L’IA arrive dans le jugement olympique. Qu’est-ce qui pourrait (bien) se passer ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Willem Standaert, Associate Professor, Université de Liège

Alors que le Comité international olympique (CIO) adopte le jugement assisté par l’intelligence artificielle, cette technologie promet une plus grande cohérence et une meilleure transparence. Pourtant, les résultats de la recherche suggèrent que la confiance, la légitimité et les valeurs culturelles comptent autant que la précision technique.


En 2024, le CIO a dévoilé son agenda olympique de l’intelligence artificielle (IA), positionnant celle-ci comme un pilier central des futurs Jeux olympiques. Cette vision a été renforcée lors du tout premier Forum olympique sur l’IA, organisé en novembre 2025, où athlètes, fédérations, partenaires technologiques et décideurs politiques ont discuté de la manière dont l’IA pourrait soutenir le jugement, la préparation des athlètes et l’expérience des fans.

Aux Jeux olympiques d’hiver de 2026 de Milan-Cortina qui démarrent vendredi 6 février, le CIO envisage d’utiliser l’IA pour soutenir le jugement en patinage artistique (épreuves individuelles et en couple, hommes et femmes), en aidant les juges à identifier précisément le nombre de rotations effectuées lors d’un saut.

Son utilisation s’étendra également à des disciplines, telles que le big air, le halfpipe et le saut à ski (des épreuves de ski et de snowboard où les athlètes enchaînent des sauts et figures aériennes), où des systèmes automatisés pourront mesurer la hauteur des sauts et les angles de décollage. À mesure que ces systèmes passent de l’expérimentation à un usage opérationnel, il devient essentiel d’examiner ce qui pourrait bien se passer… ou mal se passer.

Sports jugés et erreurs humaines

Dans les sports olympiques tels que la gymnastique et le patinage artistique, qui reposent sur des panels de juges humains, l’IA est de plus en plus présentée par les fédérations internationales et les instances sportives comme une solution aux problèmes de biais, d’incohérence et de manque de transparence. En effet, les juges doivent évaluer des mouvements complexes réalisés en une fraction de seconde, souvent depuis des angles de vue limités, et ce pendant plusieurs heures consécutives.

Les analyses post-compétition montrent que les erreurs involontaires et les divergences entre juges ne sont pas des exceptions. Cela s’est à nouveau matérialisé en 2024, lorsqu’une erreur de jugement impliquant la gymnaste américaine Jordan Chiles lors des Jeux olympiques de Paris a déclenché une vive polémique. En finale du sol, Chiles avait initialement reçu une note qui la plaçait à la quatrième place. Son entraîneur a alors introduit une réclamation, estimant qu’un élément technique n’avait pas été correctement pris en compte dans la note de difficulté. Après réexamen, la note a été augmentée de 0,1 point, permettant à Chiles d’accéder provisoirement à la médaille de bronze. Cette décision a toutefois été contestée par la délégation roumaine, qui a fait valoir que la réclamation américaine avait été déposée hors délai, dépassant de quatre secondes la fenêtre réglementaire d’une minute. L’épisode a mis en lumière la complexité des règles, la difficulté pour le public de suivre la logique des décisions, et la fragilité de la confiance accordée aux panels de juges humains.

Par ailleurs, des cas de fraude ont également été observés : on se souvient notamment du scandale de jugement en patinage artistique lors des Jeux olympiques d’hiver de Salt Lake City en 2002. À l’issue de l’épreuve en couple, des accusations ont révélé qu’une juge aurait favorisé un duo en échange d’un soutien promis dans une autre compétition, mettant au jour des pratiques d’échanges de votes au sein du panel de juges. C’est précisément en réponse à ce type d’incidents que des systèmes d’IA ont été développés, notamment par Fujitsu en collaboration avec la Fédération internationale de gymnastique.

Ce que l’IA peut (et ne peut pas) corriger dans le jugement

Nos recherches sur le jugement assisté par l’IA en gymnastique artistique montrent que la question ne se résume pas à savoir si les algorithmes sont plus précis que les humains. Les erreurs de jugement proviennent souvent des limites de la perception humaine, ainsi que de la vitesse et de la complexité des performances de haut niveau, ce qui rend l’IA attrayante. Cependant, notre étude impliquant juges, gymnastes, entraîneurs, fédérations, fournisseurs de technologies et fans met en lumière une série de tensions.

L’IA peut être trop exacte, évaluant les routines avec un niveau de précision qui dépasse ce que les corps humains peuvent réalistement exécuter. Par exemple, là où un juge humain apprécie visuellement si une position est correctement tenue, un système d’IA peut détecter qu’un angle de jambe ou de bras s’écarte de quelques degrés seulement de la position idéale, pénalisant une athlète pour une imperfection imperceptible à l’œil nu. Si l’IA est souvent présentée comme objective, de nouveaux biais peuvent émerger à travers la conception et la mise en œuvre des systèmes. Par exemple, un algorithme entraîné principalement sur des performances masculines ou sur des styles dominants peut pénaliser involontairement certaines morphologies. En outre, l’IA peine à prendre en compte l’expression artistique et les émotions, des éléments considérés comme centraux dans des sports tels que la gymnastique et le patinage artistique. Enfin, si l’IA promet une plus grande cohérence, son maintien exige une supervision humaine continue afin d’adapter les règles et les systèmes à l’évolution des disciplines.

Les sports d’action ont une autre logique

Nos recherches montrent que ces préoccupations sont encore plus marquées dans les sports d’action comme le snowboard et le ski freestyle. Beaucoup de ces disciplines ont été ajoutées au programme olympique afin de moderniser les Jeux et d’attirer un public plus jeune. Pourtant, des chercheurs avertissent que l’inclusion olympique peut accélérer la commercialisation et la standardisation, au détriment de la créativité et de l’identité de ces sports.

Un moment emblématique remonte à 2006, lorsque la snowboardeuse américaine Lindsey Jacobellis a perdu la médaille d’or olympique après avoir effectué un geste acrobatique consistant à saisir sa planche en plein saut en plein saut alors qu’elle menait la finale de snowboard cross. Ce geste, célébré dans la culture de son sport, a entraîné une chute qui lui a coûté la médaille d’or.

Les essais de jugement par IA aux X Games

Le jugement assisté par l’IA ajoute de nouvelles couches à cette tension. Des travaux antérieurs sur le halfpipe en snowboard avaient déjà montré comment les critères de jugement peuvent, avec le temps, remodeler subtilement les styles de performance. Contrairement à d’autres sports jugés, les sports d’action accordent une importance particulière au style et à la prise de risque, des éléments particulièrement difficiles à formaliser algorithmiquement.

Pourtant, l’IA a déjà été testée lors des X Games 2025, notamment pendant les compétitions de snowboard SuperPipe, une version de grande taille du halfpipe, avec des parois plus hautes permettant des sauts plus amples et plus techniques. Des caméras vidéo ont suivi les mouvements de chaque athlète, tandis que l’IA analysait les images afin de produire une note de performance indépendante. Ce système était testé en parallèle du jugement humain, les juges continuant à attribuer les résultats officiels et les médailles.

Cet essai n’a toutefois pas modifié les résultats officiels, et aucune comparaison publique n’a été communiquée quant à l’alignement entre les notes produites par l’IA et celles des juges humains. Néanmoins, les réactions ont été très contrastées : certains acteurs saluent une plus grande cohérence et transparence, tandis que d’autres ont averti que les systèmes d’IA ne sauraient pas quoi faire lorsqu’un athlète introduit une nouvelle figure – souvent très appréciée des juges humains et du public.

Au-delà du jugement : entraînement, performance et expérience des fans

L’influence de l’IA dépasse largement le seul cadre du jugement. À l’entraînement, le suivi des mouvements et l’analyse de la performance orientent de plus en plus le développement technique et la prévention des blessures, façonnant la manière dont les athlètes se préparent à la compétition. Parallèlement, l’IA transforme l’expérience des fans grâce à des ralentis enrichis, des visualisations biomécaniques et des explications en temps réel des performances.

Ces outils promettent davantage de transparence, mais ils cadrent aussi la manière dont les performances sont interprétées, avec davantage de « storytelling » autour de ce qui peut être mesuré, visualisé et comparé.

À quel prix ?

L’Agenda olympique de l’IA reflète l’ambition de rendre le sport plus juste, plus transparent et plus engageant. Toutefois, à mesure que l’IA s’intègre au jugement, à l’entraînement et à l’expérience des fans, elle joue aussi un rôle discret mais puissant dans la définition de ce qui constitue l’excellence. Si les juges d’élite sont progressivement remplacés ou marginalisés, les effets pourraient se répercuter à tous les niveaux : formation des juges, développement des athlètes et évolutions des sports eux-mêmes.

Le défi auquel sont confrontés les sports du programme olympique n’est donc pas seulement technologique ; il est institutionnel et culturel. Comment éviter que l’IA ne vide de leur substance les valeurs qui donnent à chaque sport son sens ?

The Conversation

Willem Standaert ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’IA arrive dans le jugement olympique. Qu’est-ce qui pourrait (bien) se passer ? – https://theconversation.com/lia-arrive-dans-le-jugement-olympique-quest-ce-qui-pourrait-bien-se-passer-272405

Quel type de télétravailleur êtes-vous ? Quand les maths éclairent votre profil

Source: The Conversation – France in French (2) – By Niousha Shahidi, Full professor, data analysis, EDC Paris Business School

Chaque jour, sans même y penser, nous classons les choses : ranger les livres de la bibliothèque selon le genre, classer les e-mails… Mais comment classer des éléments quand on ne dispose pas d’une classification existante ? Les mathématiques peuvent répondre à ce type de questions. Ici, une illustration sur le télétravail.


Dans le cadre du télétravail, nous nous sommes posé la question de savoir si les télétravailleurs peuvent être regroupés en fonction de leur perception de l’autonomie et du contrôle organisationnel.

Ceci nous a permis de justifier mathématiquement que deux grandes classes de télétravailleurs existent, et que leur vision du télétravail diffère. Ceci peut permettre aux managers et aux services de ressources humaines d’adapter le management de chacun en fonction de son profil.

Classer, c’est mesurer la similarité

Nous avons considéré 159 télétravailleurs. Pour classer les individus, il faut d’abord mesurer à quel point ils se ressemblent. Pour cela on identifie des « profils type » à partir de l’évaluation de « construits », qui sont des ensembles de critères qui traitent le même sujet.

Dans notre étude, les construits principaux sont le contrôle et l’autonomie. On évalue ces deux construits grâce à plusieurs questions posées aux télétravailleurs, par exemple « J’ai l’impression d’être constamment surveillé·e par l’utilisation de la technologie à la maison ». Ceux-ci donnent leur réponse sur une échelle en 5 points (de 1-pas du tout d’accord à 5-tout à fait d’accord).

Ensuite, chaque télétravailleur est représenté par une ligne de données : ce sont les réponses du télétravailleur dans l’ordre des critères. Par exemple pour le collaborateur 1, on peut voir les réponses (3, 1, 3, 2…), voir figure.

tableau
Extrait des réponses des différents collaborateurs en fonction des critères choisis.
Données de Diard et al. (2025), Fourni par l’auteur

Pour regrouper les télétravailleurs, il faut d’abord mesurer à quel point ils se ressemblent. Pour cela, on mesure la distance entre les profils (en utilisant des distances euclidiennes). Cette notion de distance est très importante, car c’est elle qui quantifie la similitude entre deux télétravailleurs. Plus deux profils sont proches, plus ils auront vocation à être dans la même classe.

Si on considère autant de classes que de personnes, la séparation est parfaite mais le résultat est sans intérêt. L’enjeu est donc double : avoir un nombre raisonnable de classes distinctes tel que, dans chaque classe, les individus soient suffisamment semblables.




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Combien de classes choisir ?

Nous avons utilisé la méthode de classification ascendante hiérarchique, qui consiste à regrouper les individus les plus semblables possibles dans une même classe tandis que les classes restent dissemblables.

Plus précisément, au début, chaque télétravailleur est traité comme une classe et on essaie de regrouper deux ou plusieurs classes de manière appropriée pour former une nouvelle classe. On continue ainsi « jusqu’à obtenir la classe tout entière, c’est-à-dire l’échantillon total ». L’arbre aussi obtenu (dendrogramme) peut être coupé à différents niveaux.

Une question importante se pose alors : comment choisir le nombre de classes ? Il existe plusieurs méthodes. Par exemple, la méthode du coude : le point où la courbe (variance intra-classe en fonction du nombre de classes) « fait un coude » correspond au nombre de classes à retenir. Cela signifie que si « on ajoute une classe de plus, on gagne peu en précision ». Dans notre étude, le nombre de classes retenu est deux.

Afin d’améliorer notre classification, nous poursuivons avec une méthode de classification non hiérarchique (k-means) qui répartit à nouveau les télétravailleurs dans deux classes (mais ceux-ci sont légèrement différents) tout en minimisant la distance aux « centres » de classes (scores moyens des critères de chaque classe trouvés précédemment).

Nous découvrons alors deux classes de télétravailleurs mieux répartis : les « satellites-autonomes » et les « dépendants-contrôlés ».

La classification au service du manager

Une fois la classification trouvée, on s’intéresse alors à analyser les scores moyens par rapport aux autres construits du modèle, en l’occurrence l’expérience du télétravailleur. Les « satellites autonomes » ont une vision globalement plus positive de leur travail que les « dépendants contrôlés » et estiment que leurs conditions de travail se sont améliorées depuis la mise en place du télétravail.

Il existe bien sûr des limites à notre étude : il faudra en tester la robustesse, répéter l’analyse avec des sous-échantillons ou d’autres échantillons de télétravailleurs et encore tester plusieurs méthodes de classification. Une nouvelle enquête pourra montrer si le nombre ou la nature des classes que nous avons trouvées évolue. Mais il est important de noter que ce résultat (deux profils de télétravailleurs) est le fruit d’une démarche mathématique et statistique rigoureuse, qui complète les études antérieures qualitatives.

La classification est un outil bien connu en matière de gestion des ressources humaines. Par exemple, elle consiste à « peser » le poste et le positionner dans une grille prédéfinie en comparant son profil aux caractéristiques de quelques postes repères. Chaque convention collective dispose d’une grille de classification. C’est la loi du 23 décembre 1946 et les arrêtés Parodi-Croizat du 11 avril 1946 qui avaient ouvert la voie de la classification des ouvriers en sept échelons.

À l’aide des mathématiques, notre classification montre que le télétravail ne peut pas être géré comme un dispositif unique. Chaque profil correspond à des besoins et à des dynamiques organisationnelles spécifiques. Savoir qu’il existe deux profils majoritaires permet de proposer des actions différenciantes dans l’accompagnement des télétravailleurs.

Les mathématiques sont ici un outil au service du manager et aident à voir des structures invisibles dans un ensemble complexe de données. Il s’agit d’un outil d’aide à la décision.

The Conversation

Rien à déclarer

Caroline Diard et Niousha Shahidi ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Quel type de télétravailleur êtes-vous ? Quand les maths éclairent votre profil – https://theconversation.com/quel-type-de-teletravailleur-etes-vous-quand-les-maths-eclairent-votre-profil-273399

L’UE face aux impérialismes de Pékin, de Moscou et de Washington

Source: The Conversation – France in French (3) – By Jean-Pierre Darnis, Full professor at the University of Côte d’Azur, director of the master’s programme in “France-Italy Relations”. Associate fellow at the Foundation for Strategic Research (FRS, Paris) and adjunct professor at LUISS University (Rome), Université Côte d’Azur

La Chine poursuit sans cesse son ascension, la Russie livre une guerre meurtrière sur le territoire européen et les États-Unis de Donald Trump affichent ouvertement leur mépris à l’égard de l’Union européenne. Et pourtant, celle-ci offre une capacité de résistance remarquable, ce qui confère une force spécifique à son modèle démocratique.


Dans le contexte international actuel, les analyses qui décrivent un triomphe de l’impérialisme dont l’Europe serait fatalement la victime font florès. La guerre en Ukraine et les opérations coup-de-poing de Donald Trump auraient consacré le retour de la force comme pivot des relations internationales, un instrument dont l’Union européenne (UE) serait dépourvue. L’UE ferait face à un dilemme : soit elle devient elle aussi une puissance, soit elle est vouée à disparaître.

Cette représentation se base sur une lecture classique des relations internationales qui décrit la réalité du monde comme un état d’anarchie interétatique. Or cette projection réaliste, souvent critiquée car susceptible d’engendrer des effets négatifs, est parfois prolongée au point de proclamer l’inutilité fondamentale d’une UE déclinante qui devrait s’effacer pour laisser place aux États-nations susceptibles de faire un choix de camp – une description que l’on retrouve dans la récente Stratégie de défense nationale américaine où l’UE est souvent vilipendée.

Il convient cependant de questionner ces différents éléments.

Bien évaluer les dangers chinois et russe

Cette vision sombre qui semble faire le constat fataliste que la force l’a définitivement emporté sur le droit a pour premier défaut d’alimenter la propagande des acteurs qui estiment que l’existence de l’Union européenne n’a guère de sens du fait de sa prétendue impuissance. De tels propos étaient déjà depuis longtemps exprimés de façon récurrente par le pouvoir russe ; ils le sont désormais également par celui des États-Unis.

Ensuite, il faut revenir sur la représentation actuelle d’un monde dominé par les puissances impérialistes. Les États-Unis, la Chine et la Russie seraient les trois États impériaux qui chercheraient à établir des sphères de puissance, une vision géographique porteuse d’un déterminisme négatif pour l’Europe. Or il faut insister sur les différences fondamentales qui existent entre ces différentes entités.

La Chine apparaît comme concentrée avant tout sur les aspects économiques et technologiques de la puissance, qui doivent lui permettre de maintenir les gains qu’elle tire des échanges globaux. Il s’agit certainement d’une recherche de maximisation de ses propres intérêts mais dont la portée et les finalités restent discutées par les spécialistes. D’un point de vue européen, la relation avec Pékin est certes problématique mais semble gérable par les instruments classiques de l’Union. Très justement méfiante à l’égard d’un régime politique chinois totalitaire qui exprime de façon ouverte son néo-impérialisme, l’UE a jusqu’ici suivi les États-Unis sur la voie d’une politique d’endiguement. Le cycle actuel de distanciation transatlantique pourrait remettre en cause de façon partielle cet agenda, alors que les Européens se doivent de diminuer leur dépendance à l’égard des États-Unis.

Le cas russe est différent : nous avons ici une claire manifestation d’impérialisme militaire classique dans lequel une vision historique et idéologique sous-tend les velléités de conquête territoriale. Malgré leurs faiblesses et un système institutionnel peu efficace en matière de mise en œuvre de la force, les Européens n’ont pas failli dans leur soutien à l’effort militaire ukrainien, au-delà de la condamnation politique de l’agression russe. L’Ukraine, qui se bat pour maintenir un destin autonome et européen, a réussi à contenir l’armée russe.

L’impérialisme du Kremlin peut continuer à nourrir des conflits et demander des efforts ultérieurs en matière de réarmement voire de combats, et ce d’autant plus si la garantie de sécurité américaine disparaît, mais il est aussi très clair que les Européens ne veulent pas passer sous la coupe de la Russie et n’entendent pas non plus céder des territoires. Il s’agit donc d’un problème important et douloureux mais dont l’analyse reste nette : l’Union européenne n’est pas un ventre mou qui serait à prendre par les armées du Kremlin.

La vision de l’impérialisme chinois et de l’impérialisme russe comme facteurs qui pourraient atomiser l’UE doit donc être relativisée. Il ne s’agit pas de nier la réalité des dangers et défis liés à ces deux contextes, mais de rappeler que l’Union reste en capacité de gestion.

Le cas spécifique de l’administration Trump

Le troisième impérialisme, celui des États-Unis, apparaît comme plus problématique. Tout d’abord les velléités d’annexion du Groenland constituent un scénario original de conquête territoriale aux dépens de l’UE, en menaçant la souveraineté du Danemark. Plus globalement, la dégradation du respect du droit international de la part des États-Unis vient potentiellement remettre en question l’alliance transatlantique, qui se basait sur une acceptation de l’hégémonie américaine de la part des Européens en échange non seulement d’une protection militaire incarnée par l’OTAN mais également d’un consensus sur la défense des valeurs de liberté.

L’adoption des logiques de la puissance par la seconde présidence Trump vient rompre cet accord tacite. Les Européens doivent désormais gérer une phase délicate, celle d’un découplage avec les États-Unis, en évitant que cela ne dégénère en conflit. En d’autres termes, le rapport entre Union européenne et États-Unis, s’il est ramené à un simple calcul d’intérêts de type réaliste, perd une dimension essentielle, celle d’une convergence politique et idéologique qui, depuis la Déclaration d’indépendance américaine de 1776, constituait le fondement de la relation, un soubassement nécessaire pour les échanges de biens et de services, en particulier pour les données.

L’administration Trump commet l’erreur de croire que la suprématie provenait de la puissance, qu’elle soit militaire, économique ou technologique. En réalité, l’alliance est nettement plus productive que la domination et cette rupture entraînera probablement un affaiblissement de l’attractivité, et donc de la puissance, américaine, ce qui pourrait par ailleurs accroître les tensions internes et externes. Il suffit par exemple de penser aux conséquences potentielles d’une baisse de l’immigration hautement qualifiée sur une économie américaine essentiellement basée sur la capacité d’innovation technologique.

L’Arlésienne de l’Europe-puissance

L’une des caractéristiques principales de l’UE réside dans sa solidité : on a constaté au travers des crises que l’UE était capable non seulement de résister à un contexte négatif (crises financières, Covid) mais également de se renforcer.

L’UE est un millefeuille institutionnel souvent difficile à lire. Ce dispositif mixte, à la fois intergouvernemental et fédéral, fait preuve d’une remarquable résistance car il est le fruit d’une série de compromis qui, une fois adoptés, restent ancrés dans la vie politique européenne. Il est donc particulièrement difficile de défaire ce qui a été fait au sein de l’Union, comme illustré par le Brexit. De plus, le modèle institutionnel alambiqué de l’Union – le processus démocratique mixte entre Parlement, Conseil et Commission – renforce les institutions, ce qui constitue aussi une source de résistance face aux pressions externes.

L’UE s’est construite comme une non-puissance, une création politique qui a mis au centre de son projet l’extension des marchés et la croissance : les fonctions militaires sont depuis le début de l’intégration jalousement conservées par les États membres. Ce refus d’une Europe-puissance traduit l’une des caractéristiques fondamentales de l’Union, celle d’être née comme entité politique de remédiation qui permette de tourner la page des très meurtriers conflits intra-européens, objectif désormais acquis.

Il convient donc aujourd’hui de ne pas l’oublier lorsqu’on réclame une montée en puissance d’une série d’institutions qui n’ont pas été programmées pour cela. Les différentes souverainetés nationales expriment des traditions divergentes en termes d’emploi des forces armées : il apparaît donc politiquement difficile de mettre en place une armée européenne, alors que des coalitions à géométrie variable, déjà en place dans le cas du potentiel dispositif de garantie de sécurité de l’Ukraine ou bien lorsqu’il s’agit d’envoyer des soldats au Groenland en soutien du Danemark, permettent d’envisager une montée en puissance des appareils militaires au niveau européen, ce qui illustre bien que les États membres ne sont pas dénués d’instruments.

Ici encore, il convient de ne pas appliquer une lecture simpliste de la puissance européenne, selon laquelle l’impossibilité d’organiser un monopole collectif unique de la force au niveau européen signifierait la fin de l’Union elle-même. L’Union est en train de montrer que, lorsqu’elle est contrainte par une pression extérieure, elle trouve les ressources communes pour résister.

L’Union européenne illustre le paradoxe d’une croissance institutionnelle qui ne peut être appréhendée en suivant les critères classiques des États et tire sa force d’un processus original à la fois d’extension territoriale (les différents élargissements) et de création de souverainetés européennes qui viennent renforcer celles nationales, le tout au service d’un compromis social-démocrate qui reste un modèle.

L’UE, pôle d’attraction face aux impérialismes ?

Il existe donc une sous-évaluation intrinsèque de l’Union, une représentation de faiblesse qui est amplifiée par les descriptions trop géopolitiques du globe. L’UE n’est pas faible, même si elle n’est pas une puissance, et constitue un remarquable compromis de souveraineté démocratique et de progrès.

Le contexte global actuel n’en reste pas moins particulièrement difficile et menaçant, et ce d’autant que le jeu international est troublé par les actions à l’emporte-pièce de la présidence américaine. Lors du récent forum de Davos, le premier ministre canadien Mark Carney a évoqué une vision de pôle démocratique capable de résister aux empires. C’est certainement dans ce sillage d’une association avec des pays comme le Royaume-Uni et le Canada que doit s’inscrire la stratégie de résistance d’une Union qui peut avoir l’ambition nécessaire de rester organisée autour de l’État de droit, face aux périls impérialistes. Ce qui doit être un facteur non seulement de compétitivité, mais aussi d’espoir pour ceux qui, par exemple aux États-Unis, luttent pour le maintien de la démocratie.

The Conversation

Jean-Pierre Darnis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’UE face aux impérialismes de Pékin, de Moscou et de Washington – https://theconversation.com/lue-face-aux-imperialismes-de-pekin-de-moscou-et-de-washington-274236

« Pays développés » et « pays en développement » : des notions caduques ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Thomas Melonio, Directeur exécutif « Innovation, stratégie et recherche », Agence Française de Développement (AFD)

Thomas Melonio, chef économiste et directeur exécutif à l’Agence française de développement (AFD), a récemment publié avec Rémy Rioux, directeur général de l’AFD, et Jean-David Naudet, chargé de recherche au sein de cette même organisation, Au-delà de la « dichotomanie » (2025), une étude qui interroge la pertinence de deux notions centrales de l’aide publique au développement : celles de « pays développés » et de « pays en développement ».

Cette manière de classer les pays structure encore aujourd’hui notre compréhension des inégalités mondiales, de l’aide internationale et des grandes politiques globales. Mais est-elle encore justifiée à l’heure où les trajectoires économiques, sociales et politiques des pays sont de plus en plus diverses et imbriquées ? Entretien.


The Conversation : Pouvez-vous revenir sur l’histoire de la dichotomie « pays en développement/pays développés » ?

Thomas Melonio : Ces notions apparaissent vers la fin des années 1950 et le début des années 1960, au moment où se structure la politique de solidarité internationale et de développement. Dans les années précédentes, celles de l’immédiat après-guerre, les grandes institutions internationales, dites de Bretton Woods, c’est-à-dire le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, avaient fait leur apparition ; mais elles aidaient prioritairement les pays déjà développés. Historiquement, le premier bénéficiaire d’un prêt de la Banque mondiale, c’est la France !

Un petit peu plus tard, au milieu des Trente Glorieuses, période de croissance rapide notamment en Europe, mais aussi au Japon, s’impose cette distinction entre deux groupes de pays – une distinction qui va donner naissance à un certain nombre de politiques publiques. Il est vrai que, à cette époque, il y a, schématiquement un groupe de pays riches, un groupe de pays pauvres… et pas beaucoup de pays au milieu. Dès lors, il apparaît assez logique d’organiser des transferts – un peu comme on peut le faire au sein de l’Union européenne ou bien, à l’intérieur de la France, entre régions.

Certes, il y a toujours eu une catégorie de pays en transition, notamment le bloc soviétique qui était en quelque sorte à l’extérieur de l’un comme de l’autre de ces deux groupes, et qu’on ne savait pas bien comment classifier dans cette nomenclature. Mais ce bloc était isolé géopolitiquement ; dès lors, ce n’était pas déterminant pour les politiques mondiales de développement.

La politique commerciale et, plus tardivement, la politique climatique seront donc édifiées autour de cette distinction entre pays développés et pays en développement. On le retrouve à l’OMC, où des mesures plus favorables ont été obtenues par des pays dits en développement – et il y a peu, c’était encore le casde la Chine, qui vient tout récemment de renoncer à ce statut privilégié.

Aujourd’hui, ces notions sont-elles encore d’actualité ?

T. M. : Les catégories anciennes ont vieilli, c’est certain. Mais l’idée de solidarité ou d’action humaniste internationale reste plus que jamais d’actualité. La question est de savoir dans quels pays cette action de solidarité humaniste doit s’appliquer. À mon sens, aujourd’hui, elle doit essentiellement être dirigée vers les pays les moins avancés (PMA), c’est-à-dire les pays les plus pauvres et les plus vulnérables, qui sont au nombre de 45. Les autres pays dits émergents doivent continuer de faire l’objet d’opérations de coopération internationale, mais cette coopération ne relève ni du vocable ni des instruments financiers de l’aide publique au développement.

Le concept de « Sud global », qui s’est imposé ces dernières années, reflète-t-il une vraie unité ?

T. M. : Je vois une très grande hétérogénéité parmi les pays que l’on associe au « Sud global » ; dès lors, j’ai du mal à y trouver une forte substance. Pour autant, il est difficile de contester la capacité ou la volonté d’un pays de s’auto-définir comme il le souhaite. Pour un pays donné, dire que l’on relève du Sud global, c’est une démarche assez politique. Mais quand bien même on la trouve insuffisamment substantielle, elle a sa réalité du fait même de sa propre déclamation. Deuxième chose : si on devait trouver une substance concrète dans le Sud global, on peut constater qu’il y a eu la formation d’institutions financières : la Nouvelle banque de développement, qui est la banque des BRICS, la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures, créée à l’initiative de la Chine en 2016, et plus récemment la Banque de l’organisation de la sécurité de Shanghai. Il y a donc quand même déjà trois banques qui revendiquent une appartenance au Sud global, ce qui confère à cette notion une réalité.

L’apparition de ces structures témoigne d’une contestation des règles de fonctionnement de la mondialisation. Certains pays émergents, insuffisamment représentés par rapport à leur poids démographique au sein du FMI ou de la Banque mondiale, vont faire porter leurs efforts sur ces questions financières ; d’autres, parfois les mêmes, vont plutôt cibler le Conseil de sécurité des Nations unies. Pour des pays comme l’Inde ou comme le Brésil, l’objectif principal de l’affirmation du Sud global est plutôt l’obtention d’une place au sein du Conseil de sécurité. De manière générale, ce qui est commun à tous les pays du Sud global, c’est la volonté d’obtenir plus de place dans les mécanismes de décision.

N’y a-t-il pas un risque, quand on utilise toutes ces toutes ces notions – qu’il s’agisse de pays en développement, de pays développés, de Sud global, de PMA… – d’avoir une vision monolithique de chacun de ces pays pris individuellement, alors qu’ils sont tous travaillés par de très fortes inégalités sociales et économiques ?

T. M. : C’est quelque chose qu’il faut avoir à l’esprit, en effet ; mais je veux d’abord souligner que dans les PMA, la très grande majorité de la population vit dans la précarité. Certes, il y a, là aussi, des gens qui sont riches, mais même si une vaste redistribution interne était mise en place, la pauvreté serait quand même endémique. La situation est un peu différente en ce qui concerne les pays à revenu intermédiaire ; c’est souvent dans ces pays que les inégalités sont les plus fortes – je pense par exemple à l’Afrique du Sud, au Brésil, ou encore au Mexique. On observe également une progression des inégalités en Chine et en Inde.

Une fois qu’on a dit cela, se pose la question de la façon d’agir depuis l’extérieur. Il faut être lucide : un acteur extérieur, comme l’AFD, ne peut agir seul pour la réduction des inégalités dans ces grands pays. Il faut y construire des coalitions. A travers la coopération technique ou le financement, on peut contribuer à cette réduction, parce qu’on va cibler des quartiers pauvres ou des populations pauvres, via tel ou tel programme. Mais on ne va pas changer les équilibres politiques ou territoriaux dans un État. Depuis l’extérieur, on peut accompagner des dynamiques nationales, dès lors qu’il y a une volonté locale. Mais si la volonté n’est pas là, on ne crée pas un arbitrage politique totalement différent depuis l’extérieur.

Vous expliquez que c’est une erreur de toujours vouloir tout nomenclaturer ; mais est-ce que ce n’est pas quand même nécessaire pour pouvoir agir ? À trop entrer dans le détail, ne risque-t-on pas de se retrouver incapables de mettre des mots sur des réalités ? Comment éviter ces deux écueils : être trop schématique ou au contraire trop détaillé ?

T. M. : Notre article s’ouvre par une sorte de pirouette où nous disons que le monde se sépare en deux catégories : ceux qui divisent le monde en deux, et ceux qui ne le font pas. Au-delà de la plaisanterie, il y a un intérêt certain à essayer d’identifier des zones cohérentes, par exemple distinguer les pays qui ont plus de moyens de ceux qui en ont moins, ou les pays qui ont une plus forte responsabilité climatique historique de ceux qui en ont moins. En soi, il faut schématiser pour organiser les politiques publiques.

Écart de PIB par tête moyen entre les dix pays les plus riches et les dix pays les plus pauvres.
Calculs des auteurs, Fourni par l’auteur

Il y a toujours des formes de schématisation. Le problème, c’est quand cette schématisation produit du blocage, quand on fige dans le temps des catégories qui, à un moment donné, ne correspondent plus au monde réel. Par exemple, il est anormal que du côté des émetteurs de finance climat, on ne trouve ni la Chine ni les pays du Golfe, parce qu’on a fixé la liste dans les années 1990. On se retrouve aujourd’hui avec une problématique de partage du fardeau du changement climatique et avec des catégories qui sont mal définies parce que le processus de classification ne prévoyait pas son actualisation régulière.

Deuxième exemple : l’aide publique au développement (APD). En France, on se demande pourquoi une partie de notre APD est destinée à des pays comme la Chine, l’Inde ou l’Indonésie. En réalité, on ne les aide pas puisqu’on leur octroie des prêts à des taux dits « à conditions de marché », un peu comme une banque le fait avec ses clients, ce qui dégage un excédent financier. Si entre deux pays il y a un emprunt qui est dans le bénéfice de chacun, cela ne relève plus vraiment de l’APD, mais de la recherche de bénéfices mutuels. Mais formellement, on l’appelle encore aide, alors même que cela ne correspond pas à la réalité de nos relations avec ces pays. La catégorisation existante finit par rendre une politique publique trop peu lisible, peu explicable, propice aux manipulations ou à la désinformation.

Le risque, ce sont ces catégories qui sont figées dans le temps et qui, 15 ans, 20 ans, 30 ans après leur définition, produisent des effets négatifs dans le monde réel. Il faut donc régulièrement revisiter ces catégories. Sinon, on risque d’affaiblir le multilatéralisme par une mauvaise caractérisation des pays de la planète.

Avec l’administration Trump au pouvoir à Washington, l’aide internationale apparaît plus mal en point que jamais…

T. M. : Certes, mais il faut tout de même souligner qu’il y a eu une évolution. J’appelle cela Trump 2.2. Je m’explique : il y a eu Trump 2.1, c’était Elon Musk à la tête du DOGE, des coupes franches dans toutes les dépenses publiques, et notamment celles relatives à l’aide internationale. Et Trump 2.2, c’est plutôt la ligne Marco Rubio qui semble l’emporter sur la ligne Elon Musk. Marco Rubio, a notamment annoncé un programme important de coopération dans le domaine de la santé avec le Kenya. Si Washington, qui agit ouvertement au nom de la défense de ses intérêts nationaux, fait des annonces importantes sur une question comme la coopération internationale en matière de santé avec le Kenya, alors on comprend que même dans un logiciel très nationaliste, il y a quand même des familles de pensée différentes : ceux qui pensent qu’il ne faut rien, absolument rien faire à l’international, uniquement défendre ses entreprises ; et d’autres qui vont essayer de défendre d’autres formes de coopération… même si la perspective est de se protéger soi-même ou de défendre ses propres intérêts à travers des partenariats internationaux.


Propos recueillis par Grégory Rayko.

The Conversation

Thomas Melonio est directeur exécutif au sein de l’AFD et également administrateur de l’IRD.

ref. « Pays développés » et « pays en développement » : des notions caduques ? – https://theconversation.com/pays-developpes-et-pays-en-developpement-des-notions-caduques-272307

Une analyse originale de la financiarisation de la santé au Sénégal (1840-1960)

Source: The Conversation – France in French (3) – By Valéry Ridde, Directeur de recherche, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Dans la Financiarisation de la santé au Sénégal (1840-1960), aux éditions Science et bien commun (ESBC), Valéry Ridde (Institut de recherche pour le développement, IRD) livre une analyse originale des archives coloniales, de la presse et des publications scientifiques pour démontrer combien les idées libérales du financement des soins à l’œuvre dans ce pays, dans le reste de l’Afrique de l’Ouest mais aussi dans le monde, étaient déjà ancrées dans l’administration coloniale française.


À partir des années 1980, les institutions internationales ont incité les pays africains à recourir à des instruments politiques du financement de la santé inspirés d’une approche libérale. Ainsi, les malades ont été de plus en plus souvent amenés à payer pour leurs soins, les formations sanitaires ont été mises en concurrence, des ristournes et des primes ont été données aux soignant·es, des mutuelles de santé ont été lancées.

La Financiarisation de la santé au Sénégal (1840-1960), paru fin 2025, s’adresse aux historien·nes de la santé comme à toutes les personnes intéressées par la santé publique en Afrique. Dans un souci de justice épistémique et d’accès aux connaissances en langue française, ce livre est publié par les éditions Science et bien commun (ESBC) en accès libre, en différents formats et avec une écriture inclusive.

Des idées libérales du financement des soins déjà ancrées dans l’administration coloniale

Il s’agit de remonter le temps et de comprendre comment ces outils s’inscrivent dans une continuité historique. À partir du Sénégal et avec une analyse originale des archives coloniales, de la presse et des publications scientifiques, cet ouvrage montre que les idées libérales du financement des soins étaient déjà ancrées dans l’administration coloniale française. Elles étaient même présentes à l’échelle de l’Empire et confirment le manque de préoccupation pour l’accès aux soins des populations africaines et des plus pauvres.

Les défis actuels de ces instruments pour la couverture sanitaire universelle, déjà abordés dans l’ouvrage collectif Vers une couverture sanitaire universelle en 2030. Réformes en Afrique subsaharienne (ESBC, 2021), disponible en accès libre, ont donc une histoire ancienne que l’analyse met au jour pour réclamer un changement de paradigme.

Après une préface de l’historien Mor Ndao, professeur à l’Université Cheikh-Anta-Diop de Dakar, le livre est composé de six parties thématiques dont nous présentons les éléments essentiels à retenir.

Une bascule : le principe de faire payer les malades à l’hôpital est formalisé

Dans la première partie, je présente le contexte de rareté des ressources dévolues au secteur de la santé pendant la période coloniale. Non seulement les hôpitaux coloniaux sont rares et ne disposent que de peu de budget, mais ils doivent déjà réaliser des économies. À partir de 1926, s’opère un basculement budgétaire. Les dépenses des établissements de santé sont transférées aux budgets locaux de chaque colonie de l’Afrique occidentale française (AOF), ce qui exacerbe les défis de financement.

L’administration coloniale commence à formaliser le principe et la possibilité pour certaines personnes malades de payer leur hospitalisation, en même temps qu’elle recherche l’efficience de l’organisation des services. L’hospitalo-centrisme était déjà en marche, l’administration coloniale préférant, comme aujourd’hui, les grandes structures aux soins de santé primaires.

La gratuité théorique pour les indigent·es au cœur des luttes actuelles

Dans la deuxième partie, je présente les modalités de paiement des patient·es organisées dans les hôpitaux. Bien que le principe fût la gratuité des soins, les personnes malades qui en avaient les moyens ont toujours eu la possibilité de payer leur hospitalisation. Le paiement était très variable d’un hôpital à l’autre, mais il se concrétisait par des catégories d’hospitalisation reproduisant les catégories militaires, sociales et « raciales » de l’époque.

Les personnes indigentes pouvaient bénéficier d’une prise en charge gratuite, mais au prix de multiples procédures administratives pour confirmer leur statut et dans un contexte budgétaire très restreint. Ces défis n’ont jamais été résolus et sont au cœur des luttes actuelles. Les modalités de financement (retenues sur salaire, paiements des entreprises ou des individus) et leur imputation comptable ne sont pas faciles à mettre en place.

J’ai ainsi pu constater une myriade de procédures administratives pour recouvrir ces créances. Les années de retard de remboursement aux formations sanitaires des politiques de gratuité des années 2000 ou de subvention des adhésions aux mutuelles de santé au Sénégal actuellement n’ont rien à envier à l’histoire administrative coloniale.




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Des dispensaires ruraux qui renforcent les inégalités

À partir de 1905, la mise en place de l’Assistance médicale indigène (AMI) en AOF est analysée dans la troisième partie. Elle entraîne la création de dispensaires ruraux où le discours colonial présentait les soins comme étant gratuits. Pourtant, l’AMI était largement sous-financée et ne répondait pas aux besoins de la population. Mais surtout, les populations ont été sollicitées pour des paiements directs dans certaines situations.

Comme cela a été généralisé plus tard, dans les années 1980-1990, dans les pays appuyés par l’Unicef et l’Organisation mondiale de la santé (OMS), il arrivait que les malades paient les soins dans ces dispensaires, ce qui ne faisait que renforcer les inégalités constatées dans les hôpitaux. De plus, l’administration coloniale a imposé une taxe spécifique de 1930 à 1938 pour financer l’AMI, avant de l’intégrer en 1939 à l’impôt (régressif) de capitation (forfait par personne).

Dès les années 1920, l’idéologie de la performance et des primes à l’activité, mobilisée plus tard par la Banque mondiale et d’autres organisations dans les années 2000, est déjà bien en place. Des primes sont octroyées aux mamans et aux matrones (accoucheuses traditionnelles) pour soutenir la politique coloniale de natalité.

Quand le personnel médical colonial pratique aussi dans le privé

Dans la quatrième partie, j’analyse la pratique privée de la médecine alors que les salaires et les primes de « dépaysement » des médecins militaires et civil·es, venu·es de France, sont payé·es par l’administration coloniale jusqu’à l’indépendance du Sénégal en 1960. Ces primes servent souvent d’incitatifs à s’expatrier, comme c’est encore le cas aujourd’hui pour les acteurs de l’aide publique au développement.

À l’époque, face aux contraintes budgétaires, ces médecins ne sont pas en nombre suffisant. Pourtant, ces personnes ont une pratique privée au sein et en dehors des formations sanitaires publiques. L’administration coloniale va tardivement tenter de les réguler. De plus, le personnel de santé africain fait face à de multiples défis pour obtenir ce même droit. Dans les années 1950, des syndicats se plaignent alors que les mouvements sociaux augmentent.

Le personnel médical payé par l’administration coloniale obtient des ristournes (autour de 25 %) sur la vente de leurs actes médicaux aux particuliers, pratiqués en plus de leurs activités cliniques de routine (la personne malade est par exemple facturée 100 francs. Le médecin reçoit alors 25 francs de ristourne sur ce montant, le reste étant gardé par l’administration).

Ces ristournes, dont le fonctionnement perdure aujourd’hui, seront formalisées dans les années 1980, avec la généralisation du principe du recouvrement des coûts encouragé par l’OMS et l’Unicef à laquelle la France a contribué.

Actuellement, les soignants du secteur public sénégalais peuvent recevoir une ristourne de 20 % à 30 % des recettes nettes. À l’époque coloniale, l’administration publique tire aussi profit de cette pratique privée des médecins coloniaux puisqu’elle reçoit une partie des sommes payées par les patient·es. Cependant, les médecins du secteur privé (qui paient une patente) se plaignent de la concurrence déloyale des médecins (militaires et civils) payés par l’administration coloniale.

L’origine du mouvement mutualiste

La cinquième partie de mon ouvrage est consacrée au mouvement mutualiste. Durant la période coloniale, le mouvement mutualiste français (très développé en « Métropole ») s’est mobilisé pour développer les mutuelles de santé en Afrique du Nord. Bien que de nombreuses conférences aient été organisées autour de la mutualité dans les colonies, presque rien n’a été réalisé à destination des populations de l’Afrique de l’Ouest.

Cependant, les premières tentatives de mutuelles au Sénégal remontent aux années 1910. Conçues comme des instruments de la politique coloniale, ces mutuelles ne rencontrent pourtant pas de succès. Leur nombre demeure très restreint (à l’image des mutuelles communautaires relancées à partir des années 1990) et elles cherchent, avant tout, à fournir des services aux coloniaux.




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Une financiarisation de la santé à l’échelle globale

Les approches que j’ai mises au jour pour le Sénégal se retrouvent aussi ailleurs en AOF et dans les territoires de l’Empire français. La présence de la financiarisation de la santé est donc globale, y compris à cette époque. Les archives confirment qu’elle s’est développée dans de nombreux pays de la planète au cours de la période coloniale. Elle a poursuivi son emprise sur nos systèmes de santé jusqu’à maintenant, tant au Sénégal qu’en France.

Ainsi, cet ouvrage centré sur la financiarisation de la santé à l’époque coloniale au Sénégal s’inscrit en complémentarité des analyses contemporaines de sa présence et de sa permanence à l’échelle mondiale. Un détour archivistique vers d’autres territoires ayant dû subir la colonisation française, et d’autres, confirme la situation sénégalaise et donc, la diffusion des idées et des pratiques qu’il faudra évidemment préciser dans des recherches futures.

The Conversation

Valery Ridde a reçu des financements de l’ANR, la FRM, IRSC, INSERM, ECHO, OMS.

ref. Une analyse originale de la financiarisation de la santé au Sénégal (1840-1960) – https://theconversation.com/une-analyse-originale-de-la-financiarisation-de-la-sante-au-senegal-1840-1960-273770

La fresque du Bon Berger découverte à Iznik : aux origines de l’iconographie chrétienne

Source: The Conversation – in French – By Marie Chaieb, enseignant-chercheur en théologie patristique, UCLy (Lyon Catholic University)

Une rare fresque datant du IIIᵉ siècle représentant Jésus en Bon Pasteur a été mise au jour lors de la découverte d’un tombeau près d’Iznik, en Turquie. Elle nous permet de mieux saisir comment s’est formée l’iconographie symbolique des premiers chrétiens.


La région d’Iznik, l’ancienne Nicée, (Turquie) a été mise à l’honneur récemment par le voyage du pape Léon XIV. Mais elle reste sur le devant de la scène avec la découverte d’un tombeau paléochrétien du IIIᵉ siècle très bien conservé contenant cinq squelettes (dont un nourrisson). Les magnifiques fresques de ce tombeau ont d’emblée attiré l’attention et posent la question des critères artistiques choisis par les chrétiens à cette date haute, et à une période où l’Empire intensifie le rythme des persécutions.

Une riche iconographie symbolique

Des campagnes de fouilles régulières avaient déjà mis au jour dans la même région un premier tombeau daté du IVᵉ siècle, époque du concile de Nicée). Dans ce premier tombeau, les paons, symboles d’éternité, étaient mis en valeur : deux paons à la queue traînante, et deux paons faisant la roue ; dans le nouveau tombeau découvert, qui est antérieur, le « motif » principal est la figure d’un jeune homme, imberbe, portant sur ses épaules une des cinq chèvres représentées, sur un fond champêtre de hautes herbes.

Rapidement, les archéologues ont mis en relation cette fresque avec « le Bon Pasteur », une catégorie iconographique qui repose sur la désignation de Jésus comme un berger attentif à son troupeau.

Dans les Évangiles, Jésus lui-même se présente en effet sous ce vocable (cf. Jn 10, 14, « Je suis le bon berger, et je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent ») et propose à ses disciples le modèle du bon berger dans la parabole de la brebis égarée (Luc 15, 3-7).




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Comment ce motif est-il devenu un motif funéraire ?

Utiliser le motif du « bon berger » en contexte funéraire n’est pas rare : les illustrations les plus célèbres traversent les siècles et tout l’Empire, depuis le célèbre Bon Berger de la catacombe de sainte Priscille au IIᵉ siècle, jusqu’au mausolée de Galla Placidia (Ravenne, Vᵉ), en passant par des sarcophages variés tout autour du bassin méditerranéen.

Motif paisible et réconfortant, surtout lorsqu’il est rapproché du Ps 22 :

« Le Seigneur est mon berger : je ne manque de rien. Sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer. Il me mène vers les eaux tranquilles et me fait revivre »

Ce motif est employé en contexte funéraire pour symboliser la proximité du bon pasteur avec ses brebis, l’accueil du fidèle défunt auprès du Christ et le repos dans la paix ; il exprime la foi en une vie avec lui après la mort. Mais ce motif véhicule aussi un intéressant message au regard de l’insertion du christianisme dans la culture de son temps.

Un exemple d’enculturation de la foi chrétienne dans la culture antique

Effectivement, durant les quatre premiers siècles de l’expansion du christianisme, les artistes chrétiens ont créé finalement peu de motifs originaux : le motif du poisson illustre bien cette créativité à partir du mot ichtus qui signifie « poisson » en grec, dans lequel ils ont avec ingéniosité repéré les initiales en acrostiche de « Jésus-Christ, fils de Dieu Sauveur ». Puis au IVᵉ siècle, viendra le motif du chrisme associé à la fin des persécutions et encore plus tard celui de la croix.

Mais aux IIᵉ et IIIᵉ siècles, le plus souvent, les artistes chrétiens ont simplement représenté des scènes de l’Évangile (il est donc faux de dire que les chrétiens n’avaient pas le droit de représenter des images, comme on l’entend dire parfois), ou bien ont réutilisé des motifs païens existants dans lesquels ils ont perçu un lien possible avec leur foi. C’est le cas en particulier pour notre motif du Bon Pasteur.

Deux sources principales d’inspiration pouvaient les guider à propos de ce motif : les représentations d’Hermès « kriophore » d’une part, et les « tableaux » représentant Orphée charmant les animaux de sa lyre. C’est Pausanias, dans sa Description de la Grèce (9.22.1–2), qui explique le cas d’Hermès (Mercure) :

« Ce premier surnom lui fut donné, dit-on, parce qu’il détourna de la ville une maladie contagieuse, en portant un bélier autour des murs ; c’est pour cela que Calamis a fait la statue de Mercure portant un bélier sur ses épaules. »

Le motif étant déjà chargé d’une dimension de salut, les artistes chrétiens y ont perçu l’avantage d’un symbolisme en résonance avec leur foi, capable de « parler » aussi bien à un chrétien que de faire percevoir l’espérance chrétienne à un païen. Le mythe d’Orphée fait aussi écho au contexte funéraire puisque c’est après avoir perdu son épouse Eurydice qu’il se retire dans la nature sauvage, auprès des animaux. Il est le plus souvent entouré d’animaux dangereux (lions, panthères, tigres…) rendus inoffensifs par le pouvoir apaisant de sa cithare. Les artistes chrétiens y voyaient une facile convergence avec les prophéties d’une fin des temps réconciliée :

« Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble… » (Is 11, 6).

Superposer les deux images leur permettait d’« habiter » de leur foi des motifs courants mais aussi de parler à leurs contemporains à travers le langage des symboles. C’est d’ailleurs toujours le cas du paon, dans le tombeau plus tardif, voisin de celui qui nous intéresse. Symbole funéraire connu depuis les Étrusques, le paon est étroitement lié à la mort dans l’antiquité : sa chair réputée imputrescible exprime une espérance de renaissance et d’immortalité, que les chrétiens n’ont pas hésité à accueillir… alors qu’il n’y a pas de paon dans la Bible.




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En période de persécution, ce phénomène est riche de sens. Il permet de dire quelque chose du positionnement des chrétiens dans leur monde. Et du langage symbolique qu’ils partagent avec leur temps. Car il serait trop limité de conclure qu’ils s’emparent de symboles païens pour en faire des symboles chrétiens. Ces symboles sont aussi les leurs culturellement. Au-delà de la question de l’emprunt, cette utilisation des symboles d’Hermès et d’Orphée est fondée sur leur conviction que, malgré les persécutions, un dialogue est possible avec leurs contemporains.

The Conversation

Marie Chaieb ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La fresque du Bon Berger découverte à Iznik : aux origines de l’iconographie chrétienne – https://theconversation.com/la-fresque-du-bon-berger-decouverte-a-iznik-aux-origines-de-liconographie-chretienne-273722

Quand et comment décide-t-on qu’une espèce est éteinte ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Violaine Nicolas Colin, Maitre de conférence en systématique et phylogéographie, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Modèle en cire et plâtre du dodo, dessin de l’espadon de Chine. Jebulon/Wikimédia/Nouvelles archives du Muséum d’histoire naturelle, Baker E., J. Keller., CC BY

Il est bien plus difficile de prouver une absence que de constater une présence. Il faut donc souvent des années, et un processus minutieux, pour qu’une espèce soit déclarée éteinte. Cela peut-être particulièrement difficile lorsqu’il s’agit d’espèces nocturnes, discrètes ou vivant dans des milieux reculés.


Déclarer une espèce « éteinte », ce n’est pas comme rayer un nom d’une liste. C’est un verdict lourd de sens, prononcé avec une extrême prudence. Car annoncer trop tôt une disparition peut condamner une espèce qui existe peut-être encore quelque part. Alors comment font les scientifiques en pratique ?

Comment les scientifiques tranchent-ils la question de l’extinction ?

Pour en arriver là, les biologistes doivent mener des recherches exhaustives, dans tous les habitats potentiels, aux bonnes périodes (saisons, cycles de reproduction), et sur une durée adaptée à la biologie de l’espèce.

Concrètement, plusieurs indices sont analysés ensemble :

  • l’absence prolongée d’observations fiables,

  • des campagnes de recherche répétées et infructueuses,

  • le temps écoulé depuis la dernière observation confirmée,

  • et l’état de l’habitat. Si celui-ci a été totalement détruit ou transformé au point d’être incompatible avec la survie de l’espèce, la conclusion devient plus solide.

Autrement dit, on ne déclare pas une espèce éteinte parce qu’on ne l’a pas vue depuis longtemps, mais parce qu’on a tout fait pour la retrouver, sans succès.

Qui décide officiellement de l’extinction ?

À l’échelle mondiale, c’est l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) qui statue, depuis 1964, via sa célèbre « liste rouge », référence internationale en matière de biodiversité.

La liste rouge classe les espèces selon leur risque d’extinction, en plusieurs catégories allant de « préoccupation mineure » à « éteinte ». Elle est mise à jour régulièrement, accessible en ligne, et donne aujourd’hui le statut de 172 600 espèces.

Bien plus qu’une simple liste d’espèces et de leur statut, elle fournit aussi des informations sur l’aire de répartition, la taille des populations, l’habitat et l’écologie, l’utilisation et/ou le commerce, les menaces ainsi que les mesures de conservation qui aident à éclairer les décisions nécessaires en matière de préservation.

C’est donc un outil indispensable pour informer et stimuler l’action en faveur de la conservation de la biodiversité et des changements de politique. Le processus d’élaboration de la liste rouge implique le personnel de l’équipe d’évaluation et de connaissance de la biodiversité de l’UICN, les organisations partenaires, les scientifiques, les experts de la Commission de la sauvegarde des espèces de l’UICN, ainsi que les réseaux partenaires qui compilent les informations sur les espèces.

L’IUCN déclare une espèce comme « éteinte » quand il n’existe aucun doute raisonnable que le dernier individu a disparu. Des gouvernements ou agences nationales peuvent également déclarer une espèce éteinte localement, sur leur territoire.

Des extinctions bien réelles : quelques exemples récents

Modèle en cire et plâtre, réalisé par les taxidermistes du Muséum national d’histoire naturelle de Paris au milieu du XIXᵉ siècle
Raphus cucullatus. Espèce endémique de l’île Maurice, éteinte du fait de l’humain vers 1660. Modèle en cire et plâtre, réalisé par les taxidermistes du Muséum national d’histoire naturelle de Paris au milieu du XIXᵉ siècle.
Jebulon/Wikimedia, CC BY

Le dodo (Raphus cucullatus) reste l’icône des extinctions causées par l’humain : découvert à la fin du XVIᵉ siècle lors de l’arrivée des Européens sur l’île Maurice, il disparaît moins de cent ans plus tard, victime de la chasse et des espèces introduites.

Mais il est loin d’être un cas isolé, les extinctions récentes touchent tous les groupes du vivant. Si les espèces insulaires représentent une part disproportionnée des extinctions récentes (les îles, bien qu’elles ne couvrent que 5 % des terres émergées, abritent près de 40 % des espèces menacées), les espèces continentales sont également touchées.

  • L’espadon de Chine (Psephurus gladius), une grande espèce de poisson d’eau douce (jusqu’à plusieurs mètres) qui vivait dans le fleuve Yangtsé, a été déclaré éteint en 2022. La surpêche, les barrages bloquant les migrations et la destruction de son habitat ont eu raison de cette espèce spectaculaire qui a été aperçue pour la dernière fois en 2003.
Psephurus gladius dessiné en 1868
Psephurus gladius dessiné en 1868.
Nouvelles archives du Muséum d’histoire naturelle, CC BY
Spécimen naturalisé au Centre de biodiversité Naturalis
Numenius tenuirostris, spécimen naturalisé au Centre de biodiversité Naturalis.
Wikimédia, CC BY
  • Le courlis à bec grêle (Numenius tenuirostris), un oiseau des zones humides, qui hibernait autour de la Méditerranée avant de rejoindre sa Sibérie natale au printemps, n’a plus été observé de manière certaine depuis 1995. Une étude publiée fin 2024 estime à 96 % la probabilité qu’il soit aujourd’hui éteint, victime de l’agriculture intensive et du drainage des marais.

  • La musaraigne de l’île Christmas (Crocidura trichura), discrète habitante de l’océan Indien, a été officiellement déclarée éteinte en 2025, après quarante ans sans observation malgré des recherches répétées. Les prédateurs introduits (rats, chats) et les perturbations de l’habitat sont les principaux suspects.

  • Deux escargots polynésiens (Partula dentifera et P. pearcekellyi) ont été officiellement déclarés éteints en 2024. La cause principale de leur disparition serait l’introduction d’un escargot prédateur invasif (Euglandina rosea), une tragédie silencieuse mais fréquente sur les îles.

  • Chez les plantes, Amaranthus brownii, une plante herbacée annuelle endémique d’une petite île hawaïenne, a été déclarée éteinte en 2018 après plus de trente-cinq ans sans observation malgré des recherches intensives. La destruction de son habitat et l’arrivée d’espèces invasives ont conduit à sa disparition, sans qu’aucune graine ni plant viable n’ait pu être conservé.

  • Depuis 2024, la liste rouge de l’IUCN comprend aussi des champignons. En mars 2025 la liste évaluait le statut de 1 300 espèces de champignons. Nous sommes loin des 155 000 espèces connues, mais les premières évaluations restent préoccupantes avec 411 espèces de champignons menacées d’extinction, soit près d’un tiers des espèces recensées.

Peut-on vraiment être sûr ? Entre erreurs, miracles et illusions

L’histoire de la biodiversité peut être pleine de rebondissements.

  • L’effet Lazare désigne la redécouverte d’espèces que l’on croyait éteintes. Ce terme fait référence au personnage biblique du Nouveau Testament ressuscité plusieurs jours après sa mort par Jésus. Ce terme est aussi employé en paléontologie pour désigner des groupes d’organismes qui semblent avoir disparu pendant des millions d’années dans le registre fossile avant de réapparaître comme par miracle.
Rousserolle à grand bec au Tadjikistan
Rousserolle à grand bec au Tadjikistan.
Pavel Kvartalnov, CC BY

Selon le naturaliste, Brett Scheffers et ses collaborateurs au moins 351 espèces ont ainsi été « ressuscitées » en un peu plus d’un siècle, parfois après des décennies d’absence. La perruche nocturne (Pezoporus occidentalis) ou la rousserolle à grand bec (Acrocephalus orinus) en sont des exemples spectaculaires. Il est important de noter que la majorité de ces redécouvertes concerne des espèces si rares ou difficiles à trouver que leur seule occurrence confirmée provenait de leur description initiale. Ces espèces redécouvertes sont donc pour leur grande majorité toujours considérées comme gravement menacées et pourraient disparaître prochainement.

  • L’effet Roméo, au contraire, survient lorsqu’on renonce trop tôt à sauver une espèce en la croyant disparue.
Conuropsis carolinensis. Dessins d’Audubon.
Domaine public

Résultat : on cesse les efforts de conservation… alors qu’il restait peut-être une chance de la sauver. Ce nom fait référence au Roméo de Shakespeare qui renonce à vivre en croyant Juliette morte, alors qu’elle ne l’est pas encore. La conure de Caroline (Conuropsis carolinensis), un perroquet d’Amérique du Nord, pourrait en être un triste exemple. Présumée éteinte au début du XXᵉ siècle cette espèce a probablement survécu plus longtemps comme en atteste les nombreux témoignages locaux (incluant des détails sur son comportement) jusqu’aux années 1950, et peut-être même jusqu’aux années 1960.

  • Enfin, l’effet thylacine (du nom du thylacine, plus connu sous le nom de « tigre de Tasmanie ») illustre l’excès inverse : l’espoir persistant qu’une espèce éteinte survit encore, malgré l’absence de preuves solides.
Une femelle thylacine et son juvénile au parc zoologique national de Washington en 1904
Une femelle thylacine et son juvénile au parc zoologique national de Washington en 1904.
Domaine

Le thylacine, dont le dernier animal (captif) est officiellement mort en 1936, continue de fait d’alimenter de nombreuses rumeurs et témoignages d’observations non vérifiables. Selon l’étude scientifique la plus complète à ce sujet le dernier animal sauvage entièrement documenté (avec des photographies) a été abattu en 1930, mais il n’y aurait aucune raison de douter de l’authenticité de deux carcasses signalées en 1933, ni de deux autres captures suivies de relâchers en 1935 et en 1937. Par la suite, sur une période de huit décennies, 26 morts et 16 captures supplémentaires ont été rapportées, mais sans être vérifiées, ainsi que 271 observations par des « experts » (anciens piégeurs, chasseurs, scientifiques ou responsables) et 698 signalements par le grand public. En 2005, le magazine australien d’information The Bulletin a offert une récompense de plus d’un million de dollars (soit plus 836 000 euros) à quiconque fournirait une preuve scientifique de l’existence du thylacine, en vain. Entre 2014 et 2020, 3 225 sites équipés de pièges photographiques en Tasmanie, totalisant plus de 315 000 nuits de surveillance, n’ont révélé aucune détection pouvant être attribuée à un thylacine.

Pourquoi est-ce si compliqué de mesurer les extinctions ?

Prouver une absence est bien plus compliqué que constater une présence. L’UICN préfère donc l’extrême prudence et ne classe une espèce « éteinte » que lorsqu’elle peut l’affirmer avec certitude. En effet, comme nous l’avons vu, officialiser une extinction est un acte lourd de conséquences car cela conduit à clôturer les éventuelles mesures de protection. Ainsi, le requin perdu (Carcharhinus obsoletus) est estimé comme « gravement menacé d’extinction – possiblement éteint » par la dernière publication de la liste rouge de l’UICN en 2020, alors qu’il n’a plus été vu dans ses eaux de la mer de Chine depuis 1934. La liste rouge ne déclarant éteintes que des espèces pour lesquelles il n’y a aucun doute, les extinctions enregistrées sont largement sous-estimées.

De plus, notre vision est biaisée : les vertébrés (en particulier les oiseaux et les mammifères) sont relativement bien suivis, mais l’immense majorité des espèces – insectes, invertébrés, champignons, microorganismes – restent très mal connues et leur taux d’extinction est sous-estimé. Beaucoup d’espèces sont discrètes, minuscules, nocturnes ou vivent dans des milieux difficiles d’accès. Pour la majorité d’entre elles, les données sont quasi inexistantes et elles peuvent disparaître sans que personne ne s’en aperçoive.

Pourquoi est-ce si important de savoir ?

Savoir si une espèce a réellement disparu permet de choisir les bonnes stratégies de conservation. Beaucoup d’espèces peuvent encore être sauvées lorsque quelques individus subsistent. C’est par exemple le cas du condor de Californie (Gymnogyps californianus) pour lequel il restait seulement 22 individus à l’état sauvage dans les années 1980. Un programme de capture de ces spécimens, puis d’élevage en captivité et de réintroduction progressive a permis à la population sauvage de réaugmenter progressivement et d’atteindre 369 individus en 2024.

Un Condor de Californie
Avec son 1,40 mètre de longueur et ses 2,90 mètres d’envergure, le condor de Californie est un des plus grands oiseaux du monde.
United States Fish and Wildlife Service, CC BY

À l’inverse, un diagnostic erroné – trop optimiste ou trop pessimiste – peut détourner les efforts au mauvais moment.

L’extinction est un fait biologique, mais c’est aussi un défi méthodologique. Entre prudence scientifique, incertitudes du terrain et illusions collectives, établir la frontière entre « menacée » et « éteinte » reste l’un des exercices les plus sensibles de la conservation moderne.

The Conversation

Violaine Nicolas Colin a reçu des financements de l’ANR

ref. Quand et comment décide-t-on qu’une espèce est éteinte ? – https://theconversation.com/quand-et-comment-decide-t-on-quune-espece-est-eteinte-272516

Une ambition monumentale… Pourquoi Donald Trump veut-il créer à Washington une copie de l’Arc de triomphe ?

Source: The Conversation – in French – By Garritt C. Van Dyk, Senior Lecturer in History, University of Waikato

Copie assumée de l’Arc de triomphe parisien, l’« Independence Arch », déjà surnommé « Arc de Trump », s’inscrit dans une longue tradition monumentale, entre célébration du pouvoir, réécriture du passé et affirmation politique.


Donald Trump a pris le temps cette semaine, alors que l’actualité internationale et américaine était particulièrement chargée, de présenter trois nouvelles propositions architecturales pour son projet d’« Independence Arch » à Washington. Les trois rendus rappellent clairement l’Arc de triomphe de la place de l’Étoile à Paris, même si l’un d’eux se distingue par des ornements dorés, dans la lignée des choix décoratifs de Trump pour le Bureau ovale de la Maison-Blanche.

Commandée en vue du 250ᵉ anniversaire de la signature de la Déclaration d’indépendance des États-Unis, le 4 juillet, cet arc de triomphe s’inscrit dans une longue tradition de monuments célébrant les victoires militaires, des empereurs romains à Napoléon Bonaparte.

Ce projet de monument participe ainsi pleinement de la politique étrangère de Donald Trump et de l’ambition qu’affiche ce dernier de voir les États-Unis étendre leur contrôle sur l’« hémisphère occidental » – une orientation que le président a lui-même baptisée la « doctrine Donroe ».

Mais une question demeure, largement posée : alors que le projet copie l’Arc de triomphe, monument emblématique s’il en est, un hommage personnel est-il vraiment la manière la plus pertinente de marquer l’anniversaire de la rupture des États-Unis avec le pouvoir absolu et la monarchie britannique ?

L’« Arc de Trump »

Lorsque Donald Trump a présenté pour la première fois, en octobre 2025, des maquettes de l’arche envisagée, un journaliste lui a demandé à qui elle était destinée. Trump a répondu : « À moi. Ce sera magnifique. » Dans une déclaration faite en décembre, le président a affirmé que la nouvelle arche « sera comme celle de Paris, mais pour être honnête avec vous, elle la surpasse. Elle la surpasse à tous les niveaux ».

Une exception toutefois, a-t-il précisé :

« La seule chose qu’ils ont, c’est l’histoire […] Je dis toujours que c’est la seule chose avec laquelle on ne peut pas rivaliser, mais nous finirons par avoir cette histoire nous aussi. »

Le président est manifestement convaincu que son arche contribuera à forger cette histoire. « C’est la seule ville au monde d’une telle importance qui ne possède pas d’arc de triomphe », a-t-il déclaré à propos de Washington, DC.

Prévue à proximité du cimetière national d’Arlington et du Lincoln Memorial, l’implantation placerait la nouvelle structure en dialogue visuel avec plusieurs des monuments les plus emblématiques de la capitale fédérale.

Le projet s’inscrit par ailleurs dans une série d’initiatives destinées à laisser l’empreinte de Donald Trump sur le paysage bâti de Washington : les transformations apportées à la Maison-Blanche l’an dernier, avec notamment la minéralisation du célèbre Rose Garden, la décoration du Bureau ovale dans un style rococo doré, ou encore la démolition de l’East Wing pour permettre une extension de la salle de bal estimée à 400 millions de dollars (334,5 millions d’euros).

Surnommé l’« Arc de Trump », le projet est désormais la « priorité absolue » de Vince Haley, directeur du Conseil de politique intérieure de la Maison-Blanche.

Triomphe et architecture

L’Arc de triomphe de Paris, situé au sommet des Champs-Élysées, est une commande de Napoléon Bonaparte (1804-1814/1815) en 1806 pour honorer l’armée impériale française après sa victoire à la bataille d’Austerlitz (2 décembre 1805). Il ne sera achevé qu’en 1836, sous la Restauration et le règne de Louis-Philippe (1830-1848), dernier roi de France.

Les architectes du projet, Jean-François Chalgrin et Jean-Arnaud Raymond, se sont inspirés des arcs antiques, en prenant pour modèle principal l’arc de Titus à Rome (vers 85 de notre ère). Celui-ci fut érigé par l’empereur Domitien (51–96 de notre ère), tyran cruel et ostentatoire, populaire auprès du peuple mais en conflit permanent avec le Sénat, dont il avait restreint le pouvoir législatif. L’arc fut commandé par Domitien pour célébrer à la fois l’apothéose de son frère Titus et sa victoire militaire contre la rébellion en Judée.

Par ses références, l’arche proposée par Trump ne renvoie à aucun élément de conception spécifiquement américain. Son style néoclassique s’inscrit en revanche dans la continuité de monuments plus anciens, eux aussi inspirés de l’Antiquité.

Le Washington Monument, par exemple, adopte la forme d’un obélisque égyptien. Ce pilier à quatre faces, qui s’amincit en s’élevant et se termine par une pyramide, rend hommage au dieu solaire Rê. Mais il intégrait aussi un élément destiné à symboliser les avancées technologiques et l’esprit d’innovation américains : un pyramidion en aluminium. Lorsque l’obélisque a été achevé en 1884, l’aluminium était un matériau rare, le procédé permettant de le raffiner n’étant pas encore maîtrisé. Le sommet du monument constituait alors la plus grande pièce d’aluminium moulé au monde.

Un combat de valeurs

L’arc de triomphe voulu par Trump s’inscrit dans un débat de longue date sur les monuments publics et sur ce qu’ils disent des valeurs qu’une société choisit de mettre en avant.

Ainsi, pendant le mouvement Black Lives Matter, de nombreuses statues de figures historiques ont été retirées de l’espace public, car elles étaient perçues comme glorifiant le racisme et l’impérialisme. Donald Trump a depuis fait remettre en place au moins une statue confédérée renversée à cette période, et son ambition d’ériger un monument à sa propre personne ne saurait donc surprendre.

Sous le régime des lois Jim Crow (1877, abrogées en 1964), qui ont institutionnalisé la ségrégation raciale, puis durant le mouvement des droits civiques, le nombre de monuments consacrés aux soldats et aux généraux confédérés a connu une nette hausse.

De la même façon que le déboulonnage de ces statues relevait d’un geste politique, l’érection d’un nouveau mémorial destiné à promouvoir la lecture positive que Trump propose de l’histoire nationale en constitue un autre. Le projet s’intègre d’ailleurs dans la mission revendiquée par son administration de « restaurer la vérité et la raison dans l’histoire américaine ».

Reste une question plus immédiate : l’Independence Arch pourra-t-il seulement voir le jour d’ici au 4 juillet, jour de la fête nationale ? Un défi de taille, même pour ce président. Quant à son accueil, l’histoire tranchera.

The Conversation

Garritt C. Van Dyk a reçu des financements du Getty Research Institute.

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«Rendre la liberté académique plus solide…» Stéphanie Balme est l’invitée de notre émission « La grande conversation »

Source: The Conversation – France in French (3) – By Laurent Bainier, Directeur de la rédaction The Conversation France, The Conversation

Stéphanie Balme (Sciences Po), rédactrice d’un rapport sur la liberté académique pour France Universités, était l’invitée de l’émission de The Conversation et CanalChatGrandialogue vendredi 23 janvier 2026. TheConversation, CC BY

Elle a rédigé le rapport « Défendre et promouvoir la liberté académique », commandé par France Universités. Stéphanie Balme, directrice du Centre de recherches internationales de Sciences Po et experte de la diplomatie scientifique, était l’invitée vendredi 23 janvier de notre émission « La Grande Conversation », en partenariat avec CanalChat Grandialogue.

La liberté académique est aujourd’hui confrontée à des tensions inédites : pressions politiques, restrictions budgétaires, ingérences étrangères et remise en question des principes d’indépendance scientifique. Ces enjeux, qui touchent les chercheurs et les institutions en France comme à l’international, interrogent notre capacité à produire un savoir libre et critique.

Lors de cette émission, nous abordons avec Stéphanie Balme, rédactrice du rapport« Défendre et promouvoir la liberté académique », le rôle des institutions et des politiques publiques pour la protéger. Quelles mesures prendre pour assurer sa défense? Comment répondre aux critiques récurrentes d’une partie de l’opinion publique? Quelles leçons tirer de ce qui se passe sur les campus américains ? Une émission à retrouver sur notre chaîne YouTube.

L’émission Conversation avec Stéphanie Balme, le 23 janvier 2026.

The Conversation

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Chiffrer l’immigration ou écouter les personnes ? Le pouvoir des récits de vie

Source: The Conversation – in French – By Consuelo Vasquez, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Les débats sur l’immigration qui défraient les manchettes québécoises et internationales abordent fréquemment le sujet à travers les chiffres. Comme tout dossier politique, l’immigration soulève bien entendu des défis logistiques, mais aussi des réalités humaines. Considérant la prévalence d’une approche technique de la question migratoire, nous déplorons le peu de place accordée collectivement aux humains derrière les indices numériques, à leurs parcours, à leurs histoires.

Derrière ces chiffres se trouvent des trajectoires particulières, faites d’espoirs, de ruptures et d’ajustements. C’est ce que nous cherchons à mettre en lumière dans le projet de recherche Entraide dans les marges, à l’Université du Québec à Montréal, qui documente les formes d’entraide émergentes dans des contextes de précarité, comme celui associé à l’immigration.

Pour réintroduire l’humain dans un débat largement dominé par des considérations quantitatives et objectives, nous nous appuyons notamment sur la notion d’escrevivência, qui désigne un acte d’auto-narration politique permettant aux personnes marginalisées de raconter elles-mêmes leur expérience depuis les marges, et ainsi de se réinscrire dans l’histoire.

L’escrevivência se distingue à cet égard de l’autobiographie classique en ce qu’elle porte explicitement une visée politique et collective : elle émane toujours de personnes subalternisées, dont la prise de parole vise à transformer le regard social envers leurs communautés et à revendiquer une place dans l’espace public.

Escrevivência : réhumaniser par l’auto-narration

L’escrevivência, concept forgé par la romancière brésilienne Conceição Evaristo en 1996, désigne l’acte d’« écrire-vivre » : une écriture où la vie devient affirmation politique et production de savoirs. Ancrée dans les traditions afrodiasporiques, elle souligne la mémoire collective, la réappropriation des racines et l’identité communautaire.

Écrire, ici, c’est résister à la « désmémoire » que les récits de ceux en situation de pouvoir imposent lorsqu’ils parlent en notre nom, nous instrumentalisent, ou tout simplement ne parlent jamais de nous. L’écriture vient dans ce contexte transformer la douleur en force créatrice, l’oubli en volonté de se faire entendre.

Née dans les marges, l’escrevivência permet aux sujets historiquement réduits au silence – notamment les femmes noires – de passer de l’objectité à la subjectivité. Par l’auto-narration, elle reconstitue le lien entre corps, mémoire et parole, redonnant humanité à celles et ceux que l’histoire a souvent effacés ou condamnés.

L’écrivaine afro-brésilienne Conceição Evaristo est une figure importante de l’escrevivência. Dans son conte « O espelho opaco de Seni », écrit en portugais et publié en 2022, Evaristo relate l’histoire de Seni, une femme noire incapable d’apercevoir son reflet dans le miroir. Au terme du récit, devant les miroirs dorés de sa petite-fille, elle parvient enfin à se reconnaître avec une clarté ancestrale. En saisissant son propre reflet – celui d’une lignée de femmes noires longtemps déniées – elle transforme l’image en mémoire vivante. Ce geste d’auto-reconnaissance, partagé par sa petite-fille et toutes leurs ascendantes, reconstitue le lien entre corps, temps et parole : un passage de l’objectivité imposée à la subjectivité réaffirmée.

L’écrivaine Conceição Evaristo parle au micro
L’écrivaine Conceição Evaristo lors d’un débat au Festival Latinidades en 2013.
(Wikimedia | Fora do Eixo), CC BY

Dans le contexte migratoire, cette pratique acquiert une portée universelle : raconter devient un acte de guérison et d’émancipation. Les auto-narrations se présentent comme des discours minoritaires assumés, mais revendiquant la possibilité de pouvoir « parler en retour » afin de réinscrire tant l’histoire subjective que collective.

L’escrevivência devient ainsi un geste collectif de reconstruction, un espace pour recréer le monde depuis les marges.


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« Je ne veux pas être traitée comme un numéro » – L’expérience de Cecilia

Parmi les récits oraux recueillis dans le cadre de notre projet Entraide dans les marges, celui de Cecilia (un pseudonyme), arrivée du Mexique il y a deux ans, illustre la portée de l’escrevivência dans le contexte migratoire.

Enseignante de mathématiques dans son pays, mère d’un jeune enfant, elle amorce au Québec une recherche d’emploi qui la confronte à de multiples obstacles linguistiques et administratifs. Elle raconte qu’un premier organisme d’aide lui aurait conseillé, allant à l’encontre des principes interculturalistes québécois, « d’oublier tout ce qu’elle savait », comme si son expérience, sa formation et son identité professionnelle n’avaient plus aucune valeur ici. « Une claque dans la figure », dira-t-elle plus tard

Heureusement, son parcours ne s’arrête pas à cette blessure. Une intervenante, elle-même migrante, puis un enseignant de français dans un centre communautaire – devenu depuis un ami proche – l’ont accueillie et soutenue. Lors de ces rencontres, dit-elle, j’ai été « traitée comme une personne, pas comme un numéro ». Peu à peu, elle reconstruit sa confiance et redéfinit sa trajectoire professionnelle. Aujourd’hui, elle travaille au sein d’un organisme communautaire, où elle accompagne des travailleurs internationaux temporaires en les informant de leurs droits et des ressources disponibles.

Pour Cecilia, raconter son histoire l’a amenée à réaliser que « le problème n’était pas en moi, mais en fait dans le regard des autres ». À son tour, elle souhaite soutenir d’autres femmes migrantes pour leur éviter, si possible, de traverser seules les mêmes épreuves.

Des initiatives inspirantes

D’autres initiatives s’inscrivent dans cette volonté de donner place aux autonarrations des personnes migrantes et réfugiées. C’est le cas de Jade Bédard et de Kristina Bastien, fondatrices de l’OBNL Histoires d’Espoir avec lequel nous collaborons dans le cadre du projet Entraide dans les marges. Par la diffusion de récits de personnes ayant immigré au Québec, elles offrent un espace d’expression où se croisent résilience, courage et espoir. Ces témoignages visent à rejoindre d’autres personnes ayant un vécu semblable tout en sensibilisant la société d’accueil à la pluralité des trajectoires.

De la même manière, Paul Tom, réalisateur du documentaire Bagages, avec qui nous collaborons aussi, explore le pouvoir de la narration collective à travers le récit de jeunes nouvellement arrivés au Québec. Provenant de pays aussi divers que le Brésil, la Chine, l’Ukraine, la Colombie, ces jeunes racontent leurs parcours migratoires et leur intégration via des ateliers d’art dramatique.

Ces deux initiatives, parmi tant d’autres, nous rappellent qu’au-delà des chiffres et des slogans, les histoires vécues, fragiles, puissantes et multiples, comptent également, et qu’elles ont le pouvoir de tisser des liens et de transformer les imaginaires.

La Conversation Canada

Le projet Entraide dans les marges est financé par le Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH).

Camila Goytisolo De Sainz et Hoang Kham NGUYEN ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Chiffrer l’immigration ou écouter les personnes ? Le pouvoir des récits de vie – https://theconversation.com/chiffrer-limmigration-ou-ecouter-les-personnes-le-pouvoir-des-recits-de-vie-267697