Rihanna, Selena Gomez, Kylie Jenner : pourquoi la beauté est le nouvel eldorado des stars

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Aubrun, Enseignant-chercheur en Marketing digital & Communication au BBA INSEEC – École de Commerce Européenne, INSEEC Grande École

La star Selena Gomez a lancé son entreprise de cosmétique Rare Beauty contre la « beauté toxique ». bella1105/Shutterstock

Rihanna, Selena Gomez ou Kylie Jenner, ces dernières années les marques dans le secteur des cosmétiques créées ou co-fondées par des stars se sont multipliées. Mais pourquoi cet engouement particulier pour la beauté ?


Fenty Beauty, LolaVie, Blake Brown, Rare Beauty, Kylie Cosmetics, Rhode Skin ou Goop Beauty sont des marques de beauté et de soins capillaires qui ont toutes un point commun : celui d’avoir été lancées par une célébrité, comme Rihanna, Jennifer Aniston, Blake Lively, Selena Gomez, Kylie Jenner, Hailey Rhode Bieber et Gwyneth Paltrow.

Le personal branding, cette stratégie qui transforme le « moi » en image de marque unique que l’on peut valoriser sur la scène médiatique notamment, est d’autant plus pertinente dans le secteur des cosmétiques.

Alors pourquoi un tel engouement dans ce secteur et de ses consommateurs ?

« Sephora Loves Rare BeautySelena Gomez | Beauty Without Flter ».

Effet lipstick

Le marché des cosmétiques aurait générer en 2025 un chiffre d’affaires de 677 milliards de dollars, soit 574 milliards d’euros.

L’intérêt des célébrités pour la beauté n’est pas seulement une question d’image, il est également dicté par une logique économique. Les stars ont rapidement compris qu’en lançant leur propre marque, leur notoriété permettrait de réduire la lenteur de ce processus et d’amorcer une monétisation rapide de leur entreprise. La célébrité agit comme un puissant catalyseur marketing.

Qu’est-ce que le « personal branding » ?

Historiquement, le secteur des cosmétiques est résilient aux crises, ce que les chercheurs nomment « effet lipstick ». Ce dernier explique comment les consommateurs, en période de crises économiques, réduisent les dépenses importantes, telles que l’achat de voiture ou les voyages, pour s’offrir des produits de luxe abordables, comme un rouge à lèvres.

Cette stabilité du marché de la beauté garantit un revenu sûr pour les marques de stars. Il offre des marges brutes élevées et peut encore croître de 100 milliards selon le patron de L’Oréal, Nicolas Hieronimus.

Le coût de production étant faible par rapport au prix de vente, et l’absence des contraintes logistiques, comme les collections de saisons, permettent un faible coût d’entrée et une gestion des stocks simplifiée.

Transférer les attributs positifs de la star

La célébrité qui endosse une marque est définie comme un individu jouissant d’une forte reconnaissance publique qui appose son image sur une marque par le biais d’un contrat publicitaire. Cette approche vise à transférer les attributs positifs de la star vers la marque, facilitant l’identification du message par le consommateur.

Depuis une dizaine d’années, ce qu’on appelle le self-branding for entrepreneurial prend une nouvelle ampleur avec l’avènement des réseaux sociaux. La célébrité devient cheffe d’entreprise et créée sa propre marque. La star n’est plus une simple ambassadrice : elle devient actionnaire, co-fondatrice ou propriétaire d’une marque.

C’est le cas de la comédienne Jennifer Aniston avec sa marque de soins capillaires LolaVie. L’actrice ne se contente pas de poser pour sa marque mais partage elle-même des vidéos de shooting sur les réseaux sociaux. Elle se met en scène en utilisant les produits et va jusqu’à poster des vidéos d’elle coiffant sa meilleure amie, l’actrice Courtney Cox, ou encore son petit ami Jim Curtis.

Jennifer Aniston fait preuve d’authenticité en exposant son intimité et en prenant à contre-pied l’image distante et éloignée de la réalité que peut avoir une célébrité. Elle renforce cette idée en utilisant l’humour dans son spot publicitaire « No Gimmicks » (« Pas d’artifices »).

« Jennifer Aniston x LolaVie | No Gimmicks… It Just Works ».

Contre la beauté toxique

Le succès des marques de beauté fondées par des célébrités s’explique par la disruption stratégique mise en place. Des marques, comme Fenty Beauty, ont été pionnières en prouvant que l’inclusion ethnique avec plus de 40 teintes de fonds de teint proposées n’était pas un simple geste éthique mais une stratégie économique gagnante. « Fenty Beauty est une marque à 360 degrés qui s’adresse autant à une Coréenne qu’à une Irlandaise ou à une Afro-Américaine », décrypte Lionel Durand, patron de l’entreprise Black Up.

Dans la foulée, la marque Rare Beauty a élargi cette notion à l’inclusion émotionnelle, utilisant l’authenticité du discours de sa fondatrice concernant la santé mentale pour rejeter les normes de beauté toxiques. Selena Gomez n’ayant jamais caché sa bipolarité a choisi pour sa marque le slogan « Love Your Rare » (« Aimez votre rareté ») et a créé sa fondation Rare Impact Fund consacrée à cette thématique. Elle capitalise sur une communauté fidèle et engagée, là où d’autres marques valorisent essentiellement la perfection en termes de beauté.

Ces stars utilisent leurs réseaux sociaux comme laboratoires narratifs où elles construisent la crédibilité de leur marque à travers des récits personnels simples, de travail et de passion. Les produits de beauté ont un avantage : ils sont désirables et mobilisent l’attention surtout s’ils sont mis en avant par une célébrité.

Les vidéos Instagram ou TikTok à l’ère du marketing de contenu permettent aux célébrités d’échanger et d’atteindre rapidement leur public. Leurs produits deviennent une extension d’elles-mêmes, des objets identitaires au même titre que la mode ou la musique. La marque bio Goop, de Gwyneth Paltrow, est une ode à son lifestyle. Sur la plateforme TikTok, elle vend ses créations comme des produits skincare, de maquillage ou une ligne de vêtements. L’actrice a développé un empire autour de la mouvance New Age.

Marqueur social

Les marques des célébrités deviennent un marqueur social, une manière de prolonger l’univers de la star dans le quotidien des consommateurs. En 2025, on assiste à la continuité de cette tendance. L’année aura été marquée par des extensions de gammes pour Rhode et Rare Beauty, mais aussi par de nouveaux lancements de marques comme les parfums de Bella Hadid, Orebella, ou la gamme de soins Dua, de Dua Lipa.

Le succès de la marque continue de reposer sur la capacité de la célébrité-entrepreneure à projeter une authenticité perçue et une implication réelle. En face, se trouve un consommateur certes sensible aux réseaux sociaux, mais qui peut s’avérer résistant à certaines manœuvres marketing.

Si la célébrité paraît opportuniste ou déconnectée du produit, la légitimité s’effondre. Tel fut le cas pour Meghan Markle au moment du lancement de sa marque lifestyle, As Ever, de produits alimentaires, bougies et vins. Les critiques ont fusé, l’accusant de peu de professionnalisme, de capitaliser uniquement sur sa notoriété et sur son statut de duchesse de Sussex.

Des marques à durée limitée ?

Les produits de beauté ne sont qu’un exemple de la diversification entrepreneuriale des célébrités. Nombreuses sont les stars qui se tournent vers des marchés où le capital image est essentiel et où le taux de renouvellement des produits est élevé.

C’est le cas du secteur de l’alcool qui offre une marge élevée et une connexion directe avec les fans. L’actrice Cameron Diaz a co-fondé une marque de vin bio et vegan qu’elle a nommé Avaline. Le rappeur Jay Z possède sa maison de champagne, Armand de Brignac.

Le phénomène de la célébrité-entrepreneure révèle une nouvelle dynamique, celle de la marque personnelle. Dès lors, la question qui se pose n’est plus la performance initiale mais la vision stratégique à long terme. Cette hyper-accélération du succès, rendue possible essentiellement par la notoriété, leur permet-elle de devenir des marques à part entière, et non de simples prolongements de la célébrité ?

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Rihanna, Selena Gomez, Kylie Jenner : pourquoi la beauté est le nouvel eldorado des stars – https://theconversation.com/rihanna-selena-gomez-kylie-jenner-pourquoi-la-beaute-est-le-nouvel-eldorado-des-stars-270215

Bob Denard et les coups d’État en Afrique : anatomie d’un mercenariat en héritage

Source: The Conversation – in French – By Christophe Premat, Professor, Canadian and Cultural Studies, Stockholm University

Figure emblématique du mercenariat postcolonial, Bob Denard (de son vrai nom Gilbert Bourgeaud incarnait une forme d’interventionnisme clandestin qui a marqué l’histoire politique de plusieurs États africains, en particulier les Comores, où il fut impliqué dans plusieurs coups d’État entre les années 1970 et 1990. Alors que les productions audiovisuelles se multiplient à son sujet, il devient essentiel de replacer son action dans une longue histoire, celle des mercenaires en Afrique.

L’actualité récente, marquée par la présence d’Africa Corps (ex-groupe Wagner) dans certains pays africains, tend parfois à présenter le mercenariat étranger comme un phénomène nouveau sur le continent. Cette lecture est historiquement inexacte. Bien avant le groupe russe Wagner, l’Afrique a été un terrain d’intervention privilégié pour des mercenaires européens, souvent liés à des intérêts géopolitiques, économiques ou idéologiques issus de la guerre froide et des continuités postcoloniales.

De Bob Denard aux réseaux anglo-saxons actifs en Afrique australe, en passant par diverses sociétés militaires privées, le mercenariat s’inscrit dans une tradition ancienne d’externalisation de la violence armée. Africa Corps ne fait que réactualiser cette pratique sous des formes contemporaines.

En tant que spécialiste des théories postcoloniales et des relations France-Afrique, je reviens sur cette figure emblématique de la Guerre froide.

La méfiance envers les mercenaires

Dans Le Prince, Machiavel déconseille aux souverains de se reposer sur des mercenaires, les décrivant comme « désunis, ambitieux, infidèles ». Leur loyauté n’est jamais garantie, car elle dépend du salaire plutôt que d’un sentiment d’appartenance. Ces mises en garde trouvent une application singulière dans l’Afrique postcoloniale.

Après les indépendances, des États fragilisés ont eu recours à des combattants expérimentés issus des armées coloniales, tandis que des puissances extérieures utilisaient ces hommes pour défendre leurs intérêts sans s’engager officiellement. Bob Denard s’inscrit dans cette tradition en étant un mercenaire moderne mêlant idéologie anticommuniste, sens aigu du renseignement et art de la manœuvre discrète.

Un mercenariat géopolitique

Le Congo de la période post-sécession katangaise est l’un des premiers terrains où s’affirme Bob Denard. Il sert d’abord Moïse Tshombe, président autoproclamé de l’État sécessioniste du Katanga, qu’il accompagne dans ses tentatives de stabilisation du Katanga puis, plus tard, lors de son passage à la tête du gouvernement central. Cette expérience le place au cœur des affrontements politiques et militaires du Congo des années 1960.

Le film Mister Bob (2011) revient d’ailleurs sur cette phase fondatrice, montrant comment Denard navigue dans un environnement où se croisent ambitions congolaises, interventions étrangères et stratégies clandestines. Si Mobutu apparaît ensuite comme l’acteur dominant de la scène congolaise, Denard évolue davantage à sa périphérie qu’à ses côtés, prêt à servir des causes présentées comme anticommunistes et à répondre aux attentes d’acteurs extérieurs, notamment occidentaux.

Dans ce contexte de Guerre froide, Denard opère ainsi dans ces zones grises où se mêlent autorité étatique, diplomatie secrète et interventions paramilitaires. Son parcours congolais témoigne de la manière dont certains États externalisaient des opérations sensibles à des individus capables d’agir là où l’armée nationale ou les services officiels ne pouvaient intervenir ouvertement.

À bien des égards, Denard a donné corps aux logiques de la Françafrique, non seulement par ses engagements militaires, mais aussi par les relations qu’il entretenait avec Jacques Foccart, l’un des architectes les plus influents de ce système d’influence mêlant réseaux politiques, intérêts stratégiques et action clandestine.

Les Comores, une histoire politique sous tutelle mercenaire

C’est pourtant aux Comores que Denard inscrit durablement son empreinte.
Lorsque les Comores accèdent à l’indépendance en 1975, l’archipel devient le théâtre d’un jeu d’ombres dont Bob Denard est l’un des principaux architectes. Profitant de la fragilité du nouveau régime, Denard renverse le président Ahmed Abdallah et installe à sa place Ali Soilih, un dirigeant aux ambitions révolutionnaires. Ce geste inaugure une période d’instabilité profonde, où la politique comorienne se tisse désormais aussi dans les couloirs discrets des mercenaires et des réseaux d’influence.

Trois ans plus tard, en 1978, l’histoire bascule de nouveau. Denard revient à Moroni pour renverser Soilih et rétablir Ahmed Abdallah au pouvoir. L’opération, exécutée avec une précision quasi militaire, consacre le mercenaire comme un véritable arbitre de la scène politique comorienne. À travers lui, des intérêts extérieurs, diplomatiques, économiques, sécuritaires, continuent de peser sur les trajectoires du jeune État.

En 1989 survient l’épisode le plus trouble car le président Abdallah est assassiné dans son palais. Denard, présent sur place, est rapidement soupçonné d’implication. Bien qu’il soit acquitté par la justice française, l’affaire renforce l’image d’un mercenaire devenu trop puissant, capable d’infléchir le destin d’un pays au-delà de tout contrôle institutionnel.

L’histoire se clôt en 1995 avec l’opération Azalée. Cette intervention militaire française expulse Denard et son groupe, mettant fin à vingt ans d’influence directe sur la vie politique comorienne. Pour Paris, il s’agit de reprendre la main ; pour Moroni, d’entrevoir la possibilité de reconstruire un système politique affranchi de cette tutelle informelle.

Les documentaires consacrés aux Comores reviennent largement sur ces décennies d’ingérence. Ils montrent comment les interventions successives ont contribué à militariser la vie politique, à institutionnaliser une dépendance à des réseaux extérieurs et à fragiliser durablement les structures étatiques d’un archipel déjà vulnérable. Derrière l’aventure exotique souvent associée au personnage de Denard se lit en creux le long coût politique, social et institutionnel de ce mercenariat d’État dans un micro-État postcolonial.

Bob Denard à l’écran

Si la figure de Bob Denard continue de hanter l’imaginaire collectif, c’est en grande partie grâce à son traitement audiovisuel, qui a façonné deux portraits presque opposés du mercenaire. D’un côté, le film de 2011 choisit de raconter l’homme à travers sa relation privilégiée avec Mobutu. On y découvre un Denard présenté comme un officier de l’ombre, naviguant entre fidélités personnelles et logiques d’État, un personnage à la fois tacticien, confident et instrument discret de stratégies géopolitiques plus vastes. La mise en scène insiste sur la densité politique de ses engagements, presque sur son expertise, donnant au mercenaire une profondeur qui dépasse le simple aventurier.

Mais l’autre versant du récit apparaît dans les nombreux documentaires consacrés aux Comores. Là, le ton change radicalement. Les enquêtes, nourries de témoignages comoriens, dressent un portrait moins flatteur, celui d’un entrepreneur de violence dont les interventions successives ont contribué à redessiner le destin politique d’un micro-État vulnérable. Ces documentaires tout comme la bande dessinée qui lui est consacrée montrent un Denard beaucoup moins romanesque, davantage stratège et parfois manipulateur, révélant les effets tangibles de ses opérations sur les populations locales, les institutions et la vie quotidienne des Comoriens.

Un révélateur de l’histoire postcoloniale

La trajectoire de Denard est indissociable des ambiguïtés de la période post-indépendance avec les fragilités institutionnelles des jeunes États, la compétition d’intérêts étrangers et l’absence de régulation du recours à la force privée.

Bien avant l’émergence des sociétés militaires privées contemporaines, Denard expérimente des formes d’externalisation de la violence où s’entremêlent réseaux politiques, services de renseignement et initiatives personnelles. Son parcours éclaire aussi les relations franco-africaines dans ce qu’elles ont parfois eu de plus opaque.

Une histoire longue de la violence privatisée

L’histoire de Bob Denard dépasse largement son personnage : elle révèle les vulnérabilités structurelles d’États en quête de stabilité, les pratiques d’ingérence discrète durant la Guerre froide et l’ambivalence d’un mercenaire oscillant entre instrument de puissance et acteur autonome.

Aujourd’hui, alors que des groupes comme Wagner ont redéfini la présence d’acteurs armés privés en Afrique, la figure de Denard retrouve une actualité inattendue. Si la comparaison ne doit pas être simplifiée – Wagner étant un dispositif paramilitaire industrialisé, intégré à une stratégie géopolitique étatique, là où Denard incarnait un mercenariat plus limité reposant sur des réseaux personnels –, une filiation structurelle apparaît néanmoins.

Denard a préfiguré un monde où la violence peut être privatisée, externalisée hors du contrôle direct des États, mais toujours au service d’intérêts politiques. Wagner en est aujourd’hui la version amplifiée : un acteur capable d’occuper un territoire, d’exploiter des ressources et d’influencer durablement des régimes.

De Denard à Prigojine, de Moroni à Bangui, n’assiste-t-on pas à l’évolution d’un même modèle d’ingérence armée ? Un modèle où les mises en garde de Machiavel résonnent encore. Aucun État ne peut se reposer durablement sur des forces dont la loyauté se loue.

The Conversation

Christophe Premat est directeur du centre d’études canadiennes et professeur en études culturelles francophones à l’Université de Stockholm. Il a bénéficié d’une subvention de la Fondation suédoise pour la coopération internationale dans la recherche et l’enseignement supérieur (STINT) pour la période de février 2021 à décembre 2023 (numéro de subvention : AF 2020-8901) sur un projet concernant la circulation des littératures maghrébines francophones.

ref. Bob Denard et les coups d’État en Afrique : anatomie d’un mercenariat en héritage – https://theconversation.com/bob-denard-et-les-coups-detat-en-afrique-anatomie-dun-mercenariat-en-heritage-271534

Un fidèle de Trump à la tête de la Fed ? Les marchés financiers s’inquiètent

Source: The Conversation – France in French (3) – By Alain Naef, Assistant Professor, Economics, ESSEC

Donald Trump est en guerre affichée contre Jerome Powell, le président de la Réserve fédérale (Fed), la banque centrale des États-Unis. Misscabul/Shutterstock

Une enquête pénale vise Jerome Powell, l’actuel gouverneur de la puissante Réserve fédérale des États-Unis (Fed), dont le mandat arrive à terme en mai 2026. Donald Trump, dont la prérogative est de lui nommer un successeur, souhaite mettre à la tête de la Fed un de ses supporters, Kevin Hassett. Mais alors qui pour être le contre-pouvoir ? Contre-intuitivement, ce pourrait bel et bien être les marchés financiers.


Mervyn King, gouverneur de la Banque d’Angleterre de 2003 à 2013, aimait dire que « l’ambition de la Banque d’Angleterre est d’être ennuyeuse ». Le président de la Banque nationale suisse Thomas Jordan rappelait encore récemment que « la clé du succès est peut-être d’être ennuyeux ». Leur message est clair : la stabilité monétaire repose sur la prévisibilité, pas sur le spectacle.

Avec Donald Trump, cette règle pourrait changer. Le président des États-Unis, lui, n’aime pas être ennuyeux. S’il n’est pas clair que cela lui réussisse en politique intérieure ou extérieure, pour ce qui est de l’économie, c’est différent. La prévisibilité est un moteur de la stabilité des marchés et de la croissance des investissements. Dans ce contexte, les marchés pourraient être l’institution qui lui tient tête.

C’est ce rôle de contre-pouvoir que j’analyse dans cet article. Le conflit à venir se porte sur la nomination du successeur du président de la Réserve fédérale des États-Unis (Fed), la banque centrale des États-Unis, Jerome Powell dont le mandat expire en mai 2026. Dans la loi, le président de la première puissance mondiale a la prérogative de nommer un successeur.

Jerome Powell est actuellement visé par une enquête pénale du département de la justice américain, liée officiellement à la rénovation du siège de la Fed. Le président de la FED, lui, y voit une tentative de pression sur son indépendance, après son refus de baisser les taux d’intérêt. Donald Trump nie toute implication, même s’il dit de Powell qu’il « n’est pas très doué pour construire des bâtiments ». Pour de nombreux observateurs, le timing de l’attaque plaide pour une attaque politique. Les marchés ont réagi avec une montée du prix de l’or.

Car les présidents des banques centrales sont des personnages clés. Avec de simples mots, ils peuvent participer à créer des crises financières. Le président de la Bundesbank eut un rôle dans la crise du système monétaire européen de 1992. Si ce dernier s’était abstenu de faire un commentaire sur l’instabilité de la livre sterling, le Royaume-Uni aurait peut-être rejoint l’euro.

Gouverneurs technocrates

Traditionnellement, le choix du successeur n’est pas uniquement politique. Il se porte sur une figure reconnue, souvent issue du Conseil des gouverneurs. Les sept membres du Conseil des gouverneurs du système de la Réserve fédérale sont nommés par le président et confirmés par le Sénat. Il s’agit ordinairement de technocrates.

Les chercheurs Michael Bordo et Klodiana Istrefi montrent que la banque centrale recrute prioritairement des économistes formés dans le monde académique, soulignant la sélection d’experts de la conduite de la politique monétaire. Ils montrent que les clivages entre écoles « saltwater » (Harvard et Berkeley) et « freshwater » (Chicago, Minnesota). Les économistes freshwater étant plus restrictifs (ou hawkish) en termes de baisse de taux, alors que les « saltwater » préfèrent soutenir la croissance.

Ben Bernanke incarne cette tendance. Du 1er février 2006 au 3 février 2014, il est gouverneur de la FED. Après un premier mandat sous la présidente de George W. Bush, Barack Obama le nomme pour un second mandat. Ce professeur d’économie, défenseur de la nouvelle économie keynésienne, gagne le prix Nobel en 2022 pour ses travaux sur les banques et les crises financières. La gouverneure de 2014 à 2018, Janet Yellen, est auparavant professeure d’économie à Berkeley, à Harvard et à la London School of Economics.

Ce processus relativement apolitique est essentiellement technocratique. Ces conventions seront potentiellement bousculées pour la nomination du prochain gouverneur de la banque centrale des États-Unis. Évidemment, certains gouverneurs avaient des préférences politiques ou des liens avec le président.

Kevin Hassett, économiste controversé

Le candidat de Donald Trump pressenti par les médias est Kevin Hassett. Ce dernier s’inscrit dans le sillage de la vision du nouveau président des États-Unis en appelant à des baisses de taux brutales. Il a qualifié Jerome Powell de « mule têtue », ce qui alimente les craintes d’une Fed docile envers la Maison Blanche.

« Kevin Hassett a largement les capacités pour diriger la Fed, la seule question est de savoir lequel se présentera » entre « Kevin Hassett, acteur engagé de l’administration Trump, ou Kevin Hassett, économiste indépendant », explique Claudia Sahm, ancienne économiste de la Fed dans le Financial Times. C’est cette question qui inquiète les marchés. Cela même si l’économiste a presque 10 000 citations pour ses articles scientifiques et a soutenu sa thèse avec Alan Auerbach, un économiste reconnu qui travaille sur les effets des taxes sur l’investissement des entreprises. De façade, Hassett a tout d’un économiste sérieux. Uniquement de façade ?

Les investisseurs s’inquiètent de la politisation de la Fed. Depuis la nomination de Stephen Miran en septembre 2025 au Conseil des gouverneurs, les choses se sont pimentées. Le président du comité des conseillers économiques des États-Unis est un des piliers de la doctrine économique Trump. Il a longtemps travaillé dans le secteur privé, notamment au fonds d’investissement Hudson Bay Capital Management.

Si les votes de la Fed sont anonymes, le Federal Open Market Committee, chargé du contrôle de toutes les opérations d’open market aux États-Unis, publie un graphique soulignant les anticipations de taux d’intérêt des membres. Depuis l’élection de Stephen Miran, un membre vote en permanence pour des baisses drastiques des taux d’intérêt, pour soutenir Donald Trump. Sûrement Miran ?

Si le nouveau président de la Fed faisait la même chose, on pourrait assister à une panique à bord… qui pourrait éroder la confiance dans le dollar. Les investisseurs internationaux ne veulent pas d’une monnaie qui gagne ou perde de la valeur en fonction du cycle électoral américain. Pour que les investisseurs aient confiance dans le dollar, il faut qu’il soit inflexible à la politique.

Les marchés financiers en garde-fou

Le marché, à l’inverse de la Cour suprême des États-Unis ou du Sénat, n’a pas d’incarnation institutionnelle, mais il a tout de même une voix. Il réagit par les prix, mais pas seulement. Si on ne l’écoute pas, le marché pourrait-il hausser le ton, en changeant les prix et les taux d’intérêt ?

Quelles seraient les conséquences de la nomination d’un président de la Fed pro-Trump et favorable à des coupes de taux pour soutenir le mandat de Trump ? Il se peut que les investisseurs institutionnels puissent fuir la dette américaine, du moins à court terme. Cette réaction augmenterait potentiellement les taux d’emprunt du gouvernement, notamment à long terme.

« Personne ne veut revivre un épisode à la Truss », a résumé un investisseur cité par le Financial Times, à la suite de la consultation du Trésor auprès des grands investisseurs. Liz Truss, la première ministre du Royaume-Uni, avait démissionné sous la pression des marchés en septembre 2022. Elle avait essayé dans un « mini-budget » à la fois d’augmenter les dépenses et de réduire les impôts. Quarante-quatre jours plus tard, elle avait dû démissionner à cause de la fuite des investisseurs qui ne voulaient plus de dette anglaise, jugée insoutenable.

Donald Trump ne démissionnera probablement pas quarante-quatre jours après la nomination de Kevin Hassett. Mais, en cas de panique des marchés, Kevin Hassett lui-même pourrait sauter. Et le dollar perdre encore un peu plus de sa splendide.

The Conversation

Alain Naef a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR).

ref. Un fidèle de Trump à la tête de la Fed ? Les marchés financiers s’inquiètent – https://theconversation.com/un-fidele-de-trump-a-la-tete-de-la-fed-les-marches-financiers-sinquietent-272522

Santé mentale des adolescents : les réseaux sociaux amplifient les troubles observés hors ligne, en particulier chez les filles

Source: The Conversation – in French – By Olivia Roth-Delgado, Cheffe de projets scientifiques, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)

Troubles anxiodépressifs et pensées suicidaires, cyberharcèlement, image de soi dégradée, consommation d’alcool, de cannabis et autres substances psychoactives… les réseaux sociaux exploitent les vulnérabilités des jeunes et contribuent ainsi à amplifier certains troubles dont ces derniers sont victimes.

C’est ce que conclut un rapport d’envergure de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) qui décortique les mécanismes d’action de ces outils numériques paramétrés pour cibler à des fins mercantiles les spécificités mais aussi les fragilités liées à l’adolescence.

Olivia Roth-Delgado et Thomas Bayeux font partie de l’équipe de l’Anses qui a coordonné ces travaux. Ils nous présentent les principaux enseignements de ce rapport.


The Conversation : Le rapport de l’Anses relatif aux « effets de l’usage des réseaux sociaux numériques sur la santé des adolescents » est inédit. Pourquoi ?

Olivia Roth-Delgado : Cette expertise, c’est cinq ans de travail et plus de 1 000 articles analysés. Elle est inédite par son originalité et par son ampleur qui sont sans équivalent, à notre connaissance, pour des instances publiques comme l’Anses.

Pour la première fois, ce sont certains mécanismes de conception des réseaux sociaux qui ont été mis en relation avec des effets sur la santé des adolescents. Ces mécanismes, ce sont les dark patterns en anglais – que nous avons traduits par « interfaces trompeuses ».

L’adolescence est une période de vulnérabilité, car le cerveau est encore en maturation. Les adolescents et adolescentes traversent des changements dans la façon dont ils ressentent et gèrent les émotions, et dans les circuits liés à la récompense. Ils sont aussi plus sensibles au contexte social, ce qui peut favoriser des conduites à risque lorsqu’ils sont entourés de leurs pairs. Et c’est également une période de grande vulnérabilité aux troubles psychiques.

Thomas Bayeux : Se développe, durant l’adolescence, une culture qui invite à se confronter à autrui, une appétence pour la communication, une construction de soi qui conduit à tester les normes, etc. Tous ces arguments nous ont amenés à retenir la tranche d’âge 11-17 ans, lors de laquelle s’opèrent tous ces changements.

Le rôle de l’Anses, en tant qu’agence de santé publique, est d’évaluer les risques pour la santé. Toutefois, dans les chapitres du rapport consacrés aux usages et au maintien des relations entre générations, l’expertise évoque les effets bénéfiques potentiels des réseaux sociaux, à travers les motivations qui poussent à les utiliser durant l’adolescence.

Le rapport évoque des effets particulièrement préoccupants en lien avec l’usage des réseaux sociaux à l’adolescence, comme des troubles anxiodépressifs, des pensées suicidaires ou encore de l’automutilation. Quels sont les mécanismes à l’œuvre ?

O. R.-D. : Parmi les mécanismes que nous avons mis en exergue et étudiés, figurent ces interfaces trompeuses (ou manipulatrices) ainsi que les algorithmes de personnalisation de contenus. Tous correspondent à des mécanismes de captation de l’attention qui retiennent les utilisatrices et utilisateurs sur le réseau social, en leur présentant des contenus de plus en plus ciblés, voire extrêmes.

Si un ou une adolescente a, par exemple, recherché une première fois du contenu sur l’automutilation, ce type de contenus va lui être présenté de manière répétée et peut l’enfermer dans une spirale de difficultés.

T. B. : La captation de l’attention sert le modèle économique sur lequel reposent ces plateformes numériques. Cela leur permet de disposer d’un nombre important de données et de les monétiser et concourt également à la vente d’espaces publicitaires.

Les plateformes numériques ont donc intérêt à ce que les personnes restent sur le réseau social grâce aux deux stratégies que nous avons évoquées : d’une part, la personnalisation des contenus au travers d’algorithmes de plus en plus performants qui enferment celles et ceux qui les utilisent dans une boucle d’informations et, d’autre part, via la mise en avant des contenus les plus impactants.

Les interfaces trompeuses (dark patterns) mobilisent des techniques que nous connaissons tous : les likes, les notifications, le scroll infini, les vidéos qui s’enchaînent de manière automatique, etc.

La période de l’adolescence entre en forte résonance avec ces stratégies mises en place par les réseaux sociaux. À l’Anses, nous voyons là des enjeux majeurs en matière de santé publique, car une offre et une demande se rencontrent en quelque sorte. Et le cocktail peut se révéler détonnant !

Concernant ces troubles liés à la santé mentale, mais aussi le harcèlement, la consommation d’alcool, de tabac, de cannabis et d’autres comportements à risque contre lesquels vous alertez, est-ce à dire que les réseaux sociaux amplifient des phénomènes préexistants ?

O. R.-D. : Tout à fait. Les réseaux sociaux sont un espace social. Ils agissent comme une caisse de résonance des problèmes présents dans la société, à l’image des stéréotypes de genre, de l’incitation à la prise de drogues, etc.

T. B. : Les réseaux sociaux participent à la socialisation et à la construction adolescente, ils constituent une continuité du monde hors ligne, avec ses points positifs et ses travers. Il n’existe pas de barrière étanche entre ce qui se passe hors ligne et sur les réseaux sociaux.

Les règles qui existent pour protéger les mineur·es dans la société devraient donc s’exercer également sur les réseaux sociaux ?

O. R.-D. : C’est le principe fondateur du Digital Services Act, le dispositif réglementaire européen qui vise à réguler les contenus en ligne des très grandes plateformes, selon la formule : « Ce qui est illégal hors ligne est illégal en ligne. »

T. B. : Cette préoccupation motive l’une des recommandations phares du rapport de l’Anses, à savoir que les moins de 18 ans ne puissent accéder qu’à des réseaux sociaux conçus et paramétrés pour protéger les mineurs. Notre propos n’est pas de les bannir. Mais des solutions techniques doivent être engagées pour que les réseaux sociaux soient des lieux sûrs pour les adolescents et adolescentes, et l’Anses insiste pour une responsabilisation des plateformes à cet égard.

Ensuite, pour un adolescent ou une adolescente, discuter de ses pratiques numériques avec autrui – ses pairs, ses parents, des membres du corps enseignant, des éducateurs… – peut se révéler vertueux. Cela ne dédouane pas les pouvoirs publics et les plateformes numériques d’adopter des stratégies à une échelle collective pour que les réseaux sociaux soient des espaces sûrs pour les adolescents et adolescentes.

Le rapport évoque des liens entre l’utilisation des réseaux sociaux et certains troubles, mais il n’établit pas de relation de causalité à proprement parler. Pourquoi ?

O. R.-D. : La question de la causalité reste compliquée. Nous nous appuyons sur une expertise très fournie et documentée. Notre méthodologie est solide, mais elle ne repose pas sur une méthode du poids des preuves. Néanmoins, nous montrons des associations robustes entre l’usage des réseaux sociaux et les troubles que nous avons évoqués et pour lesquelles nous mettons au jour les mécanismes sous-jacents de manière extrêmement pertinente.

Dans le cas du sommeil, par exemple, plusieurs mécanismes jouent. Quand les adolescents consultent les réseaux sociaux le soir avant de se coucher, la lumière bleue des écrans entraîne un retard d’endormissement, car elle stimule ce qu’on appelle un éveil cognitif, ce qui raccourcit la durée de leur sommeil. Or, les effets à long terme sur la santé physique et mentale d’un manque chronique de sommeil sont bien documentés. De plus, quand on consulte des réseaux sociaux, des stimuli émotionnels peuvent aussi empêcher de dormir. On le voit, il existe un faisceau de preuves. Mais les effets concrets des réseaux sociaux sur le sommeil d’un adolescent ou d’une adolescente dépendent aussi de ses usages.

De même, dans la survenue des troubles anxiodépressifs ou d’idées suicidaires, la nature des contenus proposés joue un rôle majeur. On doit également prendre en compte un effet bidirectionnel. Je m’explique : un adolescent ou une adolescente qui est déjà vulnérable psychologiquement aura tendance à consulter davantage les réseaux sociaux. L’algorithme de présentation de contenus va détecter cette fragilité émotionnelle et lui présenter des contenus chargés sur le plan émotionnel. Et c’est là qu’il ou elle va se retrouver enfermé·e dans une spirale délétère. Il est plus difficile d’affirmer une causalité en présence de boucles de rétroaction et d’effets bidirectionnels.

Enfin, sur l’altération de l’image de soi, nous disposons également d’un faisceau convaincant de preuves selon le même type de mécanismes fondés sur une exposition répétée à des contenus valorisant des femmes maigres et des hommes musclés.

Les filles apparaissent plus sensibles que les garçons aux effets négatifs des réseaux sociaux. Comment l’expliquer ?

T. B. : C’est l’un des enseignements majeurs de cette expertise. Les filles représentent clairement un groupe à risque sur les réseaux concernant tous les effets sur la santé, pas uniquement l’altération de l’image de soi. Elles sont plus présentes sur les réseaux sociaux que les garçons, y sont davantage harcelées, victimes de stéréotypes de genre, soumises à des pressions sociales… Les filles accordent également davantage d’importance à ce qu’il se passe sur les réseaux sociaux, aux commentaires qui y sont postés, etc.

Les communautés LGBTQIA+ représentent aussi un groupe à risque sur les réseaux sociaux. Elles sont notamment davantage victimes de cyberharcèlement dont découlent des risques, notamment en matière de santé mentale.

Le rapport de l’Anses relève le fait que le temps passé devant les réseaux sociaux n’est pas le seul critère à prendre en compte.

T. B. : Le temps d’utilisation constitue une mesure utile, mais qui ne suffit pas pour aborder pleinement le sujet. Le temps permet d’étudier certains enjeux de santé, comme la sédentarité, même si les outils numériques nomades se multiplient pour accéder aux réseaux sociaux. Quantifier la durée d’utilisation se révèle également précieux quand on parle d’expositions tardives susceptibles d’impacter le sommeil, par exemple.

En revanche, on sait aussi que la compréhension des usages est essentielle pour étudier certains effets sur la santé. Il est important de savoir ce qui est fait sur le réseau social : publier, liker, lire des commentaires, faire des retouches photos, par exemple, et quel engagement émotionnel est associé à ces pratiques. Il ne faut pas opposer les approches mais plutôt y voir une complémentarité.

Votre rapport s’appuie sur des travaux de recherche qui n’ont pas, ou peu, étudié l’impact des outils numériques les plus récents, comme TikTok ou les « compagnons IA ». Peut-on supposer que ces nouvelles technologies accroissent les risques pour la santé mentale des adolescentes et adolescents ?

O. R.-D. : L’expertise de l’Anses s’est appuyée sur plus d’un millier d’articles publiés majoritairement entre 2011 et 2021. Du fait du cumul entre le temps de la recherche et celui de l’expertise, nous avons été amenés à étudier des technologies qui ont effectivement évolué. Néanmoins, nous nous sommes basés sur un socle commun de mécanismes, comme les interfaces trompeuses (dark patterns) et les algorithmes de personnalisation de contenus, auxquels nous avons associé des effets sur la santé.

Donc nos conclusions comme nos recommandations peuvent s’étendre à des réseaux sociaux plus récents. En ce qui concerne l’intelligence artificielle et les « compagnons IA », l’Anses recommande que des expertises futures se penchent sur la question.

Dans vos recommandations, vous proposez d’associer les adolescentes et les adolescents aux programmes développés pour prévenir les risques.

O. R.-D. : L’Anses propose d’associer les jeunes eux-mêmes aux travaux, car ce sont eux qui connaissent leurs motivations à aller sur les réseaux sociaux, ce sont eux qui construisent et diffusent les nouvelles pratiques. Il nous paraît donc important de les inclure dans les dialogues et la construction des repères, avec les éducateurs et les parents. Ils seront plus enclins à respecter des règles qu’ils auront contribué à formuler. Parmi ses recommandations, l’Anses évoque également le fait de promouvoir des espaces de dialogue entre jeunes pour des retours d’expérience de ce qui leur arrive en ligne.

T. B. : Et encore une fois, nous rappelons que l’Anses ne recommande pas d’interdire les réseaux sociaux, mais de revoir en profondeur leur conception de manière à ce qu’ils ne nuisent pas à la santé des adolescents et les adolescentes.


Propos recueillis par Lionel Cavicchioli et Victoire N’Sondé.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Santé mentale des adolescents : les réseaux sociaux amplifient les troubles observés hors ligne, en particulier chez les filles – https://theconversation.com/sante-mentale-des-adolescents-les-reseaux-sociaux-amplifient-les-troubles-observes-hors-ligne-en-particulier-chez-les-filles-273116

« Blue Monday » est un mythe, mais la déprime saisonnière est bien réelle. Voici comment traverser les mois d’hiver

Source: The Conversation – in French – By Joanna Pozzulo, Chancellor’s Professor, Psychology, Carleton University

En 2005, le psychologue Cliff Arnall a créé le terme Blue Monday dans le cadre d’une campagne publicitaire d’une agence de voyages britannique visant à encourager les gens à partir en vacances en hiver. À l’aide d’une formule pseudo-scientifique, il a désigné le troisième lundi de janvier comme le jour le plus déprimant de l’année marqué par la tristesse, le manque d’énergie et l’isolement social.

Bien que le concept du lundi de la déprime ait été réfuté, les émotions négatives associées à la saison froide sont bien réelles.

Le trouble affectif saisonnier (TAS) est une forme de dépression reconnue, liée aux variations saisonnières. Ses symptômes comprennent de la fatigue, de l’irritabilité, des changements d’appétit, une perte d’intérêt pour les activités agréables et un sentiment de désespoir. Selon la Société canadienne de psychologie, environ 15 % des Canadiens déclarent ressentir des symptômes de ce trouble.




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On pense que le TAS pourrait être lié à un manque d’exposition au soleil, ce qui perturbe l’horloge interne, ou rythme circadien, qui régule les processus biologiques tels que le sommeil et la production d’hormones.

Si l’on ne peut pas contrôler la lumière du soleil, il existe toutefois plusieurs stratégies scientifiquement prouvées pour mieux traverser l’hiver. Par exemple, en aménageant un coin lecture confortable où on peut s’installer avec une bonne couverture, un chocolat chaud et un livre, on crée un espace dédié au bien-être et à la détente. Cela permet également de favoriser la pleine conscience, qui consiste à porter son attention sur l’instant présent et à accepter ses pensées et ses sentiments sans les juger.

De l’importance de l’état d’esprit et des attentes

Selon Kari Leibowitz, psychologue et auteure de How to Winter : Harness Your Mindset to Thrive on Cold, Dark Days, la clé pour mieux traverser l’hiver consiste à faire du recadrage, c’est-à-dire à modifier sa perspective afin de trouver une interprétation plus positive, constructive ou libératrice de la situation.

Dans les cultures où l’on apprécie l’hiver, on s’y prépare et on le considère comme important. Le fait d’attendre l’hiver avec impatience peut améliorer le moral.

Essayez de remplacer les propos qui décrivent l’hiver comme quelque chose qu’on doit redouter ou endurer par une image plus positive. Ainsi, l’hiver peut être l’occasion de se reposer et de se ressourcer. Adopter un état d’esprit positif permet d’augmenter son bien-être.

Les bienfaits des activités extérieures

Le fait de sortir peut remonter le moral et donner de l’énergie. Même si les heures d’ensoleillement sont plus courtes l’hiver, il est important d’en profiter. Prenez le temps de sortir en fin de matinée et en début d’après-midi, lorsque la lumière naturelle est à son maximum.

Les conditions météorologiques hivernales peuvent rendre les activités de plein air peu attrayantes. Le froid et la glace peuvent même être dangereux pour la santé. Ainsi, le froid peut accroître les risques d’accident cardiovasculaire en contractant les vaisseaux sanguins et en augmentant la tension artérielle.




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Pour profiter de l’extérieur en toute sécurité, investissez dans des vêtements adaptés à la température. Par temps très froid, pratiquez une activité légère, comme la marche, et limitez la durée de vos sorties (environ 15 minutes).

Ralentir grâce au hygge

Le terme hygge, d’origine danoise et norvégienne, date du XIXe siècle et désigne le fait de vivre avec lenteur tout en tissant des liens avec les personnes qui nous sont chères.

Le hygge évoque l’idée d’un environnement agréable, avec des bougies ou un feu de cheminée, qui alimente la positivité.

Quand vous êtes à l’intérieur, installez-vous près d’une fenêtre pour travailler ou lire. Pensez également à augmenter la luminosité de l’éclairage. Optez pour des ampoules « lumière du jour » et ajoutez de l’éclairage au plafond. Cela peut accroître la production de sérotonine, une hormone qui améliore l’humeur et régule le rythme circadien, et ainsi augmenter la qualité du sommeil, l’énergie et la concentration.

Les activités de type hygge, telles que le tricot, le coloriage ou les jeux de société, peuvent favoriser le bien-être. Savourer un repas simple en bonne compagnie ou passer un moment seul dans la nature sont également des moyens de profiter pleinement de l’hiver.

Suivre les saisons et prendre soin de soi

L’hiver est naturellement une période de ralentissement, de repos et de rétablissement, comme en témoignent les ours qui hibernent et les bourdons qui s’enfouissent sous terre pour survivre. C’est le moment idéal pour vous préparer aux saisons plus actives qui le suivent.


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Pour profiter du rythme plus lent de la saison, évitez de surcharger votre emploi du temps. Adaptez vos habitudes de sommeil à vos besoins personnels. Profitez de soirées calmes et couchez-vous tôt. Acceptez le fait que votre niveau d’énergie soit plus bas en hiver et que cette saison vous offre l’occasion de ralentir sans culpabiliser.

En passant plus de temps à l’intérieur en hiver, vous pourrez vous replonger dans les loisirs et les activités qui vous ont procuré du plaisir par le passé. Faire des casse-têtes, par exemple, permet de s’éloigner des écrans et de réduire le stress. La lecture d’un bon livre offre une occasion de s’évader et de se déconnecter de ses soucis. Les activités créatives, comme la pâtisserie, peuvent apporter un sentiment d’utilité.

Pratiquer des activités agréables et enrichissantes est le meilleur moyen d’améliorer son sentiment de bien-être. Pour découvrir des recommandations de livres et des stratégies fondées sur des preuves, inscrivez-vous à mon club de lecture « Reading for Well-Being Community Book Club », qui vise à promouvoir le bien-être.

La Conversation Canada

Joanna Pozzulo a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences humaines.

ref. « Blue Monday » est un mythe, mais la déprime saisonnière est bien réelle. Voici comment traverser les mois d’hiver – https://theconversation.com/blue-monday-est-un-mythe-mais-la-deprime-saisonniere-est-bien-reelle-voici-comment-traverser-les-mois-dhiver-273156

Les plantes sont bien plus bavardes que vous ne le pensez

Source: The Conversation – in French – By François Bouteau, Pr Biologie, Université Paris Cité

Les plantes sont loin d’être aussi muettes que ce que l’on imagine ! Beaucoup de végétaux sont en réalité capables d’interagir entre eux et avec le reste de leur environnement. Et ces échanges façonnent et transforment activement les paysages.


On pense souvent les plantes comme des êtres silencieux, immobiles, sans intention ni action. Pourtant, de nombreuses études révèlent aujourd’hui qu’elles communiquent activement entre elles, mais aussi avec les autres êtres vivants, animaux, champignons, microorganismes. En communiquant, elles ne font pas que transmettre des informations : elles modifient les dynamiques écologiques et sont ainsi actrices des transformations de leur environnement.

Cette communication n’a rien de magique : elle repose sur des signaux principalement chimiques. Dans les faits, on peut considérer que la communication se produit lorsqu’un émetteur envoie un signal perçu par un récepteur qui, en retour, modifie son comportement. Pour communiquer, les plantes doivent donc être sensibles à leur environnement. De fait elles sont capables de percevoir de très nombreux signaux environnementaux qu’elles utilisent en tant qu’information : la lumière, l’eau, la présence de nutriments, le toucher, les attaques d’insectes ou encore la proximité d’autres plantes.

Elles savent alors ajuster leur développement : orientation des feuilles vers le soleil, développement de leurs racines vers les zones riches en nutriments ou évitement des endroits pauvres ou toxiques. Lorsqu’elles subissent l’attaque d’un pathogène, elles déclenchent des réactions chimiques qui renforcent leurs défenses ou avertissent leurs voisines du danger. Cela implique donc que les plantes sont aussi capables d’émettre des signaux compréhensibles que d’autres organismes récepteurs vont pouvoir interpréter. Ces comportements montrent une véritable capacité d’action : les plantes ne subissent pas simplement leur environnement, elles interagissent avec lui, elles vont lancer des réponses adaptées, orientées vers un but important pour elles, croître.

Parler avec des molécules

La plupart des échanges entre plantes se font notamment grâce à des composés organiques volatils. Ces molécules sont produites par les plantes et se déplacent sous forme gazeuse dans l’air ou dans le sol et peuvent ainsi véhiculer un message. Attaquée par un pathogène, une plante peut libérer des composés volatils qui alertent ses voisines. L’exemple emblématique, bien que controversé, est l’étude menée par l’équipe de Wouter Van Hoven (Université de Pretoria, Afrique du Sud, ndlr) ayant montré que les acacias soumis au broutage des koudous, une espèce d’antilope, synthétisaient des tanins toxiques et que les acacias situés quelques mètres plus loin faisaient de même.

Les chercheurs ont suggéré que les acacias broutés libéraient de l’éthylène, un composé qui induisait la synthèse de tanins chez les acacias voisins, les protégeant ainsi des koudous. Ce type d’interaction a aussi été observé chez d’autres plantes. Chez l’orge, par exemple l’émission de composés volatils permet de réduire la sensibilité au puceron Rhopalosiphum padi. Les pieds d’orge percevant ces composés peuvent activer leurs défenses avant même d’être attaqués par les pucerons.

Certains de ces composés peuvent être synthétisés spécifiquement pour attirer les prédateurs de l’agresseur. Ainsi, lorsqu’elles sont attaquées par des chenilles, certaines plantes, comme le maïs, émettent des molécules pour appeler à l’aide les guêpes prédatrices des chenilles. D’autres signaux chimiques émis dans les exsudats racinaires permettent aux plantes d’identifier leurs voisines, de reconnaître leurs parentes et d’adapter leur comportement selon le degré de parenté. Ces types d’échanges montrent que la communication végétale n’est pas un simple réflexe : elle implique une évaluation du contexte et une action ajustée.

En fonction du contexte, les plantes s’expriment différemment

Mais toutes les plantes ne communiquent pas de la même façon. Certaines utilisent des signaux dits publics, que de nombreuses espèces peuvent percevoir, ce qu’on appelle parfois l’écoute clandestine. D’autres émettent des messages dits privés, très spécifiques, compris uniquement par leurs proches ou leurs partenaires symbiotiques, c’est-à-dire des espèces avec lesquelles elles échangent des informations ou des ressources. C’est le cas lors de la mise en place des symbioses mycorhiziennes entre une plante et des champignons, qui nécessitent un dialogue moléculaire entre la plante et son partenaire fongique.

Ce choix de communication dépend donc du contexte écologique. Dans des milieux où les plantes apparentées poussent ensemble, le partage d’informations profite à tout le groupe : c’est une stratégie collective. Mais dans des milieux compétitifs, il est plus avantageux de garder les messages secrets pour éviter que des concurrentes en tirent profit. Cette flexibilité montre que les végétaux adaptent la manière dont ils transmettent l’information selon leurs intérêts.

Peut-on dire que les végétaux se parlent ?

De fait, les signaux émis par les plantes ne profitent pas qu’à elles-mêmes. Ils peuvent influencer le développement de tout l’écosystème. En attirant des prédateurs d’herbivores, en favorisant la symbiose avec des champignons ou en modulant la croissance des voisines, les plantes participent à un vaste réseau d’interactions.

La question est alors de savoir si les plantes ont un langage. Si l’on entend par là une syntaxe et des symboles abstraits, la réponse est non. Mais si on considère le langage comme un ensemble de signaux produisant des effets concrets sur un récepteur, alors oui, les plantes communiquent. Des philosophes ont recherché si des analogies avec certains aspects du langage humain pouvaient être mises en évidence.

Certains d’entre eux considèrent que la communication chez les plantes peut être considérée comme performative dans la mesure où elle ne décrit pas le monde, mais le transforme. Quand une plante émet un signal pour repousser un herbivore ou avertir ses voisines, elle n’émet pas seulement de l’information, elle agit. Ce type de communication produit un effet mesurable, ce que les philosophes du langage, dans la lignée de l’Américain John Austin, appellent un effet perlocutoire.

Les plantes façonnent activement les écosystèmes

Cette vision élargie de la communication végétale devrait transformer notre conception des écosystèmes. Les plantes ne sont pas des éléments passifs du paysage, mais des actrices à part entière, capables de transformer leur environnement à travers leurs actions chimiques, physiques et biologiques.

Ces découvertes ouvrent des perspectives pour une agriculture durable : en comprenant et en utilisant la communication des plantes, il devient possible de renforcer leurs défenses sans pesticides, grâce à des associations de cultures ou à des espèces sentinelles qui préviennent les autres du danger. La question des paysages olfactifs est aussi un sujet émergent pour la gestion des territoires.

Pour cela il faut que s’installe un nouveau regard sur le comportement végétal. En effet, pendant des siècles, on a cru que les plantes étaient dénuées de comportement, de mouvement ou de décision. Darwin avait déjà observé, au XIXe siècle, qu’elles orientaient leurs organes selon la lumière, la gravité ou le contact. Aujourd’hui, on sait qu’elles peuvent aussi mémoriser certaines expériences et réagir différemment à un même signal selon leur vécu. Certains chercheurs utilisent des modèles issus de la psychologie et de la théorie de l’information pour étudier la prise de décision chez les plantes : perception d’un signal, interprétation, choix de réponse, action.

Repenser la hiérarchie du vivant

Au-delà de la communication, certains chercheurs parlent désormais d’agentivité végétale, c’est-à-dire la capacité des plantes à agir de façon autonome et efficace dans un monde en perpétuel changement. Reconnaître cette agentivité change profondément notre rapport au vivant. Les plantes ne sont pas de simples organismes passifs : elles perçoivent, décident et agissent, individuellement et collectivement. Elles modifient les équilibres écologiques, influencent les autres êtres vivants et participent activement à la dynamique du monde.

L’idée d’agentivité végétale nous invite à abandonner la vision hiérarchique du vivant héritée d’Aristote, qui place l’être humain tout en haut d’une pyramide d’intelligence. Elle nous pousse à reconnaître la pluralité des formes d’action et de sensibilité dans la nature. Comprendre cela, c’est aussi repenser notre propre manière d’habiter la terre : non plus comme des maîtres du vivant, mais comme des partenaires d’un vaste réseau d’êtres vivants où tous sont capables de sentir, d’agir et de transformer leur environnement.

The Conversation

François Bouteau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les plantes sont bien plus bavardes que vous ne le pensez – https://theconversation.com/les-plantes-sont-bien-plus-bavardes-que-vous-ne-le-pensez-271783

Accord de Paris : dix ans d’engagements, un écart climatique persistant

Source: The Conversation – in French – By Rachida Bouhid, Ph.D Scholar, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Dix ans après l’Accord de Paris, les bilans climatiques sont clairs : l’écart entre promesses des États et trajectoire scientifique ne se referme pas. Il s’est institutionnalisé.

Le 12 décembre 2015, à l’issue de la COP21, l’Accord de Paris était adopté par consensus, marquant un tournant majeur dans la gouvernance climatique internationale. Pour la première fois, tous les États s’engageaient à contenir le réchauffement climatique bien en dessous de 2 °C et à poursuivre les efforts pour le limiter à 1,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels.

Le Rapport 2025 de l’écart des émissions du programme des Nations unies pour l’environnement (UNEP), publié en guise d’évaluation de la mise en œuvre de l’Accord de Paris dix ans après son adoption, indique que les engagements climatiques actuels des États conduisent toujours à un réchauffement largement supérieur aux seuils fixés en 2015.

Le rapport précise que, même si tous les engagements actuels des États étaient pleinement mis en œuvre, le monde se dirigerait vers un réchauffement de l’ordre de 2,3 °C à 2,5 °C d’ici la fin du siècle, et jusqu’à environ 2,8 °C si l’on se base uniquement sur les politiques actuellement en place, toujours loin des objectifs de 1,5 °C de l’Accord de Paris.

Malgré certaines améliorations marginales par rapport aux réalisations antérieures, l’écart entre les niveaux d’émission observés et ceux compatibles avec les objectifs climatiques demeure considérable.

Cet état des lieux fait écho à mes travaux doctoraux, qui portent sur l’institutionnalisation des politiques climatiques. Ils analysent plus particulièrement le rôle de l’économie circulaire dans l’évolution des niveaux d’émissions et des cadres d’action territoriale, inscrits dans le prolongement direct des débats ouverts par l’Accord de Paris.




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Des objectifs connus, une action politique insuffisante

Les analyses publiées fin 2025 soulignent que cet écart ne résulte pas d’un manque de connaissances scientifiques. Une publication annuelle de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques rappelle que les conditions nécessaires pour limiter le réchauffement sont identifiées depuis plusieurs années et exigent une réduction rapide, profonde et soutenue des émissions mondiales dès la première décennie.

Cependant l’architecture même de l’Accord de Paris contribue à la difficulté de traduire ces exigences en action concrète. Fondé sur des contributions déterminées au niveau national définies volontairement par les États, l’accord ne prévoit ni sanctions formelles ni mécanismes contraignants en cas de non-respect.

Cette souplesse institutionnelle a permis une adhésion quasi universelle, mais elle limite fortement la capacité du régime climatique international à assurer un alignement effectif entre engagements politiques et impératifs scientifiques.

Une dépendance persistante aux énergies fossiles

La dépendance persistante des économies mondiales aux énergies fossiles est un autre facteur central sur lequel convergent les bilans de 2025. Le Emissions Gap Report 2025, de l’UNEP, souligne que, malgré les engagements pris dans le cadre de l’Accord de Paris, de nombreux États continuent de soutenir le développement de nouvelles infrastructures liées au charbon, au pétrole ou au gaz, compromettant les objectifs de long terme.

Cette contradiction structurelle entre discours climatiques et décisions économiques demeure l’un des principaux freins à la réduction effective des émissions. Les progrès technologiques réalisés depuis 2015, notamment dans le domaine des énergies renouvelables, ne suffisent pas à compenser des choix d’investissement qui prolongent les dépendances carbonées et verrouillent les systèmes énergétiques.

Dix ans après Paris, des avancées réelles, mais fragmentées

Les bilans publiés en 2025 à l’occasion du dixième anniversaire de l’Accord de Paris reconnaissent néanmoins plusieurs avancées. Le think tank britannique Energy & Climate Intelligence souligne dans une récente analyse qu’une part croissante des émissions mondiales est désormais couverte par des engagements de neutralité carbone, signe d’une diffusion progressive des objectifs climatiques fixés en 2015.

De son côté, le média spécialisé Climate Change News, à l’occasion de cet anniversaire, met en évidence une hausse marquée des investissements dans les technologies bas carbone au cours de la dernière décennie, même si ces évolutions restent insuffisantes pour aligner l’action climatique mondiale avec les exigences scientifiques.

Ces progrès restent fragmentés et inégalement répartis. Les mêmes bilans susmentionnés soulignent que l’agrégation des engagements nationaux actuels ne permet toujours pas de respecter les seuils climatiques établis par la science. Le problème n’est donc pas l’absence d’initiatives, mais leur manque de cohérence systémique, leur portée limitée et la lenteur de leur mise en œuvre.

Des impacts déjà visibles et des inégalités persistantes

Pendant que les émissions demeurent à des niveaux incompatibles avec les objectifs climatiques, les impacts du changement climatique s’intensifient. Les différents bilans montrent que la dernière décennie a été marquée par une augmentation significative des événements climatiques extrêmes, en particulier des vagues de chaleur, dont la fréquence et l’intensité se sont accrues dans la plupart des régions du monde.

Ces évolutions mettent également en lumière les limites de l’Accord de Paris en matière de justice climatique. Les populations les moins responsables des émissions historiques restent les plus exposées aux conséquences du changement climatique, avec des capacités d’adaptation souvent limitées. Selon Oxfam, ces populations continuent de disposer de peu de moyens pour renforcer leurs infrastructures, leurs systèmes de santé ou leur protection sociale, en raison d’accès restreint au financement climatique dédié à l’adaptation.

Dix ans après l’Accord de Paris, les mécanismes de soutien aux pertes et dommages — destinés à compenser les impacts irréversibles du changement climatique dans les pays les plus vulnérables —, bien que reconnus politiquement, demeurent encore insuffisamment opérationnels.


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Dix ans après, l’enjeu de l’alignement

Le constat est désormais évident. Les émissions mondiales demeurent incompatibles avec les objectifs climatiques définis par la science. Cet écart ne reflète pas un déficit de connaissances, mais une insuffisance de transformations économiques, politiques et institutionnelles.

Le Canada illustre ces tensions. L’écart est persistant entre les engagements climatiques du pays et ses résultats effectifs en matière de réduction des émissions. Malgré l’adoption de politiques climatiques et l’affirmation d’objectifs ambitieux, la dépendance aux hydrocarbures, notamment aux sables bitumineux, continue de peser sur la crédibilité climatique du pays dans le cadre de l’accord. La signature, en 2025, d’un mémorandum d’entente entre le premier ministre Mark Carney et la première ministre de l’Alberta pour un nouveau pipeline pétrolier illustre des compromis politiques favorables aux hydrocarbures, au détriment d’un alignement clair avec les objectifs internationaux.

À l’entrée dans la seconde décennie de mise en œuvre de l’Accord de Paris, l’enjeu central n’est donc plus la définition des objectifs puisque la science les a clairement établis, mais l’alignement effectif des décisions publiques et privées avec ces exigences. Sans cet alignement, l’accord risque de rester un cadre de référence symbolique plutôt qu’un levier réel de transformation climatique.

La Conversation Canada

Rachida Bouhid ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Accord de Paris : dix ans d’engagements, un écart climatique persistant – https://theconversation.com/accord-de-paris-dix-ans-dengagements-un-ecart-climatique-persistant-271574

Le plurilinguisme à l’école : une richesse invisible à reconnaître

Source: The Conversation – in French – By Sophie Othman, Maître de conférences, Centre de Linguistique Appliquée – CLA, Université Marie et Louis Pasteur (UMLP)

En France, près d’un élève sur cinq entend régulièrement une autre langue que le français à la maison. Or l’école peine encore à reconnaître et à valoriser cette richesse qui constitue, selon la recherche, un atout pour le développement des enfants et des adolescents en général.


Dans de nombreuses familles, les élèves grandissent avec une ou plusieurs langues autres que le français. À la maison, on parle arabe, chinois, créole, lingala, polonais, portugais, tamoul, turc. Cette diversité linguistique fait pourtant rarement l’objet d’une reconnaissance explicite à l’école, où les langues familiales demeurent largement invisibles, voire sont perçues comme un obstacle aux apprentissages.

Selon les estimations de l’Insee et du ministère de l’éducation nationale, près d’un élève sur cinq entend régulièrement une autre langue que le français à la maison. Pourtant, très peu d’établissements proposent des activités d’éveil aux langues. Ce décalage contribue, chez certains enfants, à l’intériorisation de l’idée que leur langue d’origine serait illégitime ou sans valeur scolaire.

Cette invisibilisation peut fragiliser le rapport à l’école, à l’apprentissage et parfois à la société elle-même. Dès lors, une question s’impose : comment mieux reconnaître cette richesse linguistique et en faire un levier éducatif au service de tous les élèves ?

Le plurilinguisme, un atout pour grandir

L’école républicaine française s’est historiquement construite autour d’un modèle linguistique centralisé. Cette priorité accordée au français s’est traduite par une longue marginalisation des langues autres que le français, qu’il s’agisse des langues régionales (occitan, breton, alsacien…) ou des langues de familles issues de l’immigration. Cette dynamique a durablement influencé les représentations et les pratiques scolaires en France, au détriment de la diversité linguistique des élèves.

Or, la recherche en didactique et sociolinguistique est claire : loin de nuire à l’apprentissage du français, le maintien et la valorisation des langues d’origine favorisent le développement cognitif, la réussite scolaire et la confiance en soi.

Les neurosciences confirment d’ailleurs que les enfants plurilingues développent plus tôt certaines capacités d’attention et de flexibilité mentale. En valorisant leurs langues, on reconnaît non seulement leurs compétences, mais aussi leur identité, ce qui renforce leur motivation et leur rapport à l’école.

Accueillir d’autres langues à l’école : l’exemple suisse

Le rapport aux langues à l’école n’est pourtant pas le même partout. Dans d’autres pays européens, la diversité linguistique est pensée comme une composante ordinaire de la scolarité. C’est le cas de la Suisse, pays voisin où le français est également langue de scolarisation, mais où le plurilinguisme constitue un principe structurant du système éducatif.

Ainsi, certains cantons reconnaissent officiellement les cours de langue et culture d’origine comme complémentaires à la scolarité. Même lorsqu’ils se déroulent en dehors du temps strictement scolaire, ces enseignements s’inscrivent dans une politique linguistique cohérente, qui reconnaît la pluralité des répertoires des élèves.

En Allemagne, au Canada ou encore au Luxembourg, des dispositifs similaires existent depuis longtemps. La France ne pourrait-elle pas s’en inspirer ?

La notion de « neutralité linguistique » en France

La frilosité française face à la reconnaissance des langues familiales à l’école tient d’abord à l’héritage du modèle scolaire républicain. Depuis la fin du XIXᵉ siècle, l’école française s’est construite comme un espace d’unification linguistique, où le français est à la fois langue d’enseignement, langue de la citoyenneté et symbole de cohésion nationale. Cette orientation s’est accompagnée d’une mise à distance progressive des autres langues présentes sur le territoire, notamment les langues régionales.

La notion de « neutralité linguistique » permet de décrire ce modèle, même si elle ne constitue pas une expression institutionnelle officielle. Elle est mobilisée par les chercheurs pour qualifier une conception de l’école pensée comme linguistiquement homogène, afin d’éviter toute différenciation perçue comme communautaire. Cette approche a été largement analysée, notamment par Philippe Blanchet, qui montre comment l’unification linguistique a longtemps été considérée comme une condition de l’égalité républicaine.

À cette dimension historique s’ajoute une crainte politique persistante. La question des langues demeure étroitement liée à celle de l’intégration et de l’identité nationale, notamment dans les rapports consacrés à l’éducation plurilingue publiés en 2018 par le Conseil de l’Europe.

Cette institution rappelle pourtant que l’école peut prendre en compte l’ensemble des langues présentes, qu’il s’agisse des langues de scolarisation, des langues familiales, des langues régionales ou des langues étrangères, sans les opposer entre elles.

Il existe enfin des freins plus pratiques. De nombreux enseignants déclarent manquer de formation pour intégrer la diversité linguistique dans leurs pratiques quotidiennes, tandis que les dispositifs institutionnels restent souvent limités ou peu lisibles. Les ressources existent, mais elles sont parfois méconnues ou insuffisamment soutenues sur les plans financier et organisationnel, comme le souligne le Conseil scientifique de l’éducation nationale (CSEN) dans sa synthèse consacrée au bilinguisme et au plurilinguisme à l’école (2023).

La diversité linguistique facteur d’équilibre social

Dans ce contexte, les travaux de Jean-Claude Beacco, chercheur spécialiste des politiques linguistiques et de l’éducation plurilingue, apportent un éclairage essentiel. Pour lui, la diversité linguistique doit être pensée comme une composante de la diversité culturelle, au même titre que la biodiversité dans le domaine écologique.

Reconnaître les langues des élèves ne vise pas uniquement à améliorer les apprentissages, mais participe plus largement à un équilibre social fondé sur la reconnaissance des différences.

Beacco souligne que l’éducation plurilingue constitue un véritable projet citoyen : elle développe la capacité à comprendre l’altérité, à comparer les points de vue et à dialoguer dans des sociétés marquées par la mobilité et la diversité. En mobilisant les langues comme ressources cognitives et culturelles, l’école ne fragilise pas le français ; elle renforce au contraire la compétence à communiquer, à apprendre et à vivre ensemble. Dans cette perspective, l’éducation plurilingue concerne l’ensemble des élèves, appelés à évoluer dans des sociétés de plus en plus interconnectées.

Repenser l’enseignement : du français « seul » au français en dialogue

Dans différentes écoles, des enseignants mettent en place des pratiques qui invitent les élèves à mobiliser les langues parlées dans leur famille : présentation de mots du quotidien, comptines, récits, recettes ou expressions culturelles. Ces activités, documentées dans de nombreux travaux en didactique des langues, ne relèvent pas de l’anecdotique : elles favorisent la coopération entre élèves et contribuent au développement de compétences interculturelles, tout en renforçant l’engagement dans les apprentissages.

Ces pratiques ont notamment été observées dans des projets d’éveil aux langues menés à l’école primaire, approche didactique développée notamment par le chercheur en linguistique Michel Candelier, qui vise à familiariser les élèves avec la diversité linguistique sans enseigner ces langues. Les enseignants rapportent que la mise en circulation des langues familiales transforme les dynamiques de classe. Comme le résume une professeure de CM2 interrogée dans une étude qualitative :

« Quand un élève m’explique un mot en arabe ou en portugais, c’est tout le groupe qui apprend. Le français devient alors un lieu de partage, pas de hiérarchie. »

Ces témoignages rejoignent les propositions formulées par Jean-Claude Beacco, qui invite à aller plus loin en intégrant les comparaisons entre langues au cœur des apprentissages. Concrètement, il s’agit par exemple de comparer la manière dont différentes langues expriment le pluriel, l’ordre des mots dans la phrase, la formation des temps verbaux ou encore les systèmes d’écriture. Un travail sur les accords en français peut ainsi s’appuyer sur les langues connues des élèves pour mettre en évidence similitudes et différences, et développer une réflexion sur le fonctionnement du langage.

Ces activités renforcent la conscience métalinguistique des élèves et montrent que l’on peut apprendre le français en s’appuyant sur les autres langues. L’éducation plurilingue ne se limite donc pas à l’accueil des élèves allophones : elle concerne l’ensemble des élèves et peut irriguer toutes les disciplines, en développant des compétences d’analyse, de comparaison et de mise à distance, essentielles à la réussite scolaire.


Cet article est publié en partenariat avec la Délégation générale à la langue française et aux langues de France du ministère de la culture.

The Conversation

Sophie Othman ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le plurilinguisme à l’école : une richesse invisible à reconnaître – https://theconversation.com/le-plurilinguisme-a-lecole-une-richesse-invisible-a-reconnaitre-266693

Répression en Iran : pourquoi les forces de sécurité visent les yeux des manifestants

Source: The Conversation – in French – By Firouzeh Nahavandi, Professeure émérite, Université Libre de Bruxelles (ULB)

En Iran, les manifestants, et spécialement les manifestantes, font l’objet d’une répression extrêmement violente, avec cette spécificité que les tirs prennent souvent pour cible leurs yeux. En aveuglant l’« ennemi » qui ose les contester, les autorités inscrivent leur action dans la longue histoire du pays.


Au cours des mobilisations iraniennes de ces dernières années, et plus encore depuis celles du mouvement Femme, Vie, Liberté déclenché en 2022, la fréquence élevée de blessures oculaires infligées aux manifestants interpelle les observateurs. Femmes, jeunes, étudiants, parfois simples passants, perdent un œil – voire la vue – à la suite de tirs de chevrotine ou de projectiles à courte distance. Une pratique des forces de sécurité que l’on observe de nouveau actuellement : l’avocate Shirin Ebadi, prix Nobel de la paix en 2003, a ainsi estimé ce 9 janvier que depuis le début des protestations en ce début d’année, « au moins 400 personnes auraient été hospitalisées à Téhéran pour des blessures aux yeux causées par des tirs ».

Ces violences ne relèvent pas de simples bavures. Elles s’inscrivent dans une logique politique qui trouve un écho dans l’histoire longue du pouvoir en Iran, où viser les yeux signifie symboliquement retirer à la victime toute capacité d’existence politique.

Le regard comme attribut du pouvoir

Dans la culture politique iranienne prémoderne, le regard est indissociable de l’autorité. Voir, c’est savoir ; voir, c’est juger ; voir, c’est gouverner. Cette conception traverse la littérature et l’imaginaire politiques iraniens. À titre d’exemple, dans le Shahnameh (Livre des rois), de Ferdowsi (Xe siècle), la cécité constitue un marqueur narratif de déchéance politique et cosmique : elle signale la perte du farr (gloire divine), principe de légitimation du pouvoir, et opère comme une disqualification symbolique durable de l’exercice de la souveraineté. Être aveuglé, c’est être déchu.

Dans le Shahnameh, l’aveuglement d’Esfandiyar par Rostam constitue une scène fondatrice de l’imaginaire politique iranien : en visant les yeux, le récit associe explicitement la perte de la vue à la disqualification du pouvoir et à la fin de toute prétention souveraine.

Rustam aveugle Esfandiar avec une flèche (gouache opaque et or sur papier), non daté. Cliquer pour zoomer.
San Diego Museum of Art/Bridgeman Images

Historiquement, l’aveuglement a été utilisé comme instrument de neutralisation politique. Il a permis d’écarter un rival – prince ou dignitaire – sans verser le sang, acte considéré comme sacrilège lorsqu’il touchait les élites. Un aveugle n’était pas exécuté : il était rayé de l’ordre politique.

Le chah Abbas Iᵉʳ (au pouvoir de 1587 à sa mort en 1629) fait aveugler plusieurs de ses fils et petits-fils soupçonnés de complot ou susceptibles de contester la succession.

En 1742, Nader Shah ordonne l’aveuglement de son fils et héritier Reza Qoli Mirza, acte emblématique des pratiques de neutralisation politique dans l’Iran prémoderne.

De l’aveuglement rituel à l’aveuglement sécuritaire : pourquoi les forces de sécurité iraniennes visent-elles si souvent les yeux des manifestants ?

La République islamique ne revendique pas l’aveuglement comme châtiment. Mais la répétition massive de blessures oculaires lors des répressions contemporaines révèle une continuité symbolique.

Autrefois rare, ciblé et assumé, l’aveuglement est aujourd’hui diffus, nié par les autorités, produit par des armes dites « non létales » et rarement sanctionné.

La fonction politique demeure pourtant comparable : neutraliser sans tuer, marquer les corps pour dissuader, empêcher toute réémergence de la contestation.

Dans l’Iran contemporain, le regard est devenu une arme politique. Les manifestants filment, documentent, diffusent. Les images circulent, franchissent les frontières et fragilisent le récit officiel. Toucher les yeux, c’est donc empêcher de voir et de faire voir : empêcher de filmer, d’identifier, de témoigner.

La cible n’est pas seulement l’individu, mais la chaîne du regard reliant la rue iranienne à l’opinion publique internationale.

Contrairement à l’aveuglement ancien, réservé aux élites masculines, la violence oculaire actuelle frappe majoritairement des femmes et des jeunes. Le regard féminin, visible, autonome, affranchi du contrôle idéologique, devient politiquement insupportable pour un régime fondé sur la maîtrise du corps et du visible.

Un continuum de violences visibles

La répression actuelle, qui fait suite aux protestations massives déclenchées fin décembre 2025, s’est intensifiée avec une coupure d’Internet à l’échelle nationale, une tentative manifeste d’entraver la visibilité des violences infligées aux manifestants.

Des témoignages médicaux et des reportages indépendants décrivent des hôpitaux débordés par des cas de traumatismes graves – notamment aux yeux – alors que l’usage croissant d’armes à balles réelles contre la foule est documenté dans plusieurs provinces. Ces blessures confirment que le corps, et particulièrement la capacité de voir et de documenter, reste une cible centrale du pouvoir répressif.

Au-delà des chiffres, les récits des victimes féminines racontent une autre dimension de ces pratiques contemporaines. Alors que la société iranienne a vu des femmes à la pointe des mobilisations depuis la mort de Mahsa Jina Amini en 2022 – dont certaines ont été aveuglées intentionnellement lors des manifestations –, ces blessures symbolisent à la fois l’effort du pouvoir pour effacer le regard féminin autonome, source de menace politique, et la résistance incarnée par des femmes blessées mais persistantes, dont les visages mutilés circulent comme des preuves vivantes de répression.

L’histoire ne se limite donc pas à un passé lointain de neutralisation politique : elle imprègne l’expérience corporelle des femmes aujourd’hui, où l’atteinte à l’œil se lit à la fois comme une violence instrumentale et un signe que la lutte politique se joue aussi sur le champ visuel.

Le corps comme dernier champ de souveraineté

La République islamique a rompu avec le sacré monarchique, mais elle a conservé un principe ancien : le corps comme lieu d’inscription du pouvoir. Là où le souverain aveuglait pour protéger une dynastie, l’État sécuritaire mutile pour préserver sa survie.

Cette stratégie produit toutefois un effet paradoxal. Dans l’Iran ancien, l’aveuglement faisait disparaître politiquement. Aujourd’hui, il rend visible la violence du régime. Les visages mutilés circulent, les victimes deviennent des symboles et les yeux perdus témoignent d’une crise profonde de légitimité.

L’histoire ne se répète pas, mais elle survit dans les gestes. En visant les yeux, le pouvoir iranien réactive une grammaire ancienne de domination : empêcher de voir pour empêcher d’exister politiquement.

The Conversation

Firouzeh Nahavandi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Répression en Iran : pourquoi les forces de sécurité visent les yeux des manifestants – https://theconversation.com/repression-en-iran-pourquoi-les-forces-de-securite-visent-les-yeux-des-manifestants-273244

La Terre du Milieu de Tolkien, un lieu imaginaire pour repenser notre rapport à la nature

Source: The Conversation – France (in French) – By Véronique André-Lamat, Professeure de Géographie, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

La Terre du Milieu. Léa Dutemps, Fourni par l’auteur

L’écrivain anglais J. R. R. Tolkien (1892-1973) était un cartographe de l’imaginaire. Dans le Seigneur des anneaux (1954-1955), il invente un monde dans lequel la frontière entre humanité et animalité est floue. Ses cartes de la Terre du Milieu construisent la cohérence spatiale et la densité narrative de la quête de la Communauté de l’anneau. Montagnes, forêts, rivières y constituent tantôt des épreuves spatiales, tantôt des espaces protecteurs ou de refuge. La géographie y structure le récit et façonne la fiction.


Les mondes imaginaires sont performatifs. Ils se nourrissent du réel dans une projection fictionnelle tout en l’interrogeant. Le Seigneur des anneaux n’y fait pas exception, nous invitant à réfléchir à nos liens avec la nature, à reconnaître sa valeur intrinsèque et à dépasser une conception dualiste opposant nature et culture, ne lui accordant qu’une valeur d’usage ou de ressource, à nous engager dans une éthique environnementale.

En suivant la Communauté, métissée, sur les chemins, parfois de traverse, les menant vers le mont Destin, nous sommes confrontés à différentes manières d’habiter et de transformer la nature : utopies rurales, zones industrieuses, refuges écologiques et lieux symboliques où des choix engagent l’avenir du monde. La fiction devient un outil pour questionner le réel, interroger nos pratiques et réfléchir aux enjeux environnementaux contemporains dans une ère désormais anthropocénique.

Le mont Destin.
Léa Dutemps, Fourni par l’auteur

Habiter (avec) le monde : utopies rurales et résistance

La Comté repose sur un système agraire vivrier de polycultures fondé sur de petites exploitations familiales où le tabac réputé n’est que peu exporté. Les Hobbits vivent en autarcie et habitent littéralement une nature jardinée, dans des terriers. Le bocage, les prairies forment un maillage qui limite l’érosion et protège la biodiversité et organisent un territoire où nature et société coexistent harmonieusement. Cet idéal préindustriel s’éteint peu à peu dans le monde occidental moderne où une agriculture intensive et centralisée s’est imposée pour devenir norme sur un territoire remembré.

La Comté.
Léa Dutemps, Fourni par l’auteur

La forêt de Fangorn, elle, représente une nature qui résiste à la manière d’une zone à défendre (ZAD). Les Ents, gestionnaires du peuplement forestier, incarnent des arbres doués de parole, capables de révolte. Ils refusent la domination humaine fermant les sentiers d’accès avant de s’engager dans une guerre contre l’industrialisation menée par Saroumane en Isengard. Le chantier stoppé de l’autoroute A69 témoigne de la façon dont la nature peut parfois aujourd’hui par elle-même poser des limites aux projets d’aménagement voulus par l’humain.

La Lothlórien, enfin, symbolise une écotopie, un espace préservé du temps et des pressions humaines, où nature, société et spiritualité vivent en harmonie. La réserve intégrale de la forêt de la Massane, les forêts « sacrées » d’Afrique de l’Ouest ou celles du nord de la Grèce (massif du Pindes) font écho à cet idéal. Pensées comme des écosystèmes dont les dynamiques naturelles sont respectées et où l’intervention humaine contrôlée se fait discrète, elles permettent d’observer et de suivre les espèces, la régénération spontanée des habitats et leur résilience. Mais à l’image de la Lothlórien, un tel système de gestion reste spatialement rare, fragile. Il nécessite de construire la nature comme bien commun dont l’accès et l’usage sont acceptés par les communautés qui cohabitent avec ces espaces forestiers.

La Lothlórien.
Léa Dutemps, Fourni par l’auteur

Ces trois types de territoires montrent qu’habiter le monde n’est pas simplement occuper, encore moins s’approprier, un espace de nature mais engager un dialogue avec lui, considérer qu’il a une valeur par lui-même, juste parce qu’il existe, et pas uniquement en tant que ressource. Il s’agit alors de cohabiter dans des interactions où chaque existant prend soin de l’autre.

Exploiter une nature ressource : de l’artificialisation à la destruction

La transformation des espaces de nature, comme le montre Tolkien, peut aussi répondre à une logique d’exploitation intensive, la nature offrant des ressources permettant d’asseoir la domination des humains sur la nature comme sur d’autres humains. Il ne s’agit plus d’envisager une cohabitation être humain/nature mais d’asservir la nature par la technique.

Isengard, le territoire de Saroumane au sud des monts Brumeux, contrôlé par la tour d’Orthanc, incarne la transformation radicale du milieu par et pour l’industrie ; une industrie dont la production d’Orques hybrides, sorte de transhumanisme appliqué à la sauvagerie, vise à renforcer le pouvoir de Saroumane et construire son armée pour prendre le contrôle d’autres territoires. La forêt est rasée, les fleuves détournés, le paysage mécanisé, dans l’unique but d’alimenter l’industrie. Les champs d’exploitation des schistes bitumineux en Amérique du Nord montrent à quel point l’exploitation de la nature peut détruire des paysages, polluer une nature qui devient impropre et dont les fonctions et services écosystémiques sont détruits).

La tour d’Orthanc.
Léa Dutemps, Fourni par l’auteur

La Moria, ancien royaume florissant du peuple Nain, est l’exemple de l’issue létale de la surexploitation d’une ressource naturelle. Si le mithril, minerai rare de très grande valeur a construit la puissance du royaume Nain, son exploitation sans cesse plus intense, vidant les profondeurs de la terre, va conduire à l’effondrement de la civilisation et à l’abandon de la Moria. Ce territoire minier en déshérence fait écho aux paysages des régions du Donbass par exemple, qui conservent aujourd’hui encore les traces visibles de décennies d’extraction charbonnière : galeries effondrées, sols instables et villes partiellement abandonnées.

Lieux de rupture et enjeux planétaires

On trouve enfin chez Tolkien une mise en scène d’espaces qui représentent des lieux de bascule pour l’intrigue et l’avenir du monde, en l’occurrence la Terre du Milieu.

Le « bourg-pont » de Bree, zone frontière matérialisée par une large rivière, marque la limite entre l’univers encore protégé, presque fermé, de la Comté et les territoires marchands de l’est, ouverts et instables. Mais Bree est aussi un carrefour dynamique, lieu d’échanges où circulent et se rencontrent des personnes, des biens et des récits. Un carrefour et une frontière où toutefois la tension et la surveillance de toutes les mobilités sont fortes.

La Moria.
Léa Dutemps, Fourni par l’auteur

Lieu de transition, symbolisant à la fois ouverture et fermeture territoriales, Bree est un point de bascule dans le récit où convergent et se confrontent des personnages clés de l’intrigue (les Hobbits, Aragorn, les cavaliers noirs de Sauron), les figures du Bien et du Mal autour desquelles vont se jouer l’avenir de la Terre du Milieu. Comme Bree, Calais est un point de friction entre un espace fermé (les frontières britanniques) et un espace ouvert où s’entremêlent société locale, logiques nationales et transnationales, mais où les circulations sont de plus en plus contrôlées.

Enfin, la montagne du Destin, volcan actif, incarne le lieu de rupture ultime, celui où le choix d’un individu, garder l’anneau pour lui seul dans un désir de pouvoir total ou accepter de le détruire, a des conséquences majeures pour toute la Terre du Milieu. Certains espaces jouent un rôle similaire sur notre terre. La fonte du permafrost sibérien ou de l’inlandsis antarctique pourrait libérer d’immenses quantités de carbone pour l’un, d’eau douce pour l’autre, accélérant le dérèglement climatique et la submersion de terres habitées.

Ces lieux où des actions localisées peuvent déclencher des effets systémiques globaux, au-delà de tout contrôle, concentrent ainsi des enjeux critiques, écologiques, géopolitiques ou symboliques.

La fiction constitue un puissant vecteur de réflexion quant à notre responsabilité collective dans la gestion de la nature, quant à nos choix éthiques et politiques dans la manière d’habiter la Terre en tant que bien commun et ainsi éviter d’atteindre un point de bascule qui sera celui d’un non-retour.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. La Terre du Milieu de Tolkien, un lieu imaginaire pour repenser notre rapport à la nature – https://theconversation.com/la-terre-du-milieu-de-tolkien-un-lieu-imaginaire-pour-repenser-notre-rapport-a-la-nature-272085