La dinde, histoire d’une domestication

Source: The Conversation – in French – By Aurélie Manin, Chargée de recherche en Archéologie, Archéozoologie et Paléogénomique, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

La dinde constitue un mets de choix sur les tables des fêtes d’Europe et d’Amérique du Nord, que ce soit pour Thanksgiving ou Noël. Son origine et les péripéties qui l’ont menée jusque dans nos cuisines sont toutefois peu connues du grand public.


La période des festivités de fin d’année semble tout indiquée pour revenir sur l’histoire naturelle et culturelle de cet oiseau de basse-cour, qui a fait l’objet d’un ouvrage collectif sorti en juin 2025 aux éditions scientifiques du Muséum national d’histoire naturelle.

La dinde ou le dindon commun, selon que l’on parle de la femelle ou du mâle, appartiennent à l’espèce Meleagris gallopavo que l’on retrouve encore à l’état sauvage sur l’essentiel du territoire des États-Unis, dans le sud du Canada et le nord du Mexique. Les sociétés américaines ont longtemps interagi avec ces oiseaux, essentiellement à travers la chasse. Le plus ancien kit de tatouage retrouvé en contexte archéologique, au Tennessee (États-Unis), daté d’entre 3500 et 1500 ans avant notre ère, était constitué d’os de dindon appointés. Mais ce n’est ni dans cette région ni à cette époque que la domestication du dindon a commencé, c’est-à-dire que le dindon et les humains sont entrés dans une relation de proximité mutualiste conduisant aux oiseaux de basse-cour que l’on connaît aujourd’hui [figure 1].

Figure 1 : Dindon commun sauvage (gauche, photographie de Franck Schulenburg) et domestique (droite, photographie de Wee Hong).
CC BY-SA

Une première domestication en Amérique centrale

Jusqu’au début de notre ère, les indices archéologiques d’un rapprochement entre dindons et humains sont, de fait, ténus. C’est en Amérique centrale, au Guatemala, que l’on retrouve la plus ancienne preuve de la gestion et de la manipulation des dindons. Dans cette région tropicale, on ne trouve pas de dindon commun sauvage mais son proche cousin, le dindon ocellé [figure 2]. Or sur le site d’El Mirador, quelques os de dindon commun ont été retrouvés, datés entre 300 avant notre ère et le tout début de notre ère – une identification confirmée par la génétique.

L’analyse des isotopes du strontium contenus dans ces os, spécifiques de l’environnement dans lequel un animal a vécu, ont quant à eux montré que les oiseaux avaient été élevés dans l’environnement local. Il s’agit de la trace la plus ancienne de translocation de l’espèce, son déplacement dans une région dans laquelle elle ne vivrait pas naturellement. Or un tel déplacement, sur des milliers de kilomètres et vers un environnement très différent, nécessite une connaissance fine du dindon et de ses besoins ainsi que des compétences zootechniques certaines. C’est donc l’aboutissement de plusieurs générations d’interactions et de rapprochement dans la région où le dindon commun se trouve naturellement, probablement sur la côte du golfe du Mexique ou dans le centre du Mexique, près de l’actuelle ville de Mexico. Au fil du temps, le nombre de restes de dindon augmente dans les sites archéologiques jusqu’à l’arrivée des Européens au XVIe siècle.

Figure 2 : Dindon ocellé sauvage (photographie Bruno Girin).
CC BY-SA

Dans le sud-ouest des États-Unis, à la convergence de l’Utah, du Colorado, du Nouveau-Mexique et de l’Arizona, on sait que les dindons étaient déjà présents il y a environ 10 000 ans, au début de la période holocène mais ils sont particulièrement rares dans les sites archéologiques.

Ce n’est qu’entre le début et 200 de notre ère qu’on voit leurs ossements apparaître régulièrement dans les sites archéologiques, bien qu’en faible proportion. Les traces les plus abondantes de leur présence sont leurs crottes (que l’on appelle coprolithes une fois fossilisées, dans le registre archéologique) retrouvées en particulier dans des structures en briques de terre crue complétées de branches qui servaient probablement à maintenir les dindons en captivité.

Des oiseaux convoités pour leurs plumes

Ces oiseaux appartiennent à une lignée génétique différente de celle des dindons sauvages locaux et l’analyse des isotopes du carbone contenu dans leurs os indique qu’ils ont consommé de grandes quantités de maïs. Ce sont donc des oiseaux captifs, certainement domestiques, mais on retrouve rarement leurs os dans ce que les archéologues étudient le plus, les poubelles des maisons. Ils n’auraient donc pas été mangés, ou assez rarement par rapport aux efforts mis en place pour les garder sur les sites. Les plumes d’oiseaux étaient néanmoins importantes pour ces populations et on retrouve notamment des fragments de plumes de dindon incluses dans le tissage d’une couverture en fibre en yucca. Une seule couverture aurait nécessité plus de 11 000 plumes, soit cinq à dix oiseaux selon la taille des plumes sélectionnées. Les oiseaux maintenus en captivité auraient ainsi pu être plumés régulièrement pour fournir cette matière première.

Au fil du temps, l’usage de dindons domestiques s’étend entre cette région du sud-ouest des États-Unis, le Mexique et l’Amérique centrale, mais les dindons sauvages restent bien présents dans l’environnement. Dans l’est des États-Unis, en revanche, si les restes osseux de dindons peuvent être abondants sur les sites archéologiques, il s’agit d’oiseaux sauvages chassés. C’est une mosaïque d’usage du dindon que les Européens ont ainsi rencontré à leur arrivée sur le continent américain [figure 3].

Figure 3 : Illustration du voyage de JacquesLe Moyne (1562-1565), qui accompagnait l’expédition de Laudonnière en Floride. Des dindons sont figurés sur la droite.

Poules d’Inde

C’est lors du quatrième voyage de Christophe Colomb en Amérique, alors qu’il explore les côtes de l’actuel Honduras, que l’on trouve ce qui peut être la première rencontre entre des Européens et des dindons, en 1502. On ne sait pas exactement comment leur réputation atteint l’Europe, probablement à travers les premières villes européennes construites dans les Antilles, mais en 1511 une lettre est envoyée par la couronne d’Espagne au trésorier en chef des Indes (les Antilles) demandant à ce que chaque bateau revenant vers la péninsule rapporte des « poules d’Inde » (d’où la contraction « dinde » apparue au XVIIe siècle en français), mâle et femelle, en vue de leur élevage.

En 1520, l’évêque d’Hispaniola (île englobant aujourd’hui Haïti et la République dominicaine) offre à Lorenzo Pucci, cardinal à Rome, un couple de dindons.

L’ouvrage publié au Muséum national d’histoire naturelle montre la multiplication des témoignages de la présence du dindon dans l’entourage de l’aristocratie européenne au cours du XVIe siècle. En France, en 1534, on trouve des dindons à Alençon, en Normandie, dans le château de Marguerite d’Angoulême, sœur de François Ier et reine de Navarre.

C’est aussi en 1534 qu’une amusante histoire se déroule en Estonie, où l’évêque de Tartu envoie un dindon en présent au duc Glinski – dindon qu’il avait précédemment reçu d’Allemagne. Mais l’oiseau exotique se répand aussi progressivement dans les basses-cours et sa consommation se généralise.

Entre le XVIe et le XVIIe siècle, il accompagne de nombreuses missions maritimes commerciales, atteignant même le Japon et revenant en Amérique – depuis l’Europe – dans les établissements coloniaux. Il semble toutefois être longtemps resté réservé aux repas de fêtes, et ce n’est qu’au cours du XXe siècle, avec l’essor de l’industrie agroalimentaire et la sélection de races de plus en plus lourdes, que sa viande entre dans la production de nombreux produits transformés. Finalement, l’animal complet, rôti et dressé sur une table à l’occasion de Thanksgiving ou de Noël, conserve la trace de cette longue histoire.

À l’abri du besoin, Norman Rockwell, 1941. « Notre cuisinière l’a faite rôtir, je l’ai peinte, puis nous l’avons mangée. C’est l’une des seules fois où j’aie jamais mangé le modèle. », déclara le peintre avec humour.
Wikimedia

The Conversation

Aurélie Manin a reçu des financements des Actions Marie Sklodowska-Curie pour réaliser ce travail.

ref. La dinde, histoire d’une domestication – https://theconversation.com/la-dinde-histoire-dune-domestication-270472

Le jeûne affaiblit-il vos capacités mentales ? Nous avons analysé les données pour vous donner les meilleurs conseils

Source: The Conversation – in French – By David Moreau, Associate Professor of Psychology, University of Auckland, Waipapa Taumata Rau

Le jeûne intermittent peut avoir des effets bénéfiques sur la santé, mais la faim affecte-t-elle nos capacités cognitives ? (Getty Images)

Vous avez déjà craint que le fait de sauter le petit-déjeuner puisse vous rendre confus au travail ? Ou que le jeûne intermittent vous rende irritable, distrait et moins productif ?

Les publicités pour les collations nous avertissent que « vous n’êtes pas vous-même lorsque vous avez faim », renforçant ainsi la croyance commune selon laquelle manger est essentiel pour garder notre cerveau en forme.

Ce message est profondément ancré dans notre culture. On nous dit que s’alimenter constamment est le secret pour rester alerte et efficace.

Pourtant, manger à des heures limitées et le jeûne intermittent sont devenus des pratiques de bien-être très populaires au cours de la dernière décennie. Des millions de personnes les pratiquent pour leurs bienfaits à long terme, allant de la gestion du poids à l’amélioration de la santé métabolique.

Cela soulève une question urgente : pouvons-nous profiter des bienfaits du jeûne pour la santé sans sacrifier notre acuité mentale ? Pour le savoir, nous avons mené l’étude la plus complète à ce jour sur les effets du jeûne sur les performances cognitives.

Pourquoi jeûner ?

Le jeûne n’est pas seulement une astuce diététique à la mode. Il fait appel à un système biologique perfectionné au fil des millénaires pour aider les humains à faire face à la pénurie.

Lorsque nous mangeons régulièrement, le cerveau fonctionne principalement grâce au glucose, stocké dans l’organisme sous forme de glycogène. Mais après environ 12 heures sans nourriture, ces réserves de glycogène s’épuisent.

À ce stade, le corps effectue un changement métabolique astucieux : il commence à décomposer les graisses en corps cétoniques (par exemple, l’acétoacétate et le bêta-hydroxybutyrate), qui constituent une source d’énergie alternative.

Cette flexibilité métabolique, autrefois cruciale pour la survie de nos ancêtres, est aujourd’hui associée à une multitude de bienfaits pour la santé.

Certains des effets les plus prometteurs du jeûne proviennent de la manière dont il remodèle les processus à l’intérieur du corps. Par exemple, le jeûne active l’autophagie, une sorte d’« équipe de nettoyage » cellulaire qui élimine les composants endommagés et les recycle, un processus considéré comme favorisant un vieillissement plus sain.

Il améliore également la sensibilité à l’insuline, permettant à l’organisme de gérer plus efficacement le sucre dans le sang et de réduire le risque de maladies telles que le diabète de type 2.

Au-delà de cela, les changements métaboliques déclenchés par le jeûne semblent offrir une protection plus large, contribuant à réduire le risque de développer des maladies chroniques souvent associées à la suralimentation.




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Ce que montrent les données

Ces bienfaits physiologiques ont rendu le jeûne attrayant. Mais beaucoup hésitent à l’adopter par crainte de voir leurs performances mentales chuter sans un apport alimentaire régulier.

Pour répondre à cette question, nous avons mené une méta-analyse, une « étude des études », en examinant toutes les recherches expérimentales disponibles qui comparaient les performances cognitives des personnes à jeun et celles des personnes nourries.

Notre recherche a permis d’identifier 63 articles scientifiques, représentant 71 études indépendantes, avec un échantillon combiné de 3 484 participants testés sur 222 mesures cognitives différentes. La recherche s’est étendue sur près de sept décennies, de 1958 à 2025.

Après avoir regroupé les données, notre conclusion était claire : il n’y avait pas de différence significative dans les performances cognitives entre les adultes en bonne santé à jeun et ceux qui étaient rassasiés.

Les personnes ont obtenu des résultats tout aussi bons aux tests cognitifs mesurant l’attention, la mémoire et les fonctions exécutives, qu’elles aient mangé récemment ou non.


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Quand le jeûne a de l’importance

Notre analyse a révélé trois facteurs importants qui peuvent modifier l’effet du jeûne sur votre esprit.

Tout d’abord, l’âge est un facteur clé. Les adultes ne présentaient aucun déclin mesurable de leurs performances mentales lorsqu’ils jeûnaient. Mais les enfants et les adolescents obtenaient de moins bons résultats aux tests lorsqu’ils sautaient des repas.

Leur cerveau en développement semble plus sensible aux fluctuations de l’apport énergétique. Cela renforce un conseil de longue date : les enfants doivent aller à l’école après avoir pris un petit-déjeuner équilibré afin de favoriser leur apprentissage.

Le moment choisi semble également faire une différence. Nous avons constaté que les jeûnes plus longs étaient associés à un écart de performance moins important entre les états de jeûne et de satiété. Cela pourrait s’expliquer par le passage métabolique aux cétones, qui peuvent rétablir un apport énergétique régulier au cerveau lorsque le glucose vient à manquer.

Les performances des personnes à jeun avaient tendance à être moins bonnes lorsque les tests étaient effectués plus tard dans la journée, ce qui suggère que le jeûne pourrait amplifier les baisses naturelles de nos rythmes circadiens.




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Le type de test avait également son importance. Lorsque les tâches cognitives impliquaient des symboles ou des formes neutres, les participants à jeun obtenaient des résultats tout aussi bons, voire parfois légèrement meilleurs.

Mais lorsque les tâches comprenaient des indices liés à l’alimentation, les participants à jeun ont vu leurs performances baisser. La faim ne provoque pas un brouillard cérébral universel, mais elle nous rend plus facilement distraits lorsque nous pensons à la nourriture.

Ce que cela signifie pour vous

Pour la plupart des adultes en bonne santé, ces résultats sont rassurants : vous pouvez essayer le jeûne intermittent ou d’autres protocoles de jeûne sans craindre de perdre votre vivacité d’esprit.

Cela dit, le jeûne n’est pas une pratique universelle. La prudence est de mise chez les enfants et les adolescents, dont le cerveau est encore en développement et qui semblent avoir besoin de repas réguliers pour fonctionner au mieux de leurs capacités.

De même, si votre travail exige une vigilance maximale en fin de journée ou si vous êtes fréquemment exposé à des stimuli alimentaires tentants, le jeûne peut sembler plus difficile à maintenir.

Et bien sûr, pour certains groupes, tels que les personnes souffrant de troubles médicaux ou ayant des besoins alimentaires particuliers, le jeûne peut ne pas être recommandé sans l’avis d’un professionnel.

En fin de compte, le jeûne doit être considéré comme un outil personnel plutôt que comme une prescription universelle. Ses avantages et ses inconvénients varient d’une personne à l’autre.

La Conversation Canada

David Moreau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le jeûne affaiblit-il vos capacités mentales ? Nous avons analysé les données pour vous donner les meilleurs conseils – https://theconversation.com/le-jeune-affaiblit-il-vos-capacites-mentales-nous-avons-analyse-les-donnees-pour-vous-donner-les-meilleurs-conseils-270255

L’évolution de l’accent de Bernard Derome raconte l’affirmation du français québécois

Source: The Conversation – in French – By Marc Chalier, Maître de conférences en linguistique française, Sorbonne Université

Pendant près de quarante ans, Bernard Derome a incarné la voix du Téléjournal et accompagné les bouleversements du Québec moderne. Derrière cette constance, sa façon de parler a pourtant changé, révélant à sa manière l’évolution linguistique et identitaire du Québec.

Dans une étude sur le français parlé dans les médias audiovisuels québécois, je me suis penché sur un détail de prononciation en apparence négligeable : la façon dont Bernard Derome prononce les sons t et d devant des voyelles comme i ou u. Il est bien connu qu’en français québécois, dans ce type de contextes phonétiques, ces consonnes ont tendance à se transformer en sons « affriqués », ts et dz : tu dînes sera prononcé tsydzɪn alors qu’un Français prononcera les mêmes mots tydin. Ce phénomène, caractéristique du français québécois, est appelé affrication.

On pourra se demander ce qu’un linguiste de la Sorbonne fait à tendre l’oreille aux t et aux d d’un présentateur québécois. Il se trouve que j’étudie depuis plusieurs années les accents et les normes du français à travers le monde francophone, notamment, mais pas uniquement, au Québec. L’évolution du parler de Bernard Derome m’a paru emblématique d’un phénomène que j’observe aussi ailleurs : la montée en légitimité de variétés locales face à la norme parisienne.

Une oreille dans les archives

Pour mesurer l’évolution de cette prononciation à travers les décennies, j’ai analysé plusieurs heures d’extraits de journaux télévisés de Radio-Canada diffusés entre 1970 et 2008 dans lesquels Bernard Derome prend la parole. Ce faisant, j’ai écouté, analysé acoustiquement et codé plus de 1300 cas de t et d dans tous les contextes d’affrication possibles.

Résultat : la proportion d’affrications chez Bernard Derome passe de près de 45 % en 1970 à plus de 80 % en 2008. Autrement dit, le présentateur adopte progressivement une prononciation de plus en plus proche du parler québécois courant, du moins pour ce qui est des t et des d. Au premier abord, cette évolution peut sembler anodine, mais elle est au contraire très révélatrice : elle reflète non pas seulement un changement personnel, mais surtout une transformation de la norme de prononciation imposée à l’écran.

Du « français international » au français d’ici

Dans les années 1960 et 1970, Radio-Canada prônait encore un modèle de français dit « international », qui était en fait largement inspiré de la norme parisienne de l’époque et que l’on associait souvent à ce que l’on pouvait entendre dans les émissions de radio et de télévision françaises.

En 1965, l’Office québécois de la langue française, dans son premier Cahier sur la « Norme du français écrit et parlé au Québec », mentionnait même explicitement les affrications et affirmait que « trop nombreux sont les sons que nous (les Québécois) réalisons de façon défectueuse, (notamment) les consonnes assibilées (ts-dz) au lieu de (t-d) […] ». On l’aura bien compris : les présentateurs se devaient de parler « sans accent » québécois en calquant au maximum leur diction sur celle de leurs collègues français. Tout cela dans le but de donner de la crédibilité à un média public qui, à l’époque, était encore jeune, et aussi pour mieux l’intégrer dans le paysage médiatique du monde francophone.

Mais le Québec des décennies suivantes a changé. À mesure que la société s’affirmait politiquement et culturellement dans la foulée de la Révolution tranquille des années 1960, les médias ont progressivement relâché leur écart par rapport au parler local. À la fin des années 1980, des linguistes notaient déjà l’émergence d’un modèle québécois de prononciation plus naturel et plus représentatif du public. Les journalistes eux-mêmes, désormais tous largement formés comme des reporters, journalistes et présentateurs et non plus comme de simples « lecteurs de nouvelles », privilégiaient une prononciation plus proche de l’usage courant du français québécois.

Dans ce contexte, l’évolution du parler de Bernard Derome devient donc presque emblématique : son affrication croissante illustre la québécisation progressive de la parole médiatique.

La fin de la voix uniforme dans les médias audiovisuels

Le passage d’un parler standardisé à un usage plus proche de celui du français québécois parlé au quotidien ne concerne pas seulement la phonétique. C’est tout un style de présentation télévisuelle qui s’est transformé.

Autrefois, certains lecteurs de nouvelles pouvaient se contenter de lire des textes écrits, souvent rédigés par d’autres, dans un français soutenu et dépourvu d’émotion. Les linguistes appellent cela de l’« écrit oralisé ».

Aujourd’hui, les journalistes s’expriment davantage en direct avec une part d’improvisation et une recherche de proximité. Le discours se fait de moins en moins normatif et laisse une plus large marge à l’expressivité et la spontanéité du journaliste.

Cette « oralité mise en scène » a ouvert la porte à des formes de langue plus authentiques, plus proches de la réalité langagière quotidienne des Québécois. Et l’affrication, longtemps jugée « trop populaire » pour la télévision, a pu s’y installer sans choquer.

Une norme qui bouge

Mais qu’on ne s’y trompe pas : ce glissement vers un parler plus local ne signifie pas l’abandon de toute norme. Au contraire, une étude récente montre que Radio-Canada reste un modèle majeur en termes de « bon usage » du français pour une majorité des Québécois. La norme que la chaîne diffuse s’est simplement redéfinie. Elle n’imite plus le français de Paris, mais intègre désormais des traits propres au français québécois, qui sont devenus des signes d’appartenance – on appelle cela des « schibboleths » – alors qu’ils avaient longtemps été considérés comme des signes de relâchement ou de mauvaise diction.

Cette réévaluation du « bon usage » n’est pas unique au Québec : dans plusieurs régions du monde francophone, des variétés autrefois perçues comme « périphériques », comme celles de la France méridionale, de la Belgique ou encore des Antilles, acquièrent à leur tour une nouvelle légitimité. Le prestige linguistique se décentre peu à peu de Paris pour mieux refléter la pluralité du français.

L’étude du parler de Bernard Derome montre aussi que ce changement s’est fait sans rupture brutale. Bernard Derome n’a pas « pris l’accent » québécois à l’antenne du jour au lendemain : sa manière personnelle de parler, son « idiolecte », a évolué lentement, à mesure que les usages médiatiques et les attentes du public se transformaient.

Quand la langue bouge avec la société

Cette observation dépasse le cas d’un seul présentateur. Elle illustre le phénomène bien connu du changement linguistique : la langue d’un individu n’est jamais figée, même à l’âge adulte. Elle peut certes en partie se calquer sur des modèles de prestige, mais elle s’adapte surtout en permanence aux usages courants de son milieu et de son époque.


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Il existe de nombreux autres exemples d’idiolectes de personnalités publiques n’échappant pas au changement. En 2005, une étude britannique avait par exemple observé qu’entre les années 1950 et 1980, la manière de la reine Élisabeth II de prononcer ses voyelles dans ses vœux de Noël s’était rapprochée de celle de ses contemporains. Autrement dit, même les figures publiques les plus symboliques n’échappent pas au changement linguistique : leur manière de parler évolue, y compris dans les contextes les plus formels et contrôlés, où l’on pourrait s’attendre à une plus forte stabilité.

Bernard Derome a connu un parcours linguistique comparable : sa voix a raconté l’histoire du Québec moderne, mais elle en a aussi porté les changements. En suivant la trajectoire de ses t et de ses d, c’est toute une évolution du rapport des Québécois à leur langue qui se laisse entendre : de la peur de mal parler et du souci d’imiter à la fierté d’assumer.

La Conversation Canada

Marc Chalier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’évolution de l’accent de Bernard Derome raconte l’affirmation du français québécois – https://theconversation.com/levolution-de-laccent-de-bernard-derome-raconte-laffirmation-du-francais-quebecois-267600

Le climat est-il vraiment seul responsable de l’augmentation du degré d’alcool des vins ?

Source: The Conversation – in French – By Léo Mariani, Anthropologue, Maître de conférence Habilité à diriger des recherches, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

La précocité des vendanges que l’on observe depuis quelques années a été favorisée par le changement climatique. Mais la hausse du degré d’alcool dans les vins est aussi le fruit d’une longue tradition qui emprunte à l’histoire, au contexte social et aux progrès techniques, et qui a façonné la définition moderne des appellations d’origine protégée. Autrement dit, le réchauffement du climat et celui des vins, entraîné par lui, ne font qu’exacerber un phénomène ancien. C’est l’occasion d’interroger tout un modèle vitivinicole.


Dans l’actualité du changement climatique, la vitiviniculture a beaucoup occupé les médias à l’été 2025. En Alsace, les vendanges ont débuté un 19 août. Ce record local traduit une tendance de fond : avec le réchauffement des températures, la maturité des raisins est plus précoce et leur sucrosité plus importante. Cela a pour effet de bouleverser les calendriers et d’augmenter le taux d’alcool des vins.

La précocité n’est pas un mal en soi. Le millésime 2025 a pu être ainsi qualifié de « très joli » et de « vraiment apte à la garde » par le président d’une association de viticulteurs alsaciens. Ce qui est problématique en revanche, c’est l’augmentation du degré d’alcool : elle est néfaste pour la santé et contredit l’orientation actuelle du marché, plutôt demandeur de vins légers et fruités. Autrement dit, le public réclame des vins « à boire » et non « à garder », alors que la hausse des températures favorise plutôt les seconds.

Il faudrait préciser pourtant que l’augmentation des niveaux d’alcool dans les vins n’est pas nouvelle. Elle est même décorrélée du changement climatique :

« Les vins se sont réchauffés bien avant le climat »,

me souffle un jour un ami vigneron. Autrement dit, l’augmentation du degré d’alcool dans les vins a suivi un mouvement tendanciel plus profond au cours de l’histoire, dont on va voir qu’il traduit une certaine façon de définir la « qualité du vin ».

Se pose donc la question de savoir qui a « réchauffé » qui le premier ? Le climat en portant à maturité des grappes de raisins plus sucrées ? ou le savoir-faire des viticulteurs, qui a favorisé des vins plus propices à la conservation – et donc plus alcoolisés ? Postulons que le climat ne fait aujourd’hui qu’exacerber un problème qu’il n’a pas créé le premier. En lui faisant porter seul la responsabilité de la hausse de l’alcool dans les vins, on s’empêche de bien définir ce problème.

De plus, on inverse alors le sens des responsabilités : la vitiviniculture, en tant qu’activité agricole émettrice de gaz à effet de serre, participe à l’augmentation des températures – et cela bien avant que le changement climatique ne l’affecte en retour.




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Quand la définition des AOP fait grimper les degrés

Disons-le sans détour, l’instauration des appellations d’origine protégée AOP constitue un moment objectif de la hausse des taux d’alcool dans les vins. Dans certaines appellations du sud-est de la France, où j’ai enquêté, elle est parfois associée à des écarts vertigineux de deux degrés en trois à dix ans.

Il faut dire que les cahiers des charges des AOP comportent un « titre alcoométrique volumique naturel minimum » plus élevé que celui des autres vins : l’alcool est perçu comme un témoin de qualité.

Mais il n’est que le résultat visible d’une organisation beaucoup plus générale : si les AOP « réchauffent » les vins, souvent d’ailleurs bien au-delà des minima imposés par les AOP, c’est parce qu’elles promeuvent un ensemble de pratiques agronomiques et techniques qui font augmenter mécaniquement les niveaux d’alcool.

C’est ce paradigme, qui est associé à l’idée de « vin de garde », dont nous allons expliciter l’origine.

Les « vins de garde » se généralisent sous l’influence de l’État, de la bourgeoisie et de l’industrie

Contrairement à une idée répandue, le modèle incarné par les AOP n’est pas représentatif de l’histoire vitivinicole française en général.

Napoléon III, en voulant développer le commerce du vin avec l’Angleterre, a favorisé l’émergence du standard des vins de garde.
Jean Hippolyte Flandrin

Les « vins de garde » n’ont rien d’un canon immuable. Longtemps, la conservation des vins n’a intéressé que certaines élites. C’est l’alignement progressif, en France, des intérêts de l’une d’elles en particulier, la bourgeoisie bordelaise du XIXe siècle, de ceux de l’État et de ceux de l’industrie chimique et pharmaceutique, qui est à l’origine de la vitiviniculture dont nous héritons aujourd’hui.

L’histoire se précipite au milieu du XIXe siècle : Napoléon III signe alors un traité de libre-échange avec l’Angleterre, grande consommatrice de vins, et veut en rationaliser la production. Dans la foulée, son gouvernement sollicite deux scientifiques.

Au premier, Jules Guyot, il commande une enquête sur l’état de la viticulture dans le pays. Au second, Louis Pasteur, il confie un objectif œnologique, car l’exportation intensive de vins ne demande pas seulement que l’on gère plus efficacement la production. Elle exige aussi une plus grande maîtrise de la conservation, qui offre encore trop peu de garanties à l’époque. Pasteur répondra en inventant la pasteurisation, une méthode qui n’a jamais convaincu en œnologie.




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Sur le principe, la pasteurisation anticipe toutefois les grandes évolutions techniques du domaine, en particulier le développement du dioxyde de soufre liquide par l’industrie chimique et pharmaceutique de la fin du XIXe siècle. Le dioxyde de soufre (SO2) est un puissant conservateur, un antiseptique et un stabilisant.

Carte des principaux crus de la région bordelaise.
DemonDeLuxe/WikiCommons, CC BY-SA

Il va permettre un bond en avant dans la rationalisation de l’industrie et de l’économie du vin au XXe siècle (les fameux sulfites ajoutés pour faciliter la conservation), au côté d’autres innovations techniques, comme le développement des levures chimiques. En cela, il va être aidé par la bourgeoisie française, notamment bordelaise, qui investit alors dans la vigne pour asseoir sa légitimité. C’est ce groupe social qui va le plus bénéficier de la situation, tout en contribuant à la définir. Désormais, le vin peut être stocké.

Cela facilite le développement d’une économie capitaliste rationnelle, incarnée par le modèle des « vins de garde » et des AOP ainsi que par celui des AOC et des « crus ».

Ce qu’il faut pour faire un vin de garde

Bien sûr ce n’est pas, en soi, le fait de pouvoir garder les vins plus longtemps qui a fait augmenter les taux d’alcool. Mais l’horizon esthétique que cette capacité a dessiné.

Un vin qui se garde, c’est en effet un vin qui contient plus de tanins, car ceux-ci facilitent l’épreuve du temps. Or pour obtenir plus de tanins, il faut reculer les vendanges et donc augmenter les niveaux d’alcool, qui participent d’ailleurs aussi à une meilleure conservation.

Les vins de garde sont vieillis en fûts de chêne, ce qui a contribué à en façonner le profil aromatique.
Mark Stebnicki/Pexels, CC BY

Ensuite, la garde d’un vin dépend du contenant dans lequel il est élevé. En l’espèce, c’est le chêne, un bois tanique qui a été généralisé (déterminant jusqu’à la plantation des forêts françaises). Il donne aujourd’hui les arômes de vanille aux vins de consommation courante et le « toasté » plus raffiné de leurs cousins haut de gamme.

La garde d’un vin dépend également des choix d’encépagement. En l’espèce, les considérations relatives à la qualité des tanins et/ou à la couleur des jus de raisin ont souvent prévalu sur la prise en compte de la phénologie des cépages (c’est-à-dire, les dates clés où surviennent les événements périodiques du cycle de vie de la vigne).

Grappes de raisin de variété syrah.
Hahn Family Wines/WIki Commons, CC BY

Ceci a pu favoriser des techniques de sélection mal adaptées aux conditions climatiques et des variétés qui produisent trop d’alcool lorsqu’elles sont plantées hors de leur région d’origine, par exemple la syrah dans les Côtes du Rhône septentrionales.

En effet, la vigne de syrah résiste très bien à la chaleur et les raisins produisent une très belle couleur, raison pour laquelle ils ont été plantés dans le sud. Mais le résultat est de plus en plus sucré, tanique et coloré : la syrah peut alors écraser les autres cépages dans l’assemblage des côtes-du-rhône.

On pourrait évoquer enfin, et parmi beaucoup d’autres pratiques techniques, les vendanges « en vert », qui consiste à éclaircir la vigne pour éviter une maturation partielle du raisin et s’assurer que la vigne ait davantage d’énergie pour achever celle des grappes restant sur pied. Ceci permet d’augmenter la concentration en arômes (et la finesse des vins de garde), mais aussi celle du sucre dans les raisins (et donc d’alcool dans le produit final).

C’est tout un monde qui s’est donc organisé pour produire des vins de garde, des vins charpentés et taillés pour durer qui ne peuvent donc pas être légers et fruités, comme semblent pourtant le demander les consommateurs contemporains.

« Sans sulfites », un nouveau modèle de vins « à boire »

Ce monde, qui tend à réchauffer les vins et le climat en même temps, n’est pas représentatif de l’histoire vitivinicole française dans son ensemble. Il résulte de la généralisation d’un certain type de rapport économique et esthétique aux vins et à l’environnement.

C’est ce monde dans son entier que le réchauffement climatique devrait donc questionner lorsqu’il oblige, comme aujourd’hui, à ramasser les raisins de plus en plus tôt… Plutôt que l’un ou l’autre de ces aspects seulement.

Comme pistes de réflexion en ce sens, je propose de puiser l’inspiration dans l’univers émergent des vins « sans soufre » (ou sans sulfites) : des vins qui, n’étant plus faits pour être conservés, contiennent moins d’alcool. Ces vins sont de surcroît associés à beaucoup d’inventivité technique tout en étant écologiquement moins délétères, notamment parce qu’ils mobilisent une infrastructure technique bien plus modeste et qu’ils insufflent un esprit d’adaptation plus que de surenchère.

Leur autre atout majeur est de reprendre le fil d’une vitiviniculture populaire que l’histoire moderne a invisibilisée. Ils ne constitueront toutefois pas une nouvelle panacée, mais au moins une piste pour reconnaître et valoriser les vitivinicultures passées et présentes, dans toute leur diversité.


Ce texte a fait l’objet d’une première présentation lors d’un colloque organisé en novembre 2025 par l’Initiative alimentation de Sorbonne Université.

The Conversation

Léo Mariani ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le climat est-il vraiment seul responsable de l’augmentation du degré d’alcool des vins ? – https://theconversation.com/le-climat-est-il-vraiment-seul-responsable-de-laugmentation-du-degre-dalcool-des-vins-270501

How Catholic women in 18th-century Italy defied sexual harassment in the confessional

Source: The Conversation – France in French (3) – By Giada Pizzoni, Marie Curie Research Fellow, Department of History, European University Institute

The European Institute for Gender Equality defines sexual harassment as follows: “any form of unwanted verbal, non-verbal or physical conduct of a sexual nature occurs, with the purpose or effect of violating the dignity of a person, in particular when creating an intimidating, hostile, degrading, humiliating or offensive environment”. Harassment stems from power, and it is meant to control either psychologically or sexually. In both instances, victims often feel confused, alone, and uncertain about whether they caused the abuse.

As a historian, I aim to understand how women in the past experienced and tackled intimidating behaviour. Particularly, I am looking at harassment during confession in 18th-century Italy. Catholic women approached this sacrament to share doubts and hopes about subjects ranging from reproduction to menstruation, but at times were met with patronising remarks that unsettled them.

A power imbalance

The Vatican archives show us that some of the men who made these remarks dismissed them as emerging from sheer camaraderie or from curiosity, or as boastfulness, and that they belittled women who remained upset or resentful. The women were often younger, they had less power, and they could be threatened to comply. Yet, the archives also show us how some women deemed these exchanges inappropriate and stood up to such abuse.

The archives hold the records of the trials of the Inquisition tribunals, which all over the Italian peninsula handled reports of harassment and abuse in the confessional booth. For women, confession was paramount because it dictated morality. A priest’s duty was to ask women if they were abiding Christians, and a woman’s morals were bound to her sexuality. Church canons taught that sex was to be only heterosexual, genital, and within marriage. Sexuality was framed by a moral code of sin and shame, but women were active sexual agents, learning from experience and observation. The inner workings of the female body were a mystery, but sex was not. While literate men had access to medical treatises, women learned through knowledge exchanged within the family and with peers. However, beyond their neighbourhoods, some women saw the confessional box as a safe space where they could vent, question their experiences, and seek advice on the topic of sexuality. Clergymen acted as spiritual guides, semi-divine figures that could provide solace – a power imbalance that could lead to harassment and abuse.

Reporting instances of harassment

Some women who experienced abuse in the confessional reported it to the Inquisition, and those religious authorities listened. In the tribunals, notaries put down depositions and defendants were summoned. During trials, witnesses were cross-examined to corroborate their statements. Guilty convictions varied: a clergyman could be assigned fasting or spiritual exercises, suspension, exile, or the galleys (forced labour).

The archives show that in 18th-century Italy, Catholic women understood the lurid jokes, the metaphors and the allusions directed at them. In 1736 in Pisa, for example, Rosa went to her confessor for help, worried her husband did not love her, and was advised to “use her fingers on herself” to arouse his desire. She was embarrassed and reported the inappropriate exchange. Documents in the archives frequently show women were questioned if a marriage produced no children: asked if they checked whether their husbands “consumed from behind”, in the same “natural vase”, or if semen fell outside. In 1779 in Onano, Colomba reported that her confessor asked if she knew that to have a baby, her husband needed to insert his penis in her “shameful parts”. In 1739 in Siena, a childless 40-year-old woman, Lucia, was belittled as a confessor offered to check up on her, claiming women “had ovaries like hens” and that her predicament was odd, as it was enough for a woman “to pull their hat and they would get pregnant”. She reported the exchange as an improper interference into her intimate life.

Records from the confessional show examples of women being told, “I would love to make a hole in you”; seeing a priest rubbing rings up and down his fingers to mimic sex acts; and being asked the leading question if they had “taken it in their hands” – and how each of these women knew what was being insinuated. They understood that such behaviour amounted to harassment. Acts the confessor thought of as flirting – such as when a priest invited Alessandra to meet him in the vineyard in 1659 – were appalling to the women who reported the events (Vatican, Archivio Dicastero della Fede, Processi vol.42)“.

The bewildering effect of abuse

It was also a time when the stereotype of older women no longer being sexual beings was rife. Indeed, it was believed that women in their 40s or 50s were no longer physically fit for intercourse, and their sexual drive was mocked by popular literature. In 1721, Elisabetta Neri, a 29-year-old woman seeking advice about her fumi (hot flushes) that knocked her out, was told that by the time women turned 36 they no longer needed to touch themselves, but that this could help let off some steam and help with her condition.

Women were also often and repeatedly asked about pleasure: if they touched themselves when alone; if they touched other females, or boys, or even animals; if they looked at their friends’ “shameful parts” to compare who “had the largest or the tightest natura, with hair or not” (ADDF, CAUSE 1732 f.516). To women, these comments were inappropriate intrusions; to male harassers, they could be examples of titillating curiosity and advice, such as when a Franciscan friar, in 1715, dismissed intrusive comments about a woman’s sexual life (ADDF, Stanza Storica, M7 R, Trial 3)

Seeking meaningful guidance, women had entrusted these learned figures with their most intimate secrets, and they could be bewildered by the attitudes confessors often displayed. In 1633, Angiola claimed she “shivered for 3 months” after the verbal abuse (ADDF, Vol.31, Processi). The unsolicited remarks and unwanted physical touch struck them.

The courage to speak up

It is undeniable that sexuality has always been cultural, framed by moral codes and political agendas that are constantly being negotiated. Women have been endlessly policed; with their bodies and behaviour under constant scrutiny. However, history teaches us that women could be aware of their bodies and their sexual experiences. They discussed their doubts, and some stood up to harassment or abusive relationships. In the 18th century in Italy, Catholic women did not always have the language to frame abuse, but they were aware when, in the confessional, they did not experience an “honest” exchange, and at times they did not accept it. They could not prevent it, but they had the courage to act against it.

A culture of sexual abuse is hard to eradicate, but women can be vocal and achieve justice. The events of past centuries show that time was up then, as it still is now.

Author’s note: the parenthetical references in the text refer to physical records in the Vatican archives.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Giada Pizzoni has received a Marie Curie Fellowship.

ref. How Catholic women in 18th-century Italy defied sexual harassment in the confessional – https://theconversation.com/how-catholic-women-in-18th-century-italy-defied-sexual-harassment-in-the-confessional-270594

Comme pour le climat, le monde a besoin d’un panel d’experts pour affronter la crise des inégalités

Source: The Conversation – in French – By Joseph E. Stiglitz, Professor, Columbia Business School, Columbia University

Face à l’ampleur de l’aggravation des inégalités dans le monde, les pays ne devraient-ils pas s’unir pour créer un panel international sur cette question, sur le modèle du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), l’organisme des Nations unies créé pour évaluer les données scientifiques relatives au changement climatique ? L’idée de créer un groupe international sur les inégalités a été recommandée par le Comité extraordinaire du G20 d’experts indépendants sur les inégalités mondiales.

La réflexion qui sous-tend la création de ce panel est présentée dans un rapport remis au G20 par les experts de ce comité. Ils affirment que le panel proposé « aiderait les gouvernements et les agences multilatérales en leur fournissant des évaluations et des analyses faisant autorité sur les inégalités ». Il ne ferait pas recommandations directes aux pays. Il proposerait plutôt un ensemble de mesures politiques pouvant être utilisées pour lutter contre les inégalités. Joseph E. Stiglitz, président du panel et lauréat du prix Nobel, explique l’idée.

Quelles sont les principales conclusions du rapport sur les inégalités ?

Notre rapport s’est penché sur les recherches consacrées à l’état des inégalités. Les conclusions devraient tous nous alarmer. Les inégalités de richesse sont plus importantes que les inégalités de revenus. Elles se sont aggravées dans la plupart des pays au cours des 40 dernières années.

L’augmentation mondiale des revenus et des richesses pour les plus aisés est particulièrement inquiétante. Les plus riches accumulent des fortunes tandis que la vie des gens ordinaires stagne. Pour chaque dollar de richesse créé depuis l’an 2000, 41 cents sont allés aux 1 % les plus riches. Seul un centime est allé aux 50 % les plus pauvres.

Pour chaque dollar de richesse créé depuis l’année 2000, 41 centimes sont allés au 1 % des personnes les plus riches, et seulement 1 centime est allé aux 50 % les plus pauvres.

Cette concentration de richesse confère une influence massive sur l’économie et la politique. Elle menace les performances économiques et les bases mêmes de la démocratie.

Que recommande le rapport aux pays du G20 pour lutter contre les inégalités ?

Les inégalités résultent de choix. Il existe des politiques qui permettent de les réduire. Il s’agit notamment de proposer une fiscalité plus progressive, un allègement de la dette, une révision des règles du commerce mondial et une limitation des monopoles.

Notre comité a constaté que des progrès significatifs ont été réalisés dans le suivi de l’ampleur des inégalités, de leurs facteurs et des solutions politiques. Néanmoins, les décideurs politiques ne disposent toujours pas d’informations suffisantes, fiables ou accessibles sur les inégalités.

Il existe un besoin urgent d’institutions capables de produire des analyses solides sur les inégalités.

En 1988, les gouvernements ont créé le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) afin d’évaluer les données et de fournir des analyses rigoureuses pour aider les gouvernements à faire face à l’urgence climatique. Aujourd’hui, nous sommes confrontés à une urgence en matière d’inégalités et avons besoin d’un effort mondial similaire.

C’est pourquoi notre principale recommandation est de créer un groupe d’experts international sur les inégalités.

En vous appuyant sur ce rapport, que recommandez-vous à l’Afrique du Sud pour réduire les inégalités ?

L’Afrique du Sud a fait preuve d’un leadership extraordinaire en plaçant sa présidence du G20 sur la solidarité, l’égalité et la durabilité. Ce rapport en est la preuve. Nous espérons que l’Afrique du Sud continuera à défendre nos recommandations, en particulier la création d’un panel international sur les inégalités.

Notre comité a choisi de ne pas commenter les politiques spécifiques de certains pays. Mais le rapport propose plusieurs pistes qui peuvent réduire les inégalités. Il s’agit notamment de mesures nationales telles que le renforcement des lois sur la concurrence, la mise en place d’une réglementation favorable aux travailleurs, l’investissement dans les services publics et des politiques fiscales et budgétaires plus progressistes.

The Conversation

Joseph E. Stiglitz is chair of the G20 Extraordinary Committee of Independent Experts on Global Inequality.

Imraan Valodia receives funding from various agencies that support independent academic research

ref. Comme pour le climat, le monde a besoin d’un panel d’experts pour affronter la crise des inégalités – https://theconversation.com/comme-pour-le-climat-le-monde-a-besoin-dun-panel-dexperts-pour-affronter-la-crise-des-inegalites-270465

Garder son personnel vieillissant en emploi ? C’est faisable… à condition d’être plus flexible

Source: The Conversation – in French – By Diane-Gabrielle Tremblay, Professeure à l’Université TELUQ, Université du Québec, directrice de l’ARUC sur la gestion des âges et des temps sociaux et de la Chaire de recherche du Canada sur l’économie du savoir, Université TÉLUQ

Les travailleurs d’expérience ont beaucoup à apporter en restant en emploi. (Unsplash), CC BY-NC-ND

Plusieurs organisations affirment subir des pénuries de main-d’œuvre, mais quelles sont leurs pratiques de gestion et quels leviers pourraient-elles mettre en place pour conserver leur main-d’œuvre expérimentée ?

En 2022, j’ai réalisé deux études pour le compte du Comité consultatif des travailleurs et travailleuses âgés de 45 ans ou plus, une organisation composée d’entreprises et de syndicats situés au Québec. Une de ces enquêtes a été effectuée auprès d’un bassin de main-d’œuvre. Nous avons sondé plus de 2000 Québécois et Québécoises âgés de 50 à 75 ans, qu’ils soient actifs sur le marché du travail ou à la retraite, afin de connaître leurs aspirations professionnelles et les obstacles auxquels ils ont fait dans leur carrière.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


La deuxième enquête a été effectuée auprès de 279 organisations privées, publiques et sans but lucratif. Elle s’est penchée sur la manière dont ces organisations gèrent leurs employés expérimentés.

Premier constat : la gestion du vieillissement n’est pas bien abordée par les entreprises. En effet, seulement 37 % d’entre elles ont mis en place des mesures favorisant le maintien en emploi des personnes âgées de 50 ans et plus.




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Dans le secteur privé, ce chiffre est de 46 %, mais seulement 24 % dans le secteur public.

Les travailleurs âgés font toujours face à des préjugés. Plusieurs entreprises les licencient ou ne les incitent pas à rester.

Elles ne leur offrent plus de formation ni de projets ou de mandats intéressants et ne les invitent pas à encadrer les plus jeunes ou les nouveaux. Or, le mentorat peut inciter à rester en emploi et donner du sens au travail.

Les biais ou préjugés contre ce groupe d’âge concernent la capacité de trouver des solutions ou des innovations, ainsi que la maîtrise des nouvelles technologies. Toutefois, les entreprises reconnaissent le savoir-faire et l’engagement des travailleurs d’expérience, notamment en ce qui concerne les relations avec la clientèle.

Une personne sur deux disposée à prolonger sa carrière

Dans notre sondage effectué auprès des employés, 26 % des répondants retraités ont indiqué qu’ils avaient prolongé leur carrière.

Un cinquième aurait aimé le faire si cela avait été possible, mais la moitié n’avait aucun intérêt à rester en emploi, ce qui pose déjà une limite et confirme que l’allongement de la carrière ne peut constituer la solution unique à la pénurie de personnel.

C’est tout de même une option pertinente, puisque la moitié de la main-d’œuvre est intéressée. Mais il existe des obstacles.

La culture de la retraite commence à reculer dans certains secteurs, puisque l’âge moyen de la retraite au Québec a augmenté dans les dernières années. Mais la Covid a eu des effets inverses dans certains secteurs, où les risques de santé et de contagion sont plus importants pour les personnes âgées.

Les obstacles, comme les incitatifs à quitter ou à rester en emploi varient selon le secteur : le privé, le public, ou un OSBL.




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Quels sont les facteurs qui poussent les personnes vieillissantes à ne pas envisager de prolonger leur carrière ? Dans 30 % des cas, il s’agit de projets de voyage ou de bénévolat. Dans 21 % des cas, c’est la retraite de leur conjoint ou conjointe qui entre en jeu. Dans 12 % des cas, les employés — surtout des femmes — prennent leur retraite pour s’occuper des petits-enfants ou d’un proche.

Les réalités familiales interviennent pour les femmes (conjoint, petits enfants…), mais aussi le bénévolat. Ces activités contribuent à la construction de l’identité, que le travail ne permet peut-être plus, ou pas toujours.

Nos résultats révèlent que 38 % des répondants ne veulent plus travailler, dont 6 % qui ne supportent plus leur emploi.

Les obstacles au maintien en emploi

Notre enquête auprès de la main-d’œuvre montre que 37 % des répondants en emploi ont eu la possibilité de prendre une préretraite, ce qui incite à quitter l’emploi plus tôt, avec des conditions avantageuses.




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Pour 42 %, les répondants affirment qu’il était financièrement possible de prendre leur retraite. 38 % évoquent des motifs personnels, 36 % la surcharge et la fatigue, 28 % la charge mentale trop lourde, et 26 % indiquent des problèmes de santé.

Les femmes ont été plus nombreuses que les hommes à évoquer une charge mentale trop lourde (34 % contre 22 % chez les hommes) pour justifier leur décision. Elles ont aussi été plus nombreuses à invoquer la prise de retraite par le conjoint (20 % contre 8 %), la santé d’un membre de la famille (12 % contre 6 %) et la pandémie de Covid-19 (9 % contre 4 %).


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Les mesures pour le maintien en emploi

D’après les conclusions, ce qui motiverait le plus la main-d’œuvre à rester en poste serait une retraite progressive sans obligation de départ (54 %).

En deuxième position, on trouve l’opportunité de quitter la vie active et de continuer à travailler pour l’entreprise en tant que travailleur autonome (52 %).

Enfin, la possibilité de prendre sa retraite et de reprendre un emploi similaire ou différent, à temps plein ou partiel, arrive en troisième position (46 %).

En outre, 45 % des répondants évoquent l’option de prendre leur retraite et de faire partie d’une banque d’experts consultables à la demande.

En ce qui concerne l’organisation du travail, c’est la transmission de compétences et de connaissances, ou de « savoir-faire », qui incite le plus les travailleurs à demeurer en poste (55 %).

L’adaptation ou la réduction de la charge physique de travail vient en deuxième place avec 45 %, puis l’exercice d’un rôle de formateur ou d’encadrement (44 %).

Il serait également souhaitable de pouvoir suivre des formations ou des ateliers de perfectionnement après 50 ans (42 %), d’ajuster le temps consacré à une tâche donnée (40 %) et de diminuer ou d’adapter la charge mentale au travail (39 %). Par charge mentale, nous entendons l’intensification du travail relié à la planification, la recherche de données, la rédaction, etc.

Agir sur l’organisation du travail

Les entreprises ne peuvent pas lutter contre les facteurs personnels ou familiaux, mais elles peuvent agir sur l’organisation du travail pour réduire la charge physique et mentale. Elles peuvent aussi développer diverses formes de réduction du temps de travail, telles qu’une semaine de quatre jours ou des vacances plus longues. Elles peuvent également offrir des horaires flexibles, des banques d’heures ou la possibilité de répartir et de faire varier les heures de travail sur une année.

Il est intéressant de noter que d’autres groupes d’employés souhaitent également des ajustements dans leur horaire de travail pour des raisons variées : les jeunes pour étudier, faire du sport ou voyager, les parents pour concilier travail et famille, et les plus âgés pour s’adonner à d’autres activités, parfois des voyages, du bénévolat ou du sport.

L’organisation peut donc offrir les mêmes mesures à tous, évitant ainsi les allégations de favoritisme en fonction de l’âge. De plus, elle pourrait accorder une plus grande reconnaissance, confier des missions stimulantes et insuffler un véritable sens au travail aux travailleurs expérimentés, ce qui fait souvent défaut dans de nombreux milieux.

Seules de telles mesures permettront aux organisations de retenir leur main-d’œuvre plus âgée. Depuis quelques années, nous présentons les résultats de ces études aux entreprises pour qu’elles changent leurs pratiques. De plus, l’état devrait envisager de mettre en place des programmes visant à faciliter l’implantation de telles mesures favorisant le maintien en poste.

La Conversation Canada

Diane-Gabrielle Tremblay a reçu des financements du gouvernement du Québec.

ref. Garder son personnel vieillissant en emploi ? C’est faisable… à condition d’être plus flexible – https://theconversation.com/garder-son-personnel-vieillissant-en-emploi-cest-faisable-a-condition-detre-plus-flexible-244904

Comment les élèves apprennent : faire dialoguer science et société pour mieux les accompagner

Source: The Conversation – France (in French) – By Anais Racca, Post-doctorante, Sciences Cognitives Avec et Pour la Société (ANR SCAPS), Université Marie et Louis Pasteur (UMLP)

Comment accompagner un élève durant ses devoirs ? Ce type de problématique éducative nécessite de tenir compte des savoirs scientifiques, des pratiques pédagogiques et des expériences vécues par les élèves et leurs familles. Un programme de recherche croise ces approches pour mieux éclairer les mécanismes d’apprentissage des enfants.


Un mardi soir, à Besançon, familles, enseignantes et enseignants, étudiantes et étudiants, membres du monde de la recherche et simples curieux se retrouvent pour une soirée autour des sciences cognitives.

Pendant que les adultes échangent avec une chercheuse autour des stratégies les plus efficaces pour mémoriser, dans la salle voisine, leurs enfants fabriquent un cerveau en pâte à modeler et découvrent comment les informations circulent du cerveau à la main. À la sortie, les participants repartent avec de nouvelles connaissances sur la manière dont on apprend, et leurs questions nourrissent la réflexion des chercheuses et chercheurs.

Organisées chaque mois dans le cadre du cycle Questions d’éducation, ces rencontres illustrent une manière de faire dialoguer des mondes qui se côtoient sans toujours se comprendre. Le parti pris est clair : l’intelligence collective est essentielle pour affronter les problématiques éducatives, trop complexes pour être résolues sans croiser les regards.

Croiser les regards autour des questions éducatives

Pourquoi certains élèves, pourtant motivés, ont-ils des difficultés à l’école ? Comment accompagner les élèves durant leurs devoirs ? Ce type de problématique éducative est complexe : elle nécessite de tenir compte des savoirs scientifiques, des pratiques pédagogiques et des expériences vécues par les élèves et leurs familles. Croiser ces regards, ceux des chercheurs et chercheuses, du monde enseignant, des parents et des élèves, c’est précisément ce que nous cherchons à faire avec le programme SCAPS – Sciences Cognitives Avec et Pour la Société.

L’hypothèse qui guide ce programme est qu’en confrontant expertises scientifiques, pratiques professionnelles et expériences familiales, il devient possible d’aborder plus finement les questions éducatives et d’y apporter des réponses mieux adaptées.

Une étude récente publiée dans Scientific Reports par Baumann et ses collaborateurs montre que la diversité des compétences et des approches peut certes freiner la coordination lorsqu’une tâche est simple, mais qu’elle devient un atout majeur lorsqu’une tâche est complexe et que les échanges entre membres sont riches et fréquents.

Autrement dit, lorsqu’un problème est difficile, plus les interactions entre les membres d’un groupe sont nombreuses et de qualité, plus la diversité devient un levier d’efficacité collective. Dans ces conditions, les différences de compétences et de perspectives cessent d’être un obstacle pour devenir une ressource, permettant d’éviter les impasses et d’explorer des solutions nouvelles.

Une démarche participative

Si les questions éducatives gagnent à être abordées collectivement, encore faut-il créer des situations où ce dialogue peut réellement se déployer. Concrètement, le programme s’organise autour de deux dynamiques complémentaires, avec l’objectif de comprendre ensemble pour construire ensemble.

Une exposition interactive intitulée « L’expo qui prend la tête » a par exemple été conçue par des chercheuses et des médiatrices du service sciences, arts et culture de l’Université Marie-et-Louis-Pasteur. Familles, groupes scolaires et curieuses et curieux découvrent et testent, avec de réelles mises en situation, comment ils et elles mémorisent.

Comment mieux apprendre, cette question est également posée dans des groupes de pratiques, où des enseignantes et enseignants volontaires analysent leurs démarches pédagogiques à la lumière de la recherche et testent en classe des stratégies – comme la pratique de l’espacement des apprentissages – avant d’en discuter les effets avec des chercheurs et des enseignants formés aux sciences cognitives. Ce dialogue permet de faire un lien direct entre recherche et terrain.

C’est à partir de ces pistes, et parfois de sollicitations directes des familles ou des enseignants, que naissent ensuite des projets de recherches participatives où élèves, parents et/ou enseignants contribuent à formuler les questions, à remonter des observations ou à interpréter les résultats.

Donner la parole aux enfants

Pour comprendre ce qui se joue réellement à l’école, il faut écouter celles et ceux qui y apprennent au quotidien. Dans cette perspective, nous avons mené des ateliers conversationnels avec 127 élèves du CE2 au CM2 afin de recueillir leurs perceptions de l’école, des différentes matières abordées, des évaluations et des devoirs. Leur parole donne accès à un savoir situé, souvent négligé, qui permet d’affiner, et parfois de déplacer, nos hypothèses de recherche.

Des constats saillants émergent de ces échanges.

Par exemple, des consignes d’apprentissage similaires peuvent mobiliser des processus cognitifs très différents. Pour une même consigne – « recopie un mot pour l’apprendre » –, certains élèves recopient avec le modèle sous les yeux, d’autres de mémoire. Du point de vue de la recherche, ce détail change tout : la première pratique relève de la simple répétition, la seconde mobilise la pratique du rappel, deux mécanismes aux effets très différents sur la mémorisation. Ces variations fines, peu visibles depuis l’extérieur, éclairent pourquoi des pratiques a priori similaires produisent des effets différents.

D’autre part, les croyances des élèves sur l’intelligence semblent dépendre des matières scolaires, mais aussi des formes d’évaluation associées. Les arts plastiques et le sport sont jugés moins exigeants intellectuellement par les enfants, parce que généralement, quoi qu’ils ou elles fassent, « c’est toujours bien ! »

Cela suggère une piste rarement explorée : le lien entre les modalités d’évaluation d’une matière et la manière dont les élèves construisent leurs représentations de l’intelligence. Autrement dit, ce n’est peut-être pas la matière elle-même, mais la façon dont elle est évaluée qui façonne ces représentations.

Ces témoignages vont au-delà d’un simple constat. Si certains font directement écho à des phénomènes bien documentés en sciences cognitives, ils permettent également d’ouvrir des questions nouvelles et d’ajuster nos modèles à la réalité scolaire.

Des défis à relever

Ce type de dispositifs illustre la force de l’intelligence collective pour éclairer les questions éducatives. Mais lorsque l’on passe du dialogue à la co-construction de projets de recherche, de nouveaux défis apparaissent.

Co-construire suppose en effet de concilier des temporalités, des objectifs et des contraintes très différentes : celles des enseignantes et enseignants, pris dans les exigences du quotidien scolaire ; celles des familles, qui cherchent des réponses concrètes aux difficultés rencontrées par leurs enfants ; et celles des chercheuses et chercheurs, qui doivent garantir la validité scientifique des protocoles et la qualité des données recueillies.

Les projets collaboratifs menés en éducation montrent cependant que ces différences peuvent être une force lorsque les rôles sont clarifiés dès le départ et que chacun peut apporter son expertise à l’élaboration du projet. Les recherches en sciences participatives soulignent d’ailleurs que ces démarches renforcent l’engagement, la compréhension de la démarche scientifique et parfois même les compétences des participants, à condition de garantir un cadre clair, une accessibilité réelle et un sens partagé.

Ces défis ne sont donc pas des obstacles, mais plutôt les conditions à prendre en compte pour permettre à la co-construction, avec le monde enseignant, les familles et les élèves, de produire des projets à la fois scientifiquement solides et réellement utiles au terrain.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a eu lieu du 3 au 13 octobre 2025), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Intelligence(s) ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Anais Racca a reçu des financements de l’ANR – ANR-23-SSAI-0021

Laurence Picard a reçu des financements de l’ANR – ANR-23-SSAI-0021

Marie Mazerolle a reçu des financements de l’ANR – ANR-23-SSAI-0021

ref. Comment les élèves apprennent : faire dialoguer science et société pour mieux les accompagner – https://theconversation.com/comment-les-eleves-apprennent-faire-dialoguer-science-et-societe-pour-mieux-les-accompagner-270217

Réduire l’usage des pesticides : quand les agriculteurs s’inspirent de leurs pairs

Source: The Conversation – France (in French) – By Rose Deperrois, Doctorante en économie, Inrae; Université Grenoble Alpes (UGA)

S’inspirer de ses semblables et changer ainsi ses habitudes, c’est quelque chose qui s’observe souvent pour tout type de comportement. C’est aussi un levier d’action non négligeable pour réduire les pesticides, quand les injonctions perçues comme « venant d’en haut » font parfois freiner des quatre fers les premiers concernés.


Qu’il s’agisse de se mettre au vélo pour aller travailler, d’arrêter de fumer ou bien de découvrir un nouveau genre musical, nos vies sont ponctuées de changements inspirés par ceux qui nous entourent. Nos habitudes se transforment rarement seules : elles se propagent, s’imitent, s’apprennent. C’est aussi le cas pour les agriculteurs, qui s’inspirent des expériences de leurs proches pour faire évoluer leurs propres pratiques. Ce processus de diffusion des connaissances et d’influence au sein de réseaux de pairs est désigné par le concept d’apprentissage social.

Prendre en compte ces effets de pairs dans la conception de politiques publiques agricoles offre une piste prometteuse pour la promotion de pratiques économes en pesticides, dont les effets néfastes sur la santé et l’environnement ont été largement documentés par la communauté scientifique.

Plusieurs études se sont déjà penchées sur l’importance de l’apprentissage social dans l’évolution des comportements, et notamment des changements de pratiques des agriculteurs. Les économistes Benyishay et Mobarak montrent ainsi que les agriculteurs sont plus susceptibles d’adopter une nouvelle technologie agricole si celle-ci leur est présentée et expliquée par d’autres agriculteurs qui leur ressemblent.

Cette transmission entre pairs est prometteuse au vu de la difficulté à faire changer les pratiques des agriculteurs. Les programmes agro-environnementaux fondés sur des subventions individuelles censées rémunérer l’effort environnemental des exploitants sont souvent perçus comme des normes arbitraires imposées d’en haut par des acteurs déconnectés des enjeux agricoles réels, et se soldent en effet régulièrement par des échecs.

C’est particulièrement vrai pour les pratiques économes en pesticides, qui cristallisent les tensions entre modèle productiviste et modèle durable, rendant leur adoption complexe à généraliser.

Dans ce contexte, notre travail s’est donc interrogé sur la capacité de l’apprentissage social à générer un bénéfice environnemental. Et s’il était un levier efficace pour diminuer l’usage des pesticides ? C’est ce que nous avons pu démontrer, sur la base d’une étude de cas d’un programme agro-environnemental d’un genre nouveau, fondé sur un réseau d’agriculteurs volontaires : le programme DEPHY.

DEPHY, laboratoire d’un changement de modèle

Cette initiative a été lancée en 2010 au sein du plan Écophyto, un dispositif affichant l’objectif ambitieux d’une réduction de 50 % de l’usage des pesticides avant 2018. Le programme Démonstration, Expérimentation et Production de références sur les systèmes économes en PHYtosanitaires (DEPHY) est un réseau de 3 000 exploitations agricoles engagées dans une démarche volontaire de réduction des pesticides. Celles-ci ont pu bénéficier d’une assistance technique gratuite et de conseillers spécialisés pour repenser leurs utilisations de pesticides. Le but ? Proposer des trajectoires concrètes de changements de pratiques, issues de l’expérience des agriculteurs.

DEPHY permet ainsi d’expérimenter, sur plusieurs années, une combinaison de pratiques alternatives, telles qu’une amélioration des rotations des cultures afin de perturber le cycle des ravageurs, l’optimisation de la densité des semis et l’espacement des rangs pour favoriser la bonne santé des plantes, la production de différentes variétés de cultures pour réduire la pression des maladies, mais aussi la sélection de variétés à maturité précoce.

D’autres techniques sont explorées, comme le remplacement des pesticides par des outils mécaniques ou encore l’usage des méthodes de biocontrôle qui placent les mécanismes naturels et les interactions entre espèces comme instruments phares de la protection des cultures.

Le programme repose également sur le partage de connaissances produites par les expérimentations des fermes DEPHY. Lors d’une journée de démonstration, la ferme engagée dans le programme DEPHY accueille d’autres agriculteurs qui peuvent ensuite tester chez eux les méthodes qu’ils ont découvertes lors de leur visite. Au fil du temps, la pratique peut ainsi se répandre dans tout le secteur : c’est l’effet domino du bouche-à-oreille agricole.

Impacts du programme

Si les actions mises en place n’ont pas permis, pour l’instant, la diminution de moitié qui était visée, les résultats de ce programme démontrent néanmoins une certaine efficacité, avec une baisse de 18 % à 38 % de l’usage des pesticides dans les exploitations participantes entre la période précédant l’implantation de DEPHY et la moyenne 2018-2020.

En France, dix cultures concentrent 90 % des usages de pesticides. Notre étude a choisi de se focaliser sur la filière « grandes cultures, polyculture, élevage », qui a vu l’usage de pesticides baisser de 26 % en moyenne au sein des agriculteurs DEPHY. Cette filière représente approximativement 67 % de l’usage des pesticides en France, elle est donc particulièrement stratégique pour examiner la réduction des pesticides au niveau français.

Dans ce contexte, nous avons ainsi tâché d’évaluer les retombées de ce programme en distinguant ses effets chez les agriculteurs directement impliqués et ceux constatés chez les observateurs actifs. Nous avons ainsi voulu répondre à une question cruciale : comment généraliser les pratiques économes en pesticides au-delà du cercle restreint d’agriculteurs DEPHY ?

Les « agriculteurs observateurs » qui ont pu se rendre à des journées de démonstration étaient environ trois fois plus nombreux que les participants.

Résultat du programme DEPHY ou motivation initiale ?

On pourrait cependant rétorquer que les agriculteurs qui ont participé à DEPHY, ou bien qui sont allés observer ce programme étaient tous volontaires : ils étaient donc sans doute déjà intéressés par l’agroécologie et auraient peut-être modifié leurs pratiques de toute manière. Dans ce cas, les performances observées au sein du réseau refléteraient moins l’efficacité du dispositif lui-même que le profil particulier de ses participants.

Afin d’éviter ce biais, nous avons construit des groupes d’exploitations comparables en tous points – taille, type de production, contexte géographique et économique – ne différant que par la proportion de fermes engagées, directement ou indirectement, dans le programme.

L’analyse statistique de ces groupes, fondée sur les enquêtes du Ministère en charge de l’agriculture et de l’alimentation conduites entre 2006 et 2021, montre que les baisses observées dans l’usage des pesticides ne peuvent être attribuées aux seules caractéristiques initiales des agriculteurs, mais traduisent un effet réel de diffusion des pratiques agroécologiques.

Changer les pratiques, une visite à la fois

Au final, les résultats de notre étude mettent en avant l’impact de l’apprentissage social. Ce dernier, qui se manifeste ici par une baisse de l’usage des pesticides chez les agriculteurs observateurs après leur visite dans des exploitations DEPHY, est quantifiable : une augmentation de 1 % de la proportion d’observateurs dans un groupe d’exploitations agricoles réduit ainsi l’usage moyen de pesticides de ce groupe de 0,05 % à 0,07 % entre la période pré-programme (2006-2011) et la période post-programme (2017-2021). En extrapolant, cela signifierait que doubler la proportion d’observateurs (une augmentation de 100 %) dans un groupe reviendrait à réduire de 5 % à 7 % l’usage moyen de pesticides dans ce groupe, simplement en organisant plus de visites.

Avec de tels résultats, le programme DEPHY présente un rapport coûts-bénéfices particulièrement intéressant pour réduire l’usage des pesticides. Augmenter les visites des exploitations participantes au programme DEPHY semble prometteur au vu de la force des résultats obtenus : un coût supplémentaire minime pour une réduction conséquente de l’usage des pesticides. L’apprentissage social apparaît ainsi comme un levier efficace, que les pouvoirs publics gagneraient certainement à déployer plus largement afin d’accompagner un changement plus global de notre modèle agricole.


Solal Courtois-Thobois et Laurent Garnier ont participé à la rédaction de cet article.

The Conversation

Rose Deperrois a reçu un financement de thèse de l’Office Français de la Biodiversité (OFB).

Adélaïde Fadhuile a reçu un financement de l’ANR pour le projet FAST – Faciliter l’Action publique pour Sortir des pesTicides (référence 20-PCPA-0005) et IDEX UGA (référence 15-IDEX-0002).

Julie Subervie a reçu un financement de l’Agence Nationale de la Recherche pour le projet FAST – Faciliter l’Action publique pour Sortir des pesTicides (référence 20-PCPA-0005).

ref. Réduire l’usage des pesticides : quand les agriculteurs s’inspirent de leurs pairs – https://theconversation.com/reduire-lusage-des-pesticides-quand-les-agriculteurs-sinspirent-de-leurs-pairs-269965

Sans tabac, les campus universitaires respirent mieux, mais les initiatives restent limitées en France

Source: The Conversation – France in French (3) – By Karine Gallopel-Morvan, professeur santé publique, École des hautes études en santé publique (EHESP)

Parmi les mesures qui ont fait leurs preuves pour réduire le tabagisme, figure la mise en place de lieux où il est interdit de fumer et de vapoter. C’est le cas des campus universitaires sans tabac. Alors que leur efficacité est démontrée à l’international, ils restent peu développés en France. On fait le point à l’occasion du Mois sans tabac.


D’après les chiffres de Santé publique France, en 2024, 25 % des Français âgés de 18 à 75 ans déclaraient fumer occasionnellement ou régulièrement, dont 18,2 % quotidiennement. Chez les plus jeunes, 18 % des 18-29 ans sont fumeurs quotidiens (contre 29 % en 2021).

Bien que la consommation de tabac ait fortement diminué dans notre pays depuis 2016, ces chiffres restent supérieurs à ceux observés dans d’autres pays industrialisés, comme la Grande-Bretagne, le Canada ou les États-Unis (moins de 10 % à 15 % de prévalence tabagique), ou encore la Nouvelle-Zélande qui affiche seulement 6,8 % de fumeurs au quotidien chez les adultes en 2024-2025.

Tabac : des conséquences sur la santé, l’environnement et l’économie

Ce tabagisme encore élevé a des conséquences sanitaires, environnementales et économiques importantes en France. Il est en effet responsable d’environ 75 000 décès par an, soit 13 % de la mortalité totale, et est associé à un tiers des cas de cancer, ce qui en fait la première cause de mortalité évitable en France.

Par ailleurs, les mégots, composés de microplastiques et de substances toxiques, contribuent à la pollution des sols et des eaux, affectant la qualité de l’air et la chaîne alimentaire.

Enfin, le coût social annuel du tabac est estimé à 156 milliards d’euros, ce qui représente une charge importante pour la société.

Pour des lieux sans tabac, notamment des campus universitaires

Pour lutter contre le tabagisme, la Convention-cadre de lutte antitabac (CCLAT), proposée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en 2003, recommande différentes mesures probantes pour réduire la prévalence : hausses fortes et répétées des prix du tabac, aides à l’arrêt facilement disponibles pour les fumeurs, interdiction de vente de tabac aux mineurs, campagnes médias, paquet neutre, développement des lieux sans tabac, dont les campus et écoles de santé sans tabac proposés dans le Programme national de lutte contre le tabac (PNLT 2023-2027).

Ces derniers se caractérisent par une interdiction totale de fumer et de vapoter sur l’ensemble des lieux d’enseignement supérieur (intérieur et extérieur). Ils s’accompagnent d’aides à l’arrêt du tabac proposées aux usagers sur site, d’actions de communication régulières, d’ambassadeurs qui sillonnent le campus sans tabac pour aider à le faire respecter et informer sur les aides disponibles pour arrêter, d’ateliers de gestion du stress, et d’évaluations du dispositif.

En France, le développement des campus sans tabac reste très limité en comparaison avec les États-Unis, le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande où une majorité, voire tous les lieux d’enseignements supérieurs, sont sans tabac et sans vapotage.

Pourtant, une enquête réalisée par l’Observatoire national de la vie étudiante en 2024 indique que, parmi les étudiants ayant répondu au questionnaire, 16 % fument, dont 6 % quotidiennement. Ainsi si les campus sans tabac étaient développés plus massivement en France, cela pourrait contribuer à réduire le tabagisme des étudiants qui fréquentent l’enseignement supérieur.

L’impact positif des campus sans tabac

En effet, de nombreuses recherches menées sur l’effet des campus sans tabac révèlent plusieurs impacts positifs.

  • Pour les fumeurs : ces espaces encouragent les étudiants et les salariés à réduire ou arrêter leur consommation, tout en favorisant le recours aux dispositifs d’aide à l’arrêt disponibles sur place. Ils limitent également l’initiation au tabac et multiplient les tentatives d’arrêt.

  • Pour la communauté : les campus sans tabac sont bien acceptés, y compris par les fumeurs. Ils contribuent à dénormaliser le tabagisme, améliorent la connaissance des risques liés au tabac et réduisent les croyances favorables à son usage.

  • Pour l’environnement : ces dispositifs sont favorables à l’environnement car ils améliorent la pollution liée aux mégots, diminuent l’exposition à la fumée passive (à l’entrée des bâtiments) et réduisent les coûts de nettoyage des lieux dans l’enseignement supérieur. Ils s’inscrivent aussi dans une démarche de développement durable pour les universités.

  • Pour la société : en réduisant la visibilité du tabac, les lieux d’enseignement supérieur deviennent des modèles en matière de promotion de la santé, participant ainsi à changer l’image de ce produit.

Des initiatives limitées dans l’enseignement supérieur français

À notre connaissance, l’École des hautes études en santé publique (EHESP) a été le premier lieu d’enseignement supérieur en France à mettre en place un campus sans tabac le 31 mai 2018. Une vingtaine se sont lancés depuis, en particulier les facultés de médecine/campus santé (Rennes, Reims, Lille, Brest, Bordeaux, Clermond-Ferrand, Dijon entre autres) dont les doyens se sont montrés motivés par l’initiative.

Au-delà des objectifs décrits précédemment, l’EHESP a également développé son campus sans tabac pour sensibiliser et motiver les futurs managers des établissements sanitaires et médico-sociaux que l’école forme à mettre en place, dans leurs futurs lieux d’exercice professionnel, des hôpitaux et des Ehpad sans tabac.

Les évaluations du campus sans tabac de l’EHESP montrent que c’est un dispositif qui fonctionne et qui est bien accueilli par les étudiants. Ainsi un sondage réalisé entre 2018 et 2025 à chaque rentrée universitaire (n = 2 532 étudiants, taux de réponse de près de 57 %) indique que son acceptabilité est très forte : 96,7 % des étudiants y sont favorables, dont 91,4 % de fumeurs (-article en cours de soumission- K. Gallopel-Morvan, E. Gnonlonfin, J. Raude, J. Hoek, N. Sirven, « Breaking new ground in tobacco control : Student reactions to France’s first smoke-Free campus », BMC Public Health).

Les raisons évoquées de ce soutien des usagers apprenants sont la cohérence du campus sans tabac avec les missions d’une école de santé publique, la protection contre la fumée du tabac et l’incitation à arrêter de fumer. Il est intéressant de souligner que ce soutien a augmenté significativement entre 2018 et 2025, certainement un effet de la baisse de la consommation, notamment chez les jeunes, et de la dénormalisation du tabac dans notre société.

Des outils pratiques fondés sur l’évidence scientifique pour accompagner les établissements post-bac

Forte de son expérience des campus sans tabac, l’EHESP a lancé différentes initiatives pour aider à les faire connaître et les déployer en France :

  • Le programme national PRODEVCAMPUS (« Promouvoir et développer les campus universitaires sans tabac en France ») propose, depuis 2023, d’accompagner d’autres lieux d’enseignement supérieur dans cette démarche.

À travers un site Internet dédié (campus-sans-tabac.ehesp.fr), l’école met à disposition des outils pratiques (logos, affiches, brochures) et des formations, afin de faciliter la transition vers des campus sans tabac.

Ces ressources s’appuient sur des données scientifiques, les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé et l’expertise de l’EHESP. Le site propose une méthodologie clé en main, permettant aux établissements post-bac de gagner en efficacité et d’encourager une dynamique collective entre les écoles. Il s’adresse aussi à toute personne engagée en santé publique, souhaitant contribuer à des campus plus sains, plus propres et alignés sur le Programme national de lutte contre le tabac 2023-2027.

  • La signature de conventions en 2025 avec la Conférence des grandes écoles et France Universités pour inviter leurs membres à mettre en place des campus sans tabac.

  • L’encadrement de deux doctorats sur ce sujet afin d’asseoir le dispositif sur la recherche, ce qui a donné lieu à deux thèses : celle de Diane Geindreau sur “Le rôle des leaders d’opinion dans la dénormalisation du tabac en France : application aux campus sans tabac et aux hausses de taxes” (financement INCa) et celle d’Étienne Gnonfonlin, dont la soutenance est à venir en décembre 2025, sur l’”Évaluation des politiques de campus sans tabac : analyse de leurs effets et des processus sous-jacents influençant les connaissances, attitudes et comportements des usagers face au tabagisme” (financement Ligue nationale contre le cancer).


Le programme de recherche PRODEVCAMPUS (Promouvoir et développer les campus sans tabac en France) est financé par l’Institut national du cancer (INCa/16312), la Ligue nationale contre le cancer, l’ARS Bretagne et le Fonds de lutte contre les addictions.

The Conversation

Karine Gallopel-Morvan a reçu des financements de l’INCa, l’IRESP, JApreventNCDs, le Fonds de lutte contre les addictions, la Ligue contre le cancer, Ramsay fondation et l’ARS Bretagne.

ref. Sans tabac, les campus universitaires respirent mieux, mais les initiatives restent limitées en France – https://theconversation.com/sans-tabac-les-campus-universitaires-respirent-mieux-mais-les-initiatives-restent-limitees-en-france-269830