Le podcast raconte l’histoire de 580 femmes et filles tuées par des hommes au Canada depuis 2020. (Observatoire canadien sur les féminicides pour la justice et la responsabilité), CC BY
Une partie des appels à l’action du balado comprends une pétition demandant au Canada de reconnaître officiellement le crime de féminicide et de l’inclure dans le Code criminel.
Elle ne s’attaque pas à la culture qui favorise le féminicide ;
Elle peut avoir des conséquences imprévues ;
Il est difficile de parvenir à un consensus sur la définition du féminicide ;
Elle n’a pas réduit le nombre de féminicides.
Mais la criminalisation par opposition à la prévention n’est pas une question de choix entre l’un ou l’autre.
Les lois constituent un élément clé d’une approche de santé publique en matière de prévention de la violence. Les lois nationales sur les féminicides s’accompagnent généralement de programmes de prévention, de formations destinées aux forces de l’ordre et de campagnes de sensibilisation du public. La loi italienne, par exemple, prévoit des mesures plus sévères contre les crimes sexistes tels que le harcèlement obsessionnel et la pornographie vengeresse.
Les lois ne constituent pas des réponses isolées. Elles ne sont qu’une partie des réponses multisectorielles à un problème social qui doit inclure le suivi des processus de mise en œuvre et des résultats.
Changer les lois peut changer les cultures
En Italie, certaines militantes féministes se sont plaintes que la loi n’allait pas assez loin, notamment en matière de changement culturel. Au Canada, une avocate féministe suggère qu’il faudrait peut-être « repenser radicalement » toute la question plutôt que de créer une nouvelle infraction dans le Code criminel.
Mais qualifier ce crime de « féminicide » — un terme spécifique au sexe ou au genre — constitue en fait une remise en question radicale dans un climat de neutralité qui masque trop souvent le fardeau disproportionné que supportent les femmes et les filles dans certaines formes de violence masculine.
Les réponses apportées par les États à travers leurs lois reflètent les valeurs culturelles. À l’heure actuelle, ces valeurs considèrent le féminicide comme un problème individuel plutôt que comme le résultat de structures et de processus sociaux fondés sur des inégalités profondément enracinées.
Les lois visant à protéger les femmes peuvent avoir des conséquences imprévues, comme le montre le cas de l’obligation de poursuites judiciaires en cas de violence conjugale. Elle impose à la police de porter plainte si elle a des motifs raisonnables de croire qu’une agression a eu lieu. Et les lois non sexistes peuvent nuire aux femmes, en particulier lorsqu’elles sont appliquées dans un environnement sexiste et raciste.
C’est pourquoi le Canada doit inclure le féminicide dans son Code criminel. Le féminicide n’est pas neutre du point de vue du genre, et le reconnaître officiellement permettra de définir comment et pourquoi les femmes sont tuées par des hommes, ce qui est essentiel pour une prévention efficace.
Certaines recherches suggèrent que les lois sur le féminicide sont inefficaces. Elles n’ont pas permis de réduire le nombre de cas. Mais d’autres soulignent que les lois sur le féminicide ont renforcé la responsabilité et amélioré le signalement, la protection des survivantes et la sensibilisation à toutes les formes de violence sexiste.
Les effets variables d’une loi dépendent du contexte, notamment de qui la connaît, de sa clarté et de sa concision, et de la réactivité des personnes responsables de l’appliquer.
Les lois sur le féminicide ne suffiront pas à elles seules à réduire immédiatement le nombre de femmes tuées par des hommes ou victimes d’autres formes de violence sexiste. Peu de lois ont ce pouvoir. Le principal défi consiste à déterminer si et comment une loi sur le féminicide sera mise en œuvre.
Comme beaucoup d’autres pays, le Canada peut parvenir à un consensus sur la définition du féminicide et élaborer une loi qui conduira à des changements significatifs. Mais cela nécessite des consultations proactives, une volonté politique et des dirigeants à l’écoute.
Les 580 récits présentés dans Too True Crime démontrent clairement et sans ambiguïté que la vie des femmes et des filles en dépend.
Myrna Dawson a déjà reçu des subventions du Conseil de recherches en sciences humaines et du programme des Chaires de recherche du Canada.
L’entrée dans le monde étudiant bouleverse les habitudes de vie des jeunes. Cette transition vers l’autonomie est-elle alors propice à l’adoption de comportements respectueux de l’environnement ? Quelques éclairages à partir des derniers résultats d’enquête de l’Observatoire de la vie étudiante.
Au-delà des incitations monétaires, souvent temporaires, l’éducation peut constituer un levier durable en faveur des comportements pro-environnementaux (CPE). Si un niveau d’éducation élevé favorise la compréhension des enjeux écologiques, ses effets sur les CPE restent toutefois variables, voire parfois négatifs. D’autres facteurs interviennent : genre, âge, revenu, milieu social ou style de vie.
Nous nous sommes penchées sur les déterminants des pratiques alimentaires et de mobilité des étudiant·es à partir de l’enquête 2023 « Conditions de vie des étudiants », incluant les deux questions suivantes : « Pour des raisons écologiques, avez-vous changé vos habitudes alimentaires (moins de viande, manger bio…) ? » ; « Pour des raisons écologiques, avez-vous changé vos habitudes de transport (moins de déplacements, autres modes de transports) ? »
Connaissances et émotions, des facteurs de changement
Une personne soucieuse de l’environnement peut réduire sa consommation, privilégier une alimentation végétale, locale ou de saison, et adopter des régimes à faible impact. Dans les transports, elle choisira des modes à faibles émissions ou limitera ses déplacements. Toutefois, la santé, les habitudes, les normes sociales et les contraintes économiques influencent aussi ces choix, où les motivations environnementales se mêlent à des dimensions sociales et éducatives.
Les individus mieux informés adoptent plus facilement des comportements pro-environnementaux. L’éducation, formelle ou informelle, transmet connaissances et valeurs écologiques, renforçant pensée critique et conscience durable. Le milieu social reste déterminant : les foyers aisés accèdent plus aisément aux produits bio ou aux véhicules électriques, tandis que les plus modestes dépendent des transports publics.
Les émotions, notamment négatives, constituent un levier important du changement de comportement. L’écoanxiété – mal-être et inquiétude face au réchauffement climatique – influence les comportements, bien que ses effets varient selon les études.
Des diplômés écoanxieux
Depuis 2020, l’enquête « Conditions de vie des étudiants » mesure ce phénomène via une question sur l’inquiétude climatique. En 2023, 87 % des répondants se disent inquiets, surtout les femmes, et cette proportion reste stable malgré l’aggravation des crises. L’écoanxiété diffère également selon le milieu social et scolaire.
Enfin, les conditions de vie influencent aussi les comportements : les étudiants vivant chez leurs parents changent moins, tandis que les difficultés financières favorisent l’adaptation alimentaire mais freinent la mobilité durable.
Fourni par l’auteur
Parmi les étudiants interrogés en 2023, un tiers a modifié à la fois ses habitudes alimentaires et de transport pour des raisons environnementales. Ces changements varient selon le sexe, le milieu social, le niveau d’études et la sensibilité au climat.
Les étudiantes adaptent davantage leur alimentation (18 % contre 9 % des hommes), tandis que les étudiants modifient plus souvent leurs transports (23 % contre 18 %). Les plus diplômés, issus de milieux aisés, écoanxieux ou engagés, changent plus fréquemment leurs comportements : 35 % des étudiants inquiets du climat modifient les deux, contre 7 % des non inquiets.
La participation à des conférences ou à des manifestations, ainsi que la pratique sportive, favorisent les comportements pro-environnementaux : 34 % des sportifs ont changé leurs habitudes, tandis que les effets du tabac ou de l’alcool restent incertains. Les contraintes matérielles jouent aussi : les urbains adaptent davantage leurs transports (21 % contre 15 % en zones rurales) mais moins leur alimentation (14 % contre 21 %). Les étudiants autonomes (38 %) changent plus souvent que ceux vivant chez leurs parents (19 %).
Des freins économiques et géographiques
Les facteurs associés aux changements alimentaires et de transport sont similaires : les femmes, les étudiants sportifs, inquiets du climat ou mieux éduqués sont plus enclins à modifier leurs pratiques. Le niveau d’études reste déterminant : les étudiants de master adoptent plus souvent des comportements durables, étayant le rôle de l’éducation.
Le cadre de vie compte également : la ruralité favorise les changements alimentaires mais freine la mobilité durable, tandis que vivre seul ou en résidence les encourage. Les contraintes financières, en revanche, limitent surtout les changements de transport. Enfin, 34 % des étudiants souhaiteraient changer leur alimentation et 27 % leurs transports sans y parvenir, freinés par leurs conditions économiques ou géographiques : vivre chez ses parents restreint les marges de manœuvre alimentaires, tandis que l’éloignement urbain et le manque de moyens limitent la mobilité durable.
Certaines caractéristiques – milieu social aisé, bon niveau scolaire, engagement environnemental, inquiétude climatique ou pratique sportive – favorisent les comportements pro-environnementaux dans l’alimentation et le transport.
L’enquête « Conditions de vie des étudiants » reste toutefois limitée : elle ne détaille ni les actions concrètes ni la chronologie des changements, rendant difficile l’évaluation des effets leviers ou rebonds. Toutefois l’éducation, formelle ou informelle, demeure un levier central pour encourager les comportements pro-environnementaux, par la sensibilisation, la diffusion de connaissances et la transmission intergénérationnelle.
Le renforcement de l’éducation environnementale, l’accès gratuit à des ateliers ou conférences, surtout dans les zones défavorisées, illustrent cette voie. D’autres leviers peuvent compléter cette action : sport durable, mobilités actives et politiques sociales réduisant les inégalités.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
Source: The Conversation – France in French (3) – By Yoann Drolez, Maître de conférences en Sciences et techniques des activités physiques et sportives (STAPS), Université de Pau et des pays de l’Adour (UPPA)
Pourquoi certaines équipes de football semblent-elles réciter une partition savamment orchestrée, « jouant en harmonie » et enchaînant les actions fluides comme si chaque joueur lisait dans les pensées des autres ? Et pourquoi d’autres, pourtant remplies de stars, donnent parfois l’impression de ne jamais réussir à se connecter ou à se comprendre ? Derrière ces scènes familières pour tout amateur du ballon rond se cache un concept clé : l’intelligence collective.
Alors que le football est aujourd’hui un phénomène culturel mondial, il n’est pas seulement un sport promouvant les talents individuels, mais une véritable aventure cognitive collective pour les joueurs. Concrètement, la cognition décrit l’ensemble des mécanismes nous permettant de produire des pensées et des comportements. Elle englobe notamment la perception, la mémoire, le langage, l’apprentissage, le raisonnement, la résolution de problème ou encore la prise de décision. Une équipe de football est un système cognitif complexe, dont peut émerger une forme d’intelligence collective. Un postulat illustré par le documentaire réalisé en 2006 par Jean-Christophe Ribot.
L’intelligence collective reflète la capacité d’un collectif à produire une performance supérieure à la somme des performances individuelles, à trouver des solutions à des problèmes que les individus ne pourraient résoudre seuls, que ces problèmes soient connus ou inédits. Elle permet au collectif d’être plus fiable (stabilité et régularité des performances dans le temps), plus flexible (il peut faire face à davantage de situations ou à des problèmes plus variés) et plus fort (de meilleures performances absolues). Selon la thèse avancée par Joseph Henrich, la formidable intelligence collective des êtres humains est le fruit de nos compétences culturelles. Seulement, elle n’est pas la propriété exclusive de notre espèce.
L’intelligence collective, un phénomène universel
Pour Émile Servan-Schreiber, l’intelligence collective peut concerner tout groupe, dès lors qu’il est constitué d’entités capables de traiter de l’information et d’interagir entre elles.
Il est important de préciser qu’une telle conception suppose que la conscience de ses actions n’est pas indispensable. Ainsi, l’intelligence collective ne se limite pas à l’être humain : elle est un phénomène universel que l’on observe partout dans la nature. On la retrouve chez de nombreuses espèces animales, voire végétales. Même certains microorganismes « rudimentaires » (le blob ou l’amibe Dictyostelium, par exemple) sont capables de comportements fascinants, mais surtout collectivement intelligents.
Au sein de cette grande variété, Jean-François Noubel différencie plusieurs types d’intelligence collective. La plus parlante est probablement l’intelligence collective « en essaim ». Aussi appelée swarm intelligence, elle est présente chez les insectes sociaux (fourmis, abeilles, termites), ainsi que dans les bancs de poissons et les nuées d’oiseaux. Un nombre important d’individus agit sans plan préétabli, sans que chaque membre ait une vision complète de la situation et sans chef pour coordonner le tout. Leurs interactions reposent alors sur des règles très simples, produisant des comportements collectifs complexes.
Mais celle qui nous intéresse en premier lieu est l’intelligence collective « originelle », présente dans les petits groupes (jusqu’à une dizaine d’individus). Elle nécessite une proximité spatiale et s’appuie généralement sur un objet/lien symbolique ou matériel : la proie dans les meutes de loups en chasse, la mélodie dans un groupe de musique, le ballon dans une équipe de football.
Les multiples facettes de l’intelligence collective
À l’échelle collective comme individuelle, l’intelligence présente de multiples facettes. Elle décrit diverses capacités émergeant des interactions de groupe, produisant des comportements extrêmement variés, qui dépendent à la fois des caractéristiques du collectif (taille, types et fréquence d’interaction, diversités, expérience commune, etc.) et de l’environnement dans lequel il agit. James Surowiecki, auteur de la Sagesse des foules (2008), distingue trois catégories de problèmes que les collectifs peuvent résoudre.
Premièrement, des problèmes de cognition, consistant à estimer, prédire ou identifier une valeur objective. Par exemple : deviner le poids d’un objet, prévoir un résultat électoral, localiser quelque chose.
Deuxièmement, des problèmes de coordination, pour lesquels les membres du collectif doivent adapter leurs actions sans chef pour commander. Nous en faisons régulièrement l’expérience en conduisant une voiture, en circulant à vélo ou en sortant d’une salle de concert.
Enfin, des problèmes de coopération, impliquant des individus dont les intérêts individuels peuvent diverger de ceux du collectif. Il s’agit alors de mettre son action au service du bien commun, à l’instar d’une campagne de vaccination ou des gestes de tri sélectif.
Dans notre thèse, nous avons cherché à démontrer que, pour les équipes de football, l’intelligence collective prend une dimension particulièrement originale, mêlant prise de décision, coordination des mouvements et anticipation des actions.
Une projection collective dans le temps
Imaginez pouvoir vous projeter dans un futur plus ou moins proche, pouvoir deviner ce qui va se produire sous vos yeux. Cette capacité, que l’on nomme anticipation, est déterminante au football. En effet, les joueurs doivent constamment interpréter les actions de leurs adversaires et partenaires pour agir en conséquence. Collectivement, comprendre et deviner ce qui va advenir donne un avantage déterminant aux équipes qui s’adaptent dans l’instant, sans recourir à une communication verbale.
L’exemple des marchés prédictifs montre que les foules sont particulièrement habiles dans l’exercice de prédire certains événements. En agrégeant des informations et des pensées dispersées, cette forme de « pari collectif » peut produire des résultats dépassant les performances d’experts isolés.
Un tel phénomène repose en partie sur la diversité cognitive, autrement dit la combinaison de multiples façons de voir le monde, d’interpréter les choses. C’est l’idée du « théorème de la diversité » formulé par le sociologue américain Scott E. Page : un groupe cognitivement diversifié obtient souvent de meilleurs résultats qu’un groupe composé uniquement d’individus très compétents mais homogènes dans leur façon de penser. Or, qu’en est-il pour les petits groupes qui ne pourraient pas s’appuyer sur le nombre ?
L’étude que nous avons menée sur les équipes de football a montré que, pour des groupes de taille identique, l’expertise individuelle restait un facteur déterminant. En clair, une équipe de débutants est moins performante dans l’anticipation du jeu qu’une équipe d’experts, même si elle dispose d’une certaine diversité cognitive. En parallèle, nous avons observé qu’à expertise moyenne équivalente, une dose de diversité cognitive était bénéfique.
Concrètement, les équipes composées d’une minorité de joueurs « pensant différemment » étaient plus performantes pour deviner collectivement ce qui allait se produire dans un futur immédiat. Sans se concerter, ces dernières prédisaient avec réussite environ deux fois sur trois, ce qui leur conférerait un avantage indéniable sur le terrain.
Un atout dans les situations « critiques »
Compétences individuelles et diversité cognitive semblent bien liées à l’intelligence collective, y compris dans des groupes de petites tailles, confrontés à des situations « critiques ».
Au-delà du plaisir du sport, anticiper collectivement pour agir dans l’urgence est le quotidien de nombreux professionnels : pompiers, urgentistes, militaires. Comprendre les ressorts de leurs interactions, et des facteurs les rendant plus performants est alors déterminant. À ce titre, d’autres études ont souligné l’importance des compétences sociales, comme l’écoute ou la capacité à lire dans les yeux. Autant de pistes à creuser pour former à l’intelligence collective demain.
Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 3 au 13 octobre 2025), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Intelligence(s) ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.
Yoann Drolez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Depuis plusieurs décennies, la Guinée-Bissau connaît une instabilité politique chronique. Les dernières élections (législatives et présidentielle) du 23 novembre 2025 se sont déroulées sans problème, malgré l’exclusion administrative des deux principaux partis d’opposition ainsi que du principal opposant Domingos Simões Pereira. Quand les tendances fortes ont placé le candidat de l’opposition Fernando Dias en tête, un coup d’État a été orchestré par des chefs militaires proches du candidat sortant, le président Umaro Sissoco Embaló.
La population se retrouve ainsi privée de son choix. Le parlement dominé par l’opposition est dissous depuis deux ans. Des opposants sont emprisonnés. La communauté internationale, y compris la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), peine à trouver une solution, tandis que le pays reste sous l’influence de dirigeants dont la légitimité repose uniquement sur la force.
Pour avoir étudié la Guinée-Bissaudepuis quarante ans, j’estime que la situation actuelle résulte de l’ambition sans scrupules d’Umaro Sissoco Embaló. Après son élection en 2020, il a progressivement remodelé le régime politique du pays. Cette évolution s’inscrit dans ce que l’économiste Sergei Guriev et le politologue Daniel Treisman décrivent comme une « dictature adaptée ».
Un régime de répression
Pendant les années où il a été président, Embaló a exercé une répression à des degrés variables de violence contre les opposants, les partis politiques, les médias nationaux et internationaux (radio, télévision, journaux), les juges et l’Assemblée nationale populaire (le parlement).
A ses yeux, ces élections devaient consolider son pouvoir. Cependant, il a commis l’erreur d’interdire aux principaux partis, le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert (PAIGC) et le Parti de la rénovation sociale (PRS), de se présenter aux élections législatives. Il a également empêché son principal opposant, Domingos Simões Pereira, de concourir à l’élection présidentielle.
Le résultat a été que ces deux partis se sont alliés pour soutenir le candidat du PRS, Fernando Dias da Costa. Ce dernier aurait remporté les élections, comme en témoignent les procès verbaux des bureaux de vote, qui, selon la loi, doivent être rendus publics par chaque bureau. Ces documents ont été transmis à la Commission nationale des élections (CNE). Selon la CNE, ces documents ont été volés par des individus encagoulés portant des tenues militaires, avec les ordinateurs et les supports des membres de la commission.
Embaló a obtenu un score élevé, mais la population a massivement concentré ses votes sur Dias et lui, en ignorant les autres candidats. Cette dynamique a été défavorable à Embaló, qui a alors sollicité l’appui des chefs militaires pour interrompre le processus électoral. Cette intervention a donné l’apparence, à l’extérieur, d’un coup d’État dirigé contre lui-même, comme l’a évoqué le Premier ministre du Sénégal lors d’une déclaration au parlement.
Rejet de l’éthique militaire
Embaló a trouvé, parmi les chefs militaires du pays, des acteurs qui ont rejeté l’éthique militaire de non-participation aux actes politiques de « confusion » que son chef d’chef d’État-major des forces armées (Cemfa), Biague Na Ntan, affichait dans ses discours publics depuis sa nomination. Ensemble, ils ont lancé un coup d’État visant à empêcher la population de décider du destin du pays par les urnes, considérant que ce devrait plutôt être au groupe qui se réclament de l’armée de décider.
En réalité, ces chefs se situent à l’opposé de ce que devaient être les Forces armées républicaines du peuple, créées par le PAIGC pendant la guerre d’indépendance comme forces “révolutionnaires”. Devenues “républicaines” en 2000, ces forces avaient été pensées par les pères de l’indépendance comme une institution professionnelle, disciplinée et au service de l’État.
Ces hommes révèlent une conception de l’autorité éloignée des normes militaires, en invoquant des prétextes qui ne reposent sur aucune base solide pour interrompre une élection pourtant régulière. Leurs justifications apparaissent essentiellement comme des arguments destinés à servir leurs propres intérêts.
Leur action s’inscrit dans une logique de déstabilisation visant à empêcher le vainqueur légal des élections d’exercer le pouvoir et à interrompre le processus électoral. Elle semble également destinée à détourner l’attention des accusations récurrentes — mais jamais prouvées — visant Embaló et certains chefs militaires concernant des liens avec les réseaux de trafic de drogue, alors même que Dias et Pereira n’ont jamais été mis en cause sur ce terrain.
Des opposants emprisonnés
Le résultat est un gouvernement comprenant plusieurs membres de l’ancien cabinet d’Embaló, nommé par un président militaire qui ne tire sa légitimité que du coup d’État. Ce gouvernement fonctionne sans parlement et avec des opposants emprisonnés, à commencer par Domingos Simões Pereira, président de l’Assemblée nationale dissoute, tandis que le président élu, Dias, est réfugié à l’ambassade du Nigeria, à Bissau.
Embaló continue d’influencer le gouvernement depuis le Maroc où il s’est réfugié, après être passé par le Congo-Brazzaville, où il s’était rendu suite à la déclaration du Premier ministre sénégalais au parlement qualifiant ce coup d’État de « combine » d’Embaló.
Les informations disponibles suggèrent que la Cedeao peine à trouver une solution à la crise. La réunion prévue de l’organisation le 14 décembre pourrait donner des indications sur la suite des événements, notamment si elle décide de mesures concrètes, comme l’imposition de sanctions contre Embaló et les militaires impliqués dans le putsch.
À Bissau, plusieurs membres de l´opposition sont détenus sans aucune accusation officielle, sans contact avec leurs familles ni avec des avocats.
Ces événements en Guinée-Bissau s’inscrivent dans une série de coups d’État et de crises politiques similaires survenus en Afrique au cours des cinq dernières années, notamment au Niger, au Gabon, au Tchad, au Mali, au Burkina Faso, en Guinée et au Soudan. Ils ravivent le débat, tant au niveau international qu’académique, sur les types de régimes politiques capables de prévenir ce type d’instabilité.
La population de Guinée-Bissau continue de croire en la valeur du suffrage universel comme outil de décision nationale, comme en témoignent les taux de participation toujours élevés. En revanche, une partie de la classe militaire et politique ne parvient pas à être à la hauteur de cette confiance populaire.
Carlos Eduardo Machado Sangreman Proença does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.
Source: The Conversation – in French – By Amy Ross Arguedas, Postdoctoral Researcher Fellow, Reuters Institute for the Study of Journalism, University of Oxford, University of Oxford
Les créateurs et influenceurs de l’actualité sont devenus des sources d’information de plus en plus importantes, car de plus en plus de personnes se tournent vers les réseaux sociaux et les plateformes de vidoé telles que Facebook et YouTube pour s’informer. Par « créateurs de l’actualité », nous entendons les personnes qui créent et diffusent du contenu principalement via les réseaux sociaux et les plateformes de vidéo et qui ont une certaine influence sur les débats publics autour de l’actualité et des affaires courantes.
Si les médias d’information traditionnels et les journalistes continuent de dominer l’attention sur les plateformes classiques telles que Facebook, les données de notre Digital News Report 2025 (Rapport sur l’information numérique 2025) montrent que les organes de presse sont confrontés à une concurrence croissante de la part des créateurs sur d’autres plateformes, en particulier sur les nouveaux réseaux axés sur la vidéo.
En Afrique du Sud, par exemple, les utilisateurs de Facebook, YouTube et X accordent toujours plus d’attention aux médias d’information traditionnels et aux journalistes qu’aux créateurs de contenu et aux influenceurs. Mais les médias traditionnels sont désormais éclipsés par les créateurs et les personnalités sur Instagram (59 %) et TikTok (52 %).
Ce changement n’est pas passé inaperçu. Dans certaines régions du monde, les politiciens intègrent systématiquement les créateurs de contenu dans leurs stratégies médiatiques. De grands médias d’information tels que CNN et le Washington Post ont lancé des collectifs de créateurs ou des réseaux. Ceux-ci génèrent du contenu destiné aux jeunes, adapté à chaque plateforme (consommé sur les réseaux sociaux plutôt que sur les sites d’information).
Mais à quels types de créateurs d’actualités le public prête-t-il attention ? Et en quoi leur rôle varie-t-il d’un pays à l’autre ?
Nous abordons ces questions dans notre étude publiée avec des collègues du Reuters Institute for the Study of Journalism de l’université d’Oxford. Nous dressons la carte des créateurs d’actualités et des influenceurs dans 24 pays, dont trois marchés africains : le Kenya, le Nigeria et l’Afrique du Sud.
Cette analyse nous a permis de développer une nouvelle classification des créateurs d’actualités, dans laquelle nous décrivons ce qu’ils offrent au public et l’impact que cela a sur les organes de presse. Elle nous a également permis d’identifier les pays où les influenceurs ont le plus (et le moins) d’impact, ainsi que quelques figures majeures.
Types de créateurs d’actualités
Nous avons abordé la question du point de vue du public, en utilisant les données de deux enquêtes en ligne réalisées en 2024 et 2025. Nous avons analysé les réponses à des questions ouvertes dans lesquelles nous demandions aux personnes interrogées de citer les médias et les personnalités auxquels elles prêtaient attention sur les réseaux sociaux.
Nous avons ensuite compilé les listes des 15 personnalités les plus citées dans chaque pays et classé les créateurs en fonction de leur approche de l’actualité.
Nous avons constaté que les créateurs d’actualités les plus mentionnés se concentrent sur les commentaires, beaucoup d’entre eux diffusant des messages partisans qui sont souvent plus subjectifs que les commentaires des médias traditionnels, la plupart sont de droite sur l’échiquier politique.
Un autre sous-ensemble se concentre sur l’actualité et les enquêtes. Les créateurs et les journalistes citoyens innovent parfois par leurs approches en utilisant des sources ouvertes et en abordant des questions négligées par les médias classiques.
Un autre groupe de créateurs avertis sur les réseaux sociaux se concentre sur l’analyse de l’actualité. Ils touchent souvent un public jeune que les médias traditionnels ont du mal à intéresser.
Enfin, les spécialistes, dont beaucoup ont quitté les médias traditionnels, ont tendance à approfondir des sujets de niche spécifiques via leurs chaînes YouTube, leurs podcasts ou leurs Substacks.
Nous avons également identifié quatre catégories de créateurs proches de l’actualité dont le contenu est axé sur la comédie, le divertissement informatif, les jeux vidéo ou la musique et le mode de vie, qui touchent souvent un public encore plus large et peuvent avoir un impact significatif sur les débats publics. Dans la pratique, ces catégories sont iclassables. De nombreux créateurs individuels combinent différentes approches ou changent au fil du temps.
Trois conclusions clés
1. Les créateurs ont un impact plus important dans certains pays que dans d’autres. Le public accorde davantage d’attention aux créateurs d’actualités dans les pays africains, ainsi que dans de nombreux marchés asiatiques et latino-américains et aux États-Unis. Cela s’explique en partie par une utilisation plus importante des réseaux sociaux dans l’ensemble, mais aussi par des facteurs tels que les différences culturelles, la taille du marché et la force ou la faiblesse des médias traditionnels. En revanche, les créateurs jouent un rôle moins important dans de nombreux pays d’Europe du Nord et au Japon.
2. Les créateurs d’actualités de premier plan sont généralement des hommes. Ce déséquilibre entre les sexes est évident lorsqu’on analyse les personnes les plus mentionnées sur les 24 marchés, où 85 % sont des hommes. Cela vaut également pour les pays africains : 12 des 15 personnes les plus mentionnées au Kenya, 13 des 15 au Nigeria et 14 des 15 en Afrique du Sud sont des hommes. La différence est particulièrement prononcée dans la catégorie des commentaires politiques.
3. YouTube est la plateforme la plus importante pour les créateurs. Il existe toutefois des différences selon les pays. Facebook reste une plateforme d’information importante au Kenya et en Asie. X est particulièrement important en Afrique du Sud, au Nigeria, aux États-Unis et au Japon, et reste la principale plateforme pour suivre les personnalités politiques. Instagram est largement utilisé pour les contenus politiques dans des pays comme le Brésil et est souvent le réseau de prédilection pour les contenus liés au mode de vie et à l’infodivertissement.
Conclusions sur les marchés africains
Il faut se rappeler que les données du Kenya, du Nigeria et de l’Afrique du Sud proviennent d’enquêtes en ligne. Elles sont représentatives donc de des jeunes anglophones, et non l’ensemble de la population. (Lisez les profils complets des pays ici.)
Kenya : Le Kenya dispose d’une scène créative très dynamique, mais en matière d’actualité, ce sont les présentateurs des chaînes de télévision (comme Larry Madowo de CNN et Lulu Hassan de Citizen TV) qui arrivent en tête de la liste des personnalités les plus mentionnées au Kenya.
Plusieurs créateurs indépendants tels que l’ancienne présentatrice de Tuko News Lynn Ngugi, Oga Obinna et The News Guy touchent également leur public avec des histoires personnelles, des interviews sincères et des informations de dernière minute. Les actualités people et le divertissement sont des éléments clés du marché kenyan, où Edgar Obare est connu pour ses révélations croustillantes sur les célébrités, tout comme le Nairobi Gossip Club sur Instagram.
Nigeria : Au Nigeria, les militants, les présentateurs de télévision et de radio reconnus, ainsi que les influenceurs et les comptes spécialisés dans le divertissement, occupent une place de premier plan. Si les diffuseurs restent les principales sources d’information, dans certains cas, les influenceurs et les journalistes citoyens sont désormais les premiers à révéler des informations avant les médias traditionnels.
De loin la personnalité la plus mentionnée au Nigeria, VeryDarkMan est un créateur engagé souvent filmé en tête des manifestations. D’autres militants comme Aisha Yesufu et Dan Bello sont également très mentionnés. Au-delà de la politique, des créateurs tels que Linda Ikeji et le populaire Instablog9ja sont connus pour publier des actualités sur le divertissement et les célébrités, principalement sur Instagram.
Afrique du Sud : Le nombre de créateurs d’actualités locaux dans la liste sud-africaine est plus faible que dans de nombreux autres pays. L’homme d’affaires sud-africain basé aux États-Unis Elon Musk et l’humoriste Trevor Noah occupent une place importante aux côtés de la star de TikTok Dylan Page, qui a passé une grande partie de son enfance dans le pays.
Les youtubeurs et podcasteurs internationaux tels que Joe Rogan, Candace Owens et Tucker Carlson sont également très populaires auprès des personnes interrogées. MacG, animateur du podcast le plus populaire d’Afrique du Sud, est la personne la plus citée. Il est connu pour ses interviews franches, mais également critiqué pour ses propos parfois nuisibles.
Une offre d’information fragmentée
Nos conclusions soulignent à quel point les sources d’information sont devenues confuses, fragmentées et vaguement définies, car beaucoup s’informent sur diverses plateformes.
Nous constatons qu’il existe une grande diversité de créateurs d’informations (bien que principalement masculins) qui proposent une grade diversité de contenus créatifs, attrayants et informatifs. Ceux-ci comblent parfois les vides laissés par les organes de presse et s’éloignent souvent de leurs conventions, ce qui ne permet pas toujours de les considérer comme fiables.
Leur impact tend à être plus fortement ressenti dans les pays densément peuplés où les médias traditionnels sont sous pression. Si certains complètent ou s’appuient sur les médias d’information traditionnels, ils constituent également une source de concurrence croissante, en particulier auprès des jeunes publics qui sont déjà réticents à consulter les sites web et les applications d’information.
L’évolution future de cet espace créatif dépendra en partie du rôle que joueront les plateformes dans la promotion de contenus utiles et de qualité, du développement de modèles économiques pour soutenir ces créateurs et de l’intérêt continu du public.
Le Digital News Report/Reuters Institute a reçu en 2025 un financement de la Google News Initiative, de BBC News, de l’Ofcom, de la Coimisiún na Meán en Irlande, de l’Autorité néerlandaise des médias (CvdM), de la Fondation finlandaise pour la recherche sur l’industrie des médias, de la Fondation Fritt Ord, de Code for Africa, de la Fondation coréenne pour la presse, d’Edelman UK, de NHK, Reuters News Agency, Ringier et YouTube, ainsi que nos sponsors universitaires du Leibniz Institute for Media Research/Hans Bredow Institute, de l’université de Navarre en Espagne, de l’université de Canberra en Australie, du Centre d’études sur les médias au Québec au Canada et de l’université de Roskilde au Danemark. La Fundación Gabo soutient la traduction du rapport en espagnol.
Le Digital News Report/Reuters Institute a reçu en 2025 un financement de la Google News Initiative, de BBC News, de l’Ofcom, de la Coimisiún na Meán en Irlande, de l’Autorité néerlandaise des médias (CvdM), de la Fondation finlandaise pour la recherche sur l’industrie des médias, de la Fondation Fritt Ord, de Code for Africa, de la Fondation coréenne pour la presse, d’Edelman UK, de NHK, Reuters News Agency, Ringier et YouTube, ainsi que nos sponsors universitaires du Leibniz Institute for Media Research/Hans Bredow Institute, de l’université de Navarre en Espagne, de l’université de Canberra en Australie, du Centre d’études sur les médias au Québec au Canada et de l’université de Roskilde au Danemark. La Fundación Gabo soutient la traduction du rapport en espagnol. Il est membre du comité consultatif du Science Media Centre (SMC) au Royaume-Uni.
Source: The Conversation – in French – By Michel Miné, Professeur du Cnam, titulaire de la chaire Droit du travail et droits de la personne, Lise/Cnam/Cnrs, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)
Le droit de l’Union européenne oblige la France à revoir la façon dont elle considérait les congés payés jusqu’alors. Cela comporte des implications dans au moins trois domaines et conduira notamment à revenir sur une législation héritée du régime de Vichy.
Le droit international des droits de l’homme (Convention de l’Organisation internationale du travail n° 132 et Pacte de l’ONU de 1966, Charte sociale européenne) et le droit de l’Union européenne (Charte des droits fondamentaux) consacrent le droit aux congés payés comme un droit fondamental de la personne du travailleur. L’adjectif « fondamental » doit être pris au sérieux dans cette formulation.
La Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) met en œuvre cette conception dans son interprétation de la directive du 4 novembre 2003 qui « fixe des prescriptions minimales de sécurité et de santé en matière d’aménagement du temps de travail ». Pour la Cour, « le droit au congé annuel payé de chaque travailleur doit être considéré comme un principe du droit social communautaire revêtant une importance particulière, auquel il ne saurait être dérogé » et « le travailleur doit normalement pouvoir bénéficier d’un repos effectif, dans un souci de protection efficace de sa sécurité et de sa santé ».
Sa jurisprudence, avec plus de 30 décisions portant sur les congés payés, permet des progrès de ce droit dans les différents États membres.
Dans ce contexte, les juridictions nationales, dans le cadre du dialogue des juges, assurent la mise en œuvre de la jurisprudence européenne.
Mauvaise transposition
Les arrêts récents fortement médiatisés s’inscrivent dans une histoire qui a commencé au début de ce siècle. Ainsi, à titre d’illustration, ce sont des arrêts européens qui sont à l’origine de modification de la législation sur de nombreux points : l’acquisition de congés sans une période minimale de travail (CJUE 26 juin 2001), le congé maternité et les congés payés se cumulant sans se confondre (CJCE 18 mars 2004), etc.
Constatant dans certains États, dont la France, la mauvaise transposition du droit européen sur les congés payés, la Cour s’est fondée sur la Charte pour en imposer l’application (CJUE 6 novembre 2018, C-570/16 et C‑684/16). En cas d’impossibilité d’interpréter une législation nationale en conformité avec le droit européen, la juridiction nationale doit laisser la législation nationale inappliquée. La diffusion du droit européen via la jurisprudence nationale s’est alors intensifiée.
Ainsi en est-il du droit d’acquérir des congés payés pendant un arrêt de travail pour maladie. Selon la Cour de justice, la finalité du droit au congé annuel payé est, d’une part, de « permettre au travailleur de se reposer » et, d’autre part, de « disposer d’une période de détente et de loisirs ».
« La Charte des droits sociaux fondamentaux érige le droit à une période annuelle de congé payé en droit de l’homme reconnu à toute personne. »
Congés payés et arrêt maladie
Ainsi, le travailleur en sa qualité de travailleur a droit à une période de congés payés. Le droit à congés n’est pas subordonné à une prestation de travail préalable et un arrêt de travail pour maladie est sans incidence sur l’acquisition des droits à congés (arrêt rendu en grande chambre, 20 janvier 2009, C-350/06 et C-520/06).
En réaction à cette législation, le régime de Vichy avait subordonné le droit aux congés payés à un temps de « travail effectif » (décret du 13 avril 1940, loi du 31 juillet 1942). Cette législation a perduré jusqu’en 2024.
Pourtant, après la décision de la Cour de justice de 2009, la Cour de cassation, chaque année, à partir de 2013, demandait aux gouvernements successifs la mise en conformité du code du travail avec le droit européen. Sans succès.
Après plusieurs arrêts (Cour administrative d’appel de Versailles, du 17 juillet 2023, condamnation de la France pour non-transposition de la directive ; Cassation sociale, 13 septembre 2023, quatre arrêts), la loi n° 2024-364 du 22 avril 2024 prévoit la mise en conformité du droit français.
Mise en conformité partielle
Cependant, cette mise en conformité du droit national avec le droit européen demeure partielle. La discrimination persiste au regard de l’état de santé. Le salarié ayant subi un arrêt maladie ne trouvant pas (officiellement) sa cause dans sa situation de travail acquiert seulement deux jours de congés par mois, quand le salarié en arrêt de travail pour maladie professionnelle ou accident du travail ou sans arrêt acquiert deux jours et demi par mois. Des accords collectifs de branche et d’entreprise peuvent bien entendu mettre fin à cette discrimination.
La loi limite fortement les effets de la solution jurisprudentielle, notamment au regard de la rétroactivité, à la demande d’organisations patronales, ce qui a pour effet de complexifier le droit applicable en particulier en imposant des doubles compteurs de mesure du temps.
Ainsi, la jurisprudence européenne (depuis l’arrêt de 2009) et la jurisprudence nationale (depuis les arrêts de 2023) renouent avec les textes fondateurs de 1936 et la conception originelle des congés payés.
Le droit au report des jours de congés en cas de maladie pendant les congés payés est un second exemple. Selon la CJUE, « un travailleur qui est en congé de maladie durant une période de congé annuel fixée au préalable a le droit, à sa demande, et afin qu’il puisse bénéficier effectivement de son congé annuel, de prendre celui-ci à une autre époque que celle coïncidant avec la période de congé de maladie » (CJCE 10 septembre 2009, C‑277/08 ; CJUE 21 juin 2012, ANGED). Les congés payés et l’arrêt maladie ayant deux finalités différentes ne peuvent se confondre.
En application du droit européen, pour la Cour de cassation il convient de juger désormais que « le salarié en situation d’arrêt de travail pour cause de maladie survenue durant la période de congé annuel payé a le droit de bénéficier ultérieurement des jours de congé payé coïncidant avec la période d’arrêt de travail pour maladie » (Cassation sociale 10 septembre 2025, n° J 23-22.732).
Pour en bénéficier, le salarié doit avoir notifié un arrêt de travail pour maladie à l’employeur. Des questions pratiques se posent : cette règle est applicable aux cinq semaines de congés ; le régime du report restant à préciser.
Calcul des majorations des heures supplémentaires
Un autre exemple de la façon dont la diffusion du droit européen via la jurisprudence nationale s’est alors intensifiée concerne le droit au bénéfice des majorations pour heures supplémentaires. Selon le droit européen (CJUE 13 janvier 2022, C-514/20), afin de déterminer si le seuil des heures travaillées donnant droit à majoration pour heures supplémentaires est atteint, les heures correspondant à la période de congé annuel payé pris par le travailleur sont prises en compte en tant qu’heures de travail accomplies.
En application de cette règle, pour la Cour de cassation, l’assiette de calcul hebdomadaire des heures supplémentaires doit intégrer les périodes de congés payés. Les jours de congés payés, au cours d’une semaine, sont désormais pris en compte pour le calcul de la durée du travail lorsque le temps de travail est décompté à la semaine.
Public Sénat 2025.
Le salarié a alors droit à des majorations pour heures supplémentaires en cas de dépassement de la durée légale de 35 heures hebdomadaires (Cassation sociale 10 septembre 2025, n° 23-22.732).
La disposition contraire du Code du travail (article L. 3121-28), qui subordonne à l’accomplissement de plus de 35 heures hebdomadaires de « travail effectif » le déclenchement des majorations pour heures supplémentaires, est écartée. Des questions pratiques se posent : cette règle est applicable aux cinq semaines de congés et aux heures complémentaires des salariés à temps partiel (à défaut, une discrimination indirecte serait imposée aux salariés à temps partiel, en majorité des femmes).
La jurisprudence européenne apporte encore bien d’autres précisions en matière de congés payés. Ainsi, en cas d’arrêt maladie en cours d’année, si le travailleur a subi une baisse de ses revenus (indemnités/rémunération), il a droit lors de la prise de ses congés payés à l’intégralité de l’indemnité de congés payés, sans réduction, calculée comme s’il avait travaillé pendant toute la période de référence (CJUE 9 décembre 2021, C‑217/20).
Ce sujet des congés payés est emblématique des nombreux apports du droit européen du travail au droit national. Le droit du travail grâce à la jurisprudence nationale est progressivement mis en harmonie avec le droit européen, assurant aux salariés le bénéfice de leurs droits et aux employeurs la sécurité juridique.
Michel Miné est membre du RACSE (Réseau Académique de la Charte sociale européenne)
Le Téléthon 2025 se tiendra les 5 et 6 décembre 2025. Née grâce à la détermination de parents d’enfants atteints de myopathie, l’association a su transformer l’épreuve de la maladie en une force génératrice d’entraide, de progrès scientifique et d’innovation sociale. Retour sur les raisons de ce succès, à la lumière des théories de l’empowerment.
Lorsqu’est créée, en 1958, l’Association française pour la myopathie (AFM), scientifiques et médecins n’ont que très peu de connaissances sur la maladie. Soutenue par une poignée de parents de patients, sa fondatrice Yolaine de Kepper, elle-même mère de quatre enfants atteints de myopathie de Duchenne, n’accepte pas la fatalité.
Elle décide de créer une structure pour faire connaître (et reconnaître) cette maladie, avec l’ambition de parvenir un jour à guérir les malades, dont la majorité mourait avant d’atteindre l’âge adulte. Les statuts initialement enregistrés au Journal officiel précisaient alors que l’objet de l’AFM était « [le] recensement des myopathes en France et en Belgique, [l’]obtention pour les malades atteints de myopathie des avantages du régime “longue durée” ; [la] création d’un centre spécialisé social et médical ».
Un peu moins de soixante-dix ans plus tard, devenue Association française contre les myopathies puis AFM-Téléthon, cette structure est une actrice incontournable de la recherche biomédicale, dont l’influence et l’expertise s’étendent bien au-delà de son périmètre initial.
L’analyse croisée des rapports institutionnels de l’association ainsi que de publications scientifiques ou issues de la société civile permet de mieux comprendre comment ce succès s’est construit, grâce à l’empowerment collectif.
De la révolte des familles à la naissance d’un mouvement
Le refus de la fatalité, la solidarité, la quête de solutions sont les valeurs fondatrices de ce collectif. En devenant membres de l’AFM, les parents sortent de leur isolement, s’entraident et mutualisent leurs expériences. Au fil du temps les réunions informelles se sont structurées ; l’association dispose aujourd’hui d’importants moyens d’accueil et d’information : groupes de paroles, lignes d’écoute, forums…
Le rapprochement de familles confrontées aux mêmes maux a permis de faire émerger une prise de conscience, une identité partagée, des liens de solidarité, un savoir et un pouvoir collectifs offrant une illustration concrète de l’empowerment communautaire. Ce terme d’empowerment est difficile à traduire en français, car il n’existe pas réellement d’équivalent capable de restituer à la fois sa dimension individuelle et sa dynamique collective, évolutive et transformative (même si des essais ont été tentés, tels qu’« empouvoirement », « pouvoir d’agir » ou « encapacitation », notamment).
Quand les patients deviennent partenaires de la recherche
Au début des années 1980, l’AFM réalise qu’aider ne suffit pas : il faut chercher à guérir. En 1981, elle crée son premier conseil scientifique, posant les bases d’une alliance entre familles, chercheurs et médecins. En 1982, sous la présidence de Bernard Barataud, elle adopte une devise ambitieuse, « Refuser, résister, guérir ».
Mais pour atteindre cet objectif, l’association a besoin d’argent, de beaucoup d’argent. En 1987, inspirée par le Jerry Lewis Show, l’AFM lance le Téléthon avec France 2. Un marathon de trente heures d’émission en direct qui mobilisent tout un pays : 180 millions de francs (soit l’équivalent de 27 millions d’euros) sont collectés dès la première édition. C’est un tournant historique – la société civile devient co-actrice de la recherche médicale.
L’association investit dans des laboratoires et des instituts (voir tableau plus bas) et les découvertes scientifiques majeures s’enchaînent :
publication des premières cartes du génome humain mises à la disposition de la communauté scientifique mondiale (dans les années 1990) :
recherches à l’origine du premier médicament pour une maladie neuromusculaire, Zolgensma (autorisé en 2019) ;
premier essai prometteur de thérapie génique contre la myopathie de Duchenne (2022-2024).
Dans son rapport annuel et financier 2024, l’association revendique plus de 40 essais cliniques en cours ou en préparation pour 33 maladies différentes (muscle, peau, cœur, vision, foie…).
Ce contexte a permis à Laurence Tiennot-Herment, présidente de l’AFM, de déclarer lors du Téléthon 2024 :
« Aujourd’hui, nous avons des résultats concrets. C’est une révolution médicale collective. »
L’accompagnement au plus près des familles
Parallèlement au progrès scientifique, l’association poursuit sa mobilisation en faveur du soutien aux malades dans leur vie quotidienne en concevant un maillage au plus près des familles. L’AFM-Téléthon se prévaut de 120 référents parcours de santé qui interviennent non seulement à domicile, mais aussi à l’école et en entreprise, afin d’accompagner chaque étape du parcours de vie : diagnostic, scolarisation, emploi, démarches administratives.
Vecteurs d’empowerment individuel, ces professionnels favorisent l’expression des besoins, la prise d’autonomie et la construction de projets de vie adaptés à chaque situation. Leur accompagnement sur mesure aide les personnes à faire valoir leurs droits, à renforcer leur capacité d’agir et à devenir acteurs de leur parcours.
Mobilisant son énergie et ses ressources autour de deux stratégies complémentaires, l’AFM-Téléthon inscrit donc ses actions dans un empowerment collaboratif d’envergure : un axe scientifique, associant les familles à la production de connaissances fondamentales et au développement de programmes expérimentaux, et un axe social, fondé sur l’accompagnent à l’autonomie avec la co-conception de services (ouverture d’une ligne téléphonique « accueil familles » – 0 800 35 36 37 – accessible 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24, création de lieux de répit) et de dispositifs de soutien en proximité (visites à domicile par les référents de parcours santé cités précédemment, cellule d’aide psychologique durant la pandémie).
De la science à la société
L’AFM-Téléthon porte une vision ambitieuse et volontariste de la santé. Ses plaidoyers inspirent les plans nationaux sur les maladies rares et promeuvent une recherche simplifiée, mieux financée et tournée vers l’innovation.
Ainsi, le programme de dépistage néonatal comprend désormais celui de l’amyotrophie spinale infantile (SMA) chez les nouveau-nés. Il s’agit d’une extension nationale du projet Depisma porté par l’AFM-Téléthon (le projet Depisma, projet-pilote de dépistage génétique à la naissance a été déployé par l’AFM-Téléthon dans les régions Nouvelle-Aquitaine et Grand-Est ; lancé en janvier 2023, il a permis de dépister la maladie sur quatre bébés et de la traiter).
Mais son influence dépasse largement le champ sanitaire : ses trente heures d’antenne et les milliers d’événements organisés dans plus de 15 000 communes ne sont pas seulement des temps de collecte : ils constituent un levier de transformation sociale. En offrant une tribune aux malades et à leurs proches, l’association a rendu visibles celles et ceux que la société tenait à distance.
Par ailleurs, elle met son expertise scientifique et organisationnelle au service d’autres associations, notamment pour le développement de biomarqueurs, la structuration des filières ou la réponse à des appels d’offres. L’exemple de l’AFM-Téléthon illustre la manière dont un acteur majeur peut contribuer à renforcer un empowerment collectif, sans nécessairement investir le registre politique au sens strict comme ont choisi de le faire d’autres mouvements.
L’empowerment des patients. La révolution douce en santé, Presses de l’EHESP, octobre 2025. DR
Marie-Georges Fayn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Source: The Conversation – in French – By Laurence Grondin-Robillard, Professeure associée à l’École des médias et doctorante en communication, Université du Québec à Montréal (UQAM)
Que rage bait devienne le mot de l’année, selon le Oxford Dictionary, n’a rien d’un hasard. Après 2025 et ses drames mis en scène en direct, difficile de nier que l’indignation alimente désormais tous les contenus en ligne.
Le décès du diffuseur Raphaël Graven, alias Jean Pormanove, a été particulièrement marquant. Mort en direct sur Kick au bout de 298 heures de diffusion, il avait déjà été exposé à des mises en scène humiliantes et à des violences psychologiques, comme l’a montré une enquête de Médiapart.
Même si l’enregistrement du direct ayant précédé son décès n’est plus accessible, des extraits de diffusions antérieures, où l’on voit Pormanove ridiculisé ou maltraité, continuent de circuler sur Internet.
Une foire aux questions à Jean Pormanove, le 5 juillet 2021. Il révèle une facette de lui parfois maladroite, mais aussi très touchante. (YouTube).
En tant que professeure associée et doctorante à l’École des médias de l’UQAM, j’étudie de près les dynamiques qui façonnent les plates-formes numériques. Une tendance croissante est la montée de cet appât à rage qui transforme l’expression de la colère en une stratégie de captation de l’attention des utilisateurs intégrée aux logiques commerciales de ces espaces en ligne.
L’après Jean Pormanove
La plate-forme Kick, comparable à Twitch en termes d’interface, a été pointé du doigt dans la mort sordide de Raphaël Graven, avec raison. Trop de laxisme, absence de modération et encouragement aux jeux de hasard et d’argent figurent parmi les critiques les plus fréquentes.
À peine quelques jours plus tard, le 22 août, c’est le meurtre d’Iryna Zarutska, 23 ans, poignardée dans le métro de Charlotte, en Caroline du Nord, qui circule massivement sur X, Instagram et TikTok. Les images de surveillance — la jeune femme blessée, seule, sans secours — deviennent virales en quelques heures.
La fascination pour ce meurtre sordide n’a rien de nouveau. Ce qui l’est davantage, et relève du rage bait est sa récupération. Par exemple, le youtubeur conservateur Benny Johnson accuse les médias d’information de passer l’affaire sous silence, affirmant que « si elle était noire et son tueur blanc, les médias en parleraient sans arrêt ». Cette affirmation vise à susciter une réaction émotionnelle forte de part et d’autre.
C’est dans ce contexte plutôt chargé que rage bait devient le mot de l’année du Oxford Dictionary, alors que son utilisation aurait triplé au courant des 12 derniers mois. Le terme est défini comme étant du contenu en ligne délibérément conçu pour susciter la colère ou l’indignation en étant frustrant, provocateur ou offensant, généralement publié dans le but d’augmenter le trafic ou l’engagement vers une page web ou une publication.
Depuis quelques années déjà, le mot de l’année du Oxford Dictionary est lié à la culture numérique. En 2022, c’était goblin mode, en 2023, rizz remportait le vote et, en 2024, c’était brain rot (pourriture cérébrale).
Pour 2025, c’est plus de 30 000 personnes qui ont voté pour élire le mot de l’année du prestigieux dictionnaire. Le terme était en compétition avec aura farming (cultiver son aura) et biohack (ensemble de pratiques visant à optimiser la santé et les performances du corps et de l’esprit par des changements dans le mode de vie, l’alimentation et la technologie).
De click bait à rage bait
Du clickbait (piège à clics) en ligne, on glisse désormais vers le rage bait, autrement dit le piège à indignation, toujours dans le même objectif : obtenir de la visibilité en ligne. Le problème ne réside pas seulement dans les créateurs de contenu qui utilisent ce type d’appât, il concerne également de manière centrale les médias sociaux eux-mêmes. Il y a une dizaine d’années, on décrivait les plates-formes comme des chambres d’écho, des espaces où les utilisateurs étaient exposés presque exclusivement à des contenus confirmant leurs intérêts, opinions et croyances. En dire autant s’avère plus difficile aujourd’hui.
Excluant la plate-forme X, que Elon Musk a déjà considérablement remaniée depuis qu’il a acquis Twitter, on constate que Mark Zuckerberg, PDG de Meta, et Shou Zi Chew, directeur général de TikTok, ont tous deux assoupli leurs conditions d’utilisation en 2025 au nom de la liberté d’expression. Le premier cherche à renouer avec la classe politique américaine républicaine, tandis que le second tente de maintenir l’accès de TikTok au marché américain, qui est menacé par des pressions législatives. Cette nouvelle voie permet l’émergence d’espaces numériques où le contenu polémique, en particulier le rage bait, est acceptable.
Or, ce type de contenu génère de l’engagement. Il circule donc et continue d’être recommandé. Il demeure visible grâce à sa rentabilité. Ce paradoxe se trouve au cœur du problème : les plates-formes disent vouloir limiter la violence, mais elles tirent profit des éléments qui la rendent virale. Nous sommes ainsi pris au piège dans un écosystème où l’indignation devient une ressource économique et où les émotions les plus intenses servent de carburant à la visibilité.
Une mutation profonde du web
En ce sens, le passage du piège à clics au rage bait ne constitue pas uniquement une évolution dans les techniques de visibilisation, il met en évidence une mutation profonde des médias socionumériques. Cette dynamique invite à repenser non seulement les règles de modération, mais aussi les modèles d’affaires qui maintiennent ce cycle d’exposition, d’indignation et de rentabilité.
À la lumière de la commission d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs en France, entre autres travaux, les choix du Oxford Dictionary ressemblent moins à une anecdote lexicale qu’à un constat d’échec avec le web. Ces mots des dernières années décrivent un environnement où l’épuisement mental, l’abrutissement et l’indignation sont devenus monnaie courante. Le décès de Jean Pormanove nous rappelle que des vies humaines sont prises dans des dispositifs qui transforment la vulnérabilité en spectacle et la souffrance en produit.
Laurence Grondin-Robillard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
In 2024, the global art market hit an estimated $57.5 billion (€49.5 billion) in sales, according to the Art Basel and UBS Art Market Report 2025, underscoring art’s significance as an asset class. Art is traditionally associated with noble motivations and heritage. However, the art market, with its high value per unit transactions, subjective and/or manipulated valuations, and relative opacity, can be exploited as a tool for criminal investment and money laundering, particularly through the purchase and resale of artworks to legitimise illicit funds.
How can the industry protect itself? Are the available tools efficient, and what more can be done? In our recent research, we delve into the forces driving money laundering in the art world and the ways to tackle this growing scourge.
In 2007, a striking example occurred involving a painting by Jean-Michel Basquiat. The artwork passed through customs with an invoice declaring its value at just $100 (€82), despite its actual worth being $8 million (€6.8 million). Behind this transaction was a money-laundering scheme orchestrated by a former Brazilian banker. This case reveals how the art market, by its very nature, can find itself at the heart of illicit activities.
Art serves two key roles in criminal schemes. First, it acts as a direct source of illicit income through the production of counterfeit works or the sale of stolen pieces. Second, it functions as a tool for laundering money: authentic artworks are bought and resold to clean illicit funds.
The money-laundering process unfolds in three stages: investment, layering, and integration. Investment involves converting dirty cash into funds deposited in bank accounts. For example, criminals might purchase artworks with cash and then resell them, demanding payment via bank transfer from the new buyer. This often relies on bribing insiders at galleries, auction houses, or free ports.
Layering is about moving the invested money through multiple accounts to obscure its trail. The art market is of particular interest in this stage of money laundering because of speculation on certain types of artworks and auctions, which can drive up the price of artworks irrationally. This allows criminals to invest large sums of money in a limited number of transactions without attracting attention.
Finally, integration means reinvesting the laundered money into legal assets, often through shell companies, to complete the cycle.
Multiple vulnerabilities
In many ways, the art market is vulnerable to criminal activity. These vulnerabilities are particularly pronounced in areas where opacity and anonymity are common, such as private sales at auction houses, digital transactions involving cryptocurrency payments, and the use of free ports for storage and transfer.
The first link in the chain of illicit activity often involves the production of counterfeit art or the sale of stolen works, both of which generate funds ripe for laundering. A striking example is a major European operation in 2024 spanning Spain, France, Italy, and Belgium. Authorities seized over 2,000 counterfeit contemporary artworks, resulting in an estimated loss of €200 million.
Another critical vulnerability arises when artworks change hands through sales platforms such as galleries or fairs. This risk is especially pronounced in private sales, where the provenance and identity of the seller are rarely made public. The lack of transparency creates prime opportunities for criminals to launder money by obscuring the origin and ownership history of the artwork.
Finally, at the very end of the value chain, shell companies are often used to purchase works of art, thus concealing the true beneficiary and making it difficult for the authorities to trace the origin of the funds.
New, more effective tools?
The regulatory environment governing the art market has recently evolved toward more stringent standards.
In the European Union, the sixth anti-money laundering directive expanded anti-money laundering requirements to include art market professionals. Under this directive, they are now obligated to verify customer identities and monitor any transactions exceeding €10,000.
At the member-state level, national measures have strengthened anti-money laundering sanctions in the art market. For example, in the US, the proposed Art Market Integrity Act aims to impose specific obligations on the art sector concerning anti-money laundering, customer identity verification, detailed record-keeping, monitoring of transactions exceeding $10,000, and reporting of suspicious activities to the US Treasury.
Raising public awareness
Museums also play a crucial role, especially in raising public awareness. For instance, in 2024, an exhibition in Milan featured over 80 artworks tied to organised crime, including pieces by Salvador Dalí and Andy Warhol, to shed light on the issue of international art trafficking.
Due to its complexity and opacity, the art market is a fertile ground for money-laundering activities. While recent regulatory advances mark significant progress, they remain insufficient to overcome the weaknesses in the art value chain: lack of transparency, corruption, and regulatory gaps in free ports, to name only a few. We hope that the importance of art – in itself, in the eyes of citizens, and in terms of its soft power – will encourage public authorities to strengthen their means of action, while establishing a genuine culture of transparency and accountability.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
Le 28 novembre, sur Cnews, l’éditorialiste Pascal Praud s’est félicité que l’Arcom ait contesté l’enquête de Reporters sans frontières sur les manquements de la chaîne aux règles du pluralisme politique.Capture d’écran
L’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique a déjà sanctionné Cnews pour des informations ou des contenus problématiques, mais aucune sanction n’a été prononcée pour manquement aux règles de pluralisme. Reporters sans frontière a produit une nouvelle enquête visant à démontrer que ces manquements, avec une orientation clairement marquée à l’extrême droite, existent. Les chiffres de RSF sont contestés par l’Arcom. La chercheuse Camille Broyelle, spécialiste du droit des médias, cherche à comprendre ce qui pourrait conduire le régulateur public à interpréter la loi de façon minimaliste.
Camille Broyelle : Jusqu’en 2024, pour satisfaire l’exigence de pluralisme interne imposée par la loi du 30 septembre 1986 – c’est-à-dire l’expression des différents courants de pensée et d’opinion au sein même des programmes des chaînes de télévision, l’Arcom se contentait d’une répartition équitable du temps de parole des personnalités politiques, c’est-à-dire les personnes rattachées – formellement ou non – à un parti politique.
Tant que seules ces personnalités faisaient de la politique à la télévision, cette obligation d’équité était suffisante pour assurer le pluralisme interne. Elle ne l’était plus, cependant, quand les animateurs, les présentateurs, les chroniqueurs ont commencé eux aussi à militer en faveur de tel ou tel courant politique.
Reporters sans frontières a ainsi demandé à l’Arcom d’aller au-delà du temps de parole des personnalités politiques pour éviter qu’en méconnaissance de la loi, des chaînes de télévision, qui par ailleurs respecteraient l’équité des temps de paroles des personnalités politiques, se muent en médias d’opinion, c’est-à-dire en médias monochromes, militant en faveur d’un courant politique. Le refus opposé par l’Arcom a été contesté par RSF devant le Conseil d’État qui, le 13 février 2024, et a contraint l’Arcom de prendre en compte l’ensemble des programmes, afin que l’exigence de pluralisme interne posée par la loi soit respectée.
À la suite de cette décision, l’Arcom a adopté une délibération, le 17 juillet 2024, où sont énoncés trois critères sur lesquels se fonde désormais le régulateur pour apprécier le respect de la loi : la variété des sujets ou des thématiques abordés à l’antenne ; la diversité des intervenants dans les programmes ; l’expression d’une pluralité de points de vue dans l’évocation des sujets abordés à l’antenne.
Contrairement à ce qui a pu être écrit, il ne s’agit pas d’étiqueter les intervenants sur les plateaux ni de calculer de façon mathématique leur temps d’intervention – la délibération de l’Arcom le précise explicitement. Il s’agit de prendre en compte un faisceau d’indices (Qui parle ? De quoi ? Comment ?) qui, mis bout à bout, indiquent si, manifestement, la chaîne milite ou non en faveur d’un courant politique.
Il faut souligner ce point, explicitement mentionné dans la délibération du 17 juillet 2024 : l’Arcom doit s’assurer que les éditeurs n’avantagent pas « de façon manifeste et durable » un courant de pensée particulier. Contrairement au temps de parole des personnalités politiques, qui doit être distribué équitablement (cette obligation demeure), les chaînes de télévision ne sont pas tenues de représenter de façon équitable les différents courants de pensée et d’opinion. Elles doivent seulement s’abstenir d’en favoriser un de façon manifeste et durable. Cela signifie qu’il y a place pour une ligne éditoriale. En somme, le pluralisme interne imposé par la loi n’interdit pas aux médias d’afficher une tendance politique, il s’oppose seulement à ce qu’ils se muent en médias de propagande, la différence les uns et les autres n’étant pas qu’une différence de degré mais aussi de nature, car un média de propagande, qui s’est mis au service d’un courant de pensée, tend inévitablement à tordre la vérité et à méconnaître l’exigence d’honnêteté de l’information.
À la suite de la nouvelle enquête de RSF concernant Cnews, comment analysez-vous la réaction de l’Arcom ?
C. B. : RSF a souhaité vérifier si, au regard des critères dégagés par l’Arcom en 2024, le pluralisme interne était respecté par les quatre chaînes d’information en continu présentes sur la TNT (FranceinfoTV, LCI, BFMTV et CNews), c’est-à-dire si celles-ci avantageaient ou non « de façon manifeste et durable » un courant particulier de pensée et d’opinion. Tout au long du mois de mars 2025, des relevés systématiques et automatisés ont été effectués sur les quatre chaînes permettant de relever les intervenants et les sujets traités. L’analyse qualitative consistant à déterminer comment les sujets avaient été traités (de façon univoque ou de différents points de vue) a été menée, elle, au regard d’un thème, celui de la condamnation de Marine Le Pen. Au regard de l’ensemble de ces critères, RSF conclut a un avantage manifeste accordé par CNews à l’extrême droite.
Pourtant, dans le journal le Point, l’Arcom a contesté la façon dont RSF a apprécié le critère relatif à la diversité des intervenants à l’antenne et a considéré qu’aucun manquement au pluralisme interne n’avait été relevé. Il faut attendre des précisions de l’Arcom sur ses calculs, mais, l’affirmation est étonnante. Quiconque fait l’expérience de regarder quelques minutes les programmes de la chaîne CNews peut le constater : il s’agit bien évidemment d’une chaîne d’opinion, qui milite en faveur de l’extrême droite, ce que la loi du 30 septembre 1986 interdit, comme le Conseil d’État l’a rappelé.
Que répondre à l’argument selon lequel cette exigence de pluralisme interne constituerait une atteinte à la liberté d’expression ?
C. B. : Il s’agit d’une erreur de perspective, car cette exigence de pluralisme protège la liberté d’expression. La loi du 30 septembre 1986, qui régit le secteur audiovisuel, est destinée à réglementer l’activité des médias audiovisuels afin de protéger l’ordre public et, en priorité, le droit du public à une offre pluraliste de programmes. Ce droit dispose d’une assise constitutionnelle solide.
Comme le Conseil constitutionnel l’a affirmé et comme il continue de l’affirmer, la liberté de communication doit être lue à travers l’exigence de pluralisme, indispensable au fonctionnement de la démocratie : il permet au public d’être informé et, à travers lui, aux électeurs de voter de façon éclairée et libre. La liberté des médias audiovisuels est, selon la jurisprudence constitutionnelle et depuis une décision du 18 septembre 1986, au service du droit du public de disposer d’une offre audiovisuelle pluraliste et respectueuse de l’honnêteté de l’information non seulement dans le secteur public, mais aussi dans le secteur privé.
C’est ce droit à une offre audiovisuelle pluraliste et honnête que met en œuvre la loi du 30 septembre 1986 en interdisant sur la TNT des chaînes d’opinion ; l’expression « chaînes d’opinion » n’est pas inscrite dans la loi, mais ce sont de telles chaînes qui sont prohibées, puisque l’article 13 de la loi impose le « respect de l’expression pluraliste des courants de pensée et d’opinion ». Même si aujourd’hui, d’autres réseaux ont permis à d’autres médias de nourrir le débat public, les chaînes de télévision hertziennes occupent une position dominante pour structurer ce débat – c’est la raison pour laquelle les fréquences hertziennes restent très convoitées. Toutes les opinions ne pouvant être représentées sur le spectre hertzien, en raison de la rareté des fréquences, et surtout toutes les opinions ne bénéficiant pas nécessairement le soutien financier d’un groupe privé consacré à leur promotion, la seule façon d’assurer le pluralisme des idées, c’est-à-dire de permettre au public d’accéder à l’expression d’un large panel de courants de pensée et d’opinion, est d’interdire les chaînes d’opinion. Il n’y a pas là atteinte à la liberté d’expression. Il s’agit au contraire de la protéger en empêchant à un groupe de médias d’étouffer l’expression d’autres idées, du fait de l’avantage exorbitant dans la fabrication du débat public que lui donne le canal hertzien.
En imposant un pluralisme interne aux chaînes hertziennes, la loi du 30 septembre 1986 protège la liberté d’expression sur la TNT. Elle empêche sa capture par des intérêts privés. Aussi, lorsque certains médias dénoncent une atteinte à leur liberté d’expression, ils revendiquent en réalité un droit d’être en situation de position dominante dans la fabrication de l’opinion, comme si l’opinion pouvait constituer un marché, ce que le Conseil constitutionnel a également toujours récusé (CC, 18 sept. 1986) :
« En définitive, l’objectif à réaliser est que les auditeurs et les téléspectateurs qui sont au nombre des destinataires essentiels de la liberté proclamée par l’article 11 de la Déclaration de 1789 soient à même d’exercer leur libre choix sans que ni les intérêts privés ni les pouvoirs publics puissent y substituer leurs propres décisions, ni qu’on puisse en faire les objets d’un marché. »
Comment comprendre la difficulté du régulateur à sanctionner les chaînes qui ne respectent pas leurs obligations légales ?
C. B. : Le régulateur n’est pas très à l’aise avec l’exigence de pluralisme interne. Lorsque la décision du Conseil d’État avait été rendue à la suite de la saisine de RSF, l’Arcom avait réagi sur son site en déclarant qu’il s’agissait d’une interprétation renouvelée de la loi de 1986, alors qu’en réalité, le Conseil d’État se contentait de rappeler au régulateur la nécessité d’assurer l’effectivité de l’article 13 de la loi, selon lequel « l’Arcom assure le respect de l’expression pluraliste des courants de pensée et d’opinion dans les programmes des services de radio et de télévision, en particulier pour les émissions d’information politique et générale ».
Plus récemment, certaines déclarations ont clairement indiqué ce malaise. S’exprimant le 1er octobre 2025, devant la commission de la culture, de l’éducation, de la communication et du sport du Sénat, Martin Ajdari, président de l’Arcom a déclaré : « Le projet de loi relatif aux États généraux de l’information […] devrait apporter des inflexions importantes en matière de modernisation du contrôle des concentrations plurimédias. Il s’agit d’une modernisation du suivi du pluralisme externe qui pourrait être l’occasion pour le législateur de s’interroger sur la portée du pluralisme interne, lequel soulève de nombreuses questions. »
En d’autres termes, une éventuelle évolution de la mesure de concentration, supposée réduire la concentration dans les médias, elle-même censée renforcer le pluralisme, devrait conduire le législateur à restreindre l’exigence de pluralisme interne. Notons que Roch-Olivier Maistre, ancien président de l’Arcom, a défendu la même position quelques jours plus tard.
Outre le fait que ces analyses reposent sur une équation discutable entre diversité des opérateurs et diversité des contenus (équation que la loi du 30 septembre 1986 réfute en distinguant l’une et l’autre, art. 30-1, III, al. 2), cet appel à anticiper sur les effets potentiels d’une règle de concentration qui n’a pas été encore adoptée est significatif de l’embarras du régulateur. Celui-ci ne se limite pas, du reste, à l’exigence de pluralisme interne.
Probablement intimidés par l’argument de la liberté d’expression invoqué par les médias audiovisuels (lire Thomas Hochmann, On ne peut plus rien dire, Anamosa, 2025), probablement influencés par la conception absolutiste de la liberté d’expression énoncée par le premier amendement à la Constitution des États-Unis, diffusée à l’échelle mondiale par les plateformes, parce qu’elle sert leurs intérêts économiques, les régulateurs successifs ont toujours contesté leur qualité de « gendarme » de l’audiovisuel en soulignant que la loi du 30 septembre 1986 était une « loi de liberté », c’est-à-dire une loi de liberté des médias audiovisuels.
Ce n’est pas totalement faux. Mais il est essentiel de ne pas confondre la liberté des médias et la liberté d’expression des individus (Damian Tambini, Media Freedom, éditions Polity, 2021. La liberté des médias plie devant le droit constitutionnel du public à une offre audiovisuelle pluraliste et respectueuse, dans tous les cas, à « l’impératif d’honnêteté de l’information » (selon les termes du Conseil constitutionnel, le 18 septembre 1986).
L’Arcom dispose pourtant des outils permettant de faire respecter le pluralisme interne et l’honnêteté de l’information…
C. B. : Effectivement. D’ailleurs s’agissant d’autres obligations, comme le respect de l’honnêteté de l’information, ou l’interdiction des incitations à la discrimination, l’Arcom n’hésite pas à sanctionner, parfois lourdement. Ce fut le cas, par exemple, en 2021, au sujet des propos tenus par Éric Zemmour sur les mineurs étrangers isolés – « pour la plupart, voleurs, violeurs et assassins » – qui a valu à la chaîne Cnews 200 000 euros de sanctions financières (CSA,décision n°2021-2018 du 17 mars 2021 ou, plus récemment, en 2024, pour des déclarations de chroniqueurs selon lesquelles « l’immigration tue » ou encore pour la présentation d’une pseudo-enquête relative à la sécurité dans les villes.
Pourtant, de toute évidence, l’intervention de l’Arcom est plus que mesurée au sujet du pluralisme. Jamais, depuis la décision RSF du Conseil d’État et l’adoption de sa délibération propre (juillet 2024), l’Arcom n’a sanctionné la chaîne CNews pour méconnaissance du pluralisme interne. Seule, donc, une « mise en garde » a été prononcée par l’Arcom le 31 juillet 2024, à la suite de la décision du Conseil d’État du 13 février 2024 de statuer de nouveau sur la demande de RSF tendant à ce qu’elle mette en demeure la chaîne CNews ; sur l’échelle de la sévérité, la mise en garde est en deçà de la mise en demeure qui seule permet l’ouverture d’une procédure de sanction.
Au-delà du pluralisme, l’extrême prudence du régulateur s’observe désormais dans les modalités d’intervention qu’il s’est fixées. Récemment, devant le Sénat, le président de l’Arcom a déclaré : « Nous nous prononçons uniquement sur saisine, collégialement pour que l’on ne puisse pas nous reprocher de choisir nos cibles… »
La loi du 30 septembre 1986 ne le contraint nullement à un tel ciblage. On peut même douter qu’elle s’accommode de cette forme de renoncement à toute initiative dans les contrôles qu’elle charge l’Arcom d’effectuer. D’autant plus que le législateur a réglé, à un autre stade, la question en confiant à un rapporteur indépendant, et à lui seul, la décision d’engager des poursuites afin précisément de protéger les éditeurs audiovisuels d’une éventuelle partialité de l’Arcom (L. 30 sept. 1986, art. 40-7, 1°). La crainte d’un procès en impartialité : peut-être est-ce l’explication de la réserve de l’Arcom qui la conduit à laisser une chaîne de télévision méconnaître la loi.
Propos recueillis par David Bornstein.
Camille Broyelle ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.