Attaque, défense, digestion… les venins de fourmis révèlent enfin leurs secrets

Source: The Conversation – France in French (2) – By Axel Touchard, Chercheur, Inrae; Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Les venins de fourmis commencent à révéler leurs secrets. Ils sont longtemps restés dans l’ombre, car la quantité produite par chaque individu est très faible, mais de nouvelles techniques permettent de les analyser et de comprendre leur fascinante complexité.


En étudiant des espèces de fourmis de la forêt amazonienne de Guyane, nos recherches mettent en lumière une diversité et une sophistication inattendues largement façonnées par les proies qu’elles consomment, leur socialité mais aussi par la nécessité de se protéger contre les prédateurs. Ces résultats, publiés dans Molecular Ecology et dans Science, offrent un nouvel éclairage sur l’évolution des venins chez les insectes sociaux.

Nous avons découvert que toutes les fourmis d’une même colonie ne possèdent pas une composition de venin identique. Chez les fourmis légionnaires, le venin des soldats contient des enzymes digestives, probablement impliquées dans la prédigestion des proies. Chez la fourmi Neoponera goeldii, le venin contient une molécule qui imite une hormone de vertébré, provoquant une douleur immédiate pour dissuader les prédateurs.

Des venins encore largement méconnus

Les venins sont des mélanges complexes de dizaines voire de centaines de molécules biologiquement actives utilisées pour immobiliser des proies et se défendre. Ils contiennent des molécules appelées « toxines », souvent des protéines, qui perturbent rapidement des fonctions vitales, telles que la transmission nerveuse ou la coagulation sanguine.

Les recherches se sont surtout concentrées sur les grands animaux venimeux, comme les serpents, les scorpions ou les araignées. Cela s’explique par la quantité de venin qu’ils produisent, mais aussi par leur dangerosité pour l’humain. Aujourd’hui, ces venins sont également étudiés pour leur potentiel thérapeutique, car certaines toxines ont déjà inspiré des médicaments commercialisés. Une molécule issue du venin d’une vipère d’Amazonie (Bothrops jararaca) a, par exemple, conduit au développement du Captopril, un médicament aujourd’hui largement prescrit dans le traitement de l’hypertension artérielle.

Historiquement, le tout premier composé de venin à avoir été caractérisé est l’acide formique, isolé à partir de la distillation des fourmis du genre Formica par John Wray en 1670. Si presque toutes les fourmis sont venimeuses, toutes ne piquent pas. Certaines projettent des substances chimiques, souvent à base d’acide formique ou d’autres composés volatils. Environ la moitié des espèces possèdent toutefois un aiguillon fonctionnel comparable à celui des guêpes et des abeilles, leur permettant d’injecter un venin riche en protéines.

Ces venins sont longtemps restés peu étudiés. La raison en est simple : chaque fourmi ne produit que quelques nanolitres de venin, ce qui rend leur collecte et leur analyse difficiles. Pourtant, avec presque 15 000 espèces décrites, les fourmis constituent un immense réservoir de diversité chimique encore largement inexploré.

Un défi technique pour les scientifiques

Avant d’étudier les venins, les chercheurs doivent d’abord prospecter dans la forêt afin de localiser les espèces et collecter les colonies. Les fourmis occupent en effet toutes les strates de l’écosystème terrestre, du sous-sol jusqu’à la canopée, et certaines espèces peuvent s’avérer particulièrement difficiles à trouver.

Une fois au laboratoire, les fourmis sont disséquées individuellement sous loupe binoculaire. À l’aide de pinces extrêmement fines, notre équipe de recherche extrait les réservoirs à venin. Des dizaines, voire des centaines d’individus sont souvent nécessaires pour obtenir une quantité de venin suffisante pour les analyses.

La composition du venin est étudiée grâce à des techniques de pointe : la spectrométrie de masse identifie précisément les protéines présentes, tandis que le séquençage des ARN permet de lire les instructions génétiques utilisées par les fourmis pour les produire. En combinant ces méthodes, nous pouvons relier chaque molécule à son gène, révélant toute la richesse chimique de ces venins.

Chez les fourmis légionnaires, une division des tâches jusqu’au venin

Parmi les espèces étudiées, nous nous sommes intéressés aux fourmis légionnaires (Eciton hamatum), dont le venin n’avait encore jamais été exploré. Ces fourmis se distinguent par leur mode de vie nomade : elles ne construisent pas de nid fixe, ce qui les rend particulièrement vulnérables aux prédateurs.

Pour y faire face, elles ont développé une organisation sociale très spécialisée. Certaines ouvrières, appelées « soldats », ont des mandibules hypertrophiées en forme de crochet qu’elles utilisent pour pincer efficacement les vertébrés susceptibles de les attaquer. Les autres ouvrières, appelées « minors », assurent l’ensemble des tâches de la colonie tout en participant également à sa défense. Ainsi, toutes les fourmis légionnaires disposent d’un venin douloureux. Ces insectes sont également de redoutables prédatrices : elles organisent des raids massifs, parfois mobilisant des milliers d’individus, pour capturer une grande variété de proies, principalement d’autres fourmis, des guêpes, mais aussi des araignées et parfois de petits vertébrés, comme des lézards.

L’étude du venin de la fourmi légionnaire a montré que celui des soldats présente une composition en protéines plus simple que celui des autres ouvrières. Tous ces venins provoquent une douleur chez les vertébrés, mais seul celui des soldats est capable de paralyser efficacement les insectes. Plus surprenant encore, ce venin contient également des enzymes digestives, les chymotrypsines. Cela suggère que le venin ne sert pas uniquement à immobiliser les proies ou à provoquer de la douleur, mais qu’il pourrait aussi contribuer à leur prédigestion.

Cette hypothèse prend tout son sens lorsque l’on considère le cycle de vie de ces fourmis. Les colonies alternent entre une phase statique d’environ vingt jours, durant laquelle elles restent en bivouac, chassent intensivement tandis que la reine pond massivement, et une phase nomade d’environ quinze jours, marquée par le déplacement quotidien de la colonie pour répondre aux besoins alimentaires élevés des larves nouvellement écloses. Or, les fourmis adultes ne peuvent consommer que des liquides, car leur système digestif filtre les particules solides. Ce sont donc les larves qui digèrent habituellement les proies. Mais lors de la phase statique, les larves sont rares, voire absentes. En temps normal, ce sont donc les larves qui assurent la digestion des proies. Nous avançons ainsi l’hypothèse que les enzymes présentes dans le venin des soldats permettraient de prédigérer les proies, facilitant ainsi l’alimentation des adultes, même en l’absence de larves.

Imiter son ennemi pour mieux se défendre

Une autre stratégie a été mise en évidence chez la fourmi Neoponera goeldii. Son venin contient en effet une toxine qui imite la bradykinine, une hormone propre aux vertébrés et impliquée dans la douleur et l’inflammation. Or, les insectes ne possèdent ni cette hormone ni les récepteurs qui lui sont associés. Autrement dit, cette molécule ne cible pas les proies, mais leurs prédateurs, notamment les oiseaux et les mammifères. En activant les récepteurs de la douleur chez les vertébrés, elle provoque une douleur immédiate et intense, ce qui constitue une défense efficace contre les prédateurs.

Dans notre étude, nous avons également identifié des toxines imitant la bradykinine dans certains venins de guêpes, mais Neoponera goeldii est la seule espèce de fourmis connue pour posséder une telle toxine.

L’écologie de cette espèce éclaire cette adaptation. Neoponera goeldii est une fourmi arboricole qui vit dans des structures étonnantes appelées « jardins de fourmis ». Les ouvrières construisent leurs nids en assemblant des débris végétaux, des fibres et de la terre, formant ainsi un terreau suspendu dans la végétation. Elles y intègrent des graines de plantes épiphytes, c’est-à-dire des plantes qui poussent sur d’autres sans les parasiter (comme certaines broméliacées ou orchidées), qui germent directement dans le nid. Avec le temps, les racines de ces plantes grandissent et stabilisent la structure, tandis que les fourmis bénéficient d’un abri durable en hauteur. Cette association forme de véritables « jardins suspendus », parfois volumineux et très visibles dans la canopée. Cependant, cette visibilité a un coût : contrairement aux espèces discrètes qui vivent dans le sol ou le bois mort, ces colonies sont exposées en permanence aux prédateurs. Dans ce contexte, la fuite ou la dissimulation sont peu efficaces. La défense repose donc sur un venin capable de provoquer une douleur chez un prédateur.

Ces résultats montrent à quel point la composition des venins de fourmis est liée au mode de vie des espèces : ce sont des cocktails chimiques façonnés par l’évolution pour répondre à des contraintes écologiques très spécifiques.

The Conversation

Axel Touchard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Attaque, défense, digestion… les venins de fourmis révèlent enfin leurs secrets – https://theconversation.com/attaque-defense-digestion-les-venins-de-fourmis-revelent-enfin-leurs-secrets-279826

Des milieux pauvres en oxygène ont-ils permis l’émergence des photosymbioses qui ont changé la face la Terre ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Christophe Robaglia, Professeur de biologie, Aix-Marseille Université (AMU)

La photosynthèse fixe le carbone atmosphérique sous forme de molécules organiques essentielles à la vie et produit l’oxygène présent dans l’atmosphère et dans les mers. Elle a été acquise par le monde vivant via des intégrations cellulaires successives en « poupées russes », les photosymbioses. En mimant les étapes précoces des photosymbioses, nous suggérons, dans notre article publié dans Current Biology que l’oxygène serait un facteur déterminant pour les initier en milieu hypoxique (faible teneur en oxygène). La fourniture de carbone pouvant être un évènement secondaire.


En convertissant le rayonnement solaire en énergie utilisable par le monde vivant, la réaction de photosynthèse a profondément modifié l’ensemble de la planète Terre. La photosynthèse permet la conversion du carbone provenant du dioxyde de carbone (CO2) atmosphérique en matière organique complexe, principalement sous forme de sucres qui alimentent une grande partie des formes de vie, dont les sociétés humaines. Une autre conséquence de la photosynthèse, qui a eu des conséquences majeures à l’échelle planétaire, est la production d’oxygène. Celle-ci est causée par la cassure de molécules d’eau qui initie le flux énergétique d’électrons qui permet la fixation du carbone en sucres.

La photosynthèse oxygénique est apparue chez un groupe particulier de bactéries, les cyanobactéries, dont des traces fossiles remontent à 3,8 milliards d’années et dont des descendants existent encore aujourd’hui. L’oxygène produit a permis le métabolisme aérobie, plus énergétique, qui a conduit à l’émergence d’organismes unicellulaires prédateurs. Certains ont intégré des cyanobactéries, bénéficiant à leur tour de la photosynthèse, c’est ce que l’on appelle la photosymbiose. Les lointains descendants de ces organismes sont devenus les algues et les plantes actuelles.

Des emboîtements en « poupées russes » secondaires et tertiaires

L’histoire ne s’arrête pas là puisque, à plusieurs reprises, d’autres organismes prédateurs ont intégré ceux déjà issus de la première photosymbiose, créant des emboîtements en « poupées russes » secondaires et tertiaires. Par exemple, les coraux, apparus il y a environ 500 millions d’années, sont des animaux hébergeant des organismes photosynthétiques unicellulaires issus d’une photosymbiose secondaire, les dinoflagellés.

Nous avons développé un système expérimental permettant l’évolution en laboratoire d’étapes précoces de la transition entre une relation prédateur-proies vers une relation hôte-photosymbionte. Il comprend un organisme unicellulaire prédateur du groupe des ciliés, Tetrahymena thermophila et des proies photosynthétiques. Les ciliés sont des unicellulaires, très abondants dans les écosystèmes aquatiques, dont font partie les paramécies. la cyanobactérie Synechoccoccus elongatus permet de mimer les événements de photosymbiose primaire et la microalgue verte eucaryote Chlorella variabilis permet de mimer les événements de photosymbiose secondaire.

Des cellules de Tetrahymena thermophila ont phagocyté des algues unicellulaires (Chlorella variabilis), celles-ci ne sont pas digérées et peuvent fournir de l’oxygène issu de la photosynthèse.
Fourni par l’auteur

Grâce à la fluorescence naturelle des organismes photosynthétiques, nous avons combiné la microscopie et la cytométrie de flux, qui permet de quantifier et de trier des cellules suivant leur taille ou leur fluorescence pour observer le trajet des proies à l’intérieur des cellules prédatrices.

Une gloutonnerie extraordinaire

Nous avons ainsi caractérisé cette dynamique de la phagocytose jusqu’à l’élimination sous forme de boulettes fécales. Ceci a montré la gloutonnerie du prédateur unicellulaire qui peut ingérer jusqu’à 160 cyanobactéries ou 40 microalgues en moins d’une heure, et les élimine progressivement pendant plusieurs heures. Curieusement, de nombreuses proies sont rejetées sans être digérées totalement, voire pas du tout, suggérant qu’une transition simple entre l’état de proie et celui de symbionte intracellulaire ne nécessiterait que l’interruption de la rejection.

Afin d’évaluer les conditions environnementales permettant l’initiation d’une symbiose, nous avons placé le prédateur et ses proies dans des milieux pauvres en carbone assimilable ou en absence oxygène, et mesuré la survie du prédateur. Nous avons ainsi montré que les proies photosynthétiques favorisent considérablement la survie en milieu hypoxique alors qu’elles procurent un avantage faible, voire inexistant, dans un milieu pauvre en carbone. L’hypoxie induit aussi une condition physiologique atténuant sa propre cause, puisque le transit intracellulaire des proies est considérablement ralenti, favorisant ainsi l’utilisation de l’oxygène produit par la photosynthèse des proies.

Ce résultat n’était pas vraiment attendu car il est généralement admis que le moteur principal des photosymbioses est la fourniture de carbone sous forme de sucres. Nous montrons donc que la production d’oxygène en conditions hypoxiques peut être une cause primaire de l’initiation d’une symbiose photosynthétique.

Les milieux hypoxiques ont été prépondérants pendant une grande partie de l’histoire de notre planète et sont toujours fréquents, en particulier dans les environnements aquatiques et marins. Leur incidence augmente même sous l’influence de perturbations anthropiques et de l’augmentation des températures. L’exploration de ces milieux pourrait donc révéler de nouvelles associations photosymbiotiques. Nous anticipons maintenant que le système expérimental que nous avons développé nous permettra d’étudier les mécanismes moléculaires et cellulaires stabilisant une proie en symbionte, qui restent largement inconnus. Au-delà de la compréhension d’un mécanisme fondamental d’association entre organismes ces travaux pourraient avoir des applications de biologie synthétique, pour construire, par exemple, de nouvelles associations productrices de biocarburants.

The Conversation

Christophe Robaglia a reçu des financements de l’ANR, Projet-ANR-21-CE20-0035 PHOCEE

Gaël Brasseur et Loïc Quevarec ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Des milieux pauvres en oxygène ont-ils permis l’émergence des photosymbioses qui ont changé la face la Terre ? – https://theconversation.com/des-milieux-pauvres-en-oxygene-ont-ils-permis-lemergence-des-photosymbioses-qui-ont-change-la-face-la-terre-278135

Pourquoi lire « J’ai mal » suffit à déclencher la douleur

Source: The Conversation – France in French (2) – By Richard Palluel-Germain, Enseignant Chercheur en Psychologie, Université Grenoble Alpes (UGA)

Lire est une source d’émotions intenses… et réelles. Annie Spratt/Unsplash, CC BY

Au CHU de Grenoble, des patients épileptiques ont lu des phrases, comme « Je me cogne », « Je me brûle », « Je goûte » ou « Il me chatouille », pendant qu’on enregistrait leur activité cérébrale. Résultat : l’insula postérieure, une zone du cerveau qui est impliquée dans le ressenti de la douleur, la température ou le dégoût, s’active comme si le corps vivait réellement la scène. Voici un décryptage de cette étude récente, parue fin 2025 dans iScience.


Vous êtes tranquillement installé avec un bon livre. Survient alors une scène si tendue que vos muscles se crispent et votre cœur accélère. Ce basculement d’une suite de caractères d’imprimerie vers des sensations physiques est très fréquent et commence tout juste à être mieux compris par les neurosciences cognitives. Comprendre un mot, ce n’est pas seulement le voir – c’est activer tout un réseau de connaissances et d’expériences. Par exemple, dès l’instant où vous lisez le mot

… vous percevez sa couleur, la forme des caractères, ses lettres. Puis, presque instantanément, son sens émerge : un fruit rond, sucré ou acidulé, peut-être le souvenir de la tarte Tatin de votre mamie, voire même l’image de Newton sous son arbre ?

Comprendre un mot, au delà de le voir, c’est activer tout un réseau de connaissances et d’expériences. Comment ces sensations et ces images arrivent-elles dans nos cerveaux ? Le traitement cognitif lors de la lecture est-il un calcul purement abstrait, ou le sens des mots est-il ancré dans des expériences sensorielles ou motrices qui remontent à la surface ?

Pour répondre à ces questions, nous vous proposons de comprendre d’abord les enjeux théoriques majeurs en psychologie concernant l’accès à la signification des mots ; puis de plonger avec nous dans nos expériences.

Comment percevons-nous le monde ?

Les individus interagissent avec leur environnement par l’intermédiaire de multiples modalités d’entrée et de sortie. Une modalité est un canal par lequel nous faisons l’expérience du monde ou agissons sur celui-ci. Il peut s’agir d’une modalité sensorielle, comme la vision qui nous permet de percevoir les formes et les couleurs, la somesthésie, qui va nous aider à ressentir le toucher et la douleur, ou encore la modalité verbale, qui nous permet de traduire nos pensées en mots.

À chaque fois que vous interagissez avec une pomme, votre cerveau entre en ébullition. Si vous la regardez, vos zones visuelles s’activent ; si vous la croquez, ce sont vos zones gustatives qui prennent le relais… Ces activités sont dites « spécifiques » : elles sont les échos directs de vos sens. Puis grâce à des chefs d’orchestre comme l’hippocampe, ces sensations éphémères ne s’évaporent pas. Elles se transforment en traces mnésiques durables. Paradoxalement, bien que ces souvenirs soient bâtis à partir de vos sens, ils ne restent pas cantonnés dans les zones de la vision ou du toucher. Ils migrent vers des « zones de convergence » neutres, de véritables carrefours cérébraux où l’information est stockée à long terme. Jusqu’ici, tout le monde est plus ou moins d’accord.

C’est sur la suite que les chercheurs se divisent : comment réutilisons-nous ces souvenirs pour penser ou pour comprendre ce qu’on lit ?

Selon les théories dites « désincarnées », le cerveau fonctionne comme un ordinateur ultrapuissant. Une fois qu’une expérience (manger une pomme) est stockée, elle est transformée en un symbole abstrait, un code pur. Pour penser au concept de « pomme », votre cerveau n’aurait plus besoin de se souvenir de la sensation de la pomme ; il manipule simplement des données logiques, déconnectées de vos sens.

La théorie de la cognition « incarnée », à l’inverse, soutient que la pensée reste profondément ancrée dans le corps. Selon elle, on ne peut pas penser à une « pomme » sans que le cerveau ne réactive secrètement les zones sensorielles du toucher, de la vue, du goût, etc. Penser, ce serait en quelque sorte re-vivre l’expérience physique à basse intensité. Le sens d’un mot ne serait pas un code abstrait mais une simulation sensorielle.

Le débat reste ouvert : notre pensée est-elle une simulation sensorielle ou un pur calcul abstrait ? La réponse se cache peut-être dans la manière dont ces traces mnésiques s’animent lorsque nous lisons.

Observer comment le cerveau réagit lors de la lecture

Un élément de réponse est peut-être à trouver dans des travaux en imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf).

En effet, ces recherches montrent que lire ou entendre un mot d’action comme « manger » active les régions motrices qui sont observées lors de l’action effective de manger.

De plus, il a été montré que si l’action concerne la main ou le pied, ce sont les zones motrices correspondantes qui s’activent – il y aurait une « somatotopie », c’est-à-dire une organisation cérébrale reflétant la topographie de notre corps. En clair : l’activité provoquée par des phrases évoquant le pied, la bouche ou la main chevauche précisément les zones motrices vouées à ces mêmes parties du corps.

Ces résultats semblent donc contredire l’hypothèse dite « désincarnée », selon laquelle les zones motrices somatotopiques ne devraient jouer aucun rôle dans la compréhension des phrases ou la représentation du sens des verbes.

De la même manière, les mots liés aux couleurs mobilisent les aires visuelles spécialisées, les mots liés aux odeurs activent les régions olfactives et les phrases décrivant des mouvements sollicitent les zones impliquées dans la perception du mouvement.




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Ces études présentent cependant des limites. L’IRM fonctionnelle ne permet pas notamment de mesurer précisément le moment où ces activations apparaissent. Or, la question du temps est centrale dans le débat entre cognition incarnée et cognition symbolique. En effet, selon l’hypothèse incarnée, l’activation des régions sensorimotrices surviendrait au moment même où le sens émerge.

Zoom sur l’insula grâce à une résolution temporelle d’exception

Pour pallier cette limite de l’IRM fonctionnelle, notre équipe s’est intéressée à la dynamique de l’activité cérébrale dans le cortex insulaire (résultats publiés fin 2025).

Nous nous sommes penchés spécifiquement sur cette zone, car le cortex insulaire, ou insula, constitue une véritable « tour de contrôle » de nos sensations. Il est subdivisé en plusieurs sous-régions, organisées en deux grandes zones qui coopèrent pour transformer un simple message nerveux en une expérience subjective. De manière schématique, on distingue l’insula antérieure et l’insula postérieure. Chacune de ces deux parties traite des informations distinctes en provenance du corps et de l’environnement.

Ainsi, l’insula postérieure est impliquée dans le traitement des signaux issus des organes internes (informations intéroceptives, telles que les battements du cœur ou les sensations viscérales) ainsi que des signaux liés à une menace pour l’intégrité des tissus (informations nociceptives, comme celles générées lors d’une coupure ou d’une brûlure). L’insula antérieure, quant à elle, présente une dimension plus intégrative et cognitive, contribuant à l’élaboration du sens des sensations, notamment à travers leur dimension émotionnelle et cognitive.




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Pour évaluer la dynamique de l’activité cérébrale de l’insula, nous avons utilisé une méthode offrant l’une des meilleures précisions temporelles et spatiales disponibles chez l’être humain : l’électroencéphalographie intracrânienne (iEEG). L’iEEG est une méthode de neuro-imagerie dite invasive, utilisée uniquement pour des raisons médicales, impliquant l’exploration de l’activité électrique cérébrale à l’aide des électrodes implantées à l’intérieur du cerveau. Cette méthode permet ainsi une mesure de l’activité neuronale très précise d’un point de vue de la localisation et du décours temporel. Elle est notamment employée chez des patients souffrant d’une épilepsie pharmacorésistante (dont les crises ne peuvent être contrôlées par un médicament) afin de localiser la zone du cerveau responsable des crises.

C’est ainsi que nous avons collaboré avec 16 patients implantés avec des iEEG au CHU de Grenoble-Alpes pour raisons médicales. Nous leur avons demandé de lire de courtes phrases appartenant à différentes catégories sémantiques : abstraites (par exemple, « Je réfléchis »), liées à l’action (par exemple, « Je cours ») et liées à des sensations somesthésiques (par exemple, « Je me brûle »).

Nos résultats montrent que l’insula postérieure n’est pas seulement impliquée dans la perception de sensations ou de douleurs qui sont effectivement induites physiquement, mais peut également être sélectivement mobilisée lors du traitement de phrases décrivant des sensations somesthésiques, comme la douleur (par exemple, « Je me brûle »). Cette réponse neuronale survient très tôt dans le temps, environ 150 millisecondes après l’apparition du mot « brûle » sur l’écran. De manière intéressante, l’insula antérieure ne montre pas cette dynamique temporelle.

Cette temporalité extrêmement courte suggère que l’insula postérieure pourrait contribuer au traitement lexico-sémantique des phrases liées aux sensations corporelles. En d’autres termes, lors du traitement de phrases liées aux sensations, le cerveau simulerait des expériences sensorielles et douloureuses, réactivant partiellement des régions habituellement impliquées dans le traitement des sensations réelles.

L’implication de l’insula postérieure en réponse à de telles phrases apporte des éléments de réponse aux débats sur la cognition incarnée ou désincarnée, selon laquelle l’accès au sens de mots liés à des sensations implique une re-expérience partielle de l’état sensoriel correspondant.

Pour résumer, il existe donc un ensemble d’études, utilisant diverses méthodologies, remettant en question l’hypothèse dite « désincarnée » qui dominait les théories du langage jusqu’à la fin du XXᵉ siècle. Les zones cérébrales spécifiques à une modalité – incluant les cortex visuel, auditif et moteur –, dont on savait depuis longtemps qu’elles jouent un rôle crucial dans la perception et la production de la forme des mots, semblent désormais également impliquées dans l’instanciation du sens des mots.

Bien sûr de nombreuses questions restent en suspens. Une question cruciale est sans doute la suivante : comment les simulations spécifiques à une modalité sensori-motrice peuvent-elles représenter des concepts abstraits comme le temps, la justice ou le bonheur ? Les objets concrets (comme une pomme) ou les actions concrètes (comme lancer) peuvent être représentés par des simulations sensorielles ou motrices. Mais comment représenter des idées que nous ne pouvons ni percevoir avec nos sens ni manipuler avec nos muscles ?


Le projet LAMI (ANR-22-CE28-0026) est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Richard Palluel-Germain a reçu des financements l’Agence Nationale de la Recherche, grant/
award number: LAMI-ANR-22-CE28-0026.

Marcela Perrone-Bertolotti a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche, grant/ award number: LAMI-ANR-22-CE28-0026..

ref. Pourquoi lire « J’ai mal » suffit à déclencher la douleur – https://theconversation.com/pourquoi-lire-jai-mal-suffit-a-declencher-la-douleur-280292

Anticiper une éruption : ce que le réveil du piton de la Fournaise nous apprend

Source: The Conversation – France in French (2) – By Zacharie Duputel, Sismologue, Chargé de recherche au CNRS, Observatoire Volcanologique du Piton de la Fournaise, Institut de physique du globe de Paris (IPGP)

Quelques heures après le début de l’éruption, le 13 février 2026, une fissure éruptive s’ouvre sur le flanc est-sud-est du piton de la Fournaise. La photo est réalisée par un drone survolant la zone dans le cadre du suivi de l’activité éruptive. ©OVPF-IPGP, Fourni par l’auteur

Le piton de la Fournaise, situé sur l’île de La Réunion, est souvent présenté comme l’un des volcans les mieux surveillés au monde. Depuis 1979, l’Observatoire volcanologique du Piton de la Fournaise suit l’activité du volcan 24 heures sur 24 grâce à un réseau de plus de 100 instruments qui enregistrent les moindres soubresauts du volcan : séismes, déformations du sol et émissions de gaz.

Cette surveillance étroite, même si elle ne permet pas une prédiction au sens strict – à savoir prédire la date et l’heure exactes du début d’une éruption –, permet de reconnaître les phases de réactivation nous renseignant sur une augmentation de la probabilité d’une éruption.


Le piton de la Fournaise a connu 86 éruptions depuis la création, en 1979, de l’Observatoire volcanologique qui suit son activité. Toutes ont pu être anticipées grâce à différents signaux avant-coureurs, comme l’augmentation de sismicité, l’inflation du volcan ou l’augmentation des flux de CO₂ dans le sol, permettant à l’observatoire de donner l’alerte aux autorités.

L’éruption du 13 février 2026 en est un bon exemple : pendant plusieurs semaines, le volcan a montré des signaux de réactivation, d’abord discrets et profonds, puis de plus en plus superficiels et clairs. Leur analyse montre qu’une éruption peut souvent être anticipée, même si son déclenchement final peut être extrêmement rapide. Cette éruption a connu trois phases d’activité : du 13 février au 25 mars, du 28 mars au 2 avril, puis du 8 au 12 avril 2026. Au 13 avril, elle est à l’arrêt, mais une reprise reste possible.

la lave traverse la route
Le 13 mars 2026, un mois après le début de l’éruption, la coulée de lave a traversé de la route nationale 2.
©OVPF-IPGP, Fourni par l’auteur

Des signaux d’abord discrets, puis de plus en plus clairs

À la suite de l’éruption de juillet à août 2023, le piton de la Fournaise était entré dans une phase de repos sans aucun signe d’activité ni en surface ni en profondeur, après plusieurs années particulièrement actives marquées par une à cinq éruptions par an depuis 2014.

Les instruments de l’observatoire ont enregistré les premiers signes de réveil à la mi-septembre 2025, avec de la sismicité profonde à environ 20 kilomètres de profondeur sous la région des Plaines (à 15 kilomètres au nord-ouest du sommet du volcan) qui a duré et augmenté jusqu’en novembre. Ces séismes sont le signe d’un mouvement de magma ou d’une montée en pression dans la partie profonde du système d’alimentation du volcan.

Cartographie des coulées de lave de l’éruption du 13 février 2026 – en date du 10 avril 2026. Les segments noirs indiquent la localisation des fissures éruptives. Les zones colorées indiquent le contour des coulées de lave à différentes dates indiquées en légende. Ces contours sont obtenus par interprétation d’images satellites.
©LMV-IRD-OSUL-Université de la Réunion — OVPF-IPGP, Fourni par l’auteur

À partir du 22 novembre 2025, l’activité sismique est devenue plus superficielle et s’est rapprochée du sommet : d’abord entre 4 et 5 kilomètres de profondeur, puis entre 1 et 2,5 kilomètres, dans la zone du réservoir magmatique superficiel.

Fin novembre, l’inflation de l’édifice volcanique (c’est-à-dire le « gonflement » du volcan) confirmait la mise en pression du réservoir magmatique superficiel situé sous le sommet.

À ce stade, les signaux sismiques et géodésiques convergeaient et nous indiquaient clairement qu’une remontée de magma des profondeurs vers le système d’alimentation superficiel du volcan était en train de se produire. Nous avons donc alerté les autorités de cette situation, et le préfet de La Réunion a déclenché, le 28 novembre 2025, la phase de vigilance du plan Orsec « Piton de la Fournaise », le dispositif de gestion de crise en cas de menace éruptive. Ce niveau d’alerte signifie qu’une éruption est possible à moyen terme, c’est-à-dire dans les jours ou les semaines qui suivent. Les randonneurs sont ainsi informés qu’une éruption peut se produire, mais ils peuvent toujours accéder au sommet du piton de la Fournaise à condition de rester sur le sentier balisé.




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Pour prédire si un volcan sera effusif ou explosif, il faut s’intéresser à ses bulles


Le réveil du volcan

Le réveil du volcan s’est manifesté par trois intrusions magmatiques (injections de magma qui n’atteignent pas la surface, ce sont en quelque sorte des éruptions avortées) – les 5 décembre 2025, 1er janvier 2026 et 6 et 7 février 2026 – ainsi que par une première éruption brève, sur le flanc nord du volcan, du 18 au 20 janvier 2026.

Chacun de ces épisodes a été précédé par une crise sismique, c’est-à-dire un essaim de séismes très rapprochés dans le temps et l’espace, pouvant atteindre plusieurs centaines d’événements par heure, ainsi que par des mouvements rapides du sol, liés à la remontée du magma depuis le réservoir magmatique superficiel situé à environ deux kilomètres sous le sommet.

carte de sismicité
Séismes localisés du piton de la Fournaise entre le 1ᵉʳ septembre 2025 et le 13 février 2026. Chaque point correspond à un séisme dont la couleur indique la date, et la taille la magnitude du séisme. Le réveil du volcan a débuté par une activité sismique à environ 20 km sous les plaines à partir de mi-septembre 2025 puis, à partir de novembre, par une activité sous le sommet à environ 5 km de profondeur, suivie par une sismicité sommitale.
©WebObs/OVPF-IPGP, Fourni par l’auteur

Ces crises sismiques déclenchent des alarmes automatiques permettant d’avertir la personne d’astreinte de l’observatoire, et ainsi d’alerter rapidement les autorités, afin que le préfet puisse activer les niveaux correspondants du plan OrsecC : d’abord l’alerte 1, « éruption imminente », puis, lorsque l’éruption débute, l’alerte 2-1, « éruption en cours dans l’Enclos sans menace particulière », alerte 2-2, « éruption en cours dans l’Enclos avec menace pour les biens et l’environnement » ou alerte 2-3 « éruption en cours Hors Enclos avec menace pour les personnes, les biens et l’environnement ». L’Enclos étant une structure caldérique inhabitée où se sont produits 95 % des éruptions récentes.

Entre chacune de ces intrusions et éruptions, l’activité sismique et l’inflation de l’édifice ont perduré, traduisant la poursuite de la pressurisation du réservoir superficiel. Ces observations ont conduit, sous recommandation de l’observatoire, au maintien de la phase de Vigilance du plan Orsec de la part du préfet de La Réunion entre chacune de ces phases.

Des signaux précoces, mais un déclenchement parfois très rapide

Même si les éruptions du piton de la Fournaise sont toutes précédées par des crises sismiques, indiquant le début de la remontée finale du magma depuis le réservoir superficiel vers la surface, une éruption peut se mettre en place très rapidement.

Ainsi, contrairement à l’éruption de janvier 2026 dont la crise sismique avait duré 3,18 heures (soit 191 minutes), l’éruption du 13 février a débuté environ trente-cinq minutes seulement après le début de la crise sismique. Même si nous avons donné l’alerte rapidement aux autorités d’une probabilité forte de l’imminence d’une éruption, l’évacuation complète du volcan n’a pas pu être menée dans un délai si court. Certains randonneurs ont ainsi assisté au début de l’éruption au sommet avant d’être rapidement pris en charge par le peloton de gendarmerie de haute montagne. Les fissures étaient alors situées à 300 mètres du sentier autorisé.

Fissure éruptive sur le flanc est-sud-est du piton de la Fournaise quelques heures après le début de l’éruption, le 13 février 2026. Survol en drone réalisé dans le cadre du suivi de l’activité éruptive.
©OVPF-IPGP, Fourni par l’auteur

Le temps écoulé entre le début de la crise sismique et celui de l’éruption dépend de la localisation des fissures éruptives. Cela s’explique par le fait que les injections magmatiques au Piton de la Fournaise se déroulent en deux étapes : d’abord une migration verticale du magma depuis le toit du réservoir superficiel, puis, pour les éruptions latérales – excentrée par rapport au sommet – une migration latérale vers l’un des flancs du volcan. Plus le site éruptif est éloigné du sommet, plus cette propagation latérale prend du temps. À l’inverse, lorsque les fissures s’ouvrent au sommet, directement au droit du réservoir magmatique comme le 13 février 2026, la distance à parcourir par le magma est courte et la durée de propagation avant l’arrivée du magma en surface est en général inférieure à une heure, car le magma n’a essentiellement qu’un trajet vertical à parcourir dans un milieu déjà très fracturé.

Aujourd’hui, nous savons estimer la position approximative de l’injection magmatique au sein de l’édifice volcanique grâce à la localisation des séismes qu’elle provoque et aux sources de déformation. C’est ainsi qu’au cours de la crise sismique nous informons les autorités sur la zone où le magma se propage. En revanche, nous ne savons pas pour le moment prédire avec exactitude l’emplacement du futur site éruptif, ni l’heure précise du début de l’éruption, même si des avancées récentes permettent de prédire si une injection magmatique atteindra ou non la surface.




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De nouveaux outils pour mieux anticiper les éruptions et la propagation des coulées de lave

Ainsi, de nouveaux outils d’analyse, notamment fondés sur l’apprentissage automatique, permettent aujourd’hui de mieux détecter la sismicité et d’analyser en temps réel des mesures fines de déformation. Et le Piton de la Fournaise, véritable volcan-laboratoire, permet de tester ces nouvelles méthodes.

Parmi ces avancées, nous avons développé et implémenté à l’observatoire la méthode Jerk. Cette méthode est basée sur la détection de très faibles mouvements du sol enregistrés à près de 8 km du volcan, associés à l’ouverture brutale des fractures lors d’une injection magmatique. Elle permet d’émettre des alertes automatiques, fondées sur un unique paramètre associé à une valeur seuil, indiquant la probabilité forte qu’une injection de magma aboutisse à une éruption.

Ainsi, cette méthode a permis de lancer une alarme en temps réel avant 92 % des 24 éruptions étudiées entre 2014 et 2023, parfois plusieurs heures avant l’arrivée du magma en surface. Le système Jerk a très bien fonctionné lors des éruptions de janvier et février 2026.

Lors d’une éruption, nous cherchons également à mieux anticiper les trajectoires des coulées de lave, en simulant les zones probables de recouvrement par les laves. Ces cartes, en complément des relevés de terrain réalisés grâce à des survols par des drones opérés par l’observatoire volcanologique, le service départemental d’incendie et de secours et la gendarmerie, ont été mises à jour et partagées avec les autorités tout au long de la gestion de crise, notamment pour définir les zones potentiellement impactées par les coulées de lave.

Ainsi, durant les 48 heures précédant la coupure de la route nationale RN2 (route qui relie le sud au nord de l’île sur la côte est) par les coulées de lave, nous avons suivi au plus près, sur le terrain et grâce aux caméras de l’observatoire, la position des résurgences de lave afin d’affiner ces simulations. Ces simulations ont également été précieuses pour définir à l’avance le point d’arrivée de la lave à l’océan, dont l’interaction avec l’eau de mer a généré un panache de gaz acide.


Le projet LAVA (ANR-16-CE39-0009) est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Oryaëlle CHEVREL a reçu des financements de l’Institut de Recherche pour le Développement et Agence nationale de la recherche (projet LAVA ANR-16 CE39-0009).

Aline Peltier, François Beauducel et Zacharie Duputel ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Anticiper une éruption : ce que le réveil du piton de la Fournaise nous apprend – https://theconversation.com/anticiper-une-eruption-ce-que-le-reveil-du-piton-de-la-fournaise-nous-apprend-280473

Migrer « facilement » au Québec : le mythe à nuancer des privilèges français

Source: The Conversation – in French – By Capucine Coustere, Postdoctoral research fellow, Institute for Research on Migration and Society, Concordia University

Migrer au Québec en tant que ressortissant français est généralement présenté comme un parcours facilité. Accords privilégiés, mobilité encadrée, réseau institutionnel dense : tout semble indiquer une circulation fluide. Pourtant, derrière cette apparente simplicité, le système migratoire produit aussi des formes d’instabilité et de précarité auxquelles les Français n’échappent pas.


Les ressortissants français bénéficient d’un statut à part au Québec. Depuis 1965, la province a noué avec la France une relation « privilégié [e] » faite d’un réseau dense d’accords bilatéraux en matière économique, culturelle, éducative et de mobilité.

En effet, une trentaine d’entre eux visent à faciliter les migrations réciproques d’étude, de stage, de travail et d’installation. Par exemple, ils ont permis la création de l’Office franco-québécois pour la jeunesse, dédié aux mobilités des jeunes dans les deux territoires, facilitent la reconnaisses des diplômes, l’obtention d’un permis de conduire et l’accès à la RAMQ ou encore réduisent les frais de scolarité. Ils produisent donc pour leurs bénéficiaires un véritable privilège de nationalité.

Depuis plusieurs années, les Français forment la première nationalité parmi les nouveaux immigrants, comme les résidents temporaires au Québec, et leur nombre ne cesse de croître. Entre 2016 et 2021, la province a vu une hausse de 36 % de leurs arrivées avec la résidence permanente et de 86 % avec la résidence temporaire, selon les données combinées de Statistique Canada et du gouvernement du Québec.

Or, le statut de résidence temporaire est associé à des droits limités, variables selon le permis temporaire détenu, qui le rendent précarisant. Pour les personnes qui veulent rester, le passage à la résidence temporaire à la résidence permanente est possible, mais c’est un processus très complexe, sélectif, et précarisant.

Au Québec, il leur faut en effet passer un double processus administratif : être sélectionnés par la province, principalement via le Programme de l’expérience québécoise (PEQ), avant d’être admis par le gouvernement fédéral. Or, depuis 2019, le PEQ a connu de nombreuses réformes jusqu’à sa suppression en 2025 par le gouvernement de la Coalition avenir Québec. Les délais de traitement au fédéral ont également été particulièrement longs à partir de 2019 et durant la pandémie.

Dans ce contexte, est-il si facile pour les Français de migrer et de s’installer au Québec ? Je me suis penchée sur cette question à partir de données issues d’une recherche longitudinale qualitative menée entre 2019 et 2022 au Québec.




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Une arrivée facile

Se rendre au Québec est généralement perçu comme facile. Beaucoup ont entendu parler de cette destination par des amis ou sur les réseaux sociaux. Ils bénéficient fréquemment de soutien à différentes étapes des démarches pour s’inscrire aux études, trouver un employeur ou obtenir un permis de résidence temporaire.

Grâce à leur nationalité, ils sont éligibles aux trois permis migratoires du programme Expérience internationale Canada dans des conditions avantageuses (par exemple, deux ans pour le permis vacances-travail et des quotas d’éligibilité élevés).

À l’arrivée, les conditions de séjour s’avèrent souvent bonnes pour ces Français. Aux études, ils ont droit à des frais de scolarité réduits (équivalents à ceux des Canadiens résidant hors Québec au baccalauréat et à ceux des Québécois à la maîtrise et au doctorat) et à la RAMQ (comme seulement 10 autres nationalités).

En emploi, la disponibilité du permis vacances-travail accroît leur chance d’avoir un permis de travail ouvert, permettant de changer librement d’employeur. Trouver un travail, un logement, tout apparaît donc facile pour la plupart.




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Un permis souvent peu flexible

Nuançons un petit peu. Beaucoup arrivent aussi avec un permis de travail fermé, qui empêche de changer d’employeur et produit des conditions de travail non libre. Les droits accessibles varient selon le type de permis. Par exemple, les personnes en visa vacances-travail n’ont pas droit à la RAMQ.

Mais en général, c’est lorsque les Français veulent rester au-delà du premier permis que la situation se gâte. La plupart des permis de travail ouverts ne sont pas renouvelables, imposant d’obtenir un permis de travail fermé. Plusieurs dans ce cas racontent avoir été traités différemment de leurs collègues québécois, notamment en matière d’avancement professionnel. L’employeur n’avait pas besoin de les inciter à rester, le permis les immobilisait déjà.

Tenter d’obtenir un nouveau permis comprend également son lot de risques. Par exemple, les démarches administratives impliquent généralement une étape provinciale et une étape fédérale, ce qui augmente les probabilités d’erreurs et les délais de traitement. Plusieurs se trouvent pour cette raison entre deux permis et perdent le droit à la RAMQ.

Pour celles et ceux qui veulent s’installer au Québec, s’ajoute à cela la difficile transition vers la résidence permanente. Bien sûr, les Français sont a priori mieux positionnés que la plupart des ressortissants d’autres pays pour être sélectionnés, notamment grâce à la maîtrise de la langue française. Toutefois, le processus de sélection, comme les longues démarches administratives, est complexe et précarisant. Fait a priori inattendu au regard des avantages que les accords procurent, plusieurs ont perdu leur statut de résidence et travaillé de manière irrégulière à un moment du processus à cause de la difficulté à naviguer ce complexe système migratoire.




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Un système migratoire précarisant

Alors, facile le processus migratoire pour les Français au Québec ? Un peu plus que pour les autres, mais pas tant.

La situation est sans doute plus compliquée encore depuis 2023. D’abord, obtenir la résidence permanente au Québec est très incertain, notamment avec la disparition du PEQ et la faible sélection de candidats dans le seul dispositif d’immigration économique restant, le Programme de sélection des travailleurs qualifiés (PSTQ).

Le programme favorise la maîtrise de la langue française, mais il est si sélectif, imprévisible et long, que les aspirants candidats qui le peuvent ont plutôt intérêt à déménager dans une autre province, où l’accès à la résidence permanente des francophones est favorisé.

Par ailleurs, depuis 2023, le gouvernement fédéral a réduit les cibles de la résidence temporaire. Cela rend d’autant plus difficile d’obtenir ou de renouveler un permis temporaire pour venir au Québec et y rester durant la transition vers la résidence permanente.

Ces réformes risquent de réduire l’attractivité du Québec pour les Français et d’augmenter les risques de précarisation et de départ indésiré de celles et ceux déjà sur place. Cette situation n’est pas unique, les personnes à statut temporaire au Québec sont très fortement impactées par ces réformes en général.

Est-ce donc la fin de « l’âge d’or » pour les Français dans la Belle Province ? Cela reste à voir, tant ils continuent à être avantagés pas les accords et la priorité donnée à la maîtrise de la langue française. Il est cependant certain qu’ils ne sont pas immunisés contre les effets restrictifs et précarisant du système migratoire québéco-canadien.

La Conversation Canada

La recherche servant de base à cet article a été financée par une bourse doctorale du Fond de recherche du Québec – Société et culture (FRQSC). Capucine Coustere détient une bourse postdoctorale du Fond de recherche du Québec – Société et culture (FRQSC) afin de la poursuivre. Elle est également chercheuse affiliée au projet Bridging Divides, au centre de recherche CELAT et au partenariat Voies vers la Prospérité.

ref. Migrer « facilement » au Québec : le mythe à nuancer des privilèges français – https://theconversation.com/migrer-facilement-au-quebec-le-mythe-a-nuancer-des-privileges-francais-279914

Le blocus américain du détroit d’Ormuz est-il légal ?

Source: The Conversation – in French – By Donald Rothwell, Professor of International Law, Australian National University

La menace d’un blocus américain du détroit d’Ormuz fait craindre une reprise des hostilités. Un tel blocus, légal en temps de guerre, pourrait perturber fortement l’approvisionnement mondial en pétrole et accentuer les tensions diplomatiques, même si sa portée exacte reste incertaine. Cette stratégie constituerait un levier de pression économique majeur sur l’Iran, tout en remettant en question le principe fondamental de liberté de navigation mais pourrait aussi, à terme, déboucher sur une réouverture durable du détroit.


Les négociations de paix entre les États-Unis et l’Iran ayant échoué au Pakistan, le fragile cessez-le-feu est à nouveau au bord de l’effondrement. Donald Trump a de nouveau durci son discours et annoncé que la marine américaine allait bloquer le détroit d’Ormuz.

Le président a déclaré que les États-Unis intercepteraient les navires ayant payé un péage à l’Iran pour traverser le détroit, accusant Téhéran de procéder à un « racket » en imposant cette redevance.

Cependant, le New York Times rapporte que l’armée américaine prévoit de bloquer uniquement les ports et les zones côtières iraniens, tout en autorisant le passage des navires d’autres pays, ce qui semble constituer un assouplissement par rapport à la déclaration initiale du président.

Si un tel blocus venait à être mis en place, quelles en seraient les implications ?

En temps de guerre, le blocus est légal

À l’heure actuelle, la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran se trouve dans une sorte d’impasse. Des pourparlers de paix ont été conduits – mais ont échoué – et les combats ont pour l’heure été interrompus. Cependant, la paix n’est pas non plus définitivement établie.

La question cruciale est donc de savoir si les États-Unis ou l’Iran se livrent à des agissements qui mettent en péril le cessez-le-feu – et le blocus par des navires de la marine américaine du détroit d’Ormuz, voie de communication économique vitale, aurait certainement un tel effet. D’un point de vue strictement juridique, si les États-Unis imposent un blocus, alors le cessez-le-feu n’a plus cours et les hostilités reprennent.

Depuis le début de la guerre, le 28 février, l’Iran interdit de facto la navigation dans le détroit. Le comportement de Téhéran peut se justifier par le fait qu’un conflit armé est en cours et que la sécurité de tous les navires transitant par le détroit est menacée. Certains navires ont traversé le détroit soit sous escorte iranienne, soit, selon certaines informations, après avoir versé une sorte de « péage » à l’Iran. Cette pratique doit être appréhendée dans le contexte d’un conflit armé international où les libertés normales de navigation sont suspendues.

Il est également important de distinguer les différents acteurs de ce scénario. En droit international, on parle de « belligérants » et de « neutres » dans le contexte d’un conflit armé. Il ne fait aucun doute que les États-Unis, Israël et l’Iran sont des belligérants dans ce cas précis. Cela signifie donc que les États-Unis, en tant que belligérant, peuvent légitimement imposer un blocus en vertu du droit international – plus précisément, du droit de la guerre maritime.

L’imposition de blocus maritimes comme méthode de guerre est une méthode très ancienne. L’exemple le plus récent remonte à décembre 2025, lorsque les États-Unis ont imposé un blocus aux pétroliers entrant et sortant du Venezuela, en plus d’imposer des sanctions à ce pays.

Compte tenu de l’importance cruciale du détroit d’Ormuz pour le transit du pétrole brut, lequel est indispensable pour l’approvisionnement en carburant de nombreux pays de la planète, un blocus limiterait encore davantage cet approvisionnement et provoquerait une nouvelle hausse des prix de l’essence.

Trump a également menacé la Chine de lui imposer des droits de douane de 50 % s’il s’avérait qu’elle aide l’Iran dans ce conflit.

Quelle issue ?

On ne sait pas encore exactement comment et sous quelle forme ce blocus sera mis en place, ni même s’il sera effectivement instauré.

La déclaration initiale de Trump selon laquelle l’armée américaine bloquerait l’ensemble du détroit et prendrait pour cible les navires ayant versé de l’argent à l’Iran pour être autorisés à passer est de nature à provoquer de nouvelles tensions diplomatiques avec les pays du monde entier. Le président a déclaré que d’autres pays, outre les États-Unis, participeraient au blocus, mais aucun État ne semble à ce stade pressé de contribuer à cette opération.

Si l’intention est de limiter le blocus aux ports iraniens, il s’agirait alors d’une forme très classique de blocus naval entre « belligérants ». Les navires qui ne proviennent pas de ports iraniens et qui, jusqu’à présent, se sont vu interdire de quitter le golfe Persique par le détroit pourraient alors, en théorie, commencer à traverser le détroit pour rejoindre l’océan Indien.

Si le blocus est mis en place, l’armée américaine aura fait étalage de ses immenses capacités, étant donné qu’une telle nécessitera le déploiement de très importants moyens navals. Et l’affirmation de Trump selon laquelle les États-Unis contrôlent la région aura été confirmée par les faits.

Il s’agit également d’une tactique de négociation redoutable, en raison des difficultés économiques que cette mesure infligera à l’Iran s’il se trouve dans l’incapacité de poursuivre ses exportations de pétrole. Cela ne fera qu’aggraver les souffrances déjà intenses du peuple iranien.

La liberté de navigation dans les détroits internationaux tels que celui d’Ormuz est l’un des principes fondamentaux du droit international sur lequel reposent le commerce international et l’économie mondiale. C’est un principe que les États-Unis ont toujours défendu avec fermeté. La menace d’un blocus américain de l’Iran et les opérations de déminage associées à ce projet pourraient constituer un petit pas vers la réouverture de cette voie maritime essentielle.

The Conversation

Donald Rothwell a reçu des financements de l’Australian Research Council.

ref. Le blocus américain du détroit d’Ormuz est-il légal ? – https://theconversation.com/le-blocus-americain-du-detroit-dormuz-est-il-legal-280628

IA : le piège d’un langage statistique qui ressemble au nôtre

Source: The Conversation – in French – By Mazarine Pingeot, Professeure de philosophie, Sciences Po Bordeaux

L’intelligence artificielle générative, telle que ChatGPT et consorts, produit du texte cohérent sans perception, sans corps, sans vécu et sans conscience. Telle est la nouveauté radicale qu’il s’agit de penser.


Lorsqu’on questionne ChatGPT, Claude ou autre « Chat » sur n’importe quel sujet, il répond comme s’il était un interlocuteur omniscient. Pourtant, ce langage est produit de façon statistique, en intégrant la multiplicité des contextes – ce qui lui permet de répondre de façon adéquate et à chaque fois différente, en fonction du contexte d’énonciation –, en agrégeant d’immenses masses de données (les large langage models ou LLM). Cette spécificité introduit une nouvelle dimension : si la machine parle comme l’humain, alors même que le langage était perçu par un certain nombre de philosophes, au premier rang desquels René Descartes, comme l’indice de la pensée, et donc de la reconnaissance chez l’autre de son « humanité », comment distinguer l’humain de la machine ?

Cette question, à la base du test de Turing, pourrait paraître rhétorique, pourtant, nombreuses sont les pratiques qui attestent de cette confusion, l’intelligence artificielle (IA) générative étant parfois utilisée comme assistant, comme ami, et pouvant faire éventuellement fonction de psychologue. Ne serait-ce que dans notre manière de lui poser des questions, nous nouons avec elle un dialogue et sommes donc victimes d’une projection anthropomorphique fort naturelle dès lors que l’autre – machine ou humain – nous répond. La façon dont nous nous adressons à notre « chat » en témoigne : nous lui parlons parfois avec politesse, en utilisant souvent la deuxième personne du singulier « Tu ».

Comment repenser alors le langage s’il n’est plus l’indice d’une pensée consciente ? Et comment distinguer le langage humain du langage de la machine ? Dans sa structure, sa syntaxe, sa cohérence, il est identique.

Pourtant, le fait que les textes produits par l’IA générative soient bientôt majoritairement issus non plus de textes écrits par des humains, mais d’autres textes générés par l’IA pose un premier problème de référentialité.

Une production statistique déconnectée de la vérité

On le sait depuis les travaux du linguiste Roman Jakobson, le langage a plusieurs fonctions (informer, entrer en contact, créer du lien, de la beauté, etc.). La fonction référentielle est celle qui lie le langage au réel et qui en fait le lieu de la vérité au sens d’une adéquation entre un énoncé et la réalité dont il parle. C’est là, la fameuse définition de Thomas d’Aquin (env. 1225-1274) « Veritas est adaequatio rei et intellectus » (« La vérité est l’adéquation de la chose et de l’intellect »). Ainsi, « seuls des énoncés peuvent être vrais ou faux. Les choses, quant à elles, même si, par un abus de langage, il arrive qu’on les qualifie de “vraies” ou de “fausses”, sont réelles ou irréelles, authentiques ou artificielles. Mais elles ne sauraient être “vraies”» », peut-on lire dans l’article de l’Encyclopédie Universalis sur la vérité au sens général.

Ainsi, l’énoncé « il fait beau » a du sens s’il fait beau, et il est censé donner une information sur le temps qu’il fait, à des fins multiples (organiser sa journée, choisir de prendre ou non son vélo, etc.). À quoi sert de dire « il fait beau » si ce n’est pour communiquer cette information, ou pour créer un lien avec un autre du seul fait que je m’adresse à lui (on parle alors de fonction phatique du langage.

Certes, l’écriture va médiatiser l’idée même de communication mais elle demeure le vecteur d’un savoir, d’une information, d’une relation entre celui qui lit, celui qui écrit, et ce sur quoi porte l’écrit.

Voici que le langage pourtant s’émancipe de ses fonctions référentielle et phatique.

La production du langage s’autonomise de la réalité

L’énoncé produit par l’intelligence artificielle générative ne fait plus signe vers une extériorité, et ce de façon structurelle, puisqu’elle fonctionne de façon statistique, en prenant en compte le contexte, à partir de bases de données numériques. La médiation risque d’être exponentielle, si les textes produits par l’IA finissent par remplacer ceux produits par l’humain. L’IA générative produit à partir d’elle-même et de façon algorithmique un énoncé qui n’a, par définition, aucune intention communicative. Il est le fruit d’un calcul.

Quel enseignement en tirer ? Que la structure même de la production du langage s’autonomise de la réalité : on ne peut pas en vouloir à la machine de ne pas lever les yeux au ciel pour confirmer qu’il fait beau.

Ainsi c’est la condition même de la vérité qui est évacuée. Dans « Vérité et politique », la philosophe Hannah Arendt distingue la « vérité de fait » et la « vérité de raison », renvoyant cette dernière à la vérité scientifique, et la première à « ce qui a eu lieu », autrement dit un réel minimal, condition du commun. Or, c’est cette vérité que les idéologies totalitaires ont remise en question, substituant à la réalité un système plus au moins cohérent d’idées ou de croyances. Mais les démocraties de masse ne sont pas en reste : pour Arendt, la publicité propose elle aussi un substitut au réel.

Aujourd’hui, l’idéologie n’est plus nécessaire pour substituer au rapport au monde un discours délié du monde. C’est la condition même d’énonciation qui rend caduque la catégorie de « vérité de fait » puisque l’intelligence artificielle générative, dans son fonctionnement même, ne se réfère pas au réel pour produire du langage, même si un lien au second degré demeure, puisque la production statistique de LLM part d’énoncés produits hors LLM. La déliaison est consommée entre produire du langage (qui est pourtant supposé être le lieu de la vérité), et le réel sur lequel porte le langage.

Ainsi la post-vérité dans laquelle nous vivons désormais est structurellement consolidée : il ne s’agit pas seulement d’une indifférence à la vérité, il s’agit d’une production de contenu délié, ou indépendant de la possibilité même du vrai ou du faux, même si un grand nombre de textes qui nourrissent les LLM proviennent encore des humains. L’idéologie n’est pas dans ce qui est dit, produit, écrit : elle est dans l’émancipation d’une production du langage par rapport au réel et à l’idée même de référentialité. L’intelligence artificielle générative n’a pas inventé la post-vérité, mais par son fonctionnement, elle en consolide la structure.

Un langage formaté en amont par des entreprises privées ?

À cela s’ajoute le fait que cette production est le monopole d’entreprises privées. Nous vivons dans un monde capitaliste, nul ne l’ignore, dont le principe est que les moyens de production sont concentrés entre les mains de quelques-uns. C’est ce que Marx appelait l’infrastructure, la superstructure désignant toutes les autres sphères – la politique, la culture. Or, aujourd’hui, l’infrastructure produit du langage. Et le langage est sous-jacent à toutes les superstructures : comme le dit le linguiste Klemperer, il est le moyen de propagande le plus public et le plus secret à la fois. Public, puisque nous ne pouvons nous passer du langage pour vivre en société ; secret, parce que nous ne nous rendons pas compte à quel point le langage est traversé par des normes qui nous façonnent plus que nous les façonnons et que nous véhiculons à notre tour en parlant.

« À chaque époque correspondent des techniques de reproduction bien déterminées » écrivait Walter Benjamin. La technique influe sur l’usage de la langue : au XIXᵉ siècle, la presse de masse transformait la manière d’écrire, entraînant un nouveau genre littéraire – le roman – que Benjamin dans le Raconteur oppose au récit, mais aussi la prolifération d’une presse à sensation, s’intéressant aux faits divers et proposant une « narration » attractive.

Le langage serait donc de plus en plus inféodé à ses moyens de production techniques. Certes, on peut considérer qu’il l’était déjà dans son usage public, mais c’est désormais le cas également des usages intimes, professionnels, amicaux, autrement dit de quasiment tous les usages, y compris lorsqu’on n’a nul besoin de la technologie pour communiquer : il nous arrive de correspondre par mail lorsqu’on partage le même bureau, d’assister à des réunions en visioconférence alors que quelques mètres nous séparent, de communiquer par Instagram assis côté à côte… Ce qui a des conséquences décisives notamment sur la politique, et plus spécifiquement sur la démocratie, dont le matériau premier est précisément le langage et les différents droits qui lui sont associés.

« Être politique, écrit Hannah Arendt, vivre dans une polis, cela signifiait que toutes choses se décidaient par la parole et la persuasion et non pas par la force ni la violence. » Elle ajoutait que c’est en apparaissant aux yeux de tous que la parole devenait politique. Il fallait donc un espace pour que celle-ci soit entendue, un espace « public » pour « une parole politique ».

Mais qu’est-ce qu’un espace public et qu’une parole politique, lorsque le langage s’émancipe dans sa production, à la fois du réel, et du sujet d’énonciation ? En étant productrice autonome de langage sans référentialité, l’IA générative accomplit techniquement le fantasme d’une énonciation sans sujet.

Que le langage ne soit plus ce qui distingue la machine de l’humain a ainsi des conséquences à la fois politiques et métaphysiques. Le rapport au réel est en train de se transformer au profit de médiations invisibles qui privatisent le langage : celui-ci ne permet plus de reconnaître dans le destinateur ou le destinataire un « autrui ». Pourtant, le langage n’a de sens qu’à être adressé à un autre être humain. Pour la machine, il est asémantique. Sauver le sens du langage, c’est sauver l’idée même de sujet. C’est à cette condition qu’il gardera ses vertus émancipatrices.


Mazarine M. Pingeot est l’autrice d’Inappropriable. Ce que l’IA fait à l’humain, (Flammarion, février 2026).

The Conversation

Mazarine Pingeot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. IA : le piège d’un langage statistique qui ressemble au nôtre – https://theconversation.com/ia-le-piege-dun-langage-statistique-qui-ressemble-au-notre-276544

Élections hongroises : un tournant européen aux accents nationaux

Source: The Conversation – in French – By Alexandre Massaux, Chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Le 12 avril, la Hongrie met fin à 16 années de pouvoir de Viktor Orban : son parti est battu par le TISZA de Péter Magyar, qui s’impose avec une majorité. Au-delà de l’alternance, ce résultat marque un tournant politique majeur, susceptible de redéfinir les institutions du pays et ses relations avec l’Union européenne, la Russie, l’Ukraine et les États-Unis.


Dans ce contexte, la transition politique hongroise ne se limite pas à un changement de gouvernement, mais ouvre une phase d’incertitude sur les orientations futures du pays.

En tant que chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand et spécialiste des relations internationales, j’analyse les politiques en Europe centrale et les enjeux liés aux nouvelles technologies.

Lié au pouvoir… jusqu’en 2024

La trajectoire de Péter Magyar éclaire en partie sa victoire. Le dirigeant de TISZA (Parti Respect et liberté) a travaillé au sein du parti de Viktor Orban (FIDESZ) pendant 20 ans dès les années 2000. Après la victoire du parti en 2010, il a occupé plusieurs fonctions au sein du ministère des Affaires étrangères, puis dans la représentation permanente de la Hongrie auprès de l’Union européenne, et enfin dans le cabinet du premier ministre Viktor Orban en 2015.

Peter Magyar rompt les liens avec FIDESZ et joint TISKA en 2024, en pleine crise politique : un ancien directeur adjoint d’un foyer pour enfants, condamné en 2022 pour avoir couvert les agissements de son supérieur dans une affaire de pédocriminalité, obtient une grâce présidentielle. À cela s’ajoute des accusations de corruption au sommet de l’État.

TISZA s’inscrit dans le Parti populaire européen (PPE), principal groupe politique de l’Union européenne au centre droit. Celui-ci rassemble notamment comme partis la CDU-CSU allemande du chancelier Friedrich Merz ainsi que la Plateforme civique polonaise du premier ministre Donald Tusk. À noter que le FIDESZ était, lui aussi, jusqu’en 2021 membre du PPE, avant de le quitter.

Ces éléments indiquent que Péter Magyar n’est pas un opposant historique du FIDESZ mais qu’il s’oppose à ce qu’est devenu le parti. C’est probablement la raison de sa victoire : proposer de revenir à ce qu’était la proposition politique d’il y a 16 ans. Le cœur de son programme repose sur la lutte contre la corruption et le capitalisme de connivence.

Constitution et immigration

Le fait d’avoir une majorité constitutionnelle donne à TISZA la capacité de modifier la constitution hongroise qui avait été adoptée en 2011, puis amendée plusieurs fois par le gouvernement d’Orban. Il est trop tôt pour savoir en quoi consisteraient précisément les changements opérés par TISZA, mais il est prévisible qu’il s’agirait d’un alignement sur l’Union européenne en matière d’équilibre des pouvoirs.

Sur les questions sociétales, ses positions restent aussi à définir. Sur l’immigration, Péter Magyar adopte une ligne de fermeté assumée, proche de celle de Viktor Orban : il défend une politique de contrôle strict des flux migratoires et s’inscrit dans un discours de protection des intérêts nationaux, allant jusqu’à soutenir des mesures restrictives vis-à-vis de l’entrée de nouveaux migrants.




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Une prise de distance vis-à-vis de la Russie

L’un des points les plus importants du programme de Péter Magyar est sa politique étrangère. Sous Viktor Orban, la Hongrie s’était imposée comme l’un des États membres les plus proches de Moscou au sein de l’Union européenne, freinant à plusieurs reprises les initiatives européennes, notamment sur le dossier ukrainien. Péter Magyar entend rompre avec cette ligne et rapprocher Budapest des autres capitales européennes.

L’un des enjeux immédiats est le rétablissement des relations avec les institutions européennes afin de débloquer des fonds gelés à la suite des tensions entre Bruxelles et Budapest, évalués à plus de 6 milliards d’euros. La Hongrie est l’un des principaux bénéficiaires nets du budget de l’Union européenne.

Toutefois, cet alignement sur l’UE risque de ne pas être absolu. TISZA a eu tendance à voter au parlement européen de la même manière que le FIDESZ sur un certain nombre de sujets, notamment sur les questions migratoires. Sur l’Ukraine, les positions restent ambiguës : Péter Magyar s’est opposé à une accélération de l’adhésion ukrainienne à l’UE, tout en soutenant la levée du veto hongrois concernant l’aide européenne à Kiev, estimée à 90 milliards d’euros.

Il faut également s’attendre à une relance du groupe de Visegrad, le V4, avec un rapprochement vers la Pologne du premier ministre Donald Tusk, qui a soutenu Péter Magyar. Le V4, un format de coopération entre la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie et la Hongrie, constitue un cadre informel destiné à porter les positions de l’Europe centrale au sein de l’Union européenne. Fragilisé depuis 2022 par les divergences entre Varsovie et Budapest sur la question russe, le groupe pourrait retrouver une forme de cohésion avec l’arrivée de TISZA au pouvoir.




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Des alliances assumées, mais une souveraineté revendiquée

Concernant les relations avec les États-Unis, Péter Magyar entend maintenir des liens étroits avec Washington. Lors de la visite du vice-président JD Vance en Hongrie pour soutenir Viktor Orban, Péter Magyar a déclaré sur son compte X que son gouvernement verrait les États-Unis comme un partenaire clé en tant qu’allié dans l’OTAN et comme partenaire économique.

Toutefois, il a aussi déclaré que « l’histoire de la Hongrie ne s’écrit ni à Washington, ni à Moscou, ni à Bruxelles ». Ce qui résume bien sa vision politique internationale.

Finalement, la politique gouvernementale devrait adopter une ligne diplomatique globalement pro-européenne, mais marquée par une volonté de préserver des marges de manœuvre nationales, ce qui pourrait maintenir certains désaccords avec Bruxelles.

La Conversation Canada

Alexandre Massaux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Élections hongroises : un tournant européen aux accents nationaux – https://theconversation.com/elections-hongroises-un-tournant-europeen-aux-accents-nationaux-280507

Marina Abramović, Li Binyuan et Paula Garcia… Quand les performances artistiques apprennent à observer le fonctionnement des organisations

Source: The Conversation – France (in French) – By Yanina Rashkova, Assistant Professor of Organizational Behavior at EDHEC, EDHEC Business School

Quoi de commun entre un séminaire de cadres dirigeants et une performance artistique ? Vous êtes vraisemblablement tenté de répondre d’un définif : « Rien ! » Et pourtant, si les buts n’ont évidemment rien à voir, le monde des performances offre d’intéressants enseignements pour les praticiens du management. Illustration avec les happenings signés Marina Abramović, Li Binyuan et Paula Garcia.


L’art contemporain, en particulier les performances artistiques, est souvent perçu comme ambigu et inaccessible. Prenons l’exemple de cette femme silencieuse, assise à une table dans un musée, sans rien faire, invitant des inconnus à s’asseoir en face d’elle. Quelle signification revêt cette action pour le grand public ? Faut-il la vivre, la penser ou la ressentir ?

En quoi une telle action peut-elle contenir aussi une leçon pour les managers ? Que peut apprendre d’un tel acte, quelqu’un chargé de diriger une équipe et/ou une organisation complexe ?

L’art de la performance ne concerne pas seulement l’expression per se, mais aussi la perception. Il rend visible l’invisible. Et en ce sens, il peut offrir aux managers quelque chose de profondément pratique et utile pour eux : de nouvelles façons de voir.

Dans mes recherches, j’explore comment le travail de l’artiste de renommée internationale Marina Abramović, ainsi que celui des artistes associés à son institut, peut inspirer les managers à repenser la manière dont ils observent, interagissent avec et remodèlent leurs organisations.




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L’attention est source de transformation

En 2010, au Museum of Modern Art de New York, Marina Abramović est restée assise en silence dans l’atrium du musée pendant trois mois. Huit heures par jour. Immobile. En face d’elle se trouvait une chaise vide, et les visiteurs étaient invités à s’asseoir aussi longtemps qu’ils le souhaitaient. Elle ne parlait pas, ne bougeait pas. Elle restait simplement pleinement présente. Les visiteurs ont réagi de manière inattendue. Beaucoup ont pleuré, certains ont souri, d’autres ont tremblé. Dans le silence, des émotions longtemps enfouies (par exemple, le chagrin, la vulnérabilité, le désir, le soulagement) ont refait surface.

Cette performance met en lumière une idée cruciale : l’attention est source de transformation. Lorsqu’une personne se sent véritablement vue, ce qui est caché devient souvent visible. Pour les managers et dirigeants, cette possibilité ouvre des pistes très intéressantes et pertinentes.

Comment rendre visible l’invisible ?

Dans les organisations, les individus cachent souvent non seulement leurs inquiétudes et leurs frustrations, mais aussi leurs idées. Les réunions sont précipitées et les conversations sont décousues. Les managers écoutent d’une oreille distraite tout en consultant leurs smartphones ou en préparant leur prochaine réponse.

Le travail d’Abramović suggère une alternative radicale : offrir une présence sans partage. Créer des espaces où les employés ne sont ni interrompus, ni jugés, ni pressés. Lorsque les managers sont pleinement attentifs, sans agenda, sans être en train de réaliser d’autres tâches, ils commencent à remarquer ce que les systèmes de reporting standard ratent : les tensions subtiles, les courants émotionnels sous-jacents et, surtout, les idées plus ou moins grandes.

Cette présence que l’on peut nommer totale (ou en pleine conscience) peut devenir une pratique analytique. Elle permet alors aux managers et dirigeants de détecter des problèmes latents avant qu’ils ne s’aggravent ou de soutenir les premiers signes de grandes innovations. Ils peuvent aussi voir plus, et plus loin.

Démonter pour comprendre

Dans Breakdown, Li Binyuan grimpe sur un pilier de quatre mètres de haut qui ressemble à un monument. Une fois au sommet, il commence à marteler la structure même qui se trouve sous ses pieds. Morceau par morceau, il démantèle la base qui le soutient. La structure se révèle à travers sa désintégration. En détruisant le pilier par le haut, Li Binyuan en dévoile la construction : ses couches et sa logique interne. Ce qui rend cette performance si puissante, c’est qu’elle illustre le fait que pour comprendre quelque chose, il faut le démonter.

Pour les managers et les dirigeants, c’est une leçon percutante. Les organisations apparaissent souvent comme des entités solides et monolithiques : « la culture », « la stratégie », « la structure ». Mais ces abstractions sont constituées d’éléments plus petits et interconnectés, tels que les routines, les incitations, les normes informelles, les relations de pouvoir et les habitudes quotidiennes. Tant que ces éléments – et d’autres – restent intacts et incontestés, l’organisation peut sembler impénétrable.

Pour vraiment comprendre comment fonctionne une organisation, les managers doivent la démonter – conceptuellement, et parfois concrètement. Cela ne signifie pas une destruction au sens littéral. Cela signifie isoler et examiner ses éléments constitutifs pour mieux la cerner.

Se transformer pour révéler les liens

Dans Noise Body, Paula Garcia commence par se présenter le corps dénudé et visible tel qu’il est. Elle fixe ensuite de puissants aimants sur elle-même. Un à un, des collaborateurs ajoutent des fragments de métal industriel (boulons, éclats, ferraille) jusqu’à ce que son corps soit presque entièrement recouvert de débris mécaniques. À mesure que le métal s’accumule, nous commençons à percevoir des relations jusque-là invisibles : la force magnétique qui lie les éléments entre eux. L’acte de transformation rend visible la structure des liens.

Pour les managers, cette performance comporte une autre leçon. Parfois, on ne comprend les liens entre les éléments de l’organisation que lorsque l’on modifie délibérément leur disposition. Les organisations sont des réseaux de composants interconnectés : rôles, technologies, incitations, flux de communication, espaces physiques.

Ce qui sous-tend la hiérarchie

Pourtant, ces liens restent souvent cachés. Nous voyons des départements ou des services, pas des dépendances. Par exemple, passer de primes individuelles à des récompenses à l’échelle d’une équipe révèle souvent à quel point les tâches sont, en réalité, étroitement interdépendantes. Les employés qui percevaient auparavant leur travail comme autonome se rendent soudain compte dans quelle mesure ils dépendent de la contribution des autres. Cette refonte fait apparaître le réseau qui sous-tend la hiérarchie.

Fondation Beyeler, 2015.

Le travail artistique de Garcia suggère que la compréhension ne vient pas toujours de l’observation d’un système stable. Parfois, nous devons modifier la configuration ou réorganiser les éléments pour mieux voir la façon dont ils s’attirent, se repoussent ou se contraignent mutuellement.

Le management, un art de l’observation

Après tout, l’art de la performance n’est pas si abstrait ni si ambigu, et peut même s’avérer utile aux managers d’organisations contemporaines en leur apprenant à mieux percevoir leur environnement organisationnel.

Le travail de Marina Abramović nous enseigne que lorsque les managers ralentissent le rythme et accordent toute leur attention, des éléments cachés apparaissent. Celui de Li Binyuan démontre que pour comprendre une structure, il faut être prêt à la démonter. Enfin, les performances de Paula Garcia montrent que lorsque l’on réorganise les éléments d’une structure, les liens qui les unissent deviennent visibles.

Si l’art de la performance ne fournit pas de techniques de gestion toutes faites, il met en avant des conseils pratiques pour aider les managers à affiner leur capacité d’observation. Et dans les organisations complexes, cette capacité à voir plus clair pourrait bien constituer l’avantage stratégique par excellence.

The Conversation

Yanina Rashkova ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Marina Abramović, Li Binyuan et Paula Garcia… Quand les performances artistiques apprennent à observer le fonctionnement des organisations – https://theconversation.com/marina-abramovic-li-binyuan-et-paula-garcia-quand-les-performances-artistiques-apprennent-a-observer-le-fonctionnement-des-organisations-279395

Sentir le goût des mots, entendre le son des couleurs… Comment la science explique-t-elle la synesthésie ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Sophie Smit, Postdoctoral Research Associate in Cognitive Neuroscience‬, University of Sydney

Les synesthètes présentent des associations durables entre plusieurs sens. Vitally Gariev/Unsplash

De 1 % à 4 % de la population mondiale présenterait une synesthésie. Ce phénomène, qui se traduit par l’association de plusieurs sens, fascine et intrigue les scientifiques.


Avez-vous déjà « goûté » un mot, ou vu des couleurs en écoutant de la musique ? Si c’est le cas, vous faites peut-être partie des 1 % à 4 % de personnes dotées d’une fascinante particularité : la synesthésie.

La synesthésie est un phénomène neurologique par lequel l’activation d’un sens – l’ouïe, par exemple – déclenche celle d’un autre sens, habituellement indépendant, comme la vue. Les personnes synesthètes vivent donc d’autres expériences sensorielles que celles du commun des mortels.

En tant que scientifiques, nous avons consacré beaucoup de temps à l’étude de ce phénomène rare. Si bien des questions restent ouvertes, ce que nous avons déjà appris montre clairement que nous ne percevons pas tous le monde de la même façon.

Qu’est-ce que la synesthésie ?

Les personnes présentant une synesthésie sont appelées « synesthètes ». Ce trait semble être plus fréquent chez les femmes, cependant cette conclusion pourrait refléter des biais d’échantillonnage. Il semblerait, par ailleurs, que la probabilité de développer une synesthésie soit influencée par des facteurs génétiques.

Nous intégrons tous naturellement des informations provenant de différents sens. Lorsque nous regardons quelqu’un parler, notre cerveau fusionne ce que nous voyons et ce que nous entendons afin de mieux comprendre le message. Si, dans la synesthésie, ces associations fonctionnent différemment (un son peut, par exemple, susciter une expérience visuelle), elles reposent peut-être néanmoins sur les mêmes mécanismes fondamentaux.

Il existe de nombreuses formes de synesthésie. Certaines personnes présentent une synesthésie auditivo-visuelle : elles voient des couleurs lorsqu’elles entendent des sons. D’autres perçoivent des couleurs en lisant, en entendant ou en pensant à des lettres ou des chiffres – c’est ce que l’on appelle la synesthésie graphème-couleur. Autre exemple : la synesthésie miroir, dans laquelle une personne ressent des sensations sur son propre corps lorsqu’elle voit quelqu’un d’autre être touché.

Les synesthètes ne maîtrisent pas la façon dont leurs sens se croisent. Ces expériences sont spontanées, vivaces, et demeurent généralement stables dans le temps. Ainsi, une personne ayant une synesthésie graphème-couleur qui perçoit la lettre « A » en rouge aujourd’hui la percevra très probablement dans la même teinte des années plus tard.

Précisons que la synesthésie n’est pas une maladie ni un trouble. Elle ne cause ni préjudice ni handicap, bien que certains synesthètes puissent la trouver envahissante par moments. Pour les personnes qui ressentent une douleur à chaque fois qu’elles voient quelqu’un souffrir, une simple séance de cinéma peut constituer une épreuve.

Toutefois, dans l’ensemble, la synesthésie ne semble pas interférer avec le quotidien des individus concernés. De fait, nombreux sont celles et ceux qui ignorent être synesthètes, tant cette perception leur paraît naturelle.

Quelles en sont les causes ?

Les causes précises de la synesthésie ne sont pas encore connues. Deux grandes théories ont néanmoins été formulées par les scientifiques.

La première, connue sous le nom de théorie de l’activation croisée, postule que les synesthètes auraient davantage de connexions cérébrales entre différentes régions du cerveau. Cela pourrait s’expliquer par le fait que, chez eux, le processus d’élagage synaptique (qui se produit au cours du développement et élimine certaines connexions inutilisées entre les neurones pour optimiser le fonctionnement du cerveau) se serait déroulé différemment.

Selon cette théorie, chez les personnes présentant une synesthésie graphème-couleur, la région vouée à la reconnaissance des lettres serait directement reliée à celle qui traite les couleurs, si bien que la perception d’une lettre s’accompagne automatiquement de celle d’une couleur.

Une seconde théorie postule quant à elle que les synesthètes présenteraient une activité cérébrale légèrement différente de celle des autres individus. Ils disposeraient des mêmes connexions neuronales que les non-synesthètes, mais leur particularité résulterait du fait que certains chemins neuronaux, plus « saillants », seraient davantage « parcourus ».

La synesthésie semble d’ailleurs mettre en œuvre des mécanismes partagés par tous. Lorsque l’on regarde la photo d’une banane grise, nous savons que sa couleur normale est le jaune. L’imagerie cérébrale révèle des motifs d’activité cérébrale qui en témoignent : observer une représentation en noir et blanc d’un objet dont on connaît la couleur réelle active dans le cerveau les régions associées à la représentation des couleurs. Le cerveau des personnes présentant une synesthésie graphème-couleur pourrait procéder de la même façon avec les lettres : la perception de caractères noirs activerait des couleurs spécifiques.

En résumé, le débat scientifique sur les causes de la synesthésie se résume à cette question fondamentale : les synesthètes ont-ils un cerveau structurellement différent de celui des autres, ou font-ils simplement un usage différent d’un cerveau identique ?

La synesthésie favorise-t-elle la créativité ?

Vous avez peut-être déjà lu ou entendu des témoignages d’artistes, tels que le peintre Vassily Kandinsky, l’un des pionniers de l’art abstrait, ou la musicienne Lorde, évoquant leurs expériences synesthésiques. Certains éléments tendent à montrer que la synesthésie est effectivement plus répandue dans les milieux créatifs.

Une vaste enquête menée auprès de synesthètes australiens a par exemple révélé qu’environ 24 % d’entre eux exerçaient une profession créative (artiste, musicien, architecte ou graphiste…), tandis que cette proportion est de moins de 2 % dans la population générale.

Cet écart est saisissant, même si nous n’en comprenons pas encore réellement les ressorts. Une hypothèse est que les synesthètes établissent des liens inhabituels entre les idées et les sensations, ce qui favoriserait l’émergence d’une pensée plus créative que la moyenne. Des travaux de recherche suggèrent par ailleurs que certaines formes de synesthésie pourraient être associées – mais seulement dans une certaine mesure – à des souvenirs plus robustes ou à une imagination plus vive que la moyenne.

Quoi qu’il en soit, la synesthésie offre aux scientifiques un point de vue privilégié sur la façon dont notre cerveau construit du sens à partir du monde qui l’entoure. Elle nous rappelle que notre perception n’est pas un processus figé, similaire pour tous. Notre cerveau l’élabore activement, et de façon plus variée et plus riche qu’on ne le suppose généralement.

The Conversation

Anina Rich reçoit des financements de l’Australian Research Council.

Sophie Smit ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Sentir le goût des mots, entendre le son des couleurs… Comment la science explique-t-elle la synesthésie ? – https://theconversation.com/sentir-le-gout-des-mots-entendre-le-son-des-couleurs-comment-la-science-explique-t-elle-la-synesthesie-280602