ZFE, de la suppression au sursis : une saga juridique qui n’a pas encore dit son dernier mot

Source: The Conversation – in French – By Sébastien Martin, Maître de conférences en droit public HDR, Université de Bordeaux

Fin mai 2026, le Conseil constitutionnel a sauvé les zones à faibles émissions mobilité, les ZFE, en annulant leur suppression. Cette décision, qui intervient sur la forme plutôt que sur le fond, n’empêchera probablement pas un retour du sujet dans le débat politique. Une généralisation trop rapide pourrait expliquer en partie le sort tumultueux connu par le texte. Mais, en cas d’abandon définitif de la mesure, le risque de recadrage de la France par l’Union européenne – et, en particulier, de condamnation par la Cour de justice de l’UE – est réel.


Dans une décision du 21 mai 2026, le Conseil constitutionnel vient de donner un sursis aux zones à faibles émissions mobilité (ZFE). Il est revenu sur la suppression, qui avait été actée avec l’adoption de la loi dite de simplification de la vie économique, pour un motif d’ordre procédural.

Sur le fond, le juge constitutionnel ne s’est donc pas prononcé sur la compatibilité de la suppression avec les dispositions de la Charte de l’environnement, consacrant notamment le droit de chacun de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé, ou avec le droit à la protection de la santé, garanti par le préambule de 1946.

Les ZFE n’en restent pas moins un dispositif clivant. Il y a donc fort à parier que leur suppression revienne d’ici peu en débat politique devant la représentation nationale.




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Un signe fort de « backlash » écologique

Lors de l’adoption de la loi d’orientation des mobilités en 2019, les ZFE avaient été présentées comme un dispositif phare de la transition écologique et énergétique. En visant à limiter l’utilisation de véhicules très polluants, elles devaient concourir au développement de nouvelles formes de mobilités moins émettrices de CO2.

Le débat autour de cette suppression est un signe majeur d’une rétrogradation de la protection de l’environnement par le droit, dont on ne saurait dire jusqu’où elle pourrait aller. Les avancées réalisées en faveur d’un droit de la mobilité durable, parfois sous l’influence du droit de l’Union européenne, sont aujourd’hui remises en cause. Cela s’inscrit dans une tendance globale au « backlash » écologique, très prégnante aux États-Unis en particulier.

Mais à l’heure où les institutions publiques en Europe ont été incitées à poursuivre les efforts réalisés pour renforcer le cadre juridique de la mobilité durable en zone urbaine, cette tentative de rétrogradation interroge.

Une généralisation trop rapide ?

L’histoire tumultueuse des ZFE précède l’adoption de la loi d’orientation des mobilités (LOM).

En 2010 déjà, la loi Grenelle II avait mis en place, à titre expérimental, des zones d’actions prioritaires pour l’air dans le but de lutter contre la pollution atmosphérique. Ce dispositif, jugé peu efficace, a été remplacé par une nouvelle loi en 2015 pour instituer, à titre facultatif, des « zones à circulation restreinte ».

Ce sont véritablement la LOM de 2019 puis la loi dite Climat et résilience de 2021 qui ont permis à ce dispositif, alors dénommé « zones à faibles émissions de mobilité », de s’ancrer dans la vie quotidienne des Français.

Au 1er janvier 2025, 25 agglomérations sur le territoire hexagonal avaient mis en place une ZFE dans lesquelles l’accès des véhicules les plus polluants est interdit. Pour assurer un contrôle efficace des véhicules circulant dans la ZFE, la LOM laissait la possibilité aux collectivités de déployer des systèmes de contrôle automatisé, autrement dit des « radars à ZFE ».

C’est précisément cette généralisation (trop rapide ?) qui a été au centre des critiques. De nombreuses agglomérations avaient fait part de difficultés d’ordres économique et technique pour le déploiement de ces solutions. En réponse à ces critiques, une mission flash parlementaire ainsi que des outils d’ingénierie territoriale à l’initiative de l’Agence de la transition, l’Ademe, avaient été développés.

La mise en place des ZFE s’est également heurtée aux critiques sur le manque d’accessibilité des ménages les plus précaires ou des usagers éloignés des zones urbaines, laissant craindre une accentuation des inégalités sociales et territoriales.

Pour contourner ces critiques, la loi prévoit une série d’exemptions et de dérogations. Sans doute, aurait-il fallu fixer des échéances plus longues aux collectivités territoriales pour penser et adapter ces mesures d’accompagnement aux réalités économiques, sociales et techniques de chaque zone.




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La volonté de supprimer les ZFE rappelle, en tout état de cause, le sort réservé au dispositif de l’écotaxe dans le milieu des années 2010. Présenté comme un engagement fort du gouvernement lors de l’adoption de la loi Grenelle I en 2009, son principe était celui du report modal. Il visait à inciter les opérateurs à recourir à d’autres formes de mobilité que la route pour les activités de transport de marchandises.

Là encore, la complexité tant juridique que technique, comme les réticences au dispositif, avait conduit à son report puis à sa suspension entre 2009 et 2014 et enfin à sa suppression en 2017.

Le risque de recadrage par l’Union européenne

La suppression des ZFE devrait avoir des conséquences notables pour ce qui est de la relation de la France avec l’Union européenne.

Sans être une obligation pour les villes européennes, la mise en place de Low Emission Zones connaît pourtant un certain succès. Ainsi, on dénombrait en 2022 315 zones en Europe dans 14 États membres. Ces divers exemples européens ont, d’ailleurs, démontré leur efficacité sur le plan sanitaire.

Low Emission Zones en Europe, situation à fin 2022.
Ademe, 2023

En revanche, le droit européen impose de ne pas dépasser, dans l’ensemble des zones et agglomérations, certaines valeurs limites de polluants atmosphériques. Dans les cas où il subsisterait un risque de dépassement de ces seuils, les autorités nationales sont tenues de mettre en place des mesures et des plans d’action à court terme, ce qui peut correspondre à la réduction de la circulation de certains véhicules. Autrement dit, à certaines mesures prévues par les ZFE.

On soulignera que la France a déjà fait l’objet de condamnations à plusieurs reprises par la Cour de justice de l’UE pour inaction climatique. Le juge a, en effet, estimé qu’elle « a dépassé de manière systématique et persistante » la valeur limite de polluants, comme le dioxyde d’azote, émis par les véhicules diesel.

Très récemment, le Conseil d’État a admis que l’instauration d’une ZFE comptait parmi les différentes mesures considérées comme suffisantes pour garantir le respect des valeurs limites de concentration de dioxyde d’azote dans l’agglomération parisienne. Cet arrêt a sonné la fin d’une saga contentieuse débutée en 2017, où l’État avait été enjoint de prendre des mesures pour se conformer aux obligations tirées du droit de l’Union.

On l’aura compris, si la volonté politique de supprimer les ZFE réapparaît, le risque de condamnation de la France n’est pas à éluder.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. ZFE, de la suppression au sursis : une saga juridique qui n’a pas encore dit son dernier mot – https://theconversation.com/zfe-de-la-suppression-au-sursis-une-saga-juridique-qui-na-pas-encore-dit-son-dernier-mot-284844

Non, les relations entre professeurs et étudiants ne sont pas simplement une affaire d’« adultes consentants »

Source: The Conversation – in French – By Bryn Williams-Jones, Professor of Bioethics and Director of the Department of Social and Preventive Medicine, École de santé publique, Université de Montréal

Dès qu’on parle de relations intimes entre professeurs et étudiants, l’argument revient : « Ce sont des adultes consentants. Ce qu’ils font en privé ne regarde personne d’autre. » Mais à l’université, cet argument ne tient pas.


Le consentement a bien sûr son importance, mais il ne résout pas les problèmes éthiques qui surgissent lorsqu’une personne exerce un pouvoir sur une autre. Les professeurs encadrent les étudiants, évaluent leur travail, contrôlent l’accès aux opportunités de recherche et influencent leur avenir. Dans ce contexte, une relation intime n’est jamais simplement privée.

L’enjeu dépasse d’ailleurs le milieu universitaire. Les Forces armées canadiennes viennent d’adopter une directive beaucoup plus restrictive sur les relations entre militaires de différents niveaux d’autorité : les liaisons secrètes sont interdites et la responsabilité de déclarer la relation incombe d’abord à la personne en position d’autorité. La logique est la même : dans une institution hiérarchique, le consentement ne suffit pas à régler les enjeux de pouvoir.

Professeur de bioéthique, je travaille depuis plus de vingt ans sur les conflits d’intérêts, l’intégrité académique et la gouvernance universitaire. J’ai aussi siégé à de nombreux comités disciplinaires, où les problèmes les plus difficiles tiennent rarement à une absence de règles : ils surgissent plutôt lorsque le pouvoir, la dépendance et la responsabilité professionnelle sont mal reconnus.

Un espace social structuré par le pouvoir

À l’université, même les relations entre collègues de statut similaire peuvent créer des difficultés. Elles peuvent influencer la perception des décisions, des collaborations, des embauches ou de l’accès à l’information. Si la relation se termine mal, les conséquences peuvent aussi affecter les collègues, les étudiants et le climat institutionnel.




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Il est compréhensible que des personnes travaillant étroitement ensemble pendant des années développent des sentiments amoureux. Cela peut se produire entre collègues, entre supérieurs et subordonnés, ou entre professeurs et étudiants de cycles supérieurs. Mais les universités ne sont pas des espaces sociaux neutres : l’accès aux opportunités y est inégal.

Quand l’autorité transforme la relation

Lorsqu’un déséquilibre de pouvoir manifeste existe entre un professeur et un étudiant, les risques deviennent beaucoup plus graves.

Un professeur peut noter, superviser, employer, financer, encadrer ou recommander un étudiant. Il peut aussi contrôler l’accès aux conférences, aux publications, aux postes d’assistant de recherche, aux bourses ou aux réseaux professionnels. Même vécue comme consensuelle, la relation est transformée par le contexte institutionnel.

La personne ayant le moins de pouvoir peut se sentir contrainte de maintenir la relation, d’éviter les conflits ou d’accepter des conditions qu’elle refuserait autrement. Elle peut craindre de perdre un soutien académique, de nuire à sa réputation ou de compromettre son avenir. Même sans pression explicite, la dépendance façonne ce que signifie concrètement le consentement.

L’équité vue par les autres

La relation affecte aussi les autres. D’autres étudiants peuvent se demander si les décisions académiques sont équitables. Une personne obtient-elle de meilleures notes, davantage d’occasions de recherche ou un soutien accru en raison d’une relation intime ? Les discussions confidentielles restent-elles protégées ? Les décisions reposent-elles sur le mérite ou sur l’attachement, la loyauté, la jalousie ou la peur ?

Ces préoccupations ne relèvent pas seulement des apparences. Dans les universités, les apparences comptent parce que la confiance compte. Les étudiants et les collègues doivent pouvoir croire que l’évaluation est équitable, que les opportunités sont bien réparties et que les informations confidentielles sont protégées. Une fois ébranlée, cette confiance est difficile à rétablir.

Qui paie le prix réputationnel ?

La réputation est aussi en jeu.

Ces situations prennent plusieurs formes, mais elles s’inscrivent souvent dans des rapports de pouvoir genrés : les cas les plus fréquents et problématiques impliquent un professeur homme et une étudiante femme. Celle-ci peut alors être perçue comme bénéficiant de favoritisme plutôt que comme réussissant par son mérite.

Cette perception est sexiste et injuste, mais elle influence la reconnaissance de ses réalisations. La personne ayant le moins de pouvoir supporte ainsi une grande partie du coût professionnel et réputationnel, même lorsque la responsabilité principale revenait à la personne en position d’autorité.

Un conflit d’intérêts impossible à « gérer »

Les relations intimes dans un contexte d’autorité académique doivent donc être comprises comme des conflits d’intérêts problématiques. Un conflit d’intérêts survient lorsqu’un intérêt secondaire, comme une relation intime, pourrait influencer le jugement professionnel ou être perçu comme le compromettant.

Certains conflits d’intérêts sont relativement simples à gérer. Un professeur peut se récuser d’un comité ; un chercheur peut déclarer un intérêt financier et limiter son implication dans certaines décisions.




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Mais dans le contexte des relations intimes entre professeurs et étudiants, la déclaration est insuffisante. La promesse de rester objectif l’est aussi. La relation fragilise les conditions mêmes d’une supervision, d’une évaluation, d’un mentorat et d’une confiance institutionnelle équitables.

La vulnérabilité particulière des cycles supérieurs

C’est particulièrement vrai aux cycles supérieurs.

Certaines universités interdisent les relations entre professeurs et étudiants de premier cycle en raison du déséquilibre de pouvoir évident, mais restent souvent moins claires pour les cycles supérieurs.

Or, ces étudiants peuvent être encore plus dépendants de leur direction de recherche que ceux du premier cycle. Ils travaillent pendant des années avec une personne qui peut orienter leur recherche, contrôler le financement, rédiger des lettres cruciales et influencer l’obtention du diplôme dans les délais prévus.

L’avenir académique et professionnel d’un étudiant de cycles supérieurs peut donc dépendre d’une seule personne. Cette dépendance rend les relations intimes particulièrement risquées, même lorsque les deux personnes affirment qu’elles sont consensuelles.


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Ce que l’éducation peut (et ne peut pas) faire

L’éducation et la formation ont un rôle à jouer. Les membres des universités doivent comprendre le consentement, le harcèlement, les conflits d’intérêts et les limites professionnelles. Ils doivent aussi reconnaître qu’une attention romantique peut être importune, qu’un « non » doit être accepté et que des avances répétées peuvent constituer du harcèlement.

Mais l’éducation ne suffit pas lorsque le risque institutionnel est élevé. Certaines relations ne doivent pas être gérées après coup, mais interdites, car elles sont incompatibles avec la responsabilité professionnelle et un milieu de travail sain.

Changer la relation de pouvoir avant la relation intime

Cela ne signifie pas que l’amour, l’attirance ou l’intimité ne peuvent jamais naître dans un contexte universitaire. Cela signifie que lorsqu’il existe un rapport de pouvoir significatif, la relation professionnelle doit changer avant la relation intime. Si deux personnes veulent s’engager dans une telle relation, la supervision, l’évaluation ou le lien d’emploi doit d’abord prendre fin.

Cela peut être inconfortable et impliquer des choix difficiles. Cela peut même exiger qu’une personne quitte son poste, change de direction de recherche ou d’établissement. Mais l’alternative consiste à faire peser le risque sur la personne ayant le moins de pouvoir, ainsi que sur une communauté universitaire qui repose sur l’équité et la confiance.

L’université n’est pas un espace privé

« Ce sont des adultes consentants » peut sembler convaincant dans la vie privée ordinaire. Mais les universités ne sont pas des espaces privés. Ce sont des institutions structurées par la hiérarchie, la dépendance, la réputation et les opportunités. Elles ont besoin de la confiance de leurs membres et du public pour remplir leurs missions d’éducation et de production de connaissances.

Les relations amoureuses impliquant un rapport de pouvoir académique ne peuvent être éliminées par l’éducation. Elles doivent être interdites.

La Conversation Canada

Bryn Williams-Jones ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Le danger d’une IA utilisée par la justice

Source: The Conversation – in French – By Raisul Islam Sourav, PhD Candidate in Legal Analytics, University of Galway

Les systèmes algorithmiques nécessitent une supervision humaine continue. Les « hallucinations » ou erreurs, peuvent totalement annuler les gains de temps annoncés pour les tribunaux. Oleg Troino

Au Royaume-Uni, des directives suggèrent que les juges pourraient utiliser l’IA pour des travaux préparatoires. L’Estonie utilise un système d’IA semi-automatisé pour les recouvrement de petites créances. En Allemagne, un système est testé pour des litiges relatifs aux droits des passagers aériens. À Taïwan, l’IA aide les tribunaux dans des affaires de conduite en état d’ivresse ou de fraudes. Pourtant, les arguments en défaveur d’une utilisation de l’IA par la justice sont nombreux et doivent être pris en considération.


En quelques années seulement, l’intelligence artificielle générative a entraîné des changements significatifs dans de nombreux secteurs, de la santé à l’éducation, du divertissement à la finance, et même dans le domaine du droit.

L’utilisation de l’IA dans les décisions judiciaires pose des risques importants pour la justice. Des résultats erronés issus d’informations « hallucinées », des décisions discriminatoires et un manque de transparence font partie des préoccupations liées à l’introduction de cette technologie dans les tribunaux.

Pourtant, un certain nombre de juges à travers le monde l’ont déjà utilisée dans la prise de décision et la rédaction de jugements. C’est pourquoi certaines juridictions, dont le Royaume-Uni, ont publié des lignes directrices à l’intention des juges concernant l’usage de l’IA.

De manière générale, ces directives suggèrent que les juges peuvent utiliser l’IA comme un outil pour effectuer des travaux préparatoires, tels que la rédaction de résumés de documents longs, la traduction de documents juridiques, l’identification de précédents juridiques ou l’amélioration de la lisibilité des documents. Elles déconseillent son utilisation pour les fonctions judiciaires essentielles, notamment la prise de décision.

Récemment, certains hauts responsables judiciaires ont estimé que l’IA pourrait être utilisée pour trancher des affaires « à faible enjeu » ou moins complexes, à condition de prendre des précautions adéquates, comme maintenir un juge humain dans le processus.

Dans un discours prononcé en novembre 2024, le deuxième juge le plus haut placé du Royaume-Uni, Geoffrey Vos, a évoqué un « spectre » de décisions juridiques que l’IA pourrait bientôt prendre, ou contribuer à prendre.

Vos a déclaré que l’utilisation de l’IA pour des « décisions largement mécaniques, comme celles concernant le montant d’une pension ou de prestations, ou le calcul des dommages corporels et des pertes de revenus » permettrait probablement d’économiser du temps et de l’argent. Mais il a appelé à une réflexion sur la question de savoir si une telle utilisation violerait des droits humains fondamentaux.

Un an plus tard, Vos a de nouveau appelé à un « débat sérieux » sur les droits qui devraient être protégés pour les humains dans ce contexte. Il a également insisté sur le fait que l’IA devait être « utilisée de manière responsable, efficace et sûre dans les systèmes et processus juridiques ».

Plusieurs juridictions testent ou utilisent déjà l’IA dans ce type d’affaires « mécaniques ». L’Estonie utilise un système de petites créances semi-automatisé dans les procédures civiles pour des demandes pécuniaires allant jusqu’à 7 000 euros, avec des greffiers humains supervisant le processus.

Le tribunal de district de Francfort, en Allemagne, a testé un système d’IA nommé Frauke pour traiter les litiges relatifs aux droits des passagers aériens. Frauke analyse des affaires et décisions antérieures afin de produire des projets de jugements préconfigurés. Les juges assemblent ensuite les verdicts finaux à partir de ces textes après avoir statué, ce qui réduit considérablement le temps consacré à la rédaction.

Taïwan a expérimenté un outil basé sur l’IA pour aider les tribunaux, notamment en produisant des notifications de décision dans des affaires de conduite en état d’ivresse ou de complicité dans des fraudes. Le système d’IA génère un projet complet de décision comprenant les faits, le raisonnement juridique, les citations et le verdict final. Le juge examine ce projet et, après approbation, peut l’émettre comme jugement officiel, avec ou sans modifications.

Ces exemples montrent clairement que la principale motivation pour remplacer les juges humains dans certaines catégories d’affaires est l’efficacité. Par conséquent, d’autres juridictions explorent également la possibilité d’intégrer l’IA générative afin de statuer sur certains litiges sans intervention de juges humains.

Le coût de l’utilisation de l’IA générative comme juge

Les tribunaux sont surchargés, et des technologies comme l’IA générative promettent cohérence et efficacité. Mais cela représenterait un changement majeur par rapport à des pratiques vieilles de plusieurs siècles. Et cela risque de saper ce que certains juristes considèrent comme un principe fondamental de la justice : le droit d’être jugé par un être humain.

Le jugement d’une affaire ne consiste pas uniquement à parvenir à une décision. Il s’agit d’un processus global et équitable qui inclut le droit d’être entendu – présenter sa défense, mettre en balance des récits contradictoires et exercer un jugement à la lumière du droit et de l’équité.

Les outils algorithmiques, aussi avancés soient-ils, n’entendent ni ne « comprennent » même pas leurs propres productions, encore moins les valeurs humaines ou les contextes sociaux changeants. L’IA générative ne peut pas reconnaître la souffrance, la crédibilité, le remords ou la vulnérabilité comme le ferait un humain. Cela seul la rend inapte à occuper le siège d’un juge.

Classer les affaires comme simples ou complexes peut sembler pragmatique, mais c’est à la fois juridiquement et moralement dangereux. Ce qui constitue une affaire « simple, routinière ou mécanique » est en soi une décision humaine. Les litiges relatifs à des indemnisations ou à des prestations peuvent paraître simples sur le papier, mais elles peuvent avoir des conséquences importantes pour la personne qui saisit la justice.

Attribuer ces affaires à une adjudication algorithmique risque de créer un système judiciaire à deux vitesses – dans lequel un groupe de citoyens peut présenter son affaire devant un juge humain, tandis que d’autres sont traités par des machines. Seuls les premiers, à mon sens, exercent pleinement leur droit à une audience et à un procès équitables devant un tribunal indépendant et impartial, tel que garanti par l’article 6 de la Convention européenne des droits de l’homme.

De plus, l’argument de l’efficacité pourrait s’avérer illusoire. Les systèmes algorithmiques comme l’IA générative nécessitent une supervision humaine continue, des audits et des corrections. Les hallucinations ou erreurs, qu’elles résultent d’une conception défaillante ou de données d’entraînement biaisées, peuvent totalement annuler les bénéfices annoncés.

La confiance du public est essentielle dans tout système juridique. Si les citoyens perdent confiance dans les décisions automatisées, les recours augmenteront – aggravant encore l’arriéré déjà existant des affaires.

Les technologies émergentes comme l’IA générative peuvent être utiles pour gérer l’administration des tribunaux et réduire les charges administratives. Mais remplacer les juges humains, même dans des affaires supposément à faible enjeu, porte atteinte aux principes fondamentaux de la justice. L’efficacité ne devrait pas se faire au détriment des valeurs que le système judiciaire est censé protéger.

The Conversation

Raisul Islam Sourav ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le danger d’une IA utilisée par la justice – https://theconversation.com/le-danger-dune-ia-utilisee-par-la-justice-280484

Le luxe contre lui-même

Source: The Conversation – France (in French) – By Benoît Heilbrunn, Professeur de marketing, ESCP Business School

Après des années de résultats florissants, les groupes de luxe marquent une pause. Et si, loin des explications qui y voient des causes conjoncturelles, le secteur connaissait une crise structurelle, où c’est l’identité même du luxe qui était en jeu ? Car, après les « trente glorieuses du luxe », l’heure est au paradoxe : peut-on continuer à vendre massivement une promesse de rareté ? Question subsidiaire à plusieurs milliards d’euros : comment ?


À entendre la presse économique, le luxe traverserait aujourd’hui une crise profonde. Les difficultés de groupes, comme LVMH, Kering ou Burberry, seraient la preuve d’un essoufflement du désir de luxe. Pourtant, cette lecture est à la fois paresseuse et trompeuse. Ce qui vacille n’est pas le luxe lui-même, mais le modèle industriel qui a prétendu concilier croissance illimitée et exclusivité. Le désir de distinction, de rareté et de prestige demeure intact, voire renforcé dans des sociétés saturées de biens et d’images. La véritable tension réside dans la difficulté croissante à produire massivement de la singularité sans en détruire la valeur symbolique. Plus qu’une crise du luxe, nous assistons surtout à la crise de son industrialisation.

Dès les années 2000, la journaliste américaine Dana Thomas avait déjà diagnostiqué cette mutation dans un ouvrage au titre particulièrement révélateur : « Deluxe : Comment le luxe a perdu son lustre ». Ce qui est en jeu, expliquait -elle, n’est pas seulement une transformation économique du secteur, mais une perte progressive de son éclat symbolique et de sa singularité anthropologique. Le luxe cesse progressivement d’être un monde relativement autonome gouverné par des logiques culturelles, artisanales et patrimoniales pour devenir une branche sophistiquée du capitalisme globalisé.

Pendant plus de trente ans, les grands groupes, comme LVMH, Kering ou Richemont, ont réussi à transformer des maisons souvent familiales, artisanales ou patrimoniales en actifs globaux capables de générer des marges exceptionnelles. Le luxe est progressivement devenu une industrie mondiale à très forte rentabilité.

Quand le luxe perd de son lustre

Ce processus reposait sur une articulation particulièrement efficace entre patrimoine symbolique, puissance médiatique, expansion géographique et financiarisation. Ces groupes ont compris que les marques de luxe ne vendaient pas simplement des objets mais des récits, des imaginaires, des formes de reconnaissance sociale et des expériences de distinction. Mais cette réussite portait en elle une contradiction profonde.




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Car le luxe repose historiquement sur des mécanismes de limitation des volumes, de l’accès, et surtout de la visibilité sociale. Comme l’avait déjà montré Thorstein Veblen, le prestige dépend de la rareté et de la capacité à maintenir des écarts symboliques. Le luxe tire précisément sa force du fait qu’il semble partiellement échapper au marché ordinaire. Il doit donner le sentiment de résister à la logique purement économique.

L’impossible industrialisation de la rareté

Or les conglomérats contemporains sont soumis à une logique exactement inverse. Ils doivent produire de la croissance continue, augmenter les volumes, conquérir de nouveaux marchés, accélérer la rotation des collections et satisfaire les exigences des marchés financiers. Le luxe se retrouve ainsi pris entre deux temporalités incompatibles : la lenteur symbolique du prestige et la vitesse financière du capitalisme global.

L’historien de l’économie Pierre-Yves Donzé a montré que le luxe contemporain ne peut plus être pensé comme un simple univers artisanal préservé des logiques industrielles. Dès le XXe siècle, les grandes maisons ont progressivement adopté des formes de rationalisation proches de celles des industries modernes : internationalisation de la distribution, intégration verticale, concentration capitalistique et gestion financière de plus en plus complexe.

Mais cette industrialisation du luxe contient une contradiction structurelle majeure : plus le luxe adopte les logiques du capitalisme industriel et financier, plus il risque de fragiliser ce qui constitue précisément sa valeur symbolique. Car la valeur du luxe ne repose pas principalement sur la qualité matérielle des objets. Elle dépend avant tout d’une construction culturelle qui associe rareté, distance sociale, temporalité longue, singularité esthétique et sentiment d’exception. Le luxe fonctionne précisément parce qu’il donne le sentiment de résister au marché ordinaire des biens de consommation.

Un paradoxe au cœur du modèle économique

C’est ici que surgit le paradoxe central du modèle contemporain. Le luxe a besoin de rareté symbolique, mais les groupes ont besoin de volume. Le prestige suppose une forme de distance, alors que la logique contemporaine exige une présence mondiale permanente. Plus une marque devient visible, distribuée et accessible, plus elle accroît son chiffre d’affaires ; mais plus elle risque simultanément d’affaiblir l’impression d’exception qui constitue précisément la source de sa désirabilité.

Cette contradiction traverse tout le modèle économique des grands groupes. Les maisons doivent continuellement produire l’illusion de l’unique à grande échelle. Elles doivent faire croire à la singularité dans un système industriel globalisé. Le problème devient alors presque insoluble : comment produire du rare en masse ? Comment maintenir le prestige lorsque des millions de consommateurs possèdent les mêmes objets, reconnaissent les mêmes logos et fréquentent les mêmes boutiques standardisées ?

Le luxe comme rente symbolique

Les travaux d’Olivier Bomsel permettent d’éclairer cette contradiction. Dans l’Économie immatérielle, il montre que le luxe fonctionne avant tout comme une économie de la rente symbolique. La valeur des marques ne repose pas principalement sur les coûts de production ni même sur les seules qualités matérielles des produits. Ce qui crée la valeur, c’est la capacité d’une marque à produire et à contrôler des signes rares : réputation, prestige, désirabilité, légitimité culturelle et mise en scène de l’exception. Le luxe doit ainsi être pensé comme une industrie culturelle davantage.




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À l’image du cinéma, de l’art ou des médias, sa valeur dépend largement de mécanismes immatériels et d’une capacité à imposer des récits crédibles. Rappelons également que le coût de revient d’un sac vendu plusieurs milliers d’euros dépasse rarement quelques dizaines d’euros, parfois moins de 90 euros selon plusieurs enquêtes sectorielles. Cette disproportion spectaculaire entre le coût matériel de l’objet et son prix de vente dit quelque chose d’essentiel sur la nature économique du luxe contemporain. Le luxe ne repose pas principalement sur la valeur d’usage ni même sur le coût de fabrication, mais sur la production d’une rente symbolique. Ce qui est vendu, ce n’est pas simplement du cuir, du tissu ou du savoir-faire artisanal : c’est de la rareté, du prestige, de la désirabilité et de la reconnaissance sociale.

Comment maintenir une distance sociale ?

Les grands conglomérats tirent précisément leur puissance de ce décrochage entre valeur matérielle et valeur symbolique. Plus l’objet parvient à apparaître comme exceptionnel, plus il peut s’éloigner de ses déterminants productifs classiques. Mais cette rente repose précisément sur un contrôle étroit de la rareté. Les groupes doivent maîtriser la diffusion des produits, protéger leur image et maintenir une forme de distance sociale. Le luxe vit de cette tension entre désir collectif et accès limité.

Or les grands conglomérats sont soumis à des impératifs opposés. Ils doivent, pour augmenter leurs volumes, ouvrir de nouveaux marchés, séduire de nouveaux consommateurs et accroître leur visibilité. D’où un paradoxe dans la mesure où la croissance menace potentiellement l’actif immatériel qui rend cette croissance possible. En cherchant à maximiser la diffusion du prestige, les groupes risquent progressivement d’éroder la rareté symbolique qui constitue le cœur même de leur rentabilité. Autrement dit, les conglomérats du luxe sont devenus des machines économiques qui fragilisent structurellement les conditions symboliques de leur propre succès.

Le risque de la surexposition du prestige

Le cas de Gucci illustre particulièrement bien cette tension. Sous Alessandro Michele, la marque a connu une phase de croissance spectaculaire grâce à une hypervisibilité culturelle et médiatique. Gucci est devenue omniprésente : réseaux sociaux, collaborations, culture pop, influenceurs, streetwear, campagnes virales. Cette stratégie a produit un succès commercial massif. Gucci est devenue un phénomène culturel global. Mais cette hypervisibilité a également contribué à banaliser partiellement la marque. La surexposition a fini par fragiliser la désirabilité elle-même.

Le problème n’est donc pas simplement créatif : il est structurel. Une marque de luxe peut-elle conserver son pouvoir distinctif lorsqu’elle devient un phénomène culturel de masse ? Peut-elle préserver sa rareté symbolique lorsqu’elle est présente partout, immédiatement reconnaissable et constamment visible ?

La mondialisation comme paravent

Pendant longtemps, la mondialisation a permis de différer cette contradiction. L’ouverture des marchés asiatiques, l’enrichissement rapide des classes supérieures chinoises et la financiarisation globale ont créé une demande gigantesque pour les produits de luxe européens. Les groupes pouvaient croître sans donner immédiatement l’impression de saturation. Mais aujourd’hui, les limites apparaissent plus nettement. Certaines marques deviennent trop visibles, trop diffusées, trop immédiatement reconnaissables. Le capital symbolique commence alors à s’éroder.

France 24 – 2025.

Le phénomène du quiet luxury est d’ailleurs particulièrement révélateur. Il traduit une mutation culturelle importante : le prestige ne passe plus nécessairement par l’exhibition du logo ou par la spectacularisation de la richesse. On assiste à une valorisation croissante de formes plus discrètes de distinction. Cette évolution fragilise mécaniquement les modèles qui avaient largement construit leur croissance sur l’hypervisibilité et la reconnaissance immédiate.

Les contradictions fondatrices du luxe

Le luxe contemporain apparaît ainsi traversé par une série de tensions structurelles qui expliquent à la fois sa puissance et sa fragilité. Loin d’être un univers homogène et stable, il fonctionne comme un champ de contradictions permanentes. Sa force réside précisément dans sa capacité à maintenir ensemble des principes opposés : rareté et diffusion, discrétion et spectacularisation, distance et proximité, artisanat et industrialisation, patrimoine et accélération, exclusivité et démocratisation, culture et finance. Le luxe vit de ces équilibres instables. Mais les grands conglomérats ont progressivement poussé ces contradictions jusqu’à un seuil critique.

Plus les groupes deviennent puissants, mondialisés et visibles, plus ils risquent d’affaiblir les mécanismes symboliques qui rendent le prestige possible. Ce qui semble aujourd’hui entrer en crise n’est donc peut-être pas le luxe lui-même, mais la compatibilité entre le luxe et le capitalisme financiarisé. Les grands groupes ont réussi à transformer le prestige en machine mondiale de croissance. Mais cette industrialisation du prestige tend désormais à fragiliser les fondements mêmes du prestige qu’ils exploitent. Tout le paradoxe est là : le luxe ne peut survivre qu’en donnant continuellement l’impression d’échapper à la logique industrielle, alors même qu’il est devenu l’une des formes les plus sophistiquées du capitalisme globalisé.

The Conversation

Benoît Heilbrunn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le luxe contre lui-même – https://theconversation.com/le-luxe-contre-lui-meme-284223

La maîtrise de soi est une force, mais un excès de discipline peut se retourner contre nous

Source: The Conversation – France (in French) – By Christy Zhou Koval, Professor, Smith School of Business, Queen’s University, Ontario

Les personnes faisant preuve d’une grande maîtrise de soi ont davantage tendance à inspirer la confiance de leurs collègues et partenaires, mais ces attentes peuvent s’avérer néfastes. NewAfrica/Shutterstock

Derrière une apparente facilité pour celles et ceux qui font preuve de maîtrise de soi, les effets secondaires sont légion : épuisement professionnel, familial et sacrifices permanents. La raison ? Les autres personnes ont tendance à se reposer sur ces personnes possédant ce fardeau caché.


La maîtrise de soi est depuis longtemps considérée comme l’un des meilleurs indicateurs de réussite. La plupart d’entre nous peuvent imaginer ce collègue qui respecte toujours les délais, se porte volontaire pour des projets en plus de son travail et veille à ce que tout se passe sans accroc.

Des recherches montrent que les personnes capables de résister aux tentations à court terme pour atteindre des objectifs à long terme ont tendance à mieux s’en sortir dans presque tous les aspects de la vie.

En tant que chercheur ayant passé des années à étudier la dynamique sur le lieu de travail, j’ai entrepris d’examiner ce qu’il advient de ces personnes hautement disciplinées. Ce que j’ai découvert est surprenant : le trait de caractère même qui les rend précieuses – leur grande maîtrise de soi – peut également s’accompagner de coûts cachés.

La maîtrise de soi en tant qu’indicateur social révélateur

Mes collègues et moi avons mené six études visant à examiner comment les gens se comportent les unes avec les autres en fonction de leur perception de leur maîtrise de soi. Nous avons défini la maîtrise de soi perçue comme les croyances d’une personne concernant le niveau de maîtrise de soi d’autrui, par exemple la capacité à résister aux tentations, à rester concentré et à persévérer dans la poursuite de ses objectifs.

Dans l’ensemble de nos études, la maîtrise de soi a fonctionné comme un indicateur social révélateur.

Dans une de nos recherches, les participants ont lu le récit d’un étudiant qui avait soit résisté à la tentation d’acheter de la musique en ligne (faisant preuve de maîtrise de soi), soit cédé à cette tentation, puis ont imaginé travailler avec cet étudiant sur un projet en groupe. Les participants s’attendaient à des performances nettement supérieures de la part de l’étudiant ayant fait preuve de maîtrise de soi, même si le fait de résister à l’envie d’acheter de la musique n’avait rien à voir avec ses capacités académiques.

Nous avons reproduit cet exemple dans un contexte professionnel. Les participants ont lu le récit d’un employé qui avait soit respecté un objectif d’épargne, soit rencontré des difficultés à le faire. Même si l’épargne n’a rien à voir avec les performances professionnelles, les participants s’attendaient à ce que l’employé faisant preuve de maîtrise de soi et étant doué pour faire des économies avait un taux de performance d’environ 15 % supérieur à celui de l’employé faisant preuve de moins de maîtrise de soi.

Dans une autre expérience, nous avons demandé à des personnes de répartir un travail de relecture entre des étudiants volontaires. Les participants ont systématiquement délégué environ 30 % de relecture en plus aux volontaires qu’ils estimaient faire preuve d’une grande maîtrise de soi, par rapport à ceux dont la maîtrise de soi était modérée ou faible, même lorsque tous les volontaires étaient décrits comme ayant les diplômes requis.

Coûts cachés d’une grande maîtrise de soi

Une série de résultats particulièrement probants suggère que les observateurs sous-estiment généralement le coût de la maîtrise de soi.

Dans une étude, nous avons demandé aux participants d’effectuer une tâche de dactylographie exigeante nécessitant un haut degré de maîtrise de soi. Les observateurs à qui l’on avait dit qu’une personne avait une grande maîtrise de soi estimaient que la tâche demandait moins d’efforts. Mais ceux qui effectuaient réellement le travail trouvaient cela tout aussi épuisant, quel que soit leur niveau de maîtrise de soi. Cet écart de perception est problématique, car il démontre que faire preuve de maîtrise de soi est physiquement coûteux.

Des recherches récentes montrent que les gens sont prêts à payer pour éviter d’avoir à faire preuve de maîtrise de soi. Dans des expériences où des personnes au régime pouvaient payer pour faire disparaître de leur environnement des aliments tentants, la plupart l’ont fait ; et elles ont payé plus cher lorsqu’elles étaient stressées ou lorsque la tentation était plus forte.

Les personnes faisant preuve d’une grande maîtrise de soi effectuent un travail plus exigeant sur le plan cognitif que leurs pairs. Elles font appel à leur maîtrise de soi plus fréquemment. Et comme elles le font bien, les observateurs ne perçoivent pas l’effort que cela requiert. Des recherches suggèrent que les personnes faisant preuve d’une grande maîtrise de soi sont perçues comme plus robotiques, comme si leur discipline signifiait qu’elles ne rencontraient pas les mêmes difficultés que tout le monde.

Dans l’une de nos études, nous avons analysé des données d’enquête archivées recueillies auprès d’étudiants en MBA, de leurs collègues et de leurs supérieurs. Les employés faisant preuve d’une plus grande maîtrise de soi ont déclaré faire davantage de sacrifices personnels et se sentir plus accablés par la dépendance de leurs collègues. Ces derniers, cependant, ne reconnaissaient pas ce fardeau. Bien qu’ils aient reconnu les sacrifices consentis par ces personnes, ils ne percevaient pas la pression qu’elles subissaient.

Répercussions sur la vie familiale

Plus vous semblez compétent, plus on vous demande d’en assumer la charge. Pour les personnes faisant preuve d’une grande maîtrise de soi, cette réputation peut devenir une voie rapide vers un épuisement généralisé, tant au bureau qu’à la maison.

Dans une expérience menée auprès de couples, les participants faisant preuve d’une grande maîtrise de soi ont déclaré se sentir plus accablés par la dépendance de leur partenaire à leur égard. Ce sentiment de fardeau a réduit leur satisfaction globale dans la relation.

Lorsque des personnes faisant preuve d’une grande maîtrise de soi sont débordées à la maison parce que leur partenaire part du principe qu’elles peuvent tout gérer, cet épuisement peut se répercuter sur leur travail. De même, lorsque ces personnes sont surchargées au travail, cela peut réduire leur énergie et leur présence dans leurs relations personnelles.

Cela crée un cercle vicieux dans lequel on demande aux personnes faisant preuve d’une grande maîtrise de soi d’en faire toujours plus, tant au travail qu’à la maison. Ces exigences cumulées peuvent aboutir à un épuisement professionnel.

L’épuisement professionnel est un problème très répandu sur le lieu de travail. Une enquête de Deloitte a révélé que 77 % des professionnels ont déjà souffert d’épuisement professionnel dans leur emploi actuel.

Briser le cercle vicieux

Nos conclusions ont mis en évidence un cercle vicieux : plus les individus sont perçus comme faisant preuve de maîtrise de soi, plus les autres attendent d’eux et plus on leur confie des responsabilités.

Pour les personnes faisant preuve d’une grande maîtrise de soi, nos conclusions soulignent l’importance de fixer des limites sur le lieu de travail. Dire oui à tout n’est pas tenable. Comme les employés disciplinés donnent souvent l’impression que les tâches exigeantes ne leur demandent aucun effort, leurs collègues et leurs proches peuvent sous-estimer l’ampleur de ce qu’ils leur demandent.

Pour les managers, nos résultats soulignent l’importance de répartir équitablement les responsabilités et de s’assurer auprès des employés de leur charge de travail. Les managers devraient s’enquérir explicitement de la capacité de leurs employés, plutôt que de la déduire de leurs performances passées.

La maîtrise de soi reste l’une des qualités les plus précieuses qu’une personne puisse posséder. Mais lorsque nous supposons qu’elle vient sans effort à ceux qui en font preuve, nous risquons d’épuiser les personnes sur lesquelles nous comptons le plus. Il est nécessaire de reconnaître ce fardeau caché si nous voulons que les personnes compétentes s’épanouissent.

The Conversation

Christy Zhou Koval ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La maîtrise de soi est une force, mais un excès de discipline peut se retourner contre nous – https://theconversation.com/la-maitrise-de-soi-est-une-force-mais-un-exces-de-discipline-peut-se-retourner-contre-nous-281897

Le Salvador, laboratoire du techno-autoritarisme

Source: The Conversation – France in French (3) – By Kevin Parthenay, Professeur des Universités en science politique, membre de l’Institut Universitaire de France (IUF), Université de Tours

Longtemps présenté comme un pays miné par les gangs et la violence, le Salvador est devenu en quelques années la vitrine internationale du « modèle Bukele », du nom de son président Nayib Bukele, au pouvoir depuis 2019. Derrière les succès sécuritaires et l’image d’un État moderne se dessine pourtant une transformation plus profonde : celle d’un autoritarisme technologique qui fait du pays un laboratoire politique à ciel ouvert.


En sept années à la tête du Salvador, Nayib Bukele n’a cessé d’attirer l’attention des médias internationaux. Au départ, par son jeune âge (37 ans au moment de sa première élection) et par son style décontracté (lunettes de soleil, casquette à l’envers, selfie pris à la tribune des Nations unies quand il y a prononcé un discours pour la première fois) ; puis, très vite, par ce qui constitue aujourd’hui le cœur de sa réputation : le rétablissement de la « sécurité » dans un pays longtemps affaibli par l’emprise des maras, ces gangs qui comptaient parmi les plus violents au monde, nés dans les faubourgs de Los Angeles avant d’être expulsés vers l’Amérique centrale, dans les années 1990.

Entre incarcérations massives – près de 90 000 personnes entre 2022 et 2026 –, reprise en main du territoire par les forces armées et réorganisation de l’espace urbain (modernisation de l’éclairage public, réinstallation des vendeurs informels, etc.), le Salvador s’est imposé comme un « modèle sécuritaire ». Encensé par une partie de la droite internationale et mis à l’honneur par de grands médias étrangers (Time le met en couverture avec la légende « Strongman », en août 2024), Bukele apparaît pour beaucoup comme l’homme qui a réussi là où ses prédécesseurs avaient échoué.

Mais derrière cette réussite se cache une réalité plus préoccupante : le Salvador est devenu un laboratoire politique dont les expérimentations s’effectuent au prix d’un recul continu de la démocratie.

Une concentration du pouvoir sans précédent

Depuis son élection en 2019 en tant que candidat indépendant et antisystème, Nayib Bukele a progressivement affaibli les contre-pouvoirs institutionnels. Les tensions avec le Parlement, l’irruption du président Bukele avec des militaires dans l’enceinte de l’Assemblée législative (le Bukelazo, le 9 février 2020) ou encore la destitution de cinq magistrats de la Cour suprême (1er mai 2021) illustrent parfaitement cette dynamique.

En 2021, son tout jeune parti, Nouvelles Idées, obtient la majorité absolue à l’Assemblée à l’issue des législatives. Dès lors, le président a les coudées franches et sa mainmise sur les leviers du pouvoir s’accélère. La séparation des pouvoirs s’érode progressivement au profit d’une concentration du pouvoir exécutif autour du président et de son entourage familial, notamment ses frères. Cette logique culmine avec la réinterprétation de la Constitution, qui l’autorise à se porter candidat à un second mandat consécutif, ce qui est pourtant explicitement interdit par la loi fondamentale de 1983. En 2024, Bukele est donc réélu pour cinq années supplémentaires, avec un score écrasant de 84 % des suffrages dès le premier tour.

Profitant notamment du contexte de crise lié à la pandémie de Covid-19, son gouvernement a multiplié les mesures d’exception (par exemple, l’interdiction des rassemblements publics, la fermeture des frontières ou l’extension du délai de détention de 72 heures à 15 jours). L’état d’urgence, instauré en 2022, a été reconduit à 51 reprises et constitue désormais un mode de gouvernement durable.

Si cette stratégie a permis une baisse spectaculaire de la criminalité (elle était évaluée à 103 homicides pour 100 000 habitants en 2015 ; en 2025, elle est tombée à 1,3 homicide pour 100 000 habitants, soit 82 homicides recensés en 2025), faisant du Salvador le pays le plus sûr du continent américain, elle s’est accompagnée d’arrestations arbitraires, d’atteintes aux garanties judiciaires et d’une restriction croissante des libertés publiques. Au-delà, dans son rapport de 2026, le Groupe international d’experts et d’expertes sur l’enquête sur les violations des droits humains dans le cadre de l’état d’exception au Salvador (Gipes) dénonce des crimes contre l’humanité perpétrés dans les prisons salvadoriennes (incarcération de mineurs, tortures, violences sexuelles) et hors de celles-ci (notamment des disparitions forcées).

Par ailleurs, des organisations non gouvernementales (Cristosal) et des médias indépendants (El Faro et 75 journalistes en 2025, selon l’Association des journalistes salvadoriens) ont quitté le pays face aux pressions exercées par les autorités.

Pourtant, pour une grande partie des Salvadoriens, le bilan demeure positif : la sécurité retrouvée a profondément transformé leur quotidien. C’est précisément là que réside la force du « modèle Bukele » : l’efficacité politique et la popularité servent de justification à une concentration toujours plus poussée du pouvoir.

Du laboratoire sécuritaire au laboratoire technologique

La singularité du Salvador ne réside pas seulement dans son tournant autoritaire. Le pays est aussi devenu un terrain d’expérimentation privilégié pour des politiques publiques présentées comme innovantes ou disruptives.

Sur le plan sécuritaire, le Centre de confinement du terrorisme (CECOT), mégaprison aux allures de hangar militaire, inspire déjà des responsables politiques aux États-Unis, au Costa Rica, en Argentine ou encore au Chili, qui présentent régulièrement l’expérience salvadorienne comme « une source d’inspiration ».

Sur le plan économique, Bukele a cherché à faire du Salvador une vitrine mondiale de l’innovation numérique. En septembre 2021, le pays devenait le premier au monde à adopter le bitcoin comme monnaie légale. Malgré un recul partiel sous la pression du Fonds monétaire international (FMI), l’initiative a contribué à repositionner son image internationale : de symbole de sous-développement et de violence, le Salvador est devenu, dans le récit gouvernemental, un État moderne, sûr et tourné vers l’avenir.

Cette logique expérimentale s’étend désormais à des secteurs encore plus sensibles que la finance : l’éducation et la santé.

Quand l’État délègue à l’intelligence artificielle

Le tournant technologique s’est accéléré avec le rapprochement entre le gouvernement salvadorien et les grandes entreprises du numérique. Un accord conclu avec Google en 2023 a ouvert la voie à une transformation plus profonde de l’action publique fondée sur la collecte de données et l’intelligence artificielle.

L’éducation a constitué le premier terrain d’expérimentation. Fin 2025, le gouvernement a annoncé un partenariat avec xAI, l’entreprise d’Elon Musk, afin de déployer un programme éducatif reposant sur l’assistance du chatbot Grok dans environ 5 000 écoles publiques.

Présentée comme une révolution pédagogique, cette initiative repose sur une délégation sans précédent de certaines fonctions éducatives à l’intelligence artificielle, reléguant les enseignants à un rôle d’accompagnement.

La santé constitue désormais la nouvelle frontière de cette stratégie. Après le lancement d’un système de prise de rendez-vous médicaux piloté par IA via l’application Doctor SV, le gouvernement a annoncé, en 2026, un programme destiné à détecter les maladies chroniques à partir d’outils algorithmiques. Financé par un prêt de la Banque de développement pour l’Amérique latine et la Caraïbe (CAF), ce dispositif s’inscrit dans une logique d’externalisation croissante de l’action publique.

Ces annonces interviennent dans un contexte marqué par d’importantes réductions d’effectifs dans le secteur de la santé. Plus de 7 000 professionnels auraient été licenciés en 2025, alimentant les interrogations sur la finalité réelle de ces réformes.

Les risques d’un techno-autoritarisme

Les autorités promettent des évaluations futures de ces programmes. Mais pour l’heure, leurs effets sociaux restent largement inconnus. Quel sera l’impact de ces transformations sur les enseignants, les soignants ou les usagers des services publics ? Quelles garanties existent concernant la transparence des algorithmes utilisés ?

Plus largement, l’articulation croissante entre un pouvoir fortement personnalisé et les grandes entreprises technologiques soulève la question d’une privatisation progressive de fonctions traditionnellement assumées par l’État. Elle pose aussi celle de la protection des données personnelles. Les données scolaires de centaines de milliers d’élèves et les données médicales de millions de Salvadoriens se retrouvent désormais au cœur de dispositifs reposant sur des acteurs privés internationaux.

Dans toute démocratie, cette question constitue déjà un enjeu majeur. Elle devient encore plus sensible lorsqu’elle s’inscrit dans un contexte de concentration du pouvoir et d’affaiblissement des contre-pouvoirs.

Le Salvador apparaît ainsi comme bien davantage qu’un simple modèle sécuritaire. Il est devenu le laboratoire d’une nouvelle forme de gouvernement où l’efficacité, la technologie et la popularité servent de fondement à une transformation profonde des rapports entre État, citoyens et acteurs privés. C’est peut-être là que réside l’innovation politique la plus durable du « modèle Bukele » : l’émergence d’un techno-autoritarisme dont les effets dépassent largement les frontières salvadoriennes.

The Conversation

Kevin Parthenay a reçu des financements de l’ANR et de l’IUF.

ref. Le Salvador, laboratoire du techno-autoritarisme – https://theconversation.com/le-salvador-laboratoire-du-techno-autoritarisme-284227

« Happy Birthday, Mister President ! » : anniversaires présidentiels et mise en scène du pouvoir

Source: The Conversation – France in French (3) – By Frédérique Sandretto, Chargée d’enseignement en civilisation américaine, Université Côte d’Azur; Sciences Po

Dès George Washington, les présidents américains ont souvent transformé leur anniversaire en mise en scène du pouvoir – défilés, banquets, chansons en leur honneur comme celle, fameuse, de Marilyn Monroe susurrée à l’attention de John Kennedy… Mais avec le locataire actuel de la Maison-Blanche, qui fêtera ses 80 ans le 14 juin 2026, le rituel vire au phénomène à part. Gala d’arts martiaux mixtes, patriotisme exacerbé, culte permanent de sa propre personne : l’anniversaire devient une extension du show MAGA.


Le 14 juin 2026, Donald Trump fêtera ses 80 ans. L’événement est loin de passer inaperçu. Entre célébrations officielles, manifestations patriotiques, spectacles et mise en scène politique avec le MMA (arts martiaux mixtes), tout semble relever d’une stratégie visant à spectaculariser le pouvoir. En s’associant à un univers valorisant la force, la combativité et la virilité, Trump cherche à entériner son image de leader combattant face à ses adversaires – et, ce faisant, à alimenter son récit de résilience et donc à mobiliser sa base électorale. Au-delà des préoccupations immédiates, cet anniversaire s’inscrit dans une longue tradition américaine où la frontière entre la vie privée et la figure publique n’a jamais cessé d’être mouvante.

Depuis les Pères fondateurs jusqu’aux présidents contemporains, les anniversaires présidentiels constituent des moments singuliers de la vie politique du pays. Ils offrent un miroir des attentes de la société, de la personnalisation du pouvoir et du rapport parfois ambigu que les Américains entretiennent avec leurs dirigeants.

Les présidents américains ont toujours eu un faible pour la célébration publique de leur anniversaire

Dans l’imaginaire politique des États-Unis, le premier grand anniversaire présidentiel demeure celui de George Washington, né le 22 février 1732. Dès la fin du XVIIIe siècle, cette date devient un véritable rituel civique. Défilés, discours, banquets et célébrations locales transforment l’ancien général de la guerre d’Indépendance (1775-1783) en père symbolique de la nation. Pendant plus d’un siècle, l’anniversaire de Washington est célébré dans tout le pays comme une fête patriotique, avant d’être intégré au Presidents’ Day moderne – ce jour férié du troisième lundi de février qui honore désormais l’ensemble des présidents américains. Dès l’origine, la célébration d’un homme dépasse largement le cadre privé pour devenir un acte politique.

Quelques décennies plus tard, les admirateurs d’Andrew Jackson (septième président, en poste de 1829 à 1837) organisent régulièrement banquets et rassemblements à l’occasion de son anniversaire, le 4 mars. Son image de président proche du peuple – il est issu d’un milieu modeste – nourrit une forme de culte politique avant l’heure. Si ces festivités sont moins institutionnelles que pour Washington, elles témoignent toutefois de la personnalisation croissante de la fonction présidentielle.

Au XIXe siècle, les anniversaires d’Abraham Lincoln (16e président américain, de 1861 à son assassinat en avril 1865) acquièrent une dimension presque sacrée après sa mort. Chaque 12 février devient l’occasion de cérémonies commémoratives, de lectures publiques de ses discours et d’hommages patriotiques.

L’homme privé disparaît derrière la figure mythifiée du sauveur de l’Union.

L’âge de la communication politique

Au XXe siècle, les médias donnent une nouvelle ampleur à ces célébrations. Les anniversaires de Franklin D. Roosevelt (élu quatre fois entre 1932 et 1944) deviennent des événements nationaux relayés par la radio puis par les actualités filmées. Les présidents apparaissent désormais dans les foyers américains, et leur vie personnelle devient progressivement un objet d’intérêt collectif.

Le 30 janvier 1936, l’anniversaire de Franklin Roosevelt, paralysé en-dessous de la taille, est mis en avant pour une opération de collecte de dons destinés à la recherche contre la polyomélite infantile.
fdrlibrary.org

Aucune scène n’illustre mieux cette fusion entre sphère privée et sphère publique que celle du 19 mai 1962 au Madison Square Garden à New York. Ce soir-là, devant près de quinze mille invités, Marilyn Monroe interprète son légendaire « Happy Birthday, Mr. President » à l’attention de John F. Kennedy. Dans une robe couleur chair, si moulante et scintillante qu’elle est devenue mythique, l’actrice transforme un simple anniversaire en événement politique, médiatique et culturel.

Aujourd’hui encore, cette séquence demeure l’une des plus célèbres de l’histoire américaine. Elle symbolise tant la fascination du public pour la vie personnelle du président – des rumeurs insistantes évoquaient déjà la relation extraconjugale qu’il entretenait avec la star de cinéma – que l’émergence d’une culture politique dominée par l’image et le spectacle.

Depuis lors, les anniversaires présidentiels sont devenus des moments de communication politique. Les présidents modernes les utilisent parfois pour humaniser leur image, rappeler leur parcours ou mobiliser leurs soutiens. Les médias, quant à eux, y voient l’occasion de dresser des bilans politiques ou de revenir sur les grandes étapes d’une carrière.

Cette évolution soulève néanmoins une question essentielle : où se situe la frontière entre le public et le privé ? En théorie, un anniversaire relève de l’intime. Il appartient à la sphère familiale. Pourtant, lorsqu’il s’agit du président des États-Unis, cette distinction tend à s’effacer. Chaque geste, chaque réception, chaque célébration acquiert une signification politique.

L’âge du président devient lui-même un sujet de débat public. Sa santé, son énergie, sa capacité à exercer le pouvoir sont examinées à travers le prisme de la longévité, comme ce fut le cas pour Ronald Reagan (qui fut en 1981 le plus vieux président à entrer en fonction), pour Joe Biden (82 ans à la fin de son mandat, et objet de nombreuses moqueries de la part de ses adversaires pour ses moments d’absence) ; et dernièrement pour Donald Trump, dont les capacités cognitives sont régulièrement remises en cause.

Le cas emblématique de Donald Trump

Dans le cas de Donald Trump, cette dimension est particulièrement visible. Aucun président américain n’a autant cultivé la personnalisation du pouvoir : il a construit une marque politique largement centrée sur sa propre personne. Son anniversaire ne constitue donc pas seulement une célébration privée. L’événement s’inscrit dans un récit politique plus vaste où l’homme et la fonction semblent souvent indissociables.

Les festivités prévues autour de ses 80 ans illustrent cette logique. Elles se tiendront dans le cadre plus large des célébrations du 250e anniversaire de l’indépendance américaine et prolongeront les événements déjà organisés en juin 2025 à l’occasion du 250ᵉ anniversaire de l’armée américaine (créée officiellement le 14 juin 1775). Cette célébration militaire avait donné lieu à un imposant défilé à Washington réunissant plusieurs milliers de soldats, des véhicules blindés et des aéronefs. Le défilé coïncidait déjà avec le 79e anniversaire du président.

Pour 2026, l’administration et les organisateurs des célébrations nationales prévoient plusieurs manifestations de grande ampleur. L’une des plus médiatisées est l’événement organisé à la Maison Blanche autour de combats de l’UFC (Ultimate Fighting Championship, la principale ligue mondiale d’arts martiaux mixtes), discipline dont Trump est un soutien de longue date. Selon les premières informations, plusieurs milliers d’invités sont attendus, tandis que des dizaines de milliers de spectateurs pourraient suivre les festivités à proximité du site.

Ces célébrations témoignent de la volonté de présenter le président comme une figure centrale du récit national au moment où les États-Unis s’apprêtent à commémorer le quart de millénaire de leur indépendance. Elles traduisent par ailleurs une conception très spectaculaire de la présidence, caractéristique de l’ère Trump.

Chez Donald Trump, la politique se traduit aussi par des projets monumentaux destinés à matérialiser sa vision de la grandeur américaine. Le projet de gigantesque salle de bal de la Maison Blanche – évalué à près de 200 millions de dollars (173,5 millions d’euros) et conçu pour accueillir plusieurs centaines d’invités – illustre justement cette volonté d’inscrire son passage au pouvoir dans la pierre. De même, l’idée d’un arc de triomphe (Memorial Circle Arch) culminant à près de 1 776 pieds (en écho à l’année de l’indépendance américaine, environ 541 mètres) témoigne d’un goût assumé pour les réalisations marquantes. À travers ces grands travaux aux dimensions hors normes, Trump prolonge en politique l’esthétique de promoteur immobilier qui a façonné sa carrière : construire plus haut, plus grand et plus visible afin de transformer l’espace public en symbole de puissance et d’héritage.




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Pour autant, ces festivités interviennent dans un contexte paradoxal. Les États-Unis demeurent confrontés à de nombreuses difficultés : inflation persistante, polarisation politique, inquiétudes budgétaires et, bien sûr, guerre en Iran. Plusieurs observateurs soulignent d’ailleurs le contraste entre l’ampleur des célébrations (un budget de près de 60 millions d’euros pour le spectacle de MMA) et les préoccupations quotidiennes d’une partie de la population.

Cette tension n’a rien de nouveau dans l’histoire américaine. Déjà sous Washington, Lincoln ou Roosevelt, certains critiques dénonçaient le risque de transformer les dirigeants en figures quasi monarchiques. La République américaine s’est construite contre le culte des souverains ; pourtant, elle n’a jamais totalement échappé à la tentation de célébrer ses présidents comme des héros nationaux.

À l’heure où Donald Trump souffle ses quatre-vingt bougies, cette contradiction apparaît avec une particulière netteté. Entre hommage personnel, célébration patriotique et opération politique, son anniversaire révèle une fois encore la singularité de la présidence américaine. Deux siècles et demi après George Washington, les États-Unis continuent de s’interroger sur la place de leurs dirigeants dans la mémoire nationale. Car derrière chaque gâteau d’anniversaire présidentiel se cache une question plus profonde : célèbre-t-on un homme, une fonction ou une certaine idée de l’Amérique ?

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Happy Birthday, Mister President ! » : anniversaires présidentiels et mise en scène du pouvoir – https://theconversation.com/happy-birthday-mister-president-anniversaires-presidentiels-et-mise-en-scene-du-pouvoir-284981

Rivalités au sommet du pouvoir au Sénégal : les conditions pour préserver la stabilité

Source: The Conversation – in French – By Joan Ricart-Huguet, Associate Professor, Loyola University Maryland; London School of Economics and Political Science

Le Sénégal traverse une période de tensions marquées par une rivalité entre le président de la République Bassirou Diomaye Faye et son ex-Premier ministre Ousmane Sonko. Cette rivalité entre les deux principales figures du parti au pouvoir a été à l’origine du limogeage du Premier ministre Sonko, élu aussitôt président de l’Assemblée nationale où son parti dispose d’une écrasante majorité (130 députés sur 165).

La crise actuelle constitue un test majeur pour le pouvoir sénégalais. Ses répercussions pourraient dépasser le seul cadre politique. La gestion des prochains mois sera décisive. Dialogue, transparence et apaisement apparaissent comme des enjeux centraux. Quelles réponses les autorités doivent-elles apporter pour préserver la stabilité du pays ? Le politologue Joan Ricart-Huguet et le constitutionaliste Alioune Wagane Ngom proposent des pistes.


Quelles pourraient être les conséquences politiques du limogeage d’Ousmane Sonko sur la stabilité du Sénégal à court et moyen terme ?

C’est vraiment difficile à dire parce qu’il s’agit d’une situation inédite. Il est normal que les présidents limogent leurs Premiers ministres, parfois. Rappelons que Abdoulaye Wade a nommé et limogé quatre Premiers ministres en quatre ans (2000-2004) dans un contexte d’espoir démocratique. La différence avec la situation actuelle c’est qu’il y avait ces derniers mois ce qu’on appelle une « dyarchie inversée » au sommet de l’Etat : le numéro 2 du parti Les Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef) est devenu président et le numéro un, Premier ministre. La raison, rappelons-le aussi, c’est que Ousmane Sonko a dû céder sa place de candidat à la présidence à Bassirou Diomaye Faye en raison de sa condamnation sur la base d’accusations controversées.

Avant ce limogeage, nous soutenions dans un article que cet héritage politique empoisonné du régime Macky Sall (2012-2024) pouvait créer des problèmes, parce que Sonko détient plus la « légitimité charismatique » et politique, tandis que Faye détient la « légitimité légale», pour utiliser l’expression inventée par le socilogue allemand Max Weber. Il n’y a aucune raison de revivre les conflits violents de la période Macky Sall. Mais il faut que l’exécutif et le législatif privilégient les institutions et normes démocratiques aux désaccords de politique publique.

Dans le cas contraire, une paralysie des institutions peut advenir. En effet, Sonko est devenu président de l’Assemblée nationale, une institution désormais contrôlée par la majorité de Pastef, considérée comme le socle de la gouvernance de l’exécutif dont se réclame toujours le président Faye.




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Cette décision pourrait-elle affecter la légitimité du pouvoir auprès des électeurs ?

Oui, la légitimité morale du pouvoir exécutif est diminuée dans la mesure où une partie importante des électeurs considèrent que les deux leaders devraient partager le pouvoir, ou même que Sonko est l’unique leader légitime bien qu’ils ait voté pour Faye. Évidemment, il y a aussi des Sénégalais qui ont simplement voté pour Faye et ceux qui ont voté pour Faye en dépit de son tandem avec Sonko.

Ce qu’on ne connaît pas, c’est le pourcentage de Sénégalais qui appartient à chacune de ces catégories. On a besoin de sondages pour le déterminer quantitativement. Tout ce qu’on peut affirmer sans risque, c’est qu’une bonne partie des 55,28 % qui ont soutenu le Pastef lors des élections présidentielle et législatives sont déçus et même frustrés pour cette division intra-partisane.

Une déception qui peut s’expliquer par le fait que le projet de Pastef devait prendre le dessus sur les hommes qui l’incarnent. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’était né le slogan « Diomaye moy Sonko, Sonko moy Diomaye » (« Diomaye est Sonko, Sonko est Diomaye »).

Cet épisode présente-t-il un risque de polarisation politique accrue ou, au contraire, une opportunité de recomposition politique ?

Le terme polarisation politique est très à la mode, mais il faut d’abord clarifier sa signification et le distinguer du conflit politique en général. Techniquement, par « polarisation », on entend une tendance à l’extrémisme, au déplacement d’une partie croissante de la population vers les extrêmes idéologiques, soit extrême droite ou extrême gauche, de sorte qu’en moyenne, deux électeurs sont plus éloignés l’un de l’autre qu’auparavant.

Les divergences personnelles, comme l’ego des hommes politiques, conduisent souvent à des divisions, mais celles-ci n’impliquent pas nécessairement une polarisation croissante. Nous avons une polarisation croissante en France, où le Rassemblement national est devenu beaucoup plus puissant, et aux États-Unis même avant l’élection de Donald Trump en 2016. Certains éléments indiquent que c’est aussi le cas entre le camp Faye et le camp Sonko, notamment sur des questions comme la gestion de la dette cachée ou les relations avec la France où, pour simplifier, le camp Faye est plus modéré et le camp Sonko est plus radical.

On n’a pas vu une analyse rigoureuse dans ce sens pour le Sénégal, mais il serait pertinent de le faire, peut-être en utilisant les données d’Afrobarometer, si elles le permettent ou une analyse qualitative et détaillée des positions de Faye et Sonko sur les principales questions politiques.

La polarisation politique s’accentue dans la mesure où deux partis ou camps s’éloignent l’un de l’autre en matière d’orientations politiques et d’idéologie.

Quelles mesures les autorités devraient-elles prendre pour éviter que cette crise ne fragilise davantage la stabilité politique du Sénégal ?

Pour l’instant, cette crise devrait ralentir l’action gouvernementale plutôt que mettre en danger la stabilité politique. D’un côté, 132 députés sur 165 ont élu Sonko comme président de l’Assemblée nationale. Ce qui veut dire qu’il dispose d’un mandat politique solide pour négocier avec l’exécutif dans le cadre législatif en général et des lois de finances en particulier.

De l’autre côté, le ton de Sonko, dans son discours inaugural comme président de l’Assemblée nationale, était critique mais pas ouvertement conflictuel. Les divergences d’opinion sont les bienvenues dans un système démocratique. Ce qui est regrettable, au niveau démocratique, est qu’ils n’aient pas été capables de régler leurs différends tout en conservant la configuration initiale de répartition de pouvoir pour laquelle les Sénégalais avaient voté.

Bien que Faye et Sonko aient des divergences de méthode de gouvernance (conciliation vs radical), de nombreux Sénégalais attendaient une action rapide du gouvernement sur des questions comme le système de justice ou la gestion de la dette cachée. Si les divergences entre les deux hommes se limitent à leurs visions politiques, cela ne risque pas de fragiliser le système démocratique.

Cependant, si ces divergences sont exprimées en se fondant sur les moyens des institutions incarnées par chacun d’eux, cela pourrait être un coup dur pour la démocratie et la stabilité politique et une grande perte pour les Sénégalais.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Rivalités au sommet du pouvoir au Sénégal : les conditions pour préserver la stabilité – https://theconversation.com/rivalites-au-sommet-du-pouvoir-au-senegal-les-conditions-pour-preserver-la-stabilite-284767

La catastrophe qui tarde : comprendre le « paradoxe de l’environnementaliste »

Source: The Conversation – in French – By Jean-Michel Salles, Directeur de recherche en Economie de l’environnement, Université de Montpellier

Les climats se dérèglent, les écosystèmes se dégradent et pourtant, à l’échelle mondiale, le revenu moyen par habitant, l’espérance de vie et les niveaux d’éducation continuent d’augmenter. Ce décalage constitue l’un des paradoxes les plus dérangeants du débat environnemental contemporain. Explorer tous les facteurs explicatifs est primordial pour réfléchir aux manières d’agir et de communiquer à l’ère du changement climatique.


Depuis les années 1960, les alertes sur les conséquences écologiques de la croissance économique et de l’industrialisation se multiplient. Dégradation des écosystèmes, épuisement des ressources, pollutions, dérèglement climatique ou franchissement de limites planétaires : de nombreux travaux scientifiques décrivent des dynamiques susceptibles d’altérer durablement les conditions de vie humaines.

Et pourtant : l’espérance de vie mondiale augmente, la pauvreté extrême a reculé, du moins jusqu’aux crises récentes, les niveaux d’éducation progressent, le revenu moyen par habitant continue, à l’échelle mondiale, sa progression de long terme.

Ce décalage correspond à ce que des chercheurs ont appelé, au tournant des années 2010, « le paradoxe de l’environnementaliste » (environmentalist paradox, en anglais) : comment expliquer que le bien-être humain, mesuré par les indicateurs dominants, s’améliore alors même que les écosystèmes se dégradent ?

Ce paradoxe ne nie évidemment pas la crise écologique. Mais il en complique l’interprétation.


Millennium Ecosystem Assessment (2005), WWF Living Planet Report (2022), Banque mondiale.

Un constat dérangeant

En 2005, l’ONU publiait le Millennium Ecosystem Assessment. Ce rapport, motivé par le constat d’une dégradation généralisée des écosystèmes et des services que les sociétés humaines en retirent, a confirmé qu’une grande partie des écosystèmes mondiaux et des avantages perçus par les humains étaient en déclin.

Partant de là, en 2010, des chercheurs ont formalisé l’énigme : si les services écosystémiques qui soutiennent les sociétés humaines se dégradent, pourquoi les indicateurs de développement humain continuent-ils, eux, d’augmenter ?

Cette question n’est pas purement académique. Elle touche au cœur du débat politique contemporain. Si les alertes environnementales ne se traduisent pas par une dégradation visible et généralisée des conditions de vie, leur crédibilité peut être fragilisée. À l’inverse, si la prospérité actuelle repose sur une dégradation cumulative dont les effets sont différés, c’est l’inaction qui est plus risquée.

Première piste : le problème des indicateurs

Une première piste d’explication du paradoxe de l’environnementaliste s’est penchée sur les indicateurs utilisés.

Les indicateurs dominants du bien-être – produit intérieur brut (PIB) par habitant, espérance de vie, scolarisation ou leur combinaison au sein de l’Indice de développement humain (IDH) – captent essentiellement des dimensions matérielles et sanitaires.

Mais ils capturent mal, ou même pas du tout, la qualité des relations aux milieux, la résilience des territoires, la sécurité écologique future, les vulnérabilités intergénérationnelles.

Une partie du paradoxe tient à une dissociation entre flux et stocks : les indicateurs de bien-être mesurent des flux (revenu, production, consommation), tandis que les dégradations écologiques affectent des stocks (climat, biodiversité, sol), dont l’érosion peut rester longtemps invisible dans les indicateurs courants.

Le paradoxe pourrait donc être lié à ce que l’on mesure ou non, et une partie du débat récent a donc porté sur l’élargissement des cadres d’évaluation pour prendre en compte les contributions de la nature (nature’s contributions to people, en anglais), la comptabilité du capital naturel, les indicateurs de bien-être multidimensionnels. Pour autant, même en enrichissant les indicateurs, le constat global demeure : les indicateurs de performance socioéconomique n’ont pas encore basculé.

Deuxième piste : la grande substitution énergétique et technologique

L’hypothèse la plus robuste aujourd’hui est celle de la substitution massive des services de la nature rendue possible par l’énergie fossile et l’innovation technique. L’agriculture industrielle a, ainsi, accru les rendements.

Les infrastructures hydrauliques compensent, pour leur part, les perturbations locales des régimes de précipitation. Les systèmes de santé réduisent, enfin, la mortalité indépendamment de la qualité écologique immédiate. Autrement dit, les sociétés modernes ont développé une capacité d’amortissement et d’adaptation. Mais cette capacité repose elle-même sur une intensification matérielle et énergétique sans précédent.

Les travaux récents sur les flux de matières montrent que l’extraction mondiale continue de croître : à l’échelle globale, croissance et pressions environnementales restent encore très souvent corrélées.

Le paradoxe ne réfute pas les limites écologiques ; il montre plutôt la capacité temporaire des sociétés industrielles à en différer les effets grâce à une mobilisation massive d’énergie et de ressources.

Résilience ou illusion de stabilité ?

Une autre lecture du paradoxe convoque la notion de résilience : les systèmes socioécologiques peuvent absorber des perturbations importantes sans s’effondrer immédiatement. Ils disposent d’inerties, de redondances, de capacités d’adaptation. Mais cette résilience peut être trompeuse.

Les recherches sur les points de bascule (tipping points) suggèrent que des systèmes apparemment stables peuvent franchir brutalement des seuils critiques. Le climat, les écosystèmes forestiers ou les calottes glaciaires présentent ainsi des dynamiques non linéaires. Un exemple inquiétant est la déforestation en Amazonie qui pourrait modifier le régime des précipitations et transformer la forêt humide en savane, avec des conséquences sur le climat global.

Dans cette perspective, l’absence d’effondrement observable aujourd’hui ne constitue pas une preuve de sécurité, mais possiblement une phase de latence. Le paradoxe environnementaliste serait alors l’expression d’une robustesse apparente précédant une transformation plus profonde.

Une question d’échelle et d’inégalités

Les moyennes globales masquent également des réalités contrastées. Pour certaines populations les inondations, les sécheresses ou les méga-incendies liés au changement climatique sont déjà synonymes d’insécurité alimentaire, de pertes de moyens de subsistance ou de migration forcée. Le paradoxe apparaît surtout à l’échelle agrégée. À l’échelle locale ou du point de vue de la distribution des effets, la corrélation entre dégradation écologique et vulnérabilité est souvent plus nette.

Ainsi, le débat s’est déplacé vers la notion d’« espace sûr et juste » (safe and fair space, en anglais) une notion proposée en 2012 par l’économiste britannique Kate Raworth. Elle vise à souligner que, pour aller vers un monde vivable, l’éradication de la pauvreté était une étape nécessaire. Mais comment concilier désormais respect des limites planétaires et réduction des inégalités sociales sachant que la prospérité observée en moyenne coexiste avec des dépassements écologiques et des injustices sociales ?

Le risque politique du paradoxe

Une chose est certaine : le paradoxe environnementaliste est politiquement ambivalent. Il pourrait être interprété soit comme :

  • la preuve que les scénarios catastrophistes étaient excessifs ; la dégradation écologique a des effets limités sur le bien-être humain parce qu’elle est moins grave qu’annoncée ou parce que les sociétés humaines ont une capacité d’adaptation suffisante ;

  • ou bien comme la démonstration que les sociétés ont jusqu’ici réussi à en différer les coûts, mais non à les éliminer. Ce sont donc les outils d’observation et d’anticipation qui sont inadéquats pour rendre compte de la réalité de la situation.

Dans le premier cas, le paradoxe nourrit le scepticisme et la tentation du statu quo. Dans le second, il renforce l’argument en faveur de politiques préventives et prudentes. La tension entre ces deux lectures traverse aujourd’hui les débats publics.




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Robustesse systémique et dépendance aux stocks

Un point central de la littérature récente concerne la dépendance aux stocks accumulés : énergie fossile, capital naturel, infrastructures héritées. La prospérité contemporaine repose sur une croissance de la consommation de ces stocks, unique dans l’histoire humaine.

La question devient alors : cette configuration est-elle reproductible à long terme ? Le paradoxe pourrait être celui d’une modernité soutenue par des conditions biophysiques transitoires dont le maintien impliquerait soit de limiter le nombre des bénéficiaires – c’est ce que suggère le néo-malthusianisme en appelant à la limitation des naissances – ou bien d’espérer que le génie humain et le progrès technique permettent de les prolonger – c’est ce que prétendent les technosolutionnistes ou les cornucopiens.




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Effondrement ou transformation ?

Le terme « effondrement » suppose une rupture brutale et généralisée. Or, les dynamiques observées pourraient être plus graduelles, différenciées, transformantes plutôt que destructrices.

La littérature scientifique récente insiste davantage sur la trajectoire des systèmes, les transitions socioécologiques, les capacités d’adaptation institutionnelle, les risques systémiques.

Le débat s’est ainsi déplacé d’une question simple « Allons-nous nous effondrer ? » – voire « Quand allons-nous nous effondrer ? » – à une interrogation plus complexe : sous quelles conditions et sous quelles formes la dégradation écologique finira-t-elle par affecter le bien-être humain, et selon quelles modalités et temporalités ?

Ce que révèle vraiment le paradoxe

Le paradoxe environnementaliste ne disqualifie ni les alertes scientifiques ni les progrès du développement humain. Il invite à dépasser l’opposition simpliste entre catastrophisme et optimisme technologique, et rappelle que les effets des dégradations environnementales sont souvent différés, inégalement répartis et masqués par la puissance matérielle des sociétés industrielles.

La catastrophe tarde peut-être, ou bien elle est déjà là, mais sous des formes moins visibles, plus diffuses, différentes de celles qui étaient imaginées. Dans tous les cas, le paradoxe ne referme pas la question écologique. Il oblige à la poser autrement – et plus rigoureusement.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. La catastrophe qui tarde : comprendre le « paradoxe de l’environnementaliste » – https://theconversation.com/la-catastrophe-qui-tarde-comprendre-le-paradoxe-de-lenvironnementaliste-283176

Coupe du monde de football, Jeux olympiques, Roland Garros… : le « sportainment » n’efface pas (toujours) l’essence du sport

Source: The Conversation – France (in French) – By Bernard Cova, Enseignant-chercheur en marketing et sociologie de la consommation, ESCE International Business School

Pour acquérir de nouveaux publics, les grandes manifestations sportives associent de plus en plus des moments de show… Au risque de faire fuir les supporters les plus acharnés de sport ? Comment concilier le sport et le grand spectacle ? Récemment, un tournoi de tennis à Turin, dans le Piémont italien, semble avoir trouvé une piste intéressante.


L’interprétation de l’Hymne à l’amour, d’Édith Piaf, par Céline Dion lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris a marqué les esprits. Plus peut-être que les performances des athlètes tout au long des seize jours de compétition. C’est là tout le dilemme généré par le sportainment : créer une expérience très divertissante pour les spectateurs au risque de reléguer le sport au second plan.

En plus de la performance Céline Dion, et de celles de Lady Gaga et d’Aya Nakamura, la cérémonie d’ouverture des JO à Paris en 2024 s’est démarquée des précédentes par sa tenue hors d’un stade, le long des quais de la Seine. De nombreux événements sportifs proposent ainsi des spectacles divertissants au début, à la fin ou pendant les pauses de la compétition, impliquant des chanteurs, des musiciens ou d’autres formes d’expression artistique. Le sportainment, c’est-à-dire la « disneylandisation » du sport par l’application des principes d’entertainment (divertissement) issus des parcs à thème Disney semble avoir gagné l’ensemble des événements sportifs.

La caravane du Tour de France… déjà

L’ampleur actuelle du phénomène ne doit cependant pas faire oublier que cela existe depuis très longtemps. La caravane du Tour de France apparue en 1930 en est le témoignage le plus flagrant. Durant deux heures, avant et après le passage éclair du peloton de coureurs, le Tour de France et ses partenaires divertissent le public massé au bord des routes par le passage de véhicules insolites et richement décorés accompagnés d’une musique très forte et par la distribution de cadeaux. Une étude réalisée auprès du public du Tour révèle que 47 % des 12 millions de spectateurs viennent en priorité pour voir passer la caravane et non les coureurs.

C’est pourtant le développement du Super Bowl, la finale du championnat de football américain avec son spectacle à la mi-temps contribuant à augmenter l’audience télévisée ainsi que son intérêt national mais également mondial, qui a fermement installé la tendance au sportainment. Avec le risque que le spectacle et les marques prennent le pas sur le sport comme lors du dernier Super Bowl où la performance du chanteur Bad Bunny a concentré plus du tiers des conversations en ligne liées à l’événement éclipsant largement les équipes et les joueurs en lice pour le gain de cette finale.




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Élargir l’audience

Le sportainment permet d’élargir l’audience des événements sportifs, et donc de valoriser l’impact des publicités sur le lieu de l’événement, de générer des opportunités de parrainages et de partenariats et, surtout, de transformer les moments d’attente et d’ennui des spectateurs en moments de forte excitation. Pourtant, le développement du sportainment soulève nombre de critiques de puristes et autres passionnés concernant notamment l’hypercommercialisation de ces événements sportifs qui se traduit par des prix élevés des billets, la programmation des coups d’envoi en fonction des exigences des chaînes de télévision, le renouvellement fréquent des tenues d’équipe et autres produits dérivés, tous vendus à des prix élevés.

Les passionnés regrettent aussi que les événements deviennent trop normés et calibrés ce qui les empêche d’exprimer spontanément leur passion pour une équipe ou un joueur même si les techniques d’activation rendant le spectateur acteur se sont largement développées par recours à la digitalisation et la gamification. Par-dessus tout, les passionnés se plaignent du fait que le sport disparaisse derrière le divertissement. On comprend pourquoi nombre de supporters résistent au sportainment.

Cette résistance est d’autant plus importante que l’événement sportif s’inscrit dans une longue tradition. C’est le cas des événements tennistiques qui sont caractérisés par des normes strictes en matière d’étiquette, un comportement sobre et des valeurs associées au courage et à l’honneur, et qui ont donné naissance à une culture sportive hautement formalisée.

Un enjeu autant économique que social

Apparu comme un passe-temps britannique exclusif au début des années 1870, le tennis s’est depuis fortement professionnalisé, commercialisé et internationalisé. Cependant, ces normes ancrées dans l’histoire continuent d’influencer les attentes en matière de conduite, d’ambiance et de légitimité au sein des tournois de tennis d’élite. En conséquence, les passionnés de tennis dans les événements comme Roland-Garros et encore plus Wimbledon n’adhèrent pas vraiment aux approches de sportainment telles que celles mises en place au dernier Open d’Australie avec 15 concerts de musique de classe mondiale, dont celui de Patti La Belle, avant chaque session de nuit.

Le dilemme auquel aujourd’hui les organisateurs de tournois de tennis sont confrontés est autant économique que social. Comment gagner une catégorie de spectateurs sans en perdre une autre ? Comment attirer de nouveaux spectateurs sans faire fuir les passionnés de toujours ?

Le tournoi Nitto ATP Finals 2025, également appelé Masters 2025 dans le langage courant, qui réunit les huit meilleurs joueurs de tennis de la saison, et qui a été repensé à Turin (Italie) dans une approche de sportainment originale, fournit un parfait terrain d’étude.

France 24 – 2026.

Les organisateurs de ce tournoi ont développé des actions de sportainment qui ne sont pas gratuites au regard du tennis, c’est-à-dire qu’elles existent non pour détourner l’attention sur le divertissement mais, au contraire, pour mieux focaliser l’attention sur le sport, en accentuant des moments clés durant les parties, comme le compte à rebours à l’entrée des joueurs, les rediffusions instantanées des points litigieux, l’emphase musicale mise sur les aces (services gagnants), etc.

L’ensemble permet au novice de mieux se repérer dans le jeu sans déranger l’expert. Les organisateurs ont aussi élargi le champ du tournoi bien au-delà des limites traditionnelles des cours de tennis et dans toute la ville de Turin mais toujours en liaison avec le sport. Cela va de projections des matchs en direct au « Fan Village », aux démonstrations de stars du tennis jouant avec leurs supporters dans le centre-ville, sans oublier le « Racquetland », espace consacré à la découverte des sports de raquette tels que le padel, le beach tennis et bien sûr le tennis.

Quand le « sportainment » est approuvé

Dans l’ensemble, bien qu’une certaine méfiance et une certaine résistance à l’intégration du divertissement persistent, en particulier chez les spectateurs les plus chevronnés, la refonte de l’événement sous la forme d’un sportainment n’est pas rejetée. Cela s’explique par trois caractéristiques du tournoi ainsi réorganisé :

1) la configuration actuelle permet à l’événement de répondre à des attentes hétérogènes sans aliéner les publics experts, préservant l’identité fondamentale du sport tout en intégrant de manière utile des éléments de divertissement ;

2) plutôt que de se limiter aux courts, l’événement se déploie à travers un réseau d’espaces, de moments et de pratiques permettant aux spectateurs de s’impliquer dans l’événement de manière différenciée mais complémentaire ;

3) plutôt que d’obliger les spectateurs à suivre un parcours bien normé, la liberté d’action individuelle et collective en fonction des appétences tennistiques est prônée. L’ensemble permet aux spectateurs de vivre une expérience très divertissante sans que le sport ne soit relégué au second plan.

The Conversation

Bernard Cova ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Coupe du monde de football, Jeux olympiques, Roland Garros… : le « sportainment » n’efface pas (toujours) l’essence du sport – https://theconversation.com/coupe-du-monde-de-football-jeux-olympiques-roland-garros-le-sportainment-nefface-pas-toujours-lessence-du-sport-282669