Rousseau, penser le peuple souverain

Source: The Conversation – in French – By Mazarine Pingeot, Professeur agrégée de philosophie, Sciences Po Bordeaux

Le philosophe Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), auteur _Du contrat social_, en 1762. Allan Ramsay, 1766, Everett Collection

Notre démocratie est en crise, comment la réinventer ? Que nous enseignent ceux qui, au cours des âges, furent ses concepteurs ? Quatrième volet de notre série consacrée aux philosophes et à la démocratie avec Jean-Jacques Rousseau (1712-1778). Pour Rousseau, la légitimité du pouvoir ne se trouve pas dans la religion ou dans la tradition, mais dans le consentement de chacun à former un corps social soumis à la loi, expression de la volonté générale.


Jean-Jacques Rousseau fut le grand penseur moderne de la République, et, par un glissement de sens auquel il n’aurait peut-être pas souscrit, de la démocratie moderne, si l’on considère qu’elle se définit avant tout par la souveraineté du peuple et l’égalité des individus. Il faut en effet distinguer la démocratie comme type de gouvernement (au même titre que la monarchie ou l’aristocratie), de la démocratie comme forme de société. C’est ce qui distingue la notion antique de la notion moderne de démocratie.

Rousseau est à la croisée des chemins. Il parle encore de « démocratie » au sens antique du terme, mais sa révolution conceptuelle se loge dans le « contrat social », qui, pour nous, est au principe de la démocratie moderne alors qu’au XVIIIe siècle, il fondait plutôt la République.

En effet, c’est le philosophe qui – après Hobbes – rompt radicalement avec toute hétérogénéité de la source de légitimité du pouvoir : elle ne se trouve ni dans la religion, ni dans la tradition, ni même dans la nature. Chez Rousseau, la seule légitimité est celle qui naît du consentement de chacun à former un corps social soumis à la loi, expression de la volonté générale. La forme du gouvernement lui importe moins (il peut être démocratique, monarchique ou aristocratique), dès lors que le contrat social fonde les institutions politiques.

Néanmoins, si l’on considère avec Tocqueville que la démocratie n’est plus seulement une forme de gouvernement, mais un mouvement profond de l’histoire qui tend vers l’égalité des droits et des statuts et si l’on définit a minima la démocratie moderne comme reposant avant tout sur l’égalité civile, alors on peut affirmer, nonobstant l’anachronisme, que Rousseau en est en quelque sorte le père fondateur.

Qu’est-ce qui légitime le pouvoir ?

Rousseau n’est ni historien ni sociologue, il est philosophe : ce qui l’intéresse, ce ne sont pas les faits mais le droit. Au nom de quoi un pouvoir est-il légitime sans relever d’un principe transcendant ? Dès lors que le pouvoir ne s’appuie plus sur la tradition, sur la filiation, sur Dieu ou sur la nature comme pour les penseurs du droit naturel, sur quoi peut-il reposer ? Qu’est-ce qui légitime l’obéissance que je lui dois, moi ou tout autre, puisque nous sommes égaux à l’état de nature ?

Cette question radicale trouvera son chemin jusqu’à la Révolution française qui abolira les ordres et les anciennes hiérarchies, et substituera à la souveraineté du roi, celle de la nation – traduction par Sieyès de l’idée ambivalente de « peuple ».

À la question de la souveraineté (Qui détient le pouvoir auquel j’obéis ?), s’ajoute celle de la raison supérieure pour laquelle je consens à obéir. Or deux raisons constituent la dialectique permanente de la démocratie moderne : la sécurité et la liberté. Je peux obéir pour être protégé, c’est un échange de bons procédés, un calcul rationnel inhérent à tout contrat, je donne quelque chose contre autre chose. Ce sera la solution de Hobbes : démocratique en son principe, puisque ce sont les individus qui contractent, mais autocratique en son fonctionnement, le Léviathan étant un souverain tout-puissant, les individus lui ayant aliéné leur liberté.

Mais je peux également choisir d’être libre. L’équation devient plus compliquée : comment être libre en obéissant ?

Rousseau est critique du pouvoir établi, quel qu’il soit. Aussi faut-il trouver

« une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et le bien de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant » (Du contrat social).

Voilà la martingale qui va conduire sa construction politique.

Soigner la société par un renouvellement des principes mêmes de l’association sur laquelle elle repose. Renouveler le lien social, puisque c’est le lien social qui engendre tous les maux, ce lien social dont on dit aujourd’hui qu’il est disloqué. Le rôle des institutions politiques est donc de contenir l’homme et de favoriser les bonnes passions (la culture, les échanges et les arts) plutôt que les mauvaises (le désir de gloire, la compétition, l’égoïsme).

Sans égalité des individus, pas de démocratie

Le premier enseignement que l’on pourrait tirer de ces éléments introductifs est l’articulation de deux principes sans lesquels il n’y a pas de démocratie. Tout d’abord, l’égalité des individus est la condition fondamentale pour penser une démocratie. Puisqu’on ne la rencontre jamais, on est donc contraint de la fictionner : c’est le sens de la fameuse fiction de l’état de nature. L’égalité est le principe qui permet de penser l’idée d’un contrat social qui ne soit pas la reconduction d’anciennes formes de domination. Si les individus sont égaux à l’état de nature, ils ne peuvent vouloir l’inégalité. Contraints par la raréfaction des ressources naturelles et l’accroissement démographique (Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes), ils doivent vivre ensemble. Mais il n’y a qu’une façon de vivre ensemble sans abandonner ni l’égalité ni la liberté, c’est le contrat social, qui permet de demeurer libre en intégrant la liberté d’autrui.

On peut alors en conclure que pour continuer à être libre, il faut continuer à être égal et que pour continuer à être égal, il faut des institutions qui le garantissent. C’est à cette seule condition que le contrat peut garder le nom de contrat.

Si l’on ose une traduction contemporaine de ce principe de Rousseau (le droit du plus fort n’est pas un droit mais « un galimatias »), en considérant, de façon parfaitement anachronique, que les réseaux sociaux sont devenus l’espace où s’expriment les individus, on pourrait dire qu’accepter les conditions d’utilisation décidées par une multinationale pour participer au « public » n’est pas un contrat au vrai sens du terme : le rapport de force en présence est clairement inégal et, pourtant, il est invisible puisque s’exprimer sur les réseaux semble être une liberté individuelle. Si l’on s’en tient au principe d’égalité comme condition de la démocratie, cet espace privé-public que sont les réseaux sociaux n’est pas démocratique (au sens de républicain, res publica, la chose publique). Rétablir la démocratie consisterait en premier lieu à créer une technologie compatible avec ses impératifs : égalité, consentement, réglementation qui vaille pour tous, règne de la loi et non de la jungle, éducation. La condamnation du « droit du plus fort » comme contradiction dans les termes permet d’être attentif à toutes les conditions d’inégalités rendues invisibles sous couvert de consentement.

Le second enseignement, c’est précisément que le contrat social est la première forme politique qui repose sur le consentement. Avant de devenir un mot fondateur et normatif des relations hommes-femmes, le consentement est au principe de la démocratie rousseauiste. C’est la clé du contrat, on l’a vu, au rebours de ces contrats biaisés construits sur un rapport de force. Les individus libres et égaux contractent tous ensemble pour constituer un corps politique qui les oblige. Les conditions de départ se retrouvent à l’arrivée, bien que transformées, et c’est l’unique critère d’un contrat véritable : nul n’est lésé.

« Ce que l’homme perd par le contrat social, c’est sa liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu’il peut atteindre ; ce qu’il gagne, c’est la liberté civile et la propriété de tout ce qu’il possède », écrit Rousseau dans Du contrat social, I, 8.

Voici la troisième leçon rousseauiste : la liberté politique, c’est obéir à la loi, expression de la volonté générale. Autrement dit, la liberté est une contrainte que je me donne. Et cette contrainte est inhérente au concept même de liberté. Dans l’usage courant, on dirait que ma liberté s’arrête là où celle de l’autre commence. L’autre n’est pas une limite extérieure, il fait partie de ma liberté, elle n’a de sens que par rapport à lui. On est loin du « droit illimité », cher aux libertariens américains représentés par le président Trump et qui n’est pas compatible avec la démocratie.

Où est le peuple dans les sociétés contemporaines ?

Pour autant, le contrat social qui irrigue l’imaginaire collectif de la démocratie n’est pas sans poser de problèmes. Pierre Rosanvallon les a parfaitement décrits dans le Peuple introuvable. Histoire de la représentation démocratique en France (1998) :

« Si la démocratie présuppose qu’il y a un sujet que l’on peut appeler “peuple” et que ce peuple est susceptible d’exprimer sa volonté, comment, alors, le définir et comment le reconnaître ? Toute la difficulté réside dans l’écart entre un principe politique – l’affirmation de la suprématie de la volonté générale – et une réalité sociologique. Le principe politique consacre la puissance d’un sujet collectif dont le principe sociologique tend à dissoudre la consistance et à réduire la visibilité. »

C’est sans doute cette tension que le contrat social ne permet pas de résoudre : le pacte que les individus passent entre eux crée le « peuple ». Celui-ci ne lui préexiste pas. Il est constitué. Le problème est alors celui de la diversité et de la conflictualité inhérentes aux démocraties modernes fondées sur la pluralité d’opinions, et qui constituent ce que Karl Popper appelle des « sociétés ouvertes ». Comment, dès lors, penser ensemble l’unité du peuple et la pluralité ?

Et ce, a fortiori dans ce que les philosophes libéraux Walter Lippmann ou John Dewey ont nommé la « grande société ». Non seulement il est difficile de penser l’unité sous la diversité, mais, encore, la complexité du monde sous l’effet de la mondialisation a transformé le « public » en public « fantôme », autrement dit en spectateurs incapables de prendre position de manière éclairée y compris pour eux-mêmes. Derrière cela, c’est la question de la souveraineté qui est en cause. Qui est souverain si le peuple est traversé par des enjeux qui le dépassent et qui dépassent également ses moyens d’action ? Qui est le peuple, si la société s’affranchit des frontières et des communautés ?

Rousseau peut néanmoins nous indiquer la voie : si le contrat social ne répond plus aux conditions politiques actuelles, il rappelle pourtant que le local est sans doute la bonne échelle du politique et la condition même d’une participation active de ce qui se constitue alors comme « peuple », étant entendu que le local n’est pas hermétique au global qui s’y manifeste nécessairement.

D’autre part, la solution rousseauiste résiste à la tentation qui séduit Lippmann, à savoir celle d’un gouvernement technocratique, seul à même d’appréhender la complexité des interdépendances. À la crise démocratique, Rousseau enjoindrait sans doute de répondre par plus de démocratie, là où le retrait hors de la démocratie semble être le chemin majoritairement emprunté.

The Conversation

Mazarine Pingeot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Rousseau, penser le peuple souverain – https://theconversation.com/rousseau-penser-le-peuple-souverain-259289

Quand les personnes âgées perdent l’appétit : le rôle central de la dentition

Source: The Conversation – in French – By Juan Carlos Gavira Tomás, Doctorando en Ciencias de la Salud, Universidad de Castilla-La Mancha

Prêter attention aux difficultés de mastication des personnes âgées peut être déterminant pour leur éviter de nombreux troubles physiques ou psychologiques. buritora/Shutterstock

La perte d’appétit est un mal très répandu chez les personnes âgées, et l’une de ses principales causes est la perte progressive de certaines fonctions physiques essentielles, comme la capacité à mâcher. Or, ce simple geste a des conséquences profondes sur la santé, la digestion, le moral et même les relations sociales.


Les troubles alimentaires sont une réalité complexe et souvent sous-estimée. Ils sont généralement associés à des adolescents et des jeunes adultes souffrant de problèmes psychologiques liés à une insatisfaction de leur image corporelle, ce qui peut déclencher des pathologies telles que la boulimie ou l’anorexie.

Mais les personnes âgées peuvent également connaître d’importants bouleversements dans leur rapport à la nourriture. Dans ce groupe, l’image passe au second plan et la perte des facultés physiques due à l’âge joue un rôle très important. Les changements sociaux et économiques liés à cette étape de la vie ont également une influence.

Lorsqu’une personne âgée ne mange pas, il est facile de penser qu’elle n’aime rien ou qu’elle est devenue très difficile. Techniquement, elle peut souffrir d’une perte d’appétit caractéristique des personnes âgées qui peut avoir de multiples causes : psychologiques (anxiété, dépression…), physiologiques (altération des sens du goût et de l’odorat, effets de diverses maladies…), etc.

Nous allons maintenant nous intéresser à l’un des facteurs les plus déterminants : la difficulté à bien mâcher.

« Une dent vaut bien plus qu’un diamant »

Dans Don Quichotte, Miguel de Cervantes exprime, par la bouche du chevalier Hidalgo Don Quichotte de la Manche, l’importance de conserver ses dents. Nous pouvons le voir dans l’épisode qui raconte la rude bataille avec des bergers au cours de laquelle sa dentition, jusque-là parfaite, est sérieusement abîmée.

« En toute ma vie, on ne m’a pas tiré une dent de la bouche, et je n’en ai perdu ni de carie ni de pituite », s’exclame Don Quichotte. Qui demande alors à l’écuyer Sancho de lui tâter l’intérieur de la bouche avec les doigts pour savoir combien de dents il lui reste. Devant l’ampleur des dégâts, Don Quichotte se lamente :

« Oh ! malheureux que je suis ! J’aimerais mieux qu’ils m’eussent enlevé un bras, pourvu que ce ne fût pas celui de l’épée ; car il faut que tu saches, Sancho, qu’une bouche sans dents est comme un moulin sans meule, et une dent vaut bien plus qu’un diamant. »

Comparer, comme le fait le chevalier à la Triste Figure, la valeur de ses dents à celle de son bras armé n’est pas une exagération. En effet, avec les glandes salivaires et les muscles, elles constituent les organes fondamentaux de la mastication, la première phase du processus d’alimentation.

En mâchant, nous broyons les aliments et stimulons la sécrétion de salive, qui contribue à savourer ce que nous mangeons. Les repas réduisent le stress et améliorent le bien-être. C’est un moment très important de la journée qui permet de renforcer les relations humaines.

Quand on est jeune, on ne pense pas qu’avec le temps, notre organisme va inévitablement se détériorer, qu’on va peut-être perdre des dents et, avec elles, la faculté de mâcher. On n’a pas conscience que, pour de nombreux aînés, le moment du repas, qui devrait rester un plaisir et un lien avec les autres, devient parfois une épreuve silencieuse et douloureuse.

Peu de visites chez le dentiste

Il ne faut pas oublier que les personnes de plus de 65 ans ont vécu des circonstances très particulières. Restons en Espagne, le pays de Miguel de Cervantes.

En 1960, l’Espagne comptait 1 469 dentistes, contre plus de 42 000 aujourd’hui. La culture de l’hygiène dentaire n’existait pas. Les visites chez le dentiste étaient rares et, dans la plupart des cas, elles se soldaient par l’extraction pure et simple de dents.

(En France, le nombre de dentistes est comparable à celui de l’Espagne. Ils étaient 47 600 au 1ᵉʳ janvier 2025, ndlr).

S’ajoute le fait que l’espérance de vie est plus longue et, avec l’usage, « les pierres du moulin », pour reprendre l’expression de Don Quichotte, se détériorent.

À première vue, cela semble insignifiant. Pourtant, cela déclenche une cascade de conséquences dans l’organisme. Plus la détérioration est importante, plus les réactions sont fortes et plus elles affectent la santé générale et l’humeur.

La perte des dents empêche de broyer les aliments, et l’absence de mastication empêche la stimulation des glandes responsables de la production de salive. Les aliments mal mâchés sont constitués de gros morceaux qui ne sont pas mélangés à la salive, ce qui ralentit la digestion et l’assimilation.

Les aliments passent alors rapidement dans l’estomac, où les acides gastriques doivent redoubler d’efforts pour que les nutriments soient disponibles et puissent remplir leur fonction de régénération et de réparation cellulaire.

Les conséquences sont les suivantes : dysphagie due à des difficultés à avaler (aggravée par certaines maladies neurologiques, telles que la maladie de Parkinson), manque de salive (aggravé par certains médicaments), acidité ou météorisme. Cela provoque un malaise physique et un découragement au moment des repas.

Une réparation parfois impossible

La solution consiste à remplacer les dents perdues par des prothèses. Cependant, chez les personnes âgées, cette réparation est souvent impossible pour plusieurs raisons : perte ou détérioration des tissus buccaux, déménagement dans une maison de retraite ou faible montant de la pension.

De plus, l’organisme réagit à l’absence de dents par une récession des mâchoires qui rend difficile le maintien adéquat de la prothèse. La résorption de l’os maxillaire fait que le canal nerveux dentaire se trouve à un endroit très superficiel, et la pression de la restauration peut provoquer des blessures et une douleur insupportable lors de la mastication.

Toutes ces circonstances font que, pour les personnes âgées, le moment important du repas, censé être un plaisir, devient une torture. Cela amène à modifier le régime alimentaire, en privilégiant des produits plus faciles à mâcher, mais moins nutritifs. Cela affecte également les relations sociales, en raison de la gêne ressentie à montrer ses difficultés à manger. Ainsi, les conséquences physiques et psychologiques ne sont pas à prendre à la légère.

Le rituel du repas

Prêter attention aux difficultés de mastication des personnes âgées peut être déterminant pour éviter de nombreux problèmes physiques et psychologiques. Les troubles alimentaires peuvent avoir des conséquences graves, telles que la malnutrition, la perte de masse musculaire, l’affaiblissement du système immunitaire et la détérioration de la qualité de vie.

Il est essentiel de reconnaître, d’évaluer et de traiter la capacité à mâcher. Participer au rituel du repas favorise la santé et l’état émotionnel. Une vieillesse saine et digne nécessite de partager ce moment important de la journée.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Quand les personnes âgées perdent l’appétit : le rôle central de la dentition – https://theconversation.com/quand-les-personnes-agees-perdent-lappetit-le-role-central-de-la-dentition-262550

Rajeunissement numérique : les stars hollywoodiennes à l’épreuve de leur propre mythe

Source: The Conversation – in French – By Jules Lasbleiz, Doctorant en études cinématographiques, Université Rennes 2

Dans « Indiana Jones et le Cadran de la destinée », comme dans d’autres récents opus de « Terminator » ou « Tron », Hollywood semble faire la guerre au temps. Walt Disney Company

De Tron : L’Héritage (2010) à Indiana Jones et le Cadran de la destinée (2023), en passant par Terminator Genisys (2015), les franchises hollywoodiennes utilisent régulièrement les images de synthèse pour rajeunir des stars vieillissantes. Or, plus qu’un simple outil narratif ou attractionnel, le de-aging interroge également le statut de ces stars au crépuscule de leur carrière.


Le vieillissement inéluctable de la star hollywoodienne est une thématique qui, depuis les années 1950 et la désuétude des premières stars des années 1920-1930, intéresse le cinéma. Des films comme Boulevard du crépuscule (Billy Wilder, 1950) ou Une étoile est née (George Cukor, 1954) abordent, à ce titre, très frontalement, cette idée de dépérissement de la star dans une industrie ne voulant plus d’elle, et ce en mettant justement en scène des vedettes vieillissantes, voire des vedettes qui, à ce moment de leur carrière, sont sur le déclin.

Si ces films ont pu traiter de la question de l’obsolescence de la star de façon métatextuelle, c’est-à-dire en représentant la star en tant que star au sein même de leur diégèse, d’autres ont pu le faire de manière plus sous-jacente, en mettant en parallèle l’âge des personnages représentés et celui de leurs interprètes. Ainsi, depuis une quinzaine d’années, cette thématique du vieillissement des personnages/stars semble notamment s’incarner au sein d’un certain nombre de films issus de franchises développées initialement dans les années 1980-1990. Or, une partie de ces films a régulièrement recours à la technique dite de de-aging (rajeunissement par les images de synthèse) pour conférer à certains personnages iconiques une apparence juvénile – similaire à celle précédemment représentée au sein de la saga correspondante. Cette technique semble dès lors interroger le vieillissement de ces personnages, mais surtout de leurs interprètes, de manière tout à fait inédite.

« Je suis vieux, pas obsolète »

À l’image de certains héros vieillissants de westerns dits « crépusculaires » qui, comme leurs interprètes, reprennent du service pour accomplir une ultime mission qui viendra asseoir leur statut de légende, les icônes des franchises cinématographiques apparues à la fin du siècle dernier se sont vues, depuis quelque temps, réinvesties dans l’optique de réaffirmer leur importance culturelle dans un contexte contemporain. C’est en tout cas le projet porté par un film comme Terminator Genisys (Alan Taylor, 2015), dans lequel la star bodybuildée des années 1980-1990 Arnold Schwarzenegger réinterprète son personnage iconique de T-800, alors littéralement usé et rouillé par le temps mais néanmoins, et comme il ne cesse de le rappeler tout au long du film, « pas obsolète ». Plus que cela, le film donne même à voir une image de l’acteur embrassant pleinement sa vieillesse, en lui faisant notamment affronter (et surtout vaincre) une version rajeunie de lui-même, ayant l’apparence du T-800 du Terminator de 1984 réalisé par James Cameron. Ici, le rajeunissement numérique de la star lui permet d’assumer et affirmer son âge avec force – le Schwarzenegger de 2015 supplantant le Schwarzenegger de 1984. La fin du film tend d’ailleurs à vouloir démontrer une bonne fois pour toutes cette idée de vieillesse comme forme de modernité (plutôt que de décrépitude), en conférant au robot T-800 usé les capacités protéiformes d’un modèle T-1000 plus récent.

Le film Tron : L’Héritage (Joseph Kosinski, 2010) repose sur des motifs narratif et discursif similaires à ceux de_ Terminator Genisys_. Durant son dernier acte, le long métrage fait par exemple s’affronter le personnage de Kevin Flynn, alors (ré)interprété par un Jeff Bridges d’une soixantaine d’années, et son clone virtuel, ayant l’apparence de l’acteur lorsqu’il incarnait le personnage pour la première fois en 1982 dans le film Tron (Steven Lisberger). L’intérêt de cette séquence réside dans le fait que le vieux Kevin Flynn triomphe de son double virtuel en l’absorbant pour ne (re)faire qu’un avec lui. Plus encore que la victoire de l’humain sur la machine, le personnage réaffirme ainsi l’idée selon laquelle le corps « réel » de la star serait unique et – il le souligne au cours de cette séquence – que sa perfection résiderait dans ses imperfections, signes du passage du temps.

Selon la professeure en études sur le genre Sally Chivers, cette vision positive de la vieillesse des personnages/stars – qui n’auraient rien à envier à leurs « Moi » d’antan – se serait particulièrement développée dans les films issus de franchises sortis après les années 2000 2010.

On retrouve à nouveau cette idée dans Indiana Jones et le Cadran de la destinée (James Mangold, 2023), au sein duquel Harrison Ford réincarne le célèbre archéologue et où, dans une séquence introductive d’une vingtaine de minutes, celui ci est rajeuni numériquement afin que son apparence corresponde à celle que l’on retrouve dans les films de la franchise « Indiana Jones » réalisés durant les années 1980.

« De-aging » d’Harrison Ford.

Le reste du film consiste à nous prouver que le personnage d’Indy – malgré son pessimisme sur la question – est, comme son interprète, encore capable d’assurer des missions pour le moins aventureuses, semblables à celles qu’il accomplissait dans sa jeunesse. De ce point de vue, le film pourrait presque servir d’illustration à la thèse énoncée par le sociologue Edgar Morin selon laquelle stars et personnages se contamineraient réciproquement. Quoi qu’il en soit, le de-aging du début du film sert une fois de plus à renforcer, par une mise en parallèle avec le reste du récit, cette idée d’une vieillesse qui ne serait pas synonyme d’obsolescence.

Rajeunissement factice vs vieillesse assumée : les paradoxes d’un discours

Comme l’explique la professeure en études cinématographiques Philippa Gates, ce type de discours sur le « bien vieillir » des stars tend en réalité à faire croire au spectateur que « vieillir dépendrait davantage de choix personnels que de conditions matérielles et d’inégalités sociales ». Son ambiguïté réside également – et logiquement – dans le fait d’utiliser une technique comme le de-aging pour tenter d’en développer la portée symbolique. Un paradoxe évident se dessine : étant donné le rajeunissement par le numérique de la star, sa vieillesse est-elle véritablement assumée ? D’autant plus que, malgré le discours porté par le film le mettant en scène, ce rajeunissement donne à voir une image fantasmée de la star. Le de-aging est en effet – et de façon évidente – utilisé pour que la star vieillissante réponde à des critères de beauté et/ou de jeunisme qui autrefois pouvaient la caractériser. Comme dans la plupart des œuvres cinématographiques faisant usage des technologies numériques pour porter un discours – souvent critique – sur les nouvelles technologies (fictives ou réelles), une contradiction apparaît ainsi entre le fond (le discours sur le « bien vieillir ») et la forme (le recours au de-aging) des films.

Pour un historien du cinéma comme Richard Dyer, ce type de contradiction est à la base de ce qui caractérise la star. Celle-ci mène à la fois une existence réelle, soumise comme tout un chacun aux affres du temps, et artificielle, liée au monde de l’image, de la fiction. Qu’il soit assumé ou non, l’âge de la star serait donc en partie illusoire, notamment car sa représentation est presque nécessairement standardisée.

Cette ambiguïté résulte également d’une mise en tension entre l’image « actuelle » de la star et celle de ses rôles passés. Ainsi, plutôt que d’opérer un changement radical dans la manière de représenter la star vieillissante, le de-aging permet en fait de réactualiser des enjeux thématiques anciens, similaires à ceux de certains films des années 1950, au sein desquels ancienne et nouvelle star s’opposent. Le rajeunissement numérique ne fait finalement que pousser ces enjeux au bout de leur logique (via, entre autres_, _une forme nouvelle de capitalisation de la nostalgie).

Mais au-delà de cela, n’y a-t-il pas également dans les films étudiés ici une volonté de faire coïncider cette technique avec le modèle narratif – et économique – des franchises, si présentes aujourd’hui, et auxquelles ces films sont rattachés ? Les logiques de variation (par l’utilisation de l’imagerie numérique en tant que telle) et de répétition (par l’utilisation de l’imagerie numérique afin de reproduire quelque chose du passé) du de-aging semblent en effet, et à ce titre, bien proches de celles propres aux franchises cinématographiques.

The Conversation

Jules Lasbleiz ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Rajeunissement numérique : les stars hollywoodiennes à l’épreuve de leur propre mythe – https://theconversation.com/rajeunissement-numerique-les-stars-hollywoodiennes-a-lepreuve-de-leur-propre-mythe-261490

Le « Travel Retail » à l’aéroport, ou quand le luxe s’invite dans nos bagages à main

Source: The Conversation – in French – By Daouda Coulibaly, PhD, Professeur-Associé, EDC Paris Business School

Ils sont devenus des moments à part entière du voyage. Dans les aéroports internationaux, les magasins de marques de luxe font désormais partie du voyage. Le secteur du luxe a, en effet, investi ces lieux du tourisme moderne. Jusqu’où cela affecte-t-il leur modèle d’affaires ?


Le concept de Duty Free (hors taxes ou encore zone franche) est né en Irlande dans la seconde moitié des années 1940. Désormais, ce terme désigne l’ensemble des produits vendus sans application des taxes locales et exclusivement disponibles dans des zones internationales comme les aéroports, les ports ou certaines gares. Le Duty Free permet aux voyageurs et ceux en transit de bénéficier de prix théoriquement plus attractifs. Au fil du temps, ces zones franches se sont transformées en boutiques, en espaces de shopping, en Malls, en coins éphémères… où on loue ou achète des produits ou des services de haut de gamme voire de luxe.

En quelques années, les maisons et marques de luxe s’y sont activement déployées et se sont quasiment imposées dans ces espaces de voyage. En se transformant, le duty free a fait évoluer l’offre et l’architecture des enceintes des aéroports.

Désormais, les parfums, la cosmétique, les vins et spiritueux, les produits de mode, la confiserie, la gastronomie fine, la joaillerie et horlogerie, le tabac, les produits électroniques… sont exposés et vendus dans les aéroports, que ce soit à Paris, Singapour, Dubaï, Londres, Séoul… Les aéroports se sont métamorphosés de fait en véritables centres commerciaux spécialisés dans les produits de luxe. Les maisons transforment les temps d’attente en moments de découverte, de distraction, de plaisir et in fine d’achat. Une vraie stratégie de shopping mêlant voyage, expériences, émotions, achat et luxe. Le travel retail devient une réalité dans l’expérience de voyage.




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Le luxe peut-il développer un modèle d’affaires vraiment durable ?


Une nouvelle expérience de voyage

Le Travel Retail est défini comme l’ensemble des activités d’achat et de vente de luxe réalisées dans des espaces dédiés aux voyages. Pour le luxe, le Travel Retail est un canal stratégique puisqu’il offre une opportunité unique de toucher une clientèle diversifiée et internationale en un même lieu. De plus, avec un temps moyen de 1h45 disponible avant l’embarquement (étude menée dans le cadre d’une recherche), les voyageurs sont plus enclins à se « laisser aller ». Ces derniers aiment découvrir et n’hésitent pas à consommer ou à vivre des expériences… bref, à jouer le jeu.

Face à cet écosystème favorable où le plaisir et les émotions se mêlent, l’industrie du luxe redouble d’innovation et d’ingéniosité en matière de merchandising, de marketing et de communication. Avec des vendeurs aguerris (formés et très smarts), des promotions excessivement alléchantes, des dispositifs interactifs, des vitrines digitales et des expériences immersives, les voyageurs rentrent dans une bulle où la consommation et l’achat sont implicitement conditionnés.

Et l’aéroport devint un hub multisensoriel

Dans certains aéroports, on pousse encore plus loin le travel shopping en intégrant des services (spa, massage, coiffure, etc.), des activités (zoo, sport, visites, etc.) et même des évènements (concerts, spectacles, etc.) en fonction de l’année.

Le Travel retail est une stratégie théorisée, pensée, organisée et déployée sur un grand nombre d’aéroports dans le monde. Il devient un véritable hub d’expériences polysensorielles où le luxe se réinvente. Ce dernier offre aux consommateurs des moments privilégiés certes, mais dope ses chiffres et renforce son image à l’international.

Le « Travel retail » a atteint des chiffres records estimés à plus 79 milliards de dollars en 2024 malgré un arrêt drastique avec la crise de la Covid. Toutefois, depuis la réouverture des aéroports en 2022, les chiffres ne cessent de décoller et de surprendre. Le nombre de fréquentations des aéroports et par ricochet, des boutiques de luxe, ne cesse de progresser.

Des zones chaudes

L’industrie du luxe dresse des zones chaudes (animées) avec un parcours client atypique, ludique et polysensoriel (les 5 sens du corps). Le dessein est de dresser un merchandising séduisant et efficace où le client accède à une espace extraordinaire au sens propre : il sort de l’ordinaire. Ainsi, l’environnement est propice à la consommation.

L’industrie du luxe mise aussi sur le digital, Internet aussi bien que les réseaux sociaux. Le smartphone est ainsi devenu l’outil d’achat et de consommation le plus mobilisé dans nos sociétés modernes. Ainsi, dans les aéroports, le téléphone, le QR code, la tablette, les objets connectés (lunettes, montres, écouteurs, etc.) sont des facteurs clés dans le succès du travel retail. Dans les grands aéroports, le système de WIFI est particulièrement boosté pour permettre aux voyageurs et clients d’avoir des connexions efficaces et surpuissantes.

BFM 2024.

L’industrie du luxe a désormais intégré le « Travel retail » comme un canal à part entière dans le dispositif de distribution (vente) et de communication. Autrement dit, l’aéroport constitue pour les marques et maisons de luxe un pilier incontournable dans leur stratégie de distribution, mais aussi, un levier dans la valorisation et dans la légitimation de leur capital marque.

Déjà des limites

Cette stratégie de « Travel retail » soulève naturellement de nombreux débats. D’abord sur l’image de marque car elle continue d’amplifier l’idée d’un luxe trop accessible et ouvert à tous. La logique du luxe business (rentabilité à outrance) ébranle aujourd’hui un grand nombre de marques et de maisons.

La surconsommation est également un phénomène qui affecte les achats en travel retail. La surabondance de produits est frappante et confirme l’idée d’un « luxe masstige », contraire à l’ADN du secteur dont la spécificité a toujours été la rareté, la discrétion et l’inaccessibilité.

Enfin le sentiment d’agacement ou l’effet de saturation de la part des voyageurs, et plus particulièrement, des voyageurs réguliers, constitue un ultime danger.

The Conversation

Daouda Coulibaly ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le « Travel Retail » à l’aéroport, ou quand le luxe s’invite dans nos bagages à main – https://theconversation.com/le-travel-retail-a-laeroport-ou-quand-le-luxe-sinvite-dans-nos-bagages-a-main-260425

Un tourisme durable est-il possible ?

Source: The Conversation – in French – By Christine PETR, Professeur des Université en Marketing – Sciences de Gestion et du Management, Université Bretagne Sud (UBS)

Le surtourisme est d’autant moins une fatalité, que le secteur s’adapte sous l’influence des voyageurs. Une demande pour un autre tourisme, plus respectueux de l’environnement, moins intensif, émerge depuis quelques années. Cette « douce » pression amène le secteur à se métamorphoser. Trop lentement, estimeront certains. Profondément, rétorqueront les autres.


En raison des coûts environnementaux des déplacements des visiteurs et de pratiques peu respectueuses des lieux, des espaces sensibles, et des communautés locales, le tourisme est souvent pointé du doigt. Cette description est encore noircie par la médiatisation croissante des mouvements anti-touristiques d’habitants inquiets ou épuisés par la pression touristique de leurs lieux de vie. Penser que le tourisme n’a pas su évoluer serait pourtant réducteur. Bien au contraire, il y a une évolution croissante dans la prise en considération des enjeux de durabilité depuis la naissance du tourisme de masse.

Ce cadre intégrateur nommé « l’échelle de progression de la durabilité touristique » est l’occasion de rappeler que le tourisme n’est pas un phénomène déshumanisé. Le tourisme est le résultat d’une accumulation de pratiques individuelles de déplacement, d’attentes d’expériences et d’exploration, de désirs, de moments de détente et de rencontres, qui est portée par des voyageurs et des vacanciers, c’est-à-dire ce que nous sommes tous. Le tourisme est fait par les touristes (nous !), et comme les préoccupations des touristes évoluent (nous évoluons dans nos vies et dans nos aspirations !), le tourisme ne cesse de se réinventer, et cela en étant profondément engagé sur une trajectoire de durabilité (Figure 1).

L’échelle de progression de la durabilité touristique

Surtourisme, tourismophobie et recettes touristiques

Depuis les années 1950, l’industrie mondiale du tourisme connaît une forte croissance qui n’a été que provisoirement impactée par les épisodes de confinements et de restrictions de la Covid-19. Ces dynamiques d’expansion touristique nationales et internationales ont mis en lumière le phénomène de surtourisme, défini comme une affluence de touristes dépassant la capacité d’accueil d’une destination. Considéré en termes de vécu subjectif plus que de chiffres objectifs, ce sentiment de débordement engendre des impacts négatifs pour les habitants, les visiteurs et les écosystèmes locaux.

Les impacts négatifs d’une fréquentation non maîtrisée peuvent également engendrer une aversion pour le tourisme, appelée tourismophobie, qui est marquée par la crainte, l’hostilité et le rejet social, souvent liés à des pratiques touristiques de masse non durables.




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Parce que le tourisme est aussi une source de revenus économiques, de développements, d’échanges culturels et de pacification entre les peuples, il devenait urgent de repenser les pratiques touristiques pour limiter les effets délétères du développement du tourisme.

Un défi majeur et une priorité

Face aux enjeux environnementaux et aux menaces pesant sur les habitats naturels partagés par touristes et locaux, le tourisme durable apparaît comme un défi majeur et une priorité pour l’industrie contemporaine. Il repose notamment sur la consommation durable, définie comme « la consommation de biens et de services répondant aux besoins essentiels sans compromettre ceux des générations futures ».

Pour promouvoir l’adoption de comportements touristiques respectueux de l’environnement, il est important d’identifier combien les touristes sont motivés par les dimensions vertueuses de l’éthique et du durable. En effet, les préoccupations relatives à la santé de la planète et à l’assurance de délivrer un héritage de qualité pour les générations futures sont devenues essentielles. Les propositions touristiques qui proposent de s’engager et de se connecter à la nature sont celles désormais jugées à très forte valeur par les touristes car au-delà des bénéfices immédiats pour l’environnement, elles offrent des bénéfices individuels en termes de santé mentale et physique.

L’émergence du tourisme lent

Encore peu étudié par les chercheurs, le tourisme lent est une tendance touristique en émergence. Représentant une forme plus achevée que le tourisme durable, le tourisme lent permet de ralentir non seulement physiquement, mais aussi mentalement, et d’échapper au mode de vie pressé que les touristes adoptent avant de voyager.

Le flux temporel est une dimension importante de l’expérience touristique. La décélération chez les voyageurs fait référence à la recherche par les individus d’opportunités pour échapper au rythme trépidant de la vie et s’engager dans diverses formes de consommation lente que ce soit pour se déplacer, se nourrir et s’occuper. Des recherches internationales approfondies définissent l’expérience du tourisme lent comme « des vacances au cours desquelles les touristes prennent plus de temps et font preuve de plus de flexibilité pour, tout en cherchant l’harmonie avec la nature, les communautés locales, leurs habitants et leur culture, s’engager plus intensément et personnellement dans la découverte des offres touristiques ».


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L’élément au cœur de l’expérience du tourisme lent est la notion du rythme de la consommation. Un tourisme plus ralenti est alors perçu comme vertueux et suscite des sentiments positifs sachant qu’il faut que les contraintes environnementales soient faibles pour qu’il y ait intention de voyage ou de revisite.

Pour évaluer si une offre touristique s’inscrit dans la tendance du tourisme lent, les auteurs proposent un cadre théorique construit sur 6 continuums :

  • Flexibilité (de haute à basse),

  • Engagement social sur place (de riche à superficiel),

  • Consommation de la localité (de l’attachement au détachement),

  • Expérience concrète de la destination (de riche à superficielle),

  • Perceptions de la valeur (de haute à basse),

  • et Vivre le moment (de intensément à faiblement).

Outre l’apport théorique, ce cadre donne des consignes concrètes pour concevoir des offres touristiques du tourisme lent.

Le tourisme régénératif

En mettant l’accent sur la réparation, la restauration et la reconstruction, le tourisme régénératif marque un tournant stratégique pour le secteur du tourisme et constitue une réponse prometteuse pour transformer, reconsidérer et réduire les dommages environnementaux du tourisme conventionnel. Le tourisme régénératif offre à l’industrie un solide potentiel de transformation qui constitue une nouvelle étape vers la réflexion et le développement durable. Le tourisme régénérateur consiste à « proposer aux visiteurs des activités qui permettront aux destinations de guérir, tout en contrebalançant les impacts sociaux, économiques et environnementaux du tourisme ».

Du point de vue des prestataires touristiques, il existe cinq dimensions clés pour décrypter le tourisme régénérateur :

  • la durabilité,

  • l’harmonie avec les communautés,

  • la restauration des ressources,

  • la compensation carbone

  • les économies d’énergie.

Ces clés sont les leviers que les praticiens et les fournisseurs du tourisme doivent activer pour restaurer concrètement les destinations et façonner un avenir touristique durable.

Une source d’inspiration

Le tourisme régénérateur comprend deux dimensions essentielles du point de vue des consommateurs : la durabilité et la restauration. Le tourisme régénérateur est perçu comme une source d’inspiration et a un impact positif à la fois sur l’héritage personnel et sur la volonté des touristes de participer à nouveau. L’héritage personnel des touristes fait référence au sentiment de responsabilité qu’ils éprouvent à l’égard des générations futures et à leur désir de changer le monde en mieux et de laisser un impact durable sur ce monde qui aidera les générations futures et aura un effet positif durable sur la société.

France 24 – 2023.

En outre, les aspects moraux interviennent de la manière suivante : les touristes à la moralité élevée sont plus enclins à s’engager dans des activités de tourisme régénératif. Leur souci de « bien faire » pour les générations futures plutôt que pour eux-mêmes se traduit par un sens moral plus fort, qui les amène à s’attendre à un héritage personnel moins important et qui reflète leur nature altruiste.

Inversement, d’autres sont plus motivés pour « se montrer » et créer une image positive d’eux-mêmes sur le moment. Ces conclusions orientent sur la manière de promouvoir le tourisme régénérateur auprès de tous les touristes : insister pour les uns sur les avantages d’une cause altruiste et à long terme et, pour les autres, sur les avantages de la gratification instantanée et la communication de soi suite à cet engagement régénérateur qui est socialement valorisé. Quelle que soit la voie choisie, l’objectif final et sain de la transformation peut alors être atteint !

La prochaine étape : une vision circulaire et automotivante du tourisme

Signe d’une nouvelle phase d’évolution du tourisme, de futures recherches vont rapidement porter sur l’économie circulaire dans le secteur du tourisme et de l’hôtellerie. Il s’agit par exemple de la consommation d’aliments locaux aux hôtels et restaurants neutres en CO2. La gestion des déchets alimentaires dans le domaine du tourisme et de l’hôtellerie est aussi une voie de recherche prometteuse. Il faut aussi approfondir le rôle du tourisme dans la préservation et la régénération de la flore et de la faune locales en s’appuyant sur l’analyse internationale des situations reconnues de succès et de « best pratices ».

Enfin, l’analyse et la validation des indicateurs de « visites nettes zéro » dans les destinations est une piste importante, tout comme les recherches sur la signification personnelle et le pouvoir de développement et de transformation personnels que représentent, pour un individu, les pratiques de ces tourismes vertueux.

Qu’il soit durable, lent ou régénérateur, quels sont les bénéfices ressentis par l’individu voyageur lorsqu’il adopte ces pratiques durables, et comment faire en sorte que ces expériences touristiques soient l’ancrage et le ciment à partir duquel le voyageur ne désire plus autre chose que ces expériences plus vertes et plus vertueuses ?

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Un tourisme durable est-il possible ? – https://theconversation.com/un-tourisme-durable-est-il-possible-260860

Climat : ce que la décision historique de la Cour internationale de justice change pour l’Afrique

Source: The Conversation – in French – By Zunaida Moosa Wadiwala, PhD candidate in international climate law and litigation and Sessional Lecturer- University of the Witwatersrand, University of the Witwatersrand

_La Cour internationale de justice, la plus haute juridiction au monde, a rendu un avis consultatif le 23 juillet 2025. Elle y affirme que le changement climatique « met en péril toutes les formes de vie ». Cette décision fait suite à une recours porté devant la Cour par Vanuatu, un petit État insulaire du Pacifique Sud menacé par la montée des eaux. Cette initiative a été soutenue par 131 autres pays. Il s’agit du plus grand dossier jamais jugé par la Cour. L’avis définit les mesures que tous les gouvernements doivent prendre pour limiter les émissions de gaz à effet de serre et empêcher le réchauffement climatique. Zunaida Moosa Wadiwala, spécialiste du droit climatique, explique en quoi cet avis consultatif crée un précédent important en matière de responsabilité climatique mondiale.

Quelles sont les conclusions de la Cour internationale de justice ?

L’avis consultatif de la Cour a confirmé que les États ont l’obligation juridique, en vertu du droit international, de protéger le climat contre les changements climatiques causés par l’homme.

Le juge Dire Tladi, également premier juge sud-africain à siéger à la Cour internationale de justice, a qualifié cette affaire de l’une des plus importantes jamais portées devant la Cour. Il a souligné que le changement climatique est une crise existentielle qui menace potentiellement l’avenir de l’humanité.

À l’unanimité, la Cour a rendu un avis selon lequel les États ont l’obligation juridique contraignante de prévenir le réchauffement climatique. Ces obligations sont fondées sur les traités sur le climat, le droit international des droits de l’homme et le droit international coutumier. Elles s’appuient également sur des accords mondiaux visant à protéger des éléments spécifiques de l’environnement (tels que la Convention sur l’ozone, la Convention sur la biodiversité, la Convention sur la désertification et le droit de la mer des Nations unies).

L’avis consultatif précise que les gouvernements doivent prendre les mesures appropriées pour prévenir les dommages environnementaux. Ces mesures doivent se traduire par la mise en des programmes visant à adapter leur pays au changement climatique. Les États doivent également démontrer qu’ils réduisent leurs émissions de gaz à effet de serre.

La Cour a également déclaré que le non-respect de ces obligations constituait un acte illégal au vu du droit international. À ce titre, tout gouvernement responsable devra mettre fin à son comportement nuisible. Il devra également s’assurer de ne jamais répéter cet acte illégal et d’offrir des réparations intégrales pour le préjudice causé à toute personne lésée.

Cet avis consultatif devrait redéfinir le contentieux international en matière de climat et les politiques nationales.

S’agit-il d’une victoire pour les pays africains qui ont fourni des preuves ?

Oui. Le Kenya, le Ghana, le Madagascar, l’Afrique du Sud, le Cameroun, la Sierra Leone, Maurice, le Burkina Faso, et l’Égypte ont présenté des observations sur les dommages causés par le changement climatique. La Cour a accepté leurs arguments selon lesquels les pays en développement ont contribué de manière minime aux émissions mondiales de gaz à effet de serre, mais subissent les effets du changement climatique plus que les pays développés.

L’avis consultatif a également souligné qu’un environnement propre, sain et durable est nécessaire pour que les populations puissent jouir de leurs droits à l’accès à l’eau, à l’alimentation et au logement. Il s’agit là de questions clés qui ont été soulevées par les États africains.

La Cour a également répondu spécifiquement aux revendications des pays africains en affirmant que les pays développés doivent aider les pays en développement à s’adapter au changement climatique. Les pays développés sont tenus de fournir un soutien financier, de partager les nouvelles technologies d’adaptation et d’aider les pays vulnérables à renforcer leurs capacités pour faire face au réchauffement climatique.

La Cour a validé une approche fondée sur les droits, en particulier les droits à la vie, à la santé et à un environnement propre et durable. Elle a déclaré que les obligations en matière de changement climatique doivent s’appliquer erga omnes. Cela signifie qu’elles concernent tous les États, et qu’ils ont la responsabilité collective de les respecter. Cette décision donne raison aux demandes anciennes des pays africains pour plus de justice climatique, une reconnaissance juridique claire, et la reconnaissance de l’inégalité des impacts qu’elles subissent.

Cette décision aidera-t-elle les pays africains à réclamer des réparations pour les dommages climatiques qu’ils ont subis ?

Oui. Les pays africains disposent désormais d’outils pour demander réparation pour les dommages liés au climat. Ils devront établir un lien de causalité entre l’acte illégal d’un ou plusieurs États et les dommages subis. En d’autres termes, ils devront établir un lien de causalité clair, factuel et juridique, entre l’acte illégal et les préjudices.

L’une des difficultés pour faire respecter cette décision est que la Cour internationale de justice ne rend pas de jugements contraignants dans ses avis consultatifs. Ainsi, pour réclamer des réparations, les États africains devraient engager une procédure contentieuse devant la Cour contre les pays fortement émetteurs de gaz à effet de serre. Mais cela n’est possible que si ces pays acceptent la compétence de la Cour.

Étant donné la nature mondiale et cumulative des émissions, prouver qu’un dommage spécifique (inondations, glissements de terrain, sécheresses ou vagues de chaleur) est causé par un pays particulier ou est complexe.

Une autre option pour les pays touchés est de poursuivre en justice des entreprises de combustibles fossiles devant des tribunaux nationaux ou étrangers. L’avis de la Cour renforce les arguments fondés sur le droit des délits (responsabilité pour un acte causant un préjudice) ou sur des notions comme la nuisance (atteinte à l’usage ou à la jouissance d’un bien) et l’enrichissement indu (bénéfice obtenu au détriment d’autrui).

Qu’est-ce que cela signifie pour les pays africains qui continuent d’explorer et d’utiliser les combustibles fossiles ?

L’avis consultatif est très précis sur la manière dont les combustibles fossiles tels que le gaz, le pétrole et le charbon doivent être traités. Il indique que si un État poursuit l’extraction de combustibles fossiles et ne prend pas les mesures climatiques appropriées, il pourrait violer le droit international. Continuer à produire et à consommer des combustibles, octroyer des licences à des sociétés minières pour explorer des combustibles fossiles ou subventionner l’industrie des combustibles fossiles peut également constituer une violation du droit international.

Dans le contexte de la responsabilité des États, cela a de graves implications juridiques pour les 48 pays africains qui sont encore impliqués dans ces activités liées aux combustibles fossiles.

Cet avis consultatif place ces pays devant leurs responsabilités : ils ne peuvent plus demander la justice climatique sur la scène internationale tout en développant les énergies fossiles chez eux. Un État pourrait même être tenu responsable s’il n’impose pas des règles pour encadrer les émissions produites par les entreprises privées sur son territoire.

Il s’agit d’un progrès significatif. Jusqu’ici, par exemple, dans les affaires climatiques sud-africaines qui ont déjà été jugées, elles s’appuyaient principalement sur des questions de procédures, des arguments constitutionnels ou liés aux risques climatiques, comme le manque de consultation des communautés avant l’octroi de licences pour des mines de charbon ou l’impact sur le droit d’accès à l’eau.

Désormais, ce sont les activités liées aux combustibles fossiles elles-mêmes qui peuvent être remises en cause.

En Afrique du Sud, cette nouvelle orientation juridique s’aligne sur la loi sur le changement climatique adoptée en 2024. Cette loi prévoit une réduction progressive, puis une élimination des émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine. Elle trace aussi la voie vers une économie sobre en carbone et capable de résister aux effets du changement climatique.

The Conversation

Zunaida Moosa Wadiwala does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Climat : ce que la décision historique de la Cour internationale de justice change pour l’Afrique – https://theconversation.com/climat-ce-que-la-decision-historique-de-la-cour-internationale-de-justice-change-pour-lafrique-262638

Commerce Sénégal-Turquie : comment les Sénégalais ont bâti un pont entre Dakar et Istanbul

Source: The Conversation – in French – By Papa Sow, Senior Researcher, The Nordic Africa Institute

Le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko effectue une visite officielle en Turquie du 6 au 10 août 2025, un déplacement qui s’inscrit dans la continuité des liens anciens et croissants entre Dakar et Ankara. Ce voyage intervient, alors que la Turquie tente de maintenir une position forte en Afrique, avec sa “Politique d’ouverture vers l’Afrique”, adoptée en 1998.

En tant que chercheur sur les questions migratoires et géopolitiques, j’ai analysé, dans une récente étude, les formes d’agences, les réseaux sociaux et le commerce électronique transnational entre Dakar et Istanbul, ainsi que les personnes impliquées, notamment les migrants, les GP (Gratis Passengers ou gratuité partielle). Ces derniers sont des “expéditeurs” de fret ou “facteurs des airs”, qui utilisent leur franchise de bagages, pour transporter des colis hétéroclites entre Istanbul et Dakar. Cette activité est à tort ou à raison taxée de “clandestine”.

Mon étude met en lumière un commerce transnational actif et une migration circulaire et peu visible mais stratégique.

Les entretiens ont principalement porté sur les allers-retours des commerçants entre Dakar et Istanbul, les GP (essentiellement sénégalais) et autres hommes d’affaires sénégalais. Utilisant la puissance des réseaux sociaux tels que WhatsApp, TikTok et Facebook, ils commercent régulièrement avec la Turquie tout en résidant au Sénégal. Certains d’entre eux n’ont d’ailleurs jamais quitté le Sénégal.

Avec les tarifs préférentiels sur les billets d’avion, ils ont réussi à mettre en place un système de transport de colis payant fondé sur leur franchise de bagages. Contrairement aux passagers ordinaires qui ne peuvent dépasser les 46 kg autorisés, les GP peuvent transporter jusqu’à 100 kg par voyage, souvent avec des réductions de 50 % sur leurs tarifs grâce à des cartes de fidélité de compagnies aériennes.




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Origines de la coopération entre les deux pays

Les origines de la coopération entre Dakar et Istanbul remontent à 1900, année où un consulat honoraire fut ouvert à Dakar pour préserver les liens établis avec le Sénégal. Le premier ambassadeur de Turquie fut nommé au Sénégal en 1963. La première ambassade du Sénégal ouvrit en Turquie en 2006. Le Sénégal offre un potentiel considérable pour divers produits tels que le coton, les ressources halieutiques, les céréales, les fruits, les peaux, etc., qui sont tous exportés vers la Turquie.

En 2021, le volume des échanges commerciaux, industriels et d’investissements entre les deux pays a ainsi atteint plus de 540 millions de dollars US, contre plus de 91 millions de dollars américains en 2008. Cette coopération s’étend également à la défense, à la sécurité et à la culture. Une centaine d’entreprises turques sont déjà installées au Sénégal.

En 2017, l’État turc a régularisé plus de 1 400 Sénégalais vivant en Turquie. Le nombre de Sénégalais présents sur le sol turc varie selon les sources. On estime que plusieurs milliers de Sénégalais vivent ou transitent par le territoire turc. Depuis le milieu des années 2000, de nombreux commerçants et entrepreneurs sénégalais, notamment des femmes, effectuent des voyages d’affaires à Istanbul ou promeuvent les échanges commerciaux entre les deux pays.

En compétition avec le hub de Dubai, la nouvelle destination que constitue la Turquie a contribué non seulement à modifier un peu le paysage migratoire des Sénégalais vers l’Europe occidentale (qui demeurait la principale destination), mais a également permis à certains commerçants de se spécialiser dans les importations turques. Ces importations sont communément appelées au Sénégal, en langue Wolof, « bagaassu Turki » (produits turcs). Elles sont composées de cosmétiques, d’accessoires pour la maison, de vêtements et de divers produits technologiques.




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Les réseaux économiques transnationaux entre Istanbul et Dakar

Les commerçants interrogés ont déclaré avoir choisi Istanbul comme centre international d’approvisionnement en gros en raison du coût élevé des voyages vers la Chine et des problèmes de visas avec ce pays. À Istanbul, certains Sénégalais travaillent comme « expéditeurs » de fret, ou GP, en référence aux tarifs préférentiels des compagnies aériennes, et, par extension, comme transporteurs de colis hors taxes vers le Sénégal et d’autres pays africains.

Nous les distinguons des migrants kargo, qui transportent de grosses quantités de marchandises par bateau pour atteindre le Sénégal. Les GP, transportant de plus petites quantités, utilisent l’avion comme moyen de transport. Mais ils peuvent aussi souvent expédier le reste de leurs marchandises via le système Kargo.

Les GP ont également la possibilité de transporter des bagages supplémentaires, facturés comme fret. Dans ce contexte de transactions permanentes, ils effectuent régulièrement deux à trois allers-retours par mois entre Dakar et Istanbul.

Pistes de réflexion autour du phénomène

Premièrement, il serait intéressant de réaliser des études complètes sur le volume de marchandises et de produits expédiés du Sénégal vers la Turquie et inversement, mais aussi de dresser les profils et la cartographie des transporteurs et de connaître leurs revenus annuels. L’étude que j’ai menée n’a pas pu combler ce gap de statistiques. Les États sénégalais et turc seraient ainsi mieux à même de les soutenir en créant de nouveaux emplois.

Cela pourrait mettre en lumière le chiffre d’affaires global des commerçants turcs et sénégalais dans cette mobilité circulaire, mais aussi des nouveaux entrepreneurs émergents sur les réseaux sociaux qui commercent fréquemment sans jamais quitter le Sénégal.

Deuxièmement, le secteur du e-commerce développé par les entrepreneurs des réseaux sociaux est encore peu connu au Sénégal, mais il génère un nouveau marché. Ce créneau peu étudié, qualifié à tort ou à raison d’« informel », mérite une plus grande attention, car il a non seulement contribué à réduire le coût des marchandises sur les marchés locaux pour les consommateurs, mais a également permis de voir au Sénégal la distribution à grande échelle des produits turcs.

Troisièmement, les échanges qui tournent autour du bagaassu Turki sont diversement interprétés. Le mécontentement est visible parmi les artisans sénégalais qui accusent le bagaassu Turki d’avoir contribué à freiner la production textile et les savoir-faire créatifs locaux.

Plusieurs artisans sénégalais – cordonniers, bijoutiers, tailleurs – nous ont confié, par exemple, que les produits turcs – chaussures, sacs en cuir et vêtements surtout – constituent une sérieuse concurrence pour certains produits locaux. Les bagaassu Turki, plus élaborés et plus raffinés, se vendent facilement sur le marché sénégalais grâce à leurs prix abordables, contrairement aux produits locaux fabriqués à la main et nécessitant souvent de nombreuses heures de travail. Une telle doléance mérite également d’être prise au sérieux par les autorités sénégalaises.

Quatrièmement, la migration circulaire de courte durée – aller-retour – est souvent négligée dans les études sur les migrations, mais constitue une solution endogène pertinente entre pays riches et pays à faible revenu.

En favorisant cette forme de migration, au détriment de la migration de longue durée, susceptible de poser davantage de problèmes aux pays hôtes, il est tout à fait possible de redynamiser l’économie des pays à faible revenu grâce à la contribution des migrants. Cela passe par la mise en valeur de leur expertise et compétence, par des actions ciblées et inclusives favorisant l’accès à l’information en temps opportun et à la création d’emplois dans les pays d’origine.

À terme, une telle politique renforcera les capacités institutionnelles et améliorera les politiques migratoires, les cadres juridiques et les réglementations. Cela pourrait ainsi contribuer à faire de la mobilité des personnes et des biens entre les États une solution mutuellement avantageuse et à dissiper progressivement “l’heuristique de la peur” (décrit par le théoricien allemand Hans Jonas qui domine actuellement le débat politique sur les migrations internationales.

The Conversation

Papa Sow does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Commerce Sénégal-Turquie : comment les Sénégalais ont bâti un pont entre Dakar et Istanbul – https://theconversation.com/commerce-senegal-turquie-comment-les-senegalais-ont-bati-un-pont-entre-dakar-et-istanbul-262814

Pourquoi l’astrologie et les cartes de tarot, qui ont des siècles d’histoire, nous intéressent-elles encore ?

Source: The Conversation – in French – By Hanna Tervanotko, Associate professor, Religious Studies, McMaster University

Le jeu de tarot Sola Busca, originaire d’Italie, au XVe siècle environ. (Artist unknown), CC BY

D’après un rapport récent du Pew Research Centre, plus de 30 % des Américains croient à des pratiques ésotériques et consultent régulièrement des astrologues, tarologues ou cartomanciens.

Même si l’enquête indique que ces personnes le font « pour s’amuser » et déclarent ne se fier qu’« un peu » aux informations obtenues par la divination, la persistance – et l’augmentation apparente – de ces pratiques semble montrer qu’il y a quelque chose de plus profond en jeu.

un dessin représentant une femme vêtue d’une robe bleue
Carte de tarot : la grande prêtresse (tarot Waite-Smith), vers 1909.
(Pamela Colman Smith), CC BY

Les humains se sont toujours tournés vers la divination pour trouver des réponses à leurs questions et acquérir des connaissances qui pourraient les aider à se préparer pour l’avenir, en particulier dans les périodes d’incertitude. Ainsi, les recherches sur les « cartes de tarot » ont augmenté de plus de 30 % pendant la pandémie.

J’étudie la divination à l’époque de l’antiquité, mais j’ai aussi observé des devins contemporains à l’œuvre et discuté avec eux de leur pratique, afin de mieux comprendre leur travail. Ils affirment que leurs clients demandent des consultations de tarot plus fréquemment qu’auparavant.

Qu’est-ce que la divination ?

Le dictionnaire Usito définit la divination comme suit : « Art, capacité supposée de prévoir l’avenir et de connaître ce qui est caché par l’interprétation non scientifique de phénomènes. » Le Merriam-Webster parle d’un ensemble de « pratiques qui cherchent à prévoir ou à prédire des événements futurs ou à découvrir des connaissances cachées, généralement par l’interprétation de présages ou à l’aide de pouvoirs surnaturels ».

Les méthodes divinatoires, telles que le tarot et l’astrologie, permettent de poser des questions lorsque d’autres systèmes ne fournissent pas de réponse. Ces questions peuvent être très personnelles et difficiles à aborder dans un cadre religieux formel. Les réponses divinatoires donnent le sentiment d’avoir une compréhension plus profonde, ce qui peut engendrer une impression de contrôle sur un avenir incertain.

Outre l’astrologie et le tarot, les méthodes les plus connues sont l’interprétation des rêves, la lecture dans les tasses de café ou les feuilles de thé, l’observation des animaux et de la nature, ainsi que la lecture des lignes de la main et d’autres caractéristiques corporelles, telles que la forme du nez ou l’emplacement des yeux.

Lorsqu’une personne utilise des objets tels que des cartes, des feuilles de thé, des dés ou des coquillages, le facteur commun de ces méthodes est l’impossibilité de contrôler les signes qu’elles produisent. Par exemple, on doit généralement mélanger le jeu de tarot pour garantir des résultats aléatoires. Il ne faut pas manipuler les résultats.

La divination, un autre mode de connaissance

Les données du Pew Centre révèlent qu’aux États-Unis, les jeunes, les femmes et les membres de la communauté LGBTQ sont parmi les personnes qui ont le plus recours à des méthodes divinatoires. Marcelitte Failla, professeure d’études religieuses, a écrit sur les femmes noires contemporaines qui se sont réapproprié le jeu de tarot pour répondre de manière créative à leurs besoins spirituels.

De nombreuses personnes se tournent vers la religion lorsqu’elles sont confrontées à l’inconnu. Elles utilisent leur pratique religieuse pour résoudre leur insécurité et solliciter l’aide divine.

Cependant, il y a toujours eu des personnes qui n’avaient pas accès à une religion formelle. Les pratiques divinatoires peuvent être particulièrement attrayantes pour celles qui ont été exclues de la religion traditionnelle et qui ont dû trouver d’autres moyens de surmonter leurs incertitudes.


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Ce pouvait être le cas pour ceux qui vivaient dans des régions isolées et ne pouvaient se rendre dans des lieux de culte tels que des temples. Ils pouvaient aussi avoir été exclus de la religion pour des raisons d’identité. Les femmes, par exemple, restaient souvent à la maison pour s’occuper des enfants et des malades. Parfois, l’accès aux lieux de culte leur était refusé en raison de leur « impureté » corporelle, lorsqu’elles avaient leurs règles ou qu’elles venaient d’accoucher.

Les personnes LGBTQ+ rencontrent le même type d’obstacle. Aux États-Unis, la discrimination à l’encontre des personnes LGBTQ+ est une des principales raisons pour lesquelles les gens quittent les institutions religieuses traditionnelles. Au Canada, le traitement discriminatoire des minorités sexuelles par les Églises est un des premiers motifs pour lesquels les gens cessent de les fréquenter.

La divination pour répondre à l’incertitude

À une époque marquée par l’anxiété, l’instabilité politique et la perte de confiance dans les institutions, les anciens rituels de divination offrent aux gens des moyens de se divertir, mais aussi de trouver un sentiment de compréhension et de connexion, ainsi qu’une capacité d’action. Ce qui peut sembler n’être qu’un simple divertissement constitue parfois une réponse sérieuse à un monde chaotique. Les pratiques divinatoires apportent à la fois une exploration spirituelle et une validation émotionnelle.

Il est naturel qu’une situation aussi nouvelle qu’une pandémie engendre de l’anxiété et de l’incertitude.

Encore aujourd’hui, les gens ressentent davantage d’anxiété qu’avant la pandémie de Covid-19. Parmi les principales sources d’inquiétude, on compte la politique mondiale, la sécurité d’emploi et les finances personnelles.

Pendant que nous tentons de comprendre des situations nouvelles, déroutantes et en constante évolution, de nombreuses personnes élaborent des théories, dont certaines sont discutables. Pour développer une connaissance du monde, on peut s’intéresser à d’autres approches, comme la divination.

Le tarot pour réfléchir aux émotions

Les gens consultent des lectures de tarot sur des plateformes en ligne. De nombreux comptes de réseaux sociaux présentent du tarot.

Outre l’insécurité politique croissante, une autre raison de cet intérêt accru pour le tarot peut être son aspect visuel. L’attrait pour les cartes illustrées peut refléter notre culture hautement visuelle ainsi que l’intérêt pour d’autres images que nous aimons regarder. Ces cartes sont comme des photos avec des messages.

La fascination pour le tarot peut également refléter un besoin d’avoir une certaine maîtrise de la consultation, car le tarologue et le client voient la même chose. Les images sont symboliques et peuvent être interprétées de différentes manières.

Cela signifie que plutôt que de fournir une réponse directe à une question, les cartes sont des outils qui peuvent aider la personne à réfléchir à ses émotions et à ses sentiments.

Le tarot n’est pas une religion. L’objet que l’on consulte n’est ni une image du divin ni un symbole de transcendance. Cette absence d’alignement sur une religion permet à des personnes de différentes confessions d’aborder le tarot comme une pratique spirituelle.

En principe, il est possible de consulter les cartes n’importe où, sans préparation particulière. Le seul matériel nécessaire est un jeu de cartes. Cette accessibilité peut contribuer à la popularité du tarot.

Les aspects ludiques de la divination

De nombreuses méthodes divinatoires ont un aspect ludique. Les objets utilisés pour la divination par tirage au sort, comme les cailloux, les pierres, les osselets à quatre faces ou les dés, sont en effet les mêmes que ceux utilisés pour jouer à des jeux de société.

Des images anciennes montrent des personnes consultant ces objets ou jouant avec, ce qui suggère que les frontières entre certaines méthodes divinatoires ont toujours été floues.

Le hasard étant un élément important de la consultation divinatoire, les nouvelles perspectives que différentes méthodes permettent d’obtenir peuvent être à la fois surprenantes et divertissantes.

La Conversation Canada

Hanna Tervanotko reçoit un financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

ref. Pourquoi l’astrologie et les cartes de tarot, qui ont des siècles d’histoire, nous intéressent-elles encore ? – https://theconversation.com/pourquoi-lastrologie-et-les-cartes-de-tarot-qui-ont-des-siecles-dhistoire-nous-interessent-elles-encore-260074

« Comment ne pas être tué par la bombe atomique » En 1950, les curieux conseils de « Paris Match »

Source: The Conversation – France (in French) – By Anne Wattel, Professeure agrégée, Université de Lille

Il y a 80 ans, le 6 août 1945, se déroulait une tragédie nommée Hiroshima. Les mots de la bombe se sont alors imposés dans l’espace médiatique : « E = mc2 », « Little Boy et Fat Man », « radiations », « bikini », « gerboise », « globocide »…

Dans le Souffle d’Hiroshima, publié en 2024 aux éditions Epistémé (librement accessible en format numérique), la chercheuse Anne Wattel (Université de Lille) revient, à travers une étude culturelle qui s’étende de 1945 à 1960, sur la construction du mythe de l’atome bienfaisant.

Ci-dessous, nous reproduisons un extrait du chapitre 3, consacré à l’histoire du mot « bikini » ainsi qu’à un étonnant article publié par Paris Match en 1950.


« Il y a eu Hiroshima […] ; il y a eu Bikini avec sa parade de cochons déguisés en officiers supérieurs, ce qui ne manquerait pas de drôlerie si l’habilleuse n’était la mort. » (André Breton, 1949

Juillet 1946 : Bikini, c’est la bombe

Lorsqu’en 1946, le Français Louis Réard commercialise son minimaliste maillot de bain deux pièces, il l’accompagne du slogan : « Le bikini, première bombe anatomique. »

On appréciera – ou pas – l’humour et le coup de com’, toujours est-il que cette « bombe », présentée pour la première fois à la piscine Molitor, le 5 juillet 1946, est passée à la postérité, que le bikini s’est répandu sur les plages et a occulté l’atoll des îles Marshall qui lui conféra son nom, atoll où, dans le cadre de l’opération Crossroads, les Américains, après avoir convaincu à grand renfort de propagande la population locale de s’exiler (pour le bien de l’humanité), multiplièrent les essais atomiques entre 1946 et 1958.

La première bombe explose le 1er juillet 1946 ; l’opération est grandement médiatisée et suscite un intérêt mondial, décelable dans France-soir qui, un mois et demi avant « l’expérience », en mai 1946, renoue avec cet art subtil de la titraille qui fit tout son succès :

« Dans 40 jours, tonnerre sur le Pacifique ! Bikini, c’est la bombe » (France-soir, 19-20 mai 1946)

Mais la bombe dévie, ne touche pas l’objectif et la flotte cobaye est quasiment intacte. C’est un grand flop mondial, une déception comme le révèlent ces titres glanés dans la presse française :

  • « Deux navires coulés sur soixante-treize. “C’est tout ?” » (Ce soir, 2 juillet 1946) ;

  • « Bikini ? Ce ne fut pas le knockout attendu » (Paris-presse, 2 juillet 1946) ;

  • « À Bikini, la flotte cobaye a résisté » (France-soir, 2 juillet 1946).

C’est un « demi-ratage », un possible « truquage » pour l’Aurore (2 juillet 1946) ; et le journal Combat se demande si l’expérience de Bikini n’a pas été volontairement restreinte (Combat, 2 juillet 1946).

Les essais vont se poursuivre, mais le battage médiatique va s’apaiser. Le 26 juillet, Raymond Aron, dans Combat, évoque, effaré, la déception générale occasionnée par la première bombe et se désespère alors qu’on récidive :

« Les hommes seuls, maîtres de leur vie et de leur mort, la conquête de la nature, consacrée par la possession d’un pouvoir que les sages, dans leurs rêves, réservaient aux dieux : rien ni personne ne parviendra à voiler la grandeur tragique de ce moment historique. »

Et il conclut :

« […] Aujourd’hui, rien ne protège l’humanité d’elle-même et de sa toute-puissance mortelle. »




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Premier-Avril 1950 : « Comment ne pas être tué par une bombe atomique »

L’hebdomadaire français Paris Match, qui a « le plus gros tirage dans les années 1950 avec près de 2 millions d’exemplaires chaque semaine », dont « l ‘impact est considérable » et qui « contribue à structurer les représentations », propose dans son numéro du 1er avril 1950 une couverture consacrée, comme c’est fréquemment le cas, à l’aristocratie (ici la famille royale de Belgique) mais, dans un unique encadré, bien visible en haut de page, le titre, « Comment ne pas être tué par une bombe atomique », se présente comme un véritable produit d’appel d’autant plus retentissant qu’on sait officiellement, depuis septembre 1949, que l’URSS possède la bombe atomique.

Paris Match, 54, 1er avril 1950, première de couverture et titres des pages 11 et 12.
© Paris Match/Scoop

L’article, qui nous intéresse et qui se déploie sur deux pleines pages, est écrit par Richard Gerstell qu’un encadré présente comme « un officier de la marine américaine », « un savant », « docteur en philosophie », « conseiller à la défense radiologique à l’Office de la défense civile des États-Unis ». L’auteur est chargé par le ministère de la défense d’étudier les effets de la radioactivité des essais atomiques de Bikini et d’élaborer des « plans pour la protection de la population civile contre une éventuelle attaque atomique ».

L’encadré inséré par la rédaction de Paris Match vise donc à garantir la crédibilité du rédacteur de l’article, un homme de terrain, un scientifique, dont on précise qu’il « a été exposé plusieurs fois aux radiations atomiques et n’en a d’ailleurs pas souffert physiquement (il n’a même pas perdu un cheveu) », qui rend compte de sa frayeur lorsque le compteur Geiger révéla que ses cheveux étaient « plus radioactifs que la limite ». Il s’agit donc, du moins est-ce vendu ainsi, du témoignage, de l’analyse d’un témoin de choix ; il s’agit d’une information de première main.




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Dans les premiers paragraphes de l’article de Match, Gerstell explique avoir eu, dans les premiers temps, « la conviction que la destruction atomique menaçait inévitablement une grande partie de l’humanité ». C’est pourquoi il accueillit favorablement la parution de l’ouvrage de David Bradley, No Place to Hide (1948), qui alertait sur les dangers de la radioactivité. Mais il ne s’appuyait alors, confie-t-il, que sur une « impression » ; il manquait de recul. En possession désormais des « rapports complets des expériences de Bikini et des rapports préliminaires des nouvelles expériences atomiques d’Eniwetok », il a désormais « franchement changé d’avis ».

L’article publié dans Match vise un objectif : convaincre que la radioactivité, sur laquelle on en sait plus que sur « la poliomyélite ou le rhume », « n’est, au fond, pas plus dangereuse que la fièvre typhoïde ou d’autres maladies qui suivent d’habitude les ravages d’un bombardement ».

Fort de son « expérience “Bikini” », durant laquelle, dit-il, « aucun des 40 000 hommes » qui y participèrent « ne fut atteint par la radioactivité », Gerstell entend mettre un terme aux « légendes » sur les effets de cette dernière (elle entraînerait la stérilité, rendrait des régions « inhabitables à jamais »). « Tout cela est faux », clame-t-il ; la radioactivité est « une menace beaucoup moins grande que la majorité des gens le croient ».

Un certain nombre de précautions, de conseils à suivre pour se protéger de la radioactivité en cas d’explosion nucléaire sont livrés aux lecteurs de Paris Match : fermer portes et fenêtres, baisser les persiennes, tirer les rideaux ; ôter ses souliers, ses vêtements avant de rentrer chez soi, les laver et frotter ; prendre des douches « copieuses » pour se débarrasser des matières radioactives ; éviter les flaques d’eau, marcher contre le vent ; s’abriter dans une cave, « protection la plus adéquate contre les radiations »…

On laisse le lecteur apprécier l’efficacité de ces mesures…

Pour se protéger de la bombe elle-même dont « la plupart des dégâts sont causés par les effets indirects de l’explosion », se coucher à plat ventre, yeux fermés ; pour éviter les brûlures, trouver une barrière efficace (mur, égout, fossé) ; porter des « vêtements en coton clair », des pantalons longs, des blouses larges, « un chapeau aux bords rabattus »…

Ainsi, ce témoin, ce « savant », qui étudia l’impact de la radioactivité, rassure-t-il le lectorat français de Match : on peut se protéger de la bombe atomique, des radiations ; il suffit d’être précautionneux.

Foin des légendes ! Ce regard éclairé, scientifiquement éclairé, s’appuie sur l’expérience, sur Bikini, sur Hiroshima et Nagasaki pour minorer (et c’est peu dire) le danger des radiations, car, c’est bien connu, « les nuages radioactifs à caractère persistant sont vite dissipés dans le ciel » (cela n’est pas sans nous rappeler l’incroyable mythe du nuage qui, à la suite de la catastrophe de Tchernobyl, le 26 avril 1986, se serait arrêté aux frontières de la France) ; « la poussière radio-active persistante qui se dépose sur la peau ne paraît pas dangereuse » ; « au voisinage immédiat du point d’explosion, une pleine sécurité peut être assurée par 30 centimètres d’acier, 1 mètre de béton ou 1 m 60 de terre. À un kilomètre et demi, la protection nécessaire tombe à moins d’un centimètre d’acier et quelques centimètres de béton ».

En avril 1950, l’Américain Richard Gerstell, dont les propos sont relayés en France par l’hebdomadaire Paris Match, niait encore l’impact de la radioactivité.

The Conversation

Anne Wattel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Comment ne pas être tué par la bombe atomique » En 1950, les curieux conseils de « Paris Match » – https://theconversation.com/comment-ne-pas-etre-tue-par-la-bombe-atomique-en-1950-les-curieux-conseils-de-paris-match-259333

La diplomatie donnant-donnant de Donald Trump en Ukraine, un échec pour arrêter l’agression russe

Source: The Conversation – in French – By Renéo Lukic, Professeur titulaire de relations internationales, Université Laval

Six mois après l’intronisation du président Donald Trump à la Maison-Blanche, son effort d’arrêter la guerre en Ukraine a échoué.

Sa promesse électorale d’y mettre fin « en 24 heures » n’a rien à voir avec la réalité diplomatique présente. Un cessez-le-feu entre la Russie et l’Ukraine, une proposition américaine et ukrainienne, est constamment refusé par la Russie.

Quant à la « paix durable et juste » tant souhaitée par le président Volodymyr Zelensky et ses alliés européens, elle est hors de la portée des acteurs impliqués dans ce conflit.

Tandis que les alliés européens de l’Ukraine et le gouvernement canadien mènent une politique d’endiguement à l’égard de la Russie depuis son agression contre l’Ukraine, le 24 février 2022, celle du président Trump depuis le début de son mandat politique est diamétralement opposée. Il tente l’apaisement.

Contre toute base factuelle, le président américain a refusé de nommer la Russie comme étant l’État agresseur dans la guerre en Ukraine. Il est même allé jusqu’à accuser l’Ukraine d’être responsable de cette guerre.

Lors d’une réunion à la Maison Blanche, le 28 février dernier, le président et son vice-président, J.D. Vance, ont humilié Zelensky en le traitant de « petit dictateur » qui ne possède « aucune carte diplomatique à jouer », contrairement au président russe, Vladimir Poutine. Même si les relations personnelles entre Trump et Zelensky se sont améliorées par la suite, l’attitude de la politique américaine envers l’Ukraine est restée volatile et mitigée.

Professeur titulaire de relations internationales au département d’histoire de l’Université Laval, j’ai co-écrit cet article avec Sophie Marineau, doctorante à l’Université catholique de Louvain en histoire. Depuis 2014, la guerre en Ukraine et la réaction internationale vis-à-vis du conflit sont au centre de nos recherches respectives.

Une diplomatie transactionnelle

Depuis le début du nouveau mandat de Trump, l’aide américaine à l’Ukraine s’inscrit donc dans une dynamique résolument transactionnelle. Cette approche ne repose plus sur des principes de solidarité, de défense des valeurs démocratiques ou de sécurité collective, mais sur une logique d’échange, où toute assistance doit générer un retour concret pour les États-Unis.

Loin de la tradition multilatérale qui caractérisait les engagements occidentaux durant les premières années du conflit russo-ukrainien, cette diplomatie est structurée autour du concept de deal, dans lequel chaque concession – qu’elle soit militaire, économique ou politique – doit être compensée.

Le premier tournant majeur se produit en mars 2025 – à la suite de la rencontre Trump – Zelensky – lorsque Washington suspend sans avertissement l’aide militaire à l’Ukraine. Les États-Unis bloquent des livraisons déjà en cours, dont des systèmes antiaériens essentiels et des munitions de précision.

Cette décision, prise de manière unilatérale, vise à faire pression sur le gouvernement ukrainien pour l’inciter à accepter un cessez-le-feu temporaire avec la Russie, dans des conditions jugées inacceptables par Kyiv. Ce geste provoque un choc diplomatique en Europe et soulève de vives inquiétudes quant à la fiabilité de l’engagement américain.

Mais au-delà du geste lui-même, ce que révèle cette suspension est la vision profondément transactionnelle des relations internationales portées par Trump : l’aide devient un levier, non un engagement moral ou stratégique.

Un accès aux ressources naturelles

Un exemple encore plus explicite de cette logique apparaît quelques semaines plus tard, avec la proposition controversée d’un accord sur les ressources naturelles.




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Selon ce projet, l’Ukraine aurait cédé jusqu’à 50 % des revenus issus de l’exploitation de ses minerais stratégiques – lithium, titane, terres rares – à un fonds américain, en échange de la reprise de l’aide militaire. L’accord, signé fin avril 2025, aboutit à la création d’un fonds d’investissement conjoint entre Kyiv et Washington, destiné à exploiter les ressources naturelles ukrainiennes : minéraux rares (terres rares, lithium, titane, uranium), pétrole et gaz naturel.


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L’Ukraine conserve la propriété et le contrôle exclusifs de ses ressources, bien que l’exploitation soit encadrée par le partenariat. L’un des buts affichés est de garantir un soutien à long terme des États‑Unis à l’effort de guerre ukrainien, en échange d’un accès prioritaire aux ressources, sans engagements formels en matière de garanties de sécurité pour Kyiv.

Négocier toute forme d’aide

Cette logique transactionnelle s’exprime aussi à travers des actions plus discrètes, mais tout aussi révélatrices, comme le gel temporaire de la livraison de missiles Patriot au mois de juillet, officiellement justifié par une « révision des capacités stratégiques » américaines.

En pratique, cette suspension a été perçue comme un moyen de pression implicite, destiné à inciter l’Ukraine à adopter certaines lignes politiques plus conciliantes, voire à ouvrir la voie à une redéfinition des objectifs militaires.

Au final, cette diplomatie transforme l’aide humanitaire ou militaire en monnaie d’échange. Chaque cargaison devient une pièce de négociation, chaque soutien, un contrat implicite.

Une approche qui fragilise les alliances et redéfinit les règles

La guerre en Ukraine, loin d’être perçue comme un affrontement idéologique entre démocratie et autoritarisme, est reconfigurée comme un théâtre où se négocient des intérêts économiques et politiques à court terme.

Cette approche fragilise les alliances, introduit une incertitude structurelle dans la relation transatlantique et redéfinit les règles du jeu international autour d’une logique marchande assumée, où l’engagement moral est subordonné au bénéfice direct.

Le Canada poursuit des objectifs différents

Face à la tendance américaine à instrumentaliser l’aide à l’Ukraine selon des logiques transactionnelles, le Canada adopte une posture claire : Ottawa rejette fermement l’idée d’une assistance conditionnée à des concessions politiques, économiques ou stratégiques.

À la différence des États-Unis sous l’administration Trump, qui ont suspendu des aides militaires en échange de contreparties, le Canada reste attaché à un soutien fondé sur la solidarité démocratique, le droit international et un engagement multilatéral stable. À plusieurs reprises, le gouvernement canadien a réaffirmé publiquement la fiabilité du Canada comme partenaire, insistant sur l’impartialité et la cohérence des engagements envers l’Ukraine.

Parallèlement, Ottawa renforce son rapprochement avec l’Union européenne. Le sommet UE‑Canada du 23 juin 2025 a abouti à la signature d’un partenariat stratégique en matière de sécurité et défense, première alliance de ce genre entre l’UE et un pays américain. Cet accord établit une coopération élargie sur le soutien à l’Ukraine, la cybersécurité, la mobilité militaire, les matières critiques et les chaînes industrielles stratégiques, tout en offrant au Canada l’accès au fonds européen SAFE de 150 milliards €.

Cet alignement confirme une volonté d’Ottawa de diversifier ses partenariats, de réduire sa dépendance militaire vis-à-vis des États-Unis, et de consolider un pilier euro-atlantique indépendant. Ce repositionnement renforce la crédibilité canadienne comme acteur fiable dans un ordre international fondé sur les règles, et témoigne d’une vision stratégique plaçant l’UE comme partenaire central de longue durée.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. La diplomatie donnant-donnant de Donald Trump en Ukraine, un échec pour arrêter l’agression russe – https://theconversation.com/la-diplomatie-donnant-donnant-de-donald-trump-en-ukraine-un-echec-pour-arreter-lagression-russe-262375