principes d’indépendance scientifique. Ces enjeux, qui touchent les chercheurs et les institutions en France comme à l’international, interrogent notre capacité à produire un savoir libre et critique.

Lors de cette émission, nous abordons avec Stéphanie Balme, rédactrice du rapport« Défendre et promouvoir la liberté académique », le rôle des institutions et des politiques publiques pour la protéger. Quelles mesures prendre pour assurer sa défense? Comment répondre aux critiques récurrentes d’une partie de l’opinion publique? Quelles leçons tirer de ce qui se passe sur les campus américains ? Une émission à retrouver sur notre chaîne YouTube.

L’émission Conversation avec Stéphanie Balme, le 23 janvier 2026.

The Conversation

ref. «Rendre la liberté académique plus solide…» Stéphanie Balme est l’invitée de notre émission « La grande conversation » – https://theconversation.com/rendre-la-liberte-academique-plus-solide-stephanie-balme-est-linvitee-de-notre-emission-la-grande-conversation-274638

Mesure des impacts environnementaux: les entreprises polluent souvent plus qu’elles ne le disent

Source: The Conversation – in French – By Mādālina Solcánu, PhD, CPA, Professeure en comptabilité, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Les entreprises canadiennes font face à une pression croissante afin de divulguer leurs impacts environnementaux. Elles peinent pourtant à produire des données fiables.

Une recherche menée auprès de 48 professionnels révèle un processus sous tensions, marqué par des ressources insuffisantes et des choix qui ne permettent pas de rendre compte de l’ensemble des impacts.

La crise climatique actuelle a pour conséquence que les entreprises sont de plus en plus sollicitées pour fournir des informations fiables sur les risques et les opportunités liés aux changements climatiques et au développement durable.

Le Conseil canadien des normes d’information sur la durabilité (CCNID), chargé de la production des normes dans ce domaine, a ainsi récemment promulgué de nouvelles normes qui marquent une étape essentielle vers des informations en matière de durabilité plus cohérentes et comparables pour les entreprises canadiennes.

De nombreuses organisations ont souligné les coûts et les difficultés liés à la mise en place d’une divulgation environnementale. Pourtant, on sait aujourd’hui peu de choses sur ce processus. En effet, si de nombreuses études se penchent sur la divulgation externe des données environnementales, peu de travaux s’intéressent aux difficultés rencontrées par les entreprises pour produire ces rapports.

En tant que professeurs universitaires spécialisés en comptabilité et données environnementales, nous avons voulu ouvrir la « boîte noire » de la production de ces informations afin de mieux comprendre les enjeux. Nous avons ainsi mené une recherche fondée sur des données recueillies auprès de 48 personnes impliquées dans la production et l’utilisation des données environnementales dans des secteurs d’activité à fort impact environnemental (exploitation des ressources naturelles, industrie manufacturière, transport, etc.).

Cette recherche permet de montrer que la production des données environnementales est un processus sous tension, ce qui soulève des questions sur la fiabilité des données environnementales publiées.




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Une divulgation environnementale souvent limitée au minimum légal

En termes de collecte d’informations environnementales, notre recherche montre que la plupart des entreprises se limitent à ce que la loi exige. De ce fait, dans de nombreuses entreprises, certaines formes de pollution ou d’impacts environnementaux ne sont pas divulguées, puisque non visées par la conformité environnementale.

Certaines entreprises choisissent toutefois d’aller au-delà de ce périmètre légal. Elles se concentrent alors sur les enjeux jugés les plus pertinents, en s’appuyant sur les concepts de matérialité simple ou double.

Le concept de matérialité simple, aussi appelé matérialité financière, est celui qui a été retenu par l’International Sustainability Standards Board (ISSB), chargé d’établir un cadre mondial de normes d’information financière liées à la durabilité. Il stipule que les entreprises doivent divulguer les impacts environnementaux susceptibles d’avoir un effet significatif sur les résultats financiers, et par conséquent, sur les décisions des investisseurs.

D’autres référentiels de divulgation environnementale, comme la Global Reporting Initiative, vont plus loin. Ils exigent que les entreprises rendent compte non seulement des impacts financiers, mais aussi des impacts significatifs sur l’environnement et la société, ce qu’on appelle la matérialité d’impact ou la double matérialité.

Certaines entreprises choisissent donc de publier des informations environnementales qui dépassent les exigences légales. Si certaines d’entre elles cherchent à offrir un portrait global de leur empreinte environnementale en adoptant la double matérialité (financière et d’impact), la plupart se limitent à la matérialité financière.

Des formes de pollution peuvent ainsi rester dans l’ombre, même lorsqu’elles génèrent les plus importants impacts environnementaux d’une entreprise. Par exemple, les données que nous avons collectées montrent que les effets environnementaux liés à la fin de vie des produits, ou à la restauration des écosystèmes dégradés sont rarement évalués ou divulgués, faute de connaissances scientifiques suffisantes, de moyens financiers, ou d’obligation légale.




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Le périmètre d’analyse des impacts environnementaux est donc souvent limité par des choix internes, des lacunes réglementaires, ou des contraintes pratiques. Cela mène à une divulgation partielle, parfois ambiguë, des véritables impacts environnementaux des entreprises.

Une collecte et un traitement complexes

Afin de mesurer et d’analyser les impacts environnementaux retenus, les entreprises doivent déterminer les indicateurs de mesure appropriés et collecter des données.

Or, les indicateurs qui doivent être retenus pour mesurer les impacts environnementaux ne sont pas normalisés. Par exemple, les indicateurs d’émission de GES retenus au niveau fédéral et provincial peuvent utiliser des méthodes de calculs différentes. Ainsi, pour un même impact environnemental, il peut exister plusieurs mesures.

De plus, les outils employés pour la collecte des données environnementales sont généralement rudimentaires. Quelques entreprises utilisent des logiciels spécialisés à cet effet. Cependant, la majorité des entreprises que nous avons analysées procède à une collecte essentiellement manuelle. Cette collecte est souvent inefficace du fait de la complexité et du volume des données.


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Notre recherche souligne également que le manque de collaboration interne des autres départements pose aussi souvent problème aux équipes responsables de la collecte et de l’analyse des données environnementales, même quand la protection de l’environnement est déclarée comme étant une valeur fondamentale de l’entreprise.

Enfin, certaines données sont externes, puisque les entreprises ont besoin des données brutes de leurs fournisseurs ou sous-traitants afin de compléter leur portrait environnemental. Ces données peuvent présenter des lacunes importantes : les fournisseurs peuvent exagérer des chiffres qui leur sont favorables (par exemple, pour la production « responsable »), ou fournir des données incomplètes. Ces lacunes se reflètent dans la qualité des données de l’entreprise.

Des ressources insuffisantes

Les données que nous avons recueillies montrent que, dans beaucoup d’entreprises, le service responsable de l’environnement ou du développement durable est très réduit, particulièrement dans le domaine de la production d’informations. Même dans les grandes entreprises, cette équipe est souvent trop petite par rapport aux tâches à accomplir. En effet, produire des informations environnementales est vu comme une dépense, qui a au mieux des effets bénéfiques sur la réputation, et non comme une source de profits.

Les équipes font le nécessaire pour respecter les exigences légales de divulgation environnementale. Néanmoins, pour d’autres activités importantes comme l’analyse approfondie des indicateurs environnementaux et leur utilisation stratégique afin d’améliorer la performance environnementale de l’entreprise, elles manquent de moyens. Ces activités sont donc accomplies partiellement, selon les ressources disponibles.

Les trois tensions mises en évidence en ouvrant la boîte noire de la production d’informations environnementales – concernant le périmètre, la collecte et le traitement, et les ressources allouées – soulèvent des questions sur la fiabilité des données publiées.

Mesurer les impacts des entreprises sur la nature est un processus complexe, en raison de contraintes scientifiques, techniques et économiques. La portée des exigences législatives environnementales reste limitée et certainement insuffisante pour traduire de manière fiable les impacts environnementaux des entreprises et faire face à l’urgence climatique.

La Conversation Canada

Mādālina Solcánu, PhD, CPA a reçu une bourse doctorale de l’Ordre des Comptables Professionnels du Québec. Elle est membre de cette organisation.

Samuel Sponem ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Mesure des impacts environnementaux: les entreprises polluent souvent plus qu’elles ne le disent – https://theconversation.com/mesure-des-impacts-environnementaux-les-entreprises-polluent-souvent-plus-quelles-ne-le-disent-267481

Chiffrer l’immigration ou écouter les personnes ? Le pouvoir des récits de vie

Source: The Conversation – in French – By Consuelo Vasquez, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Les débats sur l’immigration qui défraient les manchettes québécoises et internationales abordent fréquemment le sujet à travers les chiffres. Comme tout dossier politique, l’immigration soulève bien entendu des défis logistiques, mais aussi des réalités humaines. Considérant la prévalence d’une approche technique de la question migratoire, nous déplorons le peu de place accordée collectivement aux humains derrière les indices numériques, à leurs parcours, à leurs histoires.

Derrière ces chiffres se trouvent des trajectoires particulières, faites d’espoirs, de ruptures et d’ajustements. C’est ce que nous cherchons à mettre en lumière dans le projet de recherche Entraide dans les marges, à l’Université du Québec à Montréal, qui documente les formes d’entraide émergentes dans des contextes de précarité, comme celui associé à l’immigration.

Pour réintroduire l’humain dans un débat largement dominé par des considérations quantitatives et objectives, nous nous appuyons notamment sur la notion d’escrevivência, qui désigne un acte d’auto-narration politique permettant aux personnes marginalisées de raconter elles-mêmes leur expérience depuis les marges, et ainsi de se réinscrire dans l’histoire.

L’escrevivência se distingue à cet égard de l’autobiographie classique en ce qu’elle porte explicitement une visée politique et collective : elle émane toujours de personnes subalternisées, dont la prise de parole vise à transformer le regard social envers leurs communautés et à revendiquer une place dans l’espace public.

Escrevivência : réhumaniser par l’auto-narration

L’escrevivência, concept forgé par la romancière brésilienne Conceição Evaristo en 1996, désigne l’acte d’« écrire-vivre » : une écriture où la vie devient affirmation politique et production de savoirs. Ancrée dans les traditions afrodiasporiques, elle souligne la mémoire collective, la réappropriation des racines et l’identité communautaire.

Écrire, ici, c’est résister à la « désmémoire » que les récits de ceux en situation de pouvoir imposent lorsqu’ils parlent en notre nom, nous instrumentalisent, ou tout simplement ne parlent jamais de nous. L’écriture vient dans ce contexte transformer la douleur en force créatrice, l’oubli en volonté de se faire entendre.

Née dans les marges, l’escrevivência permet aux sujets historiquement réduits au silence – notamment les femmes noires – de passer de l’objectité à la subjectivité. Par l’auto-narration, elle reconstitue le lien entre corps, mémoire et parole, redonnant humanité à celles et ceux que l’histoire a souvent effacés ou condamnés.

L’écrivaine afro-brésilienne Conceição Evaristo est une figure importante de l’escrevivência. Dans son conte « O espelho opaco de Seni », écrit en portugais et publié en 2022, Evaristo relate l’histoire de Seni, une femme noire incapable d’apercevoir son reflet dans le miroir. Au terme du récit, devant les miroirs dorés de sa petite-fille, elle parvient enfin à se reconnaître avec une clarté ancestrale. En saisissant son propre reflet – celui d’une lignée de femmes noires longtemps déniées – elle transforme l’image en mémoire vivante. Ce geste d’auto-reconnaissance, partagé par sa petite-fille et toutes leurs ascendantes, reconstitue le lien entre corps, temps et parole : un passage de l’objectivité imposée à la subjectivité réaffirmée.

L’écrivaine Conceição Evaristo parle au micro
L’écrivaine Conceição Evaristo lors d’un débat au Festival Latinidades en 2013.
(Wikimedia | Fora do Eixo), CC BY

Dans le contexte migratoire, cette pratique acquiert une portée universelle : raconter devient un acte de guérison et d’émancipation. Les auto-narrations se présentent comme des discours minoritaires assumés, mais revendiquant la possibilité de pouvoir « parler en retour » afin de réinscrire tant l’histoire subjective que collective.

L’escrevivência devient ainsi un geste collectif de reconstruction, un espace pour recréer le monde depuis les marges.


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« Je ne veux pas être traitée comme un numéro » – L’expérience de Cecilia

Parmi les récits oraux recueillis dans le cadre de notre projet Entraide dans les marges, celui de Cecilia (un pseudonyme), arrivée du Mexique il y a deux ans, illustre la portée de l’escrevivência dans le contexte migratoire.

Enseignante de mathématiques dans son pays, mère d’un jeune enfant, elle amorce au Québec une recherche d’emploi qui la confronte à de multiples obstacles linguistiques et administratifs. Elle raconte qu’un premier organisme d’aide lui aurait conseillé, allant à l’encontre des principes interculturalistes québécois, « d’oublier tout ce qu’elle savait », comme si son expérience, sa formation et son identité professionnelle n’avaient plus aucune valeur ici. « Une claque dans la figure », dira-t-elle plus tard

Heureusement, son parcours ne s’arrête pas à cette blessure. Une intervenante, elle-même migrante, puis un enseignant de français dans un centre communautaire – devenu depuis un ami proche – l’ont accueillie et soutenue. Lors de ces rencontres, dit-elle, j’ai été « traitée comme une personne, pas comme un numéro ». Peu à peu, elle reconstruit sa confiance et redéfinit sa trajectoire professionnelle. Aujourd’hui, elle travaille au sein d’un organisme communautaire, où elle accompagne des travailleurs internationaux temporaires en les informant de leurs droits et des ressources disponibles.

Pour Cecilia, raconter son histoire l’a amenée à réaliser que « le problème n’était pas en moi, mais en fait dans le regard des autres ». À son tour, elle souhaite soutenir d’autres femmes migrantes pour leur éviter, si possible, de traverser seules les mêmes épreuves.

Des initiatives inspirantes

D’autres initiatives s’inscrivent dans cette volonté de donner place aux autonarrations des personnes migrantes et réfugiées. C’est le cas de Jade Bédard et de Kristina Bastien, fondatrices de l’OBNL Histoires d’Espoir avec lequel nous collaborons dans le cadre du projet Entraide dans les marges. Par la diffusion de récits de personnes ayant immigré au Québec, elles offrent un espace d’expression où se croisent résilience, courage et espoir. Ces témoignages visent à rejoindre d’autres personnes ayant un vécu semblable tout en sensibilisant la société d’accueil à la pluralité des trajectoires.

De la même manière, Paul Tom, réalisateur du documentaire Bagages, avec qui nous collaborons aussi, explore le pouvoir de la narration collective à travers le récit de jeunes nouvellement arrivés au Québec. Provenant de pays aussi divers que le Brésil, la Chine, l’Ukraine, la Colombie, ces jeunes racontent leurs parcours migratoires et leur intégration via des ateliers d’art dramatique.

Ces deux initiatives, parmi tant d’autres, nous rappellent qu’au-delà des chiffres et des slogans, les histoires vécues, fragiles, puissantes et multiples, comptent également, et qu’elles ont le pouvoir de tisser des liens et de transformer les imaginaires.

La Conversation Canada

Le projet Entraide dans les marges est financé par le Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH).

Camila Goytisolo De Sainz et Hoang Kham NGUYEN ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Chiffrer l’immigration ou écouter les personnes ? Le pouvoir des récits de vie – https://theconversation.com/chiffrer-limmigration-ou-ecouter-les-personnes-le-pouvoir-des-recits-de-vie-267697

L’enlèvement de Maduro, illustration du fonctionnement du nouvel ordre mondial

Source: The Conversation – in French – By Virginie Tisserant, Enseignante-Chercheure Histoire de la Politique (laboratoire Telemme-CNRS), Aix-Marseille Université (AMU)

Cette image générée par IA a été publiée par Donald Trump sur son compte TruthSocial le représente en compagnie de plusieurs leaders européens devant une carte où le Canada, le Groenland et le Venezuela sont couverts du drapeau des États-Unis. Le message est clair : les alliés, ou supposés tels, sont placés devant le fait accompli et doivent s’incliner devant la force de Washington.
@realDonaldTrump/TruthSocial

L’opération qui a permis aux États-Unis de capturer Nicolas Maduro n’a, en soi, pas grand-chose de nouveau : fondamentalement, Washington considère l’Amérique latine comme sa chasse gardée depuis deux cents ans, et ne s’est pas privé d’y intervenir par la force tout au long de cette période, y compris à de multiples reprises au XXᵉ siècle. Ce qui constitue un vrai changement, c’est le fait que le prétexte démocratique n’est pratiquement plus invoqué, Donald Trump assumant ouvertement que l’objectif premier de son opération est la prise de contrôle du pétrole vénézuélien. Cet épisode est révélateur de l’époque actuelle, où les grandes puissances ne s’embarrassent plus guère de prétendre agir au nom de la liberté des peuples et ne cachent plus que leurs intérêts bien compris sont leur unique moteur.


L’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro par les États-Unis, le 3 janvier 2025, et la réaction de la communauté internationale à cet événement illustrent un phénomène en cours depuis plusieurs années : le passage brutal de l’ordre mondial libéral vers un ordre réaliste, c’est-à-dire reposant avant tout sur la loi du plus fort.

Tout au long du XXᵉ siècle, l’ingérence historique et le rôle messianique des États-Unis en Amérique latine et ailleurs dans le monde ont permis d’asseoir l’hégémonie internationale de Washington. Cette hégémonie, devenue totale avec la chute du bloc soviétique à la fin des années 1980, est fortement remise en cause depuis les attentats de 2001. Des spécialistes comme Fareed Zakaria ou Hubert Védrine ont théorisé un monde « post-américain » : au XXIᵉ siècle, face à la montée des BRICS et la désoccidentalisation du monde, les États-Unis ne seraient plus leaders mais pivot des relations internationales.

Dans la Stratégie de sécurité nationale publiée en novembre 2025, l’administration Trump réaffirme la volonté des États-Unis de demeurer une puissance structurante de l’ordre international tout en dénonçant « la vision destructrice du mondialisme et du libre-échange » ainsi que la responsabilité des élites qui « ont lié la politique américaine à un réseau d’institutions internationales, dont certaines sont animées par un anti-américanisme pur et simple et beaucoup par un transnationalisme qui cherche explicitement à dissoudre la souveraineté des États individuels ». Le document s’en prend également à la Chine qui a su utiliser « l’ordre international fondé sur des règles » pour s’implanter en Amérique latine reléguée, dans le document, au rang de part de l’« hémisphère » destiné à être dominé par Washington.

Une brève histoire de la politique extérieure des États-Unis en Amérique latine

Dès le 2 décembre 1823, l’interventionnisme des États-Unis en Amérique latine est institutionnalisé par la doctrine Monroe qui affirme que « toute intervention dans les affaires du continent américain serait considérée comme une menace pour leur sécurité et pour la paix ».

En 1904, dans le « corollaire Roosevelt à la doctrine Monroe », le président Theodore Roosevelt déclare :

« L’injustice chronique ou l’impuissance qui résulte d’un relâchement général des règles de la société civilisée peut exiger, en fin de compte, en Amérique ou ailleurs, l’intervention d’une nation civilisée et, dans l’hémisphère occidental, l’adhésion des États-Unis à la doctrine de Monroe peut forcer les États-Unis, à contrecœur cependant, dans des cas flagrants d’injustice et d’impuissance, à exercer un pouvoir de police international. »

Les États-Unis s’autorisent ainsi le droit d’intervenir s’ils jugent que leurs intérêts commerciaux et politiques sont menacés. Tout au long du XXe siècle, sous couvert de moderniser les économies latino-américaines, ils mettent en place des chefs d’État compatibles avec leurs intérêts politiques et commerciaux.

L’implantation de la culture de la banane dans les Caraïbes permet à l’United Fruit Company (UFCO) de servir directement ses intérêts. Au Guatemala, en réaction aux réformes agraires qui auraient directement porté préjudice aux intérêts de la firme internationale, la CIA organise en 1954 un coup d’État contre le président Jacobo Arbenz.

Au Venezuela, la première loi nationale d’hydrocarbures est promulguée en 1920. Dès 1921-1922, des juristes états-uniens font pression pour la modifier. Les États-Unis maintiennent d’excellents rapports avec le dictateur en place, Juan Vicente Gomez, président du Venezuela de 1908 à 1913, de 1922 à 1929 puis de 1931 à 1935. Ils investissent alors massivement dans le pétrole vénézuélien, dont l’Europe a d’ailleurs également bien besoin. Et jusqu’en 1938, il n’y a ainsi pas de trace de comptabilité.

Par la suite, ça sera sous couvert de la défense du continent contre le communisme que Washington interviendra en Amérique latine en formant les militaires, par exemple au Chili en 1973, en contribuant au renversement du président socialiste Salvador Allende et à son remplacement par le dictateur Augusto Pinochet. On peut également mentionner la formation idéologique des élites latino-américaines à la pensée nord-américaine à travers la doctrine de Milton Friedman : les « Chicago Boys » vont mettre cette vision en pratique dans plusieurs pays du continent.

La structuration de l’ordre mondial libéral

Au début du XXᵉ siècle, la création des organisations internationales repose sur l’élaboration d’un ordre mondial qui assoit, par les institutions, un projet de société libéral. Le rôle prépondérant des normes et de la coopération permettent de pacifier les relations internationales mais également de défendre, par les institutions, les intérêts des grands industriels américains. L’objectif pour les États-Unis et leurs grands industriels est de pouvoir influencer l’élaboration des normes. C’est ce qu’il se passe avec la Société des Nations (1920-1946) : le gouvernement américain envoie des experts dans les différentes commissions.

Le phénomène d’ouverture des économies nationales sur le marché mondial entraîne une interdépendance croissante des pays entre eux qui évitent ainsi de se faire la guerre. Cette interdépendance permet également d’asseoir l’universalisation des enjeux et des cultures dans l’ordre mondial libéral et de solder la « brutalisation » de l’Histoire que représentent les deux guerres mondiales par la libéralisation des sociétés.

Dès lors, la paix repose sur la construction de réseaux de coopération et sur le libre-échange, s’inspirant du modèle porté par Montesquieu ou sur la diffusion du modèle politique démocratique développé par Kant. La liberté politique coïncide avec la liberté économique et le degré d’ouverture des sociétés. Les États libéralisés ont donc intérêt à développer le commerce pour renforcer le lien social entre les individus et assurer la protection des libertés individuelles, ce qui régule les excès de pouvoir. Entre 1945 et 1989, le conflit se déplace dans l’usage des institutions internationales. La guerre d’influence que se livrent les deux blocs antagonistes se manifeste par l’usage massif du droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU.

Alors que la construction de réseaux forts et durables a permis aux États-Unis de demeurer la superpuissance dominante et structurante dans l’ordre mondial du XXᵉ siècle, l’effondrement du mur de Berlin et l’éclatement de l’URSS consacrent le triomphe des valeurs libérales. Mais le nouveau siècle s’ouvre avec une remise en question profonde de l’hégémonie américaine, qui se matérialise par les attentats du 11 septembre 2001 et la large contestation ultérieure de l’intervention en Irak à partir de 2003. On se souvient à ce titre de la prise de parole d’Hugo Chavez à l’ONU en 2006 : à propos d’une intervention la veille de George W. Bush, il déclare : « Hier le diable était présent, dans ce lieu même, ça sent toujours le soufre. » Cette remise en cause prend également une dimension économique avec l’entrée de la Chine au sein de l’OMC en 2001 et la constitution des BRICS une dizaine d’années plus tard.

Une réécriture de la mondialisation et de l’universalisation des enjeux

Ce basculement de l’ordre mondial libéral vers un ordre mondial relatif sert la volonté des BRICS+. Le groupe, désormais composé d’une dizaine d’États, est dominé par le couple sino-russe, qui dans une déclaration commune publique du 4 février 2022 proclame que :

« […] La nature universelle des droits humains doit être vue à travers le prisme de la situation réelle de chaque pays particulier, et les droits humains doivent être protégés en fonction de la situation spécifique de chaque pays et des besoins de sa population. Selon cette perspective, les principes du droit international comme l’universalisme des droits humains doivent désormais être envisagés selon une définition relative aux critères de développement des États. »

Dans la Stratégie de sécurité nationale de l’administration Trump, l’usage de la notion d’« hémisphère » pour qualifier le continent hispanique réactive pleinement la doctrine Monroe :

« Nous affirmerons et appliquerons un “corollaire Trump” à la doctrine Monroe. »

Le texte pose ainsi un nouveau cadre diplomatique international qui envisage la paix à partir de la menace du recours à la force, faisant basculer la coopération à une relation d’obligés : le bandwagoning. C’est d’ailleurs ce que fait ouvertement Donald Trump lorsqu’il menace de surtaxer huit nations européennes, dont la France, si elles s’opposent à sa volonté d’annexer le Groenland. Cette perspective est d’ailleurs reconnue par Emmanuel Macron qui, dans ses vœux aux Français pour 2026, constate que « la loi du plus fort tente de s’imposer dans les affaires du monde ».

Cette évolution traduit à la fois une nouvelle phase de la mondialisation, un retour des empires dans les normes et un basculement des valeurs vers le relativisme qui consacre la régionalisation du monde envisagé désormais en sphères. Cette fin du monde de Yalta permet à trois blocs et zones d’influence de s’affirmer : la Chine, la Russie et l’Amérique. Mais au-delà des normes et des valeurs, au XXIᵉ siècle, comme dans l’histoire de l’humanité et des conflits, leur compétition demeurera principalement sur les ressources.

The Conversation

Virginie Tisserant ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’enlèvement de Maduro, illustration du fonctionnement du nouvel ordre mondial – https://theconversation.com/lenlevement-de-maduro-illustration-du-fonctionnement-du-nouvel-ordre-mondial-273197

Rien ne dit que les ressources naturelles du Groenland se transformeront en superprofits

Source: The Conversation – in French – By Lukas Slothuus, Postdoctoral Research Fellow, School of Global Studies, University of Sussex

Le sous-sol du Groenland est riche. Mais peut-il être exploité dans de bonnes conditions économiques ? Sur la photo, une mine abandonnée. Dave Primov/Shutterstock

Le sous-sol du Groenland regorge de richesses, qui expliquent en partie la convoitise des États-Unis. Rien ne dit pourtant qu’il est possible pour le moment de les extraire, de les exploiter, puis de les exporter dans des conditions économiques satisfaisantes.


Les États-Unis renouent avec une rhétorique martiale concernant le Groenland. Les richesses naturelles de ce vaste territoire refont surface dans le débat, un an après que Michael Waltz, alors conseiller américain à la sécurité nationale, avait résumé l’enjeu ainsi : « Il est question de minéraux critiques. Il est question de ressources naturelles. »

Car l’île est dotée à la fois de combustibles fossiles et de matières premières essentielles. Elle possède au moins 25 des 34 matières premières considérées comme telles par l’Union européenne.

La loi européenne 2024 sur les matières premières critiques vise à améliorer la sécurité de l’approvisionnement européen pour ces matériaux. Le président des États-Unis, Donald Trump, comme l’UE souhaitent affaiblir la domination chinoise dans ce commerce. Parallèlement, d’immenses réserves de pétrole se trouvent au large dans l’est et l’ouest du Groenland. La valeur de ces ressources est difficile à estimer, car les prix du pétrole et des matières premières essentielles fluctuent énormément.




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Comme pour le pétrole vénézuélien, il faudra beaucoup d’argent pour construire les infrastructures nécessaires à l’exploitation des ressources naturelles au Groenland. Les projets miniers et de combustibles fossiles sont très consommateurs de capital, nécessitant d’importants investissements initiaux avec de longs délais avant que les projets ne génèrent des bénéfices.

Un manque de logistique portuaire

En dehors de sa capitale, Nuuk, le Groenland dispose de très peu d’infrastructures routières et de ports en eau profonde capables d’accueillir de grands pétroliers et des porte-conteneurs.

À travers le monde, les entreprises privées des secteurs minier et des énergies fossiles peuvent s’appuyer sur des infrastructures publiques – routes, ports, production d’électricité, logements et main-d’œuvre spécialisée – pour rendre leurs activités rentables.

Au Groenland, en revanche, d’énormes investissements en capital seraient nécessaires pour extraire la toute première cargaison de minerais et le premier baril de pétrole. Dans ce contexte, le gouvernement est confronté à un dilemme classique : laisser des multinationales privées exploiter les ressources au risque de perdre l’essentiel des revenus, ou bien imposer une propriété étatique tout en peinant à réunir les capitaux et les capacités publiques nécessaires pour lancer l’extraction.

Mines passées et présentes

La richesse minérale du Groenland est connue depuis longtemps. En avril 2025, le radiodiffuseur public danois DR a diffusé un documentaire montrant comment le Danemark avait, historiquement, capté les profits d’une mine de cryolite au Groenland. Cette émission avait provoqué une importante crise politique et médiatique, certains estimant qu’elle remettait en cause l’idée selon laquelle le Groenland serait financièrement dépendant du Danemark.

Les minerais constituent un enjeu majeur, mais aussi sensible, dans les relations du Groenland avec le reste du monde. Depuis des décennies, des entreprises étrangères tentent d’y développer une industrie minière viable… sans résultats probants. En réalité, contrairement aux affirmations du président américain Donald Trump, les entreprises américaines ont depuis longtemps la possibilité d’entrer sur le marché minier groenlandais. L’ampleur des investissements requis, conjuguée à des conditions climatiques extrêmement rigoureuses, a jusqu’à présent empêché toute entreprise de lancer une exploitation minière commerciale.

Dépendance à la pêche

La ministre groenlandaise des ressources naturelles Naaja Nathanielsen déclarait en 2025 souhaiter que l’exploitation minière devienne un « très bon complément stable » à la dépendance écrasante du pays à l’industrie de la pêche. Pourtant, en 2021, le nouveau gouvernement Inuit Ataqatigiit (d’orientation socialiste) groenlandais a interdit l’extraction de l’uranium pour des raisons environnementales. En 2023, l’entreprise australienne Energy Transitions Minerals (ETM) a poursuivi le Groenland et le Danemark pour un montant de 76 milliards de couronnes (environ 10 milliards d’euros), soit près de quatre fois le PIB du Groenland.

L’entreprise minière a affirmé avoir été privée de profits futurs après l’abandon de son projet d’uranium à Kuannersuit/Kvanefjeld. Les tribunaux danois ont rejeté la plupart des recours d’ETM, les jugeant infondés, et des inquiétudes ont été exprimées quant à la possibilité qu’ETM se déclare en faillite, ce qui lui permettrait potentiellement d’éviter le paiement de lourds frais de justice.

Dans un communiqué, ETM a affirmé que sa filiale GM avait « travaillé de bonne foi pendant plus d’une décennie, en étroite coopération avec les gouvernements groenlandais et danois ». L’entreprise a ajouté que ces deux gouvernements avaient utilisé GM pour promouvoir le Groenland comme une destination sûre pour les investisseurs miniers. Mais des travaux de recherche publiés en 2025 ont qualifié ce type de comportement de « victimisation feinte ». Il s’agit généralement de situations dans lesquelles des entreprises se perçoivent – ou se présentent – comme des victimes de procédures injustes, plutôt que comme des acteurs puissants avant tout soucieux de leurs profits.

Partage des profits

Forer dans le sous-sol groenlandais aurait des répercussions jusqu’à Copenhague, le Groenland ayant conclu avec le Danemark un accord de partage des profits miniers. Dans le cadre du transfert progressif de compétences du Danemark vers le Groenland, ce dernier détient désormais la propriété de ses ressources naturelles.

Toutefois, le Danemark verse chaque année une dotation globale de 3,9 milliards de couronnes (un peu plus de 500 millions d’euros) – soit environ la moitié du budget de l’État groenlandais – afin de soutenir l’économie intérieure, largement dominée par le secteur de la pêche.

Cette dotation est réduite à hauteur de 50 % des bénéfices miniers, ce qui signifie que, jusqu’à concurrence du montant de la subvention, les profits de l’exploitation minière sont en pratique partagés à parts égales entre le Groenland et le Danemark.

Récemment, le groupe australo-américain Critical Metals a obtenu l’autorisation de construire un bureau permanent pour son projet Tanbreez, destiné à fournir des terres rares – y compris des terres rares lourdes – dans le sud du Groenland.

Le lendemain, la société minière Amaroq a annoncé que les États-Unis envisageaient d’investir dans ses projets miniers dans le sud du Groenland par l’intermédiaire de l’EXIM, la banque américaine d’export-import. Si ce prêt public est approuvé, il s’agirait du premier financement accordé par l’administration Trump à un projet minier à l’étranger.

France 24, février 2025.

Cinq milliards de dollars

Un récent décret présidentiel de Donald Trump a par ailleurs réservé 5 milliards de dollars (4,2 milliards d’euros) au soutien de projets miniers jugés essentiels à la sécurité nationale. Cela illustre l’étroite imbrication entre les industries extractives et les enjeux militaires.

La production d’énergies fossiles, en revanche, a peu de chances de voir le jour à court terme. En 2021, pour des raisons environnementales, le gouvernement groenlandais a interdit l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures. Une majorité parlementaire continue de soutenir cette interdiction.

Compte tenu de la volatilité des prix du pétrole et du gaz, et des mêmes contraintes climatiques et d’infrastructures que pour les autres ressources naturelles, une production d’hydrocarbures au Groenland paraît peu plausible, même en cas de prise de contrôle totale par les États-Unis.

Les raisons pour lesquelles l’administration Trump pourrait chercher à renforcer sa domination dans l’Arctique sont nombreuses, notamment pour accroître son avantage stratégique face à la Russie et à la Chine. Mais l’extraction des ressources naturelles est peu susceptible d’y jouer un rôle central.

D’autant plus que les États-Unis disposent déjà de bases militaires au Groenland, en vertu d’un accord de défense conclu avec le Danemark. Les initiatives états-uniennes récentes semblent ainsi s’inscrire dans un nouvel épisode du retour de leurs ambitions impérialistes.

The Conversation

Lukas Slothuus a reçu des financements de l’Engineering and Physical Sciences Research Council.

ref. Rien ne dit que les ressources naturelles du Groenland se transformeront en superprofits – https://theconversation.com/rien-ne-dit-que-les-ressources-naturelles-du-groenland-se-transformeront-en-superprofits-273908

Face aux aléas climatiques, les îles du Pacifique mobilisent les savoirs locaux

Source: The Conversation – in French – By Maya Leclercq, Postdoctorante en anthropologie, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Parcelle cultivée d’un maraîcher de Tautira, en Polynésie française. Maya Leclercq, Fourni par l’auteur

Les îles du Pacifique sont parmi les plus exposées aux aléas climatiques. Leur histoire les rend aussi particulièrement dépendantes des importations pour se nourrir. Mobiliser les savoirs locaux pour renforcer la souveraineté alimentaire et la résilience des territoires insulaires face au changement climatique est donc crucial.


« Depuis deux ans, peut-être, on ressent quand même qu’il y a un changement au niveau climatique, au niveau de la pluie. Avant, c’était assez fixe. On sait que juillet, c’est [la] saison fraîche […]. Mais l’année dernière, on était en sécheresse depuis juin jusqu’à novembre », constate un homme sur la presqu’île de Taravao, en Polynésie.

Sur l’île de Moorea, à 70 km de là, une femme renchérit.

« C’est vrai qu’on a remarqué les changements climatiques, quand on était plus petit, tu voyais bien les saisons […]. Maintenant, même sur les abeilles, on le voit. Normalement, là, ça y est, on est en période d’hiver austral, de juin jusqu’à septembre, on n’a plus de [miel]. Là, elles continuent encore à produire. Même les abeilles, elles sentent qu’il y a eu un changement. »

Les îles du Pacifique ont régulièrement été confrontées à des événements météorologiques parfois violents : fortes chaleurs, sécheresses, cyclones… L’une des premières conséquences du changement climatique est l’augmentation de la fréquence et/ou de l’intensité de ces évènements, auxquels sont particulièrement exposées les îles du Pacifique.

En effet, de par leur nature insulaire, ces phénomènes affectent l’intégralité des terres, qui sont également plus sensibles à la montée du niveau des océans.

Une cultivatrice de Moorea (Polynésie française) qui vend le surplus de ses fruits en bord de route
Une cultivatrice de Moorea (Polynésie française) qui vend le surplus de ses fruits en bord de route.
Maya Leclercq, Fourni par l’auteur

L’agriculture est un secteur important pour ces îles. C’est à la fois une source de nourriture et de revenus pour les agriculteurs comme pour les personnes qui cultivent un jardin océanien. Ces jardins, qui regroupent une grande diversité d’espèces végétales (fruits, légumes, tubercules, plantes aromatiques et parfois médicinales), favorisant la biodiversité dans son ensemble, sont largement répandus dans les îles du Pacifique et particulièrement en Polynésie où ils constituent une part significative de l’identité polynésienne. Les surplus de productions sont régulièrement vendus au bord des routes.

Les impacts du changement climatique présents et à venir sur l’agriculture sont considérables et risquent d’affecter la sécurité alimentaire des îles du Pacifique, fragilisées entre autres par leur dépendance aux importations alimentaires. Les habitants s’y préparent déjà et ont déployé une culture du risque, nourrie de savoirs et de savoir-faire sans cesse renouvelés pour y faire face.

La place des savoirs autochtones et traditionnels dans l’agriculture en Polynésie française

Si les savoirs autochtones et locaux sont depuis longtemps identifiés par leurs détenteurs et par les chercheurs en sciences humaines et sociales pour leur potentiel d’adaptation à l’environnement, une attention particulière leur est portée depuis les accords de Paris en 2015. Ils sont depuis internationalement reconnus comme ressource pour comprendre le changement climatique et ses effets et également pour mettre au point des actions pertinentes pour l’adaptation.

Dans le cadre du projet CLIPSSA, notre équipe a mené des entretiens auprès des cultivateurs et cultivatrices des îles du Pacifique pour comprendre comment se construisent leurs cultures du risque, leurs savoirs et pratiques agricoles pour faire face aux effets du changement climatique.

Face aux fortes chaleurs ou aux fortes pluies qui comptent parmi les effets marquants du changement climatique dans la région, les cultivateurs du Pacifique combinent par exemple différentes techniques comme le paillage (protéger un sol avec de la paille, du fumier, ou de la bâche plastique), la diversification et l’adaptation des types de cultures et de plantations…

Ces différents savoirs et techniques sont parfois transmis par les aînés, parfois expérimentés par soi-même, parfois observés chez d’autres cultivateurs. À Tahiti et à Moorea, deux îles proches de l’archipel de la Société, en Polynésie française, les jardins océaniens (faaapu en tahitien) sont des lieux clés où ces savoirs circulent, s’échangent, s’expérimentent et s’hybrident.

Ces savoirs autochtones, locaux sont avant tout ancrés dans un territoire et adaptés à leur environnement et à ses changements : à ce titre, ils sont en constante évolution. Pourtant, on les désigne souvent comme des savoirs traditionnels ou ancestraux, ce qui peut sous-entendre qu’ils sont transmis à l’identique, de génération en génération. Mais comment ces savoirs ancestraux habitent et nourrissent les savoirs locaux aujourd’hui ?

La figure des Anciens (tupuna) est importante en Polynésie ; particulièrement en agriculture. En effet, le secteur agricole a connu d’importants changements dans les années 1970, avec l’arrivée du Centre d’expérimentation du Pacifique : la mise en œuvre des essais nucléaires a eu de nombreuses conséquences sanitaires, mais aussi économiques (tertiarisation de l’économie polynésienne), et agricoles (développement des importations, notamment alimentaires).

Si le secteur agricole n’a pas pour autant disparu, il a été marginalisé pendant cette période, créant ainsi une rupture dans la transmission des savoirs. Cette rupture a contribué à renforcer l’estime portée aux savoirs agricoles des Anciens qui ont commencé à cultiver avant cette période de changements et s’inscrit dans la continuité de la réappropriation culturelle de l’identité polynésienne, matérialisée, entre autres, par les liens et références à ses ancêtres.

Ainsi, la transmission des connaissances et pratiques des Anciens reste importante, dotée d’une valeur symbolique forte et largement citée par les Polynésiens ; au point où nous pouvons parler d’un socle de savoirs ancestraux.

Mais l’on ne cultive plus aujourd’hui en Polynésie comme l’on cultivait dans les années 1950 ; l’agriculture s’est modernisée, ouverte aux intrants et à de nouvelles cultures. Ce socle s’est donc enrichi de nombreuses influences (modernisation de l’enseignement agricole, tutoriels issus des réseaux sociaux…).

Observer la diversité des savoirs et les pratiques agricoles dans les jardins océaniens

Thierry nous montre une fleur qui annonce le changement de saison
Thierry nous montre une fleur qui annonce le changement de saison.
Maya Leclercq, Fourni par l’auteur

C’est ce que tâche de faire Thierry, qui s’occupe d’un faaapu depuis une quarantaine d’années sur la presqu’île de Tahiti. Cet habitant cultive sur quelques hectares plusieurs dizaines de variétés de bananes, tubercules, coco, agrumes, avocats, destinées à l’autoconsommation mais aussi à la vente.

Le socle de connaissances (savoirs et pratiques) principalement mobilisé par Thierry est celui des savoirs ancestraux, considérés comme une base de savoirs auxquels se référer. Par exemple, il mobilise des indicateurs environnementaux pour planifier ses activités, comme la floraison d’une Zingiberacée qui annonce une période d’abondance pour la pêche, signifiant aux agriculteurs qu’ils doivent se préparer à laisser leurs cultures quelques semaines pour se concentrer sur une activité complémentaire.

Sa parcelle est traversée par une rivière, principale source d’irrigation de ses cultures. Mais pour faire face aux périodes de fortes sécheresses qui peuvent assécher la rivière, ce qu’il observe depuis 2008, il utilise également des bidons en plastique dans lesquels il stocke de l’eau à proximité de ses cultures.

Le faaapu de Thierry : utilisation du paillage, de l’ombre des bananiers et de stockage d’eau en cas de forte sécheresse
Le faaapu de Thierry : utilisation du paillage, de l’ombre des bananiers et de stockage d’eau en cas de forte sécheresse.
Maya Leclercq, Fourni par l’auteur

Il utilise aussi le paillage, une technique de recouvrement des sols pour les protéger et garder l’humidité, en disposant des palmes de cocotiers, des troncs de bananiers qu’il complète avec des cartons depuis qu’il a constaté l’assèchement annuel de la rivière :

« Alors, moi, je ne vais pas aller par quatre chemins, nous raconte-t-il. Je vais mettre des cartons par autour. Je vais aller chez les commerçants, leur demander des cartons vides. Je vais mettre par autour parce que je n’ai pas envie de passer mon temps courbé. Après, tu lèves, tu retires. »

Plus globalement, d’une année sur l’autre, Thierry adapte ses cultures en fonction de l’évolution du climat qu’il ressent et décrit ; par exemple en plantant des tubercules, comme le taro, un tubercule tropical adapté au milieu humide.

« Avant, il n’y a jamais d’eau qui coulait ici. Jamais. Et depuis deux-trois ans… Avec cette pluie qui tombe à partir de février-mars, je veux planter des taros, là. Comme ça, je m’adapte, je tire pour le prix de cette eau qui tombe gratuitement. »

À travers l’exemple du faaapu de Thierry, nous pouvons observer que si les savoirs ancestraux restent le socle de références mobilisé pour cultiver, pour faire face aux aléas du changement climatique, il n’hésite pas à adapter ses pratiques, introduire des matériaux ou changer certaines de ses cultures.

Des « faisceaux de savoirs ordinaires » plutôt que des « savoirs ancestraux extra-ordinaires »

Évoquer les savoirs autochtones et locaux renvoie généralement aux notions de « savoirs traditionnels », de « savoirs ancestraux ». Ces savoirs peuvent effectivement avoir un ancrage temporel, beaucoup sont transmis depuis plusieurs générations par exemple. Mais il s’agit d’abord de savoirs ancrés localement, adaptés à leur environnement, qui, à ce titre, ont la capacité de se transformer, de s’hybrider avec d’autres types de savoirs mais aussi de se cumuler, comme nous avons pu le voir dans l’étude de cas présentée.

Face à l’urgence du changement climatique et de ses impacts en milieu insulaire, les politiques publiques locales, nationales ou globales recherchent souvent des solutions d’atténuation ou d’adaptation efficaces et radicales, en misant sur les innovations technologiques, l’ingénierie climatique, les énergies renouvelables…

Au-delà des changements importants et à grande échelle, qui peuvent aussi être complexes, longs et coûteux à mettre en place, les stratégies locales d’adaptation doivent également être envisagées comme des solutions. En revanche, ces solutions locales sont rarement des pratiques délimitées et liées à des savoirs « extraordinaires » (c’est-à-dire en dehors du cours ordinaire des règles et normes attendues). L’adaptation au changement climatique se fait plutôt par succession de petites adaptations, parfois invisibles, dont la configuration est presque unique à chaque agriculteur ou jardinier.

En Polynésie, c’est l’articulation d’un socle de savoirs ancestraux, combiné avec de nombreuses autres ressources, qui fait aujourd’hui la richesse des savoirs agricoles locaux et permet de s’adapter à certains effets du changement climatique. Ces savoirs sont une ressource précieuse à étudier et à mobiliser pour faire face aux risques systémiques du changement climatique qui pèsent sur les petits territoires du Pacifique et notamment sur l’agriculture et la souveraineté alimentaire.


Nous tenons à remercier à Alexi Payssan (anthropologue, Tahiti) pour les échanges inspirants concernant cet article.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a eu lieu du 3 au 13 octobre 2025), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Intelligence(s) ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Le postdoctorat de Maya Leclercq dans le cadre duquel cette recherche a été menée est financé par le projet CLIPSSA (dont les fonds proviennent de l’AFD, de l’IRD et de Météo-France).

Catherine Sabinot a reçu des financements de l’AFD pour réaliser le programme de recherche qui a permis de produire les résultats présentés dans l’article.

ref. Face aux aléas climatiques, les îles du Pacifique mobilisent les savoirs locaux – https://theconversation.com/face-aux-aleas-climatiques-les-iles-du-pacifique-mobilisent-les-savoirs-locaux-274306