De la Perse antique à la République islamique : le sport au cœur de la civilisation iranienne

Source: The Conversation – in French – By Caroline Azad, Docteure en Sciences politiques, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Athlètes persans dans un _zurkhaneh_ (gymnase traditionnel iranien).
Illustration issue de Gaspard Drouville, « Voyage en Perse fait en 1812 et 1813 », Librairie nationale et étrangère, Paris 1825. MAE, Bibliothèque, 31 A 13

De la Perse antique aux massacres de janvier 2026, l’histoire du sport incarne des univers symboliques qui façonnent depuis des millénaires la civilisation iranienne, où les valeurs de bravoure et de courage sont traditionnellement érigées en idéaux d’humanité.


« La connaissance du sport est la clé de la connaissance d’une société. » Cette thèse formulée par les sociologues Norbert Elias et Éric Dunning dans leur ouvrage de référence « Sport et civilisation : la violence maîtrisée » semble prendre une résonance particulière dans le cas de l’Iran.

Partir à la découverte de l’histoire du sport en Iran revient à s’immerger dans celle du pays. Cette plongée vertigineuse permet de saisir la diversité des expériences sociales et de comprendre les rapports de pouvoir et de domination qui traversent la société et structurent ses systèmes de gouvernance. Elle invite aussi à explorer les imaginaires collectifs et les univers symboliques enracinés depuis plusieurs millénaires et qui façonnent encore aujourd’hui la singularité de la culture iranienne.

L’idéal chevaleresque

Dans la Perse antique, l’éducation du corps occupe une place centrale dans l’organisation sociale et se trouve indissociablement liée à la dimension spirituelle de l’existence, alors largement structurée par les valeurs du zoroastrisme.

Si de nombreux récits se sont perdus au fil des guerres, des conquêtes et des traditions orales, le plus ancien qui nous soit parvenu remonte au cinquième siècle avant notre ère. Dans son « enquête » qui relate les guerres médiques opposant les Grecs aux Perses de l’empire achéménide, l’historien hellénique Hérodote (vers 484-425) écrit à propos de certaines traditions athlétiques des Perses, à l’instar de la domestication du cheval, que « leurs enfants, de cinq ans jusqu’à vingt ans, apprennent trois choses : monter à cheval, tirer à l’arc et dire la vérité ».

Plus de 1 400 ans après ce récit, une œuvre fondatrice immortalise la figure du chevalier – et à travers elle un idéal d’humanité. Il s’agit du Shânâmeh du poète Ferdowsi (vers 940-1020). Ce « Livre des rois », rédigé à l’époque de la domination arabe et musulmane en territoire perse, n’est pas seulement une composition d’un genre unique dans la littérature mondiale par la richesse et l’étendue de son récit. Il constitue la matrice mythologique et historique de la culture iranienne.

« Des Élamites à l’islam | De la Perse à l’Iran : 3 000 ans de civilisations (1/3) », Arte, 19 janvier 2026. Le Shânâmeh est longuement évoqué à partir de 5’20.

Composé en persan au début du XIe siècle, cet ouvrage relate une fresque inspirée de faits historiques allant de la création du monde et de l’émergence de la civilisation iranienne préislamique jusqu’à la conquête arabe au milieu du VIIe siècle. À travers un corpus de plusieurs milliers de manuscrits, Ferdowsi met en scène une succession de héros et d’héroïnes dont les exploits militaires, la force physique, les vertus morales et le code de l’honneur ont forgé la mémoire et le patrimoine culturel iraniens. Ces hommes et ces femmes ne sont pas uniquement des combattants : ils sont avant tout porteurs d’une conception exigeante de la morale et de l’éthique, fondée sur les notions de courage, de bravoure, de simplicité, de contrôle des passions, de dépassement des apparences, de l’abandon de l’orgueil ou encore de la connaissance de soi. Ce système de valeurs spirituelles a comme principal dessein l’amélioration de l’être et de la vie.

La lutte, au-delà du sport

Gholam Reza Takhti s’exerçant avec des poids traditionnels dans un zurkhâneh.
pahlavani.com

Si la guerrière Gordafarid figure parmi les héroïnes de premier plan, l’un des grands héros de cette épopée légendaire est Rostam, symbole par excellence du javânmard, chevalier guidé par un code d’honneur et une bravoure inébranlables. Doté du titre militaire de jahân·e pahlavân (soit le pahlavân du monde, qui fait référence à cet idéal d’humanité mêlant prouesses athlétiques et qualités morales), Rostam allait parfois jusqu’à sceller l’issue d’un combat à mains nues, afin de ne pas tirer avantage des faiblesses de son adversaire et d’obtenir la victoire à armes égales.

Cette aptitude à ne pas exploiter les incapacités ou les blessures de leurs concurrents fera d’ailleurs la renommée et la légende des plus grands lutteurs iraniens contemporains, à l’exemple de Gholam Reza Takhti (1930-1968), premier champion olympique iranien de lutte libre. Lors d’un combat contre le Soviétique Alexandre Medved, il refusa de s’en prendre au genou blessé de ce dernier, un geste qui lui coûta la victoire mais consacra durablement sa réputation d’homme d’honneur.

Le métier de lutteur professionnel, tel qu’il est décrit dans les textes du monde musulman aux XIIIe et XVe siècles, fut associé à la pensée mystico-religieuse du soufisme qui prédominait dans les cours royales des sultans du Moyen-Âge. Ainsi, les souverains safavides (1501-1736), issus de cet ordre mystique qu’ils entendaient renforcer, favoriseront l’essor de la lutte en tant qu’art véritable, associé à la méditation, à la contemplation et aux vertus spirituelles les plus gratifiantes.

De l’Afrique du Nord à l’Asie centrale, des Balkans jusqu’aux confins de l’Inde, les lutteurs vont former des confréries régies par un officiel de la cour et s’entraîner dans des gymnases traditionnels appelés zurkhâneh (littéralement, maisons de la force). Bien que leur origine reste difficile à retracer, leur existence remonterait à l’empire achéménide où leur fonction principale était d’assurer la consolidation des réseaux militaires, et plus tard la résistance de ces derniers face aux multiples incursions ennemies. Dans la littérature française, l’existence de ces gymnases n’est attestée qu’à partir du XVIIe siècle dans deux récits de voyages : Estat de la Perse en 1660 du père Raphaël du Mans, de son vrai nom Jacques Duterte, traducteur auprès des rois safavides et moine capucin responsable d’un couvent à Ispahan de 1647 à sa mort en 1669 ; et celui du chevalier Jean Chardin (1643-1713), explorateur et auteur du Journal de voyage du chevalier Chardin en Perse et aux Indes orientales.

Le retour en grâce des femmes

Si la littérature reste très avare sur le rôle des femmes dans l’histoire du sport de manière générale, les combats qu’elles mènent aujourd’hui interrogent sur l’existence d’une possible continuité avec des expériences passées. Depuis l’instauration de la République islamique en 1979, les caractéristiques de la lutte ont été remaniées selon des critères issus de la doctrine politique chiite. Celle-ci établit une réglementation inégale entre les hommes et les femmes et conditionne l’accès des Iraniennes au sport à l’imposition d’un code vestimentaire strict. Si elles en demeurent encore exclues, les Iraniennes pratiquent la lutte dans des espaces privés, sans cesser de réclamer l’ouverture des gymnases ni d’imposer leur présence dans un héritage culturel réinterprété à l’aune de considérations idéologiques.

« Iran : le sport, outil d’émancipation des femmes », France 24, 24 janvier 2017.

En Iran, le corps féminin actif, visible et compétitif, cristallise les tensions au sein du système de gouvernance, qu’il soit d’ordre clérical ou politique, entre ceux qui cherchent à restreindre les femmes dans un rôle et un statut circonscrits, et d’autres qui ambitionnent de faire du sport un domaine de légitimation (géo) politique et idéologique. Néanmoins, les athlètes iraniennes ont réussi, avec plus ou moins de succès selon les circonstances et les époques, à jouer un rôle actif dans le développement et l’identité de leur discipline.

Par leurs trajectoires individuelles, leurs prises de parole publiques et, surtout, leur persévérance face aux nombreuses contraintes et tentatives de découragement qui leur sont imposées, elles ont fait du sport, souvent au péril de leur vie ou de leur carrière, un véritable territoire de résistance, de désobéissance et de contestation sociale et politique.

La bravoure en héritage

Tous les mouvements de révolte qui ont jalonné l’histoire récente de l’Iran ont impliqué des athlètes. Aujourd’hui encore, à la suite de l’effroyable bain de sang qui s’est abattu sur un nombre incalculable de civils innocents, des défections en série ont lieu dans le monde du sport. Le célèbre attaquant Mehdi Ghayedi fut le premier sportif à annoncer, sur les réseaux, son retrait de l’équipe nationale de football. Il fut suivi par les joueuses Zahra Alizadeh et Kosar Kamali qui prirent à leur tour la décision de quitter le football. La violence inouïe exercée durant quarante-sept ans au nom du pouvoir et de l’idéologie aura brisé la vie de nombreux sportifs et sportives issus de toutes les disciplines.

Alors, qui mieux que cette jeune génération pour s’ériger en digne héritière des valeurs de bravoure et de courage qui irriguent, dans toute sa diversité, la civilisation iranienne ? Une génération qui incarne, au-delà d’elle-même, les aspirations et les indignations d’une population iranienne que rien, pas même la mort, ne semble pourvoir détourner de sa détermination à prendre la place qui lui revient dans l’avenir de son pays.

The Conversation

Caroline Azad ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. De la Perse antique à la République islamique : le sport au cœur de la civilisation iranienne – https://theconversation.com/de-la-perse-antique-a-la-republique-islamique-le-sport-au-coeur-de-la-civilisation-iranienne-277841

Démissions de maires et conseillers municipaux : des tensions enracinées dans une longue histoire

Source: The Conversation – France in French (3) – By Gaëlle Charcosset, Historienne, chercheuse associée au Laboratoire d’études rurales (LER), Université Lumière Lyon 2

*Grand banquet des maires de France* (v. 1900), par Raoul&nbsp;Arus (1848-1921), à l’occasion du 108<sup>e</sup>&nbsp;anniversaire de la proclamation de la République, le 21&nbsp;septembre 1792. Série «&nbsp;La France après la Commune&nbsp;». L’Art industriel Éditeur/Wikimedia Commons

Si les démissions de maires et de conseillers municipaux sont aujourd’hui sous les feux de l’actualité, elles résultent souvent de dissensions dans la gouvernance des communes qui prennent leur source dans l’histoire. Pour les comprendre, il faut revenir sur la manière dont les relations entre maires et conseillers municipaux se sont construites au XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ siècle. Une recherche dans la région du Beaujolais éclaire cette incomplète démocratisation de l’institution municipale et la variété des modes de gouvernement.


À l’été 2025, une enquête réalisée par Martial Foucault pour l’Association des maires de France révèle une hausse des démissions de maire durant le mandat en cours. Dans 31 % des cas, ce sont les dissensions avec le conseil municipal qui en sont la cause.

De même, la presse locale se fait souvent l’écho de démissions de conseillers municipaux, seuls ou en bloc, dénonçant l’« incapacité à échanger et le fait qu’il le [maire] décidait de tout » (Chanceaux-sur-Choisille, Indre-et-Loire), un dialogue « rompu » et des décisions « prises sans concertation préalable » (Palazinges, Corrèze), ou encore « le manque de communication, de considération pour les élus et le pouvoir de décision accaparé par des collaborateurs non élus » (Briançon, Hautes-Alpes).

Si leur hausse est récente, les démissions ainsi motivées sont anciennes et paraissent trouver leur source dans la manière même dont les deux institutions municipales, maire et conseil municipal, ont été conçues en interrelation au XIXe siècle.

Ainsi, à partir de la région du Beaujolais entre 1800 et 1940, il est possible de mettre en évidence que, si une progressive démocratisation accentue le rôle des conseillers municipaux, elle reste incomplète. Localement, pour ne pas dire communalement, des modes de gouvernement spécifiques ont défini les prérogatives effectives de chacun.

Une lente démocratisation de l’institution municipale

Si les fonctions municipales se généralisent durant la Révolution, c’est à partir du Consulat qu’elles se stabilisent et prennent la forme actuelle d’un maire et d’un conseil municipal. Dans un premier temps, le conseil municipal a un rôle très restreint. Constitué d’édiles nommés et renouvelés par moitié tous les dix ans, il est peu dynamique, touché par des démissions, des départs ou des décès, tandis que la figure du maire se construit comme agent de l’État, officier de l’état civil et représentant de la commune.

Avec l’introduction du principe électif, censitaire (1831) puis « universel » masculin à partir de 1848, un renouvellement plus fréquent et un élargissement de ses prérogatives (loi de 1837), le conseil municipal se consolide. Cela invite l’administration, qui procède encore à la nomination du maire et de l’adjoint, à ajuster ses choix. Ainsi, sous la monarchie de Juillet (1831-1848), les préfets doivent régulièrement tenir compte des forces en présence. Dans le département du Rhône, ils font alors le choix d’un maire dans le groupe ou « parti » qui paraît majoritaire et d’un adjoint parmi ses adversaires.

Sous le Second Empire, le magistrat et son adjoint peuvent être choisis en dehors et avant même les élections municipales ; cependant, devant les conflits et les critiques de l’autorité, les préfets renoncent dans les années 1860 à un choix hors conseil, si bien qu’ils peuvent concéder la présidence des assemblées municipales à des républicains.

Après six ans d’alternance entre élection du maire par le conseil municipal et nomination par l’administration, le principe électif est définitivement adopté (1876 ; 1882 pour les chefs-lieux de canton). La « charte » de 1884 conforte sur le plan législatif le fonctionnement démocratique de l’institution municipale, confirmant notamment la publicité des délibérations et permettant la permanence des commissions.

Une démocratisation incomplète

Cependant, sur le plan social, la démocratisation reste très relative. L’administration du début du XIXᵉ siècle a choisi pour maires des hommes bénéficiant d’une certaine aisance, le justifiant par l’instruction nécessaire et la capacité à consacrer du temps pour une fonction non rémunérée. En réalité, elle a aussi fait preuve de pragmatisme en recourant à des « notables », souvent grands propriétaires fonciers qui, par leur assise sociale et économique, exercent une autorité, un contrôle sur la société villageoise et qui, évincés, pourraient s’opposer à la municipalité nommée.

En dehors de ces notables, le recrutement au sein des élites villageoises est la règle conduisant à une surreprésentation des grands exploitants agricoles, des professions libérales et des artisans et commerçants. Le choix des électeurs pour leurs conseillers municipaux est par la suite similaire et se maintient sur la longue durée.

Valentin, père et maire de sa commune (1837)
Valentin père et maire de sa commune (1837).
Nicolas-Toussaint Charlet (1792-1845), dessinateur, peintre et lithographe/Wikimédia.

Sous la IIIe République, la compétition électorale paraît se réduire davantage autour de « familles éligibles », se caractérisant par leur enracinement, leur patrimoine et leur place dans la mémoire collective locale, ce que les ethnologues, sociologues et politistes ont analysé jusqu’au début du XXIᵉ siècle.

Dans les villages du Beaujolais, les compétitions électorales paraissent se jouer en moyenne entre une trentaine d’hommes et à peine une vingtaine pourrait espérer le succès de leur candidature (pour dix à douze élus). Au début du XXᵉ siècle, le recours au second tour se raréfie tant en nombre de places qu’il reste à pourvoir que de communes où il est nécessaire. Avant la Seconde Guerre mondiale, seuls les renouvellements de 1925 et de 1935 paraissent un peu plus disputés.

Des modes de gouvernement municipaux, de l’exercice solitaire à la collégialité

Derrière cette tendance générale, ce sont des modes de gouvernement différents que les registres des délibérations municipales permettent de mettre au jour. En comparant les conseils municipaux de deux communes distantes d’à peine 20 km, ce sont deux fonctionnements radicalement différents qui émergent et qui se perpétuent pendant un siècle et demi.

À Odenas, le maire, qu’il s’agisse du châtelain légitimiste dans les années 1820 ou de l’avocat radical-socialiste un siècle plus tard, exerce de manière solitaire, le conseil municipal paraissant se limiter à enregistrer ses décisions. Aucun conflit ou désaccord ne transparaît dans les délibérations, les commissions permanentes impulsées par le préfet au début du XXᵉ siècle sont vite abandonnées. L’adjoint et le secrétaire de mairie sont les relais quotidiens du maire.

À Chamelet, c’est la collégialité qui s’impose : le maire est souvent « autorisé », « prié », « invité » à agir en fonction des délibérations prises, la vérification de ses comptes confiée à des édiles dont la fortune et la position sociale garantissent leur indépendance à son égard, la direction des travaux sur les chemins vicinaux exercée par les édiles alors qu’en théorie, elle lui revient. Les délibérations, plus fréquentes, sont marquées par de nombreux échanges que l’on prend soin de transcrire, de propositions faites par les uns, de votes à main levée ou à bulletin secret selon les circonstances ; les commissions y sont précoces, structurées et engagent tous les conseillers en fonction de leurs compétences.

Si les rapports de force sociaux ne sont pas totalement étrangers à ces deux modes de gouvernement, ils ne s’y réduisent pas, mettant en évidence la construction de savoir-faire administratifs et délibératifs, d’habitudes – et la compétition en cercle fermé y contribue pleinement – qui n’empêchent ni les évolutions ni des oscillations d’un mode à l’autre, plus marquées dans d’autres communes, provoquant parfois des crises et des démissions. Ces différences d’une commune à l’autre discutent aussi de la plus ou moins grande démocratisation de l’institution municipale qui s’est opérée.

Les secrétaires de mairie interrogés au début des années 2000 pouvaient témoigner, quand ils exerçaient dans plusieurs communes, de ces modes de gouvernement différents qui se maintenaient.

The Conversation

Gaëlle Charcosset ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Démissions de maires et conseillers municipaux : des tensions enracinées dans une longue histoire – https://theconversation.com/demissions-de-maires-et-conseillers-municipaux-des-tensions-enracinees-dans-une-longue-histoire-274791

Tunisie : les médecins pratiquent une discrimination subtile envers les patients les plus pauvres , selon une enquête

Source: The Conversation – in French – By Timothy Powell-Jackson, Professor of Health Economics, Global Health Economics Centre, London School of Hygiene & Tropical Medicine

Les personnes ayant des revenus plus faibles et un niveau d’éducation moins élevé tombent plus souvent malades. Elles ont un aussi un accès plus difficile aux soins et vivent moins longtemps. C’est l’une des conclusions les plus constantes des recherches menées dans le domaine de la santé à travers le monde.

Mais les médecins eux-mêmes amplifient-ils ces inégalités ?

En tant qu’économistes de la santé intéressés par le comportement des prestataires de soins, nous avons cherché à explorer un facteur peu étudié des inégalités en matière de santé en Tunisie : la question de savoir si les médecins traitent différement les patients selon leur origine selon le milieu socio-économique lors d’une consultation.

Nous avons choisi la Tunisie car c’est un pays à revenu intermédiaire où les inégalités socio-économiques et sanitaires s’accentuent. Jusqu’à récemment, il existait peu de preuves solides de discrimination de la part des prestataires de soins de santé dans les pays à revenu faible et intermédiaire, où les inégalités en matière de santé sont souvent plus importantes et les systèmes de santé plus sollicités que dans les pays plus riches.

Nous avons conçu une expérience d’audit dans le pays, en envoyant des patients standardisés (des travailleurs de terrain formés pour se faire passer pour des patients anonymes) présentant des symptômes identiques à des médecins généralistes publics et privés.

Nous avons varié l’attitude et l’apparence des patients afin qu’ils semblent « pauvres » ou « issus de la classe moyenne ». Les profils des patients ont été élaborés à partir de recherches qualitatives antérieures afin de refléter la manière dont les médecins perçoivent généralement les différences socio-économiques. Le problème médical étant identique à chaque consultation, toute différence dans le comportement des médecins pouvait être attribuée à leur perception du milieu socio-économique du patient.

Nous n’avons trouvé aucune preuve que les médecins traitaient les patients différemment. Les diagnostics et les décisions thérapeutiques étaient similaires pour tous les profils sociaux. Mais notre étude a révélé une forme plus subtile d’inégalité : si les patients les plus pauvres recevaient un traitement médical similaire à celui des patients plus aisés, ils étaient moins susceptibles :

  • d’obtenir des explications sur leur maladie et les raisons du traitement proposé

  • d’obtenir des conseils médicaux corrects sur les recommandations futures.

Nous avons conclu qu’en communiquant moins efficacement avec les patients les plus pauvres, les médecins pouvaient contribuer indirectement aux inégalités en matière de santé.

Les inégalités en matière de santé ne s’arrêtent pas à la porte de la clinique

Des recherche menées dans des pays à revenu élevé ont montré que les jugements des médecins peuvent parfois être influencés (souvent inconsciemment) par le milieu social du patient.

Cela influe sur le temps que les médecins consacrent à expliquer un diagnostic, sur le sérieux avec lequel ils prennent les préoccupations du patient et sur la clarté avec laquelle ils communiquent les étapes suivantes.

Pour explorer cette question, nous avons mené une expérience sur le terrain auprès de 130 médecins généralistes en Tunisie. Deux patients standardisés ont rendu visite à chaque médecin. Ils ont tous suivi le même scénario soigneusement élaboré et ont présenté le même problème médical : les symptômes d’une bronchite aiguë, une affection courante qui ne nécessite généralement pas d’antibiotiques.

La seule différence résidait dans la manière dont les patients acteurs se présentaient socialement.

Certains patients semblaient plus pauvres, s’exprimaient avec hésitation et portaient des vêtements bon marché. D’autres semblaient appartenir à la classe moyenne, communiquaient avec plus d’assurance et portaient des vêtements plus élégants.

Ce que nous avons découvert

Les résultats étaient mitigés et révélateurs.

Tout d’abord, rien n’indiquait que les médecins dispensaient des soins de moins bonne qualité aux patients plus pauvres. Les diagnostics et les décisions thérapeutiques étaient similaires quel que soit le profil social. Cela est rassurant et suggère que les médecins ne dispensaient pas délibérément des soins de moindre qualité aux patients qu’ils percevaient comme plus pauvres.

Cependant, la qualité globale des soins était faible pour tout le monde. Seul un patient sur trois environ était pris en charge selon les meilleures pratiques. Plus de 90 % ont reçu des traitements inutiles, le plus souvent des antibiotiques ou des stéroïdes.

Deuxièmement, les patients les plus pauvres étaient moins susceptibles de devoir payer leurs médicaments. Les médecins leur donnaient souvent des échantillons gratuits, généralement fournis par les laboratoires pharmaceutiques. Bien que cela puisse sembler généreux, la plupart de ces médicaments étaient inutiles. Les médicaments gratuits n’améliorent pas la santé s’ils n’auraient pas dû être prescrits en premier lieu.

La différence la plus frappante est apparue ailleurs.

L’inégalité cachée : la communication

Les patients les plus pauvres étaient moins susceptibles de recevoir une explication claire de leur état de santé. Ils recevaient moins d’informations sur les raisons pour lesquelles un médicament leur était prescrit. Ils étaient moins susceptibles de recevoir des conseils sur ce qu’il fallait faire si leurs symptômes s’aggravaient ou quand revenir pour un suivi. Ces écarts étaient plus prononcés dans les cliniques privées. Il se peut que les médecins y adaptent leur communication aux patients ayant une plus grande capacité de paiement, qui sont plus susceptibles de revenir.

Seule une recherche minutieusement conçue permet de mettre en évidence ces inégalités en matière de communication. Cette forme d’inégalité est « cachée » car elle est moins visible que les différences de diagnostic ou de traitement : elle apparaît rarement dans les dossiers médicaux, lorsqu’ils existent, et a été beaucoup moins documentée que d’autres inégalités dans les soins de santé.

Une bonne communication n’est pas simplement une question de courtoisie, c’est un élément important des soins. Comprendre une maladie aide les patients à suivre leur traitement, à éviter des inquiétudes inutiles et à savoir quand demander de l’aide. Lorsque les explications font défaut, les patients sont amenés à deviner, à mal comprendre ou à retarder les soins.

Au fil du temps, ces petites différences peuvent s’accumuler. Les patients qui quittent systématiquement les consultations avec moins d’informations peuvent avoir du mal à gérer leur santé, même si la décision médicale initiale était correcte.

Pourquoi ces résultats sont-ils importants ?

Notre étude ne suggère pas que les médecins tunisiens discriminent intentionnellement les patients les plus pauvres dans leurs décisions cliniques. Mais les différences dans la qualité de la communication et des conseils peuvent néanmoins renforcer les inégalités.

Une ordonnance sans explication n’est pas la même chose qu’un traitement qui permet aux patients de comprendre et de gérer leur état de santé.

Ces résultats soulignent également l’urgence de lutter contre les prescriptions inappropriées. L’utilisation généralisée d’antibiotiques inutiles observée dans cette étude reflète les tendances observées dans des pays tels que l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud.
Cela contribue à la résistance aux médicaments, à l’augmentation des coûts et à des effets secondaires évitables : des problèmes qui touchent tout le monde, mais qui frappent souvent plus durement les populations les plus pauvres.

Perspectives d’amélioration

Alors que la Tunisie réforme l’enseignement médical et les pratiques du système de santé, il existe une opportunité évidente de placer la communication avec les patients au centre des soins. Cependant, les implications dépassent le cadre de la Tunisie. Dans une grande partie de l’Afrique, les systèmes de santé fonctionnent avec d’énormes contraintes de capacité, des consultations courtes, des charges de travail variables et de profondes fractures sociales. Ces conditions peuvent influencer les rendez-vous médicaux et creuser les écarts de communication.

Renforcer la capacité des médecins à expliquer, écouter et s’adapter aux patients issus de milieux sociaux différents pourrait contribuer à réduire ces inégalités cachées.

Encourager des explications plus claires, de meilleurs conseils sur le suivi et une plus grande sensibilisation aux préjugés inconscients sont des changements relativement peu coûteux qui peuvent avoir un rendement élevé.

La continuité des soins, qui consiste à faire en sorte que les patients consultent régulièrement le même médecin, peut réduire davantage le recours à des jugements sociaux hâtifs dans la prise de décision clinique.

Cet article est basé sur les recherches doctorales du Dr Rym Ghouma. Elle a dirigé la conceptualisation de l’étude, le travail sur le terrain, l’analyse des données et la rédaction de l’article universitaire. Elle est actuellement consultante en économie de la santé pour la Direction de la santé de l’OCDE.

The Conversation

Timothy Powell-Jackson bénéficie d’un financement du Medical Research Council (Royaume-Uni) et du National Institute for Health and Care Research (Royaume-Uni).

Mylene Lagarde reçoit un financement du Medical Research Council (Royaume-Uni).

– ref. Tunisie : les médecins pratiquent une discrimination subtile envers les patients les plus pauvres , selon une enquête – https://theconversation.com/tunisie-les-medecins-pratiquent-une-discrimination-subtile-envers-les-patients-les-plus-pauvres-selon-une-enquete-277556

Boncana Maïga était le maestro malien de la salsa africaine : comment il a façonné la musique dansante

Source: The Conversation – in French – By Lucy Durán, Professor emeritus of music, SOAS, University of London

Le décès du célèbre flûtiste, compositeur et arrangeur malien Boncana Maïga à l’âge de 77 ans marque la fin d’une époque dans la musique de l’Afrique de l’Ouest.

C’était un interprète et un chef d’orchestre charismatique, doté d’un talent musical inné et d’une oreille fine. Son histoire est unique et n’aurait pu se produire qu’à cette époque, grâce à sa personnalité et à sa formation musicale, à Cuba.

En tant que musicienne, productrice et chercheure spécialisée dans la musique malienne et cubaine, j’ai suivi la carrière de Boncana Maïga pendant de nombreuses années. J’ai travaillé avec de nombreux groupes de danse cubains et j’ai produit de nombreux albums primés de musiciens maliens.

Maïga ne s’est jamais particulièrement intéressé aux instruments traditionnels de son pays natal. Sa véritable passion était plutôt la composition et l’arrangement pour les orchestres de danse. Ce talent allait avoir un impact majeur sur la musique populaire du Mali à l’ère post-indépendance.

Salsa africaine

Maïga restera sans doute dans les mémoires comme le producteur musical des nombreux albums Africando (1992-2013) qui fusionnaient la musique de danse latine avec les voix d’Afrique de l’Ouest. La musique afro-cubaine était populaire depuis longtemps et il y a ajouté un style unique de « salsa africaine », une musique entraînante appréciée sur les pistes de danse du monde entier.

On peut toutefois affirmer que le groupe qu’il a formé à Cuba dans les années 1960, Las Maravillas de Mali (Les Merveilles du Mali), avec des musiciens maliens, est son héritage le plus important et le plus durable, bien que le moins documenté.

L’album Las Maravillas de Mali, enregistré à Cuba en 1965, est un joyau de son époque, qui met en valeur les premières compositions et la musicalité de Maïga. Le groupe comprend des voix masculines, des flûtes, des violons, un piano et des percussions, avec des chansons en espagnol, en français et dans les langues maliennes.

Toutes les principales formes de danse cubaines y sont présentes : boléro, danzón, son montuno, chachacha, guaracha. Le groupe maîtrisait parfaitement le style charanga (flûtes et violons), même s’il était à Cuba depuis moins d’un an. Il est clair que Boncana Maïga avait un talent exceptionnel en tant que leader du groupe et flûtiste.

Qui était Boncana Maïga ?

Le Mali est bien connu pour ses musiciens traditionnels virtuoses (Ali Farka Touré, Toumani Diabaté, Oumou Sangaré et bien d’autres). Maïga, en revanche, est venu à la musique avec une perspective très différente.

Il était un Songhaï, né et élevé à Gao, dans le nord-est du Mali (aujourd’hui zone interdite en raison de l’insurrection djihadiste). Selon la plupart des sources, il serait né en 1949, mais il est possible qu’il soit né en 1947, voire plus tôt. À l’époque, il était courant au Mali de délivrer des certificats de naissance qui modifiaient l’année de naissance réelle, afin de rajeunir ou de vieillir la personne. Une photo de Maïga jouant de la flûte à Cuba en 1965 suggère qu’il avait au moins 18 ans à l’époque, et non 16 comme cela aurait été le cas s’il était né en 1949.

Ayant grandi dans une ville isolée, Maïga, qui n’avait aucune formation musicale, a appris seul à jouer du saxophone, un instrument moderne dont on entendait peu parler à l’époque dans la région.

En 1959, un an avant l’indépendance du Mali, il a formé un groupe appelé Negro Band de Gao, qui a attiré l’attention du premier président du Mali, Modibo Keita, un leader visionnaire avec un programme socialiste.

Keita a reconnu le potentiel du talent musical du Mali pour cultiver une image internationale pour le pays nouvellement formé. Cuba offrait une excellente formation musicale, et Keita avait noué de bonnes relations avec Fidel Castro.

Keita a donc sélectionné dix jeunes musiciens maliens talentueux pour étudier la musique à Cuba, au Conservatoire Alejandro García Caturla de La Havane, en leur accordant des bourses. L’un d’entre eux était Boncana Maïga.

Ils sont partis à l’aventure dans un monde complètement différent. Ils sont arrivés en 1964 et sont restés huit ou neuf ans. Cette aventure allait avoir un impact durable sur le développement de la musique populaire ouest-africaine et sur la carrière de Maïga.

Cuba

Le flûtiste Dramane Coulibaly était l’un des musiciens maliens qui ont appris à lire et à écrire la musique à Cuba et, comme Maïga, à jouer de la flûte.

J’ai rencontré Coulibaly au Mali et j’ai travaillé avec lui. Nous avons eu de nombreuses conversations sur Cuba, en espagnol, qu’il parlait encore couramment. Il m’a dit que La Havane était un lieu d’apprentissage très intense et que la formation y était rigoureuse.

Trois des étudiants maliens ont abandonné leurs études et sont rapidement rentrés chez eux, mais les sept autres (dont Coulibaly) sont restés et ont formé un groupe, Las Maravillas de Mali, avec Maïga comme arrangeur et chef d’orchestre. Certains membres du groupe se sont installés à La Havane, se sont mariés avec des Cubaines et ont eu des enfants là-bas.

De retour au Mali

Au début des années 1970, sous la présidence de Moussa Traoré – qui avait pris le pouvoir lors d’un coup d’État en 1968 –, le groupe a été rappelé au Mali.

Coulibaly a déclaré que cela avait été traumatisant. En 2001, j’ai enregistré certaines de nos conversations dans le cadre de mes recherches en cours. Il m’a dit

Nous nous étions habitués à la décontraction cubaine, aux amitiés chaleureuses, aux nombreuses occasions de se produire, à l’éducation gratuite, au système de santé gratuit. J’ai quitté l’île à contrecœur, pensant que j’y reviendrais bientôt. Cela ne s’est pas produit. Je n’ai jamais revu ma femme cubaine et j’ai dû lutter pour joindre les deux bouts à Bamako.

À Bamako, Maïga a commencé à se faire un nom en tant que chef d’orchestre. Certains membres des Maravillas de Mali se sont regroupés pour former Le National Badema (La Famille nationale), emblématique du nouveau régime.

Avec son flair caractéristique, Maïga fit venir de son village le jeune chanteur griot talentueux Kassemady Diabaté pour rejoindre le groupe. Il comprenait la nécessité de placer des chanteurs traditionnels au premier plan de ses groupes, afin de donner à la musique une saveur locale.




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Cependant, Maïga ne devait pas rester longtemps au Mali. Il n’y avait pas assez d’opportunités pour son type de travail orchestral. Il ne s’intéressait qu’aux orchestres modernes et aux groupes de danse, et les musiciens traditionnels ne savaient pas lire la musique et n’avaient pas la formation nécessaire pour jouer des styles afro-cubains.

En Côte d’Ivoire

Maïga, toujours très demandé en tant que chef d’orchestre, s’installe en Côte d’Ivoire, où il crée RTI (Radiodiffusion Télévision Ivoirienne), un orchestre composé d’instruments modernes dont tous les musiciens savaient lire la musique.

Au début des années 1980, Abidjan disposait de studios d’enregistrement et était un centre important de l’industrie musicale ouest-africaine. Des musiciens célèbres tels que la Sud-Africaine Mariam Makeba et le Camerounais Manu Dibango y ont fait escale, se produisant avec la RTI. C’est là que Maïga a également enregistré – et, semble-t-il, produit – certains des plus grands chanteurs traditionnels du Mali, tels que Nahawa Doumbia et Kandia Kouyaté. (Kandia m’a confié lors d’une interview à Paris en 1998 qu’il y occupait uniquement un rôle de direction et non de création.)

Africando

Maïga s’est ensuite installé en Europe, où il a produit des albums avec Syllart, un label basé à Paris qui a lancé la carrière du Malien Salif Keita, entre autres. En collaboration avec le fondateur du label sénégalais Ibrahima Sylla, il a créé Africando. Il s’agissait d’un groupe de danse « salsa » vedette de la scène musicale latine, notamment à New York, accompagné de chanteurs invités provenant de plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest.

Africando a connu un succès financier et critique considérable. Les musiciens ont fait de nombreuses tournées et concerts et ont sorti de nombreux albums. Malgré des performances vocales sublimes, les arrangements du groupe ont parfois été critiqués pour leur caractère stéréotypé.

Boncana Maïga était le dernier membre survivant de Las Maravillas de Mali, et avec son décès, ce groupe éphémère mais très talentueux disparaît à jamais.

Il a certainement contribué à faire prendre conscience des liens entre l’Afrique et l’Amérique latine, le Mali et Cuba, qui remontent à l’époque de la traite transatlantique d’esclavage. Les musiciens maliens continuent d’avoir un fort sentiment d’attachement à la musique cubaine, qui fait partie de cet héritage, et Maïga l’a mis en valeur dans la culture populaire.

The Conversation

Lucy Durán does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Boncana Maïga était le maestro malien de la salsa africaine : comment il a façonné la musique dansante – https://theconversation.com/boncana-ma-ga-etait-le-maestro-malien-de-la-salsa-africaine-comment-il-a-faconne-la-musique-dansante-277986

Derrière les invasions biologiques, un remodelage silencieux des écosystèmes

Source: The Conversation – France (in French) – By Franck Courchamp, Directeur de recherche CNRS, Université Paris-Saclay

Et si on pensait le problème des espèces invasives au-delà du cadre strict de l’espèce ? En effet, les invasions biologiques interagissent étroitement avec l’écosystème local : elles peuvent modifier durablement les sols, l’eau ou encore les interactions écologiques. Nous avons développé un nouvel outil de classification pour mieux tenir compte de ces effets, encore trop souvent ignorés.


Lorsque l’on évoque les invasions biologiques, l’imaginaire collectif convoque souvent une scène de duel dramatique : un prédateur qui débarque d’un autre continent pour éradiquer une proie native. Pourtant, cette focalisation sur le risque direct d’extinction occulte une réalité bien plus insidieuse. En effet, bon nombre des invasions les plus dévastatrices ne se contentent pas d’éliminer des espèces : elles remodèlent fondamentalement l’environnement. Elles altèrent les habitats, recâblent les interactions entre espèces et modifient des processus vitaux d’une façon que les listes d’espèces menacées ne sauraient révéler à elles seules.

Prenez la chèvre, le cheval sauvage ou le cerf, introduits sur des îles où ces espèces ne sont pas natives. Leur voracité peut conduire la flore locale à l’extinction, mais leur impact s’inscrit bien plus profondément, dans la chair même du paysage.

Ces herbivores envahissants compactent les sols, accélèrent l’érosion, ouvrent les sous-bois, ce qui modifie ensuite les régimes de feux de forêt. Leur action laisse des cicatrices sur les paysages bien après que les troupeaux aient disparu. Ces bouleversements systémiques menacent la biodiversité tout aussi profondément que la perte d’une espèce.




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Pour naviguer dans cette complexité, les sciences des invasions biologiques s’appuient sur un outil de référence international : l’EICAT (Environmental Impact Classification for Alien Taxa, en français, classification de l’impact environnemental des taxons exotiques). Ce cadre pionnier a marqué une avancée majeure, offrant une méthode transparente et fondée sur des preuves pour classer les envahisseurs selon la sévérité de leurs effets sur les espèces natives.

Cependant, l’EICAT a un angle mort important : il place l’espèce au cœur de son raisonnement. Il attribue ainsi un score de sévérité global unique à un envahisseur donné, généralement basé sur le pire scénario enregistré pour toutes ses invasions connues. Intéressante pour permettre la priorisation des enjeux à l’échelle mondiale, cette approche gomme les subtilités des écosystèmes locaux, chacun possédant ses propres vulnérabilités. C’est pourquoi, dans une étude récemment publiée dans la revue PLOS Biology, nous proposons d’aller plus loin.

L’architecture invisible des invasions

De fait, les invasions biologiques génèrent un spectre d’impacts qui vont bien au-delà de la simple prédation ou compétition entre espèces considérées dans les évaluations classiques. Dans une synthèse publiée en 2025, nous avions catalogué 19 types distincts d’impacts environnementaux.

Lorsque nous avons examiné l’ensemble des impacts documentés, il est devenu évident que la plupart opèrent au niveau des communautés, des écosystèmes ou des processus physiques. 12 de ces catégories concernent des échelles plus larges que celle de l’espèce, par exemple le cycle des nutriments, la structure de l’habitat ou les propriétés physiques du sol et de l’eau, dont les impacts sont donc sous-estimés.

Sont ainsi considérés trois niveaux distincts :

  • celui des individus et populations (avec des impacts sur le comportement ou la santé des individus par exemple),

  • celui des communautés d’espèces (assemblages d’espèces et aires de distribution par exemple)

  • et enfin celui des écosystèmes et de leurs composantes abiotiques, c’est-à-dire physiques et chimiques non vivants de l’environnement, mais affectant les organismes vivants (la pollinisation ou le régime des feux par exemple).

Le castor est une espèce dite « ingénieur d’écosystèmes ».
Max Saeling

Tous ces impacts sont documentés, étendus et souvent sévères, mais restaient encore largement ignorés par les classifications actuelles, qui se concentrent avant tout sur la perte d’espèces natives.

Cette omission est critique, car de nombreuses espèces envahissantes agissent comme des « ingénieurs des écosystèmes – par exemple, le castor. Ces organismes ne se contentent pas d’habiter un environnement donné, mais le modifient activement, influençant le destin de communautés entières.

Pour capturer cette nuance, nous avons développé dans notre dernière étude un outil complémentaire d’évaluation, que nous avons baptisé EEICAT (Extended Environmental Impact Classification for Alien Taxa, en français, classification étendue des impacts environnementaux des invasions biologiques). Autrement dit, une version étendue de l’EICAT.




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De l’envahisseur à l’invasion

L’EEICAT n’est pas un remplacement, mais une évolution de l’EICAT qui déplace le périmètre de l’espèce invasive à celle l’événement d’invasion. Il permet ainsi d’évaluer l’ensemble des 19 types d’impacts (et non seulement 12 comme précédemment).

Prenons par exemple les systèmes aquatiques envahis par les moules zébrées (Dreissena). Dans d’innombrables lacs, ces mollusques menacent les populations de moules natives par compétition et bio-incrustation (aussi appelé biofouling, qui correspond à la colonisation biologique des surfaces sous-marines, par exemple la surface immergée des navires).

Moules zébrées (Dreissena polymorpha) installées sur une moule endémique.

Cette compétition avec les moules natives est bien capturée par les évaluations standard. Mais celles-ci ignorent qu’elles transforment l’eau elle-même. En filtrant massivement les particules, ces moules invasives réduisent la turbidité, altèrent les cycles des nutriments et déclenchent des changements en cascade dans la végétation et les réseaux trophiques (c’est-à-dire, les chaînes alimentaires).

L’EEICAT permet alors de cartographier, avec un cadre unique, à la fois les effets directs portés à la biodiversité et la réingénierie écosystémique du lac.

Une logique similaire s’applique pour les espèces terrestres. La fourmi d’Argentine (Linepithema humile), par exemple, est connue pour complètement éliminer les nombreuses fourmis natives des régions envahies. Mais son influence est bien plus profonde. En perturbant les mutualismes anciens entre plantes et insectes, ces envahisseurs altèrent la dispersion des graines, la pollinisation, les assemblages d’invertébrés et même les processus du sol.

La fourmi d’Argentine, accidentellement propagée dans le monde du fait du commerce international, est une espèce invasive de fourmi particulièrement agressive envers les autres espèces de fourmis.
Alex Wilde (réutilisation interdite sans autorisation)

Ces effets indirects au niveau communautaire varient considérablement selon le climat et l’intégrité de l’écosystème récepteur, si bien que chaque invasion pourra manifester des effets différents. Avec l’EEICAT, on peut désormais les prendre en compte.




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Des invasions variables en fonction du contexte, même pour un même envahisseur

Ce sont probablement les invasions biologiques touchant le règne végétal qui plaident le plus pour une telle approche centrée sur l’invasion et non l’envahisseur. Les espèces d’Acacia, introduites mondialement, agissent comme des caméléons écologiques. En Afrique du Sud, elles saturent les sols en azote et assèchent les cours d’eau, supprimant agressivement la flore native du Fynbos.

En France méditerranéenne, l’impact se déplace : l’Acacia argenté (Acacia dealbata, appelé aussi Mimosa d’hiver), très inflammable, modifie radicalement le régime des feux. Par l’accumulation de litière, il crée une « échelle de feu », qui permet aux flammes de monter dans la canopée. Il rend de ce fait les incendies beaucoup plus difficiles à maîtriser.

De plus, le passage du feu lève la dormance de ses graines : une zone brûlée voit souvent une explosion de mimosas, rendant la zone encore plus inflammable pour l’avenir. Cet arbre invasif perturbe également l’hydrologie locale par une consommation d’eau excessive qui réduit le débit des nappes de surface en période estivale. L’EECIAT permet de documenter ces contrastes, où chaque preuve contextuelle redéfinit la sévérité de l’invasion.




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Réinterpréter l’histoire écologique des invasions

Adopter l’EEICAT n’implique pas de réinventer la roue. Il est possible de l’appliquer aux études d’impact existantes déjà produites au cours des dernières décennies. Il est d’ailleurs organisé selon les cinq mêmes niveaux de sévérité que l’EICAT, avec une échelle allant de préoccupation minimale à impact massif, avec les mêmes règles. Cette rétrocompatibilité permet de réinterpréter de façon plus large et plus précise l’histoire écologique des invasions.

Parce que l’EEICAT est basé sur l’invasion, et non sur l’espèce, il permet de rendre compte des différentes façons dont une espèce invasive peut avoir des effets en fonction des écosystèmes, comme l’acacia, ou encore comment plusieurs envahisseurs peuvent cumuler les pressions sur un même écosystème. Ce sont des enjeux que des scores globaux ne savaient jusqu’à aujourd’hui pas articuler.

Les invasions biologiques ne se résument pas à la perte d’espèces : elles sont aussi une réécriture silencieuse des écosystèmes. De la chimie du sol au rythme des feux de forêt, leurs impacts résonnent dans l’environnement bien après leur arrivée. En embrassant le cadre EEICAT, nous pouvons enfin capturer toute l’ampleur de ce que les invasions biologiques font réellement aux écosystèmes, et adapter nos stratégies de gestion aux réalités complexes du monde vivant, invasion par invasion.


Créé, en 2007, pour aider à accélérer et à partager les recherches scientifiques sur des enjeux sociaux majeurs, le Fonds d’Axa pour la recherche soutient près de 700 projets dans le monde mené par des chercheurs issus de 38 pays, dont celui de Franck Courchamp. Pour en savoir plus, visiter le site ou bien sa page LinkedIn.

The Conversation

Franck Courchamp a reçu des financements du Fond AXA pour la Recherche.

Laís Carneiro a reçu des financements du Fond AXA pour la Recherche.

– ref. Derrière les invasions biologiques, un remodelage silencieux des écosystèmes – https://theconversation.com/derriere-les-invasions-biologiques-un-remodelage-silencieux-des-ecosystemes-277411

Quinze ans après l’accident nucléaire de Fukushima, les leçons d’une crise environnementale et sociale

Source: The Conversation – in French – By Olivier Evrard, Directeur de recherche, Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA); Université Paris-Saclay

En mars 2011, la catastrophe de Fukushima bouleversait le Japon. Quinze ans plus tard, les opérations de décontamination ont progressé, mais le retour à la normale reste incertain. Comment fixer le curseur de ce que serait un niveau de décontamination suffisant ? Les populations déplacées reviennent-elles vivre dans les villages évacués ? L’enjeu n’est plus seulement environnemental, il est également social, et révèle des fractures territoriales profondes.


C’est une date désormais bien ancrée dans les mémoires. Le 11 mars 2011, un tsunami suivi d’un séisme a dévasté 600 kilomètres de côtes au nord-est du Japon. Quelques jours plus tard, plusieurs explosions ont soufflé les enceintes de confinement de trois des six réacteurs de la centrale n°1 de la préfecture de Fukushima.

Les émissions radioactives qui s’ensuivirent furent rabattues par la neige sur les sols de la région, formant un panache radioactif qui a rendu nécessaire l’évacuation de plus de 160 000 habitants, selon les chiffres officiels.

Où en sont aujourd’hui les opérations de décontamination ? Quel bilan retenir de la gestion de la crise environnementale et sociale par les autorités japonaises : a-t-elle fonctionné ? Les habitants déplacés ont-ils pu revenir chez eux ? État des lieux, quinze ans après la catastrophe.

De quelle radioactivité parle-t-on ?

Parmi les produits radioactifs libérés lors de l’explosion de l’enceinte des réacteurs et qui subsistent sur le long terme dans l’environnement après leur émission, on retrouvait principalement deux isotopes radioactifs du césium :

  • le césium 134, dont la demi-vie, c’est-à-dire la durée nécessaire pour que la moitié des atomes se désintègrent, est de deux ans,

  • et le césium 137, dont la demi-vie est de trente ans.

On estime généralement qu’il faut 7 à 10 demi-vies pour qu’un isotope radioactif ait suffisamment décru pour que sa présence soit devenue négligeable, autrement dit, pour que la radioactivité résiduelle ne soit plus que de 1 à 7 % de son niveau initial.

C’est déjà quasiment le cas pour le césium 134, cette durée étant, pour ce radioisotope, de quatorze à vingt ans. Toutefois, il faudra encore patienter pour ce qui est du césium 137, le temps pour atteindre cet état étant de deux cent  dix à trois cents ans. C’est sur ce dernier que se concentrent désormais toutes les attentions.

Le problème ? Le césium radioactif se fixe presque de façon presque irréversible sur les argiles des sols. Seule l’action humaine peut l’en déloger.

En 2011, la surface du territoire japonais la plus contaminée par le césium 137 – c’est-à-dire susceptible d’être décontaminée au vu des débits de dose radioactifs significatifs (supérieurs à 2 millisieverts par an) auxquels les habitants étaient à l’époque exposés– couvrait une surface comparable à celle de la Corse, soit environ 9 000 kilomètres carrés.




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Une politique de décontamination efficace mais partielle

Dans la région de Fukushima, où les paysages sont montagneux et majoritairement recouverts de forêts, les autorités japonaises ont mis en œuvre une vaste stratégie de décontamination. Celle-ci visait à décaper la surface des rizières et des autres sols cultivés situés dans les fonds de vallées et ceux des zones résidentielles.

Ces opérations très coûteuses – l’ensemble des coûts de remédiation, incluant la décontamination, était estimé par la Cour des comptes japonaise à 44 milliards d’euros en 2023 – ont permis de faire baisser les concentrations de césium 137 de 80 % en moyenne dans les sols concernés par la décontamination.

Dans les rivières qui drainent les territoires contaminés, les niveaux de radioactivité des sédiments qui y transitent ont également fortement baissé. Cette baisse est désormais d’environ 90 %, si on compare les niveaux de césium 137 mesurés en 2011 et dix ans plus tard.

Depuis lors, ces niveaux restent stables. Ceci peut s’expliquer par l’apport pérenne de radioactivité des forêts, qui n’ont pas été décontaminées. En effet, celles-ci couvrent 75 % de la surface de la zone affectée par le panache radioactif.

Les barrages de la région qui sont utilisés pour irriguer les rizières de la plaine côtière stockent d’ailleurs une quantité importante de sédiments radioactifs. Dans certaines conditions, le césium radioactif peut ainsi être remobilisé dans la colonne d’eau, et il peut alors être réabsorbé par les organismes vivants, par exemple les poissons.




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La déforestation, une prochaine étape qui interroge

Plus d’une décennie après l’accident, le césium radioactif retombé sur les forêts et intercepté par la canopée des arbres a été transféré dans la partie minérale des sols. Depuis le sol, une partie de ce césium peut alors être réabsorbée par les arbres et les plantes par l’intermédiaire des racines, ce qui rend impossible la commercialisation du bois dont la teneur en césium dépasse la limite autorisée.

Ces valeurs limites sont également souvent dépassées dans les champignons, le gibier et les poissons des rivières qui traversent ces forêts. Les autorités évoquent donc désormais la possibilité de couper les forêts afin d’achever la décontamination.

Montagnes Abukuma, dans la préfecture de Fukushima, au Japon.
Σ64/Wikicommons, CC BY

Pourtant, cette option interroge : les forêts se trouvent en effet sur les versants les plus pentus et l’érosion que la coupe des arbres engendrerait pourrait être massive, surtout en cas de typhon. Comme lors des événements cévenols en France, ces épisodes pluvieux intenses généreraient glissements de terrain, crues et débordements.

Ils occasionnent au passage une recontamination de certaines zones, en bas de versants et dans les vallées, qui avaient pourtant déjà été décontaminées à grands frais il y a quelques années. À ce risque, viennent s’ajouter la destruction des écosystèmes, la dégradation de la biodiversité et la destruction des habitats de nombreuses espèces.

En plus de la reconstruction et de la gestion des forêts, un autre problème se pose pour les autorités japonaises. Il s’agit de la redistribution sur le territoire japonais des terres issues de la décontamination, jusqu’ici stockées autour de la centrale, afin de rendre les terrains de stockage à leur propriétaire d’ici 2045.

Reconstruire les villes fantômes, mais avec quels habitants ?

Reste l’enjeu politique du retour des habitants dans les zones évacuées. Celles-ci concernaient 12 communes, dont certaines parties ont été progressivement rouvertes à l’habitat depuis 2017.

Sept zones de reconstruction prioritaires ont été délimitées dans la zone dite « difficile au retour », qui comprend les zones les plus contaminées après l’accident. La levée de l’ordre d’évacuation pour ces communes a engendré une suspension des soutiens financiers jusque là octroyés aux habitants déplacés, afin de les inciter au retour. Mais contrairement à ce qui était prévu par les autorités, 80 % des anciens habitants de ces communes ont exprimé leur intention de ne pas rentrer.

Pendant longtemps, la contamination encore élevée présente dans l’environnement leur a donné raison. Aujourd’hui toutefois, bien que des hotspots de contamination soient toujours observés, c’est la destruction des anciens lieux de vie qui en est la cause.

La reconstruction s’accompagne de la destruction de villages entiers, y compris des bâtiments datant parfois de plus d’un siècle. Les politiques de décontamination ont profondément modifié le paysage par la coupe des arbres ou l’arasement de montagnes. En outre, les autres membres de la famille ou les anciens voisins ont déménagé. En somme, ce ne sont pas seulement des villages et des lieux de vie qui ont été détruits, mais des communautés entières.

À ce défi déjà colossal vient s’ajouter l’absence des services territoriaux dans ces régions, et principalement du secteur hospitalier, qui fait cruellement défaut à une population vieillissante.

Enfin, quinze ans après, certains résidents sont décédés, alors que d’autres ont tout simplement refait leur vie ailleurs.

Attirer de nouvelles populations

Face à ce constat, le gouvernement japonais a décidé de financer le retour de nouvelles populations, pour lesquelles des villes nouvelles sont construites, aux dépens de la culture originelle des lieux.

Les nouveaux habitants se voient ainsi proposer des pavillons ou appartements dans des lotissements de ville nouvelle, avec les caractéristiques des espaces produits par la ville globale : homogénéisation des espaces, matériaux de construction légers, artificialisation des sols, en somme, une perte d’identité des lieux.

Pour ce faire, les autorités jouent la carte de l’incitation financière. L’habitat y est non seulement quasiment gratuit, mais chaque ménage reçoit également une somme d’argent conséquente pour venir habiter dans l’ancienne zone évacuée. À ce soutien financier s’ajoute un revenu complémentaire si les nouveaux venus sont capables de justifier d’un emploi dans la zone.

Outre la pollution potentielle, cette politique (construction de villes nouvelles à l’emplacement des anciens villages et implantation de populations venues d’ailleurs) conduit à l’effacement de l’histoire de villages séculaires. De fait, elle ne rencontre pas, pour l’instant, le succès escompté. La principale commune de la zone évacuée, Namie, compte aujourd’hui une population qui ne représente que 15 % de celle qui y vivait avant l’accident nucléaire. De même, la commune d’Iitate plafonne à 33 %, 23 % pour celle de Tomioka, 9 % pour celle d’Okuma et 3 % pour celle de Futaba. Ces niveaux de populations sont trop faibles pour faire tourner convenablement une économie locale.

Par ailleurs, les nouveaux habitants correspondent principalement à des personnes qui se trouvaient dans des situations de vulnérabilité sociale importante en provenance de différentes régions du Japon. Elles se retrouvent ainsi regroupées dans ces nouveaux quartiers.

Quelles seront les conséquences d’une telle ségrégation ? L’avenir le dira. Ces éléments montrent en tout cas que les traces les plus durables laissées par l’accident nucléaire de 2011 à Fukushima ne seront pas seulement d’ordre environnemental : elles seront aussi sociales.

Ces sujets, ainsi que le démantèlement total de la centrale, pour lequel la durée nécessaire est estimée à quarante ans par le gouvernement japonais, continue de faire l’objet de recherches interdisciplinaires, telles que celle que nous menons avec le laboratoire international MITATE Lab (CNRS, CEA, Université de Fukushima).




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The Conversation

Olivier Evrard a reçu des financements de l’ANR (TOFU_ANR-11-JAPN-0001), des Investissements d’Avenir de l’Etat français (AMORAD_11-RSNR-0002), du CNRS (IRP et IRL MITATE, NEEDS, EC2CO) et du CEA (via des financements de thèse notamment) pour mener ses recherches à Fukushima depuis 2011.

Cécile Asanuma-Brice, chercheur CNRS, est directrice du Laboratoire international Mitate lab. Post-Fukushima studies. Elle a reçu des financements divers depuis 2011 pour mener ses travaux pluridisciplnaire sur la gestion de la catastrophe nucléaire (ANR, NEEDS, PEPS-CNRS, etc.).

– ref. Quinze ans après l’accident nucléaire de Fukushima, les leçons d’une crise environnementale et sociale – https://theconversation.com/quinze-ans-apres-laccident-nucleaire-de-fukushima-les-lecons-dune-crise-environnementale-et-sociale-275625

États-Unis : quand les imaginaires religieux justifient (ou non) la guerre en Iran

Source: The Conversation – in French – By Blandine Chelini-Pont, Professeur des Universités en histoire contemporaine et relations internationales, Aix-Marseille Université (AMU)

Donald Trump pendant l’imposition des mains des pasteurs protestants réunis dans le bureau Ovale afin de prier avec lui, le 5&nbsp;mars 2026.
Capture d’écran Youtube

Aux États-Unis, l’escalade militaire qui a démarré le 28 février en Iran ne peut être comprise uniquement à partir de logiques militaires ou diplomatiques. Elle s’inscrit également dans un champ symbolique et religieux dense, où traditions théologiques et narrations identitaires et imaginaires eschatologiques divers contribuent à légitimer, à contester ou à réinterpréter la violence des armes.


Quand on parcourt les prises de position publiques de ces derniers jours aux États-Unis, il est frappant de constater à quel point polarisation politique et polarisation religieuse s’entremêlent. Les partisans de l’opération lancée contre l’Iran conjointement avec Israël ont volontiers recours au registre religieux : sacralisation du leadership politique états-unien, mise en scène religieuse de la guerre, vision apocalyptique de l’affrontement actuel dans certains segments de l’appareil militaire, justification biblique par certains milieux chrétiens pro-israéliens… Dans le même temps, une partie de l’extrême droite américaine, habituellement alignée sur l’administration Trump, promeut une vision complotiste et antisémite des derniers événements.

Ces dynamiques se heurtent à un ensemble de discours religieux profondément étrangers à la logique de guerre et à la moindre justification biblique ou morale de la destruction de l’Iran. Ces prises de position, mises en avant aussi bien par des Églises américaines protestantes que par l’Église catholique des États-Unis et par le Vatican, réaffirment les principes du droit international et contestent la mobilisation du sacré au service de la guerre.

La sacralisation du leadership politique : Trump et l’imaginaire apocalyptique

Le premier élément de cette configuration est la construction autour de la figure de Donald Trump d’un imaginaire politico-religieux propagé par un ensemble de théologiens et de leaders fondamentalistes, qu’on peut qualifier de protestants charismatiques, au sein d’une mouvance contemporaine, la Nouvelle Réforme apostolique, qui se présente comme une véritable restauration du pouvoir spirituel chrétien, où les leaders prophétisent et interprètent les événements comme des signes divins.

Plusieurs de leurs personnalités médiatiques – Paula White, Lance Wallnau, Cindy Jacob, Dutch Sheets – ont magnifié, depuis sa première candidature, Donald Trump, allant jusqu’à le voir en lui un acteur providentiel inscrit dans l’histoire du salut.

Cette lecture mobilise notamment une typologie biblique fondée sur la figure du roi David, souverain choisi par Dieu malgré ses fautes personnelles. En 2016, Jerry Falwell Junior, président de la Liberty University, expliquait ainsi que Dieu avait choisi David malgré ses péchés et qu’il fallait juger un leader politique comme un roi, non comme un pasteur. De son côté, Franklin Graham, président de la Billy Graham Evangelistic Association, a mobilisé la même typologie pour justifier le soutien évangélique à Trump.

Ce schéma herméneutique permet de neutraliser les critiques morales à l’égard du président, tout en l’inscrivant dans une narration providentialiste. Se prenant au miroir de son « élection divine », Donald Trump, qui a pu se présenter comme le « Chosen One » (« l’Élu »), utilise un vocabulaire apocalyptique dans certains de ses discours, notamment lors d’un meeting tenu à West Palm Beach, le 26 juillet 2024, où il a implicitement évoqué une transformation radicale de l’ordre politique américain.

Cette rhétorique s’inscrit dans une tradition fondamentaliste millénariste, qui interprète l’histoire contemporaine comme le prélude d’une confrontation finale entre le Bien et le Mal. Dans cette perspective, la politique étrangère états-unienne peut être relue comme une étape du drame eschatologique. La guerre cesse alors d’être un simple instrument de puissance : elle devient l’un des événements possibles de l’accomplissement de l’histoire divine.

La mise en scène religieuse de la guerre à la Maison-Blanche

La seconde étape de ce processus consiste à traduire cette théologie fondamentaliste, qui assume la guerre terrestre comme un combat final, en mise en scène institutionnelle.

Le 5 mars 2026, alors que les opérations militaires au Moyen-Orient s’intensifient, Trump accueille dans le bureau Ovale une vingtaine de pasteurs évangéliques. Ceux-ci prient pour le président et pour les soldats américains engagés dans la guerre. Le pasteur Tom Mullins demande explicitement à Dieu de protéger les forces armées américaines et d’accorder au président « la sagesse venue du ciel ».

Cette séquence est politiquement significative à plusieurs titres. Elle transforme la décision militaire en objet de prière publique ; elle associe l’autorité présidentielle à l’intercession pastorale ; et elle inscrit l’action armée dans la narration religieuse d’une nation « under God ». L’image du président entouré de pasteurs imposant les mains constitue ainsi un dispositif symbolique puissant : la guerre est implicitement placée sous la protection divine.

Pour rappel, Trump a créé le 7 février 2025 à la Maison-Blanche « un Bureau de la foi », confié à Paula White, déjà citée, et il affirme régulièrement avoir été « sauvé par Dieu » pour empêcher le déclin de l’Amérique. Cette articulation entre pouvoir politique, rhétorique religieuse et symbolique nationale contribue à sacraliser l’action militaire.

La traduction apocalyptique du conflit dans certains segments de l’armée des États-Unis

Cette sacralisation de la guerre ne se limite pas au pouvoir politique. Elle se diffuse également dans certains segments de l’appareil militaire, provoquant de sérieux remous. La Military Religious Freedom Foundation (MRFF), fondée en 2006 par Mickael L. Weinstein, un avocat et ancien officier de l’US Air Force, sur le modèle de l’Union américaine pour les libertés civiles (ACLU), a reçu plus de 200 plaintes de militaires dénonçant l’usage d’une rhétorique chrétienne radicale pour justifier la guerre contre l’Iran. Plusieurs témoignages y sont rapportés d’officiers expliquant aux soldats que le conflit faisait partie du « plan divin de Dieu ».

Un sous-officier rapporte notamment qu’un commandant aurait affirmé :

« Le président Trump a été désigné par Jésus pour allumer en Iran le feu qui provoquera l’Armageddon »,

établissant un lien explicite entre l’intervention militaire et la bataille eschatologique d’Armageddon décrite dans l’Apocalypse.

Ces propos ont suscité de fortes réactions internes. Weinstein voit dans ce type de déclarations le signe d’une poussée de l’extrémisme chrétien dans l’armée et d’une violation claire du principe de séparation entre l’Église et l’État. Une plainte est déposée au nom de 15 militaires, dont 11 chrétiens, un musulman et un juif, ce qui montre que la protestation traverse les appartenances confessionnelles.

Cette controverse révèle l’existence d’un profond débat au sein de l’armée américaine sur la place du nationalisme chrétien dans les institutions militaires. La séquence illustre aussi le climat « théologique » du Pentagone sous Pete Hegseth, secrétaire à la défense notoirement sioniste chrétien et par ailleurs adepte du masculinisme dans l’armée, qui a relayé en août 2025 une séquence de CNN consacrée au pasteur Doug Wilson, cofondateur de la (fondamentaliste) Communion of Reformed Evangelical Churches (CREC), aux prises de parole radicales et hostile à la moindre présence féminine dans l’appareil militaire.

Les justifications religieuses pro-guerre dans les milieux évangéliques et pro-israéliens

Parallèlement à ces dynamiques institutionnelles, certains milieux religieux américains interprètent explicitement la guerre contre l’Iran à travers une grille théologique. Des prédicateurs évangéliques présentent l’intervention militaire comme une libération spirituelle de l’Iran ou comme une étape dans l’accomplissement des prophéties bibliques. Dans cette perspective, l’Iran est souvent associé à la Perse biblique, tandis qu’Israël est présenté comme le peuple soutenu par Dieu dans le combat final contre les forces du Mal.

La noble figure du roi Cyrus, souverain perse ayant permis le retour des Juifs d’exil selon la Bible, est mobilisée pour magnifier le rôle politique de Trump. Dans le même temps, la figure diabolique du vizir Haman, qui voulait massacrer tous les Juifs de l’Empire perse, est, elle, mobilisée pour diaboliser le régime des mollahs. Cette lecture s’inscrit davantage dans le courant du sionisme chrétien, qui relie les conflits contemporains du Moyen-Orient aux prophéties eschatologiques annonçant la fin des temps.

De ce point de vue, soutenir Israël et affronter ses ennemis constitue non seulement un choix géopolitique, mais également un acte participant à l’accomplissement du plan divin. Cependant cette interprétation fait l’objet de critiques croissantes parmi les théologiens chrétiens engagés dans le dialogue judéo-chrétien, qui mettent en garde contre la projection simplificatrice de catégories bibliques sur des conflits contemporains complexes.

Le retournement antisémite de l’extrême droite isolationniste

La sacralisation pro-israélienne de la guerre produit également des effets paradoxaux. Dans certains segments de l’extrême droite américaine, elle alimente un discours complotiste et antisémite d’une virulence croissante. Une partie du mouvement MAGA (Make America Great Again, slogan de Donald Trump, ndlr.), très attachée à l’isolationnisme, accuse l’administration américaine de mener une guerre pour le compte d’Israël. Des personnalités telles que Nick Fuentes, représentant du courant Groyper (du nom d’un personnage de cartoon, grenouille verte devenue la mascotte de ce mouvement) de l’alt-right, dénoncent une politique étrangère dominée par les intérêts israéliens.

Tweet de Nick Fuentes le 6 mars : « Trump s’est retourné contre Tucker Carlson et Marjorie Greene à cause de leur opposition à la guerre contre l’Iran et à la dissimulation de l’affaire Epstein. Aujourd’hui, il s’entoure exclusivement de sionistes partisans de la doctrine Israel First (Israël d’abord), tels que Mark Levin, Laura Loomer et Jared Kushner. Nous n’avons pas quitté MAGA, c’est MAGA qui nous a quittés. »
Compte X de Nick Fuentes

La commentatrice Candace Owens parle quant à elle d’une guerre imposée par une « mafia khazare », reprenant un vocabulaire antisémite classique. Même certains détracteurs plus institutionnels de l’intervention militaire, comme l’ex-journaliste de Fox News Tucker Carlson, accusent les États-Unis d’agir « sur ordre d’Israël », ce qui a conduit l’ambassadeur israélien à Washington Yechiel Leiter à dénoncer la résurgence de stéréotypes antisémites affirmant que les Juifs contrôlent la politique américaine.

Ainsi, la sacralisation religieuse de la guerre nourrit paradoxalement une polarisation extrême : elle produit à la fois une légitimation théologique de l’intervention et une radicalisation antisémite dans certains segments du camp anti-guerre.

Les contre-discours religieux : Églises américaines et diplomatie vaticane

Face à ces imaginaires guerriers, de nombreuses institutions religieuses expriment une opposition claire à la guerre. Églises protestantes modérées (les épiscopaliens, les unitariens, les méthodistes, les quakers et mennonites, les 38 Églises membres du National Council of Churches) et responsables catholiques américains (l’ensemble de la Conférence épiscopale des États-Unis) dénoncent la sacralisation du conflit. La critique la plus structurée émane toutefois du Vatican.

Après une prise de parole immédiate du pape Léon XIV, qui a appelé à arrêter cette « spirale de la violence » qui risquait très prévisiblement de se transformer en « tragédie aux proportions énormes » et en « abîme irréparable », le secrétaire d’État du Vatican Pietro Parolin a condamné l’offensive contre l’Iran en déclarant :

« La force du droit a été remplacée par le droit de la force. »

Parolin a rappelé les principes de la doctrine catholique de la guerre juste : nécessité, proportionnalité et protection des civils, en faisant appel au respect des institutions multilatérales et du droit international et demandant de revenir en urgence à la diplomatie internationale.

Précédemment, le Vatican a refusé de participer au projet de « Board of Peace » proposé par l’administration Trump pour Gaza, estimant que les conditions politiques et diplomatiques d’une telle initiative ne sont pas réunies.

Ces prises de position sont relayées par des réseaux catholiques américains, dont ce collectif militant (non officiel) Priests against Genocide USA, engagé dans la dénonciation des violences contre les civils à Gaza et dans la critique des initiatives diplomatiques américaines liées au conflit, ressemblant à lointaine distance aux collectifs de prêtres des années 1960 contre la guerre du Vietnam. Elles constituent ainsi un contre-discours religieux majeur face à la sacralisation nationaliste de la guerre.

L’absence de toute justification religieuse chez les deux héritiers MAGA

Quant aux deux catholiques déclarés parmi les personnalités les plus en vue du gouvernement, le vice-président J. D. Vance et le secrétaire d’État Marco Rubio, il est difficile de trouver la moindre référence « religieuse » dans leur position à l’égard de cette guerre qui met en danger leur propre avenir dans la compétition présidentielle.

Vance, qui a pu déclarer que « le gouvernement américain n’est pas équipé pour fournir le leadership moral mais l’Église, si », évite de communiquer sur le sujet, tant il est gêné dans sa posture d’isolationniste, sans saisir – pour l’instant – l’occasion de rappeler ses convictions pour critiquer l’opération en Iran et, ainsi, représenter la colère du peuple MAGA. Rubio, lui, a beau se présenter publiquement le visage marqué d’une croix de cendres, signalant sa dévotion liturgique à l’entrée du Carême, il a toujours affiché des positions pro-israéliennes, interventionnistes et néoconservatrices, sans rapport avec ses convictions. Mais, au moins, aucun ne verse dans le triomphalisme millénariste.

The Conversation

Blandine Chelini-Pont ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. États-Unis : quand les imaginaires religieux justifient (ou non) la guerre en Iran – https://theconversation.com/etats-unis-quand-les-imaginaires-religieux-justifient-ou-non-la-guerre-en-iran-277840

Que sont vraiment les « pluies acides » tombées sur l’Iran ?

Source: The Conversation – in French – By Gabriel da Silva, Associate Professor of Chemical Engineering, The University of Melbourne

Dans la nuit du 7 au 8 mars 2026, des frappes israéliennes ont touché plusieurs dépôts pétroliers à Téhéran, provoquant d’importants incendies ainsi qu’un gigantesque nuage de fumée noire au-dessus de la capitale iranienne. Pendant plusieurs heures, la ville a été plongée dans l’obscurité et certains habitants ont rapporté des difficultés respiratoires. Des pluies acides ont suivi, faisant craindre des conséquences sanitaires et environnementales graves.


Dans les heures qui ont suivi les bombardements israélo-américains visant des dépôts de pétrole, une pluie noire aurait été observée dans certaines régions de l’Iran. Certains médias ont évoqué une « pluie acide ».

Les habitants de Téhéran ont rapporté des maux de tête, des difficultés respiratoires, ainsi que des retombées de pluie huileuse sur les bâtiments et les voitures. Le Croissant-Rouge a mis en garde contre ces précipitations, les qualifiant de « très dangereuses et acides ».

En tant que chimiste spécialiste de l’atmosphère et ingénieur en chimie, je considère que ces informations sont particulièrement alarmantes. Elles suggèrent l’existence d’un phénomène bien plus grave qu’une simple pluie acide.

Cette pluie pourrait contenir non seulement des acides, mais aussi de nombreux polluants dangereux pour la santé et pour l’environnement, à court comme à long terme.

Ces épais nuages de fumée toxique qui recouvrent des zones densément peuplées en Iran représentent déjà un danger majeur pour tous ceux qui respirent cet air.

« Pluie acide » ou « pluie noire » ?

L’atmosphère se débarrasse des polluants principalement grâce à la pluie. Lorsque l’air est fortement contaminé, les gouttes d’eau présentes dans l’atmosphère capturent les particules toxiques et les ramènent au sol lors des précipitations.

Ce phénomène explique la pluie noire observée après les frappes sur les dépôts de pétrole, ce qui témoigne d’une forte pollution de l’air local.

Cette pluie noire pourrait contenir des hydrocarbures, des particules fines PM2,5 (de dimensions inférieurs à 2,5 micromètres) et des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) – des molécules connues pour être cancérigènes.

Elle pourrait aussi transporter d’autres substances chimiques, comme des métaux lourds et des composés inorganiques issus des matériaux des bâtiments, projetés dans l’air lors des explosions et des incendies.

La fumée provenant des dépôts de pétrole bombardés contient également du dioxyde de soufre (SO2) et du dioxyde d’azote (NO2), deux gaz qui peuvent se transformer en acide sulfurique et en acide nitrique dans l’atmosphère. Dissous dans les gouttes d’eau, ces éléments sont à l’origine des pluies acides.




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Dans le passé, ce phénomène était surtout lié aux émissions de dioxyde de soufre provenant de la combustion d’énergies fossiles. Le soufre est naturellement présent dans le pétrole brut, mais il est aujourd’hui en grande partie éliminé lors du raffinage.

Quoi qu’il en soit, toute fumée reste nocive. La présence d’épais nuages de fumée noire au-dessus des zones urbaines en Iran est donc très inquiétante et pourrait avoir des effets graves sur la santé des habitants.

Quels sont les risques pour la santé ?

À court terme, une exposition aux fumées toxiques peut engendrer des maux de tête et des difficultés respiratoires, surtout chez les personnes atteintes d’asthme ou de maladies pulmonaires. Les populations vulnérables – tels que les personnes âgées, les enfants, ou les handicapés – sont particulièrement à risque. L’exposition à un air toxique pendant la grossesse peut également conduire à des poids de naissance plus faibles.

À long terme, une exposition aux fumées peut potentiellement augmenter le risque de cancer. Lorsque des particules fines PM2,5 sont inhalées, elles peuvent pénétrer dans la circulation sanguine, aboutissant souvent à de nombreux problèmes de santé, tels que des cancers, des maladies cardio-vasculaires et des troubles neurologiques.

En retombant avec la pluie dans les rivières ou les nappes d’eau, ces polluants peuvent enfin contaminer les écosystèmes aquatiques et les sources d’eau potable.

Cette pluie noire peut également se déposer sur les routes et les bâtiments. Une partie de ces polluants peut ensuite se ré-évaporer dans l’air, contribuant à une nouvelle contamination de l’atmosphère.

L’héritage environnemental des guerres

Depuis peu, une attention est portée à l’impact des conflits sur l’environnement. Lors des guerres en Irak et au Koweït, par exemple, l’utilisation de « fosses à feu » et les incendies de puits de pétrole ont causé des dégâts considérables.

On sait désormais que l’exposition à ces dégâts environnementaux a eu des effets sanitaires durables sur les soldats revenus de ces conflits. Il est donc probable que les populations locales en subissent également les conséquences à long terme.

À court terme, les personnes exposées à cette fumée et à cette pluie noires devraient, dans la mesure du possible, porter un masque, rester à l’intérieur, fermer portes et fenêtres et limiter l’entrée de l’air extérieur. Il est également recommandé de nettoyer les surfaces dures, surtout à l’intérieur, afin de réduire toute exposition aux polluants retombés.

Mais sur le terrain, au cœur du chaos de la guerre, ces mesures restent souvent difficiles à appliquer.




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The Conversation

Gabriel da Silva ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Que sont vraiment les « pluies acides » tombées sur l’Iran ? – https://theconversation.com/que-sont-vraiment-les-pluies-acides-tombees-sur-liran-277884

« L’Agent secret » : un thriller qui montre l’importance capitale de la liberté académique

Source: The Conversation – in French – By Stephanie Dennison, Professor in Brazilian Studies, University of Leeds

Le film l’Agent secret (O Agente Secreto, 2025) de Kleber Mendonça Filho, nommé quatre fois aux Oscars, dont la cérémonie se tiendra ce dimanche 15 mars, revisite la dictature brésilienne autour d’un personnage d’universitaire en cavale, contraint de se cacher après s’être heurté aux intérêts des grandes entreprises à la solde du régime, qui veulent mettre la main sur ses recherches.


Depuis ses premiers courts métrages tels que Recife sous le froid (Recife Frio, 2009), le cinéaste a développé un style unique, riche en références cinématographiques, qui se situe entre le cinéma d’art et d’essai et le cinéma de genre. Ces traits atteignent de nouveaux sommets de liberté formelle dans l’Agent secret, qui a été nommé dans quatre catégories aux Oscars, dont celui du meilleur film et celui du meilleur acteur pour Wagner Moura.

Le film s’inscrit dans la vague récente de productions brésiliennes revisitant la dictature militaire (1964-1985), parmi lesquelles Je suis toujours là (Ainda Estou Aqui), de Walter Salles (2024), et Marighella, de Wagner Moura (2019). Mais ces films ne se contentent pas de reconstituer des épisodes historiques : ils traitent, à travers le cinéma, d’un traumatisme non résolu dont les répercussions continuent de façonner le présent politique du Brésil.

L’une des caractéristiques qui rend l’Agent secret, dont l’action se déroule principalement en 1977, repose sur la façon dont le film parle des universités brésiliennes de l’époque, considérées comme des champs de bataille où s’affrontent la mémoire, le pouvoir et la démocratie.

Le personnage principal du film, Armando, interprété par Moura, nommé pour l’Oscar du meilleur acteur, n’est en fait pas un agent secret et n’a aucun lien évident avec les mouvements d’opposition. C’est un universitaire contraint de se cacher après s’être heurté aux intérêts des grandes entreprises alignées sur le régime autoritaire qui veulent mettre la main sur ses recherches.

La philosophe brésilienne Marilena Chauí a évoqué son expérience personnelle de cette période sombre de l’histoire du Brésil. Chauí est revenue de France en 1969 avec son doctorat en poche, juste après que l’armée brésilienne a suspendu la plupart des droits civils dans le pays, ce qui a conduit à une chasse aux « communistes » et à l’intensification de la torture et de la censure.

Chauí décrit la présence sur le campus de mystérieuses figures militaires ayant le pouvoir d’embaucher, de licencier et de « faire disparaître » les membres du personnel et les étudiants hostiles au régime. La présence d’agents secrets déguisés en étudiants pour surveiller les professeurs et les étudiants dans les salles de classe des universités publiques était alors monnaie courante.

Dans l’Agent secret, Armando vient de rentrer de l’université de Leeds en Grande-Bretagne. Lui et l’équipe de recherche internationale qu’il a mise en place à l’université fédérale de Pernambouc, dans le nord-est du Brésil, sont surveillés de près par Henrique Ghirotti, un industriel de Sao Paulo.

Armando remet ouvertement en question l’éthique de Ghirotti et souligne un conflit d’intérêts : comment un riche industriel peut-il justifier le fait de détourner des fonds publics destinés aux universités à des fins privées ? La réaction amère d’Armando face à une corruption aussi flagrante suffit à faire de lui un homme menacé de mort. Une grande partie du film montre les tentatives d’Armando pour échapper à Ghirotti, aux forces de l’ordre corrompues et aux tueurs à gages qu’il a embauchés.

Cette situation dramatique met en lumière non seulement la surveillance et la répression subies par les universités sous la dictature, mais aussi des schémas de corruption plus larges. La toile d’araignée reliant les intérêts militaires aux grandes entreprises, qui a sapé la dynamique économique du Brésil tout au long des années 1970, est une histoire qui ne commence à être pleinement révélée que maintenant.

L’accent mis par le film sur la liberté académique trouve un écho contemporain. Mendonça Filho a écrit l’Agent Secret pendant la présidence de l’extrême droite Jair Bolsonaro (2019-2022), dont la longue liste de mesures hostiles comprenait des attaques contre l’éducation publique. Entre 2019 et 2022, les universités fédérales ont perdu 14,4 % de leur budget, et en 2022, leur financement était tombé en dessous des niveaux de 2013.

Les universités ont fait état de graves difficultés à maintenir leurs activités de base et leurs programmes de bourses, les coupes cumulées dépassant 100 milliards de reais (16 milliards d’euros) sur quatre ans. Bolsonaro et ses partisans ont encouragé le signalement (et la « dénonciation » sur les réseaux sociaux) des enseignants jugés « idéologiques ». Après la victoire de Lula aux élections de 2022, un léger soulagement s’est fait sentir et, avec le renouvellement des lignes de financement, la reconstruction de ce terrain ravagé s’engage lentement.

Le film Je suis toujours là, de Walter Salles, explore lui aussi la période de la dictature militaire au Brésil.

Archives de la répression

L’Agent secret aborde également les débats mondiaux renouvelés autour de la privatisation de la recherche, de la propriété intellectuelle et de la vulnérabilité politique des universités, de plus en plus considérées comme des foyers de sédition gauchiste. Le film de Mendonça Filho suggère que l’autoritarisme attaque la société non seulement en usant directement de violence, mais aussi par la destruction, la privatisation ou le musellement de la production des connaissances.

Dans le film, l’industriel Ghirotti se réjouit d’informer Armando qu’il va recommander la fermeture de son laboratoire de recherche et le transfert de ses travaux à l’université de São Paulo, avec laquelle Ghirotti entretient des liens douteux. Il remet en question l’utilité de toute recherche menée dans le nord-est qui touche aux intérêts nationaux, d’autant plus que les Canadiens travaillent sur la même technologie et que le Brésil peut financer la science et la technologie étrangères.

Mendonça Filho, originaire de Recife, la capitale de Pernambouc, s’est exprimé très ouvertement sur les préjugés profondément ancrés de nombreux habitants des États du Sud, plus riches et plus blancs, à l’égard du Nord, considéré comme arriéré. Il est révélateur que dans l’Agent secret, l’équipe de recherche internationale d’Armando ait d’abord pris forme à Leeds, étant donné que des préjugés similaires existent souvent à l’égard du nord de l’Angleterre.

Dans une intrigue secondaire qui se déroule à l’époque actuelle, un groupe d’étudiantes travaille sur un projet d’histoire orale à partir d’enregistrements réalisés par des dissidents pendant la dictature, dont Armando. L’une d’entre elles, Flávia, se rend à Pernambouc pour rendre visite au fils d’Armando, aujourd’hui d’âge mûr.

Jeune mère noire originaire du Nord-Est et vivant dans la périphérie de São Paulo, Flávia incarne la nouvelle population étudiante plus diversifiée, rendue possible grâce à des initiatives d’action positive durement acquises et à l’expansion du réseau des universités publiques.

Dans l’Agent secret, ce sont Flávia et les étudiants comme elle qui ont hérité non seulement des archives de la répression, mais aussi de la possibilité de transformer le savoir en une forme de réparation démocratique.

S’appuyant sur la performance convaincante de Wagner Moura, le film de Mendonça Filho relie les luttes du passé à la curiosité et au courage d’une nouvelle génération. Ce faisant, l’Agent secret souligne avec force la capacité du cinéma non seulement à divertir, mais aussi à éclairer, à questionner et à inspirer.

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Alfredo Suppia reçoit un financement du CNPq (Conseil national du développement scientifique et technologique) en tant que chercheur de niveau 1C.

Stephanie Dennison ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. « L’Agent secret » : un thriller qui montre l’importance capitale de la liberté académique – https://theconversation.com/lagent-secret-un-thriller-qui-montre-limportance-capitale-de-la-liberte-academique-277281

Comment savoir si je parle à un chatbot ?

Source: The Conversation – in French – By Zeling Zhong, Enseignante-Chercheuse en Innovation Digitale & Marketing, EDC Paris Business School

GPT-4.5 a réussi à convaincre 73 % des évaluateurs qu’il était humain lors d’un test rigoureux en mars 2025. Or, savoir à qui l’on parle est très important, avec des enjeux notamment en termes de sécurité en ligne.


Vous échangez avec le service client de votre fournisseur d’électricité via un chat en ligne. Les réponses arrivent instantanément : précises, empathiques, légèrement familières et portées par un ton que vous identifiez comme féminin. Pour tester votre interlocutrice, vous posez une question piège et votre interlocutrice répond avec humour. Ai-je échangé avec une véritable conseillère… ou avec un algorithme d’IA sophistiqué ?

Vous n’êtes pas les seuls à éprouver ce doute ! Presque la moitié des utilisateurs de chatbots reconnaissent avoir déjà confondu un agent conversationnel virtuel avec un être humain. Jamais la frontière entre l’humain et la machine n’a été aussi floue.

Mes travaux de recherche récents examinent les mécanismes d’adoption de ces outils. Il est indéniable que nous sommes en train d’entrer dans une ère marquée par ce que l’on pourrait appeler une confusion ontologique, c’est-à-dire une ère où les frontières entre le naturel et l’artificiel deviennent de plus en plus floues pour l’être humain qui a du mal à les distinguer clairement.




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Or, savoir à qui l’on parle ne relève plus uniquement d’une simple curiosité technologique : c’est devenu un enjeu de cybersécurité, de confiance et de bien-être psychologique.

Ne pas distinguer un humain d’un chatbot peut exposer à une confiance excessive dans des réponses qui peuvent être inexactes et à la divulgation imprudente d’informations à caractère personnel. Pour le grand public, savoir identifier un chatbot, comprendre ses limites et évaluer la qualité de ses réponses devient une compétence essentielle pour utiliser ces outils en connaissance de cause.

Pourquoi l’identité de votre interlocuteur change-t-elle tout ?

Aujourd’hui, plus d’un milliard de personnes dans le monde utilisent des chatbots. Il est prévu que ce marché atteigne 60,26 milliards de dollars (51,77 milliards d’euros) d’ici à 2030.

Le secteur de la santé, notamment en ce qui concerne la santé mentale, est témoin de l’émergence des chatbots IA de type compagnon qui sont programmés pour simuler la compassion. Savoir que l’on parle à un algorithme d’IA favorise le maintien d’une distance critique indispensable vis-à-vis des recommandations formulées. Par exemple, si une personne exprime un profond mal-être, un chatbot pourra proposer des exercices de relaxation, mais ces réponses standardisées reposant sur des modèles statistiques ne remplacent pas l’évaluation clinique individualisée et le suivi d’un professionnel de santé.




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Dans le monde des affaires, les entreprises recourent massivement aux chatbots IA afin de réduire les dépenses opérationnelles. La responsabilité juridique peut être engagée dans le cas où un chatbot IA émet une promesse commerciale erronée en raison d’un dysfonctionnement ou d’une hallucination, par exemple, si un chatbot promet par erreur une remise inexistante ou un remboursement sans condition. Qui est responsable de cette promesse ? Le concepteur du chatbot IA, l’entreprise qui l’utilise, ou tout autre acteur impliqué dans sa conception ou sa mise en œuvre ? La clarté concernant l’identité de l’émetteur est essentielle pour établir les fondements du contrat qui définit les responsabilités de chaque partie impliquée.

À l’échelle sociétale, savoir distinguer l’humain des chatbots IA est essentiel pour préserver l’intégrité du débat public. Identifier la nature de son interlocuteur permet d’éviter de confondre un contenu automatisé avec une prise de position authentiquement humaine. Par exemple, lors d’une consultation publique en ligne, un chatbot clairement identifié peut fournir rapidement des informations factuelles sur une réforme sans prétendre porter la voix des citoyens. Les utilisateurs du service public numérique font davantage confiance à un chatbot lorsque celui-ci est clairement identifié comme tel.

Comment identifier un chatbot aujourd’hui ?

Avant tout, pour comprendre son fonctionnement, il faut regarder l’architecture des « transformers », la structure technique derrière la plupart des chatbots modernes. Ces « transformers » sont capables de prédire le mot suivant une suite de mots donnée, grâce aux statistiques : ils donnent juste le mot suivant le plus probable. Savoir que l’on parle à un chatbot IA, c’est se rappeler qu’il ne comprend pas le sens, qu’il n’y a pas de pensée derrière la conversation : le chatbot ne fait que choisir les mots qui ont statistiquement gagné à l’issue de ses calculs.




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Voici quelques astuces de détection utiles pour savoir si l’on parle à un chatbot IA.

Posez des questions qui nécessitent des détails personnels ou des souvenirs à long terme que le chabot IA ne possède pas, par exemple « Tu te rappelles ce que je t’avais dit sur mon premier stage ? » Un être humain serait en mesure de mobiliser un souvenir précis, tandis qu’un chatbot IA ne pourrait que simuler une continuité. Autre test possible : faites référence à une expérience commune implicite, par exemple « On avait finalement choisi quel restaurant déjà ? » Un être humain pourra se souvenir du lieu exact, tandis qu’un chatbot IA tendra à proposer une réponse plausible sans véritable souvenir.

Posez des questions qui permettent de tester les limites du raisonnement de chatbot IA avec des situations absurdes, par exemple : « Explique-moi pourquoi il est impossible d’expliquer cette impossibilité. » Un humain est davantage susceptible de résister à la demande en exprimant un inconfort par rapport à la question posée. Le chatbot IA raisonne comme si la situation était cohérente, même quand elle ne l’est pas, l’action requise demeure irréalisable. Autre exemple : « Décris précisément la couleur d’un triangle invisible. » Un humain soulignera spontanément l’incohérence de la consigne, tandis qu’un chatbot IA cherchera souvent à formuler une explication théorique comme si la question avait un sens pleinement exploitable.

Posez des questions sur des événements récents hyperlocalisés avec une opinion nuancée, par exemple : « En tant que riverain, que penses-tu de la piétonnisation hier de cette rue ? » Les chatbots IA sont entraînés sur des bases de données figées à une date précise. Même si certains sont connectés à Internet, ils ont souvent du mal à commenter les actualités hyperlocales très récentes avec une perspective nuancée. Autre exemple : « Comment as-tu vécu la coupure d’électricité dans notre quartier hier soir ? » Un habitant pourra évoquer des détails précis comme les discussions avec les voisins et l’ambiance dans la rue, tandis qu’un chatbot restera dans des généralités sans véritable ancrage local.

Vers une transparence et une littératie numérique indispensables : l’IA Act et au-delà

Mes travaux récents, au-delà des astuces de détection, invitent à repenser notre relation avec ces interlocuteurs numériques. Notre étude montre que la divulgation de l’identité, c’est-à-dire l’annonce par un chatbot IA de sa nature artificielle, ne réduit pas forcément la satisfaction de l’utilisateur si la qualité informationnelle du chatbot IA est au rendez-vous. La loi européenne, par le biais de l’IA Act, va imposer cette transparence.

À l’avenir, la question sera donc plutôt « Comment optimiser la collaboration avec cette entité que je sais être artificielle ? » Pour les entreprises, il faut se concentrer sur ce qui compte vraiment aux yeux des utilisateurs grand public, c’est-à-dire la performance du chatbot IA permettant de fournir des réponses pertinentes, fiables et de qualité, plutôt que de se contenter de déclarations éthiques génériques ou d’avatars anthropomorphiques attrayants.

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Zeling Zhong ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Comment savoir si je parle à un chatbot ? – https://theconversation.com/comment-savoir-si-je-parle-a-un-chatbot-276221