Le black-out autour de l’assassinat de Sadio Camara : la presse malienne au garde-à-vous ?

Source: The Conversation – in French – By Ayouba Sow, Doctorant en Science de l’information et de la communication à l’Université Côte D’Azur, laboratoire SIC.Lab Méditerranée., Université Côte d’Azur

Les attaques du 25 avril 2026 contre plusieurs villes maliennes ont été minorées par les médias officiels, soumis à une pression constante du pouvoir. Celui-ci a instauré une censure de fait, comme en témoignent les hésitations prolongées autour de l’annonce de la mort du ministre de la défense Sadio Camara, longtemps passée sous silence par les médias publics maliens, alors même que sa disparition était déjà annoncée par la presse internationale.


Le samedi 25 avril, à l’aube, les djihadistes du Jama’at Nusrat ul-Islam wa al-Muslimin (JNIM) et leurs alliés séparatistes du Front de Libération de l’Azawad (FLA) ont simultanément attaqué plusieurs villes maliennes dont Gao, Kidal, Mopti, Sévaré, Sénou et Kati, la plus sécurisée du pays et fief des autorités de transition. Ces attaques coordonnées révèlent une carence importante au niveau du renseignement. Comment plus d’une centaine de djihadistes ont-ils pu envahir Kati avec des pick-up, des véhicules chargés d’explosifs et des motos sans être repérés à l’avance ? Dans les médias maliens, une omerta totale règne sur cette question.

L’attaque de villes comme Mopti, Kidal ou Gao n’est pas surprenante : depuis plusieurs années, les djihadistes ont pris le contrôle de villages périphériques de ces capitales régionales. Il leur a suffi de traverser le fleuve pour entrer dans la ville de Mopti, où ils ont terrorisé la population toute la journée de samedi. Au-delà d’une crise sécuritaire, ces attaques révèlent une crise informationnelle inquiétante, ainsi que la subordination de la presse malienne au gouvernement de transition.

Combattre la désinformation par des médias muselés : un combat perdu d’avance

Dans le JT de 20 heures du 25 avril, le pouvoir et la chaîne nationale (ORTM1) s’étaient limités à un premier communiqué minimaliste, dans lequel le général de brigade Issa Ousmane Coulibaly, ministre de l’intérieur et de la décentralisation et porte-parole du gouvernement, annonçait un bilan de « 16 blessés, dont des civils et des militaires » et affirmait que tout était sous contrôle. Il n’a annoncé aucune perte du côté des Forces armées maliennes et assurait que « plusieurs terroristes » avaient été « neutralisés ». Il a, en outre, appelé « les populations maliennes […] à se référer exclusivement aux canaux officiels du gouvernement pour accéder à des informations fiables » — sachant bien que l’une des informations principales, l’assassinat de son homologue de la Défense, est délibérément occultée.

Le reportage de l’ORTM1 diffusé à la suite de la lecture du communiqué a fait état de « plusieurs centaines d’assaillants neutralisés », mais est demeuré silencieux sur l’explosion de la résidence de Sadio Camara par un véhicule kamikaze, et plus encore sur sa mort.

Un autre reportage de trois minutes, tourné dans la ville-garnison de Kati, où se trouvait la résidence du ministre, n’a pas mentionné l’attentat non plus… alors même que l’on pouvait voir une pelleteuse soulever des débris à l’arrière-plan. Les intervenants (de jeunes habitants de la ville et un responsable de la mairie) ont été mobilisés pour rassurer le reste de la population. Loin de la factualité, le journal s’inscrivait dans la communication gouvernementale, sans fournir aucune information sur l’ampleur des attaques.

La « mauvaise nouvelle », enfouie dans le sable comme une crotte de chat par les médias maliens, a finalement été diffusée par des médias français, que les autorités maliennes dissuadent leurs populations d’écouter. Le lendemain après-midi, la mort du ministre de la Défense, annoncée par Jeune Afrique, RFI, mais aussi la chaîne qatarie AJ+ et tant d’autres, était au centre de l’attention sur les réseaux sociaux.

L’opinion nationale et internationale était suspendue et à l’affût d’une réaction des autorités maliennes pour une éventuelle confirmation ou infirmation de cette nouvelle. Pour une partie des Maliens, la mort de Sadio Camara était une fausse nouvelle colportée à dessein par des médias français ; cette partie de la population reprend volontiers le discours des autorités de Bamako selon lequel, depuis qu’elles ont contraint la France à quitter le pays, en 2022, celle-ci aurait du mal à accepter le divorce, mais surtout le rapprochement entre le Mali et la Russie, et œuvrerait par tous les moyens, notamment médiatiques (à travers les médias du groupe France Médias Monde, à savoir RFI et France 24), à déstabiliser la transition malienne.

La mort de Sadio Camara était pourtant un fait avéré, ce qui a porté un coup dur à la crédibilité de la chaîne nationale une fois que la nouvelle est devenue impossible à dissimuler. Les journalistes maliens, notamment ceux des médias publics, disposaient bien de l’information, mais l’ont retenue durant plus de 24 heures, laissant toutes sortes de rumeurs se propager sur les réseaux sociaux. La confirmation n’a été officiellement donnée qu’au journal de 20 heures du 26 avril, dans un communiqué officiel du gouvernement.

Une fois de plus, les médias français, que les autorités de transition veulent réduire au silence (après les avoir définitivement suspendus en novembre 2025), se sont illustrés par leur efficacité et leur rapidité à informer les Maliens. Tandis que les autorités affirmaient que la situation était « sous contrôle », les Maliens ont été surpris, le lendemain des attaques, d’apprendre la mort de leur ministre de la défense, l’un des plus appréciés des cinq généraux auteurs du coup d’État de 2020.

Aucun média malien n’a osé diffuser immédiatement cette nouvelle, malgré sa publication par la presse internationale. Pour une raison simple : tous les journalistes maliens redoutent la « loi portant répression de la cybercriminalité », texte remontant à 2019, donc avant le putsch, et qui peut être utilisé pour emprisonner quiconque publierait une information « susceptible de troubler l’ordre public ou de porter atteinte au crédit de l’État ». La presse, officiellement libre, a donc en réalité été obligée d’attendre le communiqué officiel pour diffuser une information qu’elle détenait depuis plus de 24 heures. Cette presse n’a pas non plus le droit de remettre en cause le récit officiel. « La presse malienne est libre, mais elle n’est pas indépendante », a estimé le 1er mai le président de la Maison de la presse Bandiougou Dante, interviewé par le média Aujourd’hui-Mali en prélude à la Journée mondiale de la liberté de la presse.

Cette censure est la conséquence d’une politique bien ancrée. Les autorités appellent au « journalisme patriotique », qui consiste à ne rien publier de défavorable à son pays. Or rapporter les faits ne saurait être, en soi, une menace pour le pays, mais plutôt pour les insuffisances du pouvoir en place. « On ne peut pas bâtir le pays sur du mensonge », d’après un adage malien. À travers ce journalisme dit « patriotique », promu par l’armée et par la Maison de la presse (institution garante morale de la profession), les autorités ont développé une stratégie de communication permettant de verrouiller l’information et de museler les médias.

Dans la même logique, le président Assimi Goïta a dissuadé les internautes et les journalistes de communiquer sur les pertes de l’armée. Selon lui, puisque les djihadistes ne communiquent pas leurs pertes, l’armée ne devrait pas non plus le faire. Cette doctrine influence désormais le traitement de l’information dans les médias publics, dont les journalistes savent pourtant mieux que quiconque qu’un média public ne « communique » pas comme une organisation terroriste.

Le silence des médias maliens se retourne contre eux

Face à la rumeur, les médias publics ont gardé le silence, laissant le champ libre aux fausses nouvelles et à la désinformation. Ces médias, qui ne cessent, ces derniers mois, d’inviter la population à les suivre pour être informée dans un monde infesté de fausses nouvelles, ont contribué, par leur silence, à renforcer l’image et la crédibilité des médias étrangers : ces derniers sont les premiers à informer les Maliens sur l’actualité de leur pays.

Dans l’après-midi du 26 avril, la mort de Sadio Camara a été démentie par des activistes proches des militaires. L’une des web TV les plus influentes, Ouverture Média, avait annoncé samedi soir que Camara était indemne, avant de reconnaître, deux jours plus tard, qu’elle ne pouvait pas annoncer certaines informations sans l’autorisation de l’armée. Toutefois, cette chaîne, en quête d’audience, n’était pas obligée de diffuser de fausses informations non vérifiées. Elle a depuis supprimé ce contenu, que nous avons retrouvé sur d’autres comptes.

La censure jusqu’au bout

À la suite de ces attaques, des rumeurs ont circulé faisant état de la mort ou de l’enlèvement du chef d’état-major. Le patron de la Sécurité d’État, le général Modibo Koné, aurait été blessé selon plusieurs médias étrangers, et certains internautes ont annoncé son décès. Le chef d’état-major est depuis réapparu, contrairement au responsable de la Sécurité d’État.

Selon le gouvernement malien, l’attaque ayant visé la résidence de Sadio Camara a coûté la vie à plusieurs fidèles dans une mosquée proche. De nombreuses sources officieuses font état de la mort de l’une des épouses du ministre, d’un de ses enfants, d’un neveu et d’autres victimes collatérales non mentionnées dans le communiqué. D’après la presse étrangère, le jour des attaques, le président Goita a été exfiltré de sa résidence pour être placé en lieu sûr. Les médias publics, contrairement à leur mission d’informer, n’ont toujours pas levé le voile sur le mystère qui entoure ces événements. Ces points restent des questions sans réponse.

Les victimes collatérales étaient les grandes absentes de la cérémonie d’hommage national à Sadio Camara, aucune mention n’ayant été faite de leur mort. La version officielle de ces attaques terroristes est également devenue un sujet de débat. Selon le porte-parole du gouvernement :

« Un véhicule piégé conduit par un kamikaze a visé la résidence dudit ministre, qui a engagé des échanges avec des assaillants dont il a réussi à éliminer certains. Au cours d’intenses affrontements, il a été blessé puis transporté à l’hôpital où il a malheureusement succombé. »

Comment un rescapé d’une explosion de ce type a-t-il pu se retrouver avec une arme et échanger des tirs ? Les journalistes maliens sont les mieux placés pour apporter des réponses à cette interrogation, et à tant d’autres. Mais, une fois de plus, l’ORTM1 se manifeste par son silence à un moment clé de l’histoire nationale. Les médias nationaux sont les plus appropriés pour mener cette enquête et publier le bilan. La mainmise du gouvernement sur les médias publics réduit leur crédibilité auprès des citoyens.

Après ces attaques, le porte-parole du JNIM Nabi Diarra a annoncé un nouveau blocus autour de Bamako. En dépit de cette déclaration, l’ORTM1 a publié, vendredi, les images de l’entrée de plus de 800 camions-citernes dans la capitale. Ces images prouvent que les djihadistes n’ont pas réussi à couper Bamako du reste du pays. Certes l’ORTM1 cherche ainsi à rassurer les Maliens, mais dans ce contexte extrêmement tendu, ces derniers, surtout au sein de la diaspora, critiquent de plus en plus leurs médias officiels, et se demandent à quelles sources d’informations ils peuvent se fier.

The Conversation

Ayouba Sow ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le black-out autour de l’assassinat de Sadio Camara : la presse malienne au garde-à-vous ? – https://theconversation.com/le-black-out-autour-de-lassassinat-de-sadio-camara-la-presse-malienne-au-garde-a-vous-282070

Vent de panique sur l’indépendance des banques centrales avec la nomination de Kevin Warsh et la succession de Christine Lagarde

Source: The Conversation – in French – By Camila Villard Duran, Associate Professor of Law, ESSCA School of Management

La nomination de Kevin Warsh à la tête de la Réserve fédérale (Fed), considéré comme la « marionnette » de Donald Trump, interroge sur l’indépendance de la banque centrale états-unienne. Or, le dollar états-unien représente environ 57 % des réserves de change mondiales. En Europe, la succession de Christine Lagarde en 2027 ouvre la boîte de Pandore à la redéfinition de l’orientation de la politique monétaire et le profil du futur président.


Pendant les dernières décennies, l’autonomie des banques centrales s’est imposée comme un principe structurant de la gouvernance macroéconomique. L’argument était simple : soustraire la gestion de la monnaie aux pressions électorales devait permettre de maîtriser l’inflation et soutenir une croissance plus stable.

Ce modèle, apparu en réponse aux crises inflationnistes des années 1970 et 1980, s’est progressivement transformé en norme institutionnelle, acceptée par tous. En protégeant la banque centrale des pressions politiques de court terme, ce que l’on appelle l’incohérence temporelle, elle vise à garantir la crédibilité de la politique monétaire, à assurer la stabilité des prix et à éviter des décisions opportunistes susceptibles de fragiliser l’économie à long terme.

Dans un contexte de cycles politiques instables, garantir aux banques centrales le dernier mot relatif aux taux d’intérêt, à la régulation financière et à la supervision bancaire demeure essentiel. Ce principe est par exemple strict dans le cas de la Banque Centrale européenne (BCE), dont l’indépendance est juridiquement protégée.

Aux États-Unis, cette fragilité institutionnelle se manifeste par des pressions politiques directes de l’exécutif sur la politique monétaire et la gouvernance de la Fed – une situation qui contraste avec le cadre plus juridiquement verrouillé de la BCE. Car les banques centrales font face à un paradoxe : être à la fois protégées et réactives, détachées des contingences politiques quotidiennes, tout en étant attentives aux effets distributifs, au débat démocratique et aux dynamiques géopolitiques.

Calendriers électoraux aux États-Unis

Aux États-Unis, la position de la Réserve fédérale (Fed) est regardée de près. Le dollar états-unien représente environ 57 % des réserves de change mondiales. Toute remise en cause de la gouvernance de la Fed a de facto des répercussions mondiales. Les décisions de taux influencent directement le rendement des actifs libellés en dollars détenus par un large éventail d’acteurs, publics comme privés.

Durant le second mandat de Donald Trump, les pressions publiques sont devenues récurrentes. Le président a affirmé que les États-Unis devraient avoir « les taux d’intérêt les plus bas du monde ». La situation a pris une dimension nouvelle lorsque des poursuites pénales ont été engagées contre le président de la Fed Jerome Powell. Le contexte politique a été interprété comme révélateur d’une pression accrue sur l’autonomie opérationnelle de la Fed.

« Marionnette du président »

Jerome Powell n’est que le deuxième membre de la Réserve fédérale que Trump a cherché à révoquer de ses fonctions. Une controverse, portée devant la Cour suprême, mettait en lumière une tentative de révocation de Lisa Cook, la première femme afro-américaine à siéger au conseil des gouverneurs de la Fed. La question de savoir si une telle révocation pouvait intervenir for cause (c’est-à-dire, pour motif valable), puisque le Federal Reserve Act touche au cœur même de l’architecture institutionnelle de la Fed.




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Les mandats longs et échelonnés ont précisément été conçus pour éviter la synchronisation entre cycles monétaires et calendriers électoraux. Affaiblir la protection contre la révocation reviendrait à redéfinir l’équilibre des pouvoirs entre l’exécutif et l’autorité monétaire.

L’épisode rappelle la décision Humphrey’s Executor v. United States en 1935, qui avait consolidé la position des agences indépendantes en limitant la révocation présidentielle.

Lors de son audition, Kevin Warsh a cherché à rassurer les sénateurs en affirmant qu’il ne serait pas « la marionnette du président » et qu’il n’avait pris aucun engagement en faveur d’une baisse des taux, tout en reconnaissant que l’indépendance monétaire « dépend avant tout de la Fed » elle-même – une formulation qui souligne le caractère désormais contingent de cette indépendance.

La BCE, modèle le plus abouti d’indépendance

Dans le cas de la Banque centrale européenne (BCE), les débats autour de la succession de Christine Lagarde en 2027 illustrent la tension persistante entre technocratie monétaire et légitimité politique. Ils révèlent des lignes de fracture entre États membres, tant sur le profil du futur président que sur l’orientation de la politique monétaire en termes d’inflation, de souveraineté ou de transition climatique.

La BCE représente pourtant le modèle institutionnel le plus abouti en matière d’indépendance. L’article 130 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne interdit explicitement à toute institution européenne, à tout gouvernement ou à tout autre organisme de chercher à influencer ses décisions. Contrairement à la Fed, dont l’indépendance repose sur une loi ordinaire – le Federal Reserve Act, que le Congrès peut en théorie modifier –, celle de la BCE est consacrée par un traité international, dont la révision requiert l’accord unanime de l’ensemble des États membres.

Contrairement au modèle états-unien, la nomination à la tête de la BCE implique le Conseil européen, sur recommandation du Conseil de l’Union européenne et après consultation du Parlement européen et du Conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne. Ce mécanisme expose néanmoins la fonction de président de la BCE à des arbitrages politiques entre États membres, où les considérations de nationalité, d’équilibre géographique et de sensibilité économique jouent un rôle déterminant.

Préserver l’État de droit

Les formules institutionnelles héritées de la fin du XXᵉ siècle semblent ne plus suffire.

L’enseignement est clair : l’autonomie des banques centrales n’est jamais autoentretenue. Elle subsiste tant que les règles juridiques, les institutions politiques et l’opinion publique la soutiennent activement. Dans un monde où la monnaie est devenue un actif stratégique et où les réseaux financiers peuvent être instrumentalisés, préserver une capacité de décision techniquement fondée revient aussi à préserver la démocratie et l’État de droit.

The Conversation

Camila Villard Duran ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Vent de panique sur l’indépendance des banques centrales avec la nomination de Kevin Warsh et la succession de Christine Lagarde – https://theconversation.com/vent-de-panique-sur-lindependance-des-banques-centrales-avec-la-nomination-de-kevin-warsh-et-la-succession-de-christine-lagarde-277030

L’engagement sociétal local des marques suscite une consommation socialement et localement plus responsable

Source: The Conversation – in French – By Yolande Piris, Professeure des Universités, Université Bretagne Sud (UBS)

Les marques qui s’ancrent dans leur territoire ne font pas seulement du bien à la communauté : elles renforcent aussi leur relation avec les consommateurs. Mais attention, tout dépend de la manière dont cet engagement est perçu.


Les Français sont non seulement concernés par l’engagement des marques dans des causes sociétales mais ils ont également compris que c’est par leur choix de consommation, et grâce aux marques, qu’ils peuvent eux aussi agir. Ainsi, l’étude menée par BVA Xsight, montre que 75 % des Français sont sensibles à l’engagement des marques dans des causes sociétales. Mais 39 % d’entre eux pensent que l’offre de biens et de services est insuffisante pour leur permettre d’adopter un comportement responsable. L’acte d’achat n’est plus seulement la volonté de satisfaire un besoin de consommation. Il peut aussi traduire la volonté d’agir plus largement pour une cause sociétale.

Face à des consommateurs de plus en plus sensibles aux enjeux sociétaux, les entreprises multiplient les initiatives et notamment les initiatives locales : soutien à des associations, partenariats avec des acteurs régionaux, mise en avant du patrimoine culturel. La consommation d’une offre locale n’est donc pas seulement recherchée pour l’offre elle-même, mais également pour les retombées qu’elle peut susciter sur la communauté qui compose le territoire local.

Des atouts nombreux

Le caractère local d’une marque est souvent associé par les consommateurs à des enjeux sociétaux. Notamment, la marque locale porte la promesse d’une consommation qui minimise les transports polluants, contribuant ainsi à garantir un mode de vie plus durable et plus sain au sein de la communauté locale. La consommation de produits de marques locales permet également de maintenir ou créer des emplois locaux qui offrent de plus l’avantage d’être plus respectueux des droits des salariés comparativement aux emplois localisés dans des pays disposant d’une législation du travail peu développée.

Notre recherche montre que l’engagement sociétal local d’une marque conduit ses consommateurs à se sentir davantage capable d’influencer positivement le bien-être au sein de leur communauté locale grâce à leur consommation. Nous montrons que c’est l’attachement des consommateurs envers la marque engagée localement qui explique cet effet positif. En outre, une marque est incitée à pérenniser son engagement local parce que ce dernier améliore la fidélité d’achat des clients.




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Deux formes d’engagement

L’engagement sociétal local des marques peut prendre deux formes. Tout d’abord, les marques peuvent jouer sur « l’iconicité » culturelle locale : la marque incarne les aspirations et les valeurs de la population, en opposition à l’uniformisation des marques mondiales. Ainsi, le chipsier français Brets, par exemple, joue sur l’iconicité de la Bretagne en mobilisant la figure de la Bigoudène ou la thématique de la mer avec un slogan comme « C’est à babord qu’on CHIPS le plus fort ».

Ensuite, la marque peut adopter un comportement prosocial en agissant directement pour le bien-être de la communauté, par exemple en soutenant des associations locales ou en favorisant des pratiques durables. Metro, par exemple, prône un développement local en collaborant avec plus de 1 300 producteurs et en soutenant plus de 80 000 emplois. L’entreprise contribue à un écosystème vertueux où l’ensemble des acteurs bénéficie d’une dynamique collective positive. Elle contribue aussi à faire revivre des filières agricoles locales, encourage l’agriculture responsable et accompagne les professionnels dans leur transition durable. L’entreprise tente ainsi de démontrer qu’une stratégie économique peut pleinement intégrer les enjeux locaux pour soutenir des valeurs sociales et environnementales.

Engagement local et attachement du consommateur

L’attachement peut se définir comme la force du lien chargé d’émotions entre un consommateur et une marque. Il résulte du jugement de l’authenticité et de la congruence d’une marque par le consommateur lorsque ce jugement se fonde sur sa perception de l’engagement local de la marque. La perception des bénéfices sociétaux procurés par la marque, rendus plus tangibles par leur proximité géographique, conduit le consommateur à associer cette marque à un idéal : celui d’une culture locale valorisée et ou d’un engagement responsable attendu.

En conséquence, la marque est jugée plus bienveillante, plus honnête, plus crédible et porteuse de sens, c’est-à-dire plus authentique. De plus, la volonté de la marque de procurer à la communauté locale des bénéfices sociétaux est de nature à amener le consommateur à ressentir une similarité avec elle, c’est-à-dire une congruence entre l’identité de la marque et sa propre représentation de lui-même. Les consommateurs s’attachent aux marques qui leur apparaissent congruentes et ou authentiques parce qu’elles contribuent à renforcer la représentation de leur citoyenneté locale et à améliorer leur estime personnelle.

Une consommation plus vertueuse ?

L’attachement du consommateur envers une marque qui s’engage localement le conduit à s’identifier à elle et à s’approprier son projet sociétal en faveur de la communauté locale. Il tend alors à adopter une attitude cohérente à l’égard de ses choix de consommation socialement et localement responsable. L’association de l’attachement envers une marque engagée localement et de l’attachement envers une communauté locale renforce l’identité prosociale locale du consommateur.

Elle motive le consommateur à adopter un comportement cohérent avec cette identité, et cela d’autant plus que ce comportement lui procure un sentiment d’élévation morale. La marque qui s’engage localement peut donc poursuivre un objectif de performance sociétale qui consiste à susciter auprès du consommateur un comportement socialement et localement responsable.

Puissant levier

Nous mesurons la performance sociétale de l’engagement local d’une marque par son effet positif sur la croyance des consommateurs que leur consommation contribue positivement au bien-être au sein de leur communauté locale. La performance commerciale de l’engagement local de la marque se rapporte quant à elle à la fidélité d’achat que cet engagement peut susciter auprès des clients. Notre recherche montre que « l’iconicité » culturelle locale et le comportement prosocial local de la marque conduisent de façon équivalente à ces deux types de performance.

Plus précisément, « l’iconicité » culturelle locale constitue un levier puissant. Lorsqu’une marque est perçue comme emblématique de la culture locale, elle suscite un attachement fort chez les consommateurs. Cet attachement renforce à la fois la pertinence perçue de la consommation locale et la fidélité à la marque. Ce lien peut même se créer sans que les consommateurs évaluent explicitement l’authenticité ou la cohérence de la marque : le simple fait qu’elle incarne une identité culturelle locale peut suffire.

Des actions crédibles

Le comportement prosocial local, qui correspond au fait d’agir volontairement pour aider, soutenir ou améliorer la vie de sa communauté proche (son quartier, sa ville ou son territoire), lui, doit être crédible. Les actions vertueuses, comme le soutien à des causes ou les partenariats locaux, n’ont d’effet positif que si elles sont perçues comme authentiques et alignées avec les valeurs des consommateurs. Sans cette crédibilité, elles ne génèrent, ni attachement ni fidélité ni pertinence perçue de la consommation locale. Autrement dit, le prosocial « déclaré » ne suffit pas, il doit être prouvé.




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Les consommateurs semblent moins sceptiques face à « l’iconicité » culturelle, qui repose sur des éléments visibles et vérifiables (origine, savoir-faire, terroir). À l’inverse, les comportements prosociaux sont plus facilement mis en doute s’ils paraissent opportunistes ou déconnectés des valeurs de la marque. Ce constat souligne un risque que l’on pourrait appeler la « RSE_washing » lorsque les promesses ne sont pas suivies d’actes tangibles.

Motivations profondes

Finalement, les entreprises peuvent mobiliser la communauté locale pour donner du sens à leur marque mais en respectant quelques conseils. Tout d’abord, rendre visibles les motivations profondes de la marque. Cela peut, par exemple, passer par des collaborations avec des acteurs locaux crédibles (associations, collectivités) pour renforcer l’authenticité. Il est également nécessaire de prouver l’alignement des valeurs. Cela peut se faire via différentes actions : formaliser la mission, publier des indicateurs, faire auditer les engagements, etc. Enfin, il semble pertinent de cultiver l’iconicité culturelle de la marque : raconter son histoire, valoriser le savoir-faire, célébrer les traditions locales, etc.

La Bretagne, qui a servi de terrain d’analyse, comporte de nombreux exemples. On pense notamment à la marque Hénaff qui s’associe à des projets régionaux pour la biodiversité. La marque de café Lobodis adopte le statut de société à mission pour afficher ses valeurs. La Trinitaine et Traou Mad s’appuient quant à elles sur le patrimoine culinaire breton pour nourrir l’attachement des consommateurs.

Finalement, l’engagement local n’est pas qu’une question d’image. Bien conçu, il crée un cercle vertueux : bien-être communautaire, attachement émotionnel, fidélité commerciale. Mais, pour y parvenir, les marques doivent prouver qu’elles sont authentiques, cohérentes ou profondément iconiques !

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. L’engagement sociétal local des marques suscite une consommation socialement et localement plus responsable – https://theconversation.com/lengagement-societal-local-des-marques-suscite-une-consommation-socialement-et-localement-plus-responsable-272952

Voici comment l’éducation physique au Québec est devenue une matière essentielle à l’école

Source: The Conversation – in French – By Florent Lefèvre, Stagiaire postdoctoral en histoire du sport, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Longtemps laissés à l’initiative de la famille et des communautés, le sport et les loisirs au Québec ont connu une structuration progressive. À partir du XXe siècle, leur encadrement se transforme sous l’effet d’acteurs religieux, puis étatiques. Cette évolution contribue à faire de l’éducation physique un domaine central dans la formation des individus.


Les Québécois ont toujours manifesté un fort intérêt pour les activités sportives et les loisirs, qu’ils pratiquent individuellement ou en groupe. Dès le XIXe siècle, certains passionnés ont entrepris de structurer ces activités, mais de façon inégale selon les milieux et les périodes.

C’est toutefois dans les années 1960 que le monde du sport et des loisirs connaît une véritable première révolution. La Révolution tranquille soulève alors une question fondamentale : qui doit organiser le sport et les loisirs au Québec ? La famille, l’Église, l’État ou les associations sportives ?

En moins d’une décennie, l’Église se retire progressivement de la conception, de la planification et de l’organisation du sport, des loisirs et, plus largement, de l’éducation. Ce retrait ouvre la voie à de nouveaux acteurs : les écoles, les institutions sportives, les organisations privées, les universités, les municipalités et le gouvernement. Le sport, les loisirs et, en particulier, l’éducation physique ont progressivement pris une place centrale dans la vie et le développement des individus. Pourtant, cette reconnaissance ne s’est pas faite sans heurts.

Les fondements historiques

Malgré l’importance sociale du sport et des pratiques corporelles, l’histoire de l’éducation physique au Québec demeure encore relativement peu étudiée en sciences humaines et sociales. Quelques chercheurs ont toutefois posé des jalons importants. L’historien Donald Guay et le sociologue Roger Boileau ont notamment retracé l’évolution du sport et de l’éducation physique entre le 19e et le XXe siècle.

Guay met en lumière plusieurs courants qui ont façonné les conceptions du corps et de l’éducation physique au fil du temps : l’agriculturisme, le militarisme, l’hygiénisme, l’humanisme et le scientisme. De son côté, Boileau souligne notamment le rôle central qu’a longtemps joué l’Église dans l’organisation du sport au Québec.




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L’émergence d’une culture physique et corporelle pédagogique

Entre les années 1930 et 1950, l’éducation physique au Québec repose principalement sur deux modèles. En milieu rural domine l’agriculturisme, qui valorise l’effort utile et le travail du corps. En milieu urbain, c’est plutôt le militarisme scolaire qui s’impose, mettant l’accent sur la discipline, la posture et la préparation physique. Dans les deux cas, l’objectif est surtout de former des corps robustes et utiles à la société, davantage que de favoriser le développement global de la personne.

À cette époque, plusieurs organisations jouent aussi un rôle important dans l’animation du sport, des loisirs et de la culture physique. C’est notamment le cas des « patros » — les ancêtres des centres communautaires — et des OTJ (Œuvres de Terrains de Jeux), deux structures largement liées aux milieux religieux.

Toutefois, un troisième courant apparaît : celui d’une éducation physique plus pédagogique. Cette approche est portée par des éducateurs qui défendent une vision plus globale de la formation corporelle. L’éducation physique n’y est plus seulement un entraînement du corps, mais une composante de l’éducation intégrale de la personne — physique, intellectuelle et morale.

Pour concrétiser cette vision, les années 1930 voient ainsi apparaître les premières écoles privées d’éducation physique au Québec, dont l’objectif est de former un personnel spécialisé capable d’enseigner selon une véritable approche pédagogique comme l’institut de Cécile Grenier en 1938 ou l’institut d’Yvan Coutu à la fin des années 1940.

Ces institutions s’appuient à la fois sur l’expertise d’éducateurs formés dans les écoles normales du Québec ou en Europe. Leur création témoigne d’une volonté claire : professionnaliser le domaine et lui donner une légitimité. Entre 1930 et 1950, ce courant demeure toutefois porté par une poignée d’éducateurs engagés. Ces figures clés incarnent la transition entre l’ancien modèle militariste et une éducation physique plus moderne, centrée sur l’élève. Leur action, encore marginale, pose néanmoins les bases de la discipline.

Certaines institutions jouent aussi un rôle moteur dans cette transformation. C’est notamment le cas de la Palestre nationale — la plus ancienne institution sportive canadienne-française — et, à partir de 1951, du Centre Immaculée-Conception dirigé par le père Marcel de la Sablonnière.

Mais les enseignants d’éducation physique ne peuvent porter seuls cette responsabilité. Les parents, les entraîneurs et les clubs sportifs ont également un rôle à jouer. Le défi consiste alors à développer une véritable « mentalité sportive » chez les Canadiens français.

Révolution tranquille et redéfinition du rôle de l’État

Au cours de la Révolution tranquille, le temps de loisir prend une nouvelle signification. Il n’est plus seulement associé à des valeurs religieuses ou morales : il acquiert une dimension humaine et sociale. Peu à peu, le loisir est perçu comme un droit pour les citoyens.

La commission Parent amorce une réforme majeure du système scolaire avec la création, en 1964, du ministère de l’Éducation, ouvrant ainsi un espace institutionnel pour l’éducation physique. Dans la foulée, le rapport Bélisle et la création du Haut-Commissariat à la Jeunesse, aux Loisirs et aux Sports en 1968 confirment l’intervention croissante de l’État. Le leadership religieux de l’Église cède alors progressivement la place à une gouvernance publique et technocratique.

Parallèlement, les associations professionnelles en éducation physique commencent à se structurer. Des regroupements de diplômés cherchent à améliorer la formation, à diffuser les connaissances scientifiques et à faire reconnaître leur profession. L’Association des diplômés en éducation physique et récréation, fondée à Montréal en 1960, figure parmi les premiers organismes du genre. Dans la région de Québec, les éducateurs physiques se regroupent également au sein d’un chapitre francophone de l’Association canadienne d’hygiène, d’éducation physique et de récréation.

Ces organisations insistent notamment sur une distinction importante : le sport n’est pas éducatif en soi. Il le devient lorsqu’il est encadré par une approche pédagogique.


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Comment les universités ont répondu à l’appel de la professionnalisation

Dans les années 1960, la formation des éducateurs physiques au Québec connaît une période charnière. Alors que la discipline souhaite être reconnue comme un pilier de l’éducation et du développement de l’individu, les universités s’organisent pour répondre à cette demande croissante.

Plusieurs établissements jouent un rôle pionnier, notamment McGill, Sir George Williams (aujourd’hui Concordia), Laval, Montréal et Sherbrooke, qui mettent en place des programmes d’éducation physique dès les années 1940 à 1960. Ces institutions contribuent à former les futurs cadres du domaine et à structurer une expertise professionnelle encore émergente.

McGill abrite le plus ancien programme d’éducation physique du Canada. Par ailleurs, l’Université d’Ottawa, bien que située hors Québec, exerce une influence importante en formant de nombreux spécialistes francophones dès la fin des années 1940. À partir de 1969, le réseau de l’Université du Québec vient élargir cette offre de formation, notamment à Montréal et à Trois-Rivières.




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Comprendre l’enjeu d’un projet éducatif

Aujourd’hui, alors que les sociétés occidentales font face à de nouveaux défis liés à la sédentarité, à la santé publique et à la place du sport dans les politiques éducatives, les débats entourant l’éducation physique au Québec demeurent traversés par des tensions héritées de son histoire. Relire cette trajectoire historique permet dès lors de mieux comprendre les enjeux actuels et d’éclairer les choix qui façonnent l’avenir de l’éducation physique au Québec.


Nous souhaitons remercier Jean-Claude Drapeau et Roger Boileau pour la relecture et les commentaires pour le texte.

La Conversation Canada

Tegwen Gadais a reçu des financements de la part du ministère de l’éducation du Québec. Il est le co-titulaire de la chaire UNESCO sur le sport pour le développement, la paix et l’environnement.

Florent Lefèvre ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Voici comment l’éducation physique au Québec est devenue une matière essentielle à l’école – https://theconversation.com/voici-comment-leducation-physique-au-quebec-est-devenue-une-matiere-essentielle-a-lecole-276712

Les jeunes désertent les activités de plein air. Et si le jeu libre les ramenait dehors ?

Source: The Conversation – in French – By Mariève Blanchet, Professeure en sciences de l’activité physique et en développement moteur, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Les bienfaits du plein air chez les jeunes ne font plus débat : développement moteur, cognitif, social et émotionnel, en plus d’amplifier les effets de l’activité physique. Pourtant, ils passent peu de temps dehors. Ce « déficit nature » est devenu un enjeu de santé publique. Quels facteurs expliquent ce décrochage, et comment les y ramener ?


Afin de mieux comprendre le phénomène et de tester des solutions, nous avons sondé 465 parents. Nos résultats confirment des tendances déjà observées dans la littérature scientifique, au Canada comme ailleurs. La participation aux activités de plein air diminue avec l’âge et cette baisse est plus marquée chez les filles. À l’échelle mondiale, 81 % des adolescents de 11 à 17 ans sont considérés comme physiquement inactifs ; les filles le sont davantage que les garçons, avec un écart pouvant atteindre 15 % selon les pays.

Le statut socioéconomique joue aussi un rôle : les jeunes issus de familles à faible revenu participent moins aux sports pratiqués à l’extérieur et ont moins d’intérêt à aller dehors. Ces familles ont de plus, un accès réduit aux activités en plein air à cause du transport vers les infrastructures de plein air, ou même à cause des coûts liés aux activités.

Lorsqu’un enfant présente des difficultés telles que des troubles d’apprentissage ou de motricité, le même constat est observé. Cette baisse de participation pourrait être un résultat d’une faible perception de leurs propres compétences, des préoccupations de sécurité menant à la surprotection, des contraintes d’aménagement urbain et d’accessibilité ainsi que de l’augmentation du temps d’écran.

Notre étude soutient ces observations, en démontrant que l’intérêt à faire des activités de plein air et des activités sportives dehors est réduit chez les jeunes dont la famille a un faible statut socio-économique et chez les jeunes ayant des difficultés. Des interactions démontrent même que l’effet de ces facteurs peut être cumulé. Ainsi, la tendance à s’auto-exclure en raison de leurs défis fonctionnels dans les activités est aggravée quand le revenu familial est faible.




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La surprise : la créativité résiste

Le résultat le plus intéressant de notre étude concerne la créativité dans les activités de plein air, qui inclut le jeu dans la cour de la résidence familiale, dans la ruelle ou en milieu naturel. En plus de la participation globale, notre questionnaire distingue trois dimensions de la participation, établies à partir d’analyses factorielles exploratoires et confirmatoires.

1 — intérêt général pour jouer dehors ;

2 — participation aux sports libres ou organisés ;

3 — créativité dans la participation aux activités de plein air.

Contrairement aux deux autres dimensions, le score de créativité n’est pas affecté par le genre, le statut diagnostique et le revenu familial. Elle représente une porte d’entrée potentiellement plus inclusive et plus motivante vers les diverses activités pratiquées à l’extérieur.

Ce constat ouvre une piste d’intervention concrète, en lien avec l’approche « DYSactivation » développée dans notre laboratoire. Plutôt que de miser uniquement sur des activités sportives structurées, cette approche propose un gradient modulable d’activités. Celui-ci va du jeu libre — initié et défini par l’enfant, avec des accessoires ne faisant pas référence à un sport ou à une tâche motrice prédéfinie — jusqu’à des jeux ou sports organisés par l’adulte. Dans ce cadre, les activités structurées par l’adulte cherchent à soutenir les besoins psychologiques fondamentaux des jeunes, par exemple en favorisant la coopération et/ou en leur laissant une part de choix dans l’activité.

Des enfants jouent
Dans un environnement EnJeuLab au Centre national de cyclisme de Bromont, les enfants s’engagent dans des situations de jeu libre favorisant l’exploration et la créativité. Ils construisent et transforment leur environnement selon leurs idées.
(Laboratoire de recherche en motricité de l’enfant, EnJeuLab), CC BY

Cette approche a de plus été utilisée dans nos espaces En Mouvement du réseau EnJeuLab, comme celui de Bromont. Nous avons construit à partir de données probantes et de nos résultats de recherche, des espaces publics novateurs qui repensent la manière dont les jeunes jouent, incluant la conception d’accessoires de jeu, l’aménagement et les infrastructures afin de poursuivre nos recherches. Ces espaces permettent de mieux rejoindre les jeunes qui décrochent habituellement en y proposant des environnements inclusifs où la créativité et la bonne perception de leurs compétences motrices et physiques occupent une place centrale.

Contrairement aux parcs traditionnels, qui peuvent favoriser un abandon prématuré et une exclusion selon le niveau des habiletés motrices des enfants, les espaces EnJeuLab proposent un environnement extérieur vivant, composé de matériaux variés, naturels ou recyclés.

Les enfants et les adolescents peuvent y concevoir, déconstruire et reconstruire librement des objets ou des structures — comme des voitures, des cabanes ou des parcours — seuls ou en coopération avec d’autres jeunes. Ces créations ne sont pas définies à l’avance et peuvent prendre des formes que seuls les participants comprennent.

Leur imagination et leur autonomie guident leurs actions. Plusieurs jeunes inventent même de nouveaux jeux avec les accessoires. Et s’ils ne souhaitent pas construire, l’espace reste entièrement ouvert à leurs envies : courir, grimper, se cacher, ramper ou simplement explorer. Divers niveaux de difficultés et de prises de risque sont disponibles dans l’espace, de même que des zones calmes et plus isolées selon leurs besoins. Ce type d’environnement permet aux jeunes de s’approprier pleinement leur jeu, à leur manière.

Lorsque l’enfant choisit de transporter une bûche à travers un vaste espace de jeu, composé de terrains accidentés et de matériaux variés, ses habiletés motrices, physiques et cardiovasculaires sont sollicitées. Les choix de parcours peuvent inclure des inclinaisons et des déclinaisons, ainsi que le déplacement d’objets vers des structures de bois, par exemple pour les déposer dans un filet.

Ce type d’environnement permet aux jeunes d’être actifs à leur manière.




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L’expérience passée et la confiance parentale

Deux autres facteurs se sont révélés déterminants. D’abord, l’expérience antérieure : plus un enfant a été exposé à une diversité de contextes de plein air (activités de loisirs organisées en forêt, pédagogie en plein air, camp de plein air, camping en famille), plus sa participation est élevée.

Ensuite, lorsque les parents ont un sentiment de sécurité face aux activités extérieures de leurs enfants, celui-ci participe davantage. De plus, ces deux facteurs augmentent significativement la dimension de la créativité de leur enfant.

Ces résultats suggèrent que l’accompagnement parental est un levier sous-estimé. Former et rassurer les parents sur les activités de plein air, tout en diversifiant les contextes d’exposition dès le plus jeune âge, pourrait avoir un effet durable sur la participation, avec des bénéfices pour le développement et la santé des enfants.

Centre national de cyclisme de Bromont
Des jeux dans un environnement EnJeuLab au Centre national de cyclisme de Bromont.
(Laboratoire de recherche en motricité de l’enfant, EnJeuLab), CC BY

Repenser l’offre pour les jeunes

Un dernier constat mérite attention : la créativité en plein air, bien que résiliente face au genre, aux difficultés et au revenu, diminue elle aussi avec l’âge. Ce déclin s’explique en partie par l’offre de services disponible : à mesure que les jeunes grandissent, les activités proposées deviennent très structurées et laissent peu de place à l’imaginaire et au jeu libre. Pourtant, les recherches montrent que même à l’adolescence, le jeu continue d’alimenter la créativité.

Repenser l’offre d’activités pour les préadolescents et les adolescents en y réintroduisant des espaces adaptés pour leur groupe d’âge où l’on crée des activités physiques, sportives et de loisir, pourrait contribuer à freiner le désengagement et à réduire le taux de sédentarité alarmant.

La Conversation Canada

Mariève Blanchet a reçu des financements de la Fondation canadienne pour l’innovation, du conseil de recherche en sciences humaines, du fond nouvelles frontières en recherche et du fond de recherche en santé du Québec


Valentin TOP ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les jeunes désertent les activités de plein air. Et si le jeu libre les ramenait dehors ? – https://theconversation.com/les-jeunes-desertent-les-activites-de-plein-air-et-si-le-jeu-libre-les-ramenait-dehors-278833

Le « Hondius » en quarantaine flottante : la mer comme observatoire de la propagation épidémique

Source: The Conversation – in French – By François Drémeaux, Enseignant-chercheur en histoire contemporaine, Université d’Angers

L’incident en cours à bord du MV Hondius, ce navire de croisière confronté à un foyer suspect d’infection à hantavirus et refoulé par les autorités du Cap-Vert, permet de souligner à la fois la difficulté et l’importance de la gestion des crises sanitaires en mer. Une perspective historique montre que les développements actuels reproduisent des schémas anciens.


Trois morts, cinq cas suspects, des passagers confinés en mer et un pays qui refuse l’accès à son port : l’épisode ravive des images récentes et d’autres plus lointaines ancrées dans l’imaginaire collectif, celles de navires en quarantaine au large, chargés de menaces invisibles.

À Marseille en 1720, la peste arrive par le Grand Saint-Antoine, de retour du Proche-Orient, et décime la ville au cours des mois qui suivent, notamment après de longues hésitations au sujet des mesures sanitaires à appliquer. Plus récemment, en 2020, le Diamond Princess, immobilisé au large du Japon avec ses 3 600 passagers au début de la pandémie de Covid-19, avait illustré la vulnérabilité des navires modernes face aux maladies infectieuses. Le Hondius s’inscrit dans cette lignée d’événements où la mer devient un espace d’isolement autant que de crise.

Navire de classe polaire, le Hondius appartient à la compagnie Oceanwide Expeditions. Il effectuait une croisière de quarante-six jours.
Oceanwide Expeditions

Alors que les épidémies peuvent désormais se transmettre rapidement par l’intermédiaire des transports aériens, un tel incident en mer donne l’impression de pouvoir arrêter le temps et de maîtriser la situation. Pour les épidémiologistes, ce sont des cas d’école qui permettent d’étudier la maladie au ralenti, pour les historiennes et historiens, c’est aussi l’occasion de constater l’efficacité de pratiques anciennes. Car, en mer, la gestion des épidémies obéit à des logiques spécifiques.

Jusqu’au début du XXe siècle, les longues traversées des paquebots constituaient des incubateurs potentiels pour les maladies infectieuses. Choléra, typhus ou fièvres diverses pouvaient se déclarer en cours de voyage et l’organisation sanitaire était alors pensée en conséquence. Selon les pays, des médecins embarqués deviennent peu à peu obligatoires à partir des années 1850, des protocoles d’isolement à bord sont mis en place et, surtout, les ports améliorent de rigoureux dispositifs de surveillance sanitaire. Les protocoles mis en place à Ellis Island à partir de 1892 pour contrôler les migrants européens qui débarquent aux États-Unis procèdent de cette logique.

Débarquement d’un malade, probablement fin XIXᵉ siècle.
Collection particulière

La santé maritime et les empires occidentaux

Le long des lignes maritimes qui forment les épines dorsales de la mondialisation au XIXᵉ siècle, d’abord en Méditerranée puis au fil des expansions impériales, les Européens organisent un complexe système de surveillance sanitaire. À la fois pour se prémunir de leurs voisins, pour affirmer leur domination sur certains pays – notamment colonisés –, mais aussi pour assurer une circulation fluide des produits et des passagers entre eux, la santé maritime devient un enjeu impérial. À l’approche des côtes, des médecins dits arraisonneurs montaient à bord pour évaluer l’état sanitaire du navire.

En cas de suspicion, l’embarcation se voyait refuser la patente qui lui permettait la libre pratique de son commerce, et les passagers étaient dirigés vers un lazaret, lieu de quarantaine souvent situé à l’écart des villes. Ces infrastructures formaient un maillage essentiel de la sécurité sanitaire internationale. Elles ont progressivement disparu après la Seconde Guerre mondiale, sous l’effet combiné des progrès médicaux et du basculement vers le transport aérien, bien plus rapide.

Visite médicale des émigrants au Havre (aujourd’hui en Seine-Maritime), avant l’embarquement, le 18 septembre 1909.
Collection French Lines & Compagnies, CC BY-NC-ND

Ce changement de temporalité a profondément modifié la dynamique des épidémies. Les périodes d’incubation des maladies n’ont pas changé, mais les durées de voyage, elles, se sont drastiquement réduites, y compris sur les navires de croisière dont l’objectif est souvent de multiplier les escales terrestres (un peu plus de sept jours en moyenne). Les croisières dites d’exploration dans des zones reculées et a fortiori les circuits dits de repositionnement d’un hémisphère à l’autre – comme celle que réalisait le Hondius jusqu’à présent – représentent précisément des exceptions par la multiplication du nombre de journées en mer, dans le cas présent entre Ushuaïa (Argentine) et Praia (Cap-Vert) et malgré des escales dans les îles de Géorgie du Sud et à Saint-Hélène.

En conséquence, les infections ont aujourd’hui davantage tendance à se manifester après le débarquement qu’en pleine mer. Le cas du Hondius, qui proposait ici un voyage de quarante-six jours, apparaît ainsi comme une résurgence d’un schéma ancien où la maladie se déclare à bord et impose une gestion en vase clos.

Les leçons de la pandémie de Covid-19

Il semble évident que des leçons ont été tirées de la pandémie de Covid-19. Lors de la quarantaine du Diamond Princess au Japon en 2020, le manque de clarté dans les informations données aux passagers et de formation du personnel ont été largement soulignés comme des facteurs aggravants. Le secteur de la croisière, en pleine expansion ces dernières années et représentant un marché de 37 millions d’individus en 2025, a vraisemblablement évolué sur le sujet puisque les personnels sont désormais formés et de stricts protocoles sont en place à bord.

Paradoxalement, avec les moyens de communication actuels, le huis clos du Hondius est rapidement devenu un événement global. Nos sociétés contemporaines, traumatisées par la pandémie de Covid-19, ont retrouvé des réflexes isolationnistes de précaution. À quelques encablures du port de Praia au Cap-Vert, le Hondius s’est vu refuser l’accès au territoire alors qu’un passager était déjà décédé à Saint-Hélène et deux autres avaient été évacués vers l’Afrique du Sud. Le directeur régional de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour l’Europe Hans Kluge a jugé que « le risque pour l’ensemble du public demeure faible. Il n’y a aucune raison de céder à la panique ni d’imposer des restrictions de voyage ». Il n’empêche que la couverture médiatique dont bénéficie l’événement depuis le début de la crise en dit long sur les peurs de propagation.

Au cours du XIXe siècle, et notamment face aux grandes pandémies cholériques, des réglementations internationales ont été élaborées pour harmoniser les réponses et repousser les dangers sanitaires. En 1887, par exemple, les pays du cône sud-américain adoptent la convention de Rio pour protéger leurs relations commerciales internes et se prémunir des épidémies extracontinentales. Ces réglementations sanitaires maritimes sont alors strictement appliquées, notamment par l’Argentine, car ces dispositifs participent également à affirmer l’indépendance des États face aux pressions des puissances occidentales. Le refus du Cap-Vert d’accueillir le Hondius peut être lu par ce prisme. C’est un acte de précaution, mais aussi une décision politique de souveraineté.

Le médecin maritime, un acteur encore essentiel

Photographie d’un médecin de la Compagnie des messageries maritimes à la fin du XIXᵉ siècle.
Collection French Lines & Compagnie, CC BY-NC-ND

Au cœur de ces événements se trouve une figure souvent oubliée : le médecin maritime. Héritier des médecins de la marine militaire, son rôle s’est structuré au sein de la marine marchande au XIXᵉ siècle, notamment en France au fil des réformes de 1876 et 1896 qui professionnalisent la médecine embarquée. Aujourd’hui encore, une formation spécialisée subsiste en France à Brest (Finistère), préparant des praticiens à intervenir à bord ou depuis la terre mais toujours « en situation maritime ». L’épisode du Hondius souligne l’importance de ces compétences, à l’intersection de la médecine, de l’épidémiologie et de la logistique en milieu contraint.

La spécificité du milieu maritime ne tient pas seulement à l’isolement. Elle concerne aussi les vecteurs de maladies et, en l’occurrence, l’infection à hantavirus, lequel est suspecté dans cette affaire, se transmet par les rongeurs. Même s’il est hautement improbable que le mal vienne des entrailles du navire mais plutôt d’une escale, l’événement rappelle que la lutte contre les rats est une constante de l’histoire navale.

Les mesures drastiques mises en place au XIXᵉ siècle sont efficaces et permettent un net recul des populations de muridés à bord. La fumigation des cales en particulier, ou tout simplement l’installation de disques métalliques sur les amarres pour empêcher les rats de monter à bord comptent parmi les progrès majeurs. Malgré cela, la présence des rongeurs à bord n’est jamais totalement éradiquée. Paradoxalement, le nombre de rats retrouvés morts – mais sains après autopsie – à la fin d’une traversée était souvent considéré comme un indicateur indirect de l’état sanitaire du navire. La présence d’un cadavre animal pesteux signalait l’alerte sanitaire, avant même qu’un cas humain se manifeste.

Illustration d’un dispositif placé sur les amarres pour empêcher les rats de monter à bord des navires. Dessin de A. L. Tarter, années 1940.
Wellcome Collection, CC BY-NC-ND

Ces éléments rappellent que la mer reste un environnement à part, où les équilibres sanitaires sont fragiles. Ils invitent ainsi à réinvestir des champs d’études parfois négligés, à la fois dans le domaine maritime et sanitaire. Depuis quelques années, les historiennes et les historiens du fait maritime se penchent davantage au chevet des gens de mer. Une journée d’études consacrée à la santé en milieu maritime, intitulée « Prévenir et Guérir – Organiser la santé en mer (XVIIᵉ-XXᵉ siècle) », se tiendra par ailleurs le 13 mai prochain à l’Université d’Angers (Maine-et-Loire), signe que ces questions continuent de mobiliser les chercheuses et les chercheurs.

Loin d’être une simple anomalie, l’épisode du Hondius agit ainsi comme un révélateur. Il montre que, malgré les transformations des mobilités et des systèmes de santé, certaines configurations anciennes peuvent ressurgir. Et que, face à l’incertitude sanitaire, les sociétés renouent, parfois presque instinctivement, avec des pratiques héritées de plusieurs siècles d’expérience maritime.


La journée d’études « Prévenir et Guérir », sur l’histoire de la santé en mer, se tiendra le 13 mai 2026 à l’Université d’Angers (Maine-et-Loire).

Affiche de la journée d’études « Prévenir & Guérir » sur l’histoire de la santé en mer, le 13 mai 2026 à l’Université d’Angers.
steamer.hypotheses.org/3570, CC BY

The Conversation

François Drémeaux a reçu des financements de la commission européenne dans le cadre d’un contrat Marie Skłodowska-Curie Actions pour le programme de recherche SHIPPAN (Shipping Pandemics).

ref. Le « Hondius » en quarantaine flottante : la mer comme observatoire de la propagation épidémique – https://theconversation.com/le-hondius-en-quarantaine-flottante-la-mer-comme-observatoire-de-la-propagation-epidemique-282175

Comment le leader mégalomane assoit-il son emprise sur le groupe… et comment la perd-il

Source: The Conversation – in French – By Jean Poitras, Professeur titulaire en gestion de conflits, HEC Montréal

Les leaders mégalomanes fascinent. Ils affichent une confiance débordante, des ambitions parfois excessives et prennent des décisions souvent déconnectées de la réalité. Malgré cela, ils continuent d’attirer, autant dans le monde professionnel qu’en politique. Pourquoi ? Parce que leur ascension et leur chute ne reposent pas seulement sur leur personnalité, mais sur une dynamique plus large.


Les trois atouts du mégalomane

La clé explicative réside dans la convergence de trois forces : le narcissisme du leader mégalomane, l’incertitude qui pousse un groupe à rechercher un sauveur, et les dynamiques collectives de dissonance cognitive qui protègent ensuite cette croyance.

Le trait narcissique donne aux leaders mégalomanes une confiance exceptionnelle, une image d’eux-mêmes très élevée et une grande conviction dans leurs décisions. Cette assurance agit comme un signal de contrôle et de maîtrise, avant tout attractif quand le groupe traverse une période d’incertitude. En effet, elle réduit rapidement l’anxiété collective liée au flou, au doute et à l’absence de direction, même quand cette impression de maîtrise repose davantage sur la posture que sur une lecture fidèle de la réalité.

Dans un contexte d’incertitude, les membres tendent à privilégier des figures qui affichent une forte confiance. Cette posture réduit en effet l’anxiété commune et crée une impression rassurante de direction claire, favorisant ainsi l’adhésion à des initiatives ambitieuses pour régler des problèmes, même lorsqu’elles s’avèrent peu réalistes. Cette dynamique se révèle d’autant plus puissante que le mégalomane semble souvent très performant au départ : il simplifie des problèmes complexes, prend des décisions rapidement et lance des actions visibles qui créent un sentiment immédiat de dynamisme. Les résultats obtenus, ou du moins leur perception consolident alors son autorité. Ce processus accélère son ascension et renforce progressivement la crédibilité de ses idées.

Le dernier facteur se manifeste au moment où les premiers succès visibles du dirigeant mégalomane accroissent sa notoriété et sa crédibilité aux yeux du groupe. Chaque gain réel ou perçu accentue l’idée qu’il possède une capacité exceptionnelle à orienter la situation parce qu’il paraît confirmer la promesse initiale de contrôle. Sa popularité agit alors comme un signal implicite de validité : plus elle semble partagée, plus chacun tend à inférer qu’elle repose nécessairement sur de bonnes raisons. La croyance que cette adhésion collective doit avoir un fondement pousse ainsi chacun à s’appuyer sur l’opinion du groupe pour interpréter la réalité.

Cette dynamique se traduit par un doute croissant envers son propre jugement. On finit par croire qu’on a tort puisque tout notre entourage semble partager une opinion favorable du mégalomane.

Le soutien demeure même en présence d’indicateurs préoccupants, voir même quand la progression déviante peut sembler manifeste d’un point de vue externe. En effet, chaque individu adapte sa perception en fonction des réactions collectives et du coût associé à l’admission d’une erreur. Changer d’avis représente un coût important pour l’orgueil et peut constituer un risque d’exclusion du groupe, ce qui incite nombre de personnes à déformer les faits pour éviter le stress d’admettre avoir fait une erreur de jugement.

De plus, le mégalomane a tendance à amplifier les succès, à banaliser les échecs et à attribuer les torts à des causes externes. Il finit ainsi par enfermer le groupe dans une bulle où la perception collective se détache peu à peu de la réalité.




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Transformer ses illusions en normes

À cela s’ajoute un mécanisme puissant : la répétition renforce la crédibilité d’une idée. Quand différents médias et discours officiels relayent le même propos, il s’enracine progressivement jusqu’à prendre la forme d’une norme sociale. Cette idée finit par être perçue comme allant de soi, même lorsqu’elle repose sur des bases fragiles. Dans les cas plus extrêmes, on peut penser à une dictature où la presse et les institutions éducatives sont contraintes de reprendre le discours officiel, lequel acquiert alors rapidement le statut de vérité normative.

Au fur et à mesure que l’autorité du leader mégalomane s’accroît, il met en place un système qui entretient ses illusions. Toute contradiction devient pour lui une menace à son identité. La loyauté est davantage récompensée que la compétence, les compliments sont encouragés, et les opposants réduits au silence. Peu à peu, le chef se retrouve enfermé dans une bulle qui alimente son narcissisme et le sépare de la réalité.

Son narcissisme sans garde-fous devient un véritable talon d’Achille : chaque succès amplifie son excès de confiance, exacerbant sa tendance à se surestimer et érodant peu à peu sa perception du réel. Incapable de savourer ses premiers triomphes, il se lance alors dans des projets toujours plus vastes, car les réussites passées ne suffisent plus à nourrir son sentiment de grandeur. Il tombe alors vulnérable à une cascade d’erreurs grandissantes.

Tôt ou tard, le leader se perd dans la poursuite de projets démesurés pour nourrir son propre narcissisme. La chute s’amorce dès que l’écart entre la perception et la réalité devient impossible à concilier. Les incohérences s’accumulent et certains alliés s’éloignent à mesure que le groupe perçoit de plus en plus que le leader agit pour préserver ses propres intérêts plutôt que ceux du collectif. Le leader a tendance alors à renforcer les reproches et le contrôle pour maintenir son image, car reconnaître l’échec menacerait directement l’image grandiose qu’il a de lui-même.

À ce stade, le système n’est plus simple illusion : il entre dans une phase où le maintien du soutien devient mentalement et socialement plus coûteux que sa remise en question.

Malgré tout, le qualifier au grand jour de mégalomane ne suffit pas, à lui seul, à provoquer sa chute.


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La chute du mégalomane

L’illusion continue de s’entretenir et le système demeure étonnamment résistant tant que les dynamiques du groupe renforcent l’une l’autre le soutien au leader et que les mécanismes mentaux protègent cette croyance en minimisant les contradictions. S’en détacher reste difficile, car cela oblige aussi à perdre la figure de contrôle et de sécurité qu’il représentait jusque-là, mais également à reconnaître sa propre part dans le maintien de cette illusion.




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La chute survient lorsque la réalité ne peut plus être ignorée et qu’émerge un cadre de désengagement légitime, par exemple l’idée que le contexte a changé ou que le leader n’est plus le même. Ce nouveau cadre permet au groupe de réviser son jugement sans avoir à ressentir un inconfort psychologique important.

Dès lors, le fait de se détourner du leader ne s’apparente plus à l’aveu d’une faute, mais à un choix réfléchi et socialement justifiable face à une situation devenue impossible à contester. Autrement dit, ce n’est pas la vérité qui fait tomber la personne mégalomane, c’est le moment où il devient sécuritaire de reconnaître cette vérité. Quand il devient acceptable de désavouer le chef mégalomane, la déchéance est généralement inévitable.

Un cercle sans fin

Cet article a permis d’explorer pourquoi ces leaders sont suivis jusqu’au bout. Mais une question plus fondamentale demeure : pourquoi, malgré un schème aussi classique, les groupes continuent-ils de retomber sous le charme de ce type de chef ? C’est justement parce que la dérive ne devient évidente qu’après coup, une fois que la promesse initiale de transformation n’a pas produit ses effets.

En effet, au départ, les mégalomanes apparaissent souvent comme des figures de changement, porteuses de clarté, de vision et de mouvement dans un contexte perçu comme bloqué. C’est cette promesse de transformation qui entraîne le groupe dans un cercle vicieux. Et malheureusement pour nous, ces grands narcissiques sont passés maîtres dans l’art de reconnaître cette faiblesse collective et de l’exploiter. C’est cette sensibilité qui referme la boucle : dès qu’un nouveau contexte d’incertitude émerge, le groupe redevient sensible aux espoirs de changement, de vision et de contrôle que ces leaders savent si bien incarner.

La Conversation Canada

Jean Poitras ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment le leader mégalomane assoit-il son emprise sur le groupe… et comment la perd-il – https://theconversation.com/comment-le-leader-megalomane-assoit-il-son-emprise-sur-le-groupe-et-comment-la-perd-il-279416

Pas besoin de s’inscrire à une salle de sport : même les petits mouvements ont des bienfaits pour la santé

Source: The Conversation – in French – By Merling Phaswana, Senior Lecturer, University of the Witwatersrand

L’Afrique du Sud est confrontée à une augmentation alarmante des maladies non transmissibles et de la mortalité qui y est associée. Selon Statistics South Africa, les décès dus à des maladies non transmissibles telles que le diabète de type 2 et l’hypertension ont augmenté de plus de 58 % entre 1997 et 2018.

La crise du surpoids et de l’obésité dans le pays aggrave les risques liés à ces maladies. Près de 40 % de la population adulte sont en surpoids. Bien que l’activité physique puisse aider à prévenir et à prendre en charge de nombreuses maladies non transmissibles, 47 % des adultes ne pratiquent aucune activité physique. La plupart des gens ont du mal à respecter les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé de 150 à 300 minutes d’activité physique aérobique d’intensité modérée par semaine.

Une grande partie du problème tient au fait que les gens ont adopté une approche « tout ou rien » en matière d’activité physique. L’idée reçue est qu’il faut participer à des séances d’entraînement structurées, comme la gym, la course à pied ou le vélo.

Au contraire, des recherches ont montré que même des mouvements brefs et de faible intensité peuvent apporter des bienfaits mesurables pour la santé physique et mentale. Même les tâches quotidiennes comptent. De nouvelles données montrent que de courtes séances d’activité physique de moins de cinq minutes peuvent avoir des effets positifs sur la santé.

En tant que chercheurs en sciences de l’exercice et en médecine du sport, nous avons observé que l’activité physique est particulièrement faible en Afrique du Sud. Seuls 19,8 % des adultes respectent les recommandations de l’OMS, contre une moyenne mondiale de 73 %.

Notre étude portant sur 62 employés de bureau à l’université du Witwatersrand a également montré l’impact à court terme sur la santé des bureaux assis-debout réglables en hauteur. Notre intervention a réduit la durée de la position assise et a légèrement amélioré des indicateurs tels que l’indice de masse corporelle et la tension artérielle. Compte tenu du fardeau élevé de l’obésité et des modes de vie sédentaires chez les employés de bureau en Afrique du Sud, ces améliorations sont encourageantes et viennent étayer le message de santé mondiale selon lequel même une augmentation modeste de l’activité physique quotidienne peut avoir une influence positive sur la santé.

Ces résultats ont servi de point de départ à la campagne « Mzansi, what’s your move? » (Mzansi, comment tu bouges ?) menée à l’université. Nous souhaitons encourager le personnel et les étudiants à bouger davantage en leur montrant comment de simples gestes peuvent, cumulés, constituer une activité physique. La campagne s’appuie sur une série de bandes dessinées et des fresques murales sur les campus.

Nous mettons ici en avant quelques actions que nous avons utilisées dans notre campagne pour encourager tout le monde à bouger. Il s’agit de tâches quotidiennes qui peuvent sembler banales mais qui comptent comme de l’activité physique, tout en reflétant la réalité des gens.




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Tâches ménagères

Beaucoup de gens ne considèrent pas les tâches ménagères comme une forme d’activité physique. Mais des tâches comme balayer, passer la serpillière ou passer l’aspirateur nécessitent des mouvements soutenus et sollicitent plusieurs groupes musculaires.

Frotter les sols, laver les vitres et nettoyer les salles de bains impliquent des mouvements tels que s’accroupir et s’étirer. Le jardinage peut également renforcer les muscles.

Dans le cadre de notre campagne, nous avons créé des bandes dessinées qui mettent en avant des mouvements pouvant être effectués à la maison et au sein de la communauté. Nous soulignons comment tous les membres de la famille peuvent bouger d’une manière adaptée à leur mode de vie et à leurs capacités physiques.




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Se rendre au travail ou à l’école de manière active

Se rendre au travail ou à l’école à pied ou à vélo contribue de manière significative à l’activité physique quotidienne. Des études ont montré que se rendre au travail ou à l’école de manière active est associé à une diminution de la masse graisseuse, à une baisse de la pression artérielle et à un meilleur bien-être mental.

Intégrer l’activité physique dans ses trajets quotidiens est un moyen pratique d’accumuler de l’activité physique sans avoir à y consacrer du temps. Marcher d’un bon pas jusqu’à la gare, faire quelques kilomètres à vélo pour se rendre au travail ou emprunter un itinéraire plus long pour déposer les enfants à l’école, tout cela s’accumule au fil du temps. Même des changements apparemment mineurs, comme descendre du bus un arrêt plus tôt ou prendre les escaliers plutôt que l’ascenseur, peuvent produire des bienfaits mesurables pour la santé au fil des semaines et des mois.

Cependant, tirer pleinement parti des avantages des trajets actifs est complexe et dépend de la construction et de l’entretien des infrastructures routières par les villes. En Afrique du Sud, la sécurité est une préoccupation légitime pour tous les usagers de la route. Un rapport de Statistics South Africa de 2024 montre que davantage de piétons que de passagers de voitures sont décédés dans des accidents de la route en 2007, 2013 et 2019. Une autre préoccupation en matière de sécurité concerne les taux de criminalité élevés du pays. Les gens peuvent être réticents à marcher, même dans leur propre quartier.

Ces défis ne sont pas insurmontables. Pour commencer, il faudrait envisager de se déplacer en groupe, en rejoignant des clubs de marche ou de course à pied.

Au-delà de ce que les individus peuvent faire, les municipalités peuvent agir sur les espaces verts. Il s’agit notamment de veiller à ce que les parcs soient propres et sûrs pour les piétons. Les trottoirs et les pistes cyclables endommagés doivent être entretenus dans tous les quartiers.




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Déplacements occasionnels

Les déplacements occasionnels désignent les petites périodes d’activité qui surviennent tout au long de la journée. Intégrer ces déplacements dans la vie quotidienne peut apporter des bienfaits significatifs pour la santé, en particulier dans les environnements de bureau, où de nombreuses personnes restent assises pendant de longues périodes. Les employeurs peuvent inciter leur personnel, par exemple à utiliser les escaliers plutôt que les ascenseurs, à l’aide de simples affiches ou de traces de pas peintes. Une autre façon d’encourager l’activité physique consiste à centraliser les équipements communs (imprimantes, poubelles, fontaines à eau) afin que le personnel parcoure de courtes distances.

Les micro-pauses offrent également des occasions de mouvements informels. S’étirer pendant les réunions ou après de longues périodes en position assise, mener des discussions debout plutôt qu’assis, et organiser des réunions en marchant pour les petits groupes contribuent tous à l’activité physique des employés.

En 2024, nous avons étudié l’impact à court terme d’interventions en matière d’activité physique, telles que l’entraînement par intervalles à haute intensité et l’entraînement continu d’intensité modérée, sur 43 ouvriers de l’université du Witwatersrand. Le nombre de participants à cette étude était faible, mais les résultats montrent que notre intervention a permis de réduire des indicateurs tels que le tour de taille, l’indice de masse corporelle, la glycémie et la tension artérielle, et d’améliorer la condition physique.




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Ce qu’il faut retenir

Il n’est pas nécessaire d’être abonné à une salle de sport ou de suivre un programme d’entraînement strict pour bouger. Les activités simples du quotidien constituent toutes ensemble une activité physique significative. De petits mouvements contribuent à réduire les risques de maladies chroniques, à renforcer les muscles, à améliorer le bien-être mental et à contrer les effets néfastes d’une position assise prolongée.

Ces « collations de mouvement » rendent l’exercice accessible, gérable et durable, en particulier pour les personnes qui trouvent les entraînements structurés intimidants ou chronophages.

The Conversation

Merling Phaswana receives funding from the South African National Research Fund.

Philippe Gradidge bénéficie d’un financement de la Fondation nationale sud-africaine pour la recherche, du Conseil sud-africain de la recherche médicale et de la Fondation Carnegie.

ref. Pas besoin de s’inscrire à une salle de sport : même les petits mouvements ont des bienfaits pour la santé – https://theconversation.com/pas-besoin-de-sinscrire-a-une-salle-de-sport-meme-les-petits-mouvements-ont-des-bienfaits-pour-la-sante-281585

Pourquoi tant de femmes africaines se blanchissent-elles la peau ? Une étude interroge leurs réponses

Source: The Conversation – in French – By Oyenike Balogun, Assistant Professor of Psychology, Bentley University

Dans plusieurs pays africains, la pratique de l’éclaircissement de la peau est largement répandue, touchant parfois plus de 50 % des femmes selon les estimations de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) dans une fiche régionale sur l’Afrique. En Afrique du Sud, ce taux est de 32 %, tandis qu’au Nigeria, il atteint 77 %. Ces chiffres dépassent de loin ceux observés dans d’autres régions du monde.

Les conséquences sur la santé ne sont pas négligeables. Les crèmes et pilules éclaircissantes en vente libre ont été associées à de graves dépigmentations de la peau, des lésions organiques, des troubles neurologiques et des complications chirurgicales dangereuses.

Pourtant, les chercheurs n’ont toujours pas cerné les raisons qui poussent les femmes à utiliser ces produits. Comprendre ces raisons est essentiel pour orienter les politiques qui doivent trouver des solutions à ce problème de santé publique.

Une explication intuitive veut que les femmes blanchissent leur peau parce qu’elles sont insatisfaites de leur couleur de peau. Cette hypothèse est paradoxalement difficile à confirmer.

La plupart des recherches sur l’image corporelle repose sur des questionnaires directs. On demande aux participantes ce qu’elles pensent de leur apparence. Mais mon travail en tant que psychologue du conseil et chercheur utilisant des méthodes mixtes suggère que cette méthode a des limites. Les réponses ne sont pas toujours sincères.

Dans les cas où préférer une peau plus claire peut être perçu comme une forme de rejet de soi, de fortes pressions sociales peuvent influencer les réponses à ces questions directes.




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Pour contourner ce problème, mes coauteurs et moi-même avons abordé la question différemment. Dans notre étude récemment publiée, nous avons cherché à savoir si le Test d’Association Implicite sur la couleur de peau ou Skin Implicit Association Test (Skin IAT), pouvait révéler des éléments que les échelles d’autodéclaration ne parviennent pas à capter. Il permet de détecter les associations automatiques des auto-évaluations qui passent à côté.

Ce test, adapté du Test d’association implicite du psychologue social Anthony Greenwald et de ses collègues, mesure la rapidité avec laquelle les participants associent des images de teints clairs et foncés à des mots positifs ou négatifs. Le principe est simple : si une personne associe automatiquement une peau claire à des mots positifs et une peau foncée à des mots négatifs, cette association se reflète dans son temps de réponse — même si elle ne l’admettrait jamais directement dans un questionnaire.

Les concepteurs de tests implicites suggèrent qu’ils contournent les biais liés à l’autoévaluation. Ils évaluent les associations automatiques et instinctives sans interroger directement les participantes sur leurs croyances, leurs attitudes ou comportement.

Les tests d’association implicite ont également été utilisés pour étudier d’autres préférences implicites liées, notamment, à la race, au poids, à la religion et à l’âge.

Nos résultats ont mis en évidence un écart frappant : près de 79 % des participantes ont montré une préférence automatique pour une peau plus claire lors du test implicite. Les enquêtes standard de notre étude n’en détectent qu’un tiers.

Ces résultats sont importants car ils soulignent le fait que les forces qui sous-tendent le blanchiment de la peau à travers le continent africain ne peuvent être réduites à un seule cause psychologique. Le phénomène est lié à une longue histoire coloniale de plusieurs siècles. Il est aussi influencé par des normes de beauté centrées sur l’Europe. Il prend racine dans des systèmes économiques qui associent le capital social à une peau claire. Il est aussi alimenté par des environnements médiatiques qui renforcent sans relâche ces hiérarchies.

Pour comprendre cette complexité, il faut des méthodes de recherche variées. Il faut combiner tests implicites et explicites avec des approches qualitatives qui permettent aux femmes d’exprimer, dans leurs propres termes, comment la couleur de peau influe sur leur vie.




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Mesurer les réponses inconscientes

Notre étude portait sur un échantillon de 221 femmes noires, principalement sud-africaines. Cet échantillon représentait la plus grande part des participantes à cette enquête en ligne, qui ciblait les femmes noires africaines à travers le continent.

Les participantes ont été invitées à remplir deux questionnaires d’autoévaluation sur la satisfaction à l’égard de la couleur de leur peau, ainsi que le test d’association implicite de la peau. Pour être éligibles à l’étude, les participantes devaient s’identifier comme des femmes noires africaines, être âgées d’au moins 18 ans et être disposées à répondre à des questions sur leur apparence physique.

Le test implicite montre une préférence pour la peau claire chez 78,5 % des participantes. Ce qui correspond au taux le plus élevé de blanchiment de peau observé sur le continent (les 77 % relevés au Nigéria). Les deux questionnaires d’autoévaluation donnent des chiffres beaucoup plus faibles : 18,5 % et 29,8 %.

Cet écart de mesure est important. Il pourrait suggérer que pour de nombreuses femmes africaines noires, certaines préférences pour une peau plus claire existent sans être pleinement conscientes. Ou qu’elles sont difficiles à avouer ouvertement. Une femme peut déclarer être satisfaite de sa peau, tout en ayant des associations automatiques différentes.




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Vers de meilleures recherches

En tant que chercheurs, nous ne préconisons pas l’abandon des tests basés sur l’autoévaluation. Ils permettent de saisir des éléments tels que les attitudes, les valeurs et les croyances conscientes. Ils restent indispensables pour beaucoup de sujets de recherche.

Nos conclusions soulignent plutôt la nécessité d’utiliser plusieurs méthodes pour étudier ce que les personnes interrogées pensent et ressentent.

Les tests implicites examinent des associations qui peuvent échapper à la réflexion consciente.

Les entretiens approfondis, les groupes de discussion et les méthodes centrées sur les communautés peuvent révéler des expériences qu’aucune évaluation, implicite ou non, ne peut pleinement saisir. Les méthodes mixtes ne constituent donc pas un compromis entre des outils imparfaits. C’est la réponse adaptée à un phénomène à la fois structurel, culturel et profondément personnel.

Face aux enjeux de santé publique liés à cette pratique courante mais mal comprise, la communauté scientifique a le devoir de faire mieux. Cela implique d’investir dans des outils de mesure développés spécifiquement pour et avec les femmes noires africaines. Il faut tenir compte des différences entre régions. Enfin, il faut prendre au sérieux cette réalité : ce que les femmes disent de leur corps ne reflètent pas forcément ce qu’elles ressentent réellement.

The Conversation

This article is based on a study funded by the Bentley University Research Council.

ref. Pourquoi tant de femmes africaines se blanchissent-elles la peau ? Une étude interroge leurs réponses – https://theconversation.com/pourquoi-tant-de-femmes-africaines-se-blanchissent-elles-la-peau-une-etude-interroge-leurs-reponses-281786

Comment transmettre à ses enfants de bonnes habitudes alimentaires et une saine image de leur corps ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Courtney P. McLean, Research Fellow, School of Psychological Sciences, Monash University

Il est important d’aider les enfants à développer un rapport sain à l’alimentation, et à l’image de leur corps. Jose Luis Peleaz Inc/Getty

Un nombre conséquent d’enfants et d’adolescents présentent des conduites alimentaires problématiques. En tant que parent, comment donner le bon exemple et aborder avec ses enfants les questions de nourriture et d’image du corps ? Voici quelques pistes.


Élever ses enfants de façon à ce qu’ils aient un rapport apaisé à l’alimentation et à leur corps est l’une des meilleures approches pour favoriser le développement d’une bonne estime de soi, et les protéger contre le développement de troubles du comportement alimentaire.

Toutefois, l’exercice peut s’avérer délicat lorsqu’on rencontre soi-même des difficultés vis-à-vis de ce sujet. Quels comportements adopter – et lesquels éviter ? On fait le point.

Qu’entend-on par « conduites alimentaires problématiques » ?

L’expression « conduites alimentaires problématiques » désigne un ensemble de comportements (et d’attitudes) dysfonctionnels vis-à-vis de son alimentation, de son poids et de son corps. Ceux-ci peuvent se traduire par la mise en place de régimes, par l’exclusion de certains aliments ou groupes d’aliments, par le fait de sauter des repas, de se livrer à des jeûnes, de s’adonner à une pratique sportive excessive, ou de connaître des épisodes d’hyperphagie (ingestion de grandes quantités de nourriture).

Les conduites alimentaires problématiques ne mènent pas systématiquement au développement d’un trouble du comportement alimentaire (TCA) (on dénombre trois TCA : l’anorexie, la boulimie et la frénésie alimentaire, NdT). Néanmoins, les TCA sont généralement précédés par des conduites alimentaires problématiques, en particulier par le fait de suivre des régimes.

Les préoccupations liées à l’alimentation et à l’image corporelle sont fréquentes et peuvent apparaître dès le plus jeune âge : à l’échelle mondiale, on estime que 22 % des enfants et des adolescents présentent des conduites alimentaires problématiques, avec une prévalence plus élevée chez les filles.

De nombreux facteurs influencent la perception qu’ont les enfants de la nourriture et de leur corps : les représentations véhiculées par les médias, l’estime de soi et les attitudes familiales, notamment.

Étant donné que les enfants observent et reproduisent la manière dont leurs parents parlent de leur corps et de la nourriture, il peut s’avérer judicieux de leur proposer un modèle fondé sur l’emploi d’un langage positif ou neutre et sur des comportements alimentaires sains. Voici quelques pistes pour y parvenir.

Quatre écueils à éviter

1. Classer les aliments en « bons » et « mauvais »

Évitez de parler de régime, de perte de poids ou de qualifier les aliments de « bons » ou « mauvais » : cela revient à faire de l’alimentation une question morale. Dire, par exemple, que l’on a « fait n’importe quoi aujourd’hui » lorsque l’on a mangé des aliments sucrés, ou que l’on a « été raisonnable » en respectant son régime, entretient la culpabilité et la honte autour de l’acte de manger.

Mieux vaut privilégier un discours centré sur la façon dont les différents aliments nourrissent notre corps, ou sur le plaisir et la satisfaction qu’ils procurent.

2. Commenter le corps des autres

Faire des remarques sur le corps, le poids ou les habitudes alimentaires d’autrui – qu’il s’agisse d’un proche, d’un inconnu ou d’une célébrité – peut inciter les enfants à se comparer aux autres et à porter un jugement sur eux-mêmes. Si votre enfant fait une remarque sur le physique de quelqu’un, vous pouvez, par exemple, lui répondre que chacun est différent : certaines personnes sont plus grandes, d’autres sont plus petites, certaines ont un corps plus imposant, d’autres un corps plus menu, une couleur de peau différente, etc.

Célébrer ainsi la diversité des morphologies enseigne aux enfants que la valeur d’une personne n’est pas déterminée par son poids.

3. Faire des compliments centrés sur l’apparence

Lorsque vous félicitez votre enfant, concentrez-vous sur des aspects qui n’ont rien à voir avec le poids, l’apparence physique ou l’alimentation. Vous pouvez, par exemple, lui dire : « C’était très généreux de ta part de partager tes jouets » ou « J’ai vu comme tu t’es appliqué pour tes devoirs. » De même, lorsque l’on s’adresse à un enfant que l’on ne connaît pas, le premier réflexe est de le complimenter sur son apparence (« Comme tu es joli ! »).

Or, mieux vaut commenter son énergie, son humour, son style ou sa créativité : « J’adore ton sens du style » ou « Tu as une énergie formidable. »

4. Dénigrer son propre corps

En matière d’image du corps, il est essentiel que vous soyez positif, car vos enfants vous ont pour modèle. Des travaux de recherche ont révélé qu’entendre un adulte critiquer son propre corps incite les enfants à adopter également un discours négatif sur le leur.

Tâchez de ne pas vous focaliser sur l’apparence, mais plutôt de souligner la force, la bonne santé ou la fonctionnalité de votre propre corps : « Ces bras me permettent de te serrer fort » ou « Mes jambes sont faites la marche ».

Trois pistes à explorer

1. Ayez confiance en la capacité de votre enfant à s’autoréguler

Même si cela peut sembler difficile, essayez de faire confiance à votre enfant : il mangera autant – ou aussi peu – que son corps en a besoin. Les enfants sont, en effet, tout à fait capables de s’autoréguler pour répondre aux besoins de leur organisme. Leur apprendre à écouter les signaux que leur envoie leur corps – comme la faim et la satiété – contribue à construire une relation positive à l’alimentation.

Beaucoup de parents souhaitent que leurs enfants terminent leur assiette avant de quitter la table. Mais cette exigence peut engendrer des conflits autour de la nourriture, et mener les enfants à négliger leurs signaux corporels.

Vous pouvez tout à fait demander à vos enfants de rester à table jusqu’à la fin du repas, sans que cette demande ne soit liée à la quantité de nourriture consommée.

Les apports alimentaires pouvant varier en quantité comme en qualité d’un jour à l’autre, pour vous rassurer, tâchez plutôt de considérer l’alimentation de votre enfant sur l’ensemble de la semaine, au lieu de vous focaliser sur un repas ou une journée en particulier.

2. Cultivez votre propre plaisir de manger

Si vous avez vous-même une alimentation variée et que vous savez apprécier et savourer votre nourriture, vous deviendrez un précieux modèle pour votre enfant. À l’inverse, si vous rencontrez des difficultés avec votre propre image corporelle ou votre alimentation, il peut être nécessaire que vous déconstruisiez certaines injonctions liées aux régimes (quand manger, quoi manger, en quelle quantité…). Si cette démarche vous semble ardue, solliciter l’aide d’un professionnel peut s’avérer utile.

3. À défaut de positivité, visez la neutralité

Tout le monde ne parvient pas à atteindre la « positivité corporelle », cet état d’esprit qui permet de se dire « Je me sens bien dans mon corps ». Si vous êtes dans ce cas, vous pouvez plutôt viser la neutralité corporelle. Cette approche, qui consiste à accepter et à respecter son corps tel qu’il est, implique de reformuler ses pensées et ses ressentis à l’égard de son corps. Par exemple, au lieu de vous dire « J’ai pris du poids », envisagez plutôt que votre corps a le droit de changer.

Quels signaux doivent alerter ?

Connaître les signes de conduites alimentaires problématiques est utile pour les repérer chez vos enfants. Si vous observez que leur alimentation ou leur poids changent brusquement, ou si vous avez d’autres motifs d’inquiétude, il peut être judicieux d’engager la conversation à ce sujet. Parler de nourriture et d’image du corps peut se faire à tout âge.

L’important est de favoriser le dialogue et d’inviter son enfant à exprimer ses sentiments et ses réflexions sur son corps et son poids. S’il fait une remarque négative sur lui-même, sur son alimentation ou sur son poids, essayez d’en comprendre les raisons. Écoutez-le sans porter de jugement.

Et si vous êtes préoccupé par sa santé physique et mentale, n’hésitez pas à demander de l’aide. Vous pouvez vous tourner vers votre médecin traitant ou vers des professionnels de santé spécialisés dans les troubles alimentaires, tels que des diététiciens ou des psychologues.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Comment transmettre à ses enfants de bonnes habitudes alimentaires et une saine image de leur corps ? – https://theconversation.com/comment-transmettre-a-ses-enfants-de-bonnes-habitudes-alimentaires-et-une-saine-image-de-leur-corps-282028