Majorité libérale à Ottawa : une dynamique nouvelle et inespérée

Source: The Conversation – in French – By Allison Harell, Professor of Political Science, Université du Québec à Montréal (UQAM)

En avril 2025, les électeurs canadiens ont choisi l’improbable en réélisant un gouvernement libéral minoritaire, cette fois-ci sous la houlette du nouveau chef Mark Carney. Un an plus tard, grâce à leurs trois victoires aux élections partielles de lundi, ils arrachent une courte majorité pour la première fois depuis 2019.

Il s’agit d’un retournement étonnant : pendant les deux années précédant le scrutin de 2025, les conservateurs jouissaient d’une telle avance dans les sondages que les analystes considéraient leur victoire comme quasi assurée.

Et pourtant, à l’élection du 28 avril 2025, les libéraux ont obtenu 43,8 % des voix, coiffant les conservateurs (41,3 %), alors que le NPD et le Bloc québécois enregistraient une forte baisse par rapport aux résultats de 2021.

Ce bouleversement s’explique par deux événements — dont l’effet pourrait être durable si l’on en juge par les résultats des élections partielles.

D’abord, le choc du retour Donald Trump à la présidence américaine. Son attitude hostile envers le Canada et la vague immédiate de droits de douane, en plus des répercussions économiques, ont changé la perception des Canadiens quant aux risques auxquels était exposé le pays.

Le deuxième événement — la démission de Justin Trudeau début janvier sous l’effet d’intenses pressions politiques — a redéfini l’image du Parti libéral presque du jour au lendemain.

Avec un Mark Carney fermement installé aux commandes du parti, les libéraux se sont présentés aux élections en misant sur le renouveau tout en jouant sur les menaces de Trump de faire du Canada le 51ᵉ État américain.

La question de l’urne : Trump et les droits de douane

Ces deux chocs ont redéfini les priorités. En cette période exceptionnellement tumultueuse, un grand nombre d’électeurs sont sortis des lignes idéologiques partisanes pour accorder leur vote au parti jugé le plus à même de protéger le pays. Et un an plus tard, semble-t-il, les électeurs canadiens continuent de considérer les libéraux sous cet angle.

De nouvelles données issues d’Étude électorale canadienne (EEC) éclairent cette dynamique. À la question de savoir quel parti est le mieux placé pour gérer les relations du Canada avec les États-Unis, 57,8 % des répondants, issus de presque tous les groupes partisans, ont choisi les libéraux.

Mais alors que 80 % des partisans libéraux et conservateurs sont restés fidèles à leur parti, 71,6 % des partisans du NPD et 62,8 % de ceux du Bloc québécois ont changé de camp et voté libéral.

On ne peut pas surestimer l’importance de cette tendance, qui a dominé toute la campagne électorale. Presque un Canadien sur trois a cité les relations avec les États-Unis, Trump ou les droits de douane comme l’enjeu principal des élections fédérales de 2025.

Ce taux se rapproche fortement de celui concernant les préoccupations économiques générales (35 %), lesquelles sont étroitement liées à la situation aux États-Unis.

Gardiens de l’économie

Historiquement, lorsque les électeurs donnent la priorité à la compétence économique, ce sont les conservateurs qui en profitent. Mais en 2025, les turbulences causées par les barrières tarifaires américaines ne se sont pas traduites par en votes pour eux.

Au contraire, une large majorité de Canadiens a soutenu le recours à des représailles tarifaires (68,7 %). En outre, 48 % des Canadiens ont désigné les libéraux comme le parti le plus apte à gérer l’économie, tandis que 39 % ont choisi les conservateurs.

Ce renversement a entraîné une cascade de répercussions. Le vote stratégique des partisans du NPD, en particulier, s’est avéré décisif. Normalement, les partisans d’un parti lui restent fidèles, comme en 2021, où 80 % des partisans néodémocrates avaient voté pour leur parti. Mais en 2025, plus de la moitié ont basculé dans le camp libéral, un comportement très inhabituel.

Un basculement similaire s’est produit au Bloc québécois, quoique dans une moindre mesure, mais suffisamment pour donner aux libéraux un gouvernement minoritaire, ce qui était inimaginable six mois plus tôt.

Une popularité qui ne se dément pas

À l’approche du premier anniversaire de cette élection, les répercussions sont encore manifestes dans l’opinion publique.

Selon un sondage réalisé début 2026, les libéraux détiennent une avance de six points dans les intentions de vote à l’échelle nationale, ainsi qu’un taux d’approbation de 52 %. Quant à Mark Carney, sa cote de popularité nette s’établit à +20.

Si l’on se fie à ces indicateurs ainsi qu’aux résultats des élections partielles, les électeurs n’ont toujours pas éprouvé le « remords de l’acheteur » qui suit parfois les élections stratégiques. Ils semblent même plutôt rassurés par la combinaison de stabilité et de compétence technocratique qu’ils recherchaient en 2025.

Le gouvernement libéral s’est également trouvé raffermi suite à plusieurs changements d’allégeance politique, dont quatre députés conservateurs et une députée néodémocrate. La dernière défection à ce jour, celle de la conservatrice Marilyn Gladu, a placé les libéraux à un seul siège de la majorité — quelques jours seulement avant les trois élections partielles qui viennent de leur donner la majorité.

La suite dépendra fortement de l’évolution de la situation sur la scène internationale. Mais pour l’heure, les Canadiens semblent globalement satisfaits du choix stratégique qu’ils ont fait en avril 2025.

La Conversation Canada

L’Étude électorale canadienne a reçu des financements du Conseil de recherche en sciences humaines.

Daniel Rubenson bénéficie d’un financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada

Laura Stephenson a reçu un financement du CRSH (Conseil de recherches en sciences humaines du Canada) et de la Fondation Max Bell pour ses travaux de recherche.

Lewis Krashinsky bénéficie d’un financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (n° 756-2024-0366).

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Les minerais critiques, essentiels à la transition énergétique, sont au cœur d’une nouvelle ruée minière

Source: The Conversation – in French – By Margaux Maurel, Doctorante en affaires internationales spécialisée sur les impacts économiques, sociaux et environnementaux des projets d’infrastructure et d’énergie dans les pays du Sud Global et l’activisme transnational. Chercheuse affiliée au CERIUM, HEC Montréal

Les bases d’une gouvernance mondiale pour les minerais critiques, essentiels à la transition énergétique, se heurtent à une course stratégique entre grandes puissances et pays producteurs, où la sécurisation des chaînes d’approvisionnement prime sur l’écologie, la justice sociale et les droits des communautés locales.


La COP30, qui s’est tenue à Belém au Brésil en novembre dernier, a été la première à mettre les minerais critiques sous les feux des projecteurs. S’en est suivie en décembre la 7e Assemblée des Nations unies pour l’Environnement (UNEA-7), à Nairobi, au Kenya.

Ces minerais critiques, essentiels pour les technologies bas carbone, se situent en très grande majorité dans les pays du Sud Global. La République démocratique du Congo détient près de 50 % des réserves mondiales de cobalt, le Chili, l’Argentine et la Bolivie représentent plus de 35 % des réserves de lithium. Le Chili détient également près de 30 % des réserves mondiales de cuivre tandis que les Philippines et l’Indonésie sont les premiers producteurs de nickel.

Doctorante en affaires internationales à HEC Montréal et chercheuse affiliée au CÉRIUM, mes travaux portent sur la résistance des communautés locales et autochtones face aux projets miniers liés aux minerais critiques. Le bilan des négociations multilatérales de ces derniers mois apparaît, à ce titre, particulièrement révélateur.

Un bilan mitigé de la COP30

En juin 2024, le secrétaire général des Nations unies a créé le Groupe d’experts sur les minéraux essentiels à la transition énergétique. Son mandat : réunir les gouvernements, l’industrie et la société civile afin de discuter « d’équité, de transparence, d’investissement, de durabilité et de droits humains ». En septembre 2024, ce groupe a présenté un ensemble de sept principes et cinq recommandations concrètes, discutés lors de la COP29 à Bakou, puis repris comme référence à Belém.

À la COP30, le Mécanisme d’Action de Belem (BAM), intégré au programme de travail sur la transition juste initié à la COP28, devait poursuivre cette avancée. Soutenu par de nombreuses organisations des sociétés civiles, il a été repris dès le début de la COP30 par le Groupe des 77 et la Chine. Les minerais critiques figuraient dans les premières versions du texte.

Plusieurs États, dont l’Union européenne, le Royaume-Uni, l’Australie et la Colombie, ont plaidé pour une gouvernance mondiale renforcée. La Colombie, aux côtés du Sultanat d’Oman, a même porté l’idée d’un traité mondial contraignant sur la traçabilité et la durabilité des minerais critiques.

Mais ces ambitions se sont heurtées à de fortes résistances et au veto russe et chinois. Les minerais critiques ont disparu de la version finale du programme sur la transition juste. À la place, la résolution non contraignante adoptée à l’Assemblée des Nations unies pour l’environnement appelle simplement à renforcer le dialogue et la coopération internationale en matière de gouvernance minière et de valorisation des déchets miniers. La reconnaissance politique existe, mais elle reste enfermée dans des mécanismes volontaires, sans pouvoir contraignant.

En décembre, les Nations unies lancent à l’UNEA-7, un groupe de travail sur les minerais essentiels à la transition énergétique. Ce groupe a développé sept principes directeurs applicables à toutes les étapes de production et de transformation des minerais et de leur cycle de vie, comme l’équité, la justice, la protection de l’environnement.




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Échec du multilatéralisme, vers une course aux accords bilatéraux ?

En janvier, les États-Unis se retirent de nombreuses instances internationales et cessent leur participation active aux négociations de l’UNEA.

Le 4 février, Washington encourage ses partenaires et les États riches en minerais à signer un accord-cadre sur la coopération en matière d’approvisionnement et de traitement des minerais critiques. Ce cadre non contraignant définit une politique coordonnée visant à accélérer les investissements, à réduire la dépendance vis-à-vis des chaînes d’approvisionnement chinoises et à fournir une feuille de route pour le soutien financier et politique.

De leur côté, le 22 novembre, la Chine et l’Afrique du Sud ont lancé l’Initiative bilatérale de coopération pour soutenir la modernisation en Afrique, incluant les minerais critiques.

Le centre de gravité se déplace : de la gouvernance environnementale mondiale vers la sécurisation stratégique des chaînes d’approvisionnement en minerais critiques.


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Tentatives d’accords régionaux pour les pays producteurs

Les pays producteurs de minerais critiques cherchent également à se positionner. Le 13 février, les associations industrielles du nickel des Philippines et d’Indonésie ont annoncé la création d’un corridor indophilippin du nickel.

L’Indonésie, qui a interdit dès 2020 l’exportation de minerai brut pour développer sa transformation locale, est devenue un acteur intermédiaire clé du nickel de qualité batterie. L’annonce d’une coordination régionale pourrait sembler marquer un tournant.

Les cinq piliers évoqués concernent : la gouvernance, les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG), le capital humain, la cohérence réglementaire et la facilitation des investissements. Ils s’inscrivent dans le cadre des discussions de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est sur les minerais critiques pour la transition.

Mais aucun mécanisme contraignant n’a été annoncé : ni coordination des politiques d’exportation, ni stratégie commune de fixation des prix, ni fonds d’investissement partagé. Il s’agit davantage d’une plate-forme de dialogue que d’un levier de transformation structurelle.

Surtout, la contrainte majeure demeure implicite : l’expansion du raffinage indonésien a été largement financée, conçue et opérée par des entreprises chinoises. La transformation du nickel en Asie du Sud-Est reste profondément imbriquée dans des chaînes de valeur structurées par des capitaux et des technologies chinoises. Sans capacité de transformation autonome et sans contrôle fiscal coordonné, la promesse d’une souveraineté pour les Philippines reste fragile à bien des niveaux. Les Philippines font partie des pays signataires d’accord avec les États-Unis pour le développement de capacités industrielles de raffinage, mais pour le moment, le pays exporte la quasi-totalité du nickel brut, notamment vers la Chine.




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Vers une fragmentation de la gouvernance des minerais critiques ?

On observe plutôt un système de règles dispersées, dans un contexte mondial de fortes tensions géopolitiques. Les grandes puissances privilégient la protection de l’accès aux minerais tandis que les pays producteurs oscillent entre industrialisation, recherche d’investissements et pressions géopolitiques.

Pendant ce temps, la crise écologique, la justice environnementale et la justice sociale semblent complètement occultées des récentes négociations. Cette nouvelle ruée minière a des conséquences importantes sur les droits humains, les droits des peuples autochtones et les écosystèmes. Il convient de demander : à qui profite réellement cette nouvelle ruée minière ?

La Conversation Canada

Margaux Maurel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les minerais critiques, essentiels à la transition énergétique, sont au cœur d’une nouvelle ruée minière – https://theconversation.com/les-minerais-critiques-essentiels-a-la-transition-energetique-sont-au-coeur-dune-nouvelle-ruee-miniere-267479

Promesses et défis de la révolution IA dans les systèmes de santé en transition : l’exemple du Maroc

Source: The Conversation – in French – By Oumaima Omari Harake, Doctorante et Enseignante en Sciences de Gestion -Spécialité Outils de Gestion et Sant Publique-, Université de Poitiers

L’intelligence artificielle se développe au Maroc dans plusieurs établissements hospitaliers, comme outils d’aide au diagnostic, en télémédecine pour la prise en charge de populations rurales, etc. Les premiers résultats sont prometteurs. Mais ces technologies posent aussi nombre de questions d’ordre éthique, juridique et aussi de fiabilité. Par exemple, le fait que la plupart des systèmes d’IA en santé soient développés sur des données issues de populations occidentales pose question.


Le Maroc a franchi un cap symbolique en 2024 avec le lancement de sa stratégie nationale de développement de l’intelligence artificielle et la feuille de route « Maroc IA 2030 » qui a placé la santé parmi ses secteurs prioritaires.




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Cette ambition intervient alors que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que l’IA pourrait améliorer significativement l’accès aux soins dans les pays à ressources limitées.

Mais comment cette révolution technologique peut-elle s’adapter aux réalités du système de santé marocain, entre espoirs légitimes et défis considérables ?

Des applications concrètes qui transforment déjà la pratique médicale

L’intelligence artificielle commence à s’implanter dans plusieurs hôpitaux marocains, particulièrement dans les centres hospitaliers universitaires de Casablanca et Rabat. Les algorithmes d’aide au diagnostic médical montrent des résultats prometteurs, notamment en radiologie où ils détectent avec une précision comparable aux radiologues expérimentés certaines anomalies pulmonaires ou osseuses.

Prenons l’exemple concret d’une radiographie thoracique : là où un radiologue peut mettre plusieurs minutes à analyser l’image et rédiger son compte-rendu, un algorithme d’IA peut identifier en quelques secondes les zones suspectes, signalant par exemple une pneumonie ou une tumeur potentielle. Le médecin garde bien sûr le dernier mot, mais dispose d’une aide précieuse, particulièrement dans les services surchargés.

La télémédecine constitue un autre domaine d’application majeur. Dans un pays où les disparités géographiques d’accès aux soins restent importantes, les systèmes d’IA permettent de faire le lien entre patients des zones rurales et spécialistes urbains.

Imaginons une patiente diabétique vivant dans une région reculée de l’Atlas : grâce à une application mobile équipée d’IA, elle peut photographier ses analyses de sang, recevoir une première analyse automatisée et être mise en relation avec un endocrinologue si nécessaire, sans avoir à parcourir des centaines de kilomètres.

La gestion hospitalière bénéficie également de ces technologies. Les algorithmes prédictifs aident à anticiper les besoins en ressources, à optimiser la planification des blocs opératoires et à gérer les stocks de médicaments. Un système d’IA peut par exemple prédire les pics d’affluence aux urgences en fonction de multiples facteurs (épidémies saisonnières, accidents, conditions météorologiques) et permettre d’ajuster les effectifs en conséquence.

Des défis éthiques et juridiques à ne pas sous-estimer

L’enthousiasme technologique ne doit pas occulter des questions fondamentales. La protection des données de santé constitue le premier enjeu. Le Maroc dispose certes d’une loi sur la protection des données personnelles, mais son cadre juridique reste encore incomplet concernant spécifiquement les données de santé et leur utilisation par des algorithmes d’IA.

Concrètement, que se passe-t-il lorsqu’un hôpital collecte les dossiers médicaux de milliers de patients pour entraîner un algorithme ? Qui a accès à ces données ? Comment garantir leur anonymisation ? Peuvent-elles être transférées à l’étranger pour être traitées par des entreprises technologiques internationales ? Ces questions restent largement sans réponse.

L’équité d’accès représente un autre défi majeur. Si l’IA est déployée prioritairement dans les grands centres urbains, elle risque d’accentuer les inégalités territoriales existantes. Un cardiologue de Casablanca pourrait bénéficier d’un électrocardiogramme analysé instantanément par IA, tandis qu’un médecin généraliste isolé dans une commune rurale continuerait à travailler avec des moyens limités.

La question de la responsabilité médicale soulève également des interrogations inédites. Imaginons qu’un algorithme rate un diagnostic de cancer sur une mammographie et que la patiente ne soit diagnostiquée que des mois plus tard, à un stade avancé. Qui est responsable : le radiologue qui a validé l’analyse automatisée, l’établissement qui a adopté le système, ou la société qui l’a développé ? Le cadre juridique marocain actuel n’apporte pas de réponses claires.

Les biais algorithmiques, un risque invisible mais réel

Un problème plus subtil mais tout aussi crucial concerne les biais des algorithmes. La plupart des systèmes d’IA en santé sont développés sur des données issues de populations occidentales. Leur transposition directe au contexte marocain pose question : les particularités génétiques, épidémiologiques et socioculturelles de la population marocaine sont-elles suffisamment représentées ?

Un exemple parlant : un algorithme de diagnostic dermatologique entraîné principalement sur des peaux claires pourrait avoir des difficultés à détecter correctement un mélanome sur une peau plus foncée. De même, un outil d’évaluation du risque cardiovasculaire calibré sur des populations européennes pourrait sous-estimer ou surestimer les risques pour des patients marocains ayant un profil génétique et des habitudes alimentaires différents.

Des recherches internationales ont démontré que des algorithmes peuvent reproduire voire amplifier des discriminations existantes. Dans le contexte marocain, cela pourrait également se traduire par des performances dégradées pour certaines populations déjà vulnérables.

Vers une adoption responsable et adaptée

Pour que l’intégration de l’IA dans le système de santé marocain soit réellement bénéfique, plusieurs conditions doivent être réunies. D’abord, développer un cadre réglementaire spécifique combinant protection des données, certification des algorithmes médicaux et définition des responsabilités. L’Union européenne a récemment adopté une législation sur l’IA (l’AI Act) dont le Maroc pourrait s’inspirer.

Ensuite, investir massivement dans la formation des professionnels de santé. L’IA ne remplacera pas les médecins mais transformera leurs pratiques. Un jeune médecin marocain doit aujourd’hui apprendre non seulement la sémiologie clinique traditionnelle, mais aussi à interpréter les recommandations d’un algorithme, à identifier ses limites et à conserver son esprit critique.

La recherche locale en IA santé doit également être encouragée. Les universités marocaines doivent développer des algorithmes entraînés sur des données locales, reflétant les spécificités de la population et des pathologies prévalentes au Maroc.

Enfin, une approche inclusive s’impose. Le déploiement de l’IA en santé doit s’accompagner d’investissements dans les infrastructures de base : connectivité Internet dans les zones rurales, équipements médicaux numériques, formation du personnel… L’objectif étant que la technologie serve à réduire les inégalités plutôt qu’à les creuser.

L’intelligence artificielle offre au Maroc une opportunité historique de moderniser son système de santé et d’améliorer l’accès aux soins de millions de citoyens. Mais cette transformation ne réussira que si elle s’accompagne d’une réflexion éthique approfondie, d’un cadre juridique adapté et d’une volonté politique de garantir l’équité.

La technologie n’est qu’un outil : c’est la manière dont nous choisissons de l’utiliser qui déterminera si elle servira réellement l’intérêt général.

The Conversation

Oumaima Omari Harake ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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TACO : comment les enchaînements de menaces et de reculades de Trump fragilisent la parole présidentielle

Source: The Conversation – in French – By Frédérique Sandretto, Chargée d’enseignement en civilisation américaine, Université Côte d’Azur

L’ultimatum lancé par Donald Trump à l’Iran, suivi d’un recul rapide, a donné lieu à de multiples moqueries. En effet, ce n’est pas la première fois, loin de là, que le président des États-Unis émet des menaces avant de se rétracter au dernier moment. Cette pratique peut relever d’un calcul de négociation fondé sur l’intimidation, mais elle peut aussi être lue comme le signe d’une incohérence devenue consubstantielle au trumpisme. À terme, la répétition de tels épisodes fragilise la crédibilité politique en affaiblissant la portée des déclarations présidentielles.


Mardi 7 avril 2026, le monde entier avait les yeux rivés sur Donald Trump. Dans une séquence de tension maximale, le président des États-Unis avait lancé un ultimatum au gouvernement iranien, affirmant être prêt à « détruire une civilisation entière » si ses exigences n’étaient pas satisfaites. Cette déclaration, d’une violence extrême, s’inscrivait dans une logique d’escalade verbale caractéristique de ses prises de parole en contexte de crise. Pourtant, une heure avant la fin de son ultimatum, il annonçait qu’il allait examiner les dix conditions posées par l’Iran et entérinait un cessez-le-feu de quinze jours.

Si cette désescalade ne peut qu’être saluée au regard des risques encourus, elle a immédiatement suscité une lecture critique désormais synthétisée par un acronyme, TACO, pour « Trump Always Chickens Out », que l’on peut traduire en français par « Trump se dégonfle toujours ».

Une pratique récurrente

Ce concept de « TACO » ne relève pas seulement de la formule médiatique. Il tend à conceptualiser une dynamique récurrente dans la pratique politique de Donald Trump : une initiale montée aux extrêmes, suivie d’un recul stratégique.

L’expression « se dégonfler » renvoie ici à l’idée d’un abandon de la menace initiale, non pas nécessairement par faiblesse, mais dans le cadre d’une séquence de négociation où l’excès verbal constitue un levier. Cette logique s’apparente à une stratégie de maximalisation rhétorique : poser des exigences intenables ou proférer des menaces disproportionnées afin de créer un rapport de force, puis accepter un compromis qui apparaît, par contraste, comme une concession mesurée.

Toutefois, réduire cette pratique à une simple tactique de négociation serait insuffisant. La répétition de ce schéma dans le temps suggère qu’il s’agit d’un habitus politique, au sens d’une disposition durable à agir et à parler selon des modalités constantes. Depuis ses premières campagnes jusqu’à ses prises de position les plus récentes, Trump a systématiquement privilégié une rhétorique de l’excès : insultes, menaces, annonces spectaculaires. Mais cette radicalité discursive ne se traduit pas toujours en actes. Donald Trump a récemment réactivé l’idée d’un contrôle stratégique du Groenland, en insistant sur son importance militaire et énergétique face à la Russie et à la Chine. Il a durci le ton en évoquant la nécessité pour les États-Unis de sécuriser l’île, laissant planer une logique de contrainte plutôt que de simple négociation. Toutefois, aucune initiative diplomatique ou militaire concrète n’a été engagée après ces déclarations.

Le non-passage à l’acte devient, dès lors, un élément structurant de son mode de gouvernement.

Ce décalage entre parole et action appelle plusieurs interprétations. Il peut d’abord être compris comme une rationalité stratégique fondée sur une logique d’intimidation maximale. En énonçant des menaces extrêmes, Trump cherche à remodeler les anticipations de son adversaire en l’obligeant à intégrer un scénario de destruction totale. Cette projection du pire agit comme un levier psychologique puissant. Elle modifie le cadre de la négociation en rendant toute concession ultérieure acceptable, voire rationnelle, du point de vue de l’adversaire. Dans cette optique, la menace n’est pas destinée à être exécutée, mais à produire un effet en amont de l’action. Le recul final ne constitue donc pas un renoncement, mais l’aboutissement d’un processus où la parole remplace l’acte.

Cependant, une telle lecture, que l’on qualifiera de stratégique, se heurte à une seconde interprétation, plus critique, qui met en évidence les limites structurelles de cette pratique. Le décalage répété entre parole et action peut révéler une incapacité à assumer les conséquences concrètes des déclarations initiales. La radicalité du discours engage le président dans une logique dont il ne maîtrise pas nécessairement les implications, notamment face aux contraintes militaires, diplomatiques et institutionnelles. Le passage de la posture à la décision constitue alors un moment de tension, où les coûts potentiels de l’action apparaissent de manière plus tangible. Ce moment produit un réajustement, perçu extérieurement comme un recul, mais qui traduit en réalité une difficulté à transformer la parole en action.

Une crédibilité affaiblie

Ce phénomène met également en lumière une dissociation croissante entre communication et décision. La parole présidentielle tend à fonctionner de manière autonome, comme un instrument de mise en scène du pouvoir, indépendamment de sa traduction opérationnelle. Cette autonomie produit une inflation verbale caractérisée par la répétition de menaces extrêmes, sans articulation systématique avec une stratégie d’action cohérente. L’espace public se trouve ainsi saturé par des annonces spectaculaires qui ne débouchent pas sur les mesures correspondantes.

Dans les deux cas, qu’il s’agisse d’une stratégie maîtrisée ou d’une contrainte subie, le résultat observable demeure identique. La parole politique perd progressivement sa capacité à produire des effets. À force de ne pas être suivie d’actes, elle s’expose à un phénomène d’usure qui affaiblit sa crédibilité. Les adversaires peuvent intégrer ce décalage dans leurs anticipations et ajuster leur comportement en conséquence, réduisant l’efficacité même de la menace. Le discours, initialement conçu comme un instrument de puissance, tend alors à se retourner contre son émetteur en contribuant à fragiliser sa position dans le jeu stratégique international.

Cette dynamique pose inévitablement la question de la crédibilité du discours politique. Qui peut encore croire à des annonces systématiquement démenties par les faits ? La crédibilité, en politique internationale comme en politique intérieure, repose en grande partie sur la prévisibilité et la cohérence entre parole et action. Or, la répétition du schéma « menace puis retrait » affaiblit la portée des déclarations présidentielles. À force d’annoncer des ruptures majeures sans les concrétiser, le discours perd sa capacité à produire des effets.

Cette problématique peut être éclairée par la notion de performativité. Un discours performatif est un énoncé qui produit l’action qu’il énonce : dire, c’est faire. Dans le cas de Trump, le discours se veut explicitement performatif : annoncer une sanction, une attaque ou une rupture doit en principe suffire à modifier le comportement de l’adversaire. Cependant, en l’absence de mise en œuvre effective, ce discours devient paradoxalement anti-performatif. L’écart entre l’énoncé et l’action annule l’effet attendu et peut même produire l’effet inverse : décrédibiliser la parole présidentielle.

Calcul élaboré ou incohérence ?

Enfin, il convient de s’interroger sur la nature de cette stratégie de communication. Est-elle pleinement intentionnelle ou résulte-t-elle des contradictions internes du président américain ? D’un côté, on peut y voir une méthode maîtrisée, fondée sur la théâtralisation du conflit et la recherche d’un avantage maximal dans la négociation. De l’autre, cette oscillation permanente entre radicalité et retrait peut traduire une difficulté à stabiliser une ligne politique cohérente, notamment sous la pression des contraintes institutionnelles, diplomatiques et militaires.

À l’approche des élections de mi-mandat de novembre 2026, la question de la stratégie TACO se pose avec acuité. Faut-il y voir une méthode délibérée ou le symptôme de contradictions internes ? D’un côté, cette stratégie peut être interprétée comme un outil de gestion de crise fondé sur une montée aux extrêmes, destinée à maximiser les concessions adverses avant un compromis. Elle permettrait d’éviter une escalade militaire tout en donnant l’image d’une fermeté initiale. De l’autre, elle peut traduire une difficulté à maintenir une ligne politique cohérente sous l’effet de contraintes institutionnelles et diplomatiques. Ces deux dimensions contribuent à produire une dynamique instable. À court terme, cette approche peut apparaître efficace en évitant des conflits ouverts. À moyen terme, elle risque d’affaiblir la crédibilité des États-Unis sur la scène internationale.

Dans ce contexte, la séquence iranienne d’avril 2026 pourrait constituer un test politique majeur, révélant si cette stratégie renforce ou fragilise durablement le leadership présidentiel.

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. TACO : comment les enchaînements de menaces et de reculades de Trump fragilisent la parole présidentielle – https://theconversation.com/taco-comment-les-enchainements-de-menaces-et-de-reculades-de-trump-fragilisent-la-parole-presidentielle-280320

Le culte de la férocité, pathologie de la pensée stratégique

Source: The Conversation – in French – By Julien Pomarède, Associate professor in International Politics, Promoter of the WEAPONS Project (FNRS – 2025-2028) (Université de Liège) – Research Fellow REPI ULB. Promoter « WEAPONS » Research Project (FNRS – 2025-2028), Université de Liège

La guerre moderne est marquée par une dérive où la violence est avant tout un fait procédural et auto-suffisant, détaché de ses finalités politiques ou de fondements éthiques. Depuis la Première Guerre mondiale jusqu’aux conflits actuels, cette logique se traduit par un fétichisme technologique de la destruction, où l’efficacité militaire est mesurée par l’intensité des frappes. Aujourd’hui, malgré des technologies plus « précises », cette dynamique persiste et s’accompagne d’un affaiblissement des normes morales et juridiques, produisant des guerres longues, dévastatrices et souvent stratégiquement inefficaces.


Chacun à sa manière, Hannah Arendt (1906-1975), Günther Anders (1902-1992) et Zygmunt Bauman (1925-2017) ont identifié un danger essentiel propre à la modernité : l’aliénation de la raison humaine par la raison technique. De l’Holocauste aux armes nucléaires, ils ont pointé du doigt ce même danger dans le domaine de la violence organisée : une mise en technique de la violence telle que son exécution ne suivrait plus que le culte de sa propre procéduralité, aux dépens du jugement humain et éthique.

Ce regard permet de cerner une pathologie qui structure et rend possible la conduite dite « stratégique » des guerres actuelles et modernes.

Pathologie de la pensée stratégique

La guerre menée contre l’Iran suscite une critique récurrente : l’incapacité de l’administration Trump comme du gouvernement Nétanyahou à définir un objectif politique au-delà de la démonstration de force.

Des objectifs sont publiquement articulés, certes : en bref, il s’agit d’empêcher l’Iran d’acquérir des capacités nucléaires. Mais, d’une part, ils sont vagues et fort incertains. Plus fondamentalement, l’horizon de la guerre semble ne pas sortir d’une accumulation de destructions massives, illustrée par le discours militariste du secrétaire à la guerre, Pete Hegseth, qui érige la puissance de feu en vertu quasi sacrée, et, en dépit de la fragile trêve actuelle, par la menace du président de renvoyer l’Iran à « l’âge de pierre », l’extension des cibles vers les infrastructures civiles ayant d’ailleurs déjà débuté.

Toutefois, limiter cette dérive à quelques dirigeants serait une erreur. Les administrations Trump et Nétanyahou ont certes poussé cette exaltation de la force particulièrement loin, mais elle s’inscrit dans une histoire plus profonde : celle d’un fétichisme technique et pathologique de la violence qui structure la pensée stratégique moderne, cette manière instrumentale-rationnelle par laquelle les États conçoivent l’usage organisé de la force pour le transformer en résultats politiques. Car, même si ces présentes guerres et leurs motivations peuvent paraître dépourvues de logique sensée, elles n’auraient pas été rendues possibles sans l’existence d’une raison stratégique d’arrière-fond qui rationalise cette violence, en lui donnant sens et légitimité. Sans quoi, par exemple, les militaires ne seraient pas invités à donner des conférences de presse pour commenter les opérations aux côtés des responsables politiques.

À gros traits, ce fétichisme technique se manifeste à travers deux aspects.

D’une part, l’usage des armes répond moins à des stratégies cohérentes d’articulation des moyens et des fins de la guerre qu’à une logique d’optimisation technique ou d’empilement des destructions. Les élites politico-militaires donnent, certes, des objectifs à la guerre — heureusement, dirait-on. Mais ces buts sont largement soumis à une violence qui a pour logique sa propre exécution procédurale et où les succès se résument, par conséquent, à comptabiliser le nombre d’ennemis tués et d’infrastructures détruites. Le niveau de destruction, et de respect du droit international humanitaire, varie, de même que les décisions politiques et militaires peuvent être plus ou moins (dé)mesurées dans ce qu’elles cherchent à détruire ; mais la trame technocentrée demeure.

D’autre part, cette croyance attribue aux armes une capacité quasi magique à résoudre les conflits, ou du moins à en assurer une sortie, produisant un obsurantisme technique de la guerre. Ce phénomène nourrit des guerres prolongées où la vision et l’escalade de violence supplantent la perspective politique et stratégique.

Ce culte technocentré, c’est donc fondamentalement un culte de la férocité qui, sous des airs froids, rationnels et sophistiqués, érige la capacité et le volume de destruction en valeur intrinsèque. En bref, taper plus fort et plus vite que celui d’en face. Et cette férocité technocentrée produit des résultats souvent limités ou des échecs, à des coûts humains et matériels variables mais souvent considérables, et dont les conséquences peuvent s’étaler des années après le conflit.

Ce que l’on voit en Iran, en Ukraine ou à Gaza est la continuité d’une pathologie de la pensée stratégique qui s’avère donc moins stratégique que technocratique dans sa manière d’envisager la guerre. Il convient de penser ce phénomène sur le temps long, dans un moment où les digues éthiques et morales d’encadrement de cette férocité cèdent à grande vitesse.

Le fétichisme technique de la férocité au XXᵉ siècle…

La Première Guerre mondiale constitue une sorte de moment charnière où le gigantisme de la destruction devient une fin en soi. Deux conditions rendent possible cette évolution. D’un côté, l’industrialisation accélérée de la production d’armements depuis la fin du XIXe siècle ; de l’autre, la guerre de positions, qui encourage une escalade technologique destinée à débloquer le front, tout en renforçant paradoxalement son immobilisation.

Ainsi, les tranchées se transforment en laboratoire d’innovations dont l’objectif premier est de tuer, mutiler ou asphyxier les corps à des échelles encore jamais vécues. L’artillerie se diversifie : nouveaux calibres, nouvelles munitions, obus à fragmentation pensés pour maximiser les mutilations des corps, gaz destinés à brûler les chaires et étouffer les poumons. Et cette logique fut poussée loin. L’armée française procéda ainsi à des prélèvements de viscères de soldats intoxiqués pour mesurer les effets des agents chimiques et en optimiser la toxicité. À cette croissance technologique macabre s’ajoutent des débats minutieux sur les rendements létaux des tirs, les commandements militaires donnant instruction à leurs troupes de privilégier les zones de tir confinées pour améliorer l’absorption des gaz et accroître leur létalité.




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On présente souvent la Seconde Guerre mondiale comme le retour de la mobilité et de la « vraie » stratégie, par contraste avec celle de 14-18. Mais la logique technocentrée reste intacte. L’ultima ratio de la guerre demeure la destruction de masse et son affinement technique, ce que Michael Sherry qualifia de « fanatisme technologique ». Les bombardements stratégiques, dont les recherches ont montré les résultats limités l’illustrent de manière éclatante. Les incendies de Hambourg (1943), Dresde (février 1945) et surtout Tokyo (1945) reposent sur une quête explicite d’annihilation par le feu.




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L’armée américaine va jusqu’à reconstruire sur son site de test dans le désert de l’Utah (Dugway) des îlots urbains japonais et allemands afin d’étudier l’adhérence du gel napalm (substance incendiaire) et la vitesse de propagation des flammes parmi ces différentes structures d’habitation, l’objectif étant de déterminer scientifiquement quels types de bombes seraient les plus efficaces pour incinérer les villes. Une des conclusions qui ressortit de ces tests est que les villes japonaises étaient plus facilement inflammables, le bois et le papier étant largement utilisés dans les habitations. L’apocalypse incendiaire de Tokyo en fut le résultat. Les bombardements atomiques des 6 et 9 août 1945 parachevèrent ce fanatisme technologique.

Les conflits de la guerre froide prolongent ce culte technocentré de la férocité. Dès 1950, la guerre de Corée ouvre la voie. Les États-Unis recourent à un bombardement incendiaire débridé pour contenir la poussée sino-coréenne, utilisant encore plus de napalm que contre le Japon durant la Seconde Guerre mondiale. Des villes nord-coréennes sont quasi entièrement rasées. Des officiers reconnaissent qu’il n’y avait même plus de cibles militairement valables bien avant la fin du conflit, tellement que les bombardements furent intenses, ce qui n’empêcha pas l’US Air Force de continuer à bombarder. Le récit documenté que fait Robert Neer de ces atrocités dans Napalm soulève le cœur. Et ce n’est même pas une victoire qui résulta de cet acharnement.

En Indochine, l’armée française s’appuie sur l’artillerie, le napalm (d’abord obtenu via un appui américain) et les bombardements pour compenser l’impasse face au Viet Minh. Dans l’artillerie, les rapports soulignent systématiquement que la référence reste « la brutalité » de la Grande Guerre. Villages, rizières, stocks de nourriture et bétail sont pilonnés, bombardés et incendiés, dans l’espoir illusoire que le surplus de destruction puisse compenser.

Après Diên Biên Phu, les États-Unis prennent le relais au Vietnam et poussent cette fuite en avant jusqu’à l’absurde, qui tourne là aussi au massacre de masse. Comme l’a minutieusement documenté Nick Turse, le Vietnam fut une litanie d’atrocités appuyée par une croyance inaltérable en la validité stratégique de déploiements de moyens de destruction à peine imaginables et leur analyse statistique.

… et au XXIᵉ siècle

Après la guerre froide, les armées occidentales entrent dans une ère de retenue plus grande dans l’usage de la force, avec un accent mis sur le respect du droit international humanitaire. Les conflits des années 1990-2000 ne présentent plus les traits des destructions massives du XXe siècle. Pour autant, le technocentrisme de la violence persiste, rhabillé par le langage de la précision et le développement de nouvelles technologies (guidage laser, bombes « intelligentes », algorithmisation du ciblage). Même si le niveau physique de dégâts est effectivement moindre, les résultats n’en seront pas meilleurs.

La « guerre contre la terreur » des années 2000-2010 en est l’illustration. En Afghanistan comme en Irak, l’impasse donne lieu à la même réponse : augmenter les moyens d’une guerre high tech. Entre 2009 et 2012, le « surge » en Afghanistan multiplie les opérations, le niveau de violence augmente, de même que les pertes civiles. Des épisodes particulièrement brutaux demeurent, comme des villages rasés à coups d’obus d’artillerie. Pourtant, l’équation politico-stratégique ne se modifie pas. Malgré les dépenses militaires très élevées, ces contre-insurrections débouchèrent sur des guerres civiles et constituèrent des échecs cuisants.

Le recours aux assassinats ciblés à l’échelle globale via les drones, censé réduire la guerre à une série d’opérations ponctuelles, produit une conflictualité à durée indéterminée. Comme s’attelle à le documenter le Cost of War Project, la « guerre contre la terreur » a eu des conséquences néfastes et très larges, allant des pertes humaines aux atteintes aux libertés individuelles, en passant par le déplacement des populations jusqu’à l’érosion du droit international (conception extensive de la légitime défense, tortures, détentions extra-judiciaires) qui s’accélère aujourd’hui.

En Libye, pour éviter de s’enliser comme en Irak ou en Afghanistan, l’Otan choisit en 2011 une campagne aérienne de quelques mois, légalement présentée comme limitée à la protection des civils réprimés par Kadhafi, conformément au mandat du Conseil de sécurité (résolution 1973). Officiellement, il ne s’agit pas d’une opération visant le changement de régime, même si, là aussi, la question se pose de l’outrepassement du mandat de l’ONU par l’Otan vers un changement de régime de facto. Cette stratégie de service minimum fut à nouveau louée sur la base d’un technocentrisme, celui de la supériorité de la guerre aérienne, les officiers de l’Otan défilant en conférence de presse pour dénombrer, images à l’appui, les dégâts causés par les bombardements aux capacités militaires du régime de Tripoli.

Cette approche interventionniste a minima produit pourtant les mêmes catastrophes que les bourbiers que l’on voulait éviter. En affaiblissant brutalement l’appareil d’État, l’intervention fit le lit de la guerre civile qui s’ensuivit et de la déstabilisation régionale qui s’étendit jusqu’au Sahel.

Ce culte technocentré irrigue les conflits actuels. La différence, et non des moindres, étant un affaissement généralisé du respect du droit international et le retour à une férocité qui, un temps contenue, au moins dans les armées de l’Otan, semble retrouver ses affres du XXe siècle. En Ukraine, les deux camps se sont enfoncés dans une guerre d’artillerie et de drones où la mesure du conflit se résume au nombre de missiles tirés, de soldats tués, de drones abattus et d’infrastructures détruites. Du côté russe, l’acharnement dans la férocité inclut le bombardement et le pilonnage des civils.

En réponse aux effroyables attaques du Hamas du 7 octobre 2023, l’extrême intensité des bombardements israéliens à Gaza et l’usage croissant de systèmes d’IA, qui déshumanise encore plus la violence en automatisant la sélection de cibles et en accélérant les frappes, montrent que l’optimisation technologique de la férocité prime sur toute considération humaine ou politique. La fin, c’est la désolation, l’anéantissement généralisé de la vie, aussi bien la destruction physique des populations palestiniennes que des conditions mêmes de la vie à Gaza.

Dans la guerre en Iran, la trajectoire de la violence reste encore à définir. Il faut voir où mènera la fragile trêve actuelle. Mais, au fond, la férocité compense l’impasse et l’absence de vision. L’extension progressive de l’éventail des cibles vers les infrastructures civiles, l’obsession des instances politico-militaires américaines à rendre compte des « progrès » de la guerre à travers le dénombrement quantitatif des destructions, la récente décision du blocus du détroit d’Ormuz, sont la continuité d’une dynamique où la force n’apparaît pas comme autre chose que comme une dynamique qui se nourrit de sa propre logique.

Obscurantisme technique

De la Grande Guerre à l’Iran, en passant par l’Ukraine et Gaza, le fétichisme technique de la violence charrie une conviction institutionnalisée selon laquelle l’acharnement dans la férocité, le fait de frapper plus fort, plus vite, et avec plus de moyens, peut finir par payer. Et ce culte persiste, malgré ses échecs répétés, comme si l’accumulation des désastres ne suffisait jamais à l’invalider. Tout cela sans même parler des conséquences environnementales catastrophiques de cet obscurantisme technique de la guerre, qu’il contribue par ailleurs à invisibiliser.

Ce constat invite à une révision en profondeur de cet obscurantisme technique à partir duquel la force militaire est pensée. Et il y a urgence, dans un monde qui se remilitarise, où la puissance militaire est célébrée comme garante de stabilité (y compris par les Européens) et où les barrières morales tombent à grande vitesse, laissant présager un avenir où la dévastation du vivant ne fera que s’étendre.

The Conversation

Julien Pomarède a reçu des financements de l’ULiiège et de la Fondation nationale pour la recherche scientifique (FNRS) (projet WEAPONS – 2025-2029).

ref. Le culte de la férocité, pathologie de la pensée stratégique – https://theconversation.com/le-culte-de-la-ferocite-pathologie-de-la-pensee-strategique-280005

Peut-on se passer d’engrais phosphatés ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Josephine Demay, Chercheuse en agronomie, Inrae

À quoi servent exactement les engrais phosphatés ? Peut-on s’en passer à l’heure où ces intrants agricoles apparaissent comme une source de pollution au cadmium ? Des recherches montrent que, depuis le siècle dernier, l’agriculture française a largement bénéficié de ces engrais issus d’importations. À moyen terme, en France, les stocks de phosphore accumulés dans les sols permettraient donc de s’en passer pour quelques décennies sans chute majeure de rendements. À long terme, cela nécessiterait, cependant, des changements importants de notre système agricole et alimentaire.


Alors que la pollution au cadmium (métal aux propriétés proche du zinc, ndlr), en partie issue de l’utilisation d’engrais minéraux phosphatés, est en passe de devenir un grave problème de santé publique, une question commence à s’imposer : pourrait-on se passer d’engrais phosphatés sans nuire aux rendements de l’agriculture ?

À court terme, il semblerait que l’on puisse se passer des engrais minéraux phosphatés en France, sans impact majeur sur la production agricole. La comparaison des stocks en phosphore des sols avec la demande en phosphore des cultures suggère que les stocks actuels pourraient répondre à la demande pendant soixante ans. Cette estimation témoigne de la forte disponibilité en phosphore des sols agricoles français. Au-delà de cette période, se passer de ces intrants nécessiterait des changements majeurs dans le système agri-alimentaire pour maintenir le même niveau de production agricole.

Mais pour comprendre tout cela, il faut commencer par revenir aux bases et se demander à quoi sert au juste le phosphore.

Un élément essentiel à la croissance de tous les êtres vivants

Le phosphore est un élément essentiel à la croissance de tout être vivant, car il intervient dans la constitution des molécules d’ADN, les transferts d’énergie entre cellules (ATP) et la structure des membranes et des os. Les cellules, les plantes et le vivant tout entier ont donc besoin de phosphore et, sans phosphore, il n’y a pas de vie telle que nous la connaissons. Une graine ne pourra ainsi jamais devenir une plante sans cet élément. Elle pourra tout juste commencer à germer en utilisant la réserve de phosphore qu’elle possède, et cela s’arrêtera là.

Fort heureusement, les sols sont naturellement pourvus en phosphore. Le phosphore est présent dans la roche et, lorsque celle-ci s’altère, du phosphore devient disponible dans le sol. Selon les types de sol, la disponibilité en phosphore est plus ou moins élevée, mais l’Europe est particulièrement bien lotie sur ce plan. Certaines régions d’Afrique ou d’Amérique du Sud, à l’inverse, ont des sols très vieux, car ils n’ont pas subi de glaciation récente, qui se sont donc appauvris au cours de leur histoire.

Au-delà de la quantité totale de phosphore, la manière dont celui-ci est « fixé » aux différents constituants du sol définit également sa disponibilité pour les plantes.

Comment fonctionnait l’agriculture avant l’apparition d’engrais phosphatés ?

En France, avant l’utilisation des engrais minéraux phosphatés, les cultures poussaient donc en bénéficiant du phosphore naturellement disponible dans les sols agricoles, mais également de celui qui provenait des excréments animaux, comme le fumier ou le lisier.

Il y avait des transferts de phosphore d’une parcelle à l’autre. Lorsqu’une prairie était fauchée, le phosphore, présent dans sa biomasse et issu du sol sur lequel elle avait poussé, était donné en alimentation à des animaux présents à l’étable. Le phosphore ingéré à travers l’herbe par les animaux se retrouve en grande partie dans leurs effluents. Ces effluents peuvent ensuite être utilisés pour fertiliser une culture, comme le blé, à destination de l’alimentation humaine.

Ce mécanisme permettait de transférer du phosphore d’une parcelle en prairie vers une parcelle en grande culture. Ce mécanisme existe toujours aujourd’hui, mais il est moins marqué du fait de la séparation spatiale des cultures et des élevages.

Avant les engrais minéraux, on récupérait aussi le guano (amas de fientes d’oiseaux de mer riches en phosphore), présent sur certaines îles, pour fertiliser les sols agricoles. L’utilisation d’excrétions humaines pouvait également représenter potentiellement un autre apport de phosphore.




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Les changements générés par l’arrivée des engrais chimiques

Avec l’arrivée des engrais chimiques, au début du XXᵉ siècle et leur utilisation massive après la Seconde Guerre mondiale, les rendements augmentent considérablement. Entre 1961 et aujourd’hui, le rendement du blé a, par exemple, triplé. Le fait d’avoir des systèmes agricoles plus productifs va ainsi augmenter nos besoins en phosphore.

D’autre part, les réformes de la politique agricole commune (PAC) de l’après-guerre entraînent une forte spécialisation agricole des territoires, c’est-à-dire une séparation dans l’espace entre les zones d’élevage et celles de grandes cultures, qui étaient jusque-là intimement liées.

Aujourd’hui en France, la Beauce est spécialisée dans les céréales et importe des engrais minéraux phosphatés pour répondre aux besoins de ses cultures. À l’inverse la Bretagne est une région spécialisée dans l’élevage (porcs, poulets, vaches laitières). Sur ce territoire les entrées de phosphore se font surtout par l’importation massive d’aliments pour les animaux qui contiennent du phosphore. Ce phosphore se retrouve en grande quantité dans leurs effluents, puis sur les sols à proximité et cause de sérieux problèmes environnementaux, comme les marées d’algues vertes liées à un phénomène d’eutrophisation des eaux.

Pourrait-on aujourd’hui se passer d’engrais phosphatés sans impacter les rendements ?

L’apparition des engrais phosphatés a ainsi bouleversé l’agriculture, en augmentant la production agricole et la disponibilité en phosphore des sols français par accumulation au cours du temps. Après un pic dans les années 1970, leur utilisation a nettement diminué. Ils sont aujourd’hui trois à quatre fois moins utilisés qu’il y a cinquante ans. Pourrait-on pour autant s’en passer totalement ?

C’est ce que nous avons cherché à savoir à travers des simulations évaluant l’évolution d’une agriculture mondiale biologique à 100 % pour ces cent prochaines années.

En France, nos sols sont naturellement pourvus en phosphore et se sont considérablement enrichis ces dernières décennies en raison de l’utilisation massive d’engrais minéraux phosphatés apportés dans des proportions bien supérieures aux prélèvements par les plantes. On estime que 60 % du phosphore que l’on trouve actuellement dans les sols français provient de l’utilisation passée et présente de ces engrais.

Cet héritage en phosphore des sols offre une opportunité de réduire drastiquement notre utilisation de ces intrants sans que cela affecte, en tous cas sur le court terme, la production agricole française.

L’« effet “starter” »

Si l’on regarde uniquement la différence entre la demande en phosphore des plantes, tout le long de leur cycle, et la quantité de phosphore disponible dans les sols agricoles, nos simulations montrent de fait qu’il n’y a pas d’effet à court terme sur les rendements si l’on arrête d’utiliser en France des engrais phosphatés.

Toutefois, nos simulations ne représentent pas la croissance en début de cycle, quand la plante n’a pas encore une densité de racine très développée pour aller prélever du phosphore. Cela pourrait induire une sous-estimation de la limitation en phosphore dans notre étude.

De fait, lorsqu’une plante a un système racinaire peu développé, elle peut avoir des difficultés à s’approvisionner en phosphore, malgré une quantité totale de phosphore disponible dans le sol importante. Cela s’explique par le fait que le phosphore est un élément peu mobile dans le sol que la plante peut l’absorber seulement à 1 millimètre autour de sa racine. Dans ce contexte, du phosphore issu des engrais minéraux est parfois appliqué en « effet starter » pour booster la croissance de la plante en début de cycle.

Sur le plus long terme, nos simulations montrent une baisse progressive logique de la disponibilité en phosphore du sol partout dans le monde. En effet, sans les engrais minéraux, les pertes par érosion des sols et le non-recyclage des excrétions humaines ne sont plus compensés par des apports extérieurs.

Que se passerait-il dans cent ans ?

Au bout de cent ans, à l’échelle mondiale, la baisse de la disponibilité en phosphore des sols engendrerait une baisse de production agricole de l’ordre de 30 % par rapport à la situation actuelle.

Cependant, nos simulations ont été effectuées sans recyclage des excrétions humaines, qui sont actuellement interdites dans le cahier des charges de l’agriculture biologique. Or, ce levier pourrait sans doute permettre de compenser l’abandon des engrais phosphatés. À l’inverse, notre scénario est optimiste dans la mesure où il simule une relocalisation des élevages à proximité des cultures pour favoriser le recyclage interne des effluents d’élevage, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui.

Il devient donc urgent de penser à ces alternatives et d’améliorer notre efficacité d’utilisation du phosphore, car, à l’échelle mondiale, les gisements dont viennent les engrais phosphatés vont un jour se tarir ou bien leur prix deviendra prohibitif. Ils sont également très localisés dans quelques zones du monde, avec 70 % des réserves au Maroc et au Sahara occidental, ce qui nous rend très fortement dépendants de quelques pays et du contexte dans lequel ils exploitent ces gisements.

Certaines recherches scientifiques tâchent également d’étudier la façon dont différentes cultures interagissent avec le phosphore. Nous savons que les plantes pourvues d’un système racinaire dense parviennent mieux à absorber le phosphore. Nous savons également que certaines plantes ont des racines qui excrètent des anions organiques ou des enzymes permettant d’augmenter la disponibilité du phosphore dans les sols. C’est le cas, par exemple du lupin blanc ou du sarrasin. Il reste cependant toujours difficile de quantifier la contribution de ces mécanismes d’absorption à l’échelle d’une parcelle, notamment dans le contexte français de sols plutôt bien pourvus.

The Conversation

Josephine Demay a reçu des financements du ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté Alimentaire.

Bruno Ringeval a reçu des financements de l’INRAE

Sylvain Pellerin a reçu des financements de l’INRAE et de l’ANR.

ref. Peut-on se passer d’engrais phosphatés ? – https://theconversation.com/peut-on-se-passer-dengrais-phosphates-280279

La régulation de l’audiovisuel devra-t-elle à l’avenir s’appuyer sur le consommateur ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Julien Bouillé, Maître de conférences-HDR en marketing et comportement du consommateur, Université Rennes 2

La différence de régulation en fonction des canaux de diffusion des contenus audiovisuels sera-t-elle tenable à moyen terme ? Pour éclairer ce débat qui pourrait devenir critique, il est intéressant d’étudier les comportements et les perceptions des consommateurs. Ces derniers font-ils, comme le régulateur, une différence entre les contenus selon qu’ils sont diffusés dans un journal télévisé sur une chaîne nationale ou sur une plateforme audiovisuelle de partage de vidéos ?


Regarderons-nous un jour le journal télévisé de 20 heures sur TikTok ou ChatGPT ? Au premier abord, la question paraît quelque peu étrange. En réalité, elle n’est pas aussi saugrenue qu’on pourrait le croire. De récentes enquêtes réalisées sur la consommation des médias révèlent en effet qu’une frange croissante d’usagers se tourne vers les réseaux sociaux, les plateformes de vidéos et l’IA pour se divertir mais aussi s’informer.

Un « tout se vaut » risqué

Cette catégorisation brouille les frontières classiques du secteur audiovisuel (AV) autant qu’elle en bouleverse les repères historiques : des acteurs de ce secteur pourtant différents dans leur nature et leur fonctionnement, sont perçus comme équivalents par les consommateurs. Les risques inhérents à cette logique du « tout se vaut », du « tout horizontal », qui conduit les usagers à placer des environnements AV très hétérogènes sur un même plan lorsqu’il s’agit de s’informer ou de se divertir, sont d’importance.

Les conséquences de ces nouveaux comportements mettent au défi les autorités de régulation, telles l’Arcom ou l’Arcep, dans la mesure où ils renvoient à des enjeux tout à la fois :

  • économiques, par exemple, préserver un jeu concurrentiel entre plateformes, garantir un accès identique aux marchés pour tous les acteurs de la chaîne de valeur AV ;

  • politiques, avec la nécessité d’assurer un pluralisme d’opinions, de veiller au respect des principes démocratiques dans l’édition de contenus AV ;

  • sociaux, à l’instar de la lutte contre la haine, les discriminations en ligne et la manipulation de l’information ;

  • mais aussi culturels, avec la promotion de la diversité des créations audiovisuelles, la protection des auteurs et de leurs publics.

Dans sa triple mission d’informer, de protéger et d’arbitrer, le régulateur aurait tout intérêt à porter une attention appuyée aux perceptions qu’ont les consommateurs des environnements audiovisuels.

Reste à examiner précisément les mécanismes – ici catégoriels – de ces perceptions et à prendre la mesure de leurs incidences sur le futur des politiques publiques de régulation du secteur. À cette fin, un détour par la psychologie cognitive s’impose.

Qui se ressemble s’assemble

Cette discipline scientifique nous dit que nous catégorisons les objets du monde de deux principales façons. La première, appelée catégorisation « ascendante » ou « a priori », part des objets eux-mêmes. Elle s’appuie sur la similarité objective de ceux-ci. Les objets qui se ressemblent sur des attributs physiques voire sensoriels (poids, forme, taille, texture, odeur, etc.) sont regroupés dans la même catégorie.




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Sur ce critère, une yourte, un chalet, un studio appartiennent à la catégorie « logement » puisqu’ils présentent des caractéristiques semblables et des propriétés typiques de cette catégorie : héberger, abriter, sécuriser des individus. Dans le champ AV, TikTok, YouTube Shorts et Instagram Reels relèvent de la même catégorie « site de partage de vidéos courtes et verticales » car leur design, leur interface, le format de leurs contenus AV, ou encore les fonctionnalités sociales et génératives qu’ils proposent à leurs utilisateurs, se ressemblent très fortement.

Quand c’est moi qui décide

La seconde manière de catégoriser, dite « descendante » ou « ad hoc », dépend des objets mais surtout de nous-mêmes et des buts que nous nous fixons. Dans cette perspective, que de nombreuses recherches scientifiques ont formalisée, les buts que nous poursuivons, et les contextes dans lesquels nous les atteignons déterminent les catégories que nous construisons.

Ces catégories ad hoc sont signifiantes car nous les formons au regard de finalités que nous nous donnons et de situations que nous vivons. Cette influence des buts et des contextes est telle qu’elle va jusqu’à défaire les catégories « a priori », évoquées plus haut. Ainsi, des œufs, un disque de poids, une ceinture de force, une balance corporelle et un débardeur de compression seront-ils mis dans la catégorie ad hoc « les choses pour faire de la musculation chez soi », alors qu’ils émanent de catégories « a priori » différentes.

Nous pensons que les mécanismes de catégorisation « descendante », et les catégories ad hoc qui en découlent expliquent pour partie les nouveaux modes de consommation AV. Il est d’ailleurs aisé de transposer les catégories ad hoc aux plateformes AV. Par exemple, YouTube, Vimeo, Instagram, Dailymotion, TikTok, Facebook et Twitch peuvent être regroupés dans la catégorie ad hoc « les plateformes AV sur lesquelles diffuser ou archiver des vidéos personnelles via son smartphone ».

Catégoriser les contenus

Dans un article publié fin 2025, nous avons essayé de confirmer cette intuition. À travers une étude expérimentale, nous avons mesuré l’effet combiné de buts et de contextes propres à la consommation audiovisuelle sur la manière dont les internautes catégorisent les environnements.

Nous avons d’abord demandé à des consommateurs d’évaluer, dans l’absolu, le caractère « similaire » (vs. « dissimilaire ») de quinze paires de plateformes audiovisuelles (AV), réparties en trois catégories : les réseaux sociaux, les plateformes AV de chaînes de télévision et les plateformes web de partage de vidéos.

Puis, chaque participant a été affecté à l’une des quatre situations créées pour l’expérience. Chacune plonge le participant dans un scénario construit autour d’un but précis à poursuivre (soit s’informer, soit se divertir) dans un contexte d’usage particulier (soit à son domicile, soit dans les transports). Une fois projetés dans le scénario qui leur avait été attribué, les participants ont dû de nouveau estimer le degré de similarité des mêmes quinze paires de plateformes AV que précédemment. Sauf que cette fois-ci, ils devaient juger cette similarité relativement à la mise en situation dépeinte dans le scénario. Les résultats obtenus sont sans ambiguïté et éclairants pour le régulateur.

De l’importance du contexte

Nos résultats indiquent qu’en dehors de toute mise en situation, la catégorisation est ascendante. Par exemple, les plateformes, comme YouTube et Dailymotion, sont estimées semblables et mises dans la catégorie a priori « réseau social », tandis que YouTube et France.tv sont considérées comme dissemblables et donc rangées dans des catégories a priori disjointes (« plateforme web de partage de vidéos » pour l’une, « plateforme AV de chaînes de télévision » pour l’autre). Autrement dit, les paires de plateformes AV similaires (vs. dissimilaires) sont bien perçues comme telles, dans l’absolu.

En revanche, lorsque les individus raisonnent à partir du scénario dans lequel ils ont été immergés, la donne est toute autre. Les plateformes AV relevant de catégories a priori dissemblables gagnent toutes en similarité sous l’effet des buts et des contextes décrits – qu’importe d’ailleurs le type de but (s’informer, se divertir) ou de contexte (en mobilité, en sédentarité) considéré.

En d’autres termes, selon les situations dans lesquelles a lieu notre consommation de contenus AV et selon les objectifs que nous poursuivons, notre manière de catégoriser des environnements AV a priori différents, change. Ils tendent à devenir identiques et à être rangés dans des catégories ad hoc qui, plutôt que de les différencier, les rapprochent.

L’impact pour la régulation

Ce résultat est crucial pour le régulateur. Il plaide pour une régulation harmonisée des plateformes AV, comme l’a d’ailleurs récemment évoqué le PDG du groupe TF1. Or l’actuel règlement européen sur les services numériques (Digital Services Act) impose des obligations accrues à certaines plateformes comme YouTube ou Facebook, tout en exemptant des services de VoD tels que Netflix. Ce traitement différencié pourrait accélérer la concentration du secteur audiovisuel autour de quelques plateformes dominantes – favorisées par ces dispositions réglementaires asymétriques – au détriment de la concurrence, du pluralisme de l’information et de la diversité culturelle dans les contenus AV proposés aux publics.

Il contredit également nos conclusions selon lesquelles si les diverses plateformes AV peuvent être perçues comme similaires par les usagers, rien ne justifie de les réguler différemment. Alors que le débat reste vif dans la littérature, notre recherche appelle clairement à la mise œuvre d’un cadre unifié de régulation de l’AV.

D’autres résultats de notre étude sont d’intérêt pour le régulateur. Ils mettent au jour les conditions précises dans lesquelles les consommateurs rapprochent ces environnements AV différents. Par exemple, notre expérience montre que les plateformes de partage de vidéos et les plateformes de chaînes de télévision sont plutôt identiques aux yeux des utilisateurs quand ils cherchent à se divertir chez eux. Idem pour s’informer en déplacement, les consommateurs ont tendance à amalgamer les plateformes web de partage de vidéos et les réseaux sociaux.

Passer de l’offre à la demande

Tous ces résultats aboutissent au même diagnostic : en matière d’AV, il est important de penser les actions d’information, de prévention et de sanction selon la perspective des consommateurs car il s’agit du public à protéger. Il faut alors épouser leurs points de vue, s’appuyer sur leurs expériences, comprendre leurs réelles motivations et saisir leurs logiques d’action. Bref, travailler autant pour eux qu’avec eux.

Des autorités comme l’Arcom en France, l’OfCom au Royaume-Uni ou la Federal Communications Commission aux États-Unis seraient donc bien avisées d’élargir leurs champs d’analyse et d’action, aujourd’hui centrés presque exclusivement sur l’offre (caractéristiques des plateformes, poids des acteurs dans la chaîne de valeur), en associant les consommateurs à la définition de leurs politiques publiques. L’ouverture de la gouvernance de ces autorités aux consommateurs, par la création d’un collège composé d’usagers, est une piste à considérer. La tenue d’une convention citoyenne sur l’audiovisuel en est une autre. Des options pour une régulation plus démocratique de l’AV existent et méritent d’être discutées. La fenêtre actuelle apparaît idoine pour le faire alors que notre Parlement se saisit de la santé et du devenir de notre audiovisuel public.

The Conversation

Julien Bouillé a, pour la recherche dont il est fait mention dans cet article, reçu un soutien financier de l’Université Rennes 2, du Laboratoire interdisciplinaire de Recherche en Innovations Sociétales (LiRIS) et du Conseil supérieur de l’audiovisuel (désormais Arcom) dans le cadre d’un partenariat de recherche (2017-2019).

Amélie Bellion, a reçu, pour la recherche sur laquelle se base cet article, un co-financement de l’Université Rennes 2, du Laboratoire interdisciplinaire de Recherche en Innovations Sociétales (LiRIS) et du Conseil supérieur de l’audiovisuel (Arcom) dans le cadre d’un partenariat de recherche (2017-2019).

ref. La régulation de l’audiovisuel devra-t-elle à l’avenir s’appuyer sur le consommateur ? – https://theconversation.com/la-regulation-de-laudiovisuel-devra-t-elle-a-lavenir-sappuyer-sur-le-consommateur-277630

« La peinture n’est pas mon art » : Michel-Ange se définissait avant tout comme dessinateur

Source: The Conversation – France (in French) – By Anna Swartwood House, Associate Professor of Art History, University of South Carolina

Dès son plus jeune âge, Michel-Ange préféra le dessin et la sculpture à la peinture. Ian Nicholson/PA via Getty Images

C’est à travers la pratique du dessin que Michel-Ange s’accomplissait vraiment : un art considéré, dans la Renaissance italienne, comme le plus noble et celui dont découlaient tous les autres.


Un dessin à la sanguine de 12,7 cm sur 10,2 cm représentant le pied d’une femme, réalisé par Michel-Ange, a été vendu aux enchères et adjugé 27,2 millions de dollars (23,08 millions d’euros) le 5 février 2026, dépassant largement les 1,5 à 2 millions de dollars attendus.

Les experts pensent qu’il s’agit d’une étude pour la figure de la Sibylle de Libye, une prophétesse qui apparaît sur le plafond de la chapelle Sixtine à Rome. Michel-Ange a peint ces fresques emblématiques entre 1508 et 1512, mais il en a d’abord esquissé la composition générale et les détails dans une série de dessins préparatoires. Seuls une cinquantaine de ces dessins ont survécu jusqu’à aujourd’hui.

Si cette vente a suscité beaucoup de réactions, ce n’est pas seulement en raison de cette somme astronomique. Conservé dans des collections privées pendant des siècles, le dessin n’a été révélé au grand public qu’après que le propriétaire eut envoyé une photo à la maison de ventes Christie’s. Un expert en dessins l’a identifié comme l’une des rares études existant encore des fresques de la chapelle Sixtine.

Comme historienne de l’art spécialiste de la Renaissance italienne, je me réjouis de cette vente non pas en raison de la somme qu’elle a rapportée, mais parce qu’elle a attiré l’attention sur le dévouement de Michel-Ange au dessin, un médium qu’il privilégiait par rapport à la peinture.

« Ce n’est pas mon art »

Les historiens de l’art connaissent bien Michel-Ange grâce aux lettres et aux poèmes qu’il a rédigés ainsi qu’à deux biographies écrites de son vivant par des proches, Giorgio Vasari et Ascanio Condivi.

En 1506, le pape Jules II suspend les travaux de sculpture de Michel-Ange sur le tombeau papal de la basilique Saint-Pierre, réaffectant les fonds destinés au tombeau à la rénovation de la basilique elle-même. Michel-Ange réagit en fermant son atelier et ordonne à ses assistants d’en vendre tout le contenu, abandonnant 90 charrettes de marbre. Il quitte Rome, dégoûté.

En 1508, Jules II et son intermédiaire, le cardinal Francesco Alidosi, parviennent à ramener Michel-Ange à Rome en lui promettant une rémunération de 500 ducats et un contrat pour peindre la chapelle Sixtine. Bien qu’il ait accepté, l’artiste s’est beaucoup plaint de cette nouvelle commande. Il écrivit à son père que la peinture n’était pas son métier et déclara au pape que la peinture n’était pas son art. C’est bel et bien la sculpture, et non la peinture, qui était au cœur de l’identité de Michel-Ange.

Un morceau de papier jauni avec un texte écrit en italien et un gribouillage représentant un homme s’efforçant de peindre une image au plafond
Michel-Ange se plaignit de la peinture de la chapelle Sixtine dans un poème qu’il envoya à son ami Giovanni da Pistoia.
Wikimedia

Selon la biographie de Condivi, que Michel-Ange approuva et contribua à façonner, l’artiste aurait quitté l’atelier du peintre Domenico Ghirlandaio vers 1490 pour se former dans le jardin de sculptures du puissant mécène florentin Lorenzo de Médicis. Michel-Ange plaisantera plus tard en disant qu’il était devenu sculpteur dès son plus jeune âge, grâce au lait maternel de sa nourrice, qui était la fille de tailleurs de pierre.

Au-delà de son enthousiasme pour la sculpture et de son ressentiment à l’égard de la chapelle Sixtine – qu’il qualifiait de « tragédie du tombeau » –, Michel-Ange considérait la peinture à fresque comme un travail éreintant.

« Cette torture m’a valu un goitre », écrivit-il à son ami Giovanni da Pistoia dans un poème illustré.

« Mon estomac est écrasé sous mon menton, ma barbe pointe vers le ciel, mon cerveau est broyé dans un cercueil, ma poitrine se tord comme celle d’une harpie. Mon pinceau, toujours au-dessus de moi, dégouline de peinture, si bien que mon visage fait un excellent sol pour les gouttes ! »

« Ma peinture est morte, conclut-il. Je ne suis pas à ma place – je ne suis pas peintre. »

Un grand dessein

La caricature qui accompagne le poème de Michel-Ange montre non seulement un esprit acariâtre et agité, mais aussi la façon dont il utilisait le dessin pour refléter ses émotions.

Le début du XVIᵉ siècle a vu l’essor du dessin, et celui de Michel-Ange en premier lieu. Plutôt que de se limiter à copier ou à fournir des modèles pour la peinture, le dessin a été considéré comme un exercice intellectuel, exploratoire et créatif important. Vasari, le biographe de Michel-Ange, a utilisé le terme célèbre de « disegno » pour signifier à la fois le dessin physique et la « conception » ou le concept global d’une œuvre, conférant ainsi à l’artiste un pouvoir créatif quasi divin.

Ce double sens se reflète dans le titre de l’exposition très populaire de 2017 consacrée aux dessins de Michel-Ange au Metropolitan Museum of Art de New York, « Michel-Ange : dessinateur et concepteur divin ».

Michel-Ange a réalisé de nombreux dessins pour la chapelle Sixtine, qui reflétaient les différentes significations du mot « disegno ». Il y avait ses croquis de modèles ainsi que ses rendus architecturaux et ses plans pour organiser cet immense espace. Puis il y avait les « cartons » grandeur nature dessinés pour transférer ses dessins directement sur le plafond lui-même.

Esquisses de formes architecturales et de membres humains sous différents angles
Le plan de Michel-Ange pour la décoration de la voûte de la chapelle Sixtine ainsi que ses études de bras et de mains.
The Trustees of the British Museum (Londres), CC BY-SA

Le beau pied

Michel-Ange a également réalisé de nombreuses études de parties du corps et de gestes pour la chapelle Sixtine, notamment des yeux, des mains et des pieds. Dans un dessin pour le plafond de la chapelle Sixtine, aujourd’hui conservé au British Museum, diverses mains – peut-être inspirées des siennes – se répètent sur le côté droit de la page.

Les pieds revêtaient une importance particulière dans la conception globale de la figure humaine, et ils se situent à la croisée des intérêts de Michel-Ange pour l’art classique et l’anatomie humaine.

Le contrapposto était la posture emblématique des figures se tenant debout dans les peintures et les sculptures. Le poids du corps représenté repose sur une jambe tandis que l’autre jambe est fléchie. Le David de Michel-Ange se tient en contrapposto et même les médecins d’aujourd’hui sont impressionnés par la précision anatomique des muscles et des veines de chaque pied.

Un pied sculpté dans le marbre blanc
Le pied gauche détendu du David de Michel-Ange.
Franco Origlia/Getty Images

Le dessin vendu par Christie’s représentant le pied de la Sybille a probablement été réalisé d’après un modèle vivant, Michel-Ange mettant en valeur l’élégance de la prophétesse Sibylle de Libye à travers son pied dramatiquement cambré. Dans la fresque achevée, le corps de la Sibylle est une sorte de machine élégante. La musculature de ses bras tendus, son torse enroulé et son orteil pointé fonctionnent tous en harmonie. Ce petit dessin montre comment l’énergie intense exprimée par une seule partie du corps pouvait contribuer au « disegno » global de cette fresque monumentale.

Si le processus de peinture du plafond fut ardu, celui de sa conception à travers le dessin fut manifestement gratifiant pour Michel-Ange.

Peinture colorée représentant une jeune femme posant en position assise, se tournant vers les spectateurs tout en tenant un grand livre ouvert
La fresque achevée de la Sibylle de Libye dans la chapelle Sixtine.
Wikimedia

Le dessin comme pivot

Malgré la popularité des fresques de la chapelle Sixtine, Michel-Ange ne revint que rarement à la peinture après les avoir achevées. En 1534, le pape Clément VII lui commanda de peindre le Jugement dernier sur le mur de l’autel de la chapelle Sixtine. Mais ce n’est qu’après la mort de Clément plus tard dans l’année – et après que son successeur le pape Paul III eut nommé Michel-Ange architecte en chef, sculpteur et peintre du palais du Vatican – que l’artiste a commencé à travailler sur le mur de l’autel.

Si beaucoup de gens aujourd’hui pensent aux fresques de la chapelle Sixtine ou à la Joconde de Léonard de Vinci lorsqu’ils évoquent la Renaissance italienne, ces artistes ne se considéraient pourtant pas avant tout comme des peintres.

Dans une célèbre lettre de présentation adressée au duc de Milan, Ludovico Sforza, Léonard de Vinci détaille ses nombreuses compétences en matière de fortifications, d’infrastructures et d’armement. Il se vante de son aptitude à construire des ponts, des canaux, des tunnels et des catapultes. Ce n’est qu’après dix paragraphes qu’il ajoute une seule phrase admettant qu’il est également capable « de réaliser des sculptures en marbre, en bronze ou en argile, et qu’en peinture, il peut accomplir n’importe quel type de travail aussi bien que n’importe quel homme ».

Tout comme ceux de Michel-Ange, les dessins de Léonard témoignent d’un esprit vorace. Ils explorent, plutôt que de simplement observer, tout ce qui va des machines militaires à l’anatomie humaine. En 1563, Michel-Ange fut nommé maître de l’Accademia del Disegno de Florence, qui avait pour objectif d’enseigner le dessin et la conception en tant que compétences fondamentales nécessaires à la sculpture, à l’architecture et à la peinture.

Le dessin, en fin de compte, était l’art qui unifiait les nombreuses activités de l’« homme de la Renaissance ».

The Conversation

Anna Swartwood House ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « La peinture n’est pas mon art » : Michel-Ange se définissait avant tout comme dessinateur – https://theconversation.com/la-peinture-nest-pas-mon-art-michel-ange-se-definissait-avant-tout-comme-dessinateur-279586

« Cold case » : Comprendre le profil de la victime pour retrouver le meurtrier

Source: The Conversation – France in French (3) – By Magalie Sabot, Psychocriminologue à l’Office central pour la répression des violences aux personnes, Université Paris Cité

Les enquêtes sur les cold cases, ces meurtres non résolus depuis des décennies, reposent sur des méthodes souvent méconnues. L’analyse victimologique et la connaissance du cercle proche des victimes permettent de faire émerger de nouveaux indices. Récit d’une enquête portant sur le meurtre d’une adolescente, survenu il y a quarante ans.


Lorsque les policiers arrivent sur son lieu de travail, Anne ne peut imaginer que c’est pour elle qu’ils font le déplacement. De l’annonce, elle ne retient que quelques mots, secs et hachurés : sa fille unique de 16 ans a été tuée de plusieurs coups de couteau au sein du domicile familial. Malgré le choc, les proches sont rapidement entendus : la famille, puis les amis, les camarades et les voisins.

Nous sommes dans les années 1980, l’enquête sur le meurtre de Sophie ne fait que débuter (le prénom de la victime et certains éléments ont volontairement été modifiés).

À l’époque, l’ADN n’est pas encore au cœur des investigations criminelles et aucune trace génétique ne sera collectée. Alors, quand l’Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP) reprend l’affaire quarante ans plus tard, il faut mobiliser d’autres leviers pour retrouver le meurtrier.

L’unité d’analyse comportementale (UACP), formée de trois psychocriminologues, constitue l’un des outils mis à la disposition des enquêteurs pour reprendre ces affaires complexes restées irrésolues.

L’entourage : premier suspect

L’annonce d’un décès dans des circonstances criminelles constitue, pour les proches, une épreuve émotionnelle. Elle les confronte à une réalité brutale susceptible d’altérer temporairement leurs capacités de compréhension, de réaction et d’expression. Si certaines manifestations sont attendues (pleurs, cris, colère), d’autres réponses, telles que la sidération, la distanciation ou une apparente froideur, peuvent également survenir. Ces réactions ne sauraient être interprétées comme une absence d’affect : elles relèvent fréquemment d’un état de choc. Il importe, dès lors, de ne pas assimiler ces mécanismes défensifs à des indices de dissimulation.

Cependant, cette lecture clinique ne peut occulter les réalités de l’enquête criminelle qui conduit souvent à orienter les investigations vers l’entourage de la victime. Les statistiques criminologiques montrent en effet que, dans de nombreux homicides, l’auteur appartient au cercle familial ou relationnel.

D’après les données du ministère de l’intérieur, en 2023, sur les 996 personnes décédées à la suite d’un homicide en France, environ une sur quatre l’a été dans un cadre familial. Et lorsque l’on considère spécifiquement les victimes féminines, plus d’une sur deux a été tuée dans un contexte intrafamilial.

À l’échelle internationale, les recherches criminologiques menées à partir d’homicides résolus montrent que les meurtres commis par des auteurs totalement inconnus de leurs victimes restent rares. Ils représentent en moyenne entre 9 % et 20 % des cas, selon les pays et les périodes étudiées. Une recherche menée en 2021 en Algérie confirme encore ces résultats : dans plus de 80 % des homicides étudiés, un lien de connaissance existe entre la victime et son meurtrier (dans 21 % des cas il s’agit d’un membre de la famille, dans 12 % d’une relation intime, dans 28 % d’un voisin, dans 14 % d’un ami, dans 6 % d’une relation professionnelle).

S’agissant du meurtre de Sophie, un facteur de vulnérabilité spécifique doit aussi être intégré à l’analyse : l’adolescence. Des travaux menés en 2024 en Italie indiquent que, entre 13 et 18 ans, les jeunes femmes sont tuées par un partenaire intime dans neuf cas sur dix (62 % par le partenaire actuel, 26 % par un ancien partenaire).

Lorsque l’auteur est identifié, le profil correspond à celui d’un jeune homme légèrement plus âgé que la victime (environ + 3,9 ans). Dans plus de la moitié des situations, le passage à l’acte s’inscrit dans un contexte de rupture ou de conflit amoureux.

Au vu de ces éléments, les enquêteurs procèdent dès que possible à l’audition de l’entourage de la victime, afin de mieux cerner quelles étaient ses préoccupations, ses dynamiques relationnelles et ses histoires adolescentes. Si l’on en croit ces données chiffrées, le criminel serait juste là, caché dans son cercle de connaissance.

Les biais cognitifs dans les enquêtes

Les parents endeuillés sont-ils vraiment des témoins fiables ? Tandis que l’enquête vise à objectiver le profil d’une victime, les parents évoquent avant tout leur enfant, investi d’une forte charge affective. Cette proximité favorise l’émergence de biais cognitifs lors des déclarations initiales : idéalisation post-mortem, minimisation des conflits, biais de loyauté familiale ainsi que des mécanismes défensifs liés à la honte ou à la culpabilité. En relisant les premières auditions, cela transparaît souvent dans certaines formules récurrentes des proches, telles que « Elle n’aurait jamais fréquenté de mauvaises personnes », « Elle était appréciée de tous » ou encore « J’aurais dû être au domicile ce jour-là ».

S’y ajoutent des phénomènes de contamination intertémoins, les échanges intrafamiliaux contribuant à l’élaboration d’un récit homogénéisé. Il en résulte fréquemment la construction d’un portrait lissé : famille sans difficulté, adolescente sans problème, dans lequel certains aspects de la vie intime restent dans l’ombre.




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Afin de limiter les effets des biais cognitifs dans la conduite des enquêtes, les services de police recourent à des grilles structurées d’exploration victimologique. Ces outils méthodologiques visent à examiner de manière systématique l’ensemble des dimensions de la vie de la victime : sphère affective et sexuelle, relations sociales et professionnelles, vulnérabilités, habitudes de vie ainsi que d’éventuels changements récents de comportement.

La structuration des informations recueillies permet ensuite une mise en perspective comparative des données, faisant apparaître les convergences, les divergences, les zones d’ombre ou encore les éléments susceptibles d’avoir été tus. Dans le cadre de la réouverture d’un dossier ancien, ces portraits victimologiques constituent un appui essentiel aux nouvelles auditions : ils orientent les investigations vers les éléments demeurés lacunaires, insuffisamment explorés ou précédemment passés sous silence, et favorisent ainsi une reprise d’enquête plus exhaustive et méthodologiquement sécurisée.




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Dans l’affaire criminelle du meurtre de Sophie, l’analyse conduite au sein de l’OCRVP a mis en évidence une période de remaniement identitaire marquée, où la contestation des normes parentales et les conduites transgressives s’inscrivaient dans un processus adolescent classique.

Les auditions des amies se révèlent, à cet égard, particulièrement fécondes. Elles font émerger des éléments souvent ignorés du cercle familial : des expériences affectives et sexuelles, l’usage de cannabis et d’alcool en soirée et, un projet de fugue pour rejoindre celui qu’elle pensait être son grand amour.

Toutefois, l’examen psychocriminologique suggère également l’existence d’un décalage possible entre les récits livrés au groupe de pairs et la réalité des conduites de Sophie : certaines expériences semblent avoir été enjolivées pour se donner une image plus téméraire, plus audacieuse. Dès lors, l’enjeu analytique ne réside pas seulement dans l’accumulation d’informations factuelles, mais aussi dans l’appréhension des écarts entre les différentes représentations sociales de la victime afin de cerner, au plus près, la dynamique identitaire à l’œuvre.

L’analyse victimologique

L’analyse victimologique, dans le cadre de l’enquête criminelle, est l’étude de la victime permettant de déduire les circonstances de sa sélection par l’auteur et la dynamique du crime. À l’OCRVP, cette analyse est réalisée par les psychologues de l’Unité d’analyse comportementale psychocriminologique.

Cependant, cette discipline a longtemps occupé une place secondaire au profit du profilage criminel, focalisé quasi exclusivement sur le criminel recherché. Le profilage s’est, en effet, historiquement construit à partir de l’analyse des traces comportementales laissées sur la scène de crime (mode opératoire, signature, mise en scène), à partir desquelles les enquêteurs tentaient d’inférer les caractéristiques du suspect.

Pourtant, les travaux de criminologues spécialisés dans l’analyse comportementale, comme Wayne Petherick ou Brent Turvey, soulignent le rôle central de la connaissance de la victime dans la compréhension du processus criminel. C’est en croisant l’analyse victimologique et le profilage criminel du suspect que l’on peut éclairer trois aspects essentiels de l’enquête : le contexte du crime, les liens éventuels entre auteur et victime, et les pistes d’investigation à privilégier.

Le lieu dans lequel se trouvait la victime, sa vulnérabilité et sa capacité à se défendre donnent des indices sur la façon dont le meurtrier a agi. Celui-ci choisit souvent sa victime en fonction de ce qu’elle lui permet de réaliser : satisfaire des fantasmes, répondre à ses pulsions ou simplement profiter d’une opportunité donnée. L’analyse victimologique, articulée aux éléments objectivés sur la scène de crime, permet ainsi d’inférer le mode d’approche, le mode d’attaque, les risques assumés et, dans une certaine mesure, le mobile.

L’analyse victimologique du meurtre de Sophie éclaire plusieurs traits du comportement de l’auteur. L’adolescente n’ouvrait pas la porte aux inconnus, suggérant une approche par ruse mobilisant certaines compétences sociales. Le crime survient alors qu’elle est seule à son domicile, dans le cadre d’une activité routinière, laissant penser à un repérage préalable et à une capacité d’anticipation.

Son caractère « calme », sa petite corpulence et ses faibles capacités de résistance physique indiquent de la part de l’agresseur une violence disproportionnée et une perte de contrôle émotionnel, suggérant un auteur colérique et impulsif. L’autopsie révèle également que Sophie n’a pas été violée, ce qui nous oriente vers un mobile non sexuel. Enfin, le corps n’a pas été déplacé et la scène n’a fait l’objet d’aucune mise en scène, ce qui laisse penser à un départ précipité.

Affaire à suivre

La reprise du dossier par les enquêteurs de l’OCRVP ouvrira la voie à l’exploration de nouvelles hypothèses, notamment par la réaudition des témoins de l’époque. Leur mémoire sera-t-elle altérée par les années ? Ou le temps deviendra-t-il un allié ?

Certains dossiers traités au sein de l’OCRVP enseignent que les années passées peuvent transformer les dynamiques psychologiques et relationnelles des témoins. L’éloignement émotionnel, la maturation individuelle ou la reconfiguration des liens interpersonnels sont susceptibles de lever d’anciennes inhibitions et de délier certains secrets.

Ces remaniements psychiques favorisent parfois l’émergence d’éléments demeurés tus au moment des faits : un terrain d’analyse privilégié pour les psychocriminologues.


Créé en 2023, le Centre de recherche de la police nationale pilote la recherche appliquée au sein de la police nationale. Il coordonne l’activité des opérateurs scientifiques pour développer des connaissances, des outils et des méthodes au service de l’action opérationnelle et stratégique.

The Conversation

Magalie Sabot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Cold case » : Comprendre le profil de la victime pour retrouver le meurtrier – https://theconversation.com/cold-case-comprendre-le-profil-de-la-victime-pour-retrouver-le-meurtrier-277144

Comment manger un éléphant : des fossiles en Tanzanie révèlent les premiers dépeçages d’éléphants

Source: The Conversation – in French – By Manuel Domínguez-Rodrigo, Professor of Anthropology, Rice University

Carcasse d’un éléphant d’Afrique adulte. By Geraldshields11 – Own work, CC BY-SA 4.0, , CC BY-SA

Imaginez une créature faisant près de deux fois la taille d’un éléphant d’Afrique moderne (qui peut peser jusqu’à 6 000 kg. Il s’agissait d’Elephas (Paleoxodon) recki, un titan préhistorique qui parcourait les terres de l’actuelle Tanzanie il y a près de deux millions d’années. Imaginez maintenant un groupe de nos ancêtres debout devant sa carcasse, puis en train de la dépecer et de la manger.

Depuis des décennies, les archéologues débattent de la date à laquelle les hominidés, ancêtres de l’homme, ont commencé à se nourrir de mégafaune – des animaux pesant plus de 1 000 kg.

Dans une nouvelle étude, notre équipe d’archéologues, qui étudie l’évolution des premiers humains en Afrique, a identifié l’un des tout premiers cas de dépeçage d’éléphant.

Cette découverte a eu lieu dans la gorge d’Olduvai en Tanzanie. Il s’agit d’un site célèbre qui abrite quelques-uns des restes les plus anciens et les mieux préservés de nos ancêtres humains. Datant d’il y a 1,80 million d’années, cette découverte sur le site connu sous le nom d’EAK révèle que nos ancêtres interagissaient avec la mégafaune bien plus tôt qu’on ne le pensait auparavant (l’estimation précédente pour Olduvai était d’environ 1,5 million d’années) et de manière plus sophistiquée.

Cette découverte suggère que les hominidés (très probablement l’Homo erectus) vivaient peut-être en grands groupes sociaux à cette époque, sans doute parce que leur cerveau se développait et exigeait une alimentation plus calorique et riche en acides gras.

Les « preuves irréfutables »

L’une des raisons pour lesquelles notre régime alimentaire ancestral fait l’objet de débats est qu’il n’est pas facile de trouver des preuves de la quantité de nourriture animale que les premiers humains consommaient et de la manière dont ils se la procuraient.

En archéologie traditionnelle, la « preuve irréfutable » de la découpe (le découpage des carcasses) est une marque de coupe laissée sur un os par un outil en pierre. Cependant, lorsqu’il s’agit de grands animaux comme les éléphants, ces marques sont difficiles à trouver. La peau d’un éléphant mesure plusieurs centimètres d’épaisseur, et sa masse musculaire est si importante qu’un outil de dépeçage pourrait ne jamais toucher l’os.

De plus, des millions d’années d’enfouissement peuvent altérer la surface de l’os, effaçant toute trace subtile. Et si un os est déposé dans un sédiment abrasif, le piétinement d’autres animaux peut générer sur les os des marques qui ressemblent à des traces de coupe.

Sur le site EAK, nous avons trouvé le squelette partiel d’un seul individu d’Elephas recki au même endroit que des outils en pierre oldowayens.
Mais pour prouver qu’il ne s’agissait pas simplement d’une mort naturelle ou de l’œuvre de charognards, nous ne pouvions pas nous fier aux marques sur les os. Nous nous sommes donc tournés vers un nouveau type d’enquête : la taphonomie spatiale. Il s’agit de l’étude de la répartition spatiale des artefacts en pierre et des os sur un même site. Nous nous sommes également appuyés sur des preuves plus directes : les os de ces éléphants fossilisés qui avaient été fracturés alors qu’ils étaient encore frais (« fractures vertes »).

La géométrie d’une carcasse

Pour résoudre ce mystère vieux de 1,8 million d’années, nous avons analysé la manière dont les os étaient dispersés sur le site. Chaque agent qui interagit avec une carcasse – qu’il s’agisse d’une troupe de lions, d’un groupe d’hyènes ou d’une bande d’humains – laisse une « empreinte spatiale » unique. Les lions et les hyènes ont tendance à traîner les os, les dispersant selon des schémas prévisibles en fonction de leur poids et de la quantité de viande qui y est attachée. Les morts naturelles, comme celle d’un éléphant dans un marécage, entraînent un « effondrement » squelettique différent, plus localisé.

En utilisant des statistiques spatiales avancées, puis en comparant le site EAK à plusieurs carcasses d’éléphants modernes que nous avons étudiées au Botswana (étude non encore publiée), nous avons constaté que la configuration spatiale à EAK était unique. Le regroupement des os et la densité des outils en pierre parmi eux ne correspondaient pas aux modèles « aléatoires » ou « induits par les charognards ». Au contraire, cela reflétait un événement de traitement ciblé et de haute intensité. La signature spatiale correspondait à celle d’un abattage par des hominidés, qui a également été documenté sur les sites d’Olduvai, datant d’environ un demi-million d’années.

Cela a été confirmé par la présence d’os longs cassés en deux, non seulement à EAK, mais aussi à plusieurs endroits du site où d’autres carcasses d’éléphants et d’hippopotames avaient été dépecées. Aujourd’hui, seuls les humains sont capables de briser la diaphyse des os longs d’éléphant ; même les hyènes tachetées, qui possèdent des mâchoires très puissantes, n’y parviennent pas.

On peut également observer des traces de ce comportement sur d’autres sites. Par exemple, un fragment d’os présentant des marques de coupe provenant d’un grand animal (probablement un hippopotame) a été documenté à El-Kherba (Algérie) et daté de 1,78 million d’années.

Ces découvertes fréquentes et répétées de multiples carcasses d’éléphants et d’hippopotames dépecées dans différents sites indiquent que les humains dépeçaient les restes de grands animaux, qu’ils aient été chassés ou récupérés.

Pourquoi un repas d’éléphant est-il important ?

Cette découverte ne concerne pas seulement un menu préhistorique ; elle concerne l’évolution du cerveau humain et de la structure sociale. Il existe une théorie de longue date en paléoanthropologie appelée « hypothèse des tissus coûteux ». Elle suggère que, à mesure que le cerveau de nos ancêtres grossissait, ils avaient besoin d’une augmentation massive de calories de haute qualité, en particulier de graisses et de protéines.

Les grands mammifères comme les éléphants sont en quelque sorte d’énormes « réservoirs » de ces calories. La transformation d’un seul éléphant fournit un apport calorique considérable, suffisant pour nourrir un groupe pendant des semaines.

Désosser un éléphant est toutefois une tâche colossale. Cela nécessite des outils en pierre tranchants et, surtout, une coopération sociale. Nos ancêtres devaient travailler ensemble pour défendre la carcasse contre des prédateurs tels que les tigres à dents de sabre et les hyènes géantes, tandis que d’autres s’employaient à extraire la viande et la moelle.

Cela suggère que, même il y a 1,8 million d’années, nos ancêtres possédaient déjà un niveau d’organisation sociale et de conscience environnementale véritablement « humaine ».

Cette découverte revêt également une autre dimension. Les humains de l’époque, à l’instar des carnivores modernes, consommaient des animaux dont la taille était proportionnelle à celle de leur propre groupe. Les petites troupes de lions mangent des gnous ; les plus grandes mangent des buffles et, dans certaines régions, même des éléphants juvéniles. Les preuves indiquant que ces premiers humains chassaient de gros animaux vont de pair avec des preuves selon lesquelles ils vivaient sur des sites beaucoup plus vastes qu’auparavant, ce qui reflète probablement la taille plus importante de leurs groupes.

La raison pour laquelle les premiers humains ont commencé à vivre en grands groupes à cette époque reste à expliquer, mais cela indique qu’ils avaient certainement besoin de plus de nourriture.

Un changement dans l’écosystème

Le site d’EAK nous renseigne également sur l’environnement. En analysant les minuscules fossiles de plantes et d’animaux microscopiques trouvés dans les mêmes couches de sol, nous avons reconstitué un paysage qui était en train de passer d’une rive d’un lac luxuriante et boisée à une savane plus ouverte et herbeuse. Nos ancêtres consommaient déjà du petit gibier.

Des preuves indiquent qu’il y a deux millions d’années, ils chassaient des animaux de petite et moyenne taille (comme des gazelles et des cobes à croissant). Un peu plus tôt, ils avaient commencé à utiliser la technologie (des outils en pierre) pour contourner leurs limites biologiques.

Les preuves issues de la gorge d’Olduvai montrent que nos ancêtres étaient remarquablement adaptables, capables de prospérer dans des climats changeants en développant de nouveaux comportements.

Lorsque nous observons la disposition spatiale de ces restes anciens, nous ne regardons pas seulement les os d’un éléphant disparu. Nous observons les traces d’un moment charnière de notre propre histoire – lorsqu’un petit groupe d’hominidés a regardé un géant et y a vu non seulement une menace, mais aussi la clé de sa survie.

The Conversation

Manuel Domínguez-Rodrigo does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Comment manger un éléphant : des fossiles en Tanzanie révèlent les premiers dépeçages d’éléphants – https://theconversation.com/comment-manger-un-elephant-des-fossiles-en-tanzanie-revelent-les-premiers-depecages-delephants-280180