Marguerite de Wendel, « la dame du fer » des forges françaises, une capitaine d’industrie d’exception

Source: The Conversation – France (in French) – By Danièle Henky, Maître de conférences habilité à diriger les recherches en langues et littérature française (9e section) émérite, Université de Strasbourg

Des siècles passés, il reste l’histoire de nombreux talents féminins à exhumer. En avance sur leur temps, des femmes furent aussi capitaines d’industrie. Tel fut le cas de Marguerite de Wendel (1718-1802), née d’Hausen, qui devint, à partir de 1739, d’abord aux côtés de son mari puis seule, dirigeante des plus grandes forges françaises. Une main de fer dans un gant de velours… avec un caractère aussi trempé que l’acier.


Durant ce que l’on a appelé le « siècle des Lumières », l’éducation féminine fut mise à l’ordre du jour. Le recul de l’illettrisme réduisit l’écart dans l’alphabétisation entre les sexes. Dans un monde très marqué par les valeurs paternalistes, il restait difficile, cependant, d’être une femme et d’accéder aux savoirs. D’importantes barrières et contraintes limitaient les possibilités de conquérir les domaines masculins. La diffusion des savoirs allait favoriser, néanmoins, une évolution de la condition féminine.

On ne peut nier que de nombreuses femmes, parmi les classes privilégiées, jouèrent un rôle majeur dans divers domaines. Parmi elles, il y eut, notamment dans les milieux du commerce et de l’industrie, des épouses qui secondèrent leurs maris dans leurs charges professionnelles, se distinguant par leur acharnement au travail et leur intelligence des affaires.

En avance sur la marche du temps, elles furent des chefs d’entreprise d’exception. Tel fut le cas, comme le révèlent les archives de la Maison de Wendel, de Marguerite d’Hausen qui devint, en 1739, Marguerite de Wendel (1718-1802). C’est ce que je retrace sa biographie le Destin fou de Marguerite de Wendel : maîtresse de forges, des Lumières à la Terreur (2021).

Épopée industrielle

Une véritable épopée industrielle, comme le narre l’historien René Sédillot. Elle commence avec Jean-Martin de Wendel (1665-1737), qui acheta en 1704 à Hayange, petit village mosellan, une forge à demi ruinée.

Originaire de Bruges, la famille s’était installée en Lorraine avec Christian de Wendel (1636-1708). Son fils cadet, Jean-Martin, devint directeur des forges d’Ottange, avant de débuter à Hayange cette lignée de maîtres de forges qui dirigea les entreprises de Wendel jusqu’en 1978. À la mort de ce pionnier, ses fils héritèrent de cinq forges en pleine activité.

Le destin fou de Marguerite de Wendel, maîtresse des forges, des Lumières à la Terreur.
Hal, Fourni par l’auteur

Le 10 mai 1739, Marguerite d’Hausen, née à Sarreguemines (Moselle) en 1718, fille du receveur des finances de Lorraine, épousa Charles de Wendel, de dix ans son aîné, maître de forges et seigneur d’Hayange. Il était l’un des fils de Jean-Martin, devenu conseiller secrétaire du roi en la chancellerie du parlement, anobli en 1727 par le duc Léopold. Lors de ce mariage, Jean Alexandre d’Hausen dota sa fille d’une somme de 60 000 livres, soit le double de ce que valait l’affaire Wendel en 1704.

Dès lors, grâce au travail et à la bonne gestion de Charles, l’affaire ne cessa de prospérer et de s’étendre. Lors de la guerre de succession d’Autriche (1740-1748) puis de la guerre de Sept Ans (1756-1763), sous le règne de Louis XV, les Wendel reçurent des commandes de boulets que les ouvriers façonnaient en coulant de la fonte liquide dans des moules sphériques. Ils fabriquaient aussi des affûts. De la platinerie sortaient des casques pour les cavaliers…

Main de fer dans un gant de velours

Bonne épouse et bonne mère, Marguerite de Wendel eut sept enfants dont cinq survécurent. Elle n’en eut pas moins la curiosité de s’intéresser aux affaires de son mari, aux nouvelles techniques et à l’univers inconnu pour elle de la sidérurgie.

Elle a d’abord relayé par nécessité son époux, toujours en voyage pour trouver de nouveaux marchés et de nouveaux financements. Il lui a appris à surveiller les coulées de fonte des hauts fourneaux et à diriger les ouvriers mieux qu’un contremaître aguerri. À une époque où beaucoup de femmes de son milieu ne se préoccupaient que de leurs galants ou de leurs toilettes, elle conduisit les forges en capitaine d’industrie : une main de fer dans un gant de velours !

Veuve de Charles de Wendel en 1784, celle qu’on a appelée Madame d’Hayange resta seule face à la tourmente révolutionnaire qu’elle affronta du mieux qu’elle put. Secondée par ses gendres, Alexandre de Balthazar et Victor de la Cottière, elle surveillait les hauts-fourneaux, veillait à la commercialisation des produits manufacturés et se réservait la responsabilité des relations avec les autorités politiques. Il fallut se battre avec les bureaux de Versailles pour faire payer les fournitures livrées aux armées. Marguerite en s’acharnant parvint à tenir renégociant en 1788 les contrats avec les arsenaux royaux. Elle obtint des conditions plus avantageuses que celles acquises de haute lutte par Charles.

Terreur révolutionnaire

En 1789, les révolutionnaires eurent besoin, comme la monarchie avant eux, des armes sortant des usines de Wendel. Protégée par l’armée, « Madame d’Hayange » fut en revanche en butte aux rancœurs de certains habitants de la ville, à commencer par l’ancien cocher du château, Jacques Tourneur. La Révolution en fit un maire qui ne cachait pas le mépris que lui inspiraient les « ci-devant » – les personnes ayant bénéficié d’un privilège « avant ». Ayant demandé un jour qu’on lui fournisse des chevaux pour livrer les munitions d’artillerie, la « citoyenne Wendel » se vit répondre par la municipalité d’utiliser les chevaux de son carrosse.

Les forges Wendel furent utilisées pendant la Révolution française pour produire des canons.
Musée Carnavalet

Dès les débuts de la Terreur (5 septembre 1793-28 juillet 1794), sa vie devint un enfer. Son petit-fils, accusé de collusion avec l’ennemi, fut guillotiné à Metz, le 25 octobre 1793. Restée seule après le départ des siens, Marguerite poursuivit sa mission, contre vents et marées, en obtenant du représentant du peuple à l’armée de Moselle qu’on ne réquisitionne aucun des biens ou des ouvriers utiles à la fabrication des boulets de canon. Elle passa ses journées et parfois ses nuits aux forges, surveillant la coulée aux côtés des contremaîtres et des ouvriers.

Caractère aussi trempé que l’acier

Dans les convulsions d’une époque qui, après l’optimisme scientiste des Lumières, fut plongée dans les abominations de la Terreur, cette femme au caractère aussi trempé que l’acier, incarnait un bel exemple d’énergie féminine au service de sa famille, de son entreprise et de son pays.

Cela n’empêcha pas la mise sous séquestre de tous ses biens, ni sa mise en accusation, le 14 germinal An II (3 avril 1794), pour avoir favorisé l’émigration de ses fils, comme le rappelle l’historien Jacques Marseille. Emprisonnée à Metz puis à Sarreguemines, elle fut de retour à Hayange, le 6 octobre 1795, pour constater que les hauts fourneaux étaient éteints et les forges à l’abandon.

Bientôt, les forges de Wendel furent vendues aux enchères pour payer des dettes. Très affaiblie par son incarcération, logée dans un petit appartement de la rue des Prisons militaires (aujourd’hui, rue Maurice-Barrès) à Metz (Moselle), Marguerite n’eut de cesse de se battre pour tenter de récupérer son entreprise.

Elle s’éteignit le 4 janvier 1802, laissant quelques habits usés et de modestes meubles en sapin sans avoir eu le bonheur de voir la résurrection de sa Maison.

« La dame du fer »

Cette maîtresse des forges n’a rien à envier aux hommes par son incroyable capacité à mener à bien coulées de fonte et opérations de laminage. Elle a su aussi diriger des équipes d’ouvriers et des contremaîtres aussi bien que son époux. Ne la connaissait-on pas sous le nom de « la dame du fer » ? Sa pugnacité mais aussi son sens de la gestion comme ses connaissances en droit lui permirent de gagner des procès difficiles. Elle n’hésita pas à rencontrer les politiques nécessaires à la bonne marche de son entreprise et aurait pu, sans la Terreur, laisser à ses héritiers une entreprise prospère.

Ce fut indubitablement une pionnière, mais elle n’en a sans doute pas eu conscience, tant le féminisme ne pouvait se concevoir encore. Au début, elle a seulement voulu relayer son époux. Aurait-elle pu entreprendre tout ce qu’elle a fait, cependant, si elle n’y avait pas pris goût ? Elle aimait son travail, investissait, se lançait dans des projets en étant force de proposition face à ses fournisseurs. Elle a accompli son destin sans état d’âme en mobilisant toutes ses ressources. Par son exemple, elle a montré tout naturellement, sans avoir besoin de faire de longs discours, ce dont une femme est capable si on lui laisse le champ libre.

Droits des femmes

Au cours du XVIIIe siècle, certaines femmes profitèrent des temps si particuliers de la Révolution pour tenter de défendre leurs droits, pendant que des figures d’exception marquèrent l’histoire des arts, des sciences ou du pouvoir.

Comment ne pas évoquer Olympe de Gouges reconnue comme l’une des premières féministes françaises ? En proclamant les droits des femmes, elle posa des questions qui participèrent aux luttes à venir, au moment où le statut civil des citoyennes, pour un temps, s’améliorait. C’est à cette époque que vécut Marguerite de Wendel qui n’est pas connue comme une militante pour l’égalité des sexes, mais qui a largement montré par son comportement à quel point les femmes méritaient de voir leur condition évoluer.

The Conversation

Danièle Henky ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Marguerite de Wendel, « la dame du fer » des forges françaises, une capitaine d’industrie d’exception – https://theconversation.com/marguerite-de-wendel-la-dame-du-fer-des-forges-francaises-une-capitaine-dindustrie-dexception-262353

La plage n’a pas toujours été une destination de vacances : pour les Grecs de l’Antiquité, c’était un endroit effrayant

Source: The Conversation – in French – By Marie-Claire Beaulieu, Associate Professor of Classical Studies, Tufts University

La plage était perçue comme un lieu de danger et de mort dans l’Antiquité grecque, alors que de nos jours elle est souvent associée aux vacances et à la détente. Norbert Nagel via Wikimedia Commons, CC BY-SA

Aujourd’hui associée au plaisir et à la détente, la plage a longtemps été perçue comme un lieu menaçant. Dans la Grèce antique, elle évoquait la stérilité, la douleur et parfois même la mort. Cet article retrace l’évolution de notre relation à la mer à travers les mythes, les perceptions sensorielles et les croyances anciennes.


Nous sommes nombreux à aller à la plage pour profiter du soleil et prendre du bon temps pendant les vacances d’été. Des études ont montré que pour nombre d’entre nous, passer du temps à la plage est synonyme de décompression. Contempler l’océan nous plonge dans un état de méditation légère, l’odeur de la brise nous apaise, la chaleur du sable nous enveloppe et, surtout, le bruit continu et régulier des vagues nous permet de nous détendre complètement.

Mais les vacances à la mer ne sont devenues prisées qu’à partir de la fin du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècles, par les classes aisées des pays occidentaux. Les premiers Européens, et en particulier les Grecs de l’Antiquité, considéraient la plage comme un lieu de souffrance et de mort. En tant que peuple de marins, ils vivaient principalement sur le littoral, mais ils craignaient la mer et pensaient qu’un mode de vie agricole était plus sûr et plus respectable.

En tant qu’historienne de la culture et spécialiste de la mythologie grecque, je m’intéresse à ce changement d’attitude envers la plage.

Couple vêtu de vêtements du XIXᵉ siècle marchant sur une plage avec un cheval et une charrette
Sur la plage à Trouville, peinture de 1863 de l’artiste français Eugène Boudin.
Metropolitan Museum of Art, New York

L’expérience sensorielle de la plage

Comme je l’écris dans mon livre publié en 2016, The Sea in the Greek Imagination (non traduit), on ne recense dans la littérature grecque ancienne aucune évocation positive de la plage et de la mer. Seuls les aspects négatifs sont évoqués, ce qui souligne le malaise qu’éprouvaient les Grecs de l’Antiquité à l’égard de la plage et de la mer en général.

La littérature grecque met par exemple l’accent sur l’odeur intense des algues et de l’eau salée. Dans « L’Odyssée », un poème épique du VIIIe siècle avant notre ère qui se déroule en grande partie en mer, le héros Ménélas et ses compagnons se perdent près des côtes égyptiennes. Ils doivent se cacher sous des peaux de phoques pour attraper le dieu de la mer Protée et lui demander de leur indiquer le chemin du retour. L’odeur des phoques et de l’eau salée leur est si répugnante que leur embuscade manque de tourner au désastre. Seule une ambroisie magique placée sous leur nez, en neutralisant l’odeur pestilentielle, sauve leur entreprise.

De même, si le bruit des vagues par temps calme est souvent vécu comme relaxant, la violence des tempêtes en mer peut être angoissante. La littérature grecque antique se concentre uniquement sur la puissance effrayante des mers agitées, la comparant aux bruits d’une bataille. Dans l’Iliade, un poème contemporain de l’Odyssée, l’assaut de l’armée troyenne sur les lignes grecques est comparé à une tempête en mer :

« Ils avancèrent comme une tempête mortelle qui balaye la terre, au tonnerre de Zeus, leur père, et agite la mer avec un rugissement prodigieux, laissant derrière elle des vagues déferlantes sur les eaux résonnantes, des rangées serrées de grandes vagues arquées blanches d’écume telles qu’une tempête, pleines de frémissements et de clameurs, se précipitaient, furieux. »

Finalement, même le beau Ulysse est rendu laid et effrayant par l’exposition au soleil et au sel de la mer. Dans « L’Odyssée », ce héros erre en mer pendant 10 ans sur le chemin du retour après la guerre de Troie. À la fin de ses tribulations, il s’accroche tant bien que mal à un radeau pendant une tempête envoyée par le dieu de la mer Poséidon, en colère. Il finit par lâcher prise et nage jusqu’au rivage ; lorsqu’il débarque sur l’île des Phéaciens, il effraie les serviteurs de la princesse Nausicaa avec sa peau brûlée par le soleil, « tout souillée d’eau salée ».

Vase grec représentant Ulysse nu mendiant auprès d’Athéna et d’une jeune femme, Nausicaa
Vase représentant Ulysse sortant de la mer et effrayant les servantes de la princesse Nausicaa. 440 av. n. è., Staatliche Antikensammlungen, Munich.
Carole Raddato/Flickr, CC BY-SA

Le sable de la plage et la mer elle-même étaient considérés comme stériles, contrairement à la fertilité des champs. C’est pourquoi l’Iliade et l’Odyssée qualifient régulièrement la mer d’« atrygetos », ce qui signifie « non récoltée ».

Cette conception de la mer comme stérile est bien sûr paradoxale, puisque les océans fournissent environ 2 % de l’apport calorique total de l’homme et 15 % de son apport en protéines et pourraient probablement fournir beaucoup plus. Les Grecs eux-mêmes mangeaient beaucoup de poisson, et de nombreuses espèces étaient considérées comme des mets délicats réservés aux riches.

La mort sur la plage

Dans la littérature grecque antique, la plage était effrayante et évoquait la mort. Il était d’ailleurs courant de pleurer ses proches décédés sur la plage.

Les tombes étaient souvent situées en bord de mer, en particulier les cénotaphes, des tombes vides destinées à commémorer ceux qui étaient morts en mer et dont les corps ne pouvaient être récupérés.

Monument antique au sommet d’une falaise en bord de mer
Exemple de tombe grecque en bord de mer. Tombe du tyran Cléobule sur l’île de Rhodes, en Grèce.
Manfred Werner (Tsui) via Wikimedia, CC BY-SA

C’était un sort particulièrement cruel dans le monde antique, car ceux qui ne pouvaient être enterrés étaient condamnés à errer éternellement sur terre sous forme de fantômes, tandis que ceux qui recevaient des funérailles dignes allaient dans l’au-delà. Le monde souterrain grec n’était pas un endroit particulièrement enviable : il était humide et sombre, mais il était considéré comme une fin respectable.

Ainsi, comme l’a montré la spécialiste de la culture classique Gabriela Cursaru, la plage était un « espace liminal » dans la culture grecque : un seuil entre le monde des vivants et celui des morts.

Révélation et transformation

Pourtant, la plage n’avait pas que des aspects négatifs pour les Grecs. Comme elle servait de pont entre la mer et la terre, ils pensaient qu’elle reliait également le monde des vivants, celui des morts et celui des dieux. La plage avait donc le pouvoir d’offrir des présages, des révélations et des visions des dieux.

C’est pourquoi de nombreux oracles des morts, où les vivants pouvaient obtenir des informations des morts, étaient situés sur des plages et des falaises au bord de la mer.

Les dieux fréquentaient également la plage. C’est même là qu’ils apparaissaient parfois à leurs adorateurs, dont ils entendaient les prières. Dans l’Iliade, le dieu Apollon entend son prêtre Chrysès se plaindre sur la plage du mauvais traitement infligé à sa fille par les Grecs. Le dieu en colère riposte en déchaînant immédiatement la peste sur l’armée grecque, un désastre qui ne peut être arrêté qu’en rendant la jeune fille à son père.

Outre ces croyances religieuses, la plage était également un point de connexion physique entre la Grèce et des terres lointaines.

Les flottes ennemies, les marchands et les pirates étaient tous susceptibles de débarquer sur les plages ou de fréquenter les côtes, car les navires anciens n’avaient pas la capacité de rester en mer pendant de longues périodes. De ce fait, la plage pouvait être un endroit assez dangereux, comme l’a fait remarquer l’historien militaire Jorit Wintjes.

D’un autre côté, les épaves pouvaient apporter d’agréables surprises, comme des trésors inattendus, qui ont souvent marqué un tournant dans de nombreuses histoires de la Grèce antique. Dans le roman antique « Daphnis et Chloé » par exemple, le pauvre berger Daphnis trouve une bourse sur la plage, qui lui permet d’épouser Chloé et de mener leur histoire d’amour à bien.

Il reste peut-être aujourd’hui quelque chose de cette conception de la plage. Le « beachcombing » (ramassage d’objets sur des plages) est toujours un passe-temps populaire, et certaines personnes utilisent même des détecteurs de métaux. Outre ses effets psychologiques positifs démontrés, le « beachcombing&nbsp`;» témoigne de la fascination éternelle de l’homme pour la mer et tous les trésors cachés qu’elle peut receler, des coquillages et du verre de mer aux pièces d’or espagnoles.

Tout comme pour les Grecs, la plage nous donne l’impression d’être à l’aube d’un monde différent.

The Conversation

Marie-Claire Beaulieu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La plage n’a pas toujours été une destination de vacances : pour les Grecs de l’Antiquité, c’était un endroit effrayant – https://theconversation.com/la-plage-na-pas-toujours-ete-une-destination-de-vacances-pour-les-grecs-de-lantiquite-cetait-un-endroit-effrayant-262631

Le tambour sacré de Côte d’Ivoire revient : leçons du Kenya pour transformer des vies

Source: The Conversation – in French – By Timothy Gachanga, Lecturer, Kenyatta University

Le Parlement français a adopté à l’unanimité une loi visant à restituer le Djidji Ayôkwé, un tambour sacré volé par les forces coloniales en Côte d’Ivoire en 1916.

Ce grand tambour en bois sculpté était autrefois utilisé par le peuple Ebrié, dans le sud côtier du pays. Il servait à rassembler les gens, annoncer les messages royaux et renforcer l’identité de la communauté. Bientôt, il retrouvera sa terre d’origine. Là-bas, il ne sera pas juste un objet ancien, mais un symbole vivant de mémoire collective et de dignité.

Je suis enseignant en études sur la paix et les conflits. Mes recherches portent souvent sur le rôle des musées et des expositions artistiques dans la promotion de l’unité. En tant que participant et chef de projet à l’exposition Journeys of Peace (Voyages de la paix) au Kenya, j’ai analysé comment les objets culturels exposés pouvaient contribuer à rapprocher des communautés divisées et favoriser la réconciliation.

En Côte d’Ivoire, nation marquée par des guerres civiles, le Djidji Ayôkwé peut devenir un puissant symbole de paix. Il peut contribuer à panser les blessures ethniques et politiques. En s’inspirant des enseignements tirés de l’exposition au Kenya, je pense que le retour de ce tambour pourrait transformer un moment de restitution en un véritable mouvement de réconciliation.

Cet héritage culturel, ancré dans le passé, a un pouvoir immense pour façonner un avenir commun.

Voyages de la paix

Journeys of Peace (Voyages de la paix) a été organisé par la Community Peace Museums Heritage Foundation du Kenya et l’organisation non gouvernementale suédoise Cultural Heritage Without Borders. Au cours de la tournée de l’exposition, j’ai été témoin du pouvoir des objets culturels – tabourets, calebasses, chasse-mouches, ceintures de femmes – pour réparer des communautés fracturées.

Ces objets traditionnels ont été délibérément choisis pour leur importance culturelle et leur capacité à toucher les communautés locales. Il s’agit d’objets traditionnels du quotidien imprégnés d’une signification symbolique, représentant un patrimoine et une identité communs. Leur rôle réside dans leur capacité à susciter le dialogue et la réconciliation. En un an, l’exposition itinérante a touché plus de 4 000 personnes dans les zones rurales du Kenya, transformant ces objets en outils de dialogue communautaire.

À Pokot, dans l’ouest du Kenya, où les conflits liés au vol de bétail sont fréquents, j’ai vu des anciens utiliser des objets similaires à ceux présentés dans l’exposition pour organiser des veillées pour la paix et réconcilier deux communautés ennemies, les Pokot et les Tugen, divisées par le vol de bétail.

À Samburu, une communauté de la région du North Rift qui a connu des conflits interethniques entre communautés pastorales rivales pour le pâturage, des guerriers ont troqué leurs armes contre des bâtons de marche. Ils ont embrassé la paix grâce à leur patrimoine. Ces moments m’ont montré que les objets culturels ne sont pas des reliques, mais des points d’ancrage vivants pour l’identité et la guérison.

Nous ne nous sommes donc pas contentés d’exposer des objets, nous leur avons donné vie. Les communautés les ont touchés, ont partagé leurs histoires et les ont utilisés pour affronter des questions douloureuses telles que les violences ethniques, les conflits fonciers et même les mutilations génitales féminines.

À Machakos, une région de l’est du Kenya, les paroles d’un élève m’ont frappé :

Je ne savais pas que nous avions autant en commun avec nos voisins. Cela m’a redonné foi en l’humanité.

Les objets ont suscité l’empathie et la confiance, ce qui a donné des résultats concrets : le retour du bétail, la réouverture des marchés et la mise en place de partenariats avec les autorités locales.

Le Djidji Ayôkwé et la guerre civile

Le Djidji Ayôkwé porte la même promesse pour la Côte d’Ivoire, un pays qui se remet encore de deux guerres civiles dévastatrices.

La première, de 2002 à 2007, a opposé les rebelles du nord aux forces gouvernementales du sud. Elle était alimentée par des tensions ethniques et régionales. La seconde, de 2010 à 2011, a éclaté après une élection contestée, faisant plus de 3 000 morts et creusant les divisions entre les groupes ethniques tels que les Ebrié, les Baoulé et les Dioula.

Le tambour, voix sacrée des Ebrié, a été réduit au silence pendant la période coloniale. Cette perte fait écho au silence imposé aux communautés pendant les conflits. Son retour offre une chance de restaurer cette voix et de favoriser l’unité et la réconciliation, comme nous l’avons vu lors de l’exposition au Kenya.

Le tambour, qui était autrefois une force unificatrice lors des rassemblements des Ebrié, peut devenir un symbole de paix. Une cérémonie de bienvenue organisée par la communauté, en collaboration avec les anciens, les jeunes, les artistes et les historiens ébriés, pourrait marquer son retour par des rituels, de la musique et des récits, pour renouer avec sa fonction de voix de la communauté.

La cérémonie au Musée du quai Branly.

Des dialogues sur sa signification, ses chants, ses silences et ses histoires pourraient contribuer à combler les divisions ethniques, en invitant des groupes tels que les Baoulé et les Dioula à participer au processus de guérison. A l’image des Journeys of Peace, on pourrait faire découvrir le tambour aux régions touchées par les conflits, en intégrant des récits oraux et des performances afin d’en faire un emblème vivant de paix. Ces rencontres pourraient offrir un espace pour traiter les tensions persistantes, comme les disputes foncières ou la méfiance entre communautés.

L’inclusion, pierre angulaire de Journeys of Peace, est essentielle pour la Côte d’Ivoire. Les femmes, souvent gardiennes de la culture, et les jeunes, qui ont grandi dans le sillage de la guerre, doivent être au cœur de ces efforts.

En intégrant le tambour dans les programmes éducatifs, les ateliers de consolidation de la paix ou les festivals culturels, la Côte d’Ivoire peut donner à ces groupes les moyens de reconstruire une identité nationale commune. Comme nous l’avons appris au Kenya, quand une communauté s’approprie son patrimoine – en le touchant, en l’écoutant, en y ajoutant sa touche – elle renforce sa capacité à agir et à réconcilier au-delà des divisions.

Le rapatriement pour la guérison et l’autonomisation

Le retour des Djidji Ayôkwé s’inscrit dans un mouvement plus large visant à réparer les injustices coloniales liées au pillage d’objets culturels, des bronzes du Bénin aux trésors royaux de l’Éthiopie.

Journeys of Peace m’a appris que la restitution ne se résume pas à rendre des objets. Il s’agit de leur redonner le pouvoir de transformer des vies.

Participer à l’exposition m’a montré que le patrimoine culturel est une force pour le présent, et pas seulement un souvenir du passé. Au Kenya, nous avons appris que lorsque les objets sont mis en valeur, ils font plus que nous rappeler qui nous étions. Ils nous révèlent aussi qui nous pouvons devenir.

The Conversation

Timothy Gachanga a été chef de projet pour l’exposition Journeys of Peace (JoP), soutenue par la Fondation suédoise par l’intermédiaire de l’ONG suédoise Cultural Heritage without Borders (CHwB). L’auteur reconnaît la collaboration avec la co-chef de projet Diana Walters et les conservateurs du CPMHF. Aucun autre conflit d’intérêts n’est déclaré.

ref. Le tambour sacré de Côte d’Ivoire revient : leçons du Kenya pour transformer des vies – https://theconversation.com/le-tambour-sacre-de-cote-divoire-revient-lecons-du-kenya-pour-transformer-des-vies-262845

Les éléphants font-ils des gestes délibérés pour demander quelque chose ? Notre étude répond par l’affirmative

Source: The Conversation – in French – By Vesta Eleuteri, PhD candidate, Universität Wien

Les éléphants sont connus pour leur intelligence, leurs forts liens sociaux et leur bonne mémoire. Mais communiquent-ils pour exprimer leurs intentions réelles ? Une nouvelle étude suggère que oui. Les recherches ont montré que les éléphants font parfois des gestes pour demander de la nourriture lorsqu’une personne est présente. Ils peuvent continuer à gesticuler s’ils ne reçoivent pas toute la nourriture. Ce sont des signes qui indiquent que les éléphants essaient de communiquer avec une intention précise.

Nous avons interrogé la doctorante Vesta Eleuteri, auteure principale de l’étude, pour comprendre ce que cela signifie et pourquoi c’est important.


Pourquoi avez-vous étudié la façon dont les éléphants utilisent les gestes pour communiquer ?

La plupart des recherches sur la communication portent sur leurs cris et leurs signaux chimiques, probablement en raison de leur ouïe et de leur odorat très développés. La communication gestuelle des éléphants est relativement peu étudiée. Il existe des descriptions d’éléphants utilisant une grande variété de gestes et d’expressions corporelles selon les contextes, ce qui suggère un rôle clé des gestes dans la communication des éléphants.

Cependant, la question de savoir si les éléphants utilisent de façon délibérée des gestes pour communiquer leurs intentions à d’autres n’a jamais été étudiée de manière systématique. Mes collègues et moi-même étudions la cognition et la communication des animaux afin de comprendre comment leurs capacités cognitives complexes ont évolué. C’est le sujet de cet article.

Dans notre étude menée par l’université de Vienne en collaboration avec l’université de St Andrews, l’université de Portsmouth et la City University of New York, nous montrons que les éléphants en semi-captivité utilisent intentionnellement de nombreux gestes différents pour demander à un humain de leur donner des pommes (leur objectif).

Nous avons découvert que les éléphants utilisaient intentionnellement 38 types de gestes différents. Les éléphants continuaient à gesticuler lorsqu’ils n’obtenaient que la moitié des pommes (objectif partiellement atteint), tandis qu’ils changeaient de gestes lorsqu’ils n’obtenaient aucune pomme (objectif non atteint). Ces deux comportements montrent qu’il s’agit d’une communication intentionnelle.

Pourquoi est-il important de savoir si leur communication est intentionnelle ?

La capacité à communiquer intentionnellement des objectifs à l’aide de divers gestes pourrait aider les éléphants à gérer leur vie sociale complexe. En montrant que les éléphants en semi-captivité font des gestes intentionnels à l’intention des humains en utilisant de nombreux types de gestes différents, notre étude s’appuie sur des preuves que cette capacité n’est pas propre aux primates. Elle est apparue à plusieurs reprises au cours de l’évolution.

Nous considérons ici l’intentionnalité comme une « intentionnalité orientée vers un but », c’est-à-dire la capacité à communiquer à autrui les objectifs que nous avons en tête. Cette capacité était autrefois considérée comme une compétence propre à l’être humain. Aujourd’hui, nous savons que tous les autres singes et même certains autres primates (bien que de manière moins flexible) communiquent intentionnellement en utilisant plus de 70 types de gestes différents pour communiquer de nombreux objectifs différents comme « viens ici », « donne-moi ça », ou « fais-moi la toilette ».




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Chez les animaux non primates, ce genre de communication intentionnelle n’a été observée que chez quelques espèces comme le poisson guppy ou le cratérope écaillé. Mais dans ces cas, il ne s’agissait que d’exprimer un ou deux gestes pour un but spécifique comme dire “suis-moi.

Les éléphants sont des parents éloignés de l’être humain sur le plan évolutif. Notre dernier ancêtre commun remonte à plus de 100 millions d’années. Mais, comme les singes, ils sont très intelligents et vivent dans des sociétés complexes où ils entretiennent de nombreux types de relations (entre parents, alliés, amis et étrangers). De plus, il existe des descriptions d’éléphants utilisant de nombreux mouvements et expressions corporels variés dans des contextes différents. Par exemple quand ils se saluent, s’affilient, jouent entre eux ou même lorsqu’ils voyagent ensemble.

Quels gestes les éléphants ont-ils utilisés et comment savez-vous qu’ils étaient intentionnels ?

Les éléphants en semi-captivité tendaient souvent leur trompe ou la balançaient d’avant en arrière vers l’humain ou le plateau contenant les pommes. Cela montrait clairement qu’ils communiquaient leur envie d’avoir les pommes.

Gestes des éléphants.

Pour savoir si les éléphants utilisaient leurs gestes intentionnellement, nous avons appliqué les critères comportementaux initialement élaborés pour étudier le développement de la communication intentionnelle chez les nourrissons humains. Ces critères sont les suivants : orientation vers le public, persistance et élaboration.

Les émetteurs doivent utiliser des gestes lorsqu’il y a un destinataire et de manière appropriée selon que celui-ci regarde ou non (orientation vers le public). Par exemple, si le destinataire ne les regarde pas, ils doivent utiliser des gestes tactiles plutôt que des gestes visuels que le destinataire peut ne pas voir.

Après avoir fait un geste, l’éléphant doit attendre la réaction du destinataire et, si celui-ci ne réagit pas comme il le souhaite, il doit continuer à faire des gestes (persistance) ou changer de gestes (élaboration) pour mieux se faire comprendre.

Prenons un exemple. Si je veux vous demander de me passer le sel (mon objectif), je dois d’abord vérifier si vous me regardez et, si c’est le cas, je peux tendre la main vers le sel (orientation vers le public). Si vous ne réagissez pas ou si vous me passez le mauvais objet, par exemple le poivre, je dois continuer à faire le geste (persistance) ou changer de geste, par exemple en pointant vers le sel pour clarifier que je veux que vous me passiez le sel (élaboration).

Vous avez travaillé avec des éléphants semi-captifs. Les éléphants sauvages agissent-ils de la même manière ?

Nous et de nombreux autres experts en éléphants avons observé à maintes reprises sur le terrain des éléphants sauvages faisant des gestes apparemment intentionnels les uns envers les autres (et même envers nous !). Néanmoins, nous ne pouvons pas confirmer leur capacité à gesticuler intentionnellement sur la base de nos seules observations. La science est là pour tester systématiquement, à l’aide de données, les intuitions ou les impressions que nous tirons de nos observations.

Il serait intéressant d’étudier si les éléphants sauvages utilisent les mêmes gestes que ceux que nous avons observés chez ce groupe en semi-captivité. Il en va de même pour déterminer si différents groupes ou populations d’éléphants utilisent des gestes différents. D’après des descriptions précédentes, les éléphants sauvages semblent utiliser intentionnellement certains des gestes que nous avons observés (mouvements de la trompe). Mais peut-être n’utilisent-ils pas certains des gestes « plus créatifs » comme celui consistant à « souffler une feuille en l’air » que notre éléphant Pfumo aimait tant faire ?

Quelle est la suite de vos recherches ?

Nous voulons tester systématiquement si les éléphants sauvages utilisent intentionnellement des gestes entre eux, décrire le répertoire de leurs gestes intentionnels et les objectifs (significations) pour lesquels ils utilisent ces gestes (peut-être qu’ils veulent dire : « viens avec moi », « éloigne-toi », « arrête ça »). Nous avons collecté des milliers de vidéos sur deux populations d’éléphants en Afrique du Sud, que je suis en train de coder pour identifier les gestes et leur utilisation intentionnelle.

Il faudra du temps pour définir le répertoire et la signification des gestes intentionnels des éléphants. Mais nous espérons y parvenir un jour et comparer les gestes de différentes populations afin de comprendre si les éléphants peuvent avoir différents « langages gestuels ».

L’étude de la communication animale nous offre une « fenêtre » sur notre propre langage, sur notre esprit, car elle nous permet de comprendre ce qui rend le langage unique. Montrer que les animaux ont tant en commun avec nous permet aux gens de mieux les comprendre et de mieux prendre soin d’eux, ce qui est important pour leur conservation.

Plus important encore, l’étude de la communication animale est cruciale car elle nous permet de mieux comprendre les animaux. Si nous les connaissons mieux, nous pouvons prendre de meilleures mesures pour les protéger.

The Conversation

Vesta Eleuteri est affiliée à l’Université de Vienne et bénéficie d’un financement du Fonds autrichien pour la science (FWF) dans le cadre de la subvention « DK Cognition and Communication 2 » : W1262-B29 (10.55776/W1262).

ref. Les éléphants font-ils des gestes délibérés pour demander quelque chose ? Notre étude répond par l’affirmative – https://theconversation.com/les-elephants-font-ils-des-gestes-deliberes-pour-demander-quelque-chose-notre-etude-repond-par-laffirmative-262729

L’épidémiologie sans les sciences humaines : un regard incomplet sur la santé

Source: The Conversation – in French – By Bernard-Simon Leclerc, Coordonnateur académique du doctorat professionnel en santé publique et enseignant en épidémiologie, Université de Montréal

L’épidémiologie doit évoluer, mais elle tarde à refléter les réalités actuelles de la santé publique. (Shutterstock)

À l’heure où les spécialistes de l’épidémiologie et de la biostatistique se réunissent à Montréal, du 11 au 13 août 2025, dans le cadre de la conférence biennale de la Société canadienne d’épidémiologie et de biostatistique, pour réfléchir collectivement à l’évolution de leurs disciplines et à leur rôle dans l’amélioration de la santé et du bien-être des populations, il semble plus que jamais nécessaire de réinterroger les orientations dominantes de ces sciences, souvent centrées sur des modèles biomédicaux et statistiques, au détriment des dynamiques sociales qui façonnent les déterminants de la santé.

L’épidémiologie joue un rôle clé en santé publique et en médecine. S’appuyant sur des chiffres et des calculs, elle aide à comprendre et à suivre l’évolution des maladies ainsi que d’autres événements sanitaires. Elle nourrit à cet égard une relation étroite avec les sciences médicales, ce qui bien entendu est nécessaire. On peut néanmoins déplorer qu’elle n’en nourrisse pas une aussi riche avec les humanités.

Contrairement à une idée répandue, l’épidémiologie ne se limite pas aux maladies. Elle s’intéresse aussi aux problèmes sociaux, envisagés comme des éléments à expliquer, ainsi qu’aux réalités sociales, perçues comme des facteurs influençant la santé. Une perspective plus large permettrait de mieux saisir les dimensions sociales et éthiques des questions de santé publique. Relier l’épidémiologie aux humanités offrirait une vision plus complète de ces enjeux.

En français, humanités correspond à ce que les milieux anglophones désignent par arts libéraux. Cela inclut la philosophie, l’histoire, la littérature et les beaux-arts. Ces disciplines, parfois appelées sciences de l’esprit, explorent les influences culturelles et intellectuelles. Cet article examine leur lien avec l’épidémiologie et leur contribution à une meilleure perception des défis en santé.

Épidémiologiste, enseignant universitaire et conseiller au Centre de recherche de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal, je déplore l’éloignement de cette discipline de son objectif premier : la santé humaine. L’épidémiologie doit évoluer, mais elle tarde à refléter les réalités actuelles de la santé publique. Même si l’on reconnaît la prépondérance des déterminants sociaux dans la santé et le bien-être des individus et des communautés, l’attention reste centrée sur les causes individuelles. Cela limite une vision globale et systémique des problématiques de santé.

L’approche biomédicale et l’approche sociale en épidémiologie

Souvent perçue comme une discipline médicale et statistique, l’épidémiologie mobilise aussi la pensée critique et l’analyse contextuelle, comme les sciences humaines. Deux approches principales se font concurrence.

Le modèle biomédical, centré sur les causes physiologiques et comportementales, s’attarde aux prédispositions génétiques et aux risques individuels. Il tend toutefois à négliger les conditions de vie et les disparités sociales.

À l’inverse, l’épidémiologie sociale voit la santé comme le résultat de déterminants collectifs. Elle intègre les facteurs économiques, le logement, l’éducation et les politiques publiques. Ces éléments influencent directement les trajectoires de vie et les inégalités de santé.

Bien que ces facteurs soient largement reconnus comme essentiels, l’épidémiologie peine encore à dépasser le cadre biomédical classique. Le sociologue français Patrick Peretti-Watel illustre cette limite. Il note que, statistiquement parlant, être afro-américain est parfois présenté comme un facteur de risque du suicide – ce qui, évidemment, n’a aucun sens en soi.

Une telle approche isole la variable ethnique sans tenir compte des désavantages systémiques. Elle conduit ainsi à des interprétations erronées. Ces corrélations chiffrées, souvent déconnectées des structures sociales, peuvent renforcer des préjugés et masquer les véritables inégalités.

Une personne en habit médical tient un crayon et regarde un graphique
Bien que les statistiques soient importantes, elles ne rendent pas compte du portrait d’ensemble.
(Shutterstock)

Cette tendance à privilégier les explications individuelles et biomédicales s’accompagne souvent d’un recours excessif aux méthodes quantitatives. Les épidémiologistes et les statisticiens collaborent étroitement. Mais cette proximité peut parfois créer une confusion disciplinaire et une obsession méthodologique. En se concentrant sur la rigueur statistique, l’épidémiologie risque de perdre de vue ses finalités concrètes. Certains chercheurs privilégient l’optimisation des modèles plutôt qu’une réflexion sur les besoins réels des populations.

L’épidémiologie comme discipline des humanités

En 1987, le médecin et épidémiologiste américain David W. Fraser a proposé de considérer l’épidémiologie comme un « art libéral ». Il soulignait son potentiel à dépasser la technicité des méthodes quantitatives et à s’ouvrir à des perspectives interdisciplinaires.

Cette idée, peu explorée, a ensuite été développée par trois auteurs : l’expert américain en politique de santé et en épidémiologie appliquée Robin D. Gorsky, le médecin et épidémiologiste américain engagé sur les questions éthiques en santé publique Douglas L. Weed et, plus récemment, l’épidémiologiste américain Michael B. Bracken, professeur émérite et ancien président de deux grandes sociétés savantes en épidémiologie, ayant plaidé pour une approche plus nuancée de la discipline.


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Cette réflexion vise à mieux comprendre la complexité des phénomènes sanitaires. En plus des statistiques et des modèles, l’épidémiologie mobilise aussi la pensée critique et l’analyse contextuelle. Pourtant, certaines simplifications persistent.

Par exemple, comme le souligne encore Peretti-Watel, le non-usage du préservatif est souvent vu comme un choix individuel. Or, il peut être façonné par des contraintes sociales et économiques. Dans certains milieux défavorisés, des femmes subissent des pressions ou des violences qui les empêchent d’en exiger l’usage. Une lecture strictement biomédicale omet ces réalités. Elle risque de négliger l’impact des inégalités sociales sur la santé.

Pour une pédagogie de l’épidémiologie ancrée dans les humanités

Intégrer l’épidémiologie plus tôt dans les cursus collégiaux et universitaires aiderait les citoyens à mieux interpréter les informations médicales et scientifiques.

Aujourd’hui, la désinformation en santé prolifère. Elle est alimentée par certains influenceurs, des discours aux fondements non vérifiés et même des experts diffusant des données approximatives ou tendancieuses. Cette confusion nuit à la compréhension des maladies, de leurs causes et de leurs traitements.

Un jeune homme lève la main dans une classe
Revoir la place de l’épidémiologie à l’université et ses rapports avec les humanités est primordial.
(Shutterstock)

L’épidémiologie repose sur un raisonnement rigoureux, mais ses concepts de base restent accessibles aux non-spécialistes. Mieux enseignée, elle renforcerait la pensée critique. Elle aiderait à repérer les croyances populaires et les affirmations pseudoscientifiques fondées sur des principes contestés. Par exemple, les polémiques autour des vaccins et les prétendus « traitements miracles » comme l’homéopathie illustrent les dangers d’une méconnaissance scientifique.

Une intégration plus large de l’épidémiologie dans les programmes éducatifs encouragerait une vision plus éclairée de la santé publique. Elle permettrait d’analyser rationnellement les politiques sanitaires. Elle aiderait à comprendre les déterminants sociaux de la santé, au-delà des seules interprétations biomédicales.

Les humanités au service de l’épidémiologie

Pour relever les défis contemporains de la santé publique, l’épidémiologie doit élargir ses fondements. Elle gagne à être pensée comme une discipline intégrant les sciences humaines. Une approche plus interdisciplinaire permettrait de mieux comprendre les déterminants sociaux et structurels de la santé, au-delà des analyses biomédicales classiques. Les institutions académiques ont un rôle clé à jouer dans cette transformation. En intégrant les humanités à la formation en épidémiologie, elles encourageraient une approche plus globale et critique des questions de santé.

Cette démarche ouvrirait la voie à une santé publique mieux adaptée aux réalités sociales et politiques de nos sociétés. L’enseignement de l’épidémiologie, enrichi par la philosophie, l’histoire et la sociologie, favoriserait une prise de décision plus éclairée et équitable. En plaçant la réflexion critique au cœur de la santé publique, cette orientation contribuerait à une vision plus humaine et inclusive des soins et des politiques sanitaires.

L’épidémiologie ne se limite pas aux chiffres et aux modèles statistiques. Elle éclaire des enjeux qui touchent directement les populations. En repensant son enseignement et ses fondements, elle pourrait jouer un rôle encore plus essentiel dans l’amélioration de la santé mondiale.

Quelques initiatives

Dans cette perspective, l’enseignement de l’épidémiologie peut s’inspirer d’un mouvement amorcé dans plusieurs institutions occidentales.

L’Université de Montréal en est un exemple, en réfléchissant à la place des arts et des humanités dans la formation médicale. Plusieurs organisations crédibles soutiennent cette approche.

L’Organisation mondiale de la santé a publié une revue sur les effets positifs des arts sur la santé. L’Association of American Medical Colleges souligne leur rôle fondamental dans l’éducation médicale. À cet égard, l’Association canadienne des sciences humaines en santé encourage aussi la collaboration interdisciplinaire.

Ces recommandations confirment la valeur ajoutée des humanités dans le développement de compétences clés pour une pratique médicale plus humaine et efficace. Pour concrétiser cette vision, il faut repenser les programmes de formation.

Un programme d’épidémiologie intégré à une école de santé publique devrait refléter une véritable culture de santé publique. Celle-ci serait fondée sur un cadre interdisciplinaire et intersectoriel, une vision globale de la santé et une prise en compte des déterminants sociaux. Cela impliquerait aussi de rééquilibrer l’accent mis sur l’épidémiologie clinique et biomédicale, au profit d’une perspective davantage sociale et populationnelle.

La Conversation Canada

Bernard-Simon Leclerc ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’épidémiologie sans les sciences humaines : un regard incomplet sur la santé – https://theconversation.com/lepidemiologie-sans-les-sciences-humaines-un-regard-incomplet-sur-la-sante-255692

Photovoltaïque et réseau électrique : comment une IA fiable et transparente pourrait faciliter la décarbonation

Source: The Conversation – France in French (2) – By Gabriel Kasmi, Chercheur postdoctoral en IA appliquée au système électrique, Mines Paris – PSL

Les énergies renouvelables sont souvent accusées de déstabiliser le réseau électrique. Des outils d’intelligence artificielle permettent de localiser les installations photovoltaïques, facilitant ainsi le suivi de leur déploiement et assurant leur insertion sans heurts au réseau électrique.


Le photovoltaïque est une source d’électricité renouvelable profondément décentralisée. De petite taille mais représentant 99 % des systèmes raccordés au réseau électrique, les installations en toiture chez les particuliers ou dans le tertiaire (ombrières, supermarchés…) ont un poids croissant sur réseau électrique.

Hier centralisée, la production électrique est désormais répartie entre des grandes centrales et des centaines de milliers de petites installations. Ainsi, l’équilibrage du système – essentiel afin d’éviter les blackouts – nécessite de nouveaux moyens afin de tenir compte de cette production décentralisée.

Équilibrer la production d’électricité en intégrant la production solaire décentralisée est tout à fait possible en principe. Encore faut-il savoir où les panneaux sont installés et quelle taille ils font. L’intelligence artificielle (IA) peut être mise à contribution pour automatiser ce suivi… à condition que la fiabilité des données puisse être garantie.

L’intégration des renouvelables au réseau électrique : des défis maîtrisables

Historiquement, la production d’électricité provient des centrales reliées au réseau de transport (haute tension), avant d’être acheminée vers le réseau de distribution (basse tension) et les gros consommateurs industriels. La production était « pilotable », c’est-à-dire que l’on peut l’ajuster assez rapidement en fonction de la demande.

L’essor de l’éolien terrestre et du solaire photovoltaïque, majoritairement raccordés au réseau de distribution, a profondément modifié cette organisation. Aujourd’hui, la production pilotable s’ajuste à une « demande nette », c’est-à-dire à la différence entre la consommation et la production renouvelable.

Par exemple, la demande française en électricité est historiquement sensible à la température (chauffage, climatisation), et la production renouvelable est sensible aux variables climatiques. Cette variabilité n’est pas problématique en soi : l’important est qu’une filière soit observable, c’est-à-dire que l’on peut mesurer ou estimer avec précision sa production – et quantifier les incertitudes de production.

Or actuellement, le photovoltaïque manque d’observabilité, principalement en raison d’une caractérisation incertaine du parc existant de systèmes.

Le photovoltaïque est en effet caractérisé par une très grande variété de systèmes, allant de grandes centrales à des installations sur des toitures individuelles. Une telle diversité d’installations facilite le déploiement rapide à grande échelle et fait du photovoltaïque un vecteur indispensable de la décarbonisation du système électrique, mais cette même caractéristique rend le suivi de son déploiement difficile. Ainsi, 99 % des installations photovoltaïques, représentant un cinquième de la puissance installée, sont ainsi installées sur des toitures (résidentielles ou tertiaires) de manière totalement décentralisée (à la différence par exemple des centrales au sol pour lesquelles les appels d’offres sont centralisés, et donc les capacités mieux connues).

Comment répertorie-t-on aujourd’hui les systèmes installés ?

Le cadastre photovoltaïque, qui recense toutes les installations photovoltaïques raccordées au réseau, est obtenu à partir des déclarations de raccordement et est sujet à des incertitudes, tant en termes de recensement des systèmes que d’estimation de leur puissance installée et de leur répartition géographique.

L’intelligence artificielle, appliquée à l’imagerie aérienne, offre une opportunité unique de cartographier automatiquement et à grande échelle les systèmes photovoltaïques, en estimant leur surface, leur orientation et leur puissance, permettant ainsi d’améliorer notre connaissance sur le nombre, la répartition et les caractéristiques des systèmes photovoltaïques sur toiture. De nombreux modèles ont ainsi été développés afin de cartographier des systèmes photovoltaïques sur toiture.

Cependant, et malgré leurs performances remarquables, ces modèles ne sont que rarement utilisés par les acteurs du système électrique pour compléter et corriger leurs registres, ce qui réduit l’impact de telles méthodes pour répondre au problème dit de l’observabilité du photovoltaïque sur toiture, et plus largement pour faciliter la décarbonation du système électrique.

Quels sont les freins à l’adoption de l’IA comme outil d’aide à la cartographie des systèmes photovoltaïque ?

Au cours de ma thèse, j’ai prêté une attention particulière à l’identification des verrous méthodologiques pour le déploiement d’outils d’IA permettant d’améliorer l’observabilité du photovoltaïque sur toiture. Je suis parti d’un paradoxe apparent : les outils et les méthodes pour détecter les panneaux solaires existaient déjà, mais les projets existants n’allaient pas au-delà des expérimentations en laboratoire. Plusieurs raisons peuvent expliquer ce décalage. D’une part, des facteurs institutionnels ou humains, liés au manque de formation à ces outils ou encore à la question de la responsabilité en cas d’erreur de l’IA. D’autre part, il existe des facteurs liés aux méthodes elles-mêmes, où il est apparu en particulier que la combinaison d’un manque de transparence et de fiabilité des algorithmes était un frein puissant à leur adoption.

Notre travail de recherche récent a ainsi proposé une méthode permettant d’améliorer à la fois la transparence et la fiabilité des algorithmes de cartographie. L’amélioration de la transparence repose sur des techniques d’IA explicable et permet de mieux comprendre comment « voit » le modèle. L’amélioration de la fiabilité repose sur cette meilleure connaissance du processus de décision du modèle.

Nous avons utilisé une technique d’IA explicable inédite qui permet de décomposer entre différentes échelles ce que « voit » l’IA sur l’image. Cette décomposition montre les cas où l’IA s’appuie sur des composantes de l’image facilement altérables (les hautes fréquences de l’image) s’apparentant à des motifs quadrillés dont la taille au sol est de l’ordre d’un mètre par un mètre. On peut facilement comprendre la corrélation entre les panneaux et les grilles, mais on comprend aussi que toutes les grilles ne sont pas des panneaux solaires ; et que tous les panneaux solaires ne présentent pas de grilles.

comment l’IA identifie un panneau solaire
Un exemple de détection expliquée par notre méthode d’explicabilité. À gauche se trouve l’image de panneau, telle que vue par le modèle. Les zones de cette image importantes pour la prédiction du modèle sont surimposées avec des couleurs chaudes (B). Cependant, cette surimposition n’indique pas quels sont les éléments importants dans ces régions. Sur l’animation (C), nous utilisons notre méthode d’explicabilité pour filtrer progressivement l’image jusqu’à ne retenir que ce qui est nécessaire pour que le modèle fasse sa prédiction. Ce filtrage montre que le modèle a besoin du motif en grilles (plutôt que la couleur ou la forme générale du panneau) pour identifier un panneau.
Kasmi et collaborateurs, études de 2024 et 2025, Fourni par l’auteur

Cette méthode permet de mieux anticiper les occurrences de faux positifs mais aussi de faux négatifs.

Par exemple, dans une région où il y a de nombreuses verrières, qui présentent un motif grillé similaire, l’utilisateur anticipera une éventuelle surestimation du nombre réel de panneaux. À l’inverse, dans une région où les panneaux installés sont plus récents et donc plus susceptibles d’être sans cadre, on pourra s’attendre à une sous-estimation du nombre de panneaux. L’identification de potentiels faux négatifs est d’autant plus cruciale que s’il est simple d’éliminer les faux positifs par des post-traitements, il est plus difficile de lutter contre les faux négatifs.

Qu’est-ce que l’IA explicable ?

  • Les algorithmes de deep learning atteignent des performances remarquables dans de nombreuses applications. Ils sont néanmoins très complexes et donc difficiles à interpréter : on parle ainsi souvent de “boîtes noires”.
  • L’IA explicable (XAI) désigne l’ensemble des outils et méthodes permettant de décrire le fonctionnement d’un algorithme de deep learning de manière compréhensible pour un humain. Ces méthodes visent ainsi à améliorer la transparence des algorithmes, faciliter leur débogage, prévoir leurs cas d’échecs ou encore encourager leur adoption par des utilisateurs non spécialistes.
  • Dans notre cas, l’XAI nous a permis d’identifier un processus de décision (le modèle entraîné traduit souvent la présence d’un panneau PV avec un motif en forme de grille sur l’image), ce qui nous a permis d’identifier des cas d’échecs potentiels : la confusion de verrières pour des panneaux solaires.

Comment faire en sorte que l’IA reste fiable alors que les systèmes à détecter évoluent ?

Pour une IA, la fiabilité correspond à la faculté du système à atteindre une précision comparable à celle obtenue lors de l’entraînement initial du modèle, sur une période plus ou moins longue. En pratique, ces données d’entraînement sont figées, tandis que les données sur lesquelles le modèle est utilisé évoluent continuellement. Ainsi, la distribution statistique des données d’entraînement est de moins en moins représentative de celle des données sur lesquelles le modèle est déployé.

Il est établi que les IA sont sensibles à de tels changements de distributions (distribution shifts) et ainsi que les performances théoriques sont de moins en moins représentatives de la réalité. Pour la détection de panneaux solaires, on peut s’attendre à une baisse des détections liée au fait que le modèle n’a jamais « appris » à reconnaître les nouveaux panneaux. Les données d’entraînement sont ainsi biaisées par rapport aux conditions réelles, et les mises à jour des données d’entraînement veilleront à refléter la distribution actualisée des types de panneaux photovoltaïques.

L’IA seule ne résoudra pas l’ensemble des questions induites par la décarbonation du système électrique. Néanmoins, elle peut et doit y contribuer, compte tenu de la maturité des technologies, de la disponibilité des données et de l’appétence générale qui l’entoure. L’enjeu est double : d’une part, comprendre son fonctionnement et ses limites et, d’autre part, améliorer sa fiabilité, de sorte que l’adhésion à cette technologie soit fondée sur le discernement de l’utilisateur, plutôt que sur une foi aveugle en ces outils.

The Conversation

Gabriel Kasmi a reçu des financements de RTE et de l’Association Nationale de la Recherche et de la Technologie (thèse financée dans le cadre d’une convention Cifre). Il est membre du think tank Zenon.

ref. Photovoltaïque et réseau électrique : comment une IA fiable et transparente pourrait faciliter la décarbonation – https://theconversation.com/photovolta-que-et-reseau-electrique-comment-une-ia-fiable-et-transparente-pourrait-faciliter-la-decarbonation-261681

Pourquoi les Hispaniques évangéliques ont-ils voté Trump ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Marie Gayte, Chercheuse au laboratoire Babel de l’Université de Toulon, spécialiste de la politique américaine contemporaine, Université de Toulon

Depuis son accession au pouvoir, Donald Trump a multiplié les discours hostiles au droit d’asile et au droit du sol. Cent jours après le début de son mandat, il avait déjà publié 140 décrets contre l’immigration illégale, ciblant tout particulièrement les migrants latino-américains. Ces mesures avaient déjà été annoncées durant la campagne présidentielle ; ce qui n’a pas empêché un net accroissement des votes en sa faveur au sein des communautés hispaniques lors de l’élection. Comment l’expliquer ?.


En mai 2016, le Los Angeles Times titrait : « Les évangéliques sont le type de Latinos dont le GOP pourrait remporter les voix. Mais sans doute pas avec Donald Trump. » Quelques mois plus tard, Trump était élu, obtenant au passage 26 % des suffrages latinos. En 2024, lors de sa seconde victoire, il a obtenu 46 % des voix au sein de ces communautés – 14 points de plus qu’en 2020, et un record pour un candidat républicain à une élection présidentielle. Bien que souvent utilisés de manière interchangeable, les termes « Latino » et « Hispanique » désignent deux réalités différentes, et sont remis en question par certains chercheurs car reflets d’une réalité coloniale. Dans le langage courant, « Hispanique » désigne les personnes originaires d’un pays d’Amérique latine hispanophone, tandis que « Latino » peut englober les personnes originaires de pays lusophones.

Quand on décompose ce vote selon la religion des électeurs, on constate que Trump a effectué une percée notable chez les catholiques (41 %, contre 31 % en 2020), et surtout un score remarquable chez les protestants évangéliques (64 %, contre 48 % en 2020).

Historiquement, les Hispaniques des États-Unis ont été très majoritairement catholiques mais, depuis quelques années, une recomposition religieuse s’opère : ils rejoignent soit les rangs des « nones », ces Américains sans affiliation religieuse, soit, dans une moindre mesure, ceux des églises évangéliques. Il semble que cette affiliation les entraîne vers le conservatisme politique – y compris chez les immigrés de première et deuxième génération –, ce qui peut sembler contre-intuitif, étant donné les propos virulents de Trump sur les migrants en provenance des pays situés au sud de la frontière avec le Mexique et ses politiques migratoires.

France 24, 22 octobre 2024.

Un lien net entre évangélisme et immigration

Si l’« exode latino » du catholicisme vers l’évangélisme annoncé par certains chercheurs ne s’est pas concrétisé – la part des évangéliques dans le mix religieux restant relativement stable (entre 14 et 24 % selon les études) –, ces pourcentages s’appliquent à une cohorte sans cesse grandissante, la proportion des Hispaniques étant passée de 16 % de la population en 2010 à 19 % en 2022.

Les immigrés nourrissent la croissance des rangs évangéliques latinos, puisque la majorité d’entre eux sont nés hors des États-Unis, tandis que la part des immigrés hispaniques de première génération se déclarant évangéliques est passée de 22 % à 32 % entre 2008 et 2022.

Les Hispaniques viennent de plus en plus de pays d’Amérique centrale à forte population évangélique. En outre, même quand ils sont catholiques à leur arrivée aux États-Unis, ils sont plus susceptibles de se convertir à l’évangélisme que les Hispaniques nés aux États-Unis, lesquels ont plutôt tendance à tomber dans l’irreligion.

Ces conversions sont par ailleurs très souvent le fruit de l’influence d’autres Hispaniques, souvent originaires du même pays. Les immigrés centre-américains qui ne trouvent pas dans les églises catholiques le soutien dont ils ont besoin seront particulièrement enclins à se tourner vers l’évangélisme s’ils sont issus de pays où celui-ci est déjà très implanté.

Pour certains, la conversion à l’évangélisme, perçu comme fondamentalement états-unien et vecteur de mobilité sociale, représenterait une démarche d’intégration, annonciatrice d’une nouvelle vie, voire un mécanisme offrant une « citoyenneté spirituelle » les rendant moins susceptibles d’être expulsés s’ils sont clandestins. Les églises qu’ils fréquentent diffusent souvent le message qu’ils doivent être « quelqu’un de bien » – ce qui réduira le risque qu’ils soient expulsés –, de « bons chrétiens », qui ne comptent que sur eux-mêmes et respectent la loi.

Individualisme et prospérité

La nature des églises fréquentées par les Hispaniques aux États-Unis est l’une des grilles de lecture qui permet d’expliquer leur adhésion croissante au conservatisme politique. Les deux tiers d’entre eux fréquentent des églises pentecôtistes ou charismatiques, très souvent dirigées par des Hispaniques, immigrés de première génération ou enfants d’immigrés.

Pour la plupart indépendantes, elles sont souvent influencées par l’« Évangile de la Prospérité », dont les idées dépassent les églises qui s’en réclament du fait de l’omniprésence en librairie et sur Internet de ses figures phares. Pour ses tenants, Dieu accorde santé et richesse à ceux dont la foi est suffisamment forte, et la pauvreté, loin d’être une vertu, est le signe d’un manque de foi individuelle.

Ces églises tendent à diffuser un message de responsabilité et d’action individuelle, avec l’aide de Dieu, et de rejet de toute responsabilité et réponse systémique aux problèmes économiques et sociaux. Une vision néolibérale de la société, qui fait de la famille (déjà un pilier pour cette communauté), de la foi, de la valeur travail, de la contribution de l’individu à l’économie du pays, et du rôle des églises plutôt que de l’État dans les mécanismes d’aide sociale, les éléments constitutifs de l’identité états-unienne.

Samuel Rodriguez, directeur la puissante National Hispanic Christian Leadership Conference, l’un des conseillers évangéliques de Trump lors de la campagne de 2016, et qui prononça une des prières lors de la cérémonie d’investiture de janvier 2017, illustre bien cette tendance. Né de parents originaires de Porto Rico, il est à la tête d’une megachurch à Sacramento dont les fidèles sont majoritairement des immigrés latinos de première et deuxième génération. Dans l’émission « Race and Grace », qu’il animait sur la chaîne évangélique TBN en 2018, il affirmait que la solution au racisme n’est pas politique, car il s’agit d’un pêché individuel, « le produit d’un cœur qui refuse de se repentir » et que la solution consiste à changer son cœur avec l’aide de Dieu.

Interrogé sur la Public Broadcasting Service (PBS) juste après la victoire de Trump en novembre dernier au sujet de son projet d’expulser des millions de sans-papiers, il affirmait avoir obtenu en haut lieu l’assurance que seuls les criminels seraient ciblés, mais que les « bonnes familles, travailleuses, qui craignent Dieu, qui sont ici depuis des années, qui ne dépendent pas d’allocations du gouvernement », ne seraient pas visées.

Il n’est pas étonnant dans ce contexte que des chercheurs aient démontré que l’adhésion à ce courant pousse tous les groupes ethniques vers le conservatisme politique. Que Donald Trump se présente en homme d’affaires prospère peut en outre être perçu comme un signe qu’il est béni de Dieu, et sa réussite résonner auprès d’immigrés venus en quête d’une vie meilleure.

Dominionisme et nationalisme chrétien

Au-delà du fait que les Latinos évangéliques sont également plus conservateurs sur les questions de morale sexuelle que leurs homologues catholiques, et ont donc sans doute été séduits par le discours de Trump sur le genre, ils appartiennent souvent à des Églises dites « dominionistes », pour lesquelles Jésus ordonne « de faire de toutes les nations des disciples » : il ne faut donc pas seulement convertir des citoyens, mais les nations elles-mêmes. Il incombe ainsi aux chrétiens de prendre le contrôle des « sept montagnes » que sont la politique, la famille, l’économie, la culture, l’éducation, les médias, et la religion.

Arte, 3 juillet 2025.

C’est le cas de l’église El Rey Jesús, de l’« apôtre » Guillermo Maldonado, né au Honduras, et de sa femme, née en Colombie, à la tête d’un réseau apostolique de plus de 500 églises dans 70 pays. Maldonado, ainsi que Mario Bramnick, Ramiro Pena, Pasqual Urrabazo, eux aussi pasteurs issus de cette mouvance, ont conseillé Trump lors de ses trois campagnes présidentielles. Ils sont fréquemment invités à la Maison Blanche, et c’est dans l’église de Maldonado, à Miami, que Trump a lancé sa campagne en direction des Hispaniques en 2020 – Maldonado ayant dû au préalable rassuré ses fidèles sans papier qu’aucune arrestation n’aurait lieu lors du meeting.

Ceci explique en partie le fait que les Hispaniques évangéliques (57 %) sont juste derrière les évangéliques blancs (66 %) dans leur adhésion au nationalisme chrétien. Ce nationalisme regroupe un ensemble de croyances, dont le fait de considérer les États-Unis comme une nation chrétienne qui doit retrouver ses racines, et dont les chrétiens devraient contrôler les institutions.

Or, les sociologues Samuel Perry et Andrew Whitehead ont montré que l’adhésion au nationalisme chrétien fut un indicateur à part entière d’un vote Trump en 2016. Trump avait, dès cette campagne, promis aux chrétiens qu’ils « retrouveraient le pouvoir » perdu, non seulement politique, mais aussi dans l’éducation et les médias.

Une évolution qui ne passe pas inaperçue

Ces messages conservateurs, largement relayés par les pasteurs, ne sont pas sans effet sur les fidèles, dans la mesure où les Hispaniques évangéliques sont très pratiquants – bien plus que les catholiques – et ne remettent pas en cause la parole de leur pasteur.

Quant à la position de Trump sur les immigrés clandestins, beaucoup d’Hispaniques ne se sentent pas visés, et les Latinos évangéliques ont plus que leurs homologues catholiques tendance à s’identifier aux États-Unis davantage qu’à leur pays d’origine. Ils estiment qu’il faut venir légalement, et ils privilégient leurs convictions sur les questions de morale sexuelle aux préoccupations sur le sort des clandestins.

En 2002, des stratèges démocrates annonçaient l’avènement proche d’une majorité démocrate durable, forte de la montée inexorable des minorités ethniques, forcément acquises au parti de l’âne. Au contraire, aujourd’hui, le conservatisme croissant des Hispaniques évangéliques est suivi de près par le GOP. Il peut compter sur des organisations comme la Faith and Freedom Coalition, fondée par Ralph Reed – l’un des artisans de la mobilisation des évangéliques blancs derrière le GOP dans les années 1990 – qui distribue désormais des guides de vote en espagnol et organise des campagnes d’inscription sur les listes électorales dans les églises de ces pasteurs latinos évangéliques, notamment dans des États clés comme la Pennsylvanie ou l’Arizona.

L’engouement de certains pasteurs pour Trump et son conservatisme est tel que depuis 2020, nombre d’entre eux – immigrés de première ou deuxième génération – se mobilisent d’eux-mêmes pour encourager leurs fidèles à s’inscrire sur les registres électoraux. Ils publient leurs propres guides électoraux selon lesquels il faut voter « selon la Bible », et prier à des meetings de campagne de Trump – et cela, sans même que le parti républicain ne les y incite

The Conversation

Marie Gayte est chercheuse associée à l’IRSEM et a été titulaire d’une bourse Fulbright recherche en 2023.

ref. Pourquoi les Hispaniques évangéliques ont-ils voté Trump ? – https://theconversation.com/pourquoi-les-hispaniques-evangeliques-ont-ils-vote-trump-262136

Quand l’Union européenne améliore les droits sociaux : le cas des congés payés et de la maladie

Source: The Conversation – France (in French) – By Stéphane Lamaire, Professeur associé au CNAM en droit du travail, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

Le droit européen vient de prendre une décision en faveur des salariés, contrairement à ce que prétendait jusqu’ici le droit français. Et cela pourrait ne pas s’arrêter là.


Sous l’influence du droit européen, nous savons désormais que pendant un arrêt maladie, un salarié continue d’acquérir des droits à congés payés qu’il pourra déposer après son retour au travail.

Néanmoins, la situation d’un salarié faisant l’objet d’un arrêt maladie alors qu’il se trouve en période de congés payés semble incertaine. En effet, ce dernier peut-il reporter ultérieurement les congés acquis dont il n’a pas bénéficié du fait de son arrêt de travail ?

Les contradictions des droits français et européen

Par le biais de plusieurs arrêts de l’automne 2023 (Cass. soc., 13 septembre 2023, n°22-17.340 à 22-17.342, n°22-17.638 et n°22-10.529 et 22-11.106), la Cour de cassation s’appuyant sur le droit européen (l’article 31 §2 de la Charte des droits fondamentaux de l’UE et l’article 7 §1 de la directive n°2003/88/CE), a contraint le législateur à modifier sa position au sujet de l’articulation des périodes de congés payés et de maladie (loi nº2024-364 du 22 avril 2024). En effet, par le passé, le droit français indiquait qu’il n’était pas possible d’acquérir des jours de congés payés durant un arrêt de travail pour maladie ou accident non professionnel (ancien article L.3141-5 du Code du travail). Or, cette disposition nationale était contraire à celle du droit européen découlant d’une directive (article 7 §1 de la directive n°2003/88/CE) et de l’article n°31 de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne garantissait à tous les salariés un minimum de quatre semaines de congés payés annuels. Le juge européen nous précisait que cette période de congé ne pouvait pas être subordonnée « par un État membre à l’obligation d’avoir effectivement travaillé pendant la période de référence établie par ledit État » (CJCE, 20 janvier 2009, n°C-350/06 et CJUE, 24 janvier 2012, n°C-282/10).

En outre, en reconnaissant que les dispositions de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne avaient désormais un effet impératif s’imposant aux états membres, le juge européen avait décidé qu’en cas de non-conformité avec les dispositions de l’Union, les juridictions nationales devaient laisser la réglementation nationale en cause inappliquée (CJUE, 6 novembre 2018, n°C-619/16). Suivant la combinaison de ces deux logiques, la Cour de cassation a par conséquent décidé d’écarter les dispositions non conformes du Code du travail empêchant toute acquisition de congés payés durant un arrêt de travail pour maladie ordinaire ainsi que celles limitant l’acquisition des congés en cas d’arrêt de travail pour accident (ancien article L.3141-5 du Code du travail).

Dès lors, sur le fondement du droit européen, la Cour de cassation est parvenue à contraindre le législateur jusqu’alors très réticent à toutes modifications en ce domaine, à garantir à tout travailleur en arrêt maladie l’acquisition d’une période annuelle de congés payés.




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Le travailleur malade continue d’acquérir des congés payés

En effet, la jurisprudence en question est à l’origine du vote de la loi nº 2024-364 du 22 avril 2024 dont il ressort que désormais le salarié en arrêt de travail pour maladie continue d’acquérir des droits à congés, quelle que soit la cause de sa maladie (professionnelle ou non professionnelle). Il en découle qu’il bénéficie également d’un droit au report des congés qu’il n’a pu prendre en raison d’une maladie ou d’un accident. Désormais, l’ensemble des arrêts maladie constituent donc des périodes assimilées à du temps de travail effectif, quelle que soit leur durée.

Toutefois, selon le motif de l’arrêt maladie (professionnel ou non professionnel), les droits à congés payés annuels sont calculés différemment. En effet, si la maladie est d’origine non professionnelle, le salarié acquiert deux jours ouvrables de congés par mois d’absence, soit vingt-quatre jours ouvrables s’il a été absent pendant toute la période d’acquisition. Toutefois, si la maladie est d’origine professionnelle (ou accident du travail), celui-ci acquiert 2,5 jours ouvrables de congés par mois d’absence, dans la limite de trente jours ouvrables.

De surcroît, si le salarié n’a pas pu prendre tout ou partie de ses congés en cours au moment de son arrêt de travail, en raison de sa maladie (professionnelle ou non), il bénéficie d’une période de report de quinze mois au maximum. Par conséquent, il en résulte que les congés payés non pris par le salarié à l’issue de ce délai de quinze mois sont perdus. Dès lors, après un arrêt de travail pour maladie ou accident, l’employeur doit porter à la connaissance du salarié, le nombre de jours de congés dont il dispose (soit le nombre de jours acquis) ainsi que la date jusqu’à laquelle ces jours de congés peuvent être pris (soit le délai dont le salarié dispose pour les poser).

L’arrêt maladie survenant pendant les congés payés

Toutefois, la loi nº 2024-364 du 22 avril 2024 ne semble pas envisager précisément la question de l’arrêt maladie survenant durant les congés payés du salarié.

À cette date, la Cour de cassation nous précise que lorsqu’un arrêt de travail débute durant une période de congés payés, le salarié relève de ce seul et unique régime. Par conséquent, les congés payés étant la cause initiale de la suspension du contrat de travail, l’arrêt maladie ne peut pas s’y substituer. Dès lors, si, pendant ses congés, le salarié arrêté pour maladie accomplit les formalités requises (envoi d’un arrêt de travail), l’employeur doit uniquement lui verser son indemnité de congés payés sans défalquer les indemnités journalières de la sécurité sociale (Cass. Soc. 2 mars 1989, n° 86-42426, BCV n°173). Il en ressort que, sauf dispositions conventionnelles ou usage plus avantageux, le salarié ne peut donc pas exiger de prendre ultérieurement les congés payés s’étant confondus avec son arrêt (Cass. Soc. 4 décembre 1996, n°93-44907, BCV n°420).

Néanmoins, précisons que la Cour d’appel de Versailles est déjà allée à rebours de cette position ancienne de la Cour de cassation en jugeant que, si le salarié a été en arrêt maladie durant ses congés, il pouvait prétendre au report des jours de congés payés correspondant aux jours d’arrêt maladie (CA Versailles 18 mai 2022, RG n° 19/03230).

Toutefois, les juristes estiment que cette position isolée ne constitue pas un revirement de la jurisprudence française. Par conséquent, au regard du droit national, le sort du salarié malade durant ses congés payés est bien incertain. Or, de son côté, le juge européen a clairement indiqué que lorsqu’un salarié tombe malade alors qu’il était déjà en congés payés, il a droit à un report des jours de congés dont il n’a pas pu bénéficier dans la limite du congé annuel minimal de quatre semaines (CJUE 21 juin 2012, Aff. C-78/11).

De surcroît, il considère que tout travailleur peut se prévaloir de ce droit, car il est nécessaire de préserver ses congés payés, dont la finalité est de lui permettre de se reposer et de disposer d’une période de détente et de loisirs. Par conséquent, ces contradictions sont source d’incertitudes pour le salarié, mais également pour l’employeur confrontés à cette situation relativement courante.

La France mise en demeure

C’est précisément sur ce point que le 18 juin 2025, la Commission européenne a mis en demeure, la France pour manquement aux règles sur le temps de travail découlant de la directive n°2003/88/CE, en considérant que la législation française « ne garantit pas la santé et la sécurité des travailleurs ». Elle lui accorde donc un délai de deux mois pour répondre à sa lettre de mise en demeure.

Dès lors, si elle ne propose pas de mesures corrective, la Commission pourrait émettre un avis motivé, étape préalable à une éventuelle saisine de la Cour de justice de l’Union européenne qui estime que la finalité des congés annuels (temps de repos et de loisirs) ne peut être confondue avec celle de la maladie (temps de rétablissement) (CJUE, 21 juin 2012, Aff. C-78/11).

En somme, l’Union européenne garantit la santé et le progrès social des travailleurs alors que fleurissent de nombreux projets de récession de droits notamment en matière de prise en charge des arrêts maladie et de durée des congés payés.

The Conversation

Stéphane Lamaire ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quand l’Union européenne améliore les droits sociaux : le cas des congés payés et de la maladie – https://theconversation.com/quand-lunion-europeenne-ameliore-les-droits-sociaux-le-cas-des-conges-payes-et-de-la-maladie-261485

Chantier de l’A69 : rendre la nature malléable à notre volonté (humaine)

Source: The Conversation – France in French (3) – By Rémy Conche, Docteur en sciences de gestion, Université Paris Dauphine – PSL

Greta Thunberg, venue soutenir les opposants à la construction de l’A69, qui relie Toulouse à Castres (10 février 2024). AgenceDyF/Shutterstock

Le chantier de l’A69 représente une énième tentative de « mettre le monde à notre disposition », de le rendre façonnable par la seule volonté humaine. Plus particulièrement deux de ses dimensions : l’espace, par l’ingénierie, et le temps, par la gestion de projet.


Le chantier controversé de l’A69, visant à créer une liaison autoroutière Toulouse-Castres, a repris ce mois de juillet. Le chantier avait été interrompu en février par le tribunal administratif de Toulouse qui avait annulé son autorisation environnementale. Le tribunal ne reconnaissait pas la « raison impérative d’intérêt public majeur » (RIIPM) qui permettait à cette opération de déroger à la réglementation relative aux espèces protégées.

En mars, la Cour d’appel administrative de Toulouse a décidé, à la suite de la saisine de l’État, de suspendre temporairement l’exécution de la décision de première instance. Le chantier pourra être finalisé avant que l’affaire ne trouve son dénouement juridique. En parallèle, un groupe de sénateurs de centre droit, mêlant l’Union centriste, Les Républicains (LR) et quelques indépendants, a déposé un projet de loi au Sénat. Celle-ci vise à valider les autorisations environnementales auparavant annulées. Ce texte retravaillé en commission mixte paritaire reste à voter.

En quelques chiffres, ce chantier vise à créer une autoroute 2×2 voies de 53 kilomètres et 200 ouvrages d’art pour un montant total estimé à 513 millions d’euros. L’autoroute sera ensuite exploitée dans le cadre d’une concession de cinquante-cinq ans. Les détracteurs de ce projet ont attiré l’attention du public sur son impact environnemental qui s’étendra sur 400 hectares et affectera 150 espèces protégées.

Mise à disposition du monde

L’enjeu ici n’est pas de juger de la pertinence de ce projet, sujet qui a déjà fait l’objet d’une multitude d’articles et de prises de parole. Mais plutôt de souligner en quoi celui-ci est révélateur de notre « rapport au monde » pour reprendre les termes du sociologue Hartmut Rosa. Dans son essai Rendre le monde indisponible, Rosa définit notre rapport au monde comme cherchant toujours la « mise à disposition » de ce dernier. Chacune de nos actions peut se comprendre comme une manière de « connaître », d’ atteindre », de « conquérir », de « dominer » ou d’« utiliser » le monde.

Le chantier de l’A69 illustre cette volonté de « mise à disposition », de rendre façonnable, malléable, la nature telle que l’être humain le souhaite. Dans le cadre du projet de loi visant à relancer les travaux de l’A69, le sénateur de Haute-Garonne Pierre Médevielle (groupe Les Indépendants, Républiques et Territoires, LIRT) a fustigé devant ses pairs les raisonnements « hors-sol » des détracteurs de l’A69. L’usage de cette expression dans ce contexte paraît surprenant, car ces derniers ont souligné les importants mouvements de terre que ce projet nécessitera : de l’ordre de 5 850 000 m3 de déblais et 5 330 000 m3 de remblais.

Ces raisonnements hors-sol attirent paradoxalement notre attention sur l’une des nombreuses mises à disposition opérées par ces travaux : celle du sol.

Mise à disposition des espaces

L’économiste et mathématicien Nelo Magalhães a montré, même s’il n’use pas ces concepts, dans Accumuler du béton, tracer des routes, une histoire environnementale des grandes infrastructures, comment l’A69 pouvait être appréhendée comme un projet de « mise à disposition » des espaces.

La mécanisation des travaux d’infrastructure a permis aux ingénieurs et projeteurs de réaliser des tracés faisant fi des reliefs qui doivent s’adapter aux infrastructures souhaitées. La stabilisation mécanique (c’est-à-dire, adjonction de matériaux de carrière) et chimique (c’est-à-dire, adjonction d’un liant hydraulique) ont permis la mise à disposition des sols. À cette mécanisation s’est ajoutée une « abstraction des sols ». La construction des autoroutes est pensée indépendamment de la qualité de ces derniers.

Cette volonté de « mettre à disposition » des reliefs, des sols et in fine des territoires (en les désenclavant) n’est pas sans conséquence. Hartmut Rosa parle du monde rendu disponible comme un monde qui se « dérobe » devient « illisible », « muet », à la fois « menacé et menaçant », et donc au bout du compte « constitutivement indisponible ».

Mise à disposition du temps

Les chantiers de construction, non seulement ceux de grandes infrastructures, mais aussi d’ouvrages beaucoup plus ordinaires comme des centres commerciaux, des bureaux ou des hôtels, ne dérogent pas à ce rapport au monde. Et la « mise à disposition » qu’ils opèrent ne se limite pas aux espaces. Elle se décline sur le temps.




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Cette mise à disposition s’opère au travers des principes de la gestion de projet, définie comme une discipline destinée à agir sur le temps. L’acteur projet se doit de veiller scrupuleusement au triptyque coût, qualité, délai, de Roger Atkinson. C’est bien la notion de délai qui fait du temps un élément central de cette pratique. Elle est a fortiori d’autant plus importante que la vitesse est considérée comme un atout déterminant dans un environnement économique toujours plus concurrentiel. L’évaluation de l’avancement dans le temps est une manière de surveiller ses marges.

La bonne gestion du temps est rendue possible par sa transformation en quantité, autrement appelée sa « fongibilisation » – qui se consomme par l’usage. La recherche s’accorde sur l’idée que la gestion de projet, comme discipline reposant sur des standards, comme ceux du PMBOK, s’appuie sur une conception « quantitative et objective du temps », selon la chercheuse Julie Delisle. Cette conception rend possibles d’innombrables pratiques très concrètes concourant à l’optimisation de son usage. Parmi les plus connues, on peut citer la réalisation de diagrammes de Gantt.

Mais de même que la « mise à disposition » des sols prétendument permise par leur stabilisation conduit à leur imperméabilisation et les rend finalement indisponibles pour des milliers d’années, la mise à disposition du temps « participe à l’accélération et à la pénurie de ce dernier », explique Julie Delisle. Quand bien même la gestion de projet n’a jamais été aussi raffinée dans les chantiers, ces derniers n’ont jamais connu autant de retards. Songeons notamment au chantier de l’EPR de Flamanville et à tant d’autres qui sont autant de preuves de l’inefficacité d’un rapport au temps de l’ordre de la « mise à disposition ».

De la « mise à disposition » au « faire avec »

Pour Nelo Magalhães dont nous évoquions les travaux plus haut, l’une des solutions les plus viables dans une optique environnementale est « l’écologie du démantèlement », c’est-à-dire « apprendre à hériter et à fermer ».

Pour notre part, il nous semble essentiel de porter attention à l’échelle micro, celle des acteurs, de leurs pratiques et de leurs interactions quotidiennes. Cette attention pourrait permettre non pas de « mettre à disposition », mais de « faire avec », c’est-à-dire d’« accepter certaines limites qui contraignent la satisfaction de nos désirs individuels de liberté ou de consommation », selon le professeur en littérature Yves Citton.

Il s’agirait non de s’imposer, mais de tenir compte de la multiplicité des temporalités dans un projet, ou de la multiplicité des acteurs, possiblement non humains, au sein d’un écosystème. Cette attention micro pourrait être le point de départ d’élaboration de pratiques relevant du « faire avec » aux conséquences à terme macro (à l’échelle de la société, des normes).

Certaines initiatives comme le Comprehensive Accounting in Respect of Ecology, dite la comptabilité CARE, relèvent selon nous d’une telle démarche. En tant que système comptable, cet outil influe sur les pratiques quotidiennes, dont les implications peuvent devenir à terme macro-économiques si son usage se diffuse. Ce qui rendrait impossibles certaines activités économiques ne tenant pas compte des enjeux environnementaux.

The Conversation

CONCHE Rémy est maître d’œuvre et responsable de la recherche au sein de l’entreprise CICAD, filiale du groupe INGEROP, un cabinet d’ingénierie du secteur de la construction.

ref. Chantier de l’A69 : rendre la nature malléable à notre volonté (humaine) – https://theconversation.com/chantier-de-la69-rendre-la-nature-malleable-a-notre-volonte-humaine-260951

La géothermie, plus écologique et économe que la climatisation classique pour rafraîchir

Source: The Conversation – in French – By Benjamin Brigaud, Professeur en géologie et géothermie, Université Paris-Saclay

La géothermie évoque généralement la production de chaleur, mais elle peut également rafraîchir ou produire du froid. Et cela de manière beaucoup plus économe que les climatiseurs classiques et avec un impact écologique réduit. Non seulement il s’agit d’une solution bas carbone, mais elle ne rejette pas de chaleur dans l’air extérieur et ne contribue donc pas à l’effet d’îlot de chaleur urbain, à l’origine de la surchauffe des villes en période de canicule.


La vague de chaleur de fin juin et de début juillet 2025, où 38 °C ont été mesurés à Paris, rappelle que le refroidissement des bâtiments sera un enjeu crucial pour le confort et la sécurité de leurs occupants dans les prochaines années et décennies. Cela fait les beaux jours de la climatisation : en France, la fraction des ménages possédant un climatiseur est passée de 5 % en 2005 à 25 % en 2020.

Mais se tourner vers les climatiseurs pour refroidir nos bâtiments pose question : ces appareils consomment beaucoup d’électricité.

À l’échelle mondiale, le refroidissement des bâtiments représentait, en 2016, 18,5 % de la consommation totale d’électricité, contre 13 % seulement en 1990. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) table d’ailleurs sur une forte augmentation du nombre de climatiseurs à l’échelle mondiale, avec un taux d’équipement des ménages qui devrait passer de 30 % en 2016 à plus de 60 % en 2050. Elle anticipe également que la climatisation pourrait devenir l’un des principaux contributeurs de la demande mondiale d’électricité dans les prochaines décennies.

L’autre inconvénient des climatiseurs est que, pour produire du froid, ils rejettent de la chaleur à l’extérieur – ce qui contribue localement à la surchauffe urbaine.

À titre d’exemple, à Paris, les climatiseurs sont typiquement de petits équipements de ce type, de 6 à 70 kW par unité. Il a été démontré que leur utilisation pourrait augmenter de 0,5 à 2 °C la température à Paris en été, amplifiant ainsi l’effet d’îlot de chaleur urbain bien connu dans les villes. Lors des vagues de chaleur, ce microclimat sera d’autant plus exacerbé que le nombre de canicules par an va augmenter dans le futur, passant de neuf recensés à Paris entre 1960 et 1990 où la température maximale a atteint 38 °C, à potentiellement une par an à l’horizon 2100.

Une solution pour refroidir les bâtiments sans surchauffer l’air extérieur alentour serait de mobiliser la fraîcheur de notre sous-sol. La géothermie représente ainsi une piste sérieuse non seulement pour le chauffage à la saison froide, mais également pour le confort d’été.




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Une solution économique qui ne génère pas d’îlot de chaleur

À quelques mètres de profondeur, en France, le sous-sol se trouve à une température constante de 12 °C toute l’année. Puis en moyenne, la température augmente en fonction de la profondeur, d’environ 3,5 °C tous les 100 mètres. À 100 mètres de profondeur, cette température est donc de 15/16 °C, et à 200 mètres de profondeur, elle est d’environ 20 °C. À moins de 200 mètres, le sous-sol représente donc une source de fraîcheur, si on vise une température inférieure à 20 °C.

Cette fraîcheur est abondante, mobilisable quasiment partout sur notre territoire, et peut être ainsi produite localement. C’est une solution de refroidissement bas carbone et économe, non intermittente et quasiment inépuisable. La solution serait donc de mieux utiliser cette source de fraîcheur en été, et inversement, de chaleur en hiver.

Mobiliser la fraîcheur du sous-sol pour produire du froid et rafraîchir les bâtiments est une solution technique mature, déjà déployée un peu partout dans le monde. Elle consiste à transférer des calories du sous-sol aux bâtiments par l’intermédiaire d’un ou plusieurs forages de quelques mètres à une centaine de mètres de profondeur, alimentant une pompe à chaleur géothermique (PACg). Cette géothermie est appelée « géothermie de surface », avec des forages d’une profondeur inférieure à 200 mètres.

Comment fonctionne une pompe à chaleur géothermique ?

À l’heure actuelle, cette technologie est surtout utilisée pour le chauffage. Pourtant, si la PACg est réversible, elle permet également de produire du froid en été. Or, ce type de pompe à chaleur (PAC) est pour l’instant utilisée de manière négligeable en France.

Pour le chauffage par PACg, relevant de la géothermie de surface classique, deux techniques sont principalement mises en œuvre.

La première (illustration de droite sur le schéma ci-contre) consiste à capter de l’eau souterraine à environ 12 à 15 °C pour produire du chaud. Comme des calories sont prélevées dans cette eau pour le chauffage, de l’eau plus froide (d’une température comprise entre 5 et 10 °C) est alors réinjectée à la même profondeur dans un autre forage localisé à plusieurs dizaines de mètres. On parle alors de doublet géothermique sur nappe phréatique, c’est-à-dire utilisant l’eau souterraine.

La deuxième technique (illustration de gauche sur le schéma ci-dessus) est celle de la PACg sur sonde géothermique verticale. Elle consiste à placer dans un trou de forage, à une profondeur de quelques mètres à une centaine de mètres, une sonde géothermique. Celle-ci est généralement constituée d’un tube en U en polyéthylène haute densité et contenant un fluide caloporteur constitué d’eau glycolée. Comme le fluide caloporteur est réinjecté à une température d’environ 0 °C, le sous-sol se refroidit de quelques degrés en profondeur, typiquement de 3 °C à 1 mètre du forage, ce qui reste suffisant pour réchauffer le fluide caloporteur qui alimente la PACg.

Les deux techniques permettent toutes deux d’alimenter une PACg, dont le coefficient de performance (COP) est généralement de 4 à 5. C’est-à-dire que pour 1 kWh d’électricité consommé par la PACg, 4 à 5 kWh de chaud ou de froid seront restitués. C’est beaucoup plus efficace que de capter l’air chaud extérieur pour alimenter une PAC aérothermique (PACa) – c’est-à-dire, fonctionnant à l’air – pour produire du froid. De plus, la chaleur émise par la PACg est injectée dans le sous-sol, et non dans l’air extérieur comme avec une PACa, évitant de créer des îlots de chaleur urbains (ICU).

Une autre technique est celle du « géocooling ». La fraîcheur du sous-sol est alors directement utilisée dans les réseaux de ventilation et de refroidissement du bâtiment (plancher/plafond rafraîchissant, ventilo-convecteur, centrale de traitement de l’air…), sans alimenter de PACg. Il s’agit alors d’un rafraîchissement dit passif dans la mesure où il ne consomme quasiment pas d’électricité, hormis les pompes de circulation du fluide caloporteur dans le sous-sol et le bâtiment. Il se caractérise par des coefficients de performance imbattables : de 30 à 50 ! C’est-à-dire, pour 1 kWh consommé, 30 à 50 kWh de fraîcheur peuvent être restitués.




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Stocker de la chaleur dans le sous-sol pour l’hiver

Un autre avantage de la géothermie pour le refroidissement des bâtiments est que la chaleur évacuée dans le sous-sol en été par la PACg peut être bien utile quelques mois plus tard, à la saison froide. En effet, cela permet de réchauffer localement le sous-sol de quelques degrés autour des sondes, ou encore de réinjecter de l’eau plus chaude (jusqu’à 25 °C) directement dans l’aquifère, ce qui permet de stocker de la chaleur.

Comme il s’agit d’une pompe à chaleur réversible, on peut inverser le système entre l’été et l’hiver. On peut alors « récupérer » en été les calories perdues en hiver, ce qui permet d’augmenter le rendement annuel de l’installation géothermique.

Ce stockage de chaleur peut encore être amplifié par l’ajout de ressources supplémentaires, comme des panneaux solaires thermiques (l’eau chauffée peut être directement réinjectée dans les puits) ou photovoltaïques (l’électricité produite en excès la journée en été alimente alors une résistance qui chauffe de l’eau). Dans le cas de bâtiments industriels, on peut aussi récupérer la chaleur dite fatale, produite par les procédés industriels (par exemple, par les data centers) pour chauffer l’eau réinjectée dans les puits.

Il s’agit donc de réchauffer le sous-sol de manière active, soit en réinjectant l’eau chaude (à environ 40-50 °C) directement dans la nappe phréatique, soit dans le sous-sol via les sondes géothermiques. Cette géothermie « réversible », avec un couplage du chauffage en hiver et rafraîchissement en été, est le grand avantage de cette ressource, d’autant plus que ce couplage permet l’optimisation des systèmes de chauffage et de rafraîchissement.

Ambitions politiques et potentiel inexploité

Invité le 29 juin 2025 lors du Grand Jury RTL-Le Figaro-Public Sénat-M6, le premier ministre François Bayrou a rappelé que la géothermie permet de rafraîchir en économisant plus de 90 % de l’électricité. Lorsqu’il était haut-commissaire au plan, il avait lui-même reconnu l’intérêt de développer la géothermie de surface (à moins de 200 mètres de profondeur) pour chauffer et refroidir des bâtiments.

François Bayrou, premier ministre, invité du Grand Jury RTL-Le Figaro-Public Sénat-M6, le 29 juin 2025 (passage à 00:37:00).

Lors de sa visite au centre opérationnel de gestion des crises du ministère de l’intérieur le 1er juillet 2025, la ministre de la transition écologique Agnès Pannier-Runacher rappelait l’enjeu à rafraîchir sans renvoyer de la chaleur à l’extérieur.

Malgré son potentiel, la géothermie pour le chauffage (hors production d’électricité) n’a produit qu’un million de térajoules (TJ) en 2020, soit seulement 0,17 % de la production annuelle mondiale d’énergie, qui s’élevait à 580 millions de TJ. En France, la géothermie a produit 7 térawattheures (TWh) de chaleur en 2023 : 2,3 TWh pour la géothermie profonde et 4,7 TWh pour la géothermie de surface (utilisée pour les PACg)… soit 0,49 % des 1 420 TWh d’énergie produite en France en 2023.

Dans notre pays, les PACg ne représentent aujourd’hui que 2 % du parc des PAC. Le coût de leur installation peut être un frein : il représente le double de celui d’une chaudière à gaz. Mais une fois amorti, leur coût de fonctionnement est très faible, et même inférieur au coût d’exploitation d’une pompe à chaleur à air (PACa).

L’installation d’une PACg peut également s’avérer complexe, car elle nécessite de forer le sous-sol avant de mettre en place le système de chauffage et climatisation. Peu de professionnels maîtrisent cette technologie ou la proposent spontanément, elle est souvent mise en œuvre à l’initiative du propriétaire.

Il y a un vrai sujet sur comment développer la géothermie et la rendre plus incitative. Nul doute que les prochaines années seront charnières pour mieux développer la filière. Le 28 juillet 2025, le ministère de l’économie a présenté ses sept mesures pour accélérer le développement d’une énergie renouvelable et locale. Par exemple, simplifier les démarches administratives et améliorer la communication sur la géothermie.

Une autre des mesures vise également à réduire les délais de confidentialité de certaines données d’explorations géologiques : aujourd’hui, les entreprises qui font des forages pour étudier le sous-sol doivent garder leurs résultats confidentiels pendant 10 ans. Cela permettrait de les valoriser plus rapidement pour lancer de nouveaux projets de géothermie tout en réduisant les coûts d’exploitation.

The Conversation

Benjamin Brigaud est également membre de l’Institut universitaire de France (IUF). Il a reçu divers financements publics, de l’Université Paris-Saclay, de l’Institut universitaire de France et de l’Agence nationale de la recherche (ANR-22-EXSS-0011).

ref. La géothermie, plus écologique et économe que la climatisation classique pour rafraîchir – https://theconversation.com/la-geothermie-plus-ecologique-et-econome-que-la-climatisation-classique-pour-rafraichir-262661