Sommes-nous entrés dans le « photographocène » ? Pour une écologie du regard à l’heure de la sixième extinction

Source: The Conversation – France (in French) – By Romain Garrouste, Chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (ISYEB), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Nous sommes désormais saturés d’images mettant en scène la transformation des paysages et l’effondrement de la biodiversité sous l’effet des activités humaines. Ce « photographocène », contraction de « photographie » et d’« anthropocène », façonne non seulement nos imaginaires, mais aussi nos capacités d’action. Quand bien même cette démarche entend alerter, elle tombe parfois dans l’esthétisation et tronque notre perception de la catastrophe en cours. Dans ces conditions, comment penser une véritable écologie du regard ?

À l’occasion des quatre cents ans du Muséum national d’histoire naturelle et des deux cents ans de la photographie, cet article propose de revenir sur une transformation décisive des sciences : l’entrée des images dans la fabrique des savoirs et leur appropriation par les scientifiques.


Certains parlent d’anthropocène pour décrire la période que nous vivons, même si elle n’est pas officiellement reconnue par les géologues. Il n’en reste pas moins que la période actuelle est profondément marquée par les activités humaines, qui modifient le climat, les cycles géochimiques, la biosphère (c’est-à-dire, l’ensemble du vivant) et sa composition (certaines espèces disparaissant au profit d’autres, par exemple les espèces anthropophiles).

Mais on pourrait tout autant parler de « photographocène ». Nous connaissons surtout l’anthropocène à travers des images : glaciers qui fondent, forêts en feu, mégafeux ou lumières nocturnes vues depuis l’espace, mines à ciel ouvert, marées noires, zones industrielles avec panache de fumée, constructions à perte de vue… S’y ajoutent aussi de belles images de nature et de paysages qui peuvent parfois paraître « naturels », alors qu’ils ont été considérablement transformés (agrosystèmes notamment, comme le bocage ou les prairies).

Or, nous ne vivons pas seulement la crise écologique de façon sensible. Nous la vivons aussi à travers les images. La théoricienne de la photographie Ana Peraica a proposé en 2020 le terme de « photographocène » pour décrire ce phénomène. Tandis que l’anthropocène renvoie à une période marquée par un ensemble de processus physico-biologiques, la photographocène désigne, pour sa part, le moment où ces transformations sont enregistrées, documentées, narrées et débattues par la photographie.

Le spectacle de la sixième extinction de masse

Depuis quelques dizaines d’années, on parle de plus en plus de « sixième extinction de masse » pour décrire l’accélération des disparitions d’espèces.

Les biologistes débattent encore de la définition stricte d’« extinction de masse », mais convergent sur un point : les taux actuels de disparition d’espèces et d’effondrement de populations dépassent largement les régimes connus dans les archives fossiles.

Mais cette sixième extinction est aussi devenue un événement visuel. Le projet Extreme Ice Survey du photographe James Balog, par exemple, installe des caméras sur des glaciers pour produire des time-lapse de leur recul. Largement relayées dans le National Geographic et le film Chasing Ice, ces images ont marqué les esprits.

De leur côté, le photographe Edward Burtynsky et ses collaborateurs documentent mines, décharges et infrastructures à grande échelle dans The Anthropocene Project. Ces photographies sont devenues des icônes de l’anthropocène : elles structurent ce que nous imaginons quand nous pensons réchauffement, pollution, artificialisation, etc.

Aperçu du travail d’Edward Burtynsky.

Mais que regardons-nous exactement à travers ces images ? Qu’est-ce qu’on voit, et surtout qu’est-ce qu’on ne voit pas ? C’est ici qu’intervient l’idée d’une « écologie du regard ».




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Une écologie du regard pour interroger l’anthropocène

Classiquement, l’écologie étudie les relations entre les êtres vivants, avec leurs milieux ainsi qu’avec les grands cycles géochimiques et thermiques de la planète.

Par analogie, on peut parler d’écologie du regard pour désigner l’attention portée à ce qui est rendu visible – ou invisible – par les images. Quels lieux sont montrés, quelles espèces, quels corps ? Depuis quels points de vue et avec quelles conséquences sur notre compréhension des choses ? Quelles émotions sont provoquées en les voyant ?

L’expression circule dans les mondes de l’art et de l’architecture. On la retrouve par exemple dans le livre de Martine Francillon, qui relie représentations de l’arbre, écologie environnementale et « écologie mentale ».

Le directeur artistique Christophe Laloi a lui aussi utilisé l’expression dès 2007, par exemple avec une projection intitulée « Climax – Pour une écologie du regard » aux Rencontres d’Arles.

En 2020, l’historienne de l’art Bénédicte Ramade a montré comment une partie de la photographie environnementale oscille entre alerte éthique et esthétisation du désastre, au risque de produire lassitude et distance plutôt que mobilisation. De son côté, Ana Peraica parle d’« images totales » : vues satellites, orthophotographies, cartographies interactives qui donnent l’illusion d’un surplomb neutre sur la planète.

Dans ce contexte, le photographocène se confond avec l’anthropocène tel qu’il est montré dans ces images. L’écologie du regard, qui désigne une approche critique et sensible de l’observation du vivant, consiste à les interroger.

Qui est visible dans les images de la sixième extinction ?

On peut distinguer trois grandes caractéristiques du photographocène.

D’abord, le fait que les grands récits visuels de la crise mettent souvent en avant des paysages spectaculaires (glaciers effondrés, mégafeux, carrières géantes, littoraux artificialisés, inondations,etc.) et des espèces charismatiques (ours polaire, orang-outan, grands prédateurs et bien entendu les baleines et le panda).

Pendant ce temps, une grande partie de la biodiversité – insectes, invertébrés marins, microfaune du sol, plantes « ordinaires », champignons – reste quasi invisibles. Pourtant, les études montrent des déclins rapides pour beaucoup de ces groupes, que l’on sait être d’importance majeure dans le fonctionnement des écosystèmes.

Le deuxième élément tient au point de vue. Les images emblématiques de la photographocène sont souvent des vues aériennes (drone, avion, satellite) ou accélérées (time lapse). Elles rendent visibles des transformations imperceptibles à l’échelle d’une vie humaine, mais installent aussi notre regard à distance, comme si nous contemplions la Terre depuis un ailleurs abstrait – comme dans les images de la Terre vue du ciel, de Yann Arthus-Bertrand – ou comme si nous n’en faisions plus vraiment partie.

Court-métrage tourné et réalisé par Yann Arthus-Bertrand dans le cadre de l’exposition « Vues d’en haut » pour le compte de Metz Métropole.

Enfin, il y a la répétition. Les mêmes motifs reviennent : incendie, iceberg, pipeline, fumées, ours blanc fatigué ou à terre, celui-ci étant devenu un véritable emblème. Les recherches en communication environnementale suggèrent pourtant que cette répétition d’images catastrophistes, sans récit d’action possible, peut conduire à une forme de fatigue du regard, voire à des formes de déni, plutôt qu’à l’engagement recherché.




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Vers une « photographie de conservation » responsable

La « photographie de conservation » offre un contrepoint intéressant au photographocène.

Popularisée notamment par le photographe américain Boyd Norton, puis portée par des artistes comme Cristina Mittermeier, cofondatrice de l’International League of Conservation Photographers, cette pratique revendique explicitement un objectif : mettre la photographie au service d’actions concrètes de protection de la nature.

Exposition de Cristina Mittermeier en Italie, début 2026.

Il ne s’agit plus seulement de produire de « belles images » de l’anthropocène, mais de documenter des menaces précises, ou encore de donner davantage de visibilité à des espèces ou à des communautés locales. Cela permet de nourrir des campagnes de plaidoyer, des décisions politiques, et dans certains cas, d’accompagner la recherche scientifique, par exemple en participant à des inventaires d’espèces.

Dans le cadre d’une écologie du regard, la photographie de conservation rappelle que le choix des sujets, des cadrages, des contextes peut faire basculer une image de simple symptôme à outil pour infléchir, même un peu, le cours de la sixième extinction. Il en va de même de la manière dont les photographies sont partagées avec les ONG, les scientifiques ou encore les habitants d’un territoire.

Articuler exigence scientifique et écriture visuelle

Plusieurs photographes français travaillent, chacun à leur manière, à cette écologie du regard en articulant exigence scientifique et écriture visuelle.

Le biologiste et photographe sous-marin Laurent Ballesta mène depuis plus de dix ans les expéditions Gombessa au sein d’Andromède Océanologie. Ces projets associent « mystère scientifique, défi de plongée et promesse d’images inédites », comme « des cœlacanthes à 120 mètres de fond », « 70  requins de Fakarava la nuit », selon la page du projet. Ses images, diffusées notamment par National Geographic, ne se contentent pas de montrer des espèces spectaculaires : elles construisent une immersion dans des écosystèmes méconnus, en lien direct avec des protocoles scientifiques. À la clé, un véritable récit d’exploration, où des espèces souvent minuscules sont magnifiées par la prise de vue.

Affiche du film la Panthère des neiges.

On peut aussi songer au photographe animalier Vincent Munier, qui développe depuis plusieurs décennies, un travail au long cours sur les milieux froids et la faune discrète. Par exemple : chouettes harfangs, loups arctiques, grues, hiboux, ou encore les panthères des neiges au Tibet. Son film la Panthère des neiges, coréalisé avec Marie Amiguet, repose sur une esthétique de la patience et de la non-spectacularisation : beaucoup de temps passé à ne rien voir et à simplement habiter un paysage, avant que l’animal apparaisse. C’est une forme d’éloge du temps long, en regard de nos sociétés de consommation ultrarapides, y compris en termes de consommation de médias.

Le photographe Frédéric Larrey, enfin, travaille sur les littoraux, les cétacés et les grands prédateurs, avec la maison d’édition et de diffusion Regard du Vivant. Son ouvrage Littoral propose un portrait aérien des côtes françaises qui articule beauté formelle et enjeux de conservation. Dans Tibet, en harmonie avec la panthère des neiges, il s’est lui aussi intéressé au grand félin discret, en mêlant éthologie photographique et attention aux relations entre bergers et prédateurs.

Ces démarches n’utilisent pas nécessairement le vocabulaire du photographocène, mais elles incarnent très concrètement une autre écologie du regard : moins centrée sur le choc et le spectaculaire, plus attentive aux milieux, aux relations, au temps long de l’observation et aux usages concrets des images pour la conservation et la sensibilisation du public et des habitants des régions traversées.

Parler de photographocène, ce n’est donc pas simplement ajouter un néologisme de plus à la liste des mots en « -cènes ». C’est aussi rappeler une évidence que l’on sous-estime souvent : dans l’anthropocène, le destin du vivant est aussi lié à la manière dont nous le regardons.




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Trois questions pour un photographocène plus incarné

Nos photographies de la sixième extinction ne sont ni neutres ni secondaires : elles sélectionnent certains lieux, certaines espèces, certains points de vue. Mais ce faisant, elles en occultent d’autres. Elles proposent des récits de catastrophe, de nostalgie, parfois de résistance.

Une écologie du regard invite à se poser, au minimum, trois questions simples.

  • Que montrons-nous systématiquement – et que laissons-nous hors champ ?

  • Depuis quel point de vue regardons-nous la crise écologique (plongée, survol, immersion, cohabitation, regard animal, regard scientifique, images et imageries par dispositifs : microscopes électroniques, synchrotrons, lumières non conventionnelles, etc.) ?

  • Quels types d’images nous aident réellement à nous sentir concernés et à agir, plutôt qu’à nous résigner ?

Est-ce que les relations entre art et sciences aident à ce questionnement ? Il est probable que oui, quand ces relations co-construisent des projets narratifs où l’esthétique et la science dialoguent

Pour aller vers un photographocène plus incarné, la question ne serait plus seulement de se demander « comment représenter l’anthropocène ? », mais : quel regard voulons-nous cultiver pour continuer à cohabiter avec le vivant, à l’heure de la sixième extinction ? Cela suppose probablement de déplacer nos appareils autant que nos habitudes : vers des milieux moins visibles, des espèces moins spectaculaires, des régimes de lumière différents – y compris ceux que les autres vivants perçoivent, et que nous commençons seulement à apprendre à voir.

The Conversation

Romain Garrouste a reçu des financements de MNHN, CNRS, Sorbonne Université, Labex BCDiv, Labex CEBA, Institut de la Transition environnementale de Sorbonne Univ., MRAE, National Gegraphic, ANR

ref. Sommes-nous entrés dans le « photographocène » ? Pour une écologie du regard à l’heure de la sixième extinction – https://theconversation.com/sommes-nous-entres-dans-le-photographocene-pour-une-ecologie-du-regard-a-lheure-de-la-sixieme-extinction-284256

Face aux défis de l’anthropocène, l’écotoxicologie doit s’adapter pour améliorer ses capacités de prédiction

Source: The Conversation – France (in French) – By Thomas Sol Dourdin, Chercheur post-doctoral, La Rochelle Université

L’écotoxicologie est une discipline scientifique encore jeune. Née dans les années 1960, sa mission est de comprendre les contaminations des écosystèmes par les polluants chimiques ainsi que leurs impacts pour éclairer la décision publique. Mais elle doit aujourd’hui s’adapter et évoluer face aux nouveaux défis environnementaux.


Depuis les années 1960, l’écotoxicologie s’est imposée comme une discipline clé pour comprendre les effets des substances chimiques sur l’environnement. À la croisée de la toxicologie et de l’écologie, elle étudie la contamination des écosystèmes, la circulation et la transformation des polluants chimiques, ainsi que leurs impacts sur les organismes et les processus écologiques. Son but ultime est d’éclairer les décisions publiques encadrant l’usage de ces composés.

Pour cela, elle s’est principalement focalisée sur le développement et l’utilisation de protocoles standardisés d’évaluation rapide du risque environnemental, conçus pour générer des résultats fiables, comparables, facilement communicables et donc rapidement exploitables pas les décideurs. Ces approches constituent aujourd’hui le cadre d’évaluation du risque environnemental (ERA), un socle de réglementations nationales et internationales. Parmi elles, on peut citer le règlement européen REACH, qui vise à protéger la santé humaine et l’environnement des risques associés aux substances chimiques.

Mais cette standardisation, à savoir l’établissement de tests aux conditions normées et supposés réplicables dans tout laboratoire, laisse de côté de nombreux processus dits « éco-évolutifs ». En effet, la contamination environnementale a aujourd’hui, au-delà de ses effets de court terme étudiés dans des conditions simples, d’autres impacts à long terme, des effets intergénérationnels, autrement dit, des conséquences populationnelles et écosystémiques. Autant de dimensions que l’écotoxicologie, aujourd’hui, ne sait pas mettre en évidence.

C’est en particulier le cas dans le contexte des changements environnementaux globaux que nous connaissons, qui posent des questions inédites pour l’écotoxicologie. Les xénobiotiques en particulier, c’est-à-dire les substances présentes dans un organisme mais qui lui sont étrangères, comme les pesticides, pourraient jouer un rôle significatif en modifiant le potentiel adaptatif des organismes.

Dans ce contexte, la pertinence de l’écotoxicologie est parfois questionnée. Mais de notre côté, nous pensons que la discipline peut évoluer pour s’adapter et mieux prédire les effets des polluants.




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Des tests efficaces… mais incomplets

L’écotoxicologie repose aujourd’hui sur des tests normalisés, généralement validés par l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), qui sont établis de façon à être robustes (à la fois fiables et faisables) et réplicables par différents laboratoires. Toutefois, ces protocoles prennent rarement en compte ce qui se passe après l’exposition. Or, certains effets peuvent apparaître bien plus tard, parfois à l’âge adulte après une exposition embryonnaire, voire affecter les générations suivantes.

C’est le cas de certains perturbateurs endocriniens, pour lesquels une exposition précoce peut entraîner des troubles de la reproduction sur plusieurs générations. Si ces phénomènes commencent à être inclus dans certains cadres d’évaluation, ils restent encore largement sous-estimés.

Ces lacunes s’ajoutent à d’autres. Citons par exemple l’absence de prise en compte de possibles effets cocktails car les tests portent sur des substances isolées (pourtant présentes en mélanges complexes dans l’environnement), l’utilisation presque exclusive d’espèces animales modèles ou la simplification des conditions de laboratoire. Tout ceci ignore les interactions écologiques et les variations environnementales.

Un autre point critique de ces tests concerne la diversité génétique au sein des espèces. Pour garantir la reproductibilité, les expériences utilisent généralement des lignées d’organismes standardisées, c’est-à-dire génétiquement homogènes, considérant la variabilité génétique comme un « bruit » à éliminer. Cette simplification pose problème.

  • D’une part, elle limite la représentativité des résultats : une seule souche ne reflète pas nécessairement la réponse de toute une espèce.

  • D’autre part, elle empêche de comprendre les capacités d’adaptation des populations, notamment face aux pesticides, pour lesquels de nombreuses résistances génétiques sont identifiées chez les espèces cibles.

Cela pose un véritable problème non seulement aux utilisateurs et aux fabricants des substances testées, mais aussi en matière de santé publique.




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Des effets évolutifs encore mal intégrés

Les polluants ne se contentent en outre pas d’affecter les organismes à court terme : ils peuvent aussi influencer leur évolution. Cette dimension reste pourtant peu considérée dans l’évaluation du risque.

Les organismes disposent de plusieurs mécanismes pour répondre aux stress environnementaux. À court terme, ils peuvent ajuster leur physiologie grâce à la plasticité phénotypique, qui désigne le fait qu’un génotype exprime différents phénotypes selon l’environnement. Certains de ces ajustements reposent sur des mécanismes épigénétiques, qui modulent l’expression des gènes sans en modifier la séquence.

Or, ces mécanismes peuvent être influencés par les contaminants. Ils peuvent modifier les processus développementaux, la physiologie ou la reproduction. Certaines de ces modifications peuvent même être transmises à la descendance, ouvrant la voie à des effets intergénérationnels encore mal décrits. Cette plasticité épigénétique permet aux organismes de répondre rapidement à un stress environnemental, parfois de façon réversible, mais elle soulève des questions sur la stabilité de ces réponses et leur influence sur la dynamique évolutive des populations.

Parce que oui, les polluants peuvent aussi, à plus long terme, orienter l’évolution des populations. L’adaptation repose alors sur une combinaison de processus macroévolutifs et microévolutifs (la microévolution décrivant les changements au sein d’une même espèce, et la macroévolution ceux qui portent plutôt sur la spéciation et l’évolution des groupes d’espèces), en lien avec les pressions actuelles.

Ces processus peuvent donner lieu à l’émergence rapide de résistances, par sélection de variants génétiques, à l’apparition de mutations avantageuses ou encore à la transmission de modifications épigénétiques induites par l’environnement. L’évolution des résistances aux pesticides en est une illustration frappante. Ces dynamiques, parfois rapides, montrent que les polluants ne modifient pas seulement l’état de santé des organismes, mais aussi leur trajectoire évolutive.

Ces processus – plasticité, héritage épigénétique, évolution génétique – influencent profondément la manière dont les populations réagissent aux polluants, mais sont encore rarement pris en compte dans les évaluations réglementaires.

Vers une écotoxicologie plus prédictive

Face aux défis environnementaux actuels, la prise en compte de toutes ces interactions par l’écotoxicologie devient impérative : elle ne peut plus se contenter d’évaluer des effets à court terme dans des conditions simplifiées. Il est à cet égard réconfortant de noter l’émergence de nouvelles approches. Par exemple :

  • à l’échelle évolutive, certaines méthodes statistiques s’appuient par exemple sur les relations de parenté entre espèces, ou encore la conservation de familles de protéines cibles pour identifier un signal phylogénétique permettant de prédire la sensibilité des unes à partir de la sensibilité des autres ;

  • à l’échelle des populations, les outils de génomique facilitent la détection de signatures d’adaptation ou de plasticité en réponse aux polluants, mettant en évidence des dynamiques microévolutives ;

  • enfin, certaines études tentent de mettre en évidence les compromis induits par l’adaptation aux contaminants : celle-ci est susceptible d’augmenter la sensibilité à d’autres stress, voire de réduire la capacité générale d’adaptation des organismes, exacerbant potentiellement les effets délétères des autres changements globaux sur la biodiversité dans son ensemble.

Ces avancées contribuent à intégrer une nouvelle dimension dans l’évaluation du risque : la vulnérabilité des espèces et des populations, qui dépend non seulement de leur exposition aux polluants, mais aussi de leur capacité à y répondre et à s’y adapter.

Repenser le risque à l’ère de l’anthropocène

Alors que la biodiversité décline à un rythme sans précédent, la pollution chimique est identifiée par la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) comme l’un des principaux facteurs de cette crise. Les pesticides, conçus pour être toxiques, en sont une illustration particulièrement frappante.

L’écotoxicologie doit dès lors évoluer en intégrant l’ensemble des processus écoévolutifs et en tenant compte des différents rythmes auxquels ils se déroulent. Ceci permettrait d’améliorer à la fois la capacité prédictive de l’écotoxicologie et sa pertinence vis-à-vis des dynamiques écosystémiques.

L’enjeu est de taille : il ne s’agit plus seulement d’accompagner la mise sur le marché des substances chimiques, au rythme des priorités définies par les pouvoirs publics, mais de comprendre leur influence sur la capacité d’adaptation des organismes aux changements environnementaux.

Une écotoxicologie plus intégrative des processus écoévolutifs pourrait ainsi permettre d’améliorer à la fois la capacité prédictive de l’écotoxicologie et sa pertinence pour répondre aux défis environnementaux du XXIᵉ siècle.

The Conversation

Marie-Agnès Coutellec a reçu des financements de: INRAE, ANSES, ANR, CNRS.

Cassandre Aimon et Thomas Sol Dourdin ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Face aux défis de l’anthropocène, l’écotoxicologie doit s’adapter pour améliorer ses capacités de prédiction – https://theconversation.com/face-aux-defis-de-lanthropocene-lecotoxicologie-doit-sadapter-pour-ameliorer-ses-capacites-de-prediction-285650

Ce que l’on sait des récents séismes au Venezuela, et des risques qui subsistent

Source: The Conversation – France in French (2) – By Sylvain Barbot, Professor of Earth Sciences, USC Dornsife College of Letters, Arts and Sciences

Le Venezuela et sa capitale, Caracas, ont été frappés par deux puissantes secousses sismiques le 24 juin 2026, à seulement quelques secondes d’intervalle. Les deux séismes, de magnitude 7,2 et 7,5, ont provoqué l’effondrement de bâtiments dans plusieurs villes du nord du pays, faisant plus de 2 200 morts et piégeant de nombreuses autres personnes, selon les autorités.

Le géophysicien Sylvain Barbot explique ce que l’on sait à ce stade de cette double secousse et les risques qui subsistent. Chercheur à l’Université de Californie du Sud, il dresse également un parallèle avec la faille de San Andreas, aux États-Unis.


Les séismes sont des phénomènes naturels qui se produisent généralement aux limites des plaques tectoniques de la Terre. Ces plaques, qui constituent la croûte terrestre, ont une épaisseur de plusieurs dizaines de kilomètres et portent les océans comme les continents. Elles sont en mouvement permanent, mais pas de manière fluide ni régulière.

Le Venezuela se situe à la frontière entre deux de ces plaques : la plaque sud-américaine et la plaque caraïbe. En glissant l’une contre l’autre, elles peuvent se bloquer, accumulant des contraintes jusqu’à ce qu’elles cèdent brutalement, provoquant un séisme.

Carte des plaques tectoniques sous le Venezuela et dans les régions environnantes
Le Venezuela est situé sur la plaque sud-américaine, à proximité de la plaque caraïbe, qui s’étend sous la mer des Caraïbes. Les cercles indiquent les séismes de magnitude 5,5 ou plus survenus entre 1900 et 2019. La plupart se sont produits sur les limites des plaques ou à proximité de celles-ci.
U.S. Geological Survey

Le 24 juin 2026, deux fortes secousses sismiques se sont produites à 39 secondes d’intervalle, toutes deux d’une magnitude supérieure à 7. Il pourrait s’agir de deux séismes distincts ou d’un seul séisme comportant deux phases de rupture. Les scientifiques ne le savent pas encore, car les données sont toujours en cours d’analyse.

L’hypothèse de deux séismes distincts est tout à fait plausible. En 2023, la Turquie a connu un « doublet » sismique, avec deux séismes de magnitude supérieure à 7 survenus à huit heures d’intervalle. Dans ce cas, il s’agissait clairement de deux événements distincts.




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Au Venezuela, les deux secousses n’étaient espacées que de quelques secondes. Par le passé, de très longues failles ont subi des déplacements sur différents segments lors de séismes de cette ampleur, donnant l’impression qu’il s’agissait de deux séismes distincts alors qu’ils correspondaient en réalité à deux ruptures d’un même événement sismique.

Qu’est-ce qui déclenche des séismes aussi destructeurs ?

Les séismes sont déterminés par la manière dont les roches résistent aux contraintes de cisaillement et de pression. Ces contraintes peuvent s’accumuler pendant des années, voire des décennies, jusqu’à dépasser la résistance des roches, qui finissent alors par se rompre. À partir de ce moment, la contrainte se propage et la rupture s’étend.

Il ne s’agit pas d’un mouvement progressif. En quelques secondes, les plaques se déplacent brutalement, provoquant un séisme. Ce phénomène se produit à plusieurs kilomètres sous la surface, où la température et la pression sont très élevées.

Ce phénomène est difficile à reproduire en laboratoire et met en jeu de nombreux processus, relevant aussi bien de la mécanique que de la chimie ou de la circulation des fluides. Son résultat est toutefois simple : une rupture se produit, au cours de laquelle des masses rocheuses glissent les unes contre les autres, créant une fracture qui brise tout sur son passage et provoque d’importants dégâts.

Le système de failles du Venezuela est-il comparable à celui de la faille de San Andreas, en Californie ?

Les failles impliquées dans le séisme au Venezuela et la faille de San Andreas, en Californie, sont très similaires. Il s’agit de failles transformantes, où les plaques glissent horizontalement l’une par rapport à l’autre selon un mouvement en décrochement.

Même les vitesses de déplacement sont assez proches. Au Venezuela, les deux plaques glissent l’une par rapport à l’autre à une vitesse moyenne d’environ 20 millimètres par an. Le long de la faille de San Andreas, ce mouvement est légèrement plus rapide, de l’ordre de 30 millimètres par an.

Animation montrant un déplacement horizontal du sol qui décale une route
Le mouvement en décrochement lors d’un puissant séisme sur une faille transformante, comme la faille de San Andreas en Californie.
U.S. Geological Survey

Ces failles produisent également des séismes de forte magnitude à des fréquences comparables. Sur la faille de San Andreas, les scientifiques estiment qu’un séisme de magnitude 7 ou plus se produit en moyenne tous les 170 ans environ, même si cet intervalle varie selon les segments de la faille. Il ne s’agit toutefois pas d’un mécanisme d’horlogerie : ces séismes peuvent survenir beaucoup plus fréquemment… ou beaucoup plus rarement.

Le dernier « Big One » du sud de la Californie remonte au séisme de Fort Tejon, en 1857, un puissant tremblement de terre de magnitude 7,9. Une étude récente suggère que les contraintes accumulées le long de la partie sud de la faille de San Andreas sont aujourd’hui plus importantes qu’à n’importe quel moment au cours des mille dernières années. Si les hypothèses de cette étude sont correctes, la faille pourrait être proche de rompre. Mais la fréquence des grands séismes est très variable : le prochain pourrait survenir dans cent ans… ou demain. Personne ne peut le prédire.

Ces failles ont déjà produit de nombreux séismes par le passé. C’est à lui seul un argument en faveur de normes parasismiques strictes pour les bâtiments et les infrastructures, comme les ponts ou les hôpitaux, ainsi que de plans de préparation aux situations d’urgence.

Les scientifiques ont-ils identifié des signes annonciateurs permettant de prévoir un séisme imminent ?

Les scientifiques cherchent activement à identifier des précurseurs fiables qui permettraient d’alerter avant une rupture sismique, mais aucun signal suffisamment fiable n’a encore été mis en évidence.

Il existe des cas anecdotiques où des essaims de petits séismes ont précédé une rupture majeure et qui, rétrospectivement, auraient pu constituer des indices précoces d’un grand séisme à venir. Mais ce n’est pas systématique.

L’apprentissage automatique a permis de mettre en évidence des modifications régulières de la microsismicité précédant les ruptures majeures, et certaines études sur la physique des séismes ont commencé à expliquer pourquoi ce phénomène se produit.




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Il y a donc de bonnes raisons d’espérer qu’à l’avenir, nous serons capables de relier ces différents indices et de mieux comprendre les mécanismes en jeu. Mais nous n’en sommes pas encore là.

En revanche, il est possible d’émettre des alertes à très court terme. Lorsqu’un séisme débute, il génère plusieurs types d’ondes sismiques qui se propagent à des vitesses différentes. Les plus rapides arrivent en premier et peuvent être détectées, ce qui permet aux scientifiques de prévoir l’arrivée des deuxième et troisième trains d’ondes, plus lents et généralement plus destructeurs.

Après les premières ondes, appelées ondes P, arrivent les ondes S, ou ondes de cisaillement, qui sont un peu plus puissantes. Viennent ensuite les ondes de surface. Les premières ondes P peuvent déclencher les systèmes d’alerte précoce, offrant seulement quelques secondes de réaction, mais cela suffit pour interrompre le trafic, fermer les gazoducs, arrêter les trains à grande vitesse et sécuriser les infrastructures sensibles aux secousses. Cela peut également laisser juste assez de temps pour se mettre à l’abri et éviter d’être tué par l’effondrement d’un bâtiment, au bureau comme à la maison.

Quels sont désormais les risques pour le Venezuela ?

Les géologues connaissent bien la tectonique de cette région, car ils cartographient ces failles et étudient leur comportement depuis des décennies. Mais pour comprendre précisément cet événement, les scientifiques doivent se rendre sur le terrain afin d’évaluer l’ampleur des dégâts et de mesurer l’étendue de la rupture.

Par ailleurs, les séismes entraînent d’autres risques. Après les secousses, la région reste pendant plusieurs mois, voire plusieurs années, plus exposée aux glissements de terrain, car les roches ont été déstabilisées.

Cela signifie que les prochaines fortes pluies risquent de déclencher des glissements de terrain. Le Venezuela doit donc s’attendre à de nouveaux dégâts, à d’autres dangers et, malheureusement, à de nouvelles pertes humaines.

The Conversation

Sylvain Barbot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Ce que l’on sait des récents séismes au Venezuela, et des risques qui subsistent – https://theconversation.com/ce-que-lon-sait-des-recents-seismes-au-venezuela-et-des-risques-qui-subsistent-286665

L’histoire cachée du Maroc : l’archéologie, l’ADN et la datation au carbone réécrivent l’histoire du monde antique

Source: The Conversation – in French – By Hamza Benattia, Prehistory, University of Cambridge

Pendant des décennies, les récits sur la Méditerranée antique se sont concentrés sur les grandes civilisations de la Grèce, de Rome, de la Phénicie et de l’Égypte. L’Afrique du Nord-Ouest n’apparaît que rarement dans ce tableau avant l’arrivée des commerçants phéniciens sur les côtes marocaines, il y a environ 3 000 ans. Mais l’archéologie révèle aujourd’hui une toute autre histoire.

Bien avant que les premiers navires phéniciens (originaires de l’actuel Moyen-Orient) ne sillonnent la Méditerranée occidentale (entre l’Afrique du Nord et l’Europe du Sud d’aujourd’hui), des communautés vivant sur le territoire de l’actuel Maroc pratiquaient l’agriculture et l’élevage. Elles traversaient également le détroit de Gibraltar et participaient à des échanges à longue distance.

Au cours de la dernière décennie, j’ai travaillé sur des projets archéologiques à travers le Maroc. J’ai étudié les origines de l’agriculture, des échanges à longue distance et de l’émergence de sociétés complexes dans cette région. Dans ma dernière étude, j’ai rassemblé des données archéologiques, des datations au radiocarbone et des données génétiques couvrant près de trois millénaires.

Cette étude révèle qu’entre 3 800 et 500 avant J.-C. – une période marquée par la construction de Stonehenge, l’apogée du Nouvel Empire égyptien et l’essor du commerce maritime phénicien –, l’Afrique du Nord-Ouest n’était pas une frontière marginale. C’était un carrefour reliant les mondes méditerranéen, atlantique et saharien.

Ces découvertes changent notre compréhension du passé de l’Afrique. Pendant trop longtemps, les interprétations de l’histoire du continent ont sous-estimé la complexité et le dynamisme de ses sociétés. En remettant l’Afrique du Nord-Ouest au centre de l’attention, l’archéologie contribue à corriger ce déséquilibre et à révéler une réalité plus riche et plus interconnectée.

Un carrefour entre plusieurs mondes

La géographie explique en partie pourquoi l’Afrique du Nord-Ouest occupait une position aussi stratégique dans la préhistoire méditerranéenne. Le détroit de Gibraltar, qui sépare aujourd’hui le Maroc et l’Espagne, ne mesure qu’environ 14 km de large à son point le plus étroit. Il servait de corridor naturel reliant l’Afrique et l’Europe.

Photo de deux masses continentales, dont l’une au loin, séparées par l’océan et le ciel.
Le détroit de Gibraltar vu depuis l’Afrique.
Hamza Benattia, CC BY

Loin d’être isolées, les communautés du nord du Maroc actuel faisaient partie intégrante de réseaux à longue distance depuis des millénaires. Elles entretenaient des contacts avec la péninsule ibérique et d’autres régions atlantiques, et interagissaient avec les populations sahariennes. Plus tard, elles nouaient des relations avec des commerçants et des colons méditerranéens.

Elles n’étaient pas des participantes passives à ces échanges. Les données archéologiques suggèrent de plus en plus que les communautés locales participaient activement aux réseaux qui reliaient la Méditerranée occidentale.

Les premiers agriculteurs et l’innovation

L’agriculture était présente en Afrique du Nord-Ouest dès au moins 5 400 av. J.-C., au cours du Néolithique, période durant laquelle elle se répandait dans une grande partie de la Méditerranée occidentale.

Vers 3 800 av. J.-C., les communautés de l’actuel Maroc pratiquaient une agriculture et un élevage de plus en plus intensifs. L’Oued Beht en est un exemple frappant. Dans ce vaste village à ciel ouvert, les habitants cultivaient la terre, élevaient du bétail et stockaient leurs excédents alimentaires dans des centaines de grandes fosses souterraines.

Des fouilles récentes révèlent qu’il ne s’agissait pas d’un simple petit village agricole. Couvrant environ dix hectares, Oued Beht figure parmi les plus grands sites agricoles connus de l’Afrique préhistorique. Le site a probablement abrité une population de plus d’un millier de personnes, ce qui témoigne d’un niveau d’organisation rarement observé en Afrique du Nord-Ouest à cette époque.

Ces évolutions ont coïncidé avec des changements environnementaux plus généraux, notamment la transformation progressive du Sahara en désert. La sécheresse pourrait avoir incité les communautés à se tourner davantage vers l’agriculture, le stockage des denrées alimentaires et la sédentarisation afin de s’adapter à un environnement moins prévisible.




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Parallèlement, il existe des indices manifestes d’interactions avec la péninsule ibérique, qui comprend aujourd’hui l’Espagne et le Portugal. Des styles communs de poterie peinte, ainsi que des objets en ivoire et en coquille d’œuf d’autruche, témoignent de contacts réguliers par-delà le détroit de Gibraltar. Ces communautés locales participaient déjà activement à des réseaux d’échanges plus vastes.

Nouvelles influences et continuité locale

Au cours du troisième millénaire avant J.-C., l’Afrique du Nord-Ouest a intégré le vaste phénomène campaniforme, nommé d’après ses gobelets en forme de cloche. Celui-ci doit son nom aux gobelets en forme de cloche qui apparaissent au sein d’un réseau de communautés s’étendant de l’Europe atlantique à la Méditerranée occidentale.

Pendant des décennies, la présence de poteries de type « campaniforme » dans la région a été interprétée comme le signe que les communautés locales se contentaient d’adopter des innovations culturelles venues d’Europe.

Or, au Maroc, des objets de type « campaniforme » coexistent avec des traditions locales distinctives. Cela montre que les communautés locales intégraient de manière sélective de nouveaux éléments dans leurs traditions culturelles.

Il s’agissait clairement d’un processus d’échange, d’adaptation et d’initiative locale.




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L’insaisissable âge du bronze

Le deuxième millénaire avant J.-C. reste l’une des périodes les moins bien comprises de la préhistoire de l’Afrique du Nord-Ouest. En Péninsule ibérique, de grands villages fortifiés et des hiérarchies sociales bien définies font leur apparition. Les vestiges archéologiques en Afrique du Nord-Ouest sont plus fragmentaires. Il existe néanmoins des indices précieux.

Les pratiques funéraires, telles que les tombes à ciste construites en pierre, indiquent des changements dans l’organisation sociale. Sur des sites comme Kach Kouch, on trouve des traces de communautés agricoles sédentaires disposant de maisons rondes, d’installations de stockage et pratiquant l’élevage.

On observe également des signes indiquant que les relations à longue distance se sont poursuivies durant cette période. Par exemple, une épée en bronze retrouvée dans le lit d’une rivière du nord du Maroc présente des similitudes frappantes avec celles des Îles Britanniques. Cela suggère l’existence de liens s’étendant bien au-delà de la Méditerranée.

Rencontres avec les Phéniciens

Au début du premier millénaire avant J.-C., des commerçants et des colons phéniciens venus de la Méditerranée orientale – l’actuel Liban – ont commencé à établir des colonies le long de la côte nord-africaine. Traditionnellement, ce phénomène a été interprété comme un processus de colonisation, les populations locales étant considérées comme les destinataires passifs d’une culture plus avancée. Des découvertes archéologiques récentes remettent cette interprétation en question.

Vue panoramique d’une vaste vallée avec des collines au loin et des rivières qui la traversent.
Vue aérienne de l’établissement situé au sommet d’une colline à Kach Kouch, au Maroc.
Hamza Benattia, CC BY

Sur des sites tels que Kach Kouch, les communautés locales ont perpétué leurs propres traditions architecturales et leur mode de vie. Elles ont adopté de manière sélective de nouveaux éléments, comme la poterie façonnée au tour et les outils en fer.

Kach Kouch et d’autres sites suggèrent que ces sociétés ont su négocié leurs relations avec les groupes nouvellement arrivés. Elles ont intégré de nouvelles idées dans leurs traditions culturelles existantes selon leurs propres modalités.

L’arrivée des Phéniciens n’a donc pas marqué le début des sociétés complexes au Maroc. Elle a constitué un nouveau chapitre d’une histoire bien plus longue faite d’interaction, d’adaptation et d’échanges.




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Ces avancées sont le fruit de décennies de travail mené par des équipes de recherche marocaines et internationales. Il reste encore beaucoup à faire pour les archéologues. De vastes parties de la région sont encore peu explorées et de nouvelles découvertes pourraient transformer encore davantage notre compréhension.

Ce qui est déjà clair, cependant, c’est que la préhistoire de l’Afrique du Nord-Ouest est l’histoire de communautés locales qui ont activement façonné leur propre place dans le monde antique.

The Conversation

Hamza Benattia a bénéficié de subventions de l’Institut national d’archéologie et du patrimoine du Maroc (INSAP), du Fonds de recherche de la Prehistoric Society, de la bourse Stevan B. Dana de l’American Society of Overseas Research, de la bourse du Mediterranean Archaeological Trust, du prix Barakat Trust pour les jeunes chercheurs, de la bourse de recherche du Centre Jacques Berque, du Fonds de recherche de l’Institut d’études céutanes et de l’Université de Castille-La Manche.

ref. L’histoire cachée du Maroc : l’archéologie, l’ADN et la datation au carbone réécrivent l’histoire du monde antique – https://theconversation.com/lhistoire-cachee-du-maroc-larcheologie-ladn-et-la-datation-au-carbone-reecrivent-lhistoire-du-monde-antique-286434

Que deviennent les fûts de déchets radioactifs immergés dans l’Atlantique dans les années 1970 et 1980 ? Les débuts de réponse d’une expédition scientifique

Source: The Conversation – in French – By Javier Escartin, Directeur de recherche CNRS en géologie marine, École normale supérieure (ENS) – PSL

Un des fûts de déchets radioactifs présentant une dégradation importante et un déversement de matière sur les fonds marins environnants. On voit, à côté, le dispositif d’échantillonnage des sédiments déployé puis récupéré par le *Nautile* à 4 700 mètres de profondeur, en 2026. Crédits: Campagne NODSSUM, CNRS, Flotte océanographique française, Ifremer, Miso Facility/WHOI, Fourni par l’auteur

Entre 1971 et 1982, plus de 200 000 fûts de déchets radioactifs furent immergés par plusieurs pays européens dans l’Atlantique Nord-Est, à des profondeurs atteignant plus de 4 700 mètres. La localisation exacte de ces barils et surtout leurs impacts possibles sur l’environnement des grands fonds restaient à ce jour largement inconnus depuis des études des années 1980.

Les campagnes à la mer NODSSUM 2025 et 2026, portées par le CNRS et réalisées avec les moyens de la Flotte océanographique française, ont permis d’identifier plusieurs milliers de ces barils.

À l’aide du sous-marin Nautile, nous avons inspecté visuellement plusieurs dizaines de ces fûts, documenté leur degré avancé de dégradation et observé des containers particulièrement corrodés.

Le contenu de certains d’entre eux se répand sur le fond marin environnant. Ces fûts sont colonisés par différents organismes, notamment des anémones, des éponges et des crabes.

le sous marin émerge
Le retour du Nautile et des plongeurs, à la fin de sa plongée à 4 700 mètres de profondeur, lors de la compagne NODSSUM 2026.
©CNRS (NODSSUM Cruise, CNRS, Flotte océanographique française), Fourni par l’auteur

Sur cinq sites d’étude retenus, à proximité immédiate et au contact des fûts, le Nautile a réalisé des prélèvements détaillés de sédiments, d’eau, d’organismes et de communautés microbiennes. Les habitats rocheux voisins ont également été explorés par le sous-marin, afin de les comparer avec les écosystèmes présents sur et autour des fûts.

Des instruments de mesure de radioactivité de terrain embarqués ont détecté des signaux significatifs de radionucléides spécifiquement liés à ces déchets, le cobalt 60 et le niobium 94, en plus du césium 137 et de l’américium 241 (ces derniers sont également des marqueurs des essais aériens d’armes et accidents nucléaires, mais présents ici dans des quantités bien supérieures à ce marquage classique).

Ces mesures et contrôles radiologiques ont permis de confirmer l’absence de contamination des instruments déployés (y compris le Nautile) et de s’assurer que les niveaux d’activité n’induisaient pas de problèmes majeurs de radioprotection pour les scientifiques de la campagne à la mer.

Comment ces observations ont-elles été réalisées ?

La zone de déversement couvre une surface d’environ 14 500 kilomètres carrés. Pour identifier les fûts et définir les cibles de notre étude, le robot autonome Ulyx de la Flotte océanographique française a été déployé lors de la campagne 2025.

Capable de plonger jusqu’à 6 000 mètres et survolant les fonds marins d’environ 70 mètres, il acquiert des données sonar haute résolution avec une précision de 5 centimètres. Ulyx a permis de cartographier environ 165 kilomètres carrés, soit moins de 2 % de toute la zone de déversement. Plus de 3 500 fûts ont été localisés, alignés selon les trajectoires des navires ayant effectué les déversements.

Carte des fûts identifiés et zones cartographiées par l’Autonomous Underwater Vehicle (AUV) UlyX.
Flotte océanographique française — Campagne Nodssum, Fourni par l’auteur

Ulyx a également pu s’approcher et survoler le plafond océanique à environ 8-10 mètres au-dessus du fond marin pour se procurer des images. Nous avons prospecté cinq zones et photographié environ 50 fûts, montrant l’épanchement de matière hors des fûts. Ces données ont été combinées à un échantillonnage de sédiments réalisé en 2025 à distance des fûts depuis le navire, dont l’analyse a révélé la présence de radionucléides artificiels probablement associés à ce déversement, supérieure à celle attendue dans les grands fonds.

Les images de fûts dégradés prises par Ulyx, associées aux analyses de sédiments montrant les niveaux d’activité les plus élevés, ont fourni les cibles des plongées du Nautile lors de la campagne 2026.

Pourquoi est-ce important ?

Tout d’abord, ce site constitue un laboratoire unique pour comprendre le devenir des radionucléides dans les grands fonds et leurs interactions avec les écosystèmes de l’océan profond.

Les fûts modifient l’environnement en offrant un substrat dur qui se trouve colonisé, facilitant potentiellement ces transferts de radionucléides vers les organismes vivants, avec des conséquences encore inconnues, qui vont être évaluées par le projet NODSSUM. Les résultats de l’analyse des échantillons fourniront, dans les mois à venir, des indices sur l’impact de ces écosystèmes, y compris les microorganismes, ainsi que sur leur rôle dans le transfert et la mobilisation de ces radionucléides, permettant d’évaluer leurs impacts.

Enfin, il s’agit de l’une des premières études radioécologiques en grands fonds marins, ayant nécessité la mise en place et le développement de nouvelles procédures et méthodologies allant de la définition de la stratégie d’échantillonnage jusqu’à la radioprotection à bord.

Quelles vont être les suites ?

Les campagnes de 2025 et de 2026 ont permis de collecter un ensemble riche et vaste de données et d’échantillons : cartes sonar, images de fûts et des zones adjacentes, des centaines d’échantillons de sédiments, plusieurs dizaines de poissons, des milliers de litres d’eau filtrés et de nombreux organismes, dont des anémones et des concombres de mer.

scientifiques autour d’une carotte de sédiments
Une carotte de sédiments prélevée par le Nautile sur le site d’immersion de déchets radioactifs de l’Atlantique Nord-Est, lors de la campagne NODSSUM 2026.
NODSSUM Cruise, CNRS, Flotte océanographique française, Fourni par l’auteur

Les images seront analysées afin de caractériser la composition et la structure des écosystèmes associés aux fûts et de ceux des zones avoisinantes. Les échantillons (sédiments, eau, faune) seront analysés dans les mois à venir par un groupe français et international de chercheurs (Norvège, Allemagne, Espagne) afin d’identifier et de quantifier différents radionucléides artificiels et d’étudier leur dispersion depuis les fûts vers l’environnement des grands fonds.

L’ensemble de ces données constituera l’une des études radioécologiques des grands fonds les plus complètes à ce jour et permettra de mieux comprendre le cycle biogéochimique des radionucléides dans ces environnements.


Pour aller plus loin et suivre l’actualité du projet NODSSUM, retrouvez-le sur Bluesky et LinkedIn, #NODSSUM.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui ont menées ces dernières, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.

The Conversation

Javier Escartin a reçu des financements de l’ANR pour autres projets et sans lien a la campagne NODSSUM.

Patrick Chardon a reçu des financements de ANR sans lien avec le projet NODSSUM

ref. Que deviennent les fûts de déchets radioactifs immergés dans l’Atlantique dans les années 1970 et 1980 ? Les débuts de réponse d’une expédition scientifique – https://theconversation.com/que-deviennent-les-futs-de-dechets-radioactifs-immerges-dans-latlantique-dans-les-annees-1970-et-1980-les-debuts-de-reponse-dune-expedition-scientifique-286463

Décapitaliser le savoir scientifique et le rendre accessible à tous : des solutions existent

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Schmidt, Professeur, Planétologie, Université Paris-Saclay

À quand un accès libre et gratuit au savoir ? (En photo, la tour de livres de la bibliothèque Městská knihovna à Prague, République tchèque.) Lysander Yuen/Unsplash, CC BY

Publier et accéder à des articles scientifiques coûte très cher aux organismes de recherche. L’accès ouvert est-il la solution parfaite ? Découvrez des exemples concrets de publications qui allient gratuité, exigence et rigueur.


L’édition scientifique est une industrie particulièrement rentable. Les estimations les plus récentes suggèrent qu’elle génère environ 19 milliards de dollars US (soit 16,67 milliards d’euros) de chiffre d’affaires par an, avec des marges qui avoisinent les 40 %. Ces chiffres vertigineux reflètent en grande partie le fait que des maisons d’édition privées, telles qu’Elsevier, Springer Nature, Wiley, Taylor & Francis ou SAGE, capitalisent sur un travail largement financé par des fonds publics.

Cette monétisation se fait soit conditionnant l’accès à un article scientifique au paiement d’un droit ou d’un abonnement, soit en faisant payer les auteurs pour publier en libre accès pour le lecteur. Pourtant, la majeure partie du travail nécessaire à la publication, notamment la rédaction, l’évaluation par les pairs et une grande partie du travail éditorial, est fournie gratuitement par les chercheurs. La conséquence directe est que la richesse d’un institut ou d’un pays dicte encore en partie l’accès au savoir scientifique.

Les barrières payantes

Pendant des décennies, la vaste majorité de la recherche a été publiée derrière des barrières payantes (paywalls). Cela signifie que les scientifiques, leurs institutions et le grand public doivent payer pour accéder aux découvertes scientifiques. Une personne peut acheter l’accès à un article spécifique pour quelques dizaines ou parfois une centaine d’euros. Les instituts de recherche, quant à eux, paient des abonnements qui se chiffrent souvent en millions d’euros à des milliers de revues scientifiques afin que leurs chercheurs puissent accéder à ces articles.

Rétrospectivement, avant l’avènement d’Internet et la diffusion massive de revues au format électronique, il était compréhensible que la production d’articles scientifiques engendre des coûts très importants, notamment en raison de l’impression et de la distribution physique des revues dans les bibliothèques universitaires. Aujourd’hui, cette justification n’est plus fondée.

Alors même que les coûts de production ont fortement diminué grâce à la diffusion numérique des articles, les frais de publication ont drastiquement augmenté. En réponse à cette privatisation du savoir, Aaron Swartz a publié en 2008 le Guerilla Open Access Manifesto, qui a eu pour but d’alerter et d’insister sur le manque d’accès pour les pays du Sud global.

Dans ce contexte, Alexandra Elbakyan a créé Sci-Hub en 2011, une plateforme, qui permet de donner accès à un grand nombre de publications scientifiques, devenue l’une des plus grandes fuites de connaissances scientifiques de notre époque. Bien que cette initiative repose sur une revendication éthique d’accès universel au savoir, elle demeure illégale et condamnée dans de nombreux pays, et ne saurait être une solution pérenne au problème de l’accès à la connaissance scientifique.

L’accès ouvert est-il une solution ?

Face à la frustration croissante suscitée par le verrouillage des résultats de la recherche derrière des barrières payantes, et aux fortes inégalités d’accès à la science qui en découlent, l’Open Access (OA), ou accès ouvert, est de plus en plus souvent exigé par les agences de financement de la recherche, et parfois par les gouvernements eux-mêmes. L’objectif est simple : faire en sorte que la recherche, en particulier lorsqu’elle est financée par des fonds publics, soit accessible comme un bien commun.

Diagramme de Venn présentant les trois principales voies d’Open Access (OA) : vert, doré et diamant ainsi que leurs avantages et limites.
Modifié d’après Vaucher & Thomas, 2026 : « Diamond is the new Green—Why Green Open Access is not a sustainable long-term model for scientific publishing », CC BY

Aujourd’hui, si l’Open Access est devenu la norme, plusieurs modèles coexistent et ne répondent pas tous au problème de la même manière. Les trois principales voies sont l’OA verte, l’OA dorée et l’OA diamant.

L’OA verte consiste à publier dans une revue classique, souvent commerciale, puis à déposer une version acceptée mais non formatée du manuscrit dans une archive ouverte ou un dépôt institutionnel. L’OA dorée rend l’article final immédiatement accessible à tous, mais repose sur des frais de publication s’élevant à plusieurs milliers d’euros, payés par les auteurs ou leurs institutions. L’OA diamant, enfin, permet une publication gratuite pour les auteurs et une lecture gratuite pour les lecteurs, grâce à des revues portées par des communautés scientifiques, des bibliothèques universitaires ou des institutions sans but lucratif.

Les modèles d’OA verte et dorée restent dépendants des éditeurs commerciaux et entraînent souvent des coûts cachés pour les chercheurs, les institutions ou les financeurs. À l’inverse, l’OA diamant est porté par la communauté, gratuit à la fois pour les auteurs et pour les lecteurs, et maintient la recherche comme un bien public plutôt qu’une source de profit privé. Si l’OA verte améliore l’accès à court terme, elle peut aussi retarder des changements structurels plus profonds en préservant le système existant.

« Payer pour lire, payer pour publier… La science est-elle malade de ses revues ? », La Grande Conversation, The Conversation France.

Des exemples d’accès diamant

Grâce aux avancées techniques récentes, il est facile de partager du code informatique, et la communauté scientifique, soutenue par les financeurs publics, s’est organisée pour créer Open Journal System, qui est un logiciel clé en main permettant de gérer l’ensemble du processus éditorial d’une revue scientifique (de la soumission des manuscrits à l’évaluation par les pairs, l’édition, la publication et la diffusion).

Aujourd’hui le système est utilisé dans 148 pays dans le monde et permet la gestion éditoriale gratuite de journaux par les scientifiques eux-mêmes. Parmi ces journaux, Sedimentologika, créé en novembre 2022, qui va bientôt publier son cinquantième article dans le domaine de la sédimentologie, ou Planetary Research, qui va publier son premier article dans le domaine de la planétologie en juillet 2026, sont deux revues que nous avons contribué à fonder.

D’autres initiatives, structurées en plateforme, comme Sci|Post, historiquement ancré dans le domaine de la physique, ou Episciences, proposent désormais des modèles étendus à l’ensemble des domaines de la science, y compris les sciences humaines et sociales. À l’échelle plus locale des établissements et universités, de nouveaux projets de presse académique émergent, tel que POPS à l’Université Paris-Saclay.

Les scientifiques ont aussi proposé d’autres façons de publier, s’affranchissant des codes de conduites les plus courants. Par exemple, la publication dans arXiv de l’Université Cornell, un gigantesque dépôt gratuit de 2,4 millions d’articles, ou sur son équivalent français HAL, permettent le partage de manuscrit sans validation par les pairs (article de type « preprint »). Le seul critère d’accès est que le déposant doit avoir un e-mail institutionnel ou être coopté par ses pairs (critère récent, nécessaire pour filtrer les faux articles créés par intelligence artificielle). La garantie de qualité scientifique y reste donc relativement limitée, mais l’avantage réside dans l’immédiateté de la diffusion à tous. De nombreux travaux très influents et largement cités, par exemple dans le domaine de l’intelligence artificielle, sont ainsi accessibles sans n’avoir jamais été évalués par les pairs. Cependant, la plupart des articles déposés sur arXiv sont également publiés par la suite dans des revues scientifiques après processus d’évaluation. Dans ce cas, arXiv sert principalement de plateforme de diffusion rapide et d’échange scientifique venant compléter plutôt que remplacer le processus éditorial traditionnel.

Certaines sociétés savantes proposent depuis longtemps des revues en accès diamant, comme les Comptes Rendus de l’Académie des sciences ou certaines communications de la Société américaine de mathématique. Malheureusement, le modèle économique en accès diamant est parfois difficile à établir, mais des solutions innovantes sont proposées. Par exemple, le Bulletin de la Société mathématique de France propose un modèle d’inscription-pour-ouverture (Subscribe-to-Open, S2O). Il s’agit ici chaque année de payer un abonnement pour la lecture, mais lorsque le seuil de rentabilité est atteint, tous les articles publiés dans cette revue deviennent accessibles librement ad vitam aeternam. Chaque année, le compteur est remis à zéro.

Une autre façon de publier consiste à proposer une discussion libre à propos de l’article après publication. Ce type de solution a l’avantage d’évaluer l’article, mais, pour l’instant, aucune solution pérenne et de grande ampleur n’a émergé. Il existe néanmoins des solutions intéressantes. Par exemple, Peer Community In comporte aujourd’hui 21 journaux thématiques avec relecture, publie gratuitement à la fin de l’évaluation et laisse le choix aux auteurs de soumettre de nouveau dans un journal traditionnel ou non.

Des dangers futurs, mais aussi des opportunités

L’édition scientifique est, aujourd’hui, mise en péril par les logiques capitalistes des grands éditeurs privés, qui s’enrichissent grâce à une aura et une respectabilité pourtant produite par les scientifiques eux-mêmes. Briser ce système reste difficile, car les scientifiques les plus réputés sont sollicités par les journaux les plus en vue, contribuant à reproduire ce modèle. D’autre part, les grands groupes éditoriaux contrôlent une part importante des outils de recherche, d’indexation et de mise en relation des articles scientifiques, renforçant encore la visibilité de leurs propres revues.

Par ailleurs, ces acteurs participent activement à la production d’une pseudoscience scientométrique, en proposant des évaluations quantitatives, comme les nombres de citations, les facteurs d’impacts, etc. Bien que les limites et les dérives de ces métriques aient été largement documentées, et malgré l’existence d’initiatives, comme DORA, appelant à une réforme de l’évaluation de la recherche, de nombreuses politiques publiques restent cantonnées à ces indicateurs pour évaluer la science (on privilégie la quantité d’articles à la qualité). Les carrières des chercheurs restent ainsi largement évaluées à travers le prestige supposé des revues dans lesquelles ils publient.

À l’heure où les grandes puissances mondiales sont tentées par des virages autoritaires et la promotion des faits « alternatifs », la science doit plus que jamais préserver son indépendance et maintenir la confiance du grand public. Dans un contexte de disette budgétaire, reprendre collectivement la maîtrise des infrastructures de publication scientifique de manière plus efficiente, moins onéreuse et plus durable apparaît comme un enjeu majeur pour la communauté scientifique.

Au-delà du monde académique, l’ouverture des connaissances bénéficie également au grand public, aux enseignants, aux associations, aux décideurs et au secteur privé, en facilitant l’accès aux avancées scientifiques les plus récentes. Enfin, rendre la science plus accessible ne signifie pas seulement diffuser davantage de savoirs : cela contribue aussi à renforcer la transparence, l’esprit critique et la capacité collective à débattre et à répondre aux défis actuels de manière informée et raisonnée.

The Conversation

Frédéric Schmidt est Professeur à l’Université Paris-Saclay, membre de l’Institut Universitaire de France (IUF). Il a obtenu divers financements publics (Université Paris-Saclay, CNRS, CNES, ANR, UE, ESA, France 2030) ainsi que des financements privés (Airbus) pour ses recherches. Il est éditeur scientifique du journal Planetary Research et membre fondateur de l’association Planetary Research Cooperative, l’association loi 1901 qui détient le journal.

Camille Thomas est co-fondateur et membre du comité de direction de Sedimentologika. Il a reçu des financements du fonds pour la recherche scientifique Suisse. Il travaille bénévolement comme manager éditorial pour Sedimentologika et est co-président de l’association loi 1901 qui détient le journal.

Romain Vaucher est co-fondateur et membre du comité de direction de Sedimentologika. Il travaille bénévolement comme manager éditorial pour Sedimentologika et est vice-président de l’association loi 1901 qui détient le journal.

ref. Décapitaliser le savoir scientifique et le rendre accessible à tous : des solutions existent – https://theconversation.com/decapitaliser-le-savoir-scientifique-et-le-rendre-accessible-a-tous-des-solutions-existent-283930

« Je vais partir » plutôt que « je partirai » : comment le français parle de l’avenir

Source: The Conversation – in French – By Anne Parizot, Professeur des universités en sciences de l’information et de la communication émérite, Université Bourgogne Europe

À l’oral, le français privilégie souvent le futur proche ou le présent pour évoquer l’avenir. Onur Kurt/Unsplash, CC BY

Vous dites sans doute plus souvent « je vais partir » au lieu de « je partirai » et, comme « j’arrive dans deux heures » ou « on se voit demain », c’est une formulation très courante. Pourtant, le futur simple n’a pas disparu. Pourquoi certaines formes dominent-elles à l’oral tandis que d’autres restent privilégiées à l’écrit ?


Contrairement à une idée largement répandue, les linguistes n’observent pas une disparition du futur simple. Les grands corpus de français montrent surtout que le français mobilise depuis longtemps plusieurs façons d’exprimer l’avenir, dont l’usage varie selon que l’on parle ou que l’on écrit. Cette répartition, attestée de longue date dans les données, ne traduit donc pas une évolution récente de la langue.

Les langues ne se comportent pas comme des systèmes qui s’érodent : futur simple, futur proche et présent à valeur de futur ne sont pas en concurrence. Ces formes répondent à des contextes d’emploi différents et permettent d’exprimer diverses distances entre le présent et ce qui est à venir.

À l’oral, l’avenir est plus souvent présenté comme déjà engagé ou proche du présent ; à l’écrit, le futur simple conserve une place plus importante.

Dire l’avenir : plusieurs futurs, plusieurs distances

Le français ne dispose pas d’un seul futur, mais de plusieurs dispositifs temporels. Le futur simple (« je partirai »), le futur proche (« je vais partir »), le futur antérieur (« j’aurai fini ») ou encore le présent à valeur de futur (« je pars demain ») coexistent selon des logiques d’usage, sans être interchangeables.

Ces formes ne se distinguent pas uniquement par la chronologie. Elles expriment surtout des degrés de proximité, d’engagement, de certitude ou d’anticipation. Le futur simple construit souvent une projection relativement autonome du présent, comme une vue « depuis maintenant vers plus loin ». Le futur proche, en revanche, inscrit l’événement dans une continuité immédiate : il donne à voir un avenir déjà en cours de préparation, voire déjà enclenché.

Les temps verbaux ne sont pas de simples repères chronologiques, mais des formes d’inscription du sujet dans le discours. Dire « j’irai », c’est produire une projection distanciée ; dire « je vais partir », c’est manifester une continuité entre intention, décision et action, le futur est déjà engagé. Le futur n’est donc pas seulement un temps, mais une modalité de l’engagement énonciatif.

La différence entre « je partirai » et « je vais partir » est donc moins chronologique que relationnelle. Ces formes ne sont pas interchangeables, car elles construisent des avenirs différents.

Quand le présent suffit à dire le futur

Un trait du français contemporain est la capacité du présent à exprimer l’avenir sans marque morphologique de futur : « Je pars dans deux heures » ; « Le train arrive demain matin » ; « On se voit la semaine prochaine ». Ici, le présent ne décrit pas une action en cours à l’instant de l’énonciation, mais un événement projeté, déjà stabilisé dans un cadre temporel explicite.

Ce fonctionnement repose sur la combinaison du présent et de marqueurs temporels (« demain », « dans deux heures », « la semaine prochaine »), qui suffisent à lever toute ambiguïté. Le futur est alors présenté non comme une hypothèse, mais comme un événement inscrit dans un scénario validé par le contexte.

Le présent fonctionne ici comme une forme de « futur assuré » : il ne projette pas seulement, il programme. L’expression de l’avenir ne dépend donc pas uniquement de la morphologie verbale, mais d’un ensemble plus large de ressources discursives et contextuelles.

À l’oral, « je vais partir », 75 % du temps

Les données issues des grands corpus confirment une tendance bien documentée et qui semble exister dès les premières enquêtes du milieu du XXᵉ siècle : le futur proche (« je vais partir ») domine largement à l’oral spontané. Il représente souvent entre 60 % et 75 % des occurrences de futur (selon les situations d’interaction), contre 15 à 30 % pour le futur simple et 5 à 10 % pour le présent à valeur de futur.

Cette prédominance s’explique par la dynamique même de l’oral : l’interaction favorise les formes liées à l’intention immédiate, à la planification en cours ou à l’action imminente. Le futur proche s’adapte particulièrement bien à cette logique de co-construction du temps entre locuteurs.

À l’écrit, en revanche, le futur simple reste largement majoritaire dans les genres narratifs, argumentatifs ou institutionnels. Il permet de produire des énoncés détachés de la situation d’énonciation immédiate, plus aptes à exprimer des prévisions générales, des engagements abstraits ou des projections non contextualisées.

La langue ne supprime donc pas une forme : elle distribue les fonctions selon les contextes, les registres et les degrés de distance temporelle.

Penser le futur comme processus

En français oral, le futur ne s’éloigne pas : il se rapproche du présent. Les travaux de la linguiste Suzanne Fleischman montrent que les formes de futur émergent souvent de structures exprimant le mouvement, la volonté ou la trajectoire.

Le futur grammatical est ainsi le résultat d’une grammaticalisation progressive de structures orientées vers l’action. Dans de nombreuses langues, le futur provient de verbes de mouvement ou de modalité (want to, be going to en anglais). Cette origine explique sa dimension processuelle : le futur est d’abord ce qui est en train de se construire, avant d’être ce qui adviendra.

Dans cette perspective, le français oral ne simplifie pas le futur : il privilégie les formes qui présentent l’avenir comme un processus déjà engagé.

Apprendre le futur autrement

L’enseignement du français langue étrangère (FLE) reflète cette organisation. Le futur proche est généralement introduit très tôt, car sa structure (aller + infinitif) est transparente et rapidement mobilisable permettant aux apprenants de produire rapidement des énoncés orientés vers l’action.

Le futur simple intervient ensuite, une fois les bases communicatives stabilisées et que les besoins discursifs s’élargissent vers la narration, comme le rappellent des ressources pédagogiques de référence telles que le Point du FLE.

Cette progression pédagogique met en évidence une logique fondamentale : on n’enseigne pas d’abord des temps, mais des distances temporelles et discursives.

Une difficulté à se projeter ?

Certaines analyses associent la domination du futur proche à une forme de réduction de l’horizon temporel, voire à une difficulté à se projeter. En réalité, la langue enregistre les transformations du rapport au temps, mais ne les produit pas.

Aucune étude psychologique sérieuse n’a montré que dire moins souvent « je partirai » rendrait les individus moins capables de penser l’avenir. Les recherches en psychologie du temps montrent qu’il n’existe pas de lien direct entre formes grammaticales et capacité de projection dans l’avenir. Les représentations temporelles relèvent de constructions cognitives complexes, mobilisant mémoire, anticipation et contexte culturel.

Certaines études en sciences cognitives suggèrent néanmoins que les structures linguistiques peuvent influencer la manière dont le temps est conceptualisé, notamment à travers les métaphores spatiales (« avancer dans le temps », « laisser le passé derrière soi »). Ces expressions ne changent pas notre capacité à penser l’avenir, mais peuvent influencer la façon dont nous le représentons mentalement.

Différentes manières d’habiter le temps

À l’oral, le système verbal du français ne s’appauvrit pas : il s’organise autour d’un principe de proximité graduée de l’avenir. Entre « je partirai », « je vais partir » et « je pars demain », la langue ne choisit pas un seul futur, elle diversifie les manières de situe l’action à venir.

Ce qui distingue l’écrit de l’oral, ce n’est pas la capacité à se projeter, mais la manière de construire la distance entre le présent et ce qui vient. À l’oral, le futur n’est pas seulement une projection lointaine et autonome : il fonctionne comme un continuum allant de l’intention immédiate à l’hypothèse abstraite.

Le futur ne disparaît donc pas. Il s’exprime simplement autrement, en mobilisant plusieurs formes complémentaires qui permettent de nuancer notre manière de situer l’avenir dans le discours.

The Conversation

Anne Parizot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Je vais partir » plutôt que « je partirai » : comment le français parle de l’avenir – https://theconversation.com/je-vais-partir-plutot-que-je-partirai-comment-le-francais-parle-de-lavenir-285779

Prendre davantage en compte les femmes dans les essais cliniques et le développement des innovations thérapeutiques

Source: The Conversation – in French – By Clotilde Coron, Professeure des universités en Sciences de gestion à la Faculté Jean Monnet, Université Paris-Saclay


L’essentiel

  • La question du genre est peu abordée dans la recherche médicale et dans le développement des innovations thérapeutiques, au détriment des femmes.
  • Une étude, qui s’appuie sur plus de 52 000 essais cliniques, menés depuis les années 1990 dans le monde entier, montre une inclusion grandissante des femmes dans ces processus.
  • La hausse de la présence des femmes dans les études répondrait davantage à une mise en conformité avec les réglementations officielles qu’à une réelle prise en compte de leurs spécificités de santé.

Le genre a un effet sur la santé des individus (développement de maladies, symptômes, vécu des patientes et des patients…) – comme dans les recherches précédentes sur le sujet, nous employons le terme de « genre » pour faire référence aux catégories tant biologiques que sociales, « femmes » et « hommes », de manière à inclure les déterminants à la fois biologiques et sociaux.

Retards de diagnostics et de prises en charge des femmes

Certaines maladies, par exemple l’infarctus du myocarde, ne se traduisent pas par les mêmes symptômes chez les femmes et chez les hommes, et les symptômes typiquement féminins (grande fatigue, nausée…) sont moins bien connus. Cela peut donner lieu à un sous-diagnostic et à des pertes de chance chez les femmes.

Une étude britannique publiée dans European Heart Journal montre ainsi que le risque d’un mauvais diagnostic de l’infarctus pour les femmes est supérieur de 40 % à celui des hommes. Des données suisses font un constat identique ; les méconnaissances des différences liées au sexe mènent à un retard de consultation et de prise en charge. Celle-ci est en moyenne de 53 heures pour les femmes quand elle n’est que de 15 heures chez les hommes.

Conscients de ce problème, les pouvoirs publics incitent depuis quelques années les parties prenantes de la recherche et développement (R&D) en médecine et dans l’industrie à considérer la question du genre en amont, dès les phases d’idéation (processus d’innovation) et de test (test de concept, essai clinique).

Nous avons mené une recherche pour objectiver et apporter des éléments de réponse aux interrogations qui demeurent autour de la question du genre dans le processus d’innovation en santé. Nos résultats montrent une inclusion grandissante des femmes dans les essais cliniques, mais de manière artificielle et, donc, avec un impact qui semble limité sur la santé de femmes, à l’exception de certaines maladies typiquement féminines.

Androcentrisme dans la recherche médicale

Le sujet du genre reste très peu abordé en pratique dans la recherche médicale et dans le développement des innovations thérapeutiques autrement que sous l’angle de la maternité et des pathologies purement féminines (endométriose, santé gynécologique…).

Des études ont mis en avant l’androcentrisme prégnant dans la recherche médicale, à savoir le fait que la médecine est envisagée uniquement ou en majeure partie du point de vue des êtres humains de sexe masculin, les femmes étant perçues comme des variantes de la norme masculine. Ainsi, dans de nombreux manuels de médecine et de kinésithérapie, les représentations graphiques des membres « neutres » (bras, jambe…) correspondent en fait à des membres d’individus de sexe masculin.

Depuis plusieurs années, des recherches ont dénoncé la prise en compte très limitée des femmes dans l’innovation. Cette faible prise en compte se voit aussi dans l’innovation en santé, avec notamment la faible représentation des femmes dans les essais cliniques. En effet, le recrutement préférentiel, voire exclusif des hommes dans les essais cliniques a donné lieu à un corpus d’essais et de résultats portant majoritairement sur les hommes, au risque de mettre sur le marché des médicaments présentant plus d’effets secondaires ou une moindre efficacité pour les femmes, ou encore d’écarter des médicaments qui pourraient avoir un intérêt thérapeutique plus prononcé pour les femmes que pour les hommes. Par exemple, des études soulignent que les femmes ne métabolisent pas les médicaments de la même manière que les hommes.

Exclure les femmes des essais cliniques peut donc conduire à leur prescrire des médicaments moins efficaces. Cela a donné lieu à un mouvement et des réglementations visant une plus grande intégration des femmes dans les essais cliniques.

Dans les essais cliniques, les différences genrées invisibilisées

Cependant, d’autres études pointent que la sous-représentation des femmes dans les essais cliniques ne représente que la face émergée de l’iceberg. En effet, des méta-analyses tendent à montrer que la plupart des chercheurs ne distinguent pas les résultats, par exemple en ce qui concerne les effets secondaires, en fonction du genre. En outre, en n’accordant pas d’importance aux différences biologiques (le système hormonal, par exemple) à travers les représentations des femmes dans les essais, les recherches menées conduisent à invisibiliser certaines différences genrées en matière de réaction aux médicaments.

Dans le même temps, d’autres différences sont au contraire surestimées, du fait de stéréotypes de genre. Par exemple, les médecins ont plus souvent tendance à attribuer les symptômes mentionnés par les femmes à des causes psychosociales, et ceux mentionnés par les hommes à des causes organiques.




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Sous-représentation des femmes et essais cliniques : une étude est lancée

C’est précisément l’angle mort que constitue la question du genre dans le processus d’innovation en santé que nous avons étudié en nous intéressant aux toutes premières phases du processus d’innovation, à savoir la phase d’essai clinique. Quel type d’arguments est avancé pour considérer un protocole d’essai clinique valide ? Est-il question de genre ? Si oui, comment est-il traité ? Répondre à ces questions permet de mieux comprendre et qualifier l’impact de la sous-représentation des femmes dans les essais cliniques sur les innovations en santé.

Notre étude s’est fondée sur une base de données contenant l’ensemble des essais cliniques enregistrés sur le site Clinicaltrials, premier site d’enregistrement d’essais cliniques (pour un total de plus de 52000 essais cliniques menés depuis les années 1990 dans le monde entier). Nous cherchons ainsi à étudier dans quelle mesure la sous-représentation des femmes dans les essais cliniques reste une réalité, mais aussi dans quelle mesure l’angle du genre est intégré dans les essais cliniques.

Fondée sur une base de données recensant, de façon exhaustive, les essais cliniques publiés sur le site Clinicaltrials, notre recherche a révélé une inclusion grandissante au fil du temps des femmes dans les essais cliniques, mais avec une exception notable pour la phase 1, qui sert à évaluer entre autres le degré de toxicité du médicament mais aussi à définir la dose et la fréquence d’administration recommandées pour les phases suivantes. De manière plus précise, nous avons montré qu’il existe une distorsion méthodologique à l’œuvre dans les essais cliniques (notamment pour la phase 1).

En effet, le taux de féminisation moyen dans les essais cliniques, même s’il est plus faible dans la phase 1 et dans une moindre mesure la phase 2, n’est en apparence pas alarmant. Mais nous avons montré qu’il est artificiellement tiré vers le haut, car il y a plus d’essais réservés à des volontaires femmes que d’essais réservés à des volontaires hommes de manière globale et dans la durée, notamment du fait de l’existence d’essais portant sur des maladies quasi exclusivement féminines, telles que le cancer du sein.

En outre, très peu d’études explicitent des effets différenciés pour les hommes et les femmes, et notamment relatifs à la présentation des effets secondaires. Par conséquent, la prise en compte, en hausse malgré tout, de femmes dans les essais cliniques, apparaît davantage liée à une logique de mise en conformité avec des réglementations européennes et nord-américaines qui l’exigent de plus en plus depuis quelques décennies.

Mais la réglementation n’exige pas de donner des résultats par genre. Finalement, la distorsion initiale produit ses effets sur la santé des femmes, lesquelles demeurent non considérées spécifiquement dans le champ de la santé, exceptées pour quelques pathologies qui leur sont propres.


À écouter : l’interview de Sandra Charreire Petit dans la Revue audiovisuelle de la valorisation des savoirs scientifiques_.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Prendre davantage en compte les femmes dans les essais cliniques et le développement des innovations thérapeutiques – https://theconversation.com/prendre-davantage-en-compte-les-femmes-dans-les-essais-cliniques-et-le-developpement-des-innovations-therapeutiques-285531

Lithium et rubidium : et si l’Europe s’approvisionnait en métaux stratégiques dans la vallée du Rhin ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Bernard Sanjuan, Géochimiste, BRGM

Le sous-sol du Fossé rhénan pourrait devenir une ressource stratégique majeure pour l’Europe. Une étude récente chiffre le potentiel en lithium et en rubidium de la région, qui est très prometteur. Et cela d’autant plus que ces éléments se trouvent dans des eaux chaudes très salées du sous-sol, déjà exploitées en géothermie profonde pour la production d’énergie. Mais, d’ici là, il restera à relever plusieurs défis techniques et environnementaux.


Dans le cadre de la transition énergétique, la demande en lithium liée aux batteries des véhicules électriques est en très forte hausse et devrait encore s’accélérer. Le rubidium, autre métal stratégique, est moins connu. Rattaché à un marché de niche, il est utilisé dans des technologies avancées, telles que l’optique (certaines cellules photovoltaïques, par exemple), l’électronique et les horloges atomiques.

Comment faire face à cette demande en métaux stratégiques tout en limitant la dépendance à la Chine ? Certains envisagent déjà de rouvrir des mines en Europe, mais la première étape reste d’estimer les ressources de nos sous-sols.

Le Fossé rhénan (URG sur la carte) se situe entre Bâle et Francfort.
San Jose, CC BY-SA

Et si une piste se trouvait déjà sous nos pieds en ce qui concerne le lithium et le rubidium ? Plus précisément dans le Fossé rhénan, entre la France et l’Allemagne, dans les eaux profondes déjà utilisées pour produire de la chaleur et de l’électricité géothermales.

Dans une étude récemment publiée, nous proposons une nouvelle estimation de ce potentiel ainsi qu’une mise à jour des connaissances quant au fonctionnement du système géothermique produisant ces éléments. Les résultats sont très encourageants, même s’ils demandent encore à être confirmés. Par ailleurs, des défis technologiques et environnementaux doivent encore être relevés, ce qui sera essentiel pour gagner la confiance des politiques et des riverains.

Des ressources naturellement présentes

Carte géologique de la région.
Sanjuan et al. 2026, Fourni par l’auteur

Contrairement aux gisements miniers classiques, ici, le lithium et le rubidium ne doivent pas être extraits des roches mais d’eaux chaudes, qui interagissent chimiquement avec les roches de leurs réservoirs géothermiques.

Dans le cas du Fossé rhénan, les saumures géothermales profondes (eaux très salées) sont issues d’un mélange entre d’anciennes eaux de mer – qui ont envahi la région par le passé et se sont fortement évaporées – et des eaux de pluie.

Ces saumures, qui se sont ensuite infiltrées dans le sous-sol, circulent aujourd’hui dans les principaux réservoirs géothermiques gréseux (Permien, Trias) et granitiques (Carbonifère) profonds.

Comment ces métaux se retrouvent dans les eaux géothermales ?

D’après leur composition chimique et isotopique, ces saumures semblent être à l’équilibre chimique avec les roches des réservoirs gréseux, mais restent en interaction avec les réservoirs granitiques.

Pour la plupart d’entre elles, les températures d’équilibre chimique sont estimées à environ 225 °C (± 25 °C), ce qui est compatible avec une provenance des saumures du centre du Fossé rhénan. En effet, les réservoirs gréseux peuvent y atteindre des profondeurs supérieures à 4 ou 5 kilomètres, avec des températures de plus de 200 °C.

Restait à comprendre pourquoi et comment ces éléments métalliques se retrouvent dans les saumures. Des analyses chimiques et isotopiques du lithium contenu dans des roches et des minéraux de forages profonds du Fossé rhénan faisaient jusqu’alors défaut. Nous avons couplé ces analyses à celles des saumures géothermales. De quoi mieux comprendre comment les saumures s’enrichissent en lithium.

L’illite est un groupe de minéraux argileux qui ne gonflent pas.
USGS

Les données semblent confirmer que l’altération des micas, qui se transforment en illite (minéral du groupe des argiles, communément observé dans les processus d’altération hydrothermale), est, très probablement, le principal mécanisme qui libère le lithium et le rubidium en solution et contrôle leurs concentrations dans les saumures géothermales.

Sur la base de ces résultats et des données de la littérature, nous proposons un modèle conceptuel révisé pour décrire le fonctionnement du système géothermique qui produit ces éléments. L’explication la plus réaliste est que ces saumures géothermales, portées jusqu’à des températures de l’ordre de 225 °C, proviendraient du centre du Fossé rhénan. Leur migration vers les bordures extérieures est et ouest de ce fossé serait permise par la circulation dans les grès et le granite, à travers un réseau complexe de failles et de fractures qui reste encore mal connu.




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Chiffrer le potentiel de la région

Les saumures géothermales très chaudes (température supérieure à 150 °C) et salées, qui circulent à plus de 2 500 mètres de profondeur dans le Fossé rhénan, sont ainsi riches en lithium et en rubidium. Elles contiennent, en moyenne, environ 174 milligrammes par litre (mg/l) de lithium et 25 mg/L de rubidium. Ces concentrations comptent parmi les plus élevées du monde, ce qui fait de cette zone une candidate majeure pour une extraction de ces éléments, couplée à la production d’énergie par géothermie profonde.

À partir de différents scénarios de calcul (pessimiste, moyen et optimiste) fondés sur des hypothèses simplifiées et avec les connaissances de l’époque (comme le choix de la superficie considérée pour faire l’estimation ou bien encore l’absence de prise en compte de la contribution en lithium des saumures géothermales du socle granitique, méconnue à l’époque), le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) avait estimé, en 1991, les ressources en lithium comprises entre 0,3 million et 2,2 millions de tonnes, soit environ un million de tonnes en moyenne.

Concentrations en rubidium (à gauche) et en lithium (à droite) des saumures géothermales dans le Fossé rhénan.
Sanjuan et al. 2026, Fourni par l’auteur

Nous avons mis à jour ces estimations en tenant compte des nouvelles données et connaissances acquises, et notamment en y ajoutant la contribution potentielle de lithium provenant des saumures géothermales du socle granitique.

Ceci a permis de réviser ces calculs à la hausse : les stocks de lithium du Fossé rhénan sont désormais évalués entre 1 million et 16 millions de tonnes de lithium, avec une estimation moyenne à 6,2 millions de tonnes. À titre de comparaison, la production mondiale, en 2023, était de 230 000 tonnes de lithium et pourrait atteindre autour de 800 000 tonnes de lithium par an d’ici à 2031. Le Fossé rhénan pourrait donc représenter une ressource stratégique majeure pour l’Europe.

Les ressources en rubidium, pour leur part, sont évaluées entre 150 000 et 2,3 millions de tonnes, pour une moyenne de 900 000 tonnes. C’est considérable : la production mondiale actuelle est estimée à un peu moins de 8 tonnes par an, ce qui pourrait renforcer l’intérêt économique à exploiter les ressources de la région.

Vers une extraction durable dans le temps ?

Un des points forts de cette approche est qu’elle repose sur un système d’exploitation déjà en fonctionnement : les centrales géothermiques. Concrètement, l’eau chaude y est pompée, exploitée pour produire de l’énergie, puis réinjectée dans le sous-sol.

Il serait possible d’y ajouter une étape d’extraction spécifique au lithium – voire au rubidium – avant la réinjection sans trop modifier le modèle initial d’exploitation.

Nos résultats sont plutôt encourageants et montrent qu’une telle exploitation pourrait être durable dans le temps, pour plusieurs raisons :

  • avec une vingtaine de puits géothermiques déjà en activité, on estime que 3 000 à 9 000 tonnes de lithium par an pourraient être produites. Cela correspond à 25-50 % des besoins français à l’horizon 2035, qui sont évalués à un maximum de 19 000 tonnes de lithium par an ;

  • à moyen terme, les différents exemples de simulation réalisés dans la littérature montrent que la production de lithium devrait rester relativement stable sur plusieurs décennies ;

  • à plus long terme, ces ressources ne devraient pas connaître d’épuisement rapide. L’exploitation pourrait durer plusieurs centaines, voire quelques milliers d’années.




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Premiers projets et plusieurs défis majeurs

Plusieurs initiatives industrielles, en France et en Allemagne, cherchent déjà à concrétiser ce potentiel pour produire du lithium. En Alsace, des projets pilotes ont permis de produire les premiers kilogrammes à partir d’eau géothermale de la centrale de Rittershoffen en 2022.

D’autres visent à atteindre, d’ici la prochaine décennie, des productions industrielles de plusieurs milliers de tonnes par an. L’ambition est claire : faire de la région Alsace un pôle européen du lithium « bas carbone », produit localement et en complément d’énergies renouvelables.

D’ici là, il reste plusieurs défis à relever :

  • d’abord des défis techniques liés à la nature du sous-sol. Pour éviter les échecs industriels, il s’agit de trouver les zones les plus productives. Pour cela, il faudra encore améliorer notre compréhension de la circulation profonde des fluides, qui peut varier fortement d’un site à l’autre du Fossé rhénan ;

  • puis des défis industriels. Il reste encore à améliorer les technologies d’extraction directe du lithium (DLE). La technologie en est aujourd’hui à l’étape des démonstrateurs, il s’agit, désormais, de passer à une production à l’échelle industrielle ;

  • les défis sont enfin d’ordre environnemental et sociétal. Le risque de séismicité induite, qui existe déjà avec la géothermie profonde, est l’un des principaux obstacles. Il sera essentiel de le maîtriser pour obtenir l’adhésion des populations locales et des autres parties prenantes.

En bref, la géothermie dans le Fossé rhénan pourrait bientôt devenir une source clé de lithium voire de rubidium en Europe, mais l’aventure ne fait que commencer.


Romain Millot, directeur scientifique de Lithium de France, et Albert Genter (Genter Geothermal), également co-auteurs de la publication scientifique décrite, ont participé à l’écriture de cet article.


Ces travaux ont été menés dans le cadre des projets ANR-GLITER, PEPR-Sous-sol et ANR-22-EXSS-0010, soutenus par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Bernard Sanjuan a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) via les projets ANR-GLITER (ANR-22-CE50-0027) et PC9 – Géothermie Profonde dans le Fossé rhénan du PEPR Sous-Sol, Bien commun (ANR-22-EXSS-0010).

Catherine Lerouge a reçu des financements de l’ANR via les projets ANR-GLITER (ANR-22-CE50-0027) et PC9 – Géothermie Profonde dans le Fossé rhénan du PEPR Sous-Sol, Bien commun (ANR-22-EXSS-0010) et de l’ADEME.

Chrystel Dezayes a reçu des financements de l’ANR, de l’ADEME et de l’Union européenne

ref. Lithium et rubidium : et si l’Europe s’approvisionnait en métaux stratégiques dans la vallée du Rhin ? – https://theconversation.com/lithium-et-rubidium-et-si-leurope-sapprovisionnait-en-metaux-strategiques-dans-la-vallee-du-rhin-285624

La formation des travailleurs indépendants en free-lance, angle mort des ressources humaines

Source: The Conversation – France (in French) – By Aneta Hamza-Orlinska, Professeure assistante en gestion des ressources humaines, EM Normandie

Les travailleurs indépendants sont en grande majorité des auto-entrepreneurs. Oleksandr Pidvalnyi (no reuse), CC BY

Si les travailleurs indépendants sont de plus en plus nombreux en France, les entreprises qui font appel à eux ont souvent tendance à se désintéresser de leur formation. Les free-lances seraient-ils les seuls responsables du développement de leurs compétences ? La recherche sur le management et les ressources humaines démontre les limites de cette approche.


La France compte plus de 4,8 millions de travailleurs indépendants. Qu’ils soient micro-entrepreneurs, gig workers ou en portage salarial, les travailleurs indépendants ne se ressemblent pas. Malgré des formes d’activité parfois similaires, ils ne relèvent pas tous du même statut juridique ni du même niveau d’autonomie.

Pourtant, une idée reçue persiste à leur sujet : ils seraient les seuls responsables du développement de leurs compétences. Mais il y a un vrai décalage entre ce qu’ils attendent et ce qui leur est proposé. Alors, qui doit investir dans leur formation ? Eux-mêmes, ou aussi les entreprises qui profitent de leur travail ? Quelles sont les attentes des travailleurs indépendants et comment les organisations peuvent-elles mieux les accompagner ?

Les travailleurs indépendants en quête de formation

Chaque année, à peine 40 % des travailleurs indépendants suivent une formation, selon l’Insee. Soit neuf points de moins que les salariés du privé. Cet écart limité confirme que les free-lances cherchent activement à se former, souvent de manière non formelle.

En parallèle, selon une étude de 2022 menée par le BCG et Malt (une plateforme spécialisée dans la mise en relation des entreprises avec les free-lances), seulement 3 % des travailleurs indépendants français souhaitent devenir salariés, et 22 % l’envisagent peut-être. Et ce, même si 91 % ont déjà été salariés dans le passé. Une partie d’entre eux a donc des attentes qui vont au-delà de la seule autonomie et de la seule responsabilité individuelle, ce que confirme la recherche en management.

Les free-lances travaillent sans contrat d’emploi traditionnel, ni lien de subordination, et proposent leurs services à plusieurs clients simultanément. Mais il y a un groupe encore peu visible, sur lequel il n’existe pas de statistiques : celui des free-lances qui travaillent aux côtés de salariés, en présentiel ou à distance, dans le cadre de missions temporaires ou de projets. Ils sont en communication régulière avec les équipes de salariés à temps plein, et l’on peut parler d’un vrai travail d’équipe.




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Présents dans les équipes, mais absents des politiques RH

Les free-lances participent de plus en plus aux réunions d’équipe, aux événements d’entreprise et aux projets collectifs. Ils ne sont ni des fantômes ni des solitaires invétérés. Depuis 2018, en France, les travailleurs non salariés peuvent cumuler des droits à la formation via le Compte personnel de formation (CPF).

Malgré cette progression des droits au financement de la formation, les travailleurs indépendants restent considérés comme des non salariés sans bénéfices : pas de formation interne, pas de politique de ressources humaines (RH), pas de suivi de carrière. Cette situation fragilise leurs trajectoires professionnelles dans un contexte économique et géopolitique de plus en plus instable.

Les ex-salariés, en particulier, apprécient leur autonomie et leur indépendance, mais regrettent souvent leurs avantages passés : budget formation, certifications, accès aux outils internes, entretiens de performance… Ils souhaitent, en quelque sorte, rester un pied en entreprise, un pied à l’extérieur. S’ils ne reçoivent pas ce soutien, ils iront travailler ailleurs.




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Pourquoi les RH ont tort de se désintéresser des free-lances

La logique dominante dans les ressources humaines repose sur le caractère purement transactionnel de la relation avec les travailleurs en free-lance : flexibilité du recrutement, absence de charges sociales et risque limité de transmission d’informations sensibles à des concurrents. D’où la règle implicite : les formations internes sont réservées aux salariés.

Pourtant, les free-lances hautement qualifiés font partie du capital humain des entreprises. Elles ont besoin de ces compétences pour innover ou combler des manques très spécifiques. La recherche suggère qu’investir dans leur formation, même de court-terme, permet de mieux accomplir les tâches en cours, de fidéliser les travailleurs indépendants, voire de les convertir en collaborateurs à temps plein. Ce qui aide les free-lances (ex-salariés) à retrouver l’équilibre entre leur passé et leur présent.

Quelles attentes des free-lances en matière de formation ?

La recherche a fait émerger le concept de carrière « protéenne », selon lequel les free-lances sont les seuls responsables de leur propre développement professionnel, via des communautés en ligne, des plates-formes d’apprentissage ou des agences externes. Mais cela ne veut pas dire que les travailleurs indépendants n’attendent rien des organisations clientes.

Leurs souhaits se déclinent en trois axes. D’abord, ils revendiquent un accès minimal aux plates-formes de formation interne, telles que des microformations ciblées, financées par l’entreprise, pour accomplir une tâche bien spécifique. Ensuite, ils attendent un apprentissage collectif au sein des équipes, notamment pour acquérir des compétences tacites propres à un secteur, ou simplement maintenir un lien social, particulièrement précieux pour ceux qui ont été salariés par le passé. Enfin, ils souhaitent des sessions de coaching ou de mentorat plus formelles avec leur manager, dans un cadre de développement interne dédié.

RH hybride : une solution pour les mieux accompagner

Comment réconcilier la logique d’indépendance avec le besoin de soutien exprimé par les free-lances ? D’une part, le manager peut agir comme intermédiaire entre les free-lances et les RH, un rôle pour lequel peu de managers sont aujourd’hui préparés. En appui des RH, le manager peut proposer des formations liées aux outils internes de l’entreprise ou à des compétences plus techniques ou plus transversales, comme les soft skills (c’est-à-dire des compétences comportementales ou des aptitudes relationnelles). Le manager peut également organiser des sessions pour aider les travailleurs indépendants à choisir les tâches pour soutenir leur carrière durable.

Jusqu’à présent, l’attention s’est surtout portée sur les plateformes algorithmiques, qui jouent un rôle d’intermédiaire en intégrant des services RH destinés aux free-lances, un peu à la manière d’une agence qui ferait le lien entre les entreprises et les indépendants. Mais cette approche reste limitée aux free-lances travaillant via des plates-formes, et elle convient moins à ceux qui interviennent ponctuellement en entreprise aux côtés des salariés.

La mise en place d’une politique RH hybride impliquerait de penser les RH dans un sens plus large, en intégrant la formation et l’accompagnement de carrière, afin d’aller au-delà d’une logique purement transactionnelle et de mieux répondre aux attentes liées au contrat psychologique qui lie le travailleur indépendant à l’entreprise.

The Conversation

Aneta Hamza-Orlinska ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La formation des travailleurs indépendants en free-lance, angle mort des ressources humaines – https://theconversation.com/la-formation-des-travailleurs-independants-en-free-lance-angle-mort-des-ressources-humaines-280940