Pollution après l’incendie de Notre-Dame de Paris : peut-on se baigner dans la Seine sans danger ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Olivier Evrard, Directeur de recherche, Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA); Université Paris-Saclay

L’incendie de Notre-Dame de Paris en 2019 a-t-il durablement pollué la Seine au plomb ? Grâce à l’étude fine des sédiments et de leur signature isotopique, nous avons pu retracer l’origine du plomb retrouvé dans les sédiments du fleuve. Les résultats sont globalement rassurants, mais, en 2024, l’élargissement du panel d’analyse à d’autres substances (médicaments, drogues, pesticides…) plaide pour un suivi plus exhaustif de la qualité des eaux de baignade, au-delà des seules bactéries indicatrices de contamination fécale, qui sont aujourd’hui le seul critère encadré par la réglementation européenne.


L’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris, le 15 avril 2019, a ravivé les inquiétudes concernant la contamination au plomb dans la ville et son fleuve. Or, pour pouvoir mettre en évidence une pollution associée au plomb émis lors de l’incendie, il faut établir sa « signature » isotopique, c’est-à-dire le rapport entre la concentration des différents isotopes de cet élément.

On peut ensuite la comparer à celles d’autres sources potentielles de plomb dans la ville. Celles-ci ne manquent pas, tant les sources de plomb sont omniprésentes dans le Paris haussmannien (tuyaux, toitures, fontaines, peintures, etc.), auxquelles il faut ajouter les additifs au plomb des essences (dont la commercialisation est interdite depuis 2000).

Dans le cadre du chantier de restauration de Notre-Dame porté par le ministère de la culture et le CNRS, l’analyse de poussières prélevées sur le banc de l’orgue situé au premier étage de la cathédrale incendiée a permis de caractériser la signature du plomb émis par l’incendie. Cela a permis de prouver qu’elle est bien différente de celles du Paris haussmannien, des additifs de l’essence plombée et de la signature du plomb présent naturellement dans les sols du bassin de la Seine.

Mais il restait à suivre dans le temps les effets de cette contamination au plomb dans la capitale. C’est ce que nous avons fait à travers l’étude des sédiments déposés sur les quais de la Seine à Paris.

Ce que les crues de la Seine révèlent de la pollution au plomb

Les sédiments ont été prélevés à plusieurs occasions :

  • lors de la crue exceptionnelle de juin 2016, avant l’incendie ;

  • après des crues hivernales plus classiques survenues après l’incendie, en 2020 et en 2021 ;

  • puis, en 2024, juste avant les Jeux olympiques, au moment où la Seine a été ouverte à la baignade.

La signature isotopique de la contamination au plomb des sédiments permet de connaître leur provenance.
O. Evrard et coll., 2026

Les sédiments de la crue majeure de 2016 provenaient surtout des sols de l’amont du bassin parisien et ne présentaient donc pas de contamination très importante en plomb et en autres métaux.

Au contraire, en 2020, après l’incendie de 2019, les niveaux de plomb les plus élevés ont été mesurés au sein des dépôts prélevés autour de l’île de la Cité, où se trouve la cathédrale. Leur signature isotopique était également particulièrement proche de celle de l’incendie, comme le montre le schéma ci-dessus.

Par contre, lors des crues suivantes, en 2021 puis en 2024, les niveaux de plomb ont baissé. Leur signature s’est alors éloignée de celle de l’incendie pour se rapprocher de la signature du Paris haussmannien. Selon ces résultats, la reconstruction de la cathédrale n’aurait pas entraîné de contamination au plomb supplémentaire.

Le seul site présentant une contamination importante en plomb en 2021 et qui ne correspondait pas à la signature de Notre-Dame était celui des dépôts prélevés à proximité de la tour Eiffel.

De fait, des travaux de peinture y étaient en cours pour refaire une beauté à la dame de fer en vue des Jeux olympiques. Cette rénovation pourrait être en cause dans l’augmentation des niveaux de cuivre, de zinc et de plomb mesurés à proximité.




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Un panel d’analyse élargi en 2024

Nos recherches, menées dans le cadre du programme PIREN Seine, nous ont conduits à renouveler l’analyse sédimentaire au cours du temps.

Lors de la crue de mars 2024, et en prévision des Jeux olympiques de Paris 2024, en plus du plomb et des métaux, le panel de substances analysées a été élargi. Il intégrait également des molécules pharmaceutiques (par exemple, le tramadol, le paracétamol ou le diclofénac), des molécules courantes telles que la caféine (susceptible d’affecter les écosystèmes) ainsi que des drogues (par exemple, la cocaïne et la kétamine) et des pesticides.

En effet, même si la qualité de la Seine s’améliore continuellement depuis les années 1970 et que la directive européenne qui encadre la gestion de la qualité des eaux de baignade n’impose que l’analyse des bactéries indicatrices de contamination fécale, nos résultats confirment que la Seine reste le réceptacle de l’ensemble des substances qui sont utilisées dans le bassin parisien.

C’est notamment le cas lorsque des orages surviennent. Ils génèrent un ruissellement intense sur les surfaces urbaines et une partie des eaux usées et pluviales peuvent être rejetées dans le fleuve sans traitement. Et cela, en dépit des importants travaux réalisés ces dernières années – notamment pour l’aménagement d’un gigantesque bassin à Austerlitz.

Bassin d’Austerlitz : la cathédrale souterraine.

Un herbicide interdit retrouvé dans les sédiments

Les dépôts de sédiments étudiés en 2024 ont ainsi révélé des tendances contrastées : les concentrations en drogues, en produits pharmaceutiques et en plomb qui augmentent de l’amont vers l’aval, tandis que les concentrations en pesticides agricoles diminuent, au contraire, selon le même transect (ou coupe urbaine, ndlr).

En ce qui concerne les métaux, les concentrations dites « sans effet prévisible » pour les organismes aquatiques, soit les concentrations maximales pour lesquelles aucun effet indésirable n’est attendu pour l’environnement (aussi appelées PNEC, Predicted No Effect Concentration) ont été dépassées en 2024 pour le plomb à proximité de deux des sites de baignade actuels (le bras Marie au centre de Paris et le bras Grenelle, au sud-ouest). Mais l’incendie de Notre-Dame de Paris n’est pas en cause : on retrouve la signature isotopique du plomb urbain du Paris haussmannien.

Parmi les pesticides analysés en 2024, enfin, les concentrations les plus élevées ont été trouvées pour deux herbicides, à savoir la pendiméthaline et le diflufénican, les valeurs mesurées dépassant également souvent les PNEC. En outre, au moins une substance interdite depuis longtemps, à savoir l’atrazine, interdite en 2003 en France, a été détectée dans plusieurs échantillons pour lesquels la PNEC a également été dépassée.




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Quelles implications sanitaires pour la baignade ?

Même si la présence de ces composés dans les sédiments ne reflète pas directement leurs concentrations dissoutes dans l’eau – et n’implique donc pas nécessairement de risque direct pour la santé humaine, les sédiments constituent une matrice utile pour caractériser le « profil » des sources potentielles de contamination susceptibles d’affecter les sites de baignade, comme le demande explicitement la directive européenne.

À la suite de ces résultats, nos recherches menées dans le cadre du programme PIREN Seine montrent qu’il serait important d’analyser plus fréquemment d’autres paramètres de qualité de l’eau, tels que le plomb, les pesticides, les médicaments et les virus dans les sédiments de la Seine.

Une telle vue d’ensemble permettrait d’améliorer l’information du public en lien avec les activités de baignade pendant les périodes à haut risque. En effet, le site Web associé aux lieux de baignade dans la Seine à Paris indique seulement si ces sites sont ouverts ou fermés à la baignade.

Cette vue d’ensemble permettrait aussi d’identifier les mesures complémentaires qui pourraient être prises pour améliorer davantage la qualité de la Seine, en identifiant les sources persistantes de polluants qui aboutissent dans le fleuve.

The Conversation

Olivier Evrard a reçu des financements du PIREN-Seine (https://www.piren-seine.fr/).

Anthony Foucher a reçu des financements du PIREN- (https://www.piren-seine.fr/).

Rémi Bizeul a reçu des financements du PIREN-Seine (https://www.piren-seine.fr/) et du programme OneWater – Eau Bien Commun (https://www.onewater.fr/fr).

Sophie Ayrault a reçu des financements de ANR-22-CE01-0016 ANTIMONY et PIREN-SEINE.

Thomas Thiebault a reçu des financements de du PIREN-Seine.

Notre recherche est financée par le projet PIREN-Seine

ref. Pollution après l’incendie de Notre-Dame de Paris : peut-on se baigner dans la Seine sans danger ? – https://theconversation.com/pollution-apres-lincendie-de-notre-dame-de-paris-peut-on-se-baigner-dans-la-seine-sans-danger-278491

Enquête mémorielle : les « Stolpersteine », un projet citoyen pour transmettre aux lycéens l’histoire de la Shoah

Source: The Conversation – France (in French) – By Anke Bédoucha, Chercheuse associée, enseignante agrégée d’allemand, Université de Rouen Normandie

Comment enseigner la Shoah et transmettre aux jeunes générations le désir d’agir contre l’oubli ? Avec la littérature et le travail sur des corpus de témoignages, l’enquête historique sur les traces de personnes disparues invite les élèves à croiser savoir et expérience, leur permettant de nouer un autre lien avec l’histoire, selon le principe de la pédagogie de la résonance chère au philosophe Hartmut Rosa.


Lorsque l’on aborde les événements de la Seconde Guerre mondiale en classe, particulièrement la Shoah, la lecture de la littérature des survivants ou des survivantes, comme l’incontournable texte de Primo Levi, Si c’est un homme, déclenche chez les élèves le désir d’agir contre l’oubli.

De nombreux enseignants et des institutions comme le mémorial de la Shoah de Paris conçoivent des ateliers où l’on étudie par exemple des passages de la BD Maus d’Art Spiegelman, retraçant la vie de ses parents en tant que Juifs polonais pendant la persécution et la déportation des Juifs en centre de mise à mort, ou des textes de descendants de la troisième génération comme Daniel Mendelsohn, les Disparus, qui relatent l’enquête historiographique familiale.




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Il s’agit d’aborder en classe une persécution spécifique, menant à l’assassinat de personnes pour « ce qu’elles sont » et qui touche particulièrement les adolescents en construction d’identité. Lorsque les élèves nouent des liens avec un élément particulier d’un récit, cet enseignement peut commencer comme une sorte d’autoformation. Son contenu est nécessairement historique, spécifique, fondé sur la recherche scientifique, mais il est également émotionnel,particulièrement affectif par l’importance que les jeunes lui accordent.

Le récit construit un sentiment de reconnaissance de l’autre qui résonne avec soi-même. L’objectif ne consiste pas seulement à susciter une identification compassionnelle avec les victimes, qui rendrait les élèves vulnérables et incapables d’élaborer une pensée à partir de ces connaissances, au contraire, il s’agit de les rendre capables de traduire ces catastrophes humaines en un élément important dans leur monde. En s’interrogeant et en enquêtant sur ce que le récit signifie pour eux aujourd’hui, celui-ci résonne avec leur vie.

En tant qu’enseignante d’allemand au lycée et chercheuse associée en philosophie, j’interroge les implications méthodologiques et éthiques de cette démarche dont un concept clé mérite d’être évoqué : le concept de résonance du philosophe contemporain Hartmut Rosa, qui permet de définir et de comprendre l’expérience des élèves.

Hartmut Rosa réfléchit au phénomène de l’accélération qui caractérise notre époque et ne nous permet paradoxalement pas de disposer de plus de temps, temps pourtant nécessaire pour entrer en relation avec le monde, les autres et les objets. Ces relations se situent, selon le modèle de Rosa, sur des axes de résonances et ouvrent un espace commun.

L’expérience d’un hommage vivant

Le projet présenté ici a commencé par la lecture d’extraits de récits de survivants, de leurs enfants et petits-enfants. Plusieurs groupes d’élèves ont successivement mené l’enquête dans leur ville et dans les archives départementales puis organisé une cérémonie de commémoration. Ils ont été inspirés par le travail de l’artiste allemand Gunter Demnig, qui a concrétisé le concept de mémorial décentralisé à initiative citoyenne des Stolpersteine, posés devant le dernier domicile librement choisi des personnes déportées en 1992 à Cologne. La cérémonie a été organisée en avril 2024. Depuis, les élèves entretiennent ces pavés, en se rendant sur les lieux à des dates symboliques, comme le 27 janvier, jour de la libération du camp d’Auschwitz, où la plupart des personnes juives déportées de France ont été assassinées.




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Gunter Deming a posé plus de 100 000 Stolpersteine permettant ainsi de réunir symboliquement des familles dispersées et assassinées lors de la persécution des juifs en Europe. Leurs pas semblent résonner de nouveau dans ce dernier lieu librement choisi où ils ont vécu une vie de famille et de citoyen. Quand nous nous penchons sur ces pavés, en lisant les noms des personnes inscrits : « Ici habitait », nous faisons l’expérience d’un hommage vivant et nous comprenons pourquoi l’artiste refuse d’y voir des pierres tombales.

Ainsi, les lycéens ont pu réunir des éléments biographiques du couple Aszendorf, retracer leur trajet depuis Lviv, une ville polonaise à l’époque. Isaac, fromager venu en France en 1930, s’est marié avec Bronislawa lors d’une visite à Lviv en 1936, et on accomplit des démarches pour qu’elle puisse enfin le rejoindre en 1939. Elle a travaillé en tant que couturière. Progressivement, les élèves ont investi l’enquête et noué une relation avec le couple. Retracer leur vie est devenu important aux yeux de tous, l’écrire et la raconter également. Ce processus s’inscrit dans la logique de l’enquête, selon le philosophe de l’éducation John Dewey.

Dewey souligne le lien intime et nécessaire entre expérience et éducation, la démarche de la pose des pavés correspond à tous les critères d’un processus qui engendre un savoir vivant. Cette expérience « féconde », « créatrice » s’inscrit dans un « continuum expérimental » : les rencontres avec les personnes déportées constituent une mémoire vivante qui fait partie de leur monde. En résonnant, celle-ci se propage à d’autres expériences à venir. Deux ans après la pose, il est remarquable que les effets de ce projet perdurent et s’amplifient. On peut tenter de le comprendre grâce au concept de résonance de Rosa.

Se vivre comme un citoyen responsable de son action

Hartmut Rosa distingue deux rapports possibles au monde : soit le monde devient indisponible et l’axe reste muet, fermé, soit je me situe sur un axe de résonance, le monde s’amplifie et il s’ensuit une transformation réciproque.

Le projet des Stolpersteine commence devant un écran d’ordinateur : le Mémorial de la déportation des Juifs de France permet de rechercher les personnes déportées dans la ville où se trouve le lycée. Avec raison, Hartmut Rosa critique l’accès unique au monde par un écran d’ordinateur. Il est indispensable de multiplier les canaux d’accès par une visite aux archives départementales pour toucher les dossiers de la police des étrangers, les photos d’identité qui surgissent parmi des formulaires et ensuite se rendre à l’adresse du dernier domicile des Aszendorf, qui est également le lieu de leur arrestation en juillet 1942.

Un pavé est posé à fleur de revêtement du trottoir sur la voie publique par Gunter Demnig, invité par les élèves, aidé par la maire. Pendant que la cérémonie se déroulait, que certains élèves lisaient leurs discours, l’artiste travaillait avec sa truelle pour les insérer dans le trou préparé en avance. Chaque Stolperstein comporte la même inscription : « Ici habitait, né·e, arrêté·e, interné·e, assassiné·e… » Le trottoir correspond justement à ce trait horizontal, qui rappelle le concept d’Hartmut Rosa : « L’axe de résonance horizontal de la famille, de l’amitié et de la politique. »

« Les Stolpersteine » (Karambolage – Arte, 2025).

L’ancrage dans le sol du pavé (96x96x100 mm) ouvre un axe vertical de résonance qui fonde les dimensions fondamentales de l’amour et du sens. L’inscription dans une dimension affective permet de se vivre comme acteur responsable de son action et de produire des souvenirs, des textes, des discours et/ou des œuvres plastiques, iconographiques ou sonores à partir d’images personnelles. Lors de la cérémonie de pose, les lycéens vivent non seulement la réhabilitation des disparus dans la communauté, mais aussi leur propre capacité à toucher autrui. Hartmut Rose évoque une forme de co-présence où l’histoire se vit par une résonance diachronique en lien entre les générations.

Reste l’axe diagonal, c’est celui du monde des objets, mais aussi celui des institutions, des fondations utiles d’une société. Il traverse l’espace cubique du pavé de part et d’autre. L’institution scolaire, les archives départementales et la municipalité font partie de cet espace. Les mains et les choses se mettent en rapport pour concrètement poser le pavé, en sollicitant l’autorisation de l’installer sur la voie publique, en publiant une note biographique sur le site Web des Stolpersteine.

Pour conclure, soulignons que Hartmut Rosa insiste par ailleurs sur une forme de résonance narrative qui fait écho à l’approche littéraire proposée dans les ateliers au lycée en expliquant la spécificité narrative de chaque extrait. Citons-le :

« En lisant, les êtres humains et les choses changent de détermination. Je plonge dans une relation au monde entièrement différente […]. Je peux les sentir, les entendre et les humer […] et cela modifie, comme par magie, ma relation à moi-même, mon estime de moi. »

The Conversation

Anke Bédoucha ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Enquête mémorielle : les « Stolpersteine », un projet citoyen pour transmettre aux lycéens l’histoire de la Shoah – https://theconversation.com/enquete-memorielle-les-stolpersteine-un-projet-citoyen-pour-transmettre-aux-lyceens-lhistoire-de-la-shoah-278914

L’opéra et le ballet, dépassés ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Guillaume Plaisance, Maître de conférences en sciences de gestion spécialiste de la gouvernance et du management non-lucratif, Université de Bordeaux; IAE Bordeaux – Université de Bordeaux

En affirmant, lors d’une interview, que « plus personne n’en a rien à faire » de l’opéra et du ballet, l’acteur Timothée Chalamet a suscité de vives réactions. Ses propos réactivent une opposition classique entre formes culturelles dites légitimes et pratiques culturelles populaires.

L’opéra est, en effet, pour beaucoup, la quintessence de la culture bourgeoise. Est-il pour autant dépassé ?


En déclarant que l’opéra et le ballet sont des arts dépassés, Timothée Chalamet a provoqué une levée de boucliers dans le monde de la culture. Beaucoup de maisons d’opéras, de danseurs et même de chanteurs y sont allés de leur commentaire humoristique ou plus amer, se mobilisant sur les réseaux sociaux pour démontrer combien ces arts sont d’une pleine actualité… À raison ?

Un public qui se diversifie peu à peu et répond toujours présent

En premier lieu, du point de vue du public, la fréquentation des maisons d’opéra tend à connaître une grande stabilité : les taux de remplissage des salles sont en moyenne de 84 % pour les œuvres de danse et de 77 % pour les opéras. Néanmoins, tel que le rappelle la Cour des comptes, lorsque les œuvres jouées jouissent d’une plus grande notoriété, les taux de remplissage peuvent atteindre 92, voire 99 % (et l’exemple retenu par la Cour des comptes est celui de Pelléas et Mélisande, qui reste un opéra très classique). Ce sont en moyenne deux millions de spectateurs par an qui se rendent dans des maisons d’opéra en France. La danse et le ballet comme l’opéra continuent donc bien à attirer le public.




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Contrairement au stéréotype, en France, le prix des places ne constitue pas plus une barrière à l’entrée que dans certains autres domaines du spectacle vivant : le prix moyen d’un opéra est de 40,90 € et celui des spectacles chorégraphiques est de 17,50 €. A titre de comparaison, le prix moyen d’une place de concert est de 43 €.

Bien sûr, les prix atteignent parfois plus de 300 € pour les meilleures places d’opéra (autant que pour certaines stars au Stade de France… ou pour Céline Dion !), mais les maisons d’opéra se sont efforcées de diversifier leurs tarifs et, par extension, leurs publics, notamment les plus jeunes. Ainsi, malgré une moyenne d’âge autour de 51,5 ans, un spectateur sur trois a moins de 46 ans et 19 % a moins de 30 ans.

Il faut aussi noter toute une stratégie de diversification qui leur permet de diffuser leurs œuvres au cinéma, en streaming, de proposer des œuvres enregistrées sur Apple Music Classical, qui affirme être « le plus grand catalogue de musique classique au monde avec plus de 5 millions de morceaux »… En somme, quitter les murs de la maison d’opéra pour tenter de toucher le plus grand nombre. Ces efforts semblent payer : « depuis 2006, près de 30 millions de billets vendus pour les diffusions en salles » des opéras du Metropolitan Opera de New York, tandis que l’Opéra de Paris a dépassé la barre des 100 000 billets vendus.

Un rapport à la culture qui interroge

Affirmer que « personne n’en a plus rien à faire » de ces deux arts revient aussi à considérer que jouer et faire vivre des œuvres datant de siècles passés présente peu d’intérêt pour les contemporains. Il s’agit d’un rapport à la culture linéaire, qui hiérarchise le présent par rapport au passé. Ce dernier ne constituerait plus des fondements sur lesquels construire l’avenir mais plutôt un temps duquel s’affranchir.

La philosophe Hannah Arendt, dans la Crise de la culture (1961), proposait l’idée opposée. Loisir et culture sont distincts : le premier renvoie à une forme de consommation de produits conçus pour satisfaire un public sans effort qui ne cherche qu’une distraction. La culture, elle, exige un rapport actif à l’œuvre, une réflexion et un jugement. Or ce glissement de la seconde vers le premier réveillait une inquiétude chez Arendt, appelée la culture de masse : les œuvres culturelles seraient vidées de tout message, de portée critique ou mémorielle, pour ne devenir que des loisirs à des fins de divertissement.

Ainsi, si l’on prolonge cette analyse, ce n’est pas l’opéra qui serait « dépassé », mais plutôt que les sociétés contemporaines allouent de moins en moins de temps et d’attention aux activités qui requièrent un effort. Il est vrai que l’accès à un opéra ou à un ballet présuppose un effort, voire un apprentissage de la tradition, dirait Arendt.

Critiquer le ballet et l’opéra renvoie donc à notre rapport à la durée, à l’effort et à la transmission des clés de compréhension d’un art.

C’est souvent du fait de cette transmission et parce qu’elle est facilitée au sein des catégories socioprofessionnelles dites supérieures que l’opéra ou le ballet ont été renvoyés aux formes culturelles dites légitimes, opposées à la culture plus populaire.

Les propos de Chalamet, avatar de films plutôt populaires, pourrait donc s’interpréter comme une revanche de cette culture sur les cultures « légitimes »… mais la sociologie contemporaine critique cette vision duale, notamment parce qu’elle étudie la culture « par le haut » et que les cultures hybrides sont de plus en plus fréquentes, le dernier album de la chanteuse pop espagnole Rosalia étant un exemple parmi tant d’autres.

Des œuvres qui éclairent le présent

Enfin, cette attaque contre les opéras ou les ballets serait renier le caractère intemporel de beaucoup de messages portés par ces arts. Certains tiennent des propos ou mettent en scène des actions ou des personnages qui, au XXIe siècle, interrogent. Des metteurs en scène proposent des relectures d’œuvres (sans modifier le livret ou la musique) afin de transmettre un message particulièrement contemporain. Le ballet Giselle par Akram Khan est ainsi revisité sous l’angle des inégalités et des immigrations.

Les choix de programmation des maisons d’opéra peuvent également être particulièrement dans l’air du temps : prenons l’exemple de la création sur le féminicide de Carmen par Alexandra Lacroix et Diana Soh, Carmen Case, un opéra contemporain jugeant José, son assassin ; du futur opéra Perle noire proposé à l’Opéra de Paris en hommage à Joséphine Baker, ou encore des opéras de Philip Glass qui, par la musique, ouvrent la porte de l’histoire (le pharaon Akhenaton ou Gandhi avec Satyagraha).

Les arts qui ont traversé les siècles peuvent apprendre à penser autrement, au-delà de l’immédiateté, d’une forme de surconsommation culturelle et de scrolling : l’art vivant est une forme de slow culture qui pousse à l’introspection et à la contemplation. Ce sont des qualités qui seront indispensables pour penser les défis de demain.

Surtout, et sans que ces dernières lignes prétendent épuiser la question, qui, dans une société, doit et peut définir ce qui est dépassé ? Un acteur de la culture peut-il, en soi, déterminer si les autres sont toujours d’actualité ? De cette maladresse, nous pourrons tirer un riche débat de fond.

The Conversation

Guillaume Plaisance ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’opéra et le ballet, dépassés ? – https://theconversation.com/lopera-et-le-ballet-depasses-279785

Créer des modèles de poumon en laboratoire pour mieux comprendre les maladies respiratoires

Source: The Conversation – France in French (2) – By Isabelle Dupin, Professeure des universités, Université de Bordeaux

Les bronchioïdes peuvent aider à modéliser des pathologies pulmonaires et à chercher des pistes de traitement. CNordic Nordic/Unsplash, CC BY

Dans les années 2010, les biologistes ont appris à exploiter une propriété fascinante des cellules souches : leur capacité à s’auto-organiser. Placées dans les bonnes conditions, elles peuvent former spontanément des structures tridimensionnelles miniatures, que l’on appelle « organoïdes », qui reproduisent certains aspects structurels et fonctionnels d’un organe. Cette approche impacte profondément la recherche biomédicale. Mais, dans le cas du poumon, elle montre aujourd’hui ses limites et conduit à intégrer d’autres approches : pour progresser, il faut guider, voire contraindre, cette auto-organisation.


Modéliser le poumon humain reste un défi majeur. Sa structure en arbre, avec une vingtaine de divisions successives jusqu’aux alvéoles, ses propriétés mécaniques spécifiques liées aux mouvements respiratoires et, surtout, son exposition constante à l’air en font un organe à part. Pendant longtemps, les modèles animaux, notamment les rongeurs, ont servi de référence en recherche préclinique.

Mais ils présentent des différences importantes avec le poumon humain, notamment au niveau des voies respiratoires les plus petites, qui correspondent aux dix dernières divisions de l’arbre bronchique. Or ces zones sont justement atteintes très tôt dans certaines maladies comme la bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO). Cette maladie, principalement causée par le tabagisme, se caractérise par une obstruction progressive et permanente des bronches. Elle touche plus de trois millions de Français, et à ce jour, il n’existe pas de traitement pharmacologique pour guérir ces patients.

Dans le domaine de la santé respiratoire, les organoïdes ont apporté une alternative prometteuse. Ces modèles ont déjà fait leurs preuves. Dans la mucoviscidose, par exemple, des organoïdes dérivés de patients permettent de reproduire les défauts de sécrétion de fluides et de prédire l’efficacité de nouveaux traitements, une avancée majeure vers une médecine personnalisée.

Mais la promesse n’est pas totalement tenue : l’auto-organisation a ses limites. Les organoïdes bronchiques classiques ont une forme de sphères creuses, remplies d’eau et de mucus. Une géométrie bien éloignée de celle des bronches humaines, qui sont des tubes ramifiés. Plus problématique encore : leur architecture fermée rend difficile l’accès à leur intérieur. Stimuler ces modèles par des virus respiratoires, ou bien tester des médicaments inhalés, au cœur des traitements respiratoires, devient alors un défi technique.

Quand les cellules souches prennent forme

Plutôt que de s’en remettre uniquement aux capacités d’auto-organisation des cellules souches, nous avons décidé de guider leur organisation grâce à la bio-ingénierie. Notre pari : imposer une structure tubulaire aux cellules souches pour contraindre leur organisation spatiale, tout en préservant leur capacité à se différencier.

Concrètement, nous avons fabriqué, avec l’aide de nos collègues en biophysique, un moule tubulaire en hydrogel de très petite dimension (environ 0,5 millimètre de diamètre), dans lequel nous avons introduit les cellules souches, purifiées à partir de tissus pulmonaires humains.

Schéma de la fabrication d’un bronchioïde
Schéma de la fabrication d’un bronchioïde.
Fourni par l’auteur

Les cellules ne se contentent pas de survivre dans cette structure : elles recréent progressivement un épithélium respiratoire fonctionnel, en présence d’un milieu de culture riche en facteurs de croissance. En quelques semaines apparaissent les cellules fonctionnelles de la bronche, les cellules ciliées et des cellules sécrétrices de mucus, le long de la paroi interne du tube. Les cils des cellules ciliées battent bien à la fréquence attendue, soit 15 battements par seconde ! Ces battements sont essentiels pour mettre en mouvement le mucus et assurer la défense de nos bronches face aux agressions de l’environnement.

Surtout, cette architecture ouverte change tout. Pour la première fois, il devient possible de perfuser ces structures et d’y faire circuler de l’air. Il est également possible de les infecter avec des virus respiratoires et d’observer la dynamique de l’infection.

Modéliser la maladie

L’intérêt de notre modèle, que nous avons appelé « bronchioïde », se révèle également lorsqu’on utilise des cellules issues de patients. En recréant des bronchioïdes à partir de cellules de patients atteints de BPCO, nous observons des altérations caractéristiques de la maladie : des battements ciliaires perturbés et une apparition excessive et précoce des cellules sécrétrices de mucus. Autrement dit, le modèle ne reproduit pas seulement des bronches saines, il peut aussi simuler des anomalies pathologiques.

Cette capacité ouvre des perspectives concrètes : mieux comprendre les mécanismes précoces des maladies respiratoires, telles que l’asthme ou la BPCO, tester des traitements dans des conditions plus réalistes et, à terme, adapter les thérapies à chaque patient.

Faut-il parler de « mini-bronches » en laboratoire ? On en est encore loin. Ces modèles restent incomplets. Ils ne contiennent pas, à ce stade, toute la diversité cellulaire du poumon, notamment les cellules de soutien, essentielles au fonctionnement de l’organe. Ils ne reproduisent pas non plus la complexité de l’arbre bronchique, avec son intégration dans les systèmes vasculaire, immunitaire et nerveux. Enfin, les aspects mécaniques dynamiques de la respiration sont généralement absents des modèles organoïdes.

Mais la combinaison de l’auto-organisation et des contraintes physiques imposées par la bio-ingénierie est prometteuse. Les possibilités offertes par cette discipline sont quasiment infinies.

Une équipe grenobloise a récemment réussi à intégrer des organoïdes dans des dispositifs microfluidiques, qui sont des supports contenant des canaux très fins. Ceci a permis de vasculariser les organoïdes, une avancée majeure pour apporter suffisamment d’oxygène et de nutriments à ces structures tridimensionnelles. Une équipe suisse a, quant à elle, reproduit un réseau d’alvéoles grâce à une membrane biologique souple et étirable, qui imite les mouvements de respiration.

Avec l’espoir un peu fou de pouvoir développer grâce à ces outils une médecine plus prédictive et mieux adaptée aux patients !

The Conversation

Isabelle Dupin a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), de la Région Nouvelle Aquitaine et de l’European Research Concil (ERC, project KINTSUGI, 101170266). Les points de vue et opinions exprimés sont toutefois uniquement ceux de l’autrice et ne reflètent pas nécessairement ceux de l’Union européenne ni de l’European Research Concil. Ni l’Union européenne ni l’autorité de financement ne peuvent en être tenues responsables.

ref. Créer des modèles de poumon en laboratoire pour mieux comprendre les maladies respiratoires – https://theconversation.com/creer-des-modeles-de-poumon-en-laboratoire-pour-mieux-comprendre-les-maladies-respiratoires-278913

De la dépendance à la refondation : l’aide internationale à l’heure du basculement

Source: The Conversation – France in French (3) – By Pierre Micheletti, Responsable du diplôme «Santé — Solidarité — Précarité» à la Faculté de médecine de Grenoble, Université Grenoble Alpes (UGA)

Depuis la réélection de Donald Trump, plus de 200 millions de personnes dans le monde se trouvent en situation de vulnérabilité. Les États-Unis étaient jusqu’alors les principaux contributeurs financiers d’organisations internationales. Mais, dès son retour à la Maison-Blanche, le président a opéré un retrait financier massif, laissant de nombreuses ONG, agences humanitaires des Nations unies ou encore la Croix-Rouge en grande difficulté.

Dans son ouvrage Action humanitaire : le crépuscule des dieux ?, qui vient de paraître aux éditions Un monde nouveau, Pierre Micheletti, membre du Conseil d’administration de SOS Méditerranée et président d’honneur d’Action contre la faim, analyse les mécanismes qui ont conduit à cette situation et propose une nouvelle organisation de l’aide humanitaire.


L’interruption brusque des financements octroyés par le gouvernement des États-Unis d’Amérique aux acteurs humanitaires sidère l’ensemble des organisations effectrices de cette forme de solidarité internationale. Le mouvement international de la Croix-Rouge, les organisations onusiennes, les organisations non gouvernementales internationales (ONGI) calculent déjà comment les restrictions annoncées vont impacter leurs actions sur le terrain. Avec les conséquences sociales que tous les dirigeants ont en tête.

Il s’est aussitôt engagé un sauve-qui-peut entre ces trois grandes familles d’acteurs humanitaires pour protéger leurs programmes et les personnes qu’elles soutiennent, en même temps que l’avenir de leurs employés dans les sièges des différentes organisations comme dans les pays où elles interviennent.

Ce séisme est la conséquence extrême d’un système de financement qui concentrait sur quelques pays occidentaux le versement de la quasi-totalité des sommes engagées chaque année. Les États-Unis constituant, avant leur retrait, et devant l’Union européenne, le premier financeur mondial de l’aide d’urgence. Le désengagement du premier contributeur est pourtant survenu sur un modèle économique de l’aide humanitaire dont on constatait les imperfections et les faiblesses depuis plusieurs années. Le « Sommet de Paris pour un nouveau pacte financier mondial » avait ainsi été l’occasion d’une prise de parole conjointe des dirigeants de différentes familles d’acteurs humanitaires, pour pointer les incontournables évolutions nécessaires. Une étape supplémentaire a été franchie en 2025 qui constitue un point de rupture.

Dénoncer les conséquences humaines de l’effondrement financier du modèle qui prévalait jusqu’à début 2025, analyser les mécanismes qui se cumulent de longue date et ont rendu possibles les désastreuses conséquences à venir, et imaginer comment résister et refonder un dispositif d’aide internationale d’urgence, pointent d’emblée un « inconscient collectif » qu’il convient de remettre en cause : l’Occident ne peut ni revendiquer ni assumer le monopole de la compassion à l’égard des malheurs du monde.

La capacité financière pour alimenter la solidarité internationale, comme les stratégies et acteurs pouvant apporter un soutien vital à des populations confrontées à des crises majeures, ne peuvent relever du mandat d’une partie réduite de l’humanité dans un monde aujourd’hui globalisé.

Le concept d’Occident – qui fait débat – est parfois l’objet de manipulations de ceux qui veulent réaffirmer la primauté du fait culturel sur toute autre considération, pour décrire les espaces composites qui structurent la société internationale mondiale. Le terme « Occident » est utilisé dans le présent ouvrage non pas comme une construction identitaire, mais comme une aire géographique évolutive, fruit d’une coopération politique, économique, juridique et militaire de différents pays, dans les suites de la Deuxième Guerre mondiale.

Dans le cas des États-Unis, cette distinction est d’autant plus cruciale que l’abandon de l’aide humanitaire s’accompagne précisément, de la part des nouveaux dirigeants de ce pays, d’un discours qui réaffirme (entre autres) la dimension d’une « culture » partagée comme nécessaire carburant de la solidarité. Ce dont témoigne l’émergence du concept de « diplomatie chrétienne » dans l’administration du président Trump. Pour éviter tout débat ou polémique le nécessaire « décentrement » évoqué par l’historienne et politiste Sophie Bessis fait, dans les pages à suivre une référence au pas de côté, désormais impératif, pour répondre aux urgences humanitaires. Un décentrement par rapport au groupe restreint des 20 gouvernements donateurs primordiaux qui composaient jusqu’ici le club restreint des financeurs.

Le parti-pris développé, et qui sert pour une large part aux analyses et propositions qui en découlent, est que le modèle économique met en chiffres la réalité tangible des logiques politiques que l’on peut attribuer au mode de financement. Ses pays sources, ses modalités de répartition et de mise en œuvre, les choix d’attribution par les donateurs, sont porteurs de sens et d’intérêts géopolitiques de la part des financeurs.

L’effondrement des budgets de début 2025, via le retrait des États-Unis comme premier financeur de l’aide humanitaire mondiale, constitue l’une des composantes (minoritaire en volume) d’un dispositif plus large d’aide publique au développement (APD) également impacté par le retrait des États-Unis via la disparition de son agence de développement, l’US Aid (United States Agency for International Development).

La dynamique ayant présidé à l’émergence du concept d’APD obéit à des logiques historiques dont la connaissance est indispensable à la compréhension du modèle dominant de la solidarité internationale. Dominant au sens non d’une dictature imposée, mais de l’imprégnation par les logiques qui ont présidé à la construction de cette aire que constitue les pays occidentaux depuis 1945.

La structuration du multilatéralisme propre à l’action humanitaire vient de se fracturer. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, on a assisté à l’évolution d’un ordre international en mutation permanente, sans que cela ne débouche sur de significatives évolutions du modèle économique de la solidarité internationale. Les années 2020 ont donné lieu à des moments de rupture dont le séisme financier de début 2025 constitue le dernier symptôme en date, esquissant les contours d’une dépression aux multiples facettes.

C’est dans l’analyse des facteurs de causalité de la crise financière, avec les conséquences désastreuses de la situation actuelle pour les populations abandonnées à leur sort, que l’on peut dégager des pistes pour rebondir et relancer un système que l’on peut espérer améliorer.

Un système mieux protégé des enjeux de rivalités politiques qui structurent et pénalisent le mode de solidarité internationale qui prévalait jusqu’au désengagement de son mentor historique.

Il s’agit à la fois de résoudre l’équation financière, mais aussi d’imaginer et de mettre en place la gouvernance d’un modèle pérenne à inventer. Autrement dit, de rebattre les cartes des rivalités politiques et des rapports de force qui réémergent entre pays, pour réaffirmer une volonté partagée d’agir de concert, face aux urgences humanitaires majeures d’aujourd’hui et de demain.

C’est ainsi l’émergence d’une nouvelle forme du multilatéralisme, y compris des sociétés civiles, qui se pose. Un multilatéralisme qui devra tenir compte du large refus d’un schéma de solidarité internationale calqué sur les objectifs et modalités de l’entraide mutuelle mise en place, par une partie des vainqueurs, après la victoire sur le nazisme.

Il s’agit, chemin faisant, de prendre acte de l’évolution du concept de « frontières » dont s’affranchissent des phénomènes mondiaux tels que les dégradations environnementales ou l’émergence de nouvelles pathologies infectieuses. De réaffirmer, comme ciment du vivre-ensemble, l’impérative commune volonté de protéger de ce qu’il est désormais convenu d’appeler les « biens publics mondiaux », dont la paix. Dans cette nouvelle conception des relations internationales, la solidarité ne relève pas d’une compassion basée sur une asymétrie de moyens, mais sur la conscience d’un destin partagé de la communauté humaine.

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Pierre Micheletti ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. De la dépendance à la refondation : l’aide internationale à l’heure du basculement – https://theconversation.com/de-la-dependance-a-la-refondation-laide-internationale-a-lheure-du-basculement-280081

Le chiisme, facteur majeur de la résilience du régime iranien

Source: The Conversation – France in French (3) – By Pierre Firode, Professeur agrégé de géographie, membre du laboratoire Médiations (Sorbonne Université), Sorbonne Université; Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

Après avoir subi plus d’un mois de bombardements qui ont détruit une grande partie de ses capacités et tué plusieurs de ses leaders de premier plan, le régime iranien, loin de s’effondrer, a affiché une résilience inattendue. Celle-ci est enracinée dans une idéologie puissante : le chiisme voue un culte à ses martyrs tandis que le khomeinisme y ajoute un discours anti-impérialiste porteur auprès d’une partie non négligeable de la population mondiale, y compris dans les pays occidentaux.


À l’évidence, l’évolution de la guerre lancée par Donald Trump et Benyamin Nétanyahou en Iran, qui vient – temporairement ? – de s’interrompre à la suite de l’annonce d’un cessez-le-feu le 7 avril, après trente-huit jours de bombardements, n’a pas correspondu aux plans initiaux des états-majors israélien et états-unien. Alors que Wahsington et Tel-Aviv avaient parié sur un effondrement rapide du régime une fois éliminés plusieurs de ses principaux dirigeants, l’intensité de l’effort de guerre iranien et, surtout, sa capacité à durer dans le temps ont surpris.

De nombreux experts ont bien souligné à quel point les États-Unis n’avaient pas anticipé la résilience du Corps des gardiens de la révolution, dont le maillage très étroit et décentralisé s’étend sur l’ensemble du territoire iranien, si bien que les coups portés au sommet du régime n’ont pas semblé affecter sa capacité à lutter dans les 31 provinces qui composent la République islamique d’Iran. De plus, les observateurs ont abondamment mis en avant la maîtrise par Téhéran d’un nouvel art de la guerre asymétrique qui s’est décliné à l’échelle mondiale, l’Iran ayant pris en otage l’économie mondiale en exploitant au maximum sa capacité de nuisance sur le détroit d’Ormuz et en imposant à ses voisins une stratégie du chaos face à laquelle l’administration américaine est apparue démunie.

Toutefois, ces analyses mettent peut-être de côté l’un des aspects les plus évidents de cette résilience du régime iranien, qui tient à son idéologie religieuse, le chiisme duodécimain, et à son extension politique depuis 1979, le khomeinisme.

En effet, par son culte des martyrs, par sa vision eschatologique de l’histoire et par son aspiration révolutionnaire à libérer le Moyen-Orient, voire le monde entier, de l’impérialisme hégémonique des États-Unis, l’idéologie du régime iranien fournit un dogme à la fois parfaitement adapté à la nature asymétrique de la guerre actuelle et capable de rallier à lui une partie non négligeable de la population mondiale, malgré l’incroyable barbarie dont font preuve ses dirigeants.

Le chiisme, une doctrine née d’un combat asymétrique

Parce qu’il repose sur la mémoire des martyrs, le chiisme se nourrit de la guerre asymétrique. Le combat asymétrique du fort au faible élève le martyr au rang de personnage saint et de héros, dont le souvenir garantit la pérennité du chiisme à travers les générations.

À cet égard, la naissance même du chiisme est riche d’enseignements puisque ce courant de l’islam, qui regroupe aujourd’hui environ 20 % des musulmans du monde, apparaît avec le martyre des partisans d’Ali et de ses descendants (« les gens de la Maison de Mahomet », les ahl-al-bayt en arabe) appelés imams. L’événement que les chiites, toutes branches confondues hormis les zaydites, considèrent comme fondateur est le meurtre par les premiers califes omeyyades d’Hussein, fils d’Ali et successeur légitime de Mahomet. Or, dans la tradition chiite, en plus d’être mort en martyr sur ordre des usurpateurs omeyyades, Hussein périt au terme d’un véritable combat asymétrique. La bataille de Kerbala en 680 où il trouve la mort constitue en effet un combat du fort au faible où Hussein, accompagné par quelques dizaines de fidèles, se fait massacrer par une armée de plusieurs milliers de combattants aux ordres du calife omeyyade Yazid.

« Sunnites et chiites : la grande discorde » avec Laurence Louër, Pierre-Jean Luizard, Agnès Levallois, Iremmo, 2017.

La disproportion du rapport de force entre l’armée de Yazid et la poignée de fidèles d’Hussein rend le sacrifice de ce dernier d’autant plus mémorable. Dans cette optique, plus le combat est disproportionné, plus il est asymétrique, plus il est digne d’être commémoré et donc susceptible de résister à l’oubli. La nature asymétrique et donc injuste du martyre d’Hussein légitime la soif de vengeance que les chiites perpétuent au travers des siècles.

Le « syndrome de Kerbala » moteur de la guerre actuelle

De ce point de vue, le syndrome de Kerbala transforme le chiisme en une véritable doctrine asymétrique : le martyre d’Hussein est certes une défaite militaire sur le temps court pour les partisans d’Ali, mais il constitue une victoire sur le temps long puisqu’il constitue un événement mémorable dont les musulmans garderont la mémoire.

À la défaite militaire, les chiites opposent la victoire mémorielle et idéologique sur le temps long, exactement comme le font les stratèges de la guerre asymétrique. En cela, le chiisme est bel et bien une doctrine de combat asymétrique comme le montre son utilisation par la République islamique d’Iran dans sa guerre médiatique dirigée contre les États-Unis et Israël.

Dans une vidéo publiée sur le compte Facebook francophone du défunt Ali Khamenei intitulée « Le martyre est le début… Le martyre de l’imam Khamenei n’est pas la fin, tout comme le martyre de l’imam Hussein ne le fut pas », datée du 6 mars 2026, le régime iranien dresse un parallèle entre le martyre d’Hussein face à Yazid et celui de Khamenei face à Trump.

Conformément à la tradition chiite, la mort de Khamenei suit le modèle du martyr d’Hussein : elle constitue un modèle de résistance à « l’oppression » et nourrit une soif de vengeance dont l’humanité gardera le souvenir, ce qui contribuera à la victoire finale du régime iranien et de la « parole divine ».

La guerre contre l’« oppression universelle » comme moteur du conflit

Dès lors, la martyrologie chiite permet le développement d’un narratif où le martyre de Khamenei comme celui d’Hussein renvoie à la vocation universelle du chiisme à lutter contre l’oppression. Grâce à son martyre, Khamenei devient une figure qui dépasse le cadre strict de la communauté chiite pour devenir le symbole de la lutte contre l’oppression des États-Unis sur le monde.

La vidéo précédemment mentionnée est à cet égard révélatrice : la figure de Khamenei y est présentée comme l’étendard de « ceux qui luttent pour la liberté » et contre « l’impérialisme ». Ce discours à la jonction de la martyrologie chiite et du rejet de la tutelle impérialiste de l’Occident sur le monde musulman, emprunté aux thèses des Frères musulmans, résume assez bien le khomeinisme, qui tente de faire du chiisme iranien une doctrine révolutionnaire décoloniale.

En publiant des vidéos développant ce discours, la République islamique entend fédérer autour d’elle tous ceux qui luttent contre l’hégémonie américaine dans le monde et conférer à sa propagande une dimension universelle destinée à séduire des populations extérieures au monde chiite, y compris occidentales.

Le régime iranien sait que l’issue de la guerre se joue plus dans la bataille de l’opinion que sur le terrain militaire. Les dernières vidéos publiées par le régime montrent à quel point le régime investit les réseaux sociaux en utilisant des codes visuels et une rhétorique clairement à destination des opinions occidentales. Dans une vidéo devenue virale, le régime utilise l’univers des Lego pour représenter Trump et Nétanyahou, assis en compagnie du diable autour des dossiers Epstein.

La vidéo établit alors un lien direct entre le déclenchement de la guerre et les dossiers Epstein, suggérant que Trump a attaqué l’Iran pour détourner l’attention de l’opinion publique du scandale, prisonnier du chantage effectué par un Nétanyahou diabolique. En associant le diable, Israël et l’affaire Epstein, le régime utilise les codes universels de l’antisémitisme et espère mobiliser la partie de la sphère MAGA opposée à Israël qui peut, elle aussi, flirter avec l’antisémitisme. Le régime iranien a parfaitement conscience que l’affaire Epstein divise l’opinion MAGA et qu’elle a réveillé la frange antisémite du mouvement, qui pourrait se mobiliser contre la guerre en jugeant que, dans celle-ci, Washington se montre inféodé aux intérêts israéliens.

Trump, allié malgré lui du khomeinisme

Ainsi, la résilience du régime iranien ne se résume pas à sa capacité de nuisance, mais tient aussi à son idéologie. La martyrologie chiite fait de la guerre asymétrique une source de légitimité et, par la mémoire des martyrs comme celui d’Hussein ou de Khamenei, transforme des défaites militaires sur le court terme, comme celle que subit actuellement l’Iran du point de vue de ses capacités conventionnelles, en de véritables victoires idéologiques sur le temps long.

D’autant que le khomeinisme, en tant qu’idéologie révolutionnaire tournée contre « l’oppression » et le sionisme, peut séduire une partie des opinions occidentales, principalement la franche antisémite du mouvement MAGA et ceux qui, à l’autre extrémité du paysage politique, se réclament de mouvements décoloniaux anti-impérialistes.

De ce point de vue, la propagande du régime iranien se trouve paradoxalement renforcée par les dérives du trumpisme, qui, en substituant partout la force brutale au droit, donne un surcroît de visibilité à la propagande anti-impérialiste du régime des mollahs.

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Pierre Firode ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le chiisme, facteur majeur de la résilience du régime iranien – https://theconversation.com/le-chiisme-facteur-majeur-de-la-resilience-du-regime-iranien-280058

Qu’est-ce que l’aphasie, cause du rapatriement d’urgence des astronautes de l’ISS ?

Source: The Conversation – in French – By Didier Courbet, Professeur et Chercheur en Sciences de la Communication & Psychologie de la santé, Aix-Marseille Université (AMU)

Mike Fincke, astronaute de la Nasa et ingénieur de vol de l’Expédition 73, à bord de l’International Space Station (ISS), la Station spatiale internationale, en août 2025. NASA, CC BY-NC-SA

L’aphasie, une subite perte de la parole, ne se retrouve sous le feu des projecteurs que lorsqu’elle touche des personnalités médiatiques. Pourtant, ce trouble, qui entraîne non seulement de grandes difficultés de communication, mais aussi une grande détresse psychique, affecte des centaines de milliers de personnes en France.


En janvier dernier a eu lieu la première « évacuation médicale » de l’histoire de la Nasa. Quatre astronautes de la Station spatiale internationale (ISS) ont été ramenés sur Terre en urgence. Ce n’est toutefois que le 27 mars que l’agence spatiale états-unienne a donné plus de détails sur l’incident à l’origine de ce rapatriement exceptionnel.

Le public a alors appris que, le 7 janvier dernier, un membre de l’équipage, l’astronaute Mike Fincke, a expérimenté un épisode d’aphasie. Cet ancien colonel de l’US Air Force âgé de 59 ans s’est subitement retrouvé incapable de parler, alors qu’il était en train de prendre son repas.

En France, on estime que plus de 300 000 personnes souffrent d’aphasie. Pourtant, cette affection reste peu connue du grand public. Rien d’étonnant à cela, puisque ce sujet fait rarement la une des médias, sauf lorsqu’une célébrité en est victime, comme ce fut le cas pour Jean-Paul Belmondo et Sharon Stone au début des années 2000, ou Bruce Willis en 2022. Voici ce qu’il faut savoir de ce trouble.

Quand le langage se perd

L’aphasie est une déficience acquise du langage. Elle résulte le plus souvent d’un accident vasculaire cérébral (AVC), mais peut également survenir à la suite d’un traumatisme crânien, d’une tumeur cérébrale, d’une infection ou d’une maladie neurodégénérative.

Ce trouble se manifeste par des difficultés d’expression ou de compréhension du langage oral ou écrit. Mike Fincke, l’astronaute de l’ISS, a rapidement retrouvé ses capacités à parler. Malheureusement, ce n’est pas le cas de la majeure partie des personnes aphasiques, lesquelles vivent en permanence avec cette affection.

L’aphasie est reconnue par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) comme un « handicap de communication ». Elle entraîne en effet des limitations importantes en matière de communication, qui conduisent également à des restrictions durables de participation sociale, familiale, professionnelle et même citoyenne.

Des capacités cognitives préservées

Globalement, chez les personnes aphasiques, les pensées, les sentiments, « l’intelligence » et les capacités cognitives utilisées dans la vie quotidienne ne sont pas altérées. De nombreux travaux ont montré que les processus cognitifs fondamentaux peuvent demeurer préservés malgré des atteintes sévères du langage.

Les personnes aphasiques savent ce qu’elles veulent dire, formulent des intentions de communication claires et conservent leur capacité à comprendre le monde et à prendre des décisions. Elles sont capables d’évaluation, de jugement, de discernement, de décision et gardent de manière générale leurs aptitudes à effectuer des choix fondés sur des préférences, à planifier des actions, à élaborer des solutions pour des situations problématiques du quotidien.

Ces patients rencontrent cependant des difficultés parfois majeures pour exprimer leurs pensées et interagir avec autrui. Ce problème constitue une source de frustration et de souffrance intenses et persistantes non seulement pour elles, mais également pour leur entourage.

Un point important à garder à l’esprit est que les conséquences de l’aphasie vont au-delà de problèmes pratiques de communication. Les personnes qui en souffrent développent souvent des troubles psychologiques majeurs. Si l’on considère l’ensemble des maladies et des handicaps, l’aphasie est celle qui est liée aux souffrances psychologiques et sociales les plus fortes, davantage encore que les handicaps lourds, comme la tétraplégie, ou des maladies fortement angoissantes, comme le cancer.

En témoigne le taux important de suicides, de troubles dépressifs et anxieux ainsi que de stress délétère chez les personnes qui souffrent d’aphasie. En outre, leurs aidants, souvent démunis, se retrouvent eux-mêmes fréquemment en forte détresse psychologique.

Une détresse sévère et insuffisamment prise en charge

Dans les mois qui suivent un AVC, quasiment toutes les personnes aphasiques souffrent d’une détresse psychologique élevée. Celle-ci résulte d’un fort sentiment de solitude et d’une faible satisfaction sociale. Par ailleurs, les trois quarts d’entre elles présentent des symptômes de dépression.

Cette situation ne s’améliore guère avec le temps. En effet, un an après l’AVC, plus de 60 % des patients sont encore concernés. Sur la durée, environ une personne sur deux continue de présenter des symptômes dépressifs. Et deux ans après l’AVC, une personne aphasique sur trois souffre d’une dépression avérée.

Par ailleurs, environ 44 % des personnes aphasiques développent d’importants symptômes anxieux et beaucoup sont en plus soumis à un fort stress chronique associé à une détresse émotionnelle. Plus inquiétant encore, le risque de souffrance psychologique reste élevé très longtemps et persiste toujours dix-huit ans après l’accident vasculaire.

Ce handicap de communication contraint de nombreux individus à développer des stratégies d’évitement : limiter les contacts téléphoniques, abandonner des loisirs impliquant des échanges verbaux ou des discussions avec les autres, comme des repas entre amis. La participation sociale diminue dans un grand nombre de cas. Les relations avec les amis se raréfient, limitant alors les contacts à la famille proche, à la condition que celle-ci ne les délaisse pas à son tour… L’individu est souvent isolé socialement, parfois marginalisé.

Il ressent dès lors une « solitude existentielle » liée à la difficulté à participer pleinement aux échanges de la vie quotidienne. L’identité individuelle et sociale, tout comme l’image de soi, s’altèrent également. Il est difficile pour la personne aphasique de parler d’elle, de ses idées, de se confier, de s’affirmer, de se défendre, c’est-à-dire de développer ces comportements essentiels à l’équilibre mental et au lien social.

La difficulté à parler peut en outre dégrader le sentiment d’autonomie, de compétence et l’estime de soi. Ce mouvement est alimenté par de fréquentes expériences sociales déclenchant des malentendus et des dévalorisations, possibles sources d’anxiété sociale. De plus, certains des rôles sociaux antérieurs à l’aphasie (professionnels, associatifs, etc.) sont souvent profondément modifiés ou abandonnés, ce qui prive la personne de fonctions socialement valorisées et de repères identitaires majeurs.

Des erreurs de jugement aux conséquences considérables

Largement méconnu du grand public et de certains professionnels de santé insuffisamment formés, ce handicap invisible est mal compris socialement, ce qui conduit fréquemment à des interprétations erronées.

Nombreux sont les expériences vécues et témoignages rapportés par les cadres de la Fédération nationale des aphasiques de France, révélant des situations aussi choquantes qu’intolérables au regard des droits humains. C’est, par exemple, le cas de cet homme aphasique qui s’est retrouvé placé en cellule de dégrisement par des représentants des forces de l’ordre qui pensaient, à tort, qu’il était ivre.

Aberrante aussi, la situation de cette femme aphasique qui, à la suite d’une expertise judiciaire, a été jugée comme n’étant plus en possession de ses capacités intellectuelles. Le psychologue, désigné « expert judiciaire », ne connaissait pas l’aphasie… Après s’être entretenu avec elle, il a estimé, de manière erronée, qu’il était impossible qu’elle ait pu prendre elle-même des décisions concernant ses achats et ses dépenses, ce qui a conduit à accuser son aidant familial d’avoir agi à sa place. Les proches de cette femme ainsi que les médecins qui la suivaient ont alors dû rapidement se mobiliser pour faire innocenter son aidant, injustement accusé.

Ces situations révèlent combien la confusion entre troubles du langage et altération des capacités intellectuelles peut conduire à des jugements erronés, avec des conséquences parfois graves, au point de dénier les droits humains fondamentaux. La méconnaissance de l’aphasie contribue non seulement à la mise à l’écart des personnes qui en sont victimes, mais aussi à leur « infantilisation », voire au développement d’attitudes agressives à leur égard.

Ce déficit de sensibilisation renforce leur stigmatisation sociale, leur isolement relationnel, et donc leur mal-être. Les problèmes psychologiques et sociaux liés à l’aphasie sont aujourd’hui largement documentés, et les recherches dépeignent un tableau particulièrement alarmant.

Quelles solutions ?

Malgré l’ampleur de ces difficultés et la souffrance ressentie, l’accès aux soins psychologiques demeure fortement restreint. Les psychothérapies classiquement pratiquées par les psychologues et les psychiatres reposent essentiellement sur le langage verbal, ce qui les rend peu accessibles aux personnes aphasiques. Leur souffrance est donc rarement prise en compte.

C’est d’autant plus problématique que les politiques publiques ignorent l’aphasie, en dépit de son coût économique considérable, estimé pour la France à plus d’un milliard d’euros annuels, en intégrant les dépenses de soins, les pertes de productivité et l’aide informelle apportée par les proches aidants.

Heureusement, des recherches scientifiques récentes montrent que des solutions existent pour venir en aide aux personnes aphasiques. Par exemple, il existe des psychothérapies non centrées sur le langage dont l’efficacité est scientifiquement documentée. Cependant, ces dernières ne sont pas connues en France, car les personnels soignants sont insuffisamment formés aux troubles du langage en général, et à ce handicap de la communication en particulier.

Dès lors, des personnes aphasiques et leurs aidants ont pris eux-mêmes les choses en main, via le tissu associatif, dans une logique « d’empowerment collectif ».

Ainsi, la Fédération nationale des aphasiques de France (FNAF), qui se mobilise depuis des années pour améliorer la reconnaissance, la visibilité et l’accompagnement des personnes aphasiques dans notre pays, s’apprête à lancer bénévolement un plan de grande ampleur pour contribuer à agir pour la santé mentale et le bien-être des personnes aphasiques, en proposant des formations gratuites aux psychiatres, aux psychologues et aux orthophonistes de l’Hexagone.

Au niveau international, l’Association internationale aphasie (AIA) cherche à mettre en place une journée internationale de l’aphasie. La FNAF a également demandé qu’une telle journée soit reconnue par l’État en France et, plus particulièrement, par le ministère de la santé, qui est chargé des personnes en situation de handicap.

Pour prendre en charge un problème d’aphasie, la Nasa n’a pas hésité à rapatrier ses astronautes depuis l’espace. Reste maintenant aux pouvoirs publics français à montrer qu’ils ont eux aussi « les pieds sur terre », en soutenant a minima les actions associatives visant à mieux faire connaître l’aphasie et à améliorer l’accompagnement des personnes qui en sont victimes.

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Didier Courbet est membre du conseil d’administration et du conseil scientifique de la Fédération Nationale des
Aphasiques de France (FNAF).

ref. Qu’est-ce que l’aphasie, cause du rapatriement d’urgence des astronautes de l’ISS ? – https://theconversation.com/quest-ce-que-laphasie-cause-du-rapatriement-durgence-des-astronautes-de-liss-279937

Lutter contre les violences conjugales et familiales : unir savoirs et expériences

Source: The Conversation – in French – By Geneviève Lessard, Professeure titulaire, experte en violence conjugale et familiale, Université Laval

Chaque année, des dizaines de milliers de femmes et d’enfants sont victimes de violences conjugales et familiales au Québec. Face à cette réalité, une question s’impose : comment mieux agir ? Et si la réponse passait par une recherche menée avec celles et ceux qui vivent et combattent ces violences au quotidien ?


Pour le Québec uniquement, la police reçoit en moyenne 25 000 signalements de violence conjugale chaque année, les femmes représentant la grande majorité des victimes. Quant aux services de protection de l’enfance, ils retiennent en moyenne 40 000 signalements pour maltraitance des enfants chaque année.

Ces chiffres rappellent l’ampleur du problème et l’importance des actions collectives visant à le contrer. Mais pour y parvenir, il ne suffit pas de documenter le problème : la recherche doit se faire avec ceux et celles qui vivent ces réalités au quotidien et qui accompagnent les personnes touchées.

Les violences conjugales surviennent dans les relations intimes et prennent plusieurs formes : coups, paroles blessantes, contrôle sur les décisions ou les finances, pratiques sexuelles non consenties, pour ne citer que quelques exemples. Les victimes sont souvent réduites au silence et il est très difficile, voire dangereux pour elles de s’en sortir.

Les violences familiales envers les enfants incluent des gestes violents (punition corporelle, cris, dénigrement) ou le fait de ne pas répondre à leurs besoins fondamentaux (soins, supervision, affection). Elles comprennent aussi les situations où les enfants grandissent dans un foyer où se produisent des violences conjugales.




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Chercher ensemble, agir ensemble

Si toutes les recherches visent à développer de nouvelles connaissances, certaines ont aussi un objectif plus large d’influencer les pratiques et politiques sociales. C’est le cas des recherches partenariales. Les acteurs du terrain concernés par le problème étudié sont impliqués dès le début. Ils participent à définir les priorités et restent actifs tout au long du projet.

Cette approche collaborative permet de construire ensemble des connaissances et de proposer des solutions adaptées aux besoins du terrain. Elle reconnaît l’importance et la complémentarité de différents types de savoirs : scientifiques, pratiques et issus de l’expérience.

Au Canada, en Belgique et ailleurs dans le monde, ce type de recherche est de plus en valorisé pour sa contribution à la transformation des sociétés et des réponses sociales à des problématiques complexes comme les violences conjugales et familiales.

Ce que la recherche partenariale peut apporter… et ce qu’elle exige

Ce domaine est sensible et parfois controversé. Les victimes de violence sont souvent jugées par la société et même par certains intervenants professionnels. On entend souvent « Pourquoi ne quitte-t-elle pas ce conjoint violent ? » Les intervenants et les chercheurs spécialisés dans le domaine ne s’entendent pas toujours sur la définition du problème et des solutions, par exemple : faut-il aider les auteurs de violence ou les punir plus sévèrement ?

Pourtant, la collaboration entre chercheurs et acteurs de terrain est essentielle à l’émergence de solutions novatrices comme les tribunaux spécialisés, les cellules régionales de crise et les services intégrés, qui montrent que travailler ensemble permet de mieux protéger les victimes et prévenir les homicides familiaux.

Plusieurs exemples de projets concrets plaçant la collaboration au centre des recherches et interventions en violence conjugale sont décrits dans un numéro spécial de la revue Travail social. La protection des enfants est également reconnue comme une responsabilité collective et plusieurs scientifiques ont récemment plaidé pour une mobilisation collective, afin d’agir davantage en prévention des violences familiales.

Malgré ses avantages, la recherche en partenariat demeure un chemin pavé de défis. Les chercheurs doivent y consacrer beaucoup de temps et d’énergie, parfois au détriment de leur rayonnement dans les grandes revues internationales, afin de se consacrer aux besoins locaux de leurs partenaires. De leur côté, les partenaires doivent patienter pour obtenir des résultats exploitables, car le rythme de la recherche ne correspond pas toujours aux besoins immédiats du terrain. Mais leur implication étroite les rapproche des connaissances en développement et leur offre un pouvoir d’influence sur le processus.

Les dernières décennies de recherche en partenariat nous renseignent sur certaines stratégies gagnantes, notamment :

  • inclure dans les recherches une grande diversité d’expertises, pour enrichir le plus possible les résultats et arriver à proposer des solutions plus complètes ;

  • obtenir l’engagement durable des organismes partenaires ;

  • créer des comités décisionnels et opérationnels équilibrés, composés à la fois de chercheurs et d’acteurs de terrain ;

  • considérer la voix et l’expertise des personnes concernées, adultes et enfants, de façon sécurisée et respectueuse ;

  • favoriser les débats d’idées avec une approche ouverte et inclusive de diverses expertises, incluant les groupes vulnérables.




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Des projets porteurs de changement

En Belgique, un projet a mobilisé acteurs policiers, judiciaires, médicaux et associatifs pour évaluer l’impact de la crise sanitaire liée à la Covid-19. Cette collaboration a permis de dégager des recommandations concrètes pour mieux coordonner tous les acteurs concernés, dépasser les cloisonnements entre institutions et assurer une prise en charge complète des victimes (santé mentale, services sociaux, justice). Le projet a montré que des idées nouvelles, testées sur le terrain pendant la pandémie, ont bien fonctionné. Cela a aidé à obtenir un soutien politique plus solide et durable.

Le deuxième exemple, en cours au Québec et baptisé Retranche la violence, vise à identifier les facteurs clés favorisant la sortie des violences conjugales et familiales, afin d’améliorer les pratiques et les politiques publiques. Cette recherche mobilise plus de 60 membres issus des milieux communautaire, institutionnel, politique et universitaire, ainsi que des personnes expertes de vécu, pour conseiller l’équipe. L’approche partenariale est centrale et tous les comités sont composés en diversifiant les expertises.

Nous croyons que plus on implique d’acteurs, plus la société peut changer : réduire les violences conjugales et familiales, identifier plus vite les situations qui surviennent et offrir des réponses mieux adaptées aux besoins des victimes et des auteurs, adultes ou enfants, pour en atténuer les conséquences délétères.

Pour que la recherche ait un véritable impact et transforme concrètement la vie des personnes confrontées à la violence, il faut un engagement collectif : population, universités, milieux de pratique et institutions politiques doivent se mobiliser dans des projets rassemblant tous les acteurs concernés.

Égaliser les rapports de pouvoir entre des acteurs diversifiés demande un effort constant et l’équilibre n’est jamais parfait. Mais cet effort peut être payant à moyen terme, notamment pour une alliance plus forte dans les luttes ou revendications communes aux différents partenaires.

La Conversation Canada

Geneviève Lessard a reçu un financement du CRSH pour projet de Partenariat intitulé “Sortir des violences intimes, familiales et structurelles à l’ère post-pandémique : des pratiques et politiques ancrées dans l’expérience des personnes concernées” (Retranche la violence, titre abrégé).
Elle est aussi responsable du financement reçu par le FRQ dans le programme des regroupements stratégiques pour le centre de Recherches Appliquées et Interdisciplinaires sur les Violences intimes, familiales et structurelles.

Aline Thiry a reçu des financements de Belspo.

Célyne Lalande a reçu des financements de Conseil de recherche en sciences humaines du Canada. Elle travaille à Université du Québec en Outaouais, une institution universitaire qui bénéficie du développement des connaissances et sa diffusion.

Fabienne Glowacz a reçu des financements de Belspo.

Caroline Robitaille ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Lutter contre les violences conjugales et familiales : unir savoirs et expériences – https://theconversation.com/lutter-contre-les-violences-conjugales-et-familiales-unir-savoirs-et-experiences-275607

Zones inondables : la nouvelle cartographie piège des milliers de propriétaires

Source: The Conversation – in French – By Bernard Deschamps, PhD in Environmental Sciences, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Avec la révision en cours des zones inondables et de la règlementation, la réalité de milliers de propriétaires québécois est en train de basculer. Ce n’est plus seulement une question de sécurité civile, mais une équation économique complexe : la montée des risques menace la valeur des propriétés, complique l’accès au crédit hypothécaire et fragilise l’assiette fiscale des municipalités.

En juin 2025, le Québec a adopté un nouveau cadre pour les zones inondables, basé sur des cartes de crues actualisées plus étendues et les changements climatiques anticipés. Plusieurs dizaines de milliers de bâtiments pourraient être reclassés à risque, avec des restrictions sur la construction, la rénovation et l’accès au financement, transformant l’incertitude hydrologique en un enjeu concret pour les propriétaires et le marché immobilier.

Pourtant, alors que ce « risque hérité » du passé impose une pression financière croissante sur la société, la réponse des individus sur le terrain défie souvent la logique purement comptable. En effet, face aux inondations, la réaction des riverains ne se limite pas à une analyse rationnelle des probabilités. Elle révèle souvent un profond attachement au territoire, marqué par une survalorisation des atouts paysagers et un déni protecteur du danger.

Ce texte propose d’explorer comment ce lien affectif, confronté à la réalité du marché, se transforme en un piège financier que nous nommons le « dommage d’incertitude ».

Entre déni et « syndrome de Stockholm »

Pour comprendre la persistance de l’occupation des zones inondables, il faut d’abord saisir la psychologie de ceux qui y vivent. L’hydrométéorologie est, par nature, un monde d’incertitude : si l’inondation est une certitude statistique, son moment et son intensité restent imprévisibles. Cette « épée de Damoclès » génère une anxiété que le riverain doit gérer.

Deux mécanismes de défense s’observent fréquemment sur le terrain. Le premier est le déni, ou la politique de l’autruche : certains résidents, refusant parfois même de consulter les informations prédictives, affirment avec conviction n’avoir « jamais vu ça » pour rejeter la fatalité.

Le second mécanisme est plus complexe : lorsque le risque devient indéniable, le résident développe une forme de survalorisation de son environnement. Il magnifie les atouts du site – la nature omniprésente, l’accès direct à l’eau, la solidarité communautaire – pour contrebalancer la menace.

Cet attachement paradoxal s’apparente parfois à ce que la psychologie décrit, par analogie, comme un « syndrome de Stockholm », ou plus largement comme un attachement traumatique : des mécanismes d’adaptation où une personne, exposée de façon prolongée à un stress ou à une contrainte qu’elle ne peut éviter, développe un lien affectif paradoxal envers l’élément générateur de ce stress. L’habitant, otage de son plan d’eau, choisit d’en magnifier les qualités pour supporter la fatalité du risque. Il finit par s’identifier à son « geôlier » en ne retenant que ses aspects positifs pour rendre la vie supportable.




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Le piège financier : vers une « séquestration douce »

Toutefois, cette résilience psychologique ne protège pas contre la réalité implacable du marché. L’arrivée de nouvelles cartographies et la médiatisation des risques transforment l’incertitude hydrologique en perte de valeur tangible.

Le facteur critique n’est pas seulement le risque d’eau dans le sous-sol, mais l’accès au financement. Les banques, attentives à la réglementation et à la garantie hypothécaire, limitent l’accès au crédit pour ces propriétés.

C’est ici que se referme le piège. Faute de crédit hypothécaire disponible pour un acheteur potentiel, la propriété devient invendable ou ne peut se vendre qu’à perte. Le propriétaire, même s’il souhaitait partir, se retrouve contraint de rester, incapable de financer un relogement équivalent ailleurs.

C’est ce que nous qualifions de « séquestration douce ». Le résident devient littéralement otage de sa propriété, subissant un dommage financier qui ne dépend pas de la crue elle-même, mais de l’incertitude qui paralyse la valeur de son patrimoine.

Paradoxalement, ce piège se referme souvent sur des endroits idylliques, transformant le rêve de la vie au bord de l’eau en impasse financière. Pour de nombreux propriétaires, la résidence constitue la seule valeur significative de leur actif. Dès lors, la notoriété du risque d’inondations agit comme un stigmate : plus le risque est connu et médiatisé, plus les délais de vente s’allongent et plus le prix est revu à la baisse. Cette dévaluation ne touche pas uniquement les sinistrés ; elle contamine par ricochet les propriétés voisines, impactant des gens qui ne sont pourtant pas directement exposés.

On a pu observer ce phénomène à l’Île-Bigras, à Laval. Alors que le premier ministre du Québec, François Legault, évoquait dès 2019 des incitatifs au déménagement pour soustraire les citoyens au danger, ces derniers se sont retrouvés coincés dans l’étau : incapables de vendre à juste prix en raison de la publicité faite autour des inondations, mais réticents à abandonner un milieu de vie unique pour une compensation incertaine. L’actif immobilier devient invendable, séquestrant ses propriétaires sur place.

Une dynamique similaire s’est produite en 2023 à l’Île Enchanteresse, à Sainte-Brigitte-de-Laval. Ici, la « séquestration » a provoqué une levée de boucliers : les résidents se sont mobilisés en comité pour contester non seulement la gestion des crues, mais surtout la stigmatisation de leur territoire par les nouvelles cartographies. Dans ce contexte, l’anxiété ne découle plus seulement de la montée des eaux, mais de la perte du patrimoine.




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Un angle mort pour les municipalités

Ce phénomène individuel a une répercussion collective majeure. Si la valeur des propriétés riveraines s’effondre à cause de cette incertitude, c’est l’assiette fiscale des municipalités qui est menacée. Les rôles d’évaluation actuels peinent souvent à refléter cette réalité, créant un décalage entre les revenus attendus et la solvabilité réelle du territoire.

La situation est d’autant plus critique que les municipalités se sentent souvent impuissantes face à ce « risque hérité » du passé, où des quartiers entiers ont été construits en zone inondable avec l’aval des gouvernements de l’époque. Les élus locaux ont l’impression qu’on leur transfère le coût du risque sans leur donner le contrôle réel sur les leviers d’aménagement ou de financement. Le « dommage d’incertitude » devient alors un fardeau partagé entre un citoyen captif et une municipalité aux ressources limitées.




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Pistes de solution : monétiser l’incertitude pour mieux la gérer

Pour sortir de cette impasse, il est impératif d’intégrer ce « dommage d’incertitude » dans les calculs économiques publics. Actuellement, les analyses coûts/avantages (ACA) des mesures de protection (digues, immunisation) négligent cet aspect.

Pourtant, si une intervention permet de réduire l’incertitude, elle restitue aux propriétaires la valeur de leur bien et aux municipalités leur assiette fiscale. Ce gain financier est un avantage indéniable qui doit être comptabilisé.

De plus, pour rompre l’incertitude qui paralyse le marché, la mise en place de certificats de résilience apparaît comme une piste prometteuse. En attestant officiellement qu’un bâtiment présente un niveau de risque jugé acceptable ou qu’il a été adapté pour résister aux crues, ces certificats transforment une incertitude diffuse en une information technique claire et rassurante pour les assureurs comme pour les établissements bancaires.

Une telle démarche suppose toutefois de se prononcer explicitement sur l’acceptabilité du risque. Elle permettrait ainsi de limiter la décote immobilière et de sortir les riverains d’une forme de séquestration financière, tout en assumant le fait que le risque zéro n’existe pas.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Zones inondables : la nouvelle cartographie piège des milliers de propriétaires – https://theconversation.com/zones-inondables-la-nouvelle-cartographie-piege-des-milliers-de-proprietaires-274241

La grossesse modifie le cerveau – et nous commençons tout juste à comprendre comment et pourquoi

Source: The Conversation – in French – By Birgit Derntl, Full Professor, Women’s Mental Health and Brain Function, University of Tübingen

Des données récentes démontrent que la grossesse remodèle le cerveau de manière spécifique et profonde pour le préparer à une tâche exigeante : s’occuper d’un nourrisson. Rawpixel/Shutterstock

La grossesse modifie le cerveau plus profondément que ce que les scientifiques imaginaient jusqu’à présent. Des données majeures issues de plusieurs études récentes permettent de décrypter les processus à l’œuvre au niveau de différentes aires cérébrales quand la femme est enceinte, mais aussi après l’accouchement.


Chaque année, des millions de femmes vivent une grossesse, mais la science commence seulement à s’intéresser à ses effets sur le cerveau – l’organe qui subit sans doute la transformation la plus remarquable. Au cours de la dernière décennie, un petit groupe de scientifiques en Espagne et aux Pays-Bas a cartographié ces changements avec un niveau de détail sans précédent.

Les chercheurs ont réalisé cinq scanners cérébraux sur 127 femmes qui devenaient mères pour la première fois : une fois avant la conception, deux fois pendant la grossesse, et de nouveau une fois un mois et six mois après l’accouchement. Il s’agit de la plus grande étude de ce type jamais réalisée.

Les études d’imagerie cérébrale qui suivent les mêmes personnes tout au long de la grossesse – avec des examens effectués avant la conception et après la naissance – sont extrêmement difficiles à mener. Les chercheurs doivent identifier les femmes qui envisagent de concevoir, commencer les examens avant le début de la grossesse, puis les suivre tout au long de ces mois marqués par des bouleversements physiologiques.

Une étude phare publiée en 2017 dans Nature Neuroscience a démontré pour la première fois que la grossesse modifie la structure du cerveau, mais elle incluait 25 femmes qui devenaient mères pour la première fois. La nouvelle étude porte sur plus de cinq fois ce nombre. C’est un bond en avant considérable.

Les résultats obtenus à partir des examens cérébraux de ces 127 femmes étaient cohérents et frappants. La matière grise – la partie du cerveau riche en cellules nerveuses – a diminué de près de 5 % dans plusieurs régions impliquées dans les émotions, l’empathie et la perception sociale au cours de la grossesse, en atteignant son niveau le plus bas au cours des dernières semaines précédant la naissance.

« J’aime utiliser la métaphore de la taille d’un arbre, a récemment déclaré à la BBC la professeure Susana Carmona, coautrice principale de l’étude. Certaines branches sont coupées pour permettre à l’arbre de pousser plus efficacement. »

Après l’accouchement, le volume a commencé à se reconstituer, atteignant environ 3,4 % six mois après la naissance. Cette évolution a été observée sur la quasi-totalité de la surface du cerveau et a concerné toutes les femmes participant à l’étude, sans exception.

Il est important de noter que cette tendance ne s’est pas manifestée chez les femmes qui sont devenues mères au cours de la période étudiée sans avoir elles-mêmes vécu une grossesse – par exemple, les partenaires de même sexe qui élevaient ensemble un nouveau-né mais qui n’avaient pas porté l’enfant. Cela suggère que les changements cérébraux observés sont dus à la biologie de la grossesse elle-même, plutôt qu’à la simple anticipation du fait de devenir parent.

Les chercheurs ont également mesuré les taux d’hormones et ont constaté que deux formes d’œstrogènes suivaient de près les modifications cérébrales. Leur taux augmentait à mesure que le volume de matière grise diminuait, puis déclinait fortement après la naissance, au moment de l’expulsion du placenta.

Ce lien entre les hormones et la structure cérébrale fait le lien entre des décennies de recherches menées sur des souris, chez qui il a été décrit depuis longtemps que l’augmentation des taux d’hormones pendant la grossesse modifie le fonctionnement du cerveau maternel et déclenche des comportements protecteurs.

Le volume de matière grise se reconstitue-t-il un jour complètement ?

Dans leur étude la plus récente, les chercheurs ont constaté qu’à six mois, la régénération de la matière grise se poursuivait. Une étude antérieure menée par le même groupe de recherche, au cours de laquelle des mères ont été suivies pendant six ans après leur accouchement, a révélé que les modifications cérébrales restaient détectables et permettaient toujours de prédire la proximité des relations entre les mères et leurs enfants.

Cette étude a permis d’identifier correctement, sur la seule base d’examens d’imagerie cérébrale, les femmes qui avaient été enceintes, avec une précision de plus de 90 %, même six ans après l’accouchement. Loin d’être un bouleversement temporaire, la grossesse semble laisser une empreinte durable.

Une étude néerlandaise publiée en 2026 a approfondi ces résultats en portant son attention sur des femmes au cours d’une deuxième grossesse. Les modifications cérébrales se sont reproduites, mais selon un schéma différent.

Les régions du cerveau qui avaient subi les transformations les plus marquantes lors d’une première grossesse – celles impliquées dans la conscience de soi et la perception des émotions d’autrui – n’ont présenté que des changements relativement modestes lors de la deuxième grossesse, comme si la transformation initiale avait déjà eu lieu. En revanche, les zones impliquées dans l’attention et la réactivité au monde extérieur ont été plus fortement affectées, ce qui reflète peut-être les exigences supplémentaires liées à la prise en charge d’un premier enfant pendant la grossesse.

Scans de cerveaux humains
Au bout de six mois, la régénération de la matière grise s’est poursuivie.
Elif Bayraktar/Shutterstock

Ce qui ressort le plus clairement de l’ensemble de ces recherches est le fait que les régions qui connaissent les transformations les plus importantes sont les régions impliquées dans la compréhension des autres : l’interprétation des intentions, l’empathie et la reconnaissance des signaux. Une étude d’imagerie publiée dans Nature Neuroscience en 2024 a examiné une femme à 26 reprises, depuis avant la conception jusqu’à deux ans après l’accouchement, ce qui a permis de fournir une cartographie sans précédent des changements qui se produisent dans un cerveau tout au long de la grossesse – une ressource désormais librement accessible à d’autres chercheurs.

Comparaison avec le cerveau des adolescents

La comparaison avec le cerveau des adolescents est le fil conducteur de tous ces travaux. Quand les chercheurs ont directement comparé les modifications cérébrales liées à la grossesse avec celles qui se produisent durant l’adolescence – une autre étape de la vie caractérisée par une poussée d’hormones sexuelles et un profond changement comportemental –, les schémas du changement se sont révélés presque identiques. Ont été observés le même amincissement du cortex, le même aplatissement des sillons à la surface du cerveau, le même taux de variation du volume cérébral chaque mois.

Si l’adolescence remodèle le cerveau pour le préparer à la vie sociale adulte, les données disponibles aujourd’hui disponibles suggèrent que la grossesse le remodèle à nouveau – de manière plus spécifique, plus profonde – pour le préparer à une tâche encore plus exigeante : s’occuper d’un nourrisson.

Il reste à comprendre ce que ces changements impliquent au niveau des cellules et des circuits, comment ils s’inscrivent dans le contexte de près d’une femme sur cinq qui souffre de dépression au moment de l’accouchement, et si les écarts par rapport au schéma habituel rendent les femmes plus vulnérables ou plus résilientes. Les outils permettant de commencer à répondre à ces questions existent désormais. Pour la première fois, nous disposons d’une carte.

The Conversation

Birgit Derntl a reçu des financements de la Fondation allemande pour la recherche (DFG, École doctorale internationale IRTG 2804), de la Fondation Hans et Ria Messer ainsi que de l’Union européenne (réseau doctoral MSCA MenoBrain).

Ann-Christin S. Kimmig a reçu des financements de la Fondation allemande pour la recherche (DFG, École doctorale internationale IRTG 2804) et de l’Office allemand d’échanges universitaires (DAAD).

Franziska Weinmar a reçu des financements de la Fondation allemande pour la recherche (DFG) dans le cadre du groupe international de formation à la recherche « La santé mentale des femmes tout au long de la période de procréation » (DFG, IRTG2804) ainsi que de la Fondation Hans et Ria Messer.

ref. La grossesse modifie le cerveau – et nous commençons tout juste à comprendre comment et pourquoi – https://theconversation.com/la-grossesse-modifie-le-cerveau-et-nous-commencons-tout-juste-a-comprendre-comment-et-pourquoi-280070