Le système mondial d’observation des océans est en danger : sans les États-Unis, l’Europe et l’Asie doivent jouer un rôle global

Source: The Conversation – France in French (2) – By Sabrina Speich, Professeure en océanographie et sciences du climat, École normale supérieure (ENS) – PSL

Arrêter de financer le système global de mesure de l’océan met en danger nos capacités de prévisions météorologiques et d’anticipation – ce qui coûterait au final bien plus cher que ce système lui-même.


Peu de pays sont à même de surveiller les océans, et l’arrangement mondial qui a prévalu jusqu’ici, duquel nous dépendons, montre aujourd’hui des signes de faiblesse. L’Europe et l’Asie doivent désormais décider si elles laissent ce système perdre de sa force ou si elles reprennent la main ensemble.

À l’heure actuelle, dans tous les bassins océaniques de la planète, un réseau mondial d’instruments mesure l’état de la mer.

Des navires de recherche sillonnent les océans en suivant des lignes imaginaires, les « transects », de façon répétée, pour accumuler des données de la surface aux fonds marins. Des bouées ancrées surveillent les océans tropicaux, à la recherche des premiers signes d’El Niño ou de cyclones tropicaux, et prennent le pouls de la circulation thermohaline.

Quelque 4 000 flotteurs autonomes plongent tous les dix jours à 2 000 mètres de profondeur avant de remonter pour transmettre la température et la salinité aux stations au sol par satellite. Des planeurs sous-marins patrouillent les marges continentales, et des bouées dérivantes flottent à la surface dans les eaux les plus reculées. Des centaines d’éléphants de mer portent des capteurs miniaturisés sous la banquise polaire…

Ce réseau produit des informations inestimables qui nous permettent d’anticiper l’évolution des conditions océaniques et météorologiques, d’y réagir, et de protéger l’océan.

Néanmoins, le réseau de surveillance des océans est fragile, bien plus que ne le réalisent la plupart des gens et la plupart des gouvernements – notre nouvelle étude, publiée dans Nature Climate Change, a mesuré pour la première fois à quel point.

Le résultat est alarmant. Si les observations d’un seul contributeur majeur, les États-Unis, étaient retirées du Système mondial d’observation de l’océan (GOOS), les erreurs dans notre estimation de la vitesse de réchauffement de l’océan augmenteraient de 163 %. C’est pire que de perdre au hasard 80 % de toutes les données océaniques mondiales. La raison est d’ordre géographique : les instruments américains couvrent tous les bassins océaniques et comblent des lacunes qu’aucun autre pays n’est en mesure de pallier actuellement.

Il ne s’agit pas d’une préoccupation théorique. Les coupes proposées au budget de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) et de la Fondation nationale pour la science aux États-Unis (NSF) menacent aujourd’hui la contribution états-unienne au GOOS.

La situation n’est guère meilleure de l’autre côté de l’Atlantique ; et les pressions ne se limitent pas à l’Occident. En Chine, scientifiques et décideurs s’efforcent de mettre en place une contribution nationale plus résiliente à l’observation des océans, mais sans les ressources que la situation exige.

Le système de surveillance marine sur lequel le monde s’appuie est mis à rude épreuve presque partout dans le monde.

Un système d’observation dont chaque composante répond à des questions auxquelles les autres ne peuvent pas répondre

Les débats publics sur l’observation des océans se concentrent souvent sur les flotteurs Argo.

Conçus pour surveiller les conditions océaniques, les flotteurs Argo font partie d’un programme international qui recueille des données sur la salinité, la température et les courants à l’aide d’une flotte d’instruments robotisés qui dérivent et se déplacent verticalement entre la surface et les couches intermédiaires de l’eau.
D. Luquet, IMEV, Fourni par l’auteur

Chaque flotteur Argo est essentiellement un cylindre étanche contenant des composants électroniques sous pression, doté d’une chambre de flottabilité ingénieuse : il se remplit d’eau de mer pour couler et se vide pour remonter à la surface. Les sciences de l’océan ont été, proprement, révolutionnées par l’utilisation de ces robots autonomes au cours du siècle écoulé.

Cependant, Argo n’est qu’un élément du GOOS et la complémentarité de ses composantes est essentielle.

  • Argo profile les deux kilomètres supérieurs de l’océan ouvert ;

  • les navires de recherche descendent plus profondément : les campagnes GO-SHIP effectuent des relevés de la surface au fond marin le long de transects (traversées) répétés sur de longues distances, fournissant des mesures de référence de haute précision qui permettent d’étalonner tous les autres instruments et aident à valider les modèles climatiques ;

  • les bouées ancrées fournissent des séries chronologiques continues essentielles pour surveiller El Niño, la circulation méridionale de retournement de l’Atlantique, ainsi que les conditions dans lesquelles se forment les cyclones tropicaux …

  • les planeurs sous-marins mesurent les courants côtiers, les tourbillons et les marges continentales que les flotteurs ne peuvent pas détecter ;

  • les éléphants de mer transportent des capteurs dans les zones sous-glaciaires des océans polaires, inaccessibles à tout autre instrument.

En somme, chaque plateforme répond à des questions auxquelles les autres ne peuvent pas répondre.

Si l’on supprime l’un de ces éléments, la capacité du système d’observation à fournir des informations fiables se dégrade non pas proportionnellement au volume de données perdues, mais proportionnellement à l’endroit où apparaissent les lacunes.

Ce que ce réseau apporte réellement

Le Système mondial d’observation des océans est trop souvent décrit comme un « système de surveillance du climat », mais son rôle est bien plus vaste.

Toutes les prévisions météorologiques opérationnelles s’appuient sur ces données. Les systèmes de prévision numérique météo, gérés par le Centre européen pour les prévisions météorologiques à moyen terme, par Météo France et par tous les autres grands services météorologiques, intègrent des observations océaniques plusieurs fois par jour.

Sans elles, les prévisions perdent rapidement leur fiabilité.

De même, les nouveaux systèmes de prévision fondés sur l’intelligence artificielle Pangu-Weather et GraphCast, malgré leurs performances impressionnantes, s’appuient entièrement sur ce même flux d’observations. L’IA ne remplace pas les observations : elle en dépend.

Les prévisions subsaisonnières à saisonnières, qui aident à anticiper les saisons de récolte, la demande en énergie et la disponibilité en eau plusieurs semaines, voire plusieurs mois, à l’avance dépendent de manière cruciale des connaissances sur la chaleur et la salinité sous-marines.

Les prévisions de trajectoire et d’intensité des cyclones tropicaux, essentielles aux décisions d’alerte précoce et d’évacuation, dépendent de la connaissance de la chaleur contenue dans les couches sous-marines de l’océan, et pas seulement de la température de surface de la mer. En effet, les ouragans tirent leur énergie explosive des couches chaudes situées jusqu’à au moins 200 mètres de profondeur.

Les alertes de vagues de chaleur marines, désormais utilisées couramment par les gestionnaires des pêcheries du monde entier, sont impossibles sans une observation soutenue des couches sous-marines.

Les projections du niveau de la mer utilisées pour concevoir les infrastructures côtières nécessitent des décennies de mesures cohérentes, et la salinité apporte les informations de densité indispensables pour déterminer tous les courants océaniques, y compris l’Atlantic Meridional Overturning Circulation (AMOC), le grand « courant de retournement » de l’Atlantique.

En bref, le GOOS est le pilier des services opérationnels, des alertes de tempête de demain aux plans d’adaptation du siècle prochain. Le GOOS n’est pas un luxe mais une nécessité.

Pourquoi les modèles et l’IA ne peuvent à eux seuls nous sauver

Il existe une idée fausse persistante, amplifiée par l’essor de l’intelligence artificielle (IA), selon laquelle des modèles suffisamment avancés pourraient se substituer aux observations directes. Ce n’est pas le cas.

Tout modèle de prévision, qu’il soit traditionnel ou fondé sur l’IA, repose sur l’assimilation des données : un ajustement continu de la simulation par rapport aux mesures du monde réel. Un modèle d’IA entraîné sur un passé riche en observations sera peu performant dans un présent où les observations sont rares. Dans un monde où les phénomènes extrêmes se multiplient et où l’état des océans évolue, les tendances historiques deviennent moins fiables.




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Une observation non effectuée est perdue à jamais. Les mesures satellitaires de la surface de la mer ne peuvent pas nous dire ce qui se passe à des centaines ou des milliers de mètres de profondeur, là où la chaleur s’accumule, où les courants se réorganisent et où se forment déjà les précurseurs de la météo de la saison suivante. Pour voir sous la surface, nous avons besoin d’instruments dans l’eau.

L’assurance la moins chère dont nous disposons

L’argument selon lequel l’observation des océans est trop coûteuse s’effondre face aux chiffres.

Le coût annuel total du système mondial, toutes plateformes et tous personnels confondus, s’élève à environ un milliard d’euros à l’échelle mondiale. La part européenne n’en représente qu’une fraction.

Les phénomènes météorologiques extrêmes liés aux conditions océaniques ont causé des dizaines de milliards d’euros de dégâts à travers l’Europe rien qu’en 2024.

Une seule saison d’ouragans majeure dans l’Atlantique Nord peut coûter des centaines de milliards de dollars aux États-Unis. Les vagues de chaleur marines ont anéanti des pêcheries valant des milliards et provoqué un blanchissement massif des coraux sur tous les récifs de la planète. Les prévisions saisonnières erronées ont des répercussions en cascade sur l’agriculture, l’énergie et l’aide humanitaire, avec des conséquences rarement chiffrées.

Chaque euro dépensé pour l’observation des océans rapporte plusieurs fois sa valeur. C’est l’un des investissements publics les plus rentables qui soient.

Le choix de l’Europe

L’Europe doit considérer l’observation des océans comme une infrastructure critique, au même titre que la navigation par satellite ou les services météorologiques. Cela implique un financement stable et pluriannuel pour l’épine dorsale opérationnelle du système : les bouées, les navires, les amarrages, les planeurs sous-marins et les centres de données qui traitent et diffusent les données.

La France possède la deuxième plus grande zone économique exclusive (ZEE) du monde. Présente dans les océans Atlantique, Pacifique et Indien, la France compte cinq départements et régions ainsi que sept collectivités d’outre-mer, qui abritent 2,7 millions de citoyens français. Pourtant, la France ne contribue qu’à environ 5 % des données mondiales sur le profil de température des océans.

La contribution de l’Australie est plus de trois fois supérieure.

L’Union européenne y contribue à hauteur d’environ 12 %, soit moins d’un quart de la part américaine. L’Europe et la France en particulier devraient augmenter considérablement leur contribution.

OceanObs’29, la conférence internationale décennale qui se tiendra en Chine en 2029, est l’occasion de négocier un système mondial plus équilibré, reflétant les capacités économiques et les intérêts maritimes plutôt qu’un accident de l’histoire.

La coopération scientifique entre l’Europe et la Chine devrait s’intensifier, car leurs zones d’observation sont largement complémentaires. Ensemble, elles couvriraient une grande partie des océans mondiaux.

Une opportunité qui se referme si on laisse le réseau se dégrader

Le danger réside dans l’érosion progressive des informations dont dépend désormais une part croissante de l’activité humaine et de l’économie bleue.

Les alertes cycloniques deviennent moins fiables, les prévisions saisonnières moins précises, les projections sur le niveau de la mer moins exactes. Chaque perte est peut-être tolérable individuellement. Ensemble, elles reviennent à avancer à l’aveuglette vers la transformation la plus lourde de conséquences du climat de la planète de toute l’histoire de l’humanité.

Le système d’observation des océans est un service public planétaire, construit au fil des décennies par de nombreuses nations. La France et l’Europe possèdent les institutions, l’expertise et l’intérêt maritime nécessaires pour jouer un rôle bien plus important.

Ce qui manque, c’est la décision politique d’agir, tant que le système peut encore être maintenu. La perte de la collaboration entre les nations imposerait une reconstruction bien plus difficile et coûteuse qu’un investissement soutenu dans ce qui fonctionne déjà.

The Conversation

Sabrina Speich a reçu des financements de l’ERC, EU Horizon 2030, CNES TOSCA et l’ANR. Elle est présidente du comité d’experts du “Ocean Observations for Physics and Climate” des programmes UN GOOS et GCOS.

John Abraham, Kevin Trenberth et Lijing Cheng ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Le système mondial d’observation des océans est en danger : sans les États-Unis, l’Europe et l’Asie doivent jouer un rôle global – https://theconversation.com/le-systeme-mondial-dobservation-des-oceans-est-en-danger-sans-les-etats-unis-leurope-et-lasie-doivent-jouer-un-role-global-284870

Immigration : pourquoi le débat est-il si peu objectif ?

Source: The Conversation – in French – By Antoine Pécoud, Professeur de sociologie, Université Sorbonne Paris Nord

Alors que les institutions et les chercheurs multiplient la publication de données pour rétablir la vérité factuelle, pourquoi, en matière d’immigration, le débat démocratique est-il si peu objectif ?


Dès qu’il s’agit d’immigration, ce sont toujours les mêmes clichés qui reviennent : les migrants refusent de s’intégrer ; ils volent les emplois des nationaux ; ils islamisent l’Europe et « grand-remplacent » ses habitants ; ils profitent de l’« Europe passoire » pour abuser de la protection sociale ; ils feraient mieux de rester chez eux et de développer leur pays – et ainsi de suite.

Ces préjugés sont aussi anciens que l’immigration. Au XIXᵉ siècle, Marx et Engels débattaient déjà des effets préjudiciables de l’immigration irlandaise sur la classe ouvrière anglaise et, malgré une réalité sensiblement plus nuancée, la crainte que le travailleur étranger ne pénalise le « natif » reste ancrée dans le débat public. En France, les stéréotypes actuels sur les immigrés d’Afrique subsaharienne ou du Maghreb ressemblent beaucoup à ceux que subissaient les Italiens ou les Polonais il y a un siècle.

Aujourd’hui comme hier, ces idées reçues ont des conséquences bien réelles. Elles renforcent le rejet des immigrés et empêchent de tirer profit de leur apport économique ou démographique. En biaisant le débat démocratique, elles alimentent une demande pour des politiques restrictives, mais inefficaces, car en décalage avec la réalité qu’elles prétendent gouverner.

À titre d’exemple, malgré la nouvelle loi française sur l’immigration de janvier 2024 (« loi Darmanin »), malgré le pacte européen sur la migration et l’asile de 2024, malgré plusieurs mesures prises par le gouvernement britannique, et malgré un nouvel accord franco-britannique en été 2025, les traversées de la Manche ont atteint le chiffre de 41 000 en 2025, au plus haut depuis 2022.

Une multiplication des efforts

La lutte contre ces préjugés est donc une priorité pour un vaste éventail d’acteurs. Au niveau des pouvoirs publics, c’est le cas de l’Union européenne, qui s’alarme des fake news, des théories conspirationnistes, et de leurs effets sur l’adhésion au projet européen. En France, le ministère de l’Europe et des affaires étrangères s’est employé à combattre les rumeurs concernant, par exemple, son soutien au Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées ou régulières (ou « Pacte de Marrakech »). En 2024, c’est le premier ministre espagnol Pedro Sanchez qui invalidait les idées fausses (bulos) sur le sujet devant le Parlement.

Au niveau international, le Forum d’examen des migrations internationales qui s’est tenu à l’ONU, en mai 2026, a été l’occasion pour le secrétaire général Antonio Guterres de dénoncer la désinformation sur l’immigration. Des agences comme le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) ou l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) conduisent des programmes de lutte contre les stéréotypes qui affectent les migrants et les réfugiés. Une des stratégies de ces agences est de fournir des données sur le sujet, comme en atteste la création par l’OIM du Global Migration Data Analysis Centre en 2015. L’Union européenne a publié en 2025 un « Atlas of migration », partageant cet objectif de mettre à disposition les chiffres à même de combattre les fake news.

Plusieurs ONG et associations de premier plan (parmi lesquelles Oxfam, le Syndicat de la magistrature, Emmaüs solidarité, Médecins du monde ou Médecins sans frontières) se sont réunies autour de la chercheuse en droit des étrangers Sophie-Anne Bisiaux pour publier, en 2025, En finir avec les idées fausses sur les migrations, un ouvrage qui réfute de façon systématique un vaste éventail de préjugés. Un inventaire récent a identifié plus de 200 publications visant le même objectif depuis 1990, dont 46 en français : pour les spécialistes de l’immigration, la lutte contre les idées reçues est donc un travail à plein temps.

Une tâche sisyphéenne ?

Pour vulgariser les résultats de la recherche scientifique, les chercheurs font pourtant face à des obstacles importants.

La réfutation d’une idée reçue demande sensiblement plus de temps et d’énergie que sa production : c’est la « loi de Brandolini », en vertu de laquelle ceux qui débitent des inepties ont toujours un temps d’avance sur ceux qui les corrigent.

Un second obstacle tient à la posture de l’expert ou du chercheur. Déconstruire des préjugés peut s’avérer compliqué à mettre en œuvre lorsque les « sachants » sont soupçonnés de vouloir imposer leurs vues. À l’instar du « grand remplacement », nombre de préjugés anti-immigration et de théories conspirationnistes sont imprégnés d’une hostilité à l’égard des élites, accusées d’être déconnectées de la réalité, voire d’agir sciemment contre les intérêts du peuple.

Les acteurs qui se positionnent contre les idées reçues se placent enfin dans une posture défensive, qui confère paradoxalement une visibilité accrue aux préjugés. On parle d’« effet Streisand » pour désigner ce mécanisme par lequel, en voulant combattre la diffusion d’une idée, on contribue à la placer au centre de l’attention, voire même à la légitimer.

Limites et ambiguïtés des chiffres

Une stratégie éprouvée pour réfuter les idées reçues est le recours aux données produites par les statistiques publiques.

Les chiffres indiquent par exemple que, contrairement à une affirmation fréquente, il n’y a pas beaucoup de réfugiés en France. Entre 2014 et 2020, dans le contexte de la guerre en Syrie, la France a reçu 25 000 demandes d’asile en provenance de ce pays, contre 633 000 en Allemagne. Pareil avec la guerre en Ukraine en 2022, suite à laquelle la France a protégé environ 73 000 personnes, sur un total de plus de 4 millions de réfugiés ukrainiens en Europe, et là où l’Allemagne et la Pologne en ont chacun accueilli autour d’un million.

Quelques incontestables que soient ces données, force est toutefois d’admettre qu’elles n’empêchent pas l’antienne habituelle selon laquelle la France serait excessivement laxiste ou généreuse. Le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, tenait en septembre 2025 les propos suivants :

« Chaque année, 500 000 personnes entrent dans notre pays. Et sur ce demi-million, seulement 50 000 viennent pour travailler. La question est simple : que font les 450 000 autres, et surtout, qui paie ? »

Il s’agit là d’une accumulation de contre-vérités.

En 2024, environ 343 000 premiers titres de séjour ont été délivrés en France (et non 500 000), et le taux d’emploi parmi les immigrés s’élève à environ 63 % (et non 10 %). Mais il peu probable que l’auditoire se scandalise de ces inexactitudes : ce qui compte, c’est le récit qui lui est proposé ainsi que ses valeurs sous-jacentes, fondées sur la distinction entre « eux » et « nous » et sur les difficultés socioéconomiques vécues par une partie de la population française.

Les chiffres entraînent en outre le débat sur un terrain parfois glissant. Imaginons que la situation s’inverse et que la France accueille plus de Syriens et d’Ukrainiens que l’Allemagne, serait-ce une catastrophe ?

Les politiques migratoires ne se résument pas aux chiffres. Elles soulèvent des questions fondamentales en termes de valeurs. Que le nombre de réfugiés en France soit de mille ou d’un million est alors secondaire. Ce qui compte, c’est l’importance accordée à certains principes, comme le droit d’asile, et le type de société que l’on souhaite : plus ou moins ouverte sur le monde, plus ou moins cosmopolite ou solidaire.

Ce débat-là ne peut se passer des chiffres (ce n’est pas pareil d’accueillir un millier ou un million de réfugiés), mais les interrogations qu’il pose vont bien au-delà des querelles statistiques.

Un débat polarisé

Une dernière difficulté soulevée par la lutte contre les idées reçues est que la méthode peut s’inverser. C’est le cas avec un livre récent du directeur d’un think tank nommé « Observatoire de l’immigration et de la démographie », Nicolas Pouvreau-Monti, très commenté depuis sa parution dans les médias marqués à droite. Intitulé Immigration, mythes et réalités, il confronte les idées reçues à l’analyse, à ceci près que ce sont cette fois les « mythes » qui seraient favorables à l’immigration, tandis que l’analyse de la « réalité » inviterait à lutter encore davantage contre l’immigration.

La démarche n’est pas très crédible.

D’une part, et malgré une réalité souvent complexe, l’hostilité à l’égard de l’immigration est bien présente dans la société française et une trentaine de lois ont été adoptées depuis 1980, toutes plus restrictives les unes que les autres : il est donc incorrect de dire que les idées reçues dominantes en France sont excessivement bienveillantes à l’égard de l’immigration.

D’autre part, la « réalité » décrite par ce livre ne fait pas l’objet d’une analyse scientifique rigoureuse, car l’objectif est moins de comprendre les dynamiques migratoires que d’élaborer un programme radical en vue des élections de 2027 en France, clairement aligné sur les positions de l’extrême droite.

En janvier 2025, cet institut disait par exemple craindre l’afflux de 580 millions de réfugiés en France, ce qui multiplierait par cinq le nombre total de personnes déplacées dans le monde (117 millions selon le HCR), et par huit la population du pays… Mais un tel scénario suppose que non seulement l’ensemble des personnes affectées par les conflits quittent leur pays, mais aussi qu’elles décident toutes de venir en France. Ces deux conditions sont aussi irréalistes l’une que l’autre, et un tel pronostic ne vise donc qu’à électriser le débat et à appeler au démantèlement du droit d’asile.

Cette lutte inversée contre les idées reçues n’en est pas moins symptomatique d’une forte polarisation, qui voit chaque camp délégitimer la position de son adversaire en la traitant d’idée reçue – avec le risque de ne parler qu’à ses propres coreligionnaires, et au détriment de la qualité démocratique, mais aussi de la prospérité du pays et des droits des migrants et des réfugiés.

The Conversation

Antoine Pécoud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Immigration : pourquoi le débat est-il si peu objectif ? – https://theconversation.com/immigration-pourquoi-le-debat-est-il-si-peu-objectif-282212

SARS-CoV-2, mpox, chikungunya, hantavirus, Ebola… Pourquoi les émergence virales se multiplient-elles ?

Source: The Conversation – in French – By Yannick Simonin, Virologiste spécialiste en surveillance et étude des maladies virales émergentes. Professeur des Universités, Université de Montpellier

L’actualité virale pour le moins chargée de ces dernières semaines nous l’a tristement rappelé : nous sommes régulièrement confrontés à l’émergence ou à la réémergence de virus. Pourquoi ? Quels sont les facteurs qui favorisent aujourd’hui l’apparition (ou la réapparition) et la diffusion de ces virus ? Tour d’horizon des principaux facteurs impliqués.


Depuis la pandémie de SARS-CoV-2, qui a touché plus de 700 millions de personnes dans le monde et provoqué environ 7 millions de décès, les virus occupent régulièrement le devant de la scène. Chikungunya, mpox, hantavirus, Ebola, virus de Crimée-Congo… Ces noms, autrefois connus des seuls spécialistes, ont quitté les colonnes des publications spécialisées pour faire la une des médias.

Pourquoi les émergences virales semblent-elles plus fréquentes aujourd’hui que par le passé ? Il n’existe pas de réponse simple à cette question, car une telle émergence est toujours le résultat de paramètres multiples. Pour qu’elle survienne, une alchimie doit s’opérer entre plusieurs ingrédients.

Du réchauffement climatique aux déplacements de population en passant par les modes d’élevage intensif, les conditions d’une « tempête parfaite » virale ne sont pas gravées dans le marbre. Mais leur multiplicité doit nous inciter à nous préparer à de futures pandémies. Explications.

Des émergences à répétition

En 2022, alors que la pandémie de Covid-19 n’était pas encore terminée, la variole du singe, désormais rebaptisée mpox par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), a fait une entrée fracassante sur le devant de la scène. Cette maladie virale, qui était autrefois essentiellement cantonnée aux régions d’Afrique centrale et de l’Ouest, est sortie de sa zone habituelle de circulation de façon inattendue, pour se diffuser rapidement à l’échelle mondiale.

Initialement transmis à l’être humain par des animaux, dont certains rongeurs, le virus mpox s’est ensuite propagé rapidement de personne à personne. Entre 2022 et 2023, près de 100 000 cas ont été confirmés dans plus de 120 pays. En France, plus de 4 000 cas confirmés ont été signalés, majoritairement en 2022, faisant du pays l’un des plus touchés en Europe occidentale. Une situation totalement inédite pour ce virus…

Plus récemment, l’année 2025 a été marquée en France par une circulation inhabituelle de virus transmis par les moustiques. Les infections par le chikungunya ont, par exemple, atteint des niveaux exceptionnels, avec plus de 800 cas autochtones recensés (dix fois plus que le précédent record !).

Notre espèce n’a pas été la seule touchée par les émergences de maladies infectieuses : la même année, des maladies animales à fort impact sanitaire et économique, telles que la dermatose nodulaire bovine, ont également nécessité la mise en œuvre de programmes de surveillance et de contrôle à grande échelle en France, et plongé nombre d’agriculteurs dans le désarroi et l’incompréhension.

L’année 2026 ne fait pas exception, loin de là… En mai, le foyer de hantavirus Andes, à bord du MV Hondius, ou encore la flambée d’Ebola en République démocratique du Congo rappellent que ces menaces sont plus que jamais présentes.

Les virus, maîtres incontestés de l’adaptation

Habituellement utilisés dans le milieu restreint des laboratoires, les termes « variant », « souche » ou « mutants » ont essaimé bien au-delà du cercle des spécialistes. Ils illustrent la capacité extraordinaire des virus à s’adapter à leur environnement.

Les virus sont en effet capables d’évoluer de plusieurs façons. Leur génome peut subir de petites modifications (on parle de mutations ; celles-ci se produisent lorsque les virus se multiplient, et si certaines d’entre elles confèrent un avantage à leur porteur, lui permettant par exemple de contaminer plus facilement ses hôtes, celui-ci se voit favorisé). Ils peuvent aussi échanger des morceaux de matériel génétique entre eux (de tels échanges sont appelés des recombinaisons). Enfin, ils peuvent aussi troquer des segments beaucoup plus longs, correspondant à des pans entiers de leur matériel génétique (on parle alors de réassortiments).

Pour ces raisons, dans le monde vivant, les virus sont de loin les entités les plus rapides à évoluer. Ils mutent en moyenne de 100 à 10 000 fois plus vite que les bactéries, environ 1 000 fois plus vite que les parasites, et jusqu’à 100 000 fois plus vite que nos propres cellules ! Un combat profondément inégal dans la course a l’évolution, dont les virus sortent largement gagnants.

Des virus majoritairement discrets

La plupart du temps, les virus circulent en toute discrétion, bien souvent sans même provoquer de symptômes. Cette propagation silencieuse se fait le plus fréquemment au sein de réservoirs animaux.

Le problème se pose lorsque ces animaux, que l’on peut considérer comme des « porteurs sains », rencontrent une autre espèce sensible à ces virus « silencieux ». Le virus peut alors provoquer des symptômes plus ou moins sévères et se propager, jusqu’à entraîner une épizootie chez les animaux, ou une épidémie chez l’être humain.

On estime à l’heure actuelle que les trois quarts des virus émergents impliqués dans des maladies chez l’être humain proviennent des animaux. Les maladies qu’ils provoquent chez l’homme sont désignées sous l’appellation « zoonose ».

Et c’est bien là que réside le cœur du problème : cette rencontre, en apparence inhabituelle, entre un animal réservoir porteur d’un virus au potentiel dévastateur et l’être humain, devient de plus en plus fréquente.

La cause principale ? L’action de l’être humain sur l’environnement. En transformant profondément la nature, nous modifions les conditions de circulation des agents infectieux à l’échelle mondiale.

Des écosystèmes fragilisés

Si les virus sont les acteurs principaux de l’émergence virale, c’est bien nous qui en écrivons le scénario.

La déforestation et la fragmentation des écosystèmes, comme en Amazonie, en Afrique centrale ou en Asie du Sud-Est, détruisent les habitats naturels des animaux, les forçant à se rapprocher des zones habitées. Cette promiscuité génère des conditions particulièrement favorables à la transmission des virus.

Ces bouleversements créent ce qu’on appelle des « points chauds » (« hot spots » en anglais) de transmission où animaux sauvages, animaux domestiques et humains interagissent plus fréquemment. Ces échanges facilitent le passage des virus d’une espèce animale à l’autre et potentiellement à l’être humain, levant les barrières naturelles qui cloisonnaient les virus au sein d’une espèce animale donnée.

L’émergence du dangereux virus Nipah, responsable de graves syndromes neurologiques pouvant entraîner le décès des personnes infectées, illustre parfaitement ce phénomène. Ce virus a été signalé pour la première fois en Malaisie en 1998. Dans ce pays, la transformation des forêts a rapproché les chauves-souris des élevages porcins, ainsi que des humains qui s’en occupaient. Cette nouvelle configuration a permis au virus de franchir plusieurs barrières d’espèces successives, jusqu’à provoquer des cas humains.

De manière similaire, les épidémies d’Ebola en Afrique centrale sont étroitement liées à la perturbation des écosystèmes forestiers et à l’augmentation des contacts entre la faune sauvage, notamment les chauves-souris frugivores, qui sont les réservoirs présumés du virus, et les populations humaines. L’émergence et la propagation récente du virus Ebola Bundibugyo en République démocratique du Congo s’inscrivent dans ce contexte. Dans des régions où la déforestation, l’exploitation des ressources naturelles et les déplacements de population modifient profondément les écosystèmes, leur fragmentation favorise des interactions accrues entre espèces et augmente les probabilités de franchissement de la barrière d’espèce.

Les modifications de la biodiversité peuvent aussi favoriser l’émergence de virus. En effet une biodiversité variée peut limiter la propagation des maladies, en « diluant » les agents pathogènes entre de nombreuses espèces plus ou moins efficaces pour les transmettre.

À l’inverse, la perte de diversité des espèces que nous observons ces dernières années peut faciliter la transmission des agents infectieux en supprimant cet effet de dilution et en favorisant ainsi la dominance d’espèces particulièrement efficaces pour transmettre ces pathogènes.

Des élevages intensifs qui amplifient les virus

La promiscuité n’est malheureusement pas l’apanage de l’être humain. L’augmentation de la population mondiale s’accompagne également de la hausse significative des élevages d’animaux. Poulets, porcs, bovins ou encore canards sont élevés à des densités parfois très élevées dans des espaces restreints.

À titre d’exemple, la production mondiale de viande de volaille est passée d’environ 9 millions de tonnes en 1961 à plus de 130 millions de tonnes aujourd’hui, tandis que plus de la moitié des porcs sont désormais élevés en systèmes intensifs. Ces conditions favorisent la transmission rapide des virus et leur évolution. Ces élevages devenant ainsi de véritables amplificateurs de maladies.

Les porcs, par exemple, peuvent être infectés simultanément par plusieurs virus grippaux, ce qui facilite l’apparition de nouveaux variants. Ce phénomène a notamment conduit à l’émergence du virus grippal H1N1 en 2009.

Des villes qui accélèrent les épidémies

Plus de la moitié de la population mondiale vit désormais en zone urbaine, un chiffre en constante augmentation. Les villes densément peuplées, et notamment les grandes métropoles, sont devenues des lieux propices à la propagation des virus.

La promiscuité dans les transports, les écoles ou les lieux de travail multiplie les contacts rapprochés. Dans certains quartiers surpeuplés, les conditions sanitaires renforcent encore ces risques.

La pandémie de Covid-19, comme les épidémies de dengue, ont montré à quel point les grandes métropoles peuvent agir comme des accélérateurs d’épidémies.

À titre d’exemple, citons le cas emblématique de New Delhi, capitale de l’Inde et mégalopole de près de 30 millions d’habitants. La densité de population, les flux quotidiens de millions de voyageurs dans les transports en commun et les insuffisances des infrastructures sanitaires y forment un terrain idéal pour la propagation des virus. Conséquence : la ville est régulièrement touchée par des épidémies de dengue. Le virus y circule à un tel niveau que, selon certaines estimations, près de 40 % à 50 % de la population, voire davantage selon les quartiers, auraient été infectés au moins une fois par le virus de la dengue !

Lors de la pandémie de Covid-19, Mumbai, la capitale économique de l’Inde, et New Delhi ont également figuré parmi les foyers les plus touchés du pays, illustrant une fois de plus comment la concentration urbaine amplifie la vitesse et l’ampleur de la contagion.

Des pratiques humaines à risque

Certaines activités humaines créent des passerelles directes entre les espèces. La chasse dite « de subsistance », encore pratiquée dans de nombreuses régions d’Afrique et d’Asie, le commerce d’animaux sauvages ou encore différentes pratiques culturelles exposent les humains à des virus inconnus.

Les marchés d’animaux vivants, où différentes espèces sont entassées dans des conditions sanitaires bien souvent précaires, sont des lieux à haut risque d’émergence virale. Bien que la séquence précise de l’émergence du coronavirus SARS-CoV-2 à l’origine de la pandémie de Covid-19 n’ait pas encore pu être élucidée, le marché d’animaux vivants de Wuhan, désormais célèbre, est soupçonné d’y avoir joué un rôle central…

À cela s’ajoutent certaines pratiques culturelles et religieuses, telles que les festivals ou les cérémonies au cours desquels des animaux vivants sont sacrifiés et manipulés, créant autant de passerelles potentielles pour la transmission virale. Les épidémies d’Ebola ont également mis en évidence le rôle de certains rites funéraires traditionnels impliquant des contacts étroits avec les corps des défunts emportés par la maladie dans l’amplification de la transmission du virus au sein des communautés.

Les conflits armés favorisent les virus

Les virus exploitent également les fractures profondes de nos sociétés. Les conflits armés, les déplacements massifs de populations et les crises humanitaires constituent des contextes particulièrement favorables à la diffusion des agents infectieux.

Dans ces situations, les systèmes de santé se dégradent, le diagnostic est rendu plus compliqué, les programmes de vaccination sont perturbés, voire interrompus, et l’accès aux traitements devient limité ou irrégulier. Par ailleurs, l’insécurité alimentaire et la malnutrition fragilisent les organismes et la diffusion de maladie, tandis que la mise en œuvre des mesures de prévention et de contrôle des infections devient difficile, voire irréalisable. L’ensemble de ces facteurs crée des conditions propices à l’émergence ou à la réémergence d’épidémies parfois considérées comme maîtrisées.

La circulation actuelle du virus Ebola en Ituri, dans l’est de la République démocratique du Congo, illustre clairement cette dynamique. Cette région, marquée par une insécurité chronique liée aux conflits armés, des déplacements répétés de populations et un accès limité aux infrastructures de santé, constitue un terrain particulièrement favorable à la persistance et à la propagation du virus.

La mondialisation accélère les épidémies

Autrefois, les épidémies mettaient des mois, voire des années à se propager au rythme du transport terrestre ou maritime. Aujourd’hui, la vitesse de diffusion des épidémies est devenue vertigineuse, un virus pouvant traverser la planète en moins de 24 heures !

L’explication principale dans cette diffusion express des virus se trouve dans l’intensification du trafic aérien ces dernières années, qui favorise le flux de marchandises, d’animaux et des êtres humains. À cela s’ajoutent aujourd’hui d’autres facteurs de mobilité, notamment le développement massif des réseaux ferroviaires à grande vitesse.

Par exemple, l’expansion rapide du réseau de trains à grande vitesse en Chine a profondément modifié les dynamiques de circulation interne, facilitant des déplacements massifs de population. C’est le cas notamment lors des déplacements saisonniers, liés en particulier aux grandes fêtes traditionnelles, comme le Nouvel An chinois, qui donnent lieu à des déplacements massifs de population à l’échelle du pays.

La pandémie de Covid-19 a illustré cette accélération sans précédent puisque, en à peine 6 à 8 semaines, le virus s’est propagé sur plusieurs continents. En moins de 12 semaines, l’OMS déclarait une pandémie mondiale. On connaît la suite, le virus s’étant propagé à plus de 180 pays…

Changement climatique, le point de bascule

Si tous les facteurs mentionnés précédemment jouent un rôle important, le plus puissant accélérateur des épidémies est probablement le changement climatique. Largement lié aux activités humaines, il agit comme un puissant moteur d’émergence et de réémergence des maladies virales.

Ce phénomène ne se limite pas uniquement à la hausse continue des températures que nous observons ces dernières années, mais il englobe également l’intensification des événements extrêmes (sécheresses, inondations, canicules, tempêtes…), ainsi que des perturbations majeures des écosystèmes.

Les sécheresses, par exemple, poussent de nombreux animaux à se rapprocher des zones habitées à la recherche d’eau et de nourriture, tandis que les fortes pluies et inondations favorisent la prolifération des rongeurs en augmentant les ressources disponibles et en les déplaçant vers les zones habitées, ce qui accroît notamment le risque de transmission de virus comme les hantavirus.

De même, l’augmentation des températures et des épisodes de fortes pluies en France a favorisé l’expansion des moustiques tigres, contribuant à une circulation record du chikungunya en 2026, y compris dans des zones où il était auparavant rarement détecté.

Pour conclure, une émergence virale est un phénomène complexe qui ne dépend jamais d’un seul facteur, mais plutôt de la convergence de multiples éléments : un virus capable de se transmettre efficacement qui rentre en contact avec l’être humain, une population vulnérable, des systèmes de santé fragiles, une forte mobilité humaine, des conditions climatiques favorables…

C’est ce cocktail explosif, davantage que les caractéristiques du virus lui-même, qui transforme une infection locale en épidémie ou en pandémie. Ainsi, l’émergence virale relève d’un équilibre complexe et très difficile à anticiper.

Ce qui est certain, en revanche, c’est que les conditions actuelles sont particulièrement favorables à l’avènement de l’ère des virus émergents. Ces dernières années, nous n’en avons probablement observé que les prémices…

The Conversation

Yannick Simonin a reçu des financements de Horizon Europe, ANR, ANRS-MIE, PREZODE, région Occitanie, Université de Montpellier.

ref. SARS-CoV-2, mpox, chikungunya, hantavirus, Ebola… Pourquoi les émergence virales se multiplient-elles ? – https://theconversation.com/sars-cov-2-mpox-chikungunya-hantavirus-ebola-pourquoi-les-emergence-virales-se-multiplient-elles-283910

Terres rares : l’Europe est-elle toujours dans la course ?

Source: The Conversation – in French – By Gaetan Lefebvre, Ingénieur géologue, BRGM

C’est en Europe que l’histoire des terres rares a commencé, mais ce n’est plus sur le Vieux Continent que s’écrivent désormais les grandes réussites industrielles autour de ces ressources. La Chine en a aujourd’hui le monopole, mais l’Europe – et notamment la France – veulent inverser la vapeur. Est-ce possible, et à quelles conditions ? Le sujet a été placé en tête de l’agenda dans le cadre de la présidence française du G7, qui se déroule du 15 au 17 juin à Évian.


L’histoire des terres rares a débuté en Europe il y a plus de deux siècles, précisément en 1787, lorsque le lieutenant et chimiste suédois Carl Axel Arrhenius découvrit un minéral noir à Ytterby, à vingt kilomètres au nord-est de Stockholm. S’ensuivit une grande histoire de découvertes scientifiques et de développements industriels autour de ce qui sera identifié comme un groupe de 17 éléments chimiques, les terres rares, aboutissant progressivement au paysage actuel : une industrie ultra-dominée par la Chine.

Les terres rares sont, aujourd’hui, un instrument géopolitique majeur. Elles relèvent d’enjeux de souveraineté, car elles sont indispensables à toute économie développée, en particulier dans le cadre de la transition énergétique. On en retrouve en effet tant dans les éoliennes, les véhicules électriques que dans l’électronique grand public. Dans ce contexte, une question légitime se pose : l’Europe a-t-elle encore sa place dans cette histoire ?

Aujourd’hui, l’expertise européenne se remobilise pour faire émerger une filière des terres rares qui s’affranchirait, du moins partiellement, du monopole chinois en cas de crise géopolitique.

Présenté le 5 mai 2026, le plan national de résilience « Terres rares et aimants permanents » va dans ce sens. Ce plan s’inscrit dans un double cadre :

Une brève histoire des terres rares

Avant de devenir essentielles aux technologies modernes, les terres rares ont eu de nombreuses applications. D’abord exploitées pour des usages très spécifiques et en faibles volumes, elles se sont peu à peu généralisées à plus large échelle.

À cette évolution correspondent plusieurs phases de découvertes et d’exploitation industrielle des terres rares, impliquant en particulier des acteurs suédois, autrichiens et français, puis états-uniens et chinois.

Tableau périodique de Mendeleïev illustrant la position des terres rares, famille chimique des lanthanides auxquelles s’ajoutent l’yttrium et le scandium.
Fourni par l’auteur

(Source : Charles et coll., 2024)

À la suite de la découverte du « minéral d’Ytterby » en 1787, nombre de scientifiques européens contribuent à l’identification et à la séparation progressive des différents éléments de terres rares. À commencer par le professeur Johan Gadolin, nommant ce minéral « ytterbia » en 1794, ensuite transformé en « yttria », puis « yttrium », tel que nous le connaissons aujourd’hui dans le tableau de Mendeleïev.

De nouvelles terres rares sont ensuite peu à peu identifiées et réparties en deux groupes :

  • les terres « yttriques » découvertes à la suite de l’yttria,

  • et celles dites « cériques », à la suite de la découverte de la céria (oxyde de cérium) par Martin Heinrich Klaproth et, pratiquement en même temps, par Jöns Jacob Berzelius et Wilhelm Hisinger en 1803.

Historique de la découverte des différents éléments de terres rares, séparés en deux catégories.
Fourni par l’auteur

Parallèlement à ces découvertes, des usages industriels émergent, toujours en Europe. Ainsi, l’Autrichien Carl Auer von Welsbach sépare le néodyme et le praséodyme en 1885 par cristallisation fractionnée et remarque aussi la forte luminescence de certains éléments des terres rares.

Affiche publicitaire pour les becs Auer, en 1895.
Étienne Moreau-Nélanton, BNF Gallica

Par la suite, il développe les lampes à gaz « Auer », imbibées d’oxydes de cérium et de thorium, qui révolutionnent l’éclairage urbain en Europe dans la première partie du XXᵉ siècle. En 1903, il invente également la pierre à briquet (en anglais flint lighter), constituée d’un alliage ductile mêlant cérium, lanthane, néodyme et fer, utilisé encore aujourd’hui.

Au début du XXᵉ siècle, les terres rares sont également utilisées comme poudres de polissage. L’oxyde de cérium devient alors indispensable dans la fabrication du verre optique, des lentilles, des miroirs de précision.

C’est également en médecine que des applications apparaissent, par exemple avec l’oxalate de cérium utilisé comme antiémétique dans la « Peremesin » pour lutter contre le mal de mer et les nausées, ou encore avec le néodyme pour lutter contre les thromboses avec le « Thrombodym ».

Pour autant, les quantités exploitées restent minimes et le peu d’éléments de terres rares employés créent, à cette époque, des stocks de matière non utilisées.

Ce constat va pousser à de nouvelles découvertes, comme celle des propriétés catalytiques dans le raffinage du pétrole de certaines terres rares (comme le lanthane et le cérium), puis à l’utilisation en tonnages de plus en plus importants d’éléments de terres rares, à partir des années 1950 et 1960.

Cette évolution se traduit de la même manière en matière de gisements exploités. L’extraction dominante de la monazite, minéral principalement situé dans les « sables à minéraux lourds » des côtes, notamment au Brésil ou en Inde, évolue vers des gisements de carbonatites riches en terres rares, comme celui de Mountain Pass aux États-Unis, puis de Bayan Obo en Chine.




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Terres rares, la séquence états-unienne

La découverte aux États-Unis du gisement de Mountain Pass, en 1949, constitue un événement majeur. Celle-ci survient dans le contexte de la recherche pour les grands programmes atomiques de l’époque, notamment le projet Manhattan.

La production minière à Mountain Pass commence en 1952, d’abord à petite échelle puis croît rapidement, jusqu’à produire 70 % des terres rares mondiales au début des années 1980. Cet essor fait suite à la demande croissante en terres rares, notamment en europium, alors utilisé dans les tubes cathodiques des écrans de télévision.

La mine de Mountain Pass, en Californie, en 2022, vue aérienne.
Tmy350/Wikimedia, CC BY-NC-SA

À partir des années 1980, une véritable révolution technologique a lieu avec les aimants samarium-cobalt (SmCo), puis néodyme-fer-bore (NdFeB), qui jouent un rôle clé dans la fabrication d’aimants permanents.




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Le développement du monopole chinois

Ce succès n’échappe pas à la Chine, qui identifie elle aussi, dans les années 1980, les terres rares comme un levier stratégique de développement industriel et de puissance nationale. Pékin met alors en place une politique volontariste combinant investissements publics, planification étatique et faibles contraintes environnementales.

Profitant de vastes gisements, notamment en Mongolie intérieure autour de Bayan Obo, la Chine augmente rapidement sa production et inonde les marchés mondiaux à bas prix dans les années 1990. Cette stratégie entraîne progressivement le déclin des producteurs concurrents, incapables de soutenir cette compétition.

Au début des années 2000, la Chine assure déjà l’essentiel de l’extraction mondiale, puis étend sa domination au raffinage et à la transformation, étapes clés de la chaîne de valeur. Sur l’ensemble de la chaîne de valeur, les risques de dépendance à la Chine se sont accentués depuis que cette dernière a accéléré ses restrictions. D’abord sur l’exportation de certaines technologies et équipements, en 2022 et en 2023), puis sur les terres rares ou aimants permanents directement en 2025.

Comment convaincre les acteurs européens de relocaliser une industrie des terres rares ?

Le potentiel géologique en terres rares en Europe et au Groenland est réel. Mais deux freins majeurs subsistent : les gisements sont le plus souvent situés dans des points chauds environnementaux et présentent une minéralogie complexe (c’est-à-dire qu’ils ne sont pas nécessairement faciles à exploiter avec les technologies conventionnelles).

Tout cela peut pénaliser la rentabilité économique des projets européens, du moins en l’état actuel des technologies d’extraction. Et quand bien même une mine finirait par ouvrir, toutes les problématiques sur le sol européen ne seraient pas résolues, car les conditions de structuration d’une chaîne de valeur sur les aimants permanents sont délicates à assurer.

En effet, le véritable problème est que la Chine vend aujourd’hui ses aimants moins cher que les terres rares qu’ils contiennent. C’est le point majeur à résoudre pour faire émerger une filière souveraine, des terres rares aux aimants permanents.

Certes, des acteurs européens – et notamment français – sont aujourd’hui positionnés à chaque étape de la chaîne de valeur avec une forte expertise, un atout majeur dans le contexte mondial. Mais ce qu’il reste à créer, c’est un écosystème vertueux, c’est-à-dire qui développe à la fois des capacités de financement et des débouchés pour les aimants à l’échelle du continent.

Autrement dit, il faut pouvoir construire une véritable chaîne de valeur des aimants permanents, de la mine (extraction) à l’aimant (usage final), qui intègre des acteurs industriels européens et français afin de réduire les risques de dépendance aux importations chinoises.

Chaîne de valeur, de la mine à la production d’aimants permanents.
BRGM, Fourni par l’auteur

Si l’on veut pouvoir créer cette chaîne de valeur des terres rares en Europe, il faudra pouvoir s’affranchir d’un risque trop important de volatilité des prix. C’est un élément extrêmement contrôlé par la Chine à l’heure actuelle, qui crée des difficultés pour les acteurs européens. Pour gagner en indépendance vis-à-vis de la Chine, l’enjeu n’est donc pas de couvrir l’ensemble des besoins en aimants, mais de garantir un niveau minimal de capacité de production, et ce, à toutes les étapes de la chaîne de valeur.

Pour cela, il faut des engagements de la part des acteurs européens, c’est-à-dire qu’ils acceptent de produire et d’acheter ces aimants à un coût unitaire supérieur, en considérant cette nouvelle capacité à produire comme une assurance mutualisée en cas de rupture totale d’approvisionnement, et c’est là que se trouve l’argument de souveraineté.

Le plan national de résilience « Terres rares et aimants permanents » répond à ces défis en articulant mobilisation de la demande, soutien à l’offre et coopération internationale.

Les conditions de succès sont les suivantes :

  • il s’agit d’abord de garantir une part d’achats des aimants européens par les industries européennes des secteurs d’aval, c’est une condition indispensable pour la viabilité industrielle des projets à chaque étape, pour leur assurer des débouchés solides et pérennes.

  • D’autre part, il faut conserver une diversité suffisante dans la fabrication des aimants. La filière européenne ne peut pas se concentrer uniquement sur les aimants à forte valeur ajoutée, comme ceux de la mobilité électrique ou des éoliennes, au risque de rester dépendante (pour un secteur comme l’automobile, par exemple, les petits aimants sont aussi indispensables au fonctionnement des véhicules).

  • Enfin, pour viabiliser les projets européens, il apparaît nécessaire d’imaginer que des garanties d’État puissent s’appliquer en cas de crise. Reste toutefois à en déterminer les meilleures modalités.




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Les auteurs remercient Anne Bialkowski et Stéphane Bourg (BRGM/OFREMI) pour leurs conseils et relecture attentive.


L’Ofremi est soutenu dans le cadre de France 2030 par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Gaetan Lefebvre a reçu des financements de l’ANR ou Horizons Europe dans le cadre de projets de recherche, comme l’OFREMI.

Théo Arnaud a reçu des financements de l’ANR dans le cadre de projets de recherche, en particulier l’OFREMI.

Nicolas Charles ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Terres rares : l’Europe est-elle toujours dans la course ? – https://theconversation.com/terres-rares-leurope-est-elle-toujours-dans-la-course-284490

Comment les cotisations sociales redessinent les inégalités : la bataille avant l’impôt

Source: The Conversation – in French – By Malka Guillot, Professeure d’économie, Université de Liège

Et si la clé pour réduire les inégalités était la prédistribution ? Autrement dit, les mécanismes qui réduisent (ou creusent) les inégalités avant l’impôt comme le salaire minimum. Car la reconfiguration des cotisations sociales joue un rôle central dans la réduction des inégalités. Quand les réduire ? les augmenter ? Faut-il les appliquer de la même façon à tous les salariés ? Explication avec le cas de la France grâce à des données de 1900 à 2018.


Quand on parle de réduction des inégalités, on pense d’abord à l’impôt sur le revenu ou aux politiques éducatives. Plus rarement aux cotisations sociales salariales et patronales. Pourtant, l’histoire française montre que ces prélèvements, conçus à l’origine pour financer la Sécurité sociale, ont aussi progressivement servi à remodeler la distribution des revenus. Ils représentent de fait une part importante des recettes fiscales totales dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE, en moyenne 26 % des recettes fiscales totales, soit 9 % du PIB.

Dans une étude menée avec Antoine Bozio, Bertrand Garbinti, Jonathan Goupille-Lebret et Thomas Piketty, nous avons comparé les systèmes de redistribution et prédistribution entre la France et les États-Unis sur plus d&#39 ;un siècle. Notre conclusion : les différences d’inégalités après impôts et transferts sociaux entre les deux pays s’expliquent surtout par les inégalités ex ante, avant redistribution.

Autrement dit, ce qui diverge le plus, c’est la formation primaire des revenus – sur le marché du travail et via les institutions salariales comme le salaire minimum, les négociations collectives ou les conventions de branche – davantage que l’intensité de la redistribution monétaire ex post – comme les allocations logement ou l’impôt sur la fortune immobilière. Nous soulignons que la seule mesure de la redistribution peut être empiriquement trompeuse pour juger les politiques de réduction des inégalités.

Dans notre autre étude menée avec Antoine Bozio et Thomas Breda, nous montrons que les inégalités salariales après impôt en France ont diminué de 19 % entre 1967 et 2019, mais ont augmenté de 15 % avant impôt. De facto, les cotisations sociales sont devenues le principal outil de redistribution des richesses.

Ensemble, ces deux travaux portent un message clair : pour comprendre les inégalités, il faut regarder au-delà de la redistribution visible et s’intéresser aux mécanismes qui façonnent les revenus avant même que l’État n’intervienne.

Réduire les inégalités avant même l’impôt

La distinction entre redistribution et prédistribution est essentielle.

La redistribution classique corrige les écarts de revenus une fois qu’ils ont été produits, via les impôts et les prestations sociales. La prédistribution est un concept ayant pris une place croissante dans les débats de politiques publiques depuis les années 2000, en particulier au Royaume-Uni. Il agit plus en amont via les systèmes juridiques et sociaux qui contribuent à déterminer le pouvoir de négociation des employés vis-à-vis des employeurs, notamment à travers les règles de fixation des salaires, le droit des sociétés, la réglementation du salaire minimum et la force des syndicats.

Dans le cas français, ces instruments ont joué un rôle majeur. Comme le montre la figure ci-dessous, les inégalités salariales brutes – avant déduction des cotisations sociales et fiscales – augmentent de + 15,4 % entre 1967 et 2019 ; les inégalités de salaires nets  – après déduction des cotisations sociales et fiscales – diminuent de 18,9 %.

Autrement dit, le système n’a pas seulement compensé les écarts produits par le marché ; il les a aussi infléchis. La France se distingue par ses inégalités de salaires nets, mais pas par ses inégalités de salaires avant impôt.

Ce résultat est peu intuitif. Les cotisations sociales sont souvent traitées comme un paramètre administratif du coût du travail, peu discuté dans l’espace public. C’est précisément leur inscription dans l’architecture salariale qui en fait un instrument puissant. En modifiant progressivement les taux, les exonérations et les assiettes, les pouvoirs publics peuvent déplacer la charge contributive entre catégories de travailleurs et d’employeurs, tout en influençant le coût relatif des différents niveaux de salaire.

Déplafonnement et réductions des cotisations sociales

Deux mécanismes apparaissent centraux dans l’expérience française : le déplafonnement progressif des cotisations sociales et les allègements ciblés sur les bas salaires.

Pour les mettre en lumière, nous avons analysé le taux moyen de cotisations sociales, à savoir la part salariale ajoutée à la part employeur. Pour ce faire, nous détaillons la part du salaire avant impôt au premier décile (D1) – niveau du salaire au-dessous duquel se situent 10 % des salaires –, de la médiane (D5) et neuvième décile (D9) – le salaire au-dessous duquel se situent 90 % des salaires – entre 1967 et 2019.

Le premier mécanisme équivaut au déplafonnement progressif des cotisations sociales, déployé jusqu’au début des années 1990. Ce dernier fait augmenter plus rapidement les taux en haut de la distribution et rapproche les profils de prélèvement entre D5 et D9.

Le second mécanisme intervient ensuite, à partir du milieu des années 1990. Les allègements ciblés sur les bas salaires font nettement baisser le taux du premier décile (D1), tandis que les taux restent élevés pour la médiane (D5) et le neuvième décile (D9). Au total, on passe d’un profil initialement régressif à un profil plus progressif en fin de période.

Ce compromis n’est jamais parfait. Les réductions de cotisations peuvent compliquer la lecture du système et encourager une concentration des emplois et des hausses de salaire autour des bas salaires, là où les allègements sont les plus importants. Elles ont permis, dans le cas français, de soutenir une forme de compression salariale sans passer uniquement par des transferts budgétaires visibles.

Un outil redistributif discret, mais peu transparent

Cette trajectoire française met en lumière un paradoxe. D’un côté, l’usage des cotisations sociales comme levier redistributif présente des avantages réels. Le prélèvement est administrativement efficace, adossé à la fiche de paie, et il déclenche généralement moins de controverses qu’une hausse explicite de l’impôt. Pour un gouvernement, il peut donc être plus facile de faire évoluer la distribution des revenus par ce canal que par une réforme fiscale frontale.

D’un autre côté, lorsque la redistribution passe par des mécanismes de cotisations intégrés au financement de la Sécurité sociale, ses effets sont moins directement lisibles et doivent être documentés empiriquement. Qui supporte la contribution ? Qui bénéficie des réductions ? Quels effets sur les salaires nets, l’emploi et le financement social ?

Les résultats de ces travaux suggèrent ainsi qu’on ne peut pas évaluer les inégalités en regardant uniquement la redistribution après impôts et transferts ; il faut aussi mesurer la formation des revenus avant impôt et le rôle des réformes de cotisations sociales.

Et la Belgique dans tout cela ?

La Belgique offre un point de comparaison utile, précisément parce qu’elle partage avec la France un État social développé, un niveau élevé de prélèvements sur le travail et des dispositifs ciblés sur certains bas salaires. Le système de cotisations sociales présente certaines similitudes avec le système français, comme ses objectifs – financement de la Sécurité sociale, retraite, chômage, maladie –, et son fonctionnement progressif, avec des taux de cotisation plus élevés pour les hauts revenus.

Contrairement à la France, les cotisations sociales en Belgique sont toujours plafonnées. Le taux de cotisations sociales est plus élevé en Belgique qu’en France. En 2024, les cotisations sociales représentaient en Belgique 52,7 % du coût salarial d’un·e travailleur·se (pour le salaire moyen), contre 46,8 % en France, selon l’OCDE (Taxing Wages). La Belgique a également mis en place des réformes pour réduire les cotisations sociales pour les bas salaires, mais de montre ampleur que celles qui ont eu lieu en France.


Cet article a été rédigé avec l’aide d’Arnaud Stiepen, expert en vulgarisation scientifique.

The Conversation

Malka Guillot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment les cotisations sociales redessinent les inégalités : la bataille avant l’impôt – https://theconversation.com/comment-les-cotisations-sociales-redessinent-les-inegalites-la-bataille-avant-limpot-276890

Le Japon attire toujours plus d’étrangers, mais l’opinion publique se durcit

Source: The Conversation – in French – By Peter Chai, Research Associate, Faculty of Political Science and Economics, Waseda University

Alors que le vieillissement démographique pousse le Japon à recourir davantage à la main-d’œuvre étrangère, deux tiers des Japonais souhaitent renforcer les contrôles et exigent un respect strict des normes et coutumes nationales.


Le Japon connaît aujourd’hui un nombre historiquement élevé d’étrangers sur son territoire. Alors que sa population diminue et que sa main-d’œuvre vieillit, le recours aux travailleurs étrangers a atteint des niveaux records.

Parallèlement, le nombre de touristes internationaux a lui aussi atteint des sommets inédits, transformant le quotidien dans de nombreuses régions du pays. Le Japon rivalise désormais avec, et dépasse parfois, Bali parmi les destinations de vacances préférées des Australiens.

Pourtant, malgré l’élargissement des dispositifs permettant le recours à la main-d’œuvre étrangère et l’installation durable de migrants au cours des deux dernières décennies, les gouvernements successifs ont évité de présenter le Japon comme une société d’immigration. Ils se sont également montrés réticents à adopter des politiques plus larges d’intégration des immigrés et d’inclusion sociale.

Mais avec la récente hausse du nombre d’étrangers, ces questions sont passées du statut de sujet marginal de politique publique à celui d’enjeu de débat à part entière. Que pensent donc réellement les Japonais de cette évolution ?

Des différences générationnelles marquées

Une enquête représentative menée auprès de 1 500 adultes japonais, juste après les élections législatives de février 2026, met en lumière la manière dont les Japonais perçoivent les étrangers. Près des deux tiers des personnes interrogées se déclarent favorables à un encadrement plus strict des achats de terrains par des étrangers et estiment que ces derniers doivent se conformer aux règles et aux coutumes japonaises. Ces opinions restrictives se retrouvent dans la plupart des catégories sociales, quels que soient le sexe, le niveau d’éducation ou le revenu.

La principale exception concerne l’âge : les jeunes générations expriment généralement des attitudes plus ouvertes et plus tolérantes à l’égard des étrangers. L’afflux récent d’étrangers — qu’il s’agisse de travailleurs ou de touristes — semble ainsi entraîner une évolution des perceptions au sein de la société japonaise.

Les élections sénatoriales de 2025 ont marqué un tournant. Le parti nationaliste Sanseito, qui avait fait de la restriction de l’immigration le cœur de son programme, a obtenu un résultat remarquable, remportant 14 sièges sur la base d’un slogan résolument tourné vers le « Japan First » (« le Japon d’abord »).

Ce résultat a montré que des positions explicitement hostiles à l’immigration pouvaient recueillir un soutien électoral significatif. Il a également accru la pression sur les partis traditionnels, contraints de traiter cette question de manière plus directe. Cette dynamique s’est prolongée lors des élections législatives de 2026. Le Liberal Democratic Party (LDP), dirigé par la Première ministre Sanae Takaichi, a remporté une victoire écrasante tout en durcissant sa position sur les questions migratoires.

Le gouvernement a notamment renforcé les critères d’accès à la résidence permanente et à la naturalisation, ainsi que resserré la réglementation concernant les achats de terrains par des étrangers.

Dans ce contexte politique, il devient de plus en plus important de comprendre comment les citoyens japonais perçoivent les étrangers, ainsi que les identités et les valeurs qui façonnent ces perceptions. L’enquête réalisée après les élections apporte des éléments de réponse particulièrement opportuns.

Mon analyse des données met en évidence un large consensus au sein de la population japonaise, toutes catégories sociales confondues. Interrogés sur l’opportunité de renforcer la réglementation des achats de terrains par des ressortissants étrangers ou des capitaux étrangers, 66,5 % des répondants se sont déclarés « d’accord » ou « plutôt d’accord » avec cette mesure.

Lorsqu’on leur demande si les ressortissants étrangers devraient accorder la plus haute priorité au respect des règles, des usages et des coutumes japonaises, 62,9 % des répondants se déclarent « d’accord » ou « plutôt d’accord ». Moins de 7 % expriment leur désaccord sur l’une ou l’autre de ces questions.

Ces résultats se retrouvent dans l’ensemble des groupes démographiques. Les diplômés de l’université et ceux du lycée expriment des opinions tout aussi restrictives ; les hommes et les femmes affichent des attitudes presque identiques ; et les personnes aux revenus élevés ne se montrent pas plus tolérantes que celles disposant de revenus plus modestes.

Comme indiqué plus haut, l’âge constitue toutefois une exception importante à ce consensus. Les jeunes Japonais se montrent sensiblement plus ouverts à l’égard des étrangers que leurs aînés. Cette différence laisse penser que les attitudes envers les étrangers au Japon pourraient évoluer lentement au fil des générations.

Le rôle de l’appartenance politique

Les préférences partisanes influencent dans une certaine mesure les attitudes à l’égard des étrangers. Les électeurs du parti nationaliste Sanseito expriment ainsi les opinions les plus restrictives sur les deux questions étudiées, tandis que les électeurs de l’Alliance centriste pour la réforme se montrent les moins restrictifs.

Toutefois, les différences entre électorats portent davantage sur l’intensité de ces opinions que sur leur existence même : quelle que soit leur orientation politique, la plupart des groupes soutiennent, à des degrés divers, les mesures restrictives évoquées.

L’enquête comportait également des questions destinées à mesurer l’attachement aux valeurs traditionnelles — c’est-à-dire le respect de l’autorité et des normes sociales — ainsi que les valeurs autoritaires, qui renvoient à l’acceptation de la contrainte et du recours à la force.

Les valeurs traditionnelles varient peu selon l’âge, le sexe, le niveau d’éducation ou le revenu. En revanche, on trouve des différences marquées selon les générations sur la question des valeurs autoritaires : les jeunes se révèlent paradoxalement plus autoritaires.

Ce constat fait écho à une enquête menée auprès de collégiens de la région métropolitaine de Tokyo. La proportion de ceux estimant que « les personnes qui enfreignent les règles doivent être sévèrement punies » est passée de 59 % en 2018 à 79 % en 2025.

Par ailleurs, les électeurs du Parti libéral-démocrate (PLD) obtiennent les scores les plus élevés tant en matière de valeurs traditionnelles que de valeurs autoritaires. Cela correspond à la position historique du parti, principal vecteur du conservatisme dans la vie politique japonaise de l’après-guerre.

Les valeurs traditionnelles comme les valeurs autoritaires sont fortement corrélées aux attitudes défavorables aux étrangers. Les répondants qui se montrent plus critiques à l’égard de l’autorité, moins attachés aux normes sociales et moins enclins à accepter le recours à la contrainte tendent à exprimer des opinions plus ouvertes envers les étrangers.

Un Japon en pleine évolution

Mon analyse met en lumière une société où les attitudes restrictives à l’égard des étrangers sont largement répandues, marquées par des clivages générationnels et étroitement liées à des valeurs traditionnelles et autoritaires. Elle révèle une tension que les responsables politiques japonais, comme l’opinion publique, peinent à résoudre : la nécessité économique de recourir davantage à la main-d’œuvre étrangère est largement reconnue, mais elle se heurte à des conceptions profondément ancrées de la cohésion culturelle et de l’homogénéité ethnique.

De futures recherches pourraient affiner ce constat en distinguant plus clairement les perceptions des Japonais à l’égard des touristes étrangers, des travailleurs temporaires et des résidents de long terme.

La manière dont la population japonaise perçoit l’augmentation du nombre d’étrangers continuera de peser sur les prochaines échéances électorales. De même, les réponses apportées par le gouvernement constitueront un cas d’étude important pour les sociétés voisines d’Asie de l’Est, elles aussi confrontées à des tensions comparables entre besoins économiques et préoccupations identitaires.

The Conversation

Peter Chai ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le Japon attire toujours plus d’étrangers, mais l’opinion publique se durcit – https://theconversation.com/le-japon-attire-toujours-plus-detrangers-mais-lopinion-publique-se-durcit-285224

Arménie : un scrutin sous le signe de la géopolitique

Source: The Conversation – in French – By Anita Khachaturova, Doctorante, Centre d’Étude de la Vie politique (CEVIPOL), Université Libre de Bruxelles (ULB)

Les élections législatives, qui se sont tenues le 7 juin en Arménie (où l’essentiel du pouvoir est aux mains du premier ministre, le président jouant un rôle essentiellement protocolaire), se sont soldées par la victoire du parti du premier ministre sortant Nikol Pachinian, qui reste donc à la tête d’un pays encore traumatisé par la prise récente du Haut-Karabakh par l’Azerbaïdjan. Les deux principaux partis d’opposition, réputés pro-russes, seront également représentés au Parlement.

L’orientation pro-européenne enclenchée par Pachinian est confirmée, mais son ampleur sera limitée : l’Arménie, qu’elle le veuille ou non, demeure largement tributaire de la Russie, explique dans cet entretien Anita Khachaturova, spécialiste de l’Arménie à l’Université libre de Bruxelles.


The Conversation : Quels sont les principaux enseignements des élections législatives ?

Anita Khachaturova : Contrat civil, le parti du premier ministre Nikol Pachinian, en poste depuis 2018, est arrivé en tête avec 49,8 % des voix. Deux principales formations d’opposition entrent également au Parlement ; il fallait pour cela obtenir au moins 4 % des suffrages pour un parti seul et 8 % pour une alliance de partis : Arménie forte, dirigée par le milliardaire Samvel Karapetyan, avec environ 23 %, et l’alliance de l’ancien président Robert Kotcharian, autour de 10 %.

La participation a atteint près de 59 %, un niveau exceptionnellement haut pour l’Arménie. Les projections tablaient sur une participation nettement plus faible en raison de l’apathie qui caractérise la société arménienne ces dernières années. Cette mobilisation explique les scores non négligeables obtenus par l’opposition, qui espérait faire voter des électeurs jusque-là démobilisés ou indécis.

Une question reste toutefois en suspens à ce stade : celle de l’entrée éventuelle au Parlement du parti Arménie prospère, qui a manqué le seuil requis de seulement quelques centièmes de point. Ce détail pourrait avoir des conséquences institutionnelles importantes.

Pachinian sort-il renforcé du scrutin ?

A. K. : Pas vraiment. Il conserve le pouvoir et peut former seul un gouvernement, mais il est moins fort qu’auparavant. Dans le Parlement précédent, son parti disposait de 71 sièges sur 107, soit une très large majorité. Aujourd’hui, il devrait obtenir entre 61 et 64 sièges, en fonction de l’entrée ou non du parti Arménie prospère.

La différence est essentielle : le chef du gouvernement sortant risque de perdre la majorité qualifiée qui lui permettait d’adopter certaines lois constitutionnelles ou de procéder à des nominations importantes au sein des institutions judiciaires et administratives.

Dans tous les cas, cela met en péril le projet de nouvelle Constitution, qui était l’un des axes majeurs de sa campagne.

Que veut-il changer à la Constitution ? S’agit-il d’abandonner officiellement toute prétention arménienne sur le Haut-Karabakh ?

A. K. : C’est plus subtil. La Constitution arménienne ne mentionne pas directement le Haut-Karabakh. En revanche, son préambule renvoie à la Déclaration d’indépendance de 1990 qui, elle, contient une référence au Karabakh.

L’Azerbaïdjan considère cette référence comme incompatible avec la signature d’un traité de paix définitif et fait de sa suppression une pré-condition à la normalisation des relations entre les deux États.

Pachinian affirme que son projet de réforme constitutionnelle répond à une logique interne de modernisation institutionnelle. Toutefois, dans les faits, ce processus est étroitement lié aux négociations avec l’Azerbaïdjan. Le premier ministre a d’ailleurs mis en garde les électeurs lors de sa campagne, affirmant que s’il n’était pas réélu avec une majorité constitutionnelle, c’est-à-dire les deux tiers des mandats, il faudrait s’attendre à une guerre en septembre.

Pour changer la Constitution, il faut organiser un référendum. Or, les conditions légales sont particulièrement exigeantes. Sans majorité des deux tiers au Parlement, Nikol Pachinian ne pourra pas mener ce projet à bien.

Peut-on résumer cette élection à un choix entre la Russie et l’Occident ?

A. K. : C’est la manière dont cette élection a été présentée dans la presse internationale, mais c’est plus compliqué que cela. L’Arménie a toujours dû mener une politique multilatérale du fait de sa géographie complexe et des conflits avec ses voisins azerbaïdjanais et turc. Avant Nikol Pachinian, on parlait de « politique de complémentarité » visant à concilier la prise en compte des intérêts de l’allié russe et le maintien de bonnes relations à la fois avec l’Occident et avec l’Iran. Toutefois, depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022, la rupture profonde entre la Russie et les pays occidentaux a changé cette dynamique. L’influence de la Russie dans la région a connu un recul définitif.

Depuis l’offensive azerbaïdjanaise en septembre 2022 – ce qui a débouché sur l’occupation de plus de 200 kilomètres carrés de territoire arménien souverain – et le siège puis la capture du Haut-Karabakh l’année suivante, la Russie s’est révélée un allié peu fiable pour l’Arménie. La popularité de la Russie en Arménie a dégringolé.

Pachinian a progressivement engagé une politique de diversification stratégique et de rapprochement avec l’Union européenne et les États-Unis, mais également avec d’autres pays non occidentaux, comme l’Inde. Cette réorientation qui se veut démonstrative en faveur de l’Europe, souvent accompagnée d’un langage virulent, lui vaut d’être accusé par certaines franges de l’opposition et de la diaspora de compromettre la sécurité de l’Arménie. Cette fracture a été encore exacerbée durant la campagne électorale : Pachinian accuse toute opposition d’être aux mains du Kremlin, tandis que les formations réputées pro-russes et leurs soutiens l’accusent d’être à la solde de la Turquie et de l’Azerbaïdjan.

Cependant, il ne faut pas réduire la vie politique arménienne à cette seule opposition. Dix-neuf partis participaient au scrutin. Plusieurs petites formations, critiques aussi bien du gouvernement Pachinian que des figures oligarchiques pro-russes, défendaient un agenda démocratique. Elles n’ont toutefois pas réussi à franchir les seuils électoraux, ce qui produit un Parlement encore plus polarisé qu’auparavant.

Tout cela ne contribue pas à l’émergence d’un débat sain et constructif sur l’avenir de l’Arménie. On remarque, par ailleurs, que les enquêtes d’opinion ne font pas état d’une polarisation autour de l’orientation géopolitique, mais montrent plutôt que les Arméniens donnent la priorité à des sujets socioéconomiques et de sécurité, qui restent très souvent à la marge des agendas politiques des uns et des autres.

Les puissances étrangères ont-elles tenté d’influencer le scrutin ?

A. K. : Oui, et de manière très visible. Du côté occidental, plusieurs signaux ont été interprétés comme un soutien à Pachinian. Des responsables européens ont multiplié les rencontres avec les autorités arméniennes pendant la campagne. Deux sommets européens se sont tenus en mai en Arménie en l’espace d’une semaine, début mai : le huitième sommet de la Communauté politique européenne puis le sommet UE-Arménie, en présence par ailleurs du président ukrainien Volodymyr Zelensky.

Si, en France, on a souvent mis en avant la séquence où, en marge de ce sommet, Emmanuel Macron a chanté la Bohême, de Charles Aznavour, accompagné par Nikol Pachinian à la batterie, l’organisation à ce moment-là d’une telle réunion à Erevan signalait clairement un soutien à la candidature de Pachinian.

Les États-Unis ont également affiché leur soutien politique au gouvernement arménien. Le secrétaire d’État Marco Rubio s’est rendu sur place peu avant le scrutin et Donald Trump a appelé à voter en faveur de Pachinian.

Du côté russe, les méthodes ont été plus coercitives. Moscou a exercé des pressions économiques, notamment sur certaines exportations arméniennes, et a accompagné la campagne d’opérations d’influence et de désinformation en faveur de Samvel Karapetyan, milliardaire disposant de la nationalité russe.

L’Azerbaïdjan a également émis des menaces envers les électeurs arméniens au cas où ceux-ci choisiraient de voter en faveur de l’opposition.

Bref, il s’agit probablement de l’élection la plus géopolitique de l’histoire récente de l’Arménie.

Après ce scrutin, faut-il parler d’un basculement définitif d’Erevan vers l’Occident ?

A. K. : Ce serait exagéré. L’Arménie reste très dépendante de la Russie sur les plans énergétique, économique et commercial. Cette dépendance s’est même renforcée depuis le début de la guerre en Ukraine, notamment du fait des flux financiers et humains venus de Russie, et aussi parce que l’Arménie a été utilisée par la Russie pour s’approvisionner en certains biens placés sous sanctions occidentales. Évidemment, l’Arménie fait formellement toujours partie du traité de sécurité collective, l’OTSC, dominé par la Russie, bien que sa participation y soit gelée, et maintient une base militaire russe sur son territoire.




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Pachinian, je l’ai dit, a adopté pendant la campagne un discours très ambitieux sur le rapprochement avec l’UE mais, malgré l’enthousiasme des uns et des autres, aussi bien à Bruxelles qu’à Erevan, chacun comprend la réalité de la dépendance structurelle de l’Arménie à la Russie et des avantages qu’elle tire de sa participation à l’Union eurasiatique. L’UE ne peut pas, à ce stade, remplacer de manière durable la Russie, pas plus qu’elle ne peut parer aux pressions économiques que cette dernière pourrait exercer sur Erevan. Il est donc probable qu’à la suite de ces élections Pachinian retrouve un ton plus pragmatique face à Moscou.

La Russie, malgré sa réticence à reconnaître l’issue du scrutin – il n’y a toujours pas eu de déclaration officielle à cet effet –, n’envisageait pas sérieusement la perspective d’une victoire de l’opposition. Malgré l’asymétrie de cette relation, la Russie n’a pas non plus d’intérêt à pousser le gouvernement arménien dans ses retranchements en renforçant les sanctions. Elle risquerait de compromettre définitivement ses liens avec l’Arménie, ce qui la fragiliserait davantage dans la région.

On a beaucoup parlé d’Arméniens venus en masse de Russie pour voter, supposément en faveur de Karapetyan…

A. K. : Rappelons d’abord que la diaspora arménienne est considérable : environ 8 millions à 10 millions de personnes vivent à l’étranger, pour environ 3 millions d’habitants en Arménie même. Les principaux pôles diasporiques sont la Russie, les États-Unis et la France. Or le système arménien a une particularité : les citoyens vivant à l’étranger ne peuvent pas voter depuis leur pays de résidence. Ils doivent se déplacer en Arménie.

Des appels à la mobilisation ont effectivement circulé au sein de la diaspora russe, mais rien ne permet d’affirmer que cela a eu un impact déterminant sur le résultat.

Pourquoi les États-Unis s’intéressent-ils autant au dossier arméno-azerbaïdjanais ?

A. K. : L’enjeu principal est la question du corridor reliant l’Azerbaïdjan à son exclave du Nakhitchevan par le sud de l’Arménie.

Ce projet trouve son origine dans l’accord de cessez-le-feu de novembre 2020. À l’époque, la sécurité du corridor devait être assurée par la Russie.

Après la disparition du Haut-Karabakh arménien en 2023, cette formule est devenue politiquement inacceptable pour Erevan, alors que l’Azerbaïdjan continuait d’exiger un passage extraterritorial.

Les États-Unis ont alors proposé un nouveau mécanisme de supervision, présenté lors des négociations organisées à Washington en 2025. Ce projet, surnommé « la route Trump pour la paix et la sécurité internationale », vise à débloquer les communications régionales et à faciliter une normalisation entre l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Turquie, en octroyant des droits aux États-Unis pour le développement et le contrôle de la route, tout en préservant formellement la souveraineté de l’Arménie sur ce territoire.

Toutefois, sa mise en œuvre dépend toujours de la signature d’un traité de paix entre Erevan et Bakou. Et ce corridor longe l’Iran. Or, Téhéran voit d’un mauvais œil toute évolution susceptible de renforcer durablement l’influence américaine dans le Caucase du Sud, surtout au vu du contexte actuel où les États-Unis et Israël, un allié militaire de l’Azerbaïdjan, sont en guerre avec l’Iran.

La campagne électorale et le scrutin ont-ils été parfaitement démocratiques ?

A. K. : L’opposition conteste les résultats, après avoir passé la campagne à contester le placement en résidence surveillée de Karapetyan, mais les observateurs internationaux n’ont pas relevé d’irrégularités majeures dans le déroulement du scrutin. Cependant, plusieurs développements inquiètent.

Depuis plusieurs années, les pratiques du gouvernement arménien face à ses opposants témoignent d’un recul démocratique. Celles-ci sont souvent justifiées au nom de la lutte nécessaire contre l’influence russe. Dans les faits, cela a consolidé la mainmise du gouvernement sur le pouvoir judiciaire, qui a engagé un certain nombre de poursuites controversées contre des membres du clergé, des blogueurs ou des opposants.

Après la perte du Haut-Karabakh, les réfugiés arméniens sont également régulièrement ciblés par le premier ministre et son entourage, qui en font des boucs émissaires de la corruption qui a caractérisé les gouvernements précédents et une cinquième colonne de la Russie. Ces discours versent souvent dans le stigmate voire, comme le pointent certains observateurs, dans le discours de haine.

Lors de la campagne législative, Pachinian en a même fait son fer de lance, en mettant en scène ses accès de colère contre les ressortissants du Karabakh ou toute autre personne lui reprochant sa responsabilité dans la perte de la région. Il a traité les réfugiés de « fuyards », imitant leur accent de manière dénigrante et proférant des menaces : ce style agressif, qui suscite certes l’approbation d’une partie de son électorat, l’a probablement desservi.

Plus récemment, l’arrestation d’un militant originaire du Haut-Karabakh, pourtant connu pour son engagement anticorruption et sans lien avec la Russie, a suscité de nombreuses critiques au sein de la société civile.

Ces développements mettent en péril la promesse démocratique formulée depuis la révolution de velours de 2018, mais la société civile arménienne a encore un potentiel de mobilisation, et il s’agira d’être vigilant quant à sa capacité de faire face aux défis posés à la fois par un gouvernement qui empiète de plus en plus sur les contre-pouvoirs et par une opposition parlementaire qui n’offre pas de voie démocratique. À travers mes propres observations et au vu des différents sondages d’opinion, il apparaît que les Arméniens sont en demande d’une troisième voie.


Propos recueillis par Grégory Rayko.

The Conversation

Anita Khachaturova a reçu des financements de FNRS-FRESH, ULB

ref. Arménie : un scrutin sous le signe de la géopolitique – https://theconversation.com/armenie-un-scrutin-sous-le-signe-de-la-geopolitique-284921

Lisztomanie : comment Franz Liszt est devenu la première idole de masse de l’histoire moderne

Source: The Conversation – in French – By Timothy McKenry, Professor of Music, Australian Catholic University

Dans l’Europe des années 1840, Franz Liszt était une véritable star. Henri Lehmann/Wikimedia Commons, CC BY

Bien avant la Beatlemania, les concerts du pianiste hongrois Franz Liszt suscitaient des scènes d’adoration qui fascinaient autant qu’elles inquiétaient. Mais derrière les récits d’hystérie collective se cache une réalité plus complexe, faite de virtuosité musicale, de célébrité naissante et de préjugés sociaux.


En 1844, Berlin fut frappée par une fièvre culturelle que les critiques baptisèrent « Lisztomania ». Le poète allemand Heinrich Heine forgea ce terme après avoir été témoin de l’accueil presque délirant réservé au pianiste et compositeur hongrois Franz Liszt dans les salles de concert à travers l’Europe.

Une gravure largement diffusée dans les années 1840 en a fixé l’image. On y voit des femmes défaillir ou s’évanouir, tandis que d’autres lancent des fleurs vers la scène. Les hommes eux aussi semblent saisis par le magnétisme du pianiste — ou peut-être par la réaction qu’il suscite chez les femmes.

Hommes et femmes défaillent tandis que Liszt joue sur scène.
Cette gravure des années 1840 illustre la Lisztomanie en pleine effervescence.
Theodor Hosemann/Wikimedia

Ces représentations caricaturales, associées aux critiques souvent hostiles de ses contemporains, continuent peut-être de façonner notre mémoire culturelle de Liszt. Il est souvent présenté non pas simplement comme un musicien, mais comme la première célébrité moderne à avoir déclenché une hystérie de masse.

Que se passait-il lors des concerts de Liszt ?

Nous savons énormément de choses sur les centaines de concerts donnés par Liszt dans les années 1830 et 1840, grâce aux comptes rendus, aux critiques, aux lithographies ainsi qu’aux lettres qu’il a lui-même écrites à l’époque. Ses programmes mêlaient des œuvres des grands compositeurs à ses propres réinterprétations inventives de morceaux déjà familiers au public. Des pièces de virtuosité mettaient également en valeur sa maîtrise exceptionnelle du piano.

La Sonate « Appassionata » ou la Sonate « Pathétique » de Beethoven pouvaient ainsi côtoyer la « Fantaisie chromatique et fugue » de Bach, interprétée dans le style extrêmement expressif de Liszt. Franz Schubert était représenté à travers des lieder tels qu’« Erlkönig » et « Ave Maria », que Liszt avait adaptés pour piano seul.

Liszt puisait également dans les opéras les plus populaires de son époque. Ses « Réminiscences de Norma » (Bellini) et ses « Réminiscences de Don Juan » (Mozart) transformaient des mélodies familières en vastes fantaisies musicales. Ces œuvres exigeaient à la fois une virtuosité exceptionnelle et une grande sensibilité lyrique.

À travers ces compositions, Liszt créait de véritables architectures symphoniques au piano. Il tissait plusieurs thèmes en des drames musicaux cohérents, bien au-delà de simples pot-pourris de mélodies célèbres.

Liszt concluait souvent ses concerts par le très populaire « Grand Galop Chromatique ». Ce morceau de rappel mettait en évidence son sens du spectacle et sa parfaite compréhension des attentes du public.

Comme l’écrivait le critique Paul Scudo en 1850 :

« Il est le maître souverain de son piano ; il en connaît toutes les ressources ; il le fait parler, gémir, pleurer et rugir sous ses doigts d’acier, qui distillent le fluide nerveux comme la pile de Volta distille le fluide électrique. »

La réaction de son public semblait régulièrement dépasser les conventions de la bienséance qui régissaient alors les concerts et la vie mondaine.

Artiste et homme de spectacle

Dans une série d’essais publiés en 1835 sous le titre De la situation des artistes, Liszt présente les musiciens tels que lui comme des « artistes du son », condamnés à être incompris. Ils ont néanmoins, selon lui, une mission essentielle : « révéler, exalter et diviniser toutes les tendances de la conscience humaine ».

Dans le même temps, une lettre adressée à George Sand montre que Liszt était parfaitement conscient des réalités pratiques de l’organisation des concerts ainsi que des pièges de la célébrité. Il plaisante en écrivant que Sand serait surprise de voir son nom affiché en lettres capitales sur une affiche de concert parisienne. Liszt reconnaît avec amusement l’audace qu’il y a à faire payer les places cinq francs au lieu de trois, savoure les critiques élogieuses et souligne la présence d’aristocrates et de membres de la haute société parmi son public.

Il décrit même une scène couverte de fleurs et évoque l’attention féminine suscitée après l’une de ses représentations, même si celle-ci semblait davantage dirigée vers sa partenaire de duo. Cette lettre révèle un artiste lucide sur lui-même, tour à tour amusé et ambivalent face au spectacle qui accompagne son art.

Oui, Liszt jouait avec son statut de célébrité, mais il prenait aussi manifestement ses distances avec cette image. Il était conscient que la dimension sérieuse de son art risquait d’être éclipsée par la version mondaine et sensationnaliste de sa personnalité. Une grande partie de la critique musicale de l’époque fonctionnait précisément de cette manière. Elle relevait souvent davantage du commérage que de l’analyse artistique, nombre de chroniqueurs se disant scandalisés par l’intensité des réactions suscitées par les prestations de Liszt.

Commérages et plumes acérées

Tout le monde ne partageait pas l’enthousiasme du public de Liszt. Certains critiques s’en prenaient aussi bien à son jeu pianistique qu’à l’admiration qu’il suscitait. En 1842, un auteur écrivant sous le pseudonyme de « Beta » décrivait l’effet combiné des prestations de Liszt et des réactions du public en ces termes :

« L’effet produit par son jeu bizarre, dépourvu de substance et d’idées, sensuellement excitant, saturé de contrastes et fragmenté, ainsi que par l’enthousiasme maladif qu’il suscite, constitue un signe affligeant de la stupidité, de l’insensibilité et du vide esthétique du public. »

De même, le poète allemand Heinrich Heine suggérait que le style d’interprétation de Liszt relevait d’une mise en scène soigneusement calculée, destinée à provoquer une forme de frénésie collective :

« Par exemple, lorsqu’il imitait un orage au pianoforte, nous voyions les éclairs se refléter sur son visage ; ses membres étaient secoués comme par une tempête, et ses longues mèches de cheveux semblaient ruisseler, pour ainsi dire, sous l’averse qu’il représentait. »

Ces récits, parmi beaucoup d’autres, ont contribué à forger la mythologie de la « Lisztomanie », présentant les femmes de son public comme irrationnelles et sujettes à l’hystérie.

Le terme de « manie » véhiculait une connotation médicale et pathologisante, présentant l’enthousiasme suscité par Liszt comme une forme de maladie culturelle. Les lithographies, les caricatures et les récits anecdotiques ont amplifié cette représentation, montrant des spectateurs s’évanouissant, des fleurs lancées sur la scène et des foules adoptant des comportements jugés incompatibles avec les règles de la bienséance.

Ces témoignages ne sont toutefois pas entièrement fiables. On y retrouvait des préjugés, des jugements moraux et une volonté manifeste de dramatiser les événements. Les concerts de Liszt se situaient ainsi à la croisée de plusieurs phénomènes : un art et une virtuosité hors du commun, le spectacle offert par les réactions du public, et un récit médiatique filtré par les commérages, les exagérations et les paniques morales teintées de considérations de genre.

À ce titre, la « Lisztomanie » préfigure les mécanismes de la célébrité moderne. (Elle a également inspiré ce qu’un critique a qualifié de « film historique le plus embarrassant jamais réalisé ».)

De la même manière que des artistes comme les Beatles, Beyoncé ou Taylor Swift suscitent une ferveur intense tout en faisant l’objet de campagnes de dénigrement et de traitements sensationnalistes, la célébrité de Franz Liszt était indissociable à la fois de l’admiration qu’il inspirait et des attaques venimeuses de ses détracteurs.

The Conversation

Timothy McKenry ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Lisztomanie : comment Franz Liszt est devenu la première idole de masse de l’histoire moderne – https://theconversation.com/lisztomanie-comment-franz-liszt-est-devenu-la-premiere-idole-de-masse-de-lhistoire-moderne-285178

Une Coupe du monde verte est-elle possible ?

Source: The Conversation – in French – By Lionel Pabion, Maître de conférences en histoire, Université Rennes 2

Compétition après compétition, la Coupe du monde de football semble toujours plus polluante et toujours plus émettrice de gaz à effet de serre. Mais est-ce une fatalité ? L’histoire nous montre que la planète peut vibrer pour le ballon rond sans que cela pollue outre mesure.


La Coupe du monde de football est un événement sportif mondial qui n’a guère d’équivalents. La compétition est progressivement devenue un enjeu économique et médiatique gigantesque. En 2022, la finale a été suivie par près d’un milliard et demi de spectateurs.

Le sport est ainsi un outil de soft power très convoité. La remise par le président de la FIFA d’un « prix de la paix » à Donald Trump en décembre 2025 en est un exemple éloquent. Ces instrumentalisations politiques sont souvent dénoncées, et la question d’un éventuel boycott de la compétition revient régulièrement.

En revanche, la question écologique est souvent moins mise en avant que les enjeux politiques et sociaux. Pourtant, l’empreinte environnementale d’un tel événement est loin d’être négligeable.

Une empreinte carbone colossale

La FIFA elle-même estime que la compétition de 2022 au Qatar a généré plus de 3,8 millions de tonnes équivalent CO₂ (tCO₂e), dont 50 % à cause du transport aérien, soit davantage que l’empreinte carbone annuelle d’une agglomération française de 400 000 habitants comme Rennes.

Ce chiffre pourrait exploser pour l’édition nord-américaine à cause des nombreux trajets en avion entre les stades des trois pays organisateurs (États-Unis, Canada, Mexique). Le think tank New Weather Institute prévoit une empreinte de plus de 9 millions de tCO₂e, ce qui serait un record.

Peu de stades neufs ont été construits pour l’occasion. En revanche, le transport aérien, peu optimisé, va constituer plus des trois quarts des émissions prévues, avec un bilan carbone proche des émissions totales des coupes du monde organisées dans les années 2000.

Un enjeu environnemental peu pris au sérieux

De fait, les acteurs du sport international sont aussi devenus des acteurs environnementaux. Les grandes fédérations, confrontées à des contestations écologiques, ont apporté des réponses diverses, avec un engagement plus ou moins sincère. Le Comité international olympique, bien conscient du problème, a lancé dès les années 1990 un « agenda 21 », c’est-à-dire un plan visant à réduire les impacts sur la planète pour le siècle à venir. L’enjeu environnemental a été érigé comme l’un des piliers de la charte olympique, même si les évolutions concrètes du modèle des Jeux restent limitées.

En comparaison, la FIFA semble remarquablement peu impliquée dans la prise en charge des questions écologiques. Ses choix politiques paraissent même à contre-courant. Les dernières éditions ont été attribuées à des pays qui ne se distinguent ni par leur ambition environnementale ni par leur défense de la démocratie, en l’occurrence la Russie, le Qatar puis les États-Unis de Donald Trump (où se tiendront les trois quarts des matchs de cette édition).

Pis, le format de la compétition a été élargi. Quarante-huit sélections y participeront, contre 32 nations auparavant, ce qui génère une empreinte supplémentaire du fait de la multiplication des matchs et donc des trajets, dans des villes aussi éloignées que Vancouver, Boston ou Mexico. L’équipe tchèque va, par exemple, devoir parcourir plus de 4 500 kilomètres en avion pour disputer ses trois matchs de qualification.

Un discours empreint de « greenwashing »

Le discours de la FIFA sur la durabilité apparaît dès lors comme une opération de greenwashing. L’essentiel de l’empreinte carbone découle du transport aérien, qu’il faudrait tenter de réduire pour traiter sérieusement le problème. Au contraire, la Fédération cherche à faire croître toujours plus sa compétition et les revenus afférents. Des mesures essentiellement cosmétiques servent de paravent, comme une attention portée à la réduction et au recyclage des déchets ou la mise en place de campagnes de sensibilisation.

La FIFA annonce vouloir atteindre la neutralité carbone en 2040. Pourtant, depuis les années 2000, l’empreinte carbone des championnats du monde ne fait qu’augmenter. L’attribution des prochaines compétitions ne semble pas non plus compatible avec cet objectif. En 2030, le tournoi, organisé dans trois pays (Espagne, Portugal et Maroc), va générer d’importants flux aériens. En Arabie saoudite, pour 2034, la construction nécessaire de nouveaux stades va alourdir le bilan carbone.

Des mécanismes de compensation à l’effet discutable, comme la plantation de forêts artificielles ou l’achat de crédits carbone, serviront d’outils de communication autour d’un « zéro émission nette » sans réduire réellement l’impact environnemental.

Un gigantisme récent

Le recours à l’histoire permet pourtant de se rappeler que, pendant longtemps, le football international était sobre du point de vue énergétique, ce qui n’empêchait pas le spectacle. Avant la Seconde Guerre mondiale, les stades étaient peu nombreux et rudimentaires.

Les deux éditions de la Coupe du monde organisées en France, en 1938 et en 1998, montrent toute la distance qui sépare à cinquante ans de distance le football moderne de celui des origines. Le stade rudimentaire de Colombes, avec seulement 20 000 places assises et couvertes sur 60 000, contraste avec le Stade de France construit pour l’occasion, ses 80 000 places, ses 180 000 mètres cubes de béton et ses 32 000 tonnes d’acier.

Les stades de Dallas, avec ses 90 000 places ou celui de Los Angeles, inauguré en 2020 avec un parking énorme, tous deux utilisés pour l’édition 2026, semblent emblématiques de cette croissance sans fin.

Ce gigantisme des stades et le nombre important de spectateurs n’est pourtant pas synonyme d’accès populaire à la compétition. Au contraire, la polémique fait rage concernant les prix des billets, qui atteignent des records, interdisant le spectacle à une large partie de la population, y compris locale, rendant l’accès à la compétition de plus en plus inégalitaire. Cette logique commerciale se retrouve dans l’organisation de spectacles autour des matchs.

Des liesses sans démesure

Le concert réunissant Shakira, Madonna et le groupe BTS, annoncé pour la finale 2026, a fait naître des critiques sur l’allongement de la mi-temps pour des raisons médiatiques au détriment des logiques sportives.

Mais cette logique de divertissement commercial a pris différentes formes. La retransmission télévisuelle elle-même n’est pas consubstantielle à la Coupe du monde. La diffusion en direct n’est introduite que dans les années 1960. En 1966, les matchs sont filmés par moins de dix caméras. Les images en couleur ne sont arrivées que pour l’édition 1970, amorçant un essor des moyens technologiques qui n’a pas cessé depuis.

Les images simples n’empêchaient pourtant pas les amateurs et les amatrices de football de profiter du spectacle, devant leur télévision, à la radio ou dans la presse, tandis que les stades étaient des lieux beaucoup plus accessibles et populaires. Le « miracle de Berne » en 1954, quand la République fédérale d’Allemagne (RFA) remporte la coupe contre toute attente, donne lieu à d’énormes manifestations de joie et joue un rôle culturel important dans une Allemagne prise dans la guerre froide. En 1974, Franz Beckenbauer et Johann Cruyff s’affrontèrent dans une finale remportée à domicile par la RFA, ce qui donna lieu là encore à d’énormes manifestations de liesse.

Quand l’équipe de France voyageait en bateau

Surtout, la croissance des flux de transport, responsable de la majorité de l’empreinte environnementale, est longtemps restée réduite. Pour aller jouer à Montevideo (Uruguay) en 1930, l’équipe de France passe deux semaines sur un paquebot avec les équipes belge et roumaine. L’essentiel du public présent dans les stades habitait sur place.

L’essor du transport aérien ne date que des années 1960, ce qui conduit à une mondialisation toujours plus poussée du tourisme sportif, jusqu’à atteindre des niveaux très élevés : trois millions de spectateurs pour trente jours de compétition, en 2022.

Il ne s’agit pas de fantasmer un retour en arrière. L’histoire récente permet pourtant de se rappeler que la sobriété n’est pas contradictoire avec le spectacle sportif.

Des pistes réelles de changement auraient un impact direct : retour à un calendrier plus serré et diminution du nombre de matchs, concentration de la compétition sur quelques stades déjà existants et proches les uns des autres, ouverture des stades à un public local et plus populaire, organisation de fanzones dans chaque pays pour concilier rituel collectif et diminution des déplacements.

Alors que plusieurs matchs de la Coupe du monde 2026 se tiendront par des chaleurs importantes, il est urgent de réinventer un modèle sportif qui prenne vraiment au sérieux l’immense défi environnemental.

The Conversation

Lionel Pabion ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Une Coupe du monde verte est-elle possible ? – https://theconversation.com/une-coupe-du-monde-verte-est-elle-possible-284991

Coupe du monde 2026 : chaleur, altitude, pollution, décalage horaire… la victoire ne dépendra pas seulement du niveau de jeu

Source: The Conversation – France in French (3) – By Valérie Bougault, Maître de Conférences, Université Côte d’Azur

La Coupe du monde masculine de football 2026 ne se jouera pas uniquement sur le terrain, mais dépendra aussi de la capacité des équipes à anticiper et à gérer les défis environnementaux. Les stratégies fondées sur des preuves scientifiques seront essentielles pour protéger la santé des joueurs et maximiser leurs performances.


La Coupe du monde masculine de football 2026, organisée conjointement par les États-Unis, le Mexique et le Canada, est une édition historique à plus d’un titre.

Jamais une Coupe du monde n’avait combiné autant de facteurs de stress environnementaux. Ainsi, 16 villes hôtes s’étendent sur environ 4 300 km d’est en ouest et 4 000 kilomètres du nord au sud. Parmi elles, 14 devraient connaître des températures moyennes comprises entre 19,1 °C et 32,7 °C, tandis que les matchs se dérouleront en altitude à Guadalajara (1 566 mètres) et à Mexico (2 240 mètres).

Les déplacements fréquents et l’afflux massif de spectateurs lors de mégaévénements augmentent aussi les risques de transmission de maladies infectieuses, sans compter l’impact des différents polluants et allergènes entre les lieux d’origine des joueurs et les villes hôtes.

Face à ces enjeux, un groupe de chercheurs a récemment publié dans Sports Medicine une analyse des défis environnementaux attendus ainsi que des recommandations à destination des équipes.

Voici ce qu’il faut en retenir.

La chaleur extrême : le principal ennemi

La situation. L’analyse des relevés des années passées nous enseigne qu’aux dates de la future coupe du monde, 14 des 16 villes hôtes dépassent la température au thermomètre-globe mouillé (ou température WBGT) de 28 °C lors des mois de juin et juillet. Parmi elles, 6 atteignent un WBGT entre 30 et 35 °C. Un quart des villes dépassent le seuil de la FIFA de 32 °C (WBGT) et 25 % excèdent la limite d’annulation des efforts en extérieur proposée par l’ACSM, pour les personnes acclimatées (ce taux monte à 44 % pour les personnes non acclimatées).

Les conséquences. Les températures WBGT élevées augmentent la température corporelle centrale des joueurs. Des études ont révélé que, dans de telles conditions, elle peut dépasser les 40 °C en jeu ! Cette augmentation réduit les performances physiques et cognitives des joueurs et accroît le risque de coups de chaleur.

Lors de la Coupe du monde 2014 au Brésil, les matchs joués à plus de 28 °C de température humide (WBGT) ont montré une baisse de l’intensité de jeu avec une diminution de la distance parcourue à haute intensité et du nombre de sprints et une modification des tactiques : consciemment ou non, les joueurs privilégient les passes plus sûres et un rythme plus lent. Résultat : moins de duels et de pressing et une augmentation de 25 % de temps de possession de ballon en plus.

L’exercice en forte chaleur augmente le stress physiologique, les pertes hydriques et électrolytiques ainsi que l’utilisation des glucides, ce qui expose les joueurs – acclimatés ou non – à une sudation excessive. La déshydratation devient alors un facteur majeur de risque, altérant fonctions cardiovasculaires, thermorégulation, capacités physiques et cognition.

Les mesures prévues. La FIFA prévoit des pauses de trois minutes pour s’hydrater et se refroidir aux alentours des 22ᵉ et 67ᵉ minutes de jeu, si la température WBGT est supérieure à 32 °C. Le report ou l’annulation du match de football sont laissés à la discrétion de l’organisateur local. Quelques soient les conditions environnementales, cette pause refroidissement sera adoptée pour tous les matchs de cette Coupe du monde 2026.

Par ailleurs, afin de mieux tolérer la chaleur et diminuer son impact sur la performance, des stratégies d’acclimatation fondées sur la littérature scientifique sont recommandées pour les joueurs. La stratégie optimale d’acclimatation à la chaleur repose idéalement sur un protocole long consistant en 10 à 15 jours d’exposition quotidienne à la chaleur avec exercice, visant une température centrale supérieure ou égale à 38,5 °C, une température cutanée supérieure ou égale à 35 °C et une sudation importante (conditions nécessaires aux adaptations sudorales et cardiovasculaires).

Toutefois, le calendrier de la Coupe du monde 2026, très proche de la fin des saisons européennes, rend ce protocole difficile à appliquer. Des stratégies à court terme (environ cinq jours) peuvent néanmoins réduire la température corporelle et la fréquence cardiaque, et préserver la performance dans la chaleur, comme observé chez des joueurs semi-professionnels.

Arriver plus tôt sur le lieu du tournoi peut favoriser une acclimatation naturelle. Une alternative est l’acclimatation passive (sauna, immersion chaude, chambre thermique), efficace lorsqu’elle est réalisée au moins trente minutes après l’entraînement, pendant six jours consécutifs

Enfin, les stratégies d’hydratation doivent être instaurées dès l’arrivée au camp de base et maintenues tout au long du tournoi, avec un début d’hydratation plusieurs heures avant le match et des apports enrichis en glucides et électrolytes pour compenser pertes et utilisation accrue des substrats.

L’altitude : un avantage ou un handicap ?

La situation. La Coupe du monde de football 2026 comprendra neuf matchs disputés à altitude modérée au Mexique, à Guadalajara (1 566 mètres ; pression partielle en oxygène atmosphérique ≈ 133 mmHg) et à Mexico (2 240 mètres ; ≈ 121 mmHg) : 4 matchs dans le groupe A, 2 dans le groupe K, 1 dans le groupe H, 1 lors des seizièmes de finale et 1 lors des huitièmes de finale.

Les conséquences. Les échanges d’oxygène au niveau pulmonaire sont essentiellement régis par la pression partielle en oxygène. Or, celle-ci est réduite par l’altitude, ce qui diminue la capacité aérobie et retarde la récupération. Conséquence : les schémas locomoteurs sont modifiés.

Ainsi, lors de la Coupe du monde 2010, qui s’était déroulée en Afrique du Sud, les matchs disputés au-dessus de 1 200 mètres ont entraîné une réduction de 3 à 9 % de la distance totale parcourue et jusqu’à 21 % des courses à haute vitesse, particulièrement chez les milieux de terrain, en raison d’une fatigue neuromusculaire accrue, d’un ajustement d’allure et de stratégies tactiques moins efficaces.

À l’inverse, la moindre densité de l’air peut favoriser les sprints et modifier l’aérodynamique du ballon : des analyses historiques de la FIFA montrent qu’une différence de 1 000 mètres d’altitude confère à l’équipe locale un avantage d’environ un demi-but, et que les équipes basées entre 950 et 1 700 mètres lors de la Coupe du monde 2010 ont doublé leurs chances de victoire face à des équipes venant du niveau de la mer lors de matchs disputés entre 1 170 et 1 390 mètres.

Les équipes acclimatées à l’altitude ont également marqué davantage en seconde mi-temps dans les stades les plus élevés.

Dans ce contexte, la mise en place de plans d’entraînement individualisés et de stratégies adaptées aux postes est indispensable pour atténuer les contraintes physiologiques et tactiques liées à l’altitude et maintenir la performance lors des matchs concernés.

Les mesures prévues. L’entraînement en altitude améliore la capacité de l’organisme à répondre à l’entraînement. Dans ces conditions, le corps fabrique plus d’hémoglobine. L’augmentation de la masse d’hémoglobine et de la consommation maximale d’oxygène (VO₂ max) améliore le transport de l’oxygène et la capacité aérobie.

Des microcycles courts et intensifs d’entraînement de sprints répétés en chambre hypoxique (dans ces pièces, aussi appelées chambres d’altitude, le taux d’oxygène dans l’air est artificiellement maintenu à un niveau aussi bas qu’en haute altitude) peuvent également induire des adaptations physiologiques et neuromusculaires positives, améliorant la condition physique et la performance au niveau de la mer.

Les méthodes traditionnelles d’entraînement en altitude comprennent les approches dites « vivre en altitude, s’entraîner en altitude » (Live High–Train High, LHTH) et « vivre en altitude, s’entraîner en basse altitude » (Live High–Train Low, LHTL). La méthode LHTH consiste à vivre et à s’entraîner en altitude, généralement entre 1 600 et 2 500 mètres, pendant deux à quatre semaines. Cependant, pour les équipes participant à la Coupe du monde, sa faisabilité est limitée par les contraintes temporelles évoquées précédemment.

À l’inverse, la méthode LHTL est plus flexible et est largement considérée comme la stratégie de référence en matière de préparation à l’altitude. Les travaux scientifiques montrent 10 à 14 jours de LHTL permettent des gains de 3 à 4 % de masse d’hémoglobine, y compris chez des joueurs présentant déjà des valeurs de base élevées, avec des améliorations significatives des performances spécifiques au football.

Une troisième méthode, dite « vivre en basse altitude – s’entraîner en altitude » (Live Low–Train High, LLTH) constitue une stratégie d’entraînement en altitude pragmatique, rentable et particulièrement compatible avec les contraintes de préparation des joueurs en vue de la Coupe du monde 2026, comparativement aux approches LHTH ou LHTL.

Enfin, la méthode « vivre en altitude et s’entraîner en basse altitude et en altitude » (Live High–Train Low and High, LHTL + H) combine les bénéfices aérobies de la LHTL avec les adaptations anaérobies et neuromusculaires induites par la LLTH. Cette approche, qui a gagné en popularité, constitue une stratégie efficace de préparation prétournoi, mais les contraintes temporelles propres à la Coupe du monde 2026 rendent probablement son application difficile.

Soulignons que tous ces bénéfices peuvent être renforcés par le développement d’une plus grande résilience psychologique acquise dans des environnements exigeants, préparant mieux les joueurs aux contraintes des compétitions internationales disputées à basse altitude ou proches du niveau de la mer.

Pollution et allergènes : des ennemis invisibles

La situation. Les 16 villes hôtes de la Coupe du monde 2026 exposeront les équipes à une grande diversité de polluants atmosphériques et d’allergènes saisonniers (pollens). En outre, on sait que les mégaévénements comme la Coupe du monde accentuent les impacts environnementaux, y compris sur la qualité de l’air mesurée et perçue.

Étant donné que la Coupe du monde 2026 se déroulera en été, des concentrations élevées d’ozone (O₃) sont attendues, en raison des réactions photochimiques entre les oxydes d’azote, les composés organiques volatils, provenant essentiellement du trafic automobile et des activités industrielles, ainsi que des effets de l’ensoleillement.

Les particules fines, en particulier celles de diamètre inférieur à 2,5 μm (PM2,5), pourraient également rester le polluant dominant dans certaines villes. L’ouest des États-Unis et du Canada, notamment Los Angeles, San Francisco, Seattle et Vancouver, ont en effet connu ces dernières années des incendies de forêt sans précédent, entraînant une forte dégradation de la qualité de l’air observée et prévue. Le niveau de risque y est particulièrement élevé.

En cas d’incendies de grande ampleur, l’ensemble des villes hôtes de la Coupe du monde 2026 pourrait être affecté, environ 54 % de la fumée présente aux États-Unis provenant des régions occidentales du pays.

Les conséquences. Des revues systématiques de la littérature scientifique et des méta-analyses récentes confirment un effet significatif de l’ozone sur les symptômes respiratoires (essentiellement la toux ou la difficulté à prendre une grande inspiration), la fonction pulmonaire et la performance physique, y compris spécifique au football.

Bien que la qualité des études dans ce domaine soit variable, certaines données issues du football de haut niveau suggèrent clairement que la dégradation de la qualité de l’air peut altérer la performance, et que ces effets ne peuvent être totalement compensés par le haut niveau de compétence des joueurs d’élite. En outre, ces effets surviennent même à des niveaux modérés de dégradation de la qualité de l’air (indice AQI compris entre 51 et 100).




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Une augmentation des concentrations de particules PM10 et d’ozone a été associée à une baisse des performances lors de tests physiques (temps sur sprint de 30 mètres, capacité de changement de direction) et techniques (via des outils d’évaluation spécifiques au football), tandis qu’une élévation du dioxyde d’azote (NO₂) est liée à une altération des performances cognitives, notamment des fonctions exécutives des joueurs (autrement dit, les fonctions influant sur leur vitesse, leur temps de réaction, ou le nombre d’erreurs qu’ils commettent).

D’autres études menées en situation de match, dans des environnements fortement pollués, ont révélé une réduction de la distance totale parcourue, une diminution du nombre de courses à haute intensité, des sprints plus lents, une baisse de la vitesse et de la précision lors des tâches techniques, incluant un nombre de passes par match plus faible, quel que soit le polluant impliqué.

Les joueurs venant de régions peu polluées sont souvent plus sensibles que ceux habitués à ces environnements, ce qui peut désavantager les équipes visiteuses lors d’un tournoi international comme la Coupe du monde 2026.

Les mesures prévues. Il n’existe pas vraiment de stratégie d’adaptation pour lutter contre les effets de la pollution. S’entraîner ou jouer lorsque la qualité de l’air se dégrade n’est jamais anodin, même pour des sportifs de haut niveau.

Dans ce contexte, les recommandations de santé publique déjà discutées restent pleinement pertinentes : surveiller la qualité de l’air en temps réel, tenir compte des niveaux de pollens et éviter, lorsque cela est possible, les périodes et lieux les plus pollués pour l’entraînement. Ces stratégies ne sont pas toujours applicables dans une compétition majeure, mais elles peuvent guider certaines décisions logistiques, comme ajuster les horaires d’entraînement ou anticiper l’arrivée sur site.

Chez les joueurs allergiques, une prise en charge individualisée est essentielle. Identifier les allergènes responsables et mettre en place des stratégies adaptées permet de limiter les symptômes et d’éviter que pollution, chaleur et allergies ne se cumulent. Dans un environnement où ces contraintes peuvent s’additionner, l’anticipation et l’adaptation restent les meilleurs moyens de protéger la santé des joueurs et de préserver leur performance.

En définitive, les vainqueurs de la Coupe du monde masculine de football 2026 pourraient bien être ceux qui auront le mieux préparé ces à-côtés, transformant des contraintes en opportunités. Une préparation rigoureuse et individualisée, combinée à une gestion proactive des risques, fera peut-être la différence entre une équipe qui survit et une équipe qui triomphe !

The Conversation

Valérie Bougault ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Coupe du monde 2026 : chaleur, altitude, pollution, décalage horaire… la victoire ne dépendra pas seulement du niveau de jeu – https://theconversation.com/coupe-du-monde-2026-chaleur-altitude-pollution-decalage-horaire-la-victoire-ne-dependra-pas-seulement-du-niveau-de-jeu-280937